"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 3 février 2020

QUELLES LECONS DE LA PROTESTATION SUR LES RETRAITES ?


un dangereux révolutionnaire exhibé aux Champs Elysées
QUAND L'OPPORTUNISME DIVAGUE...

« Nous ne permettrons pas qu'on entraîne la classe ouvrière dans une « défense de la démocratie contre le fascisme ». Maurice Thorez (15 mars 1935)

« L'opportunisme et le centrisme constituent une maladie propre au prolétariat depuis la II ème Internationale. De même, il existe dans la bourgeoisie, des tendances opportunistes, mais ce n'est pas notre problème.
Le centrisme englobe un ensemble d'idées. Depuis la naissance des organisations du mouvement ouvrier, il a toujours plus ou moins existé trois courants :
  • la gauche du parti, celle qui tend vers la cohérence générale ;
  • l'opportunisme révisionniste : le but n'est rien, l'immédiat importe, on essaie d'améliorer la condition immédiate de la classe ouvrière ;
  • le centrisme qui essaie de réconcilier les deux précédents, tout en critiquant un peu, préoccupé par l'unité à tout prix ; il milite pour le maintien des deux ».
    Marc Chirik (Opportunisme et centrisme, 1984, in tome 2 Marc Laverne et le CCI, textes réunis par Pierre Hempel, livres consultables à la BNF et à l'institut d'Amsterdam).
« C'est le propre de ne pas combattre les positions révolutionnaires de front, mais de justifier leur pratique opportuniste par une soi-disant situation nouvelle. Bien mieux, on se revendiquera d'autant plus des résolutions et des positions révolutionnaires du passé que cela permettra de camoufler l'opportunisme pratiqué dans le présent ».
Marc Chirik (Quand l'opportunisme divague, 1945)

« On se fabrique ainsi un « peuple » à l'image de son propre militantisme ».
Michel Pialoux (Enquête sur les métamorphoses de la classe ouvrière)


Que ces quelques citations ne vous égarent pas mes chers lecteurs, il sera bien question de la nouvelle défaite du « tous ensemble syndical », mais en direction des minorités politiques qui posent généralement aux donneurs de leçons de ce que doit penser et conclure le prolétariat. L'absence de véritable bilan critique de cette triste et douloureuse « plus longue grève » en France est assez saisissant. D'abord concernant les fractions d'extrême gauche de la bourgeoisie, les syndicats et la petite clique à Mélanchon, et les petites roues du carrosse des faux-culs LO et NPA. Alors que depuis la fin décembre les carottes sont cuites, tous ces bateleurs de foire en appellent au durcissement...dans la continuité vaine, pour une généralisation... de la défaite ! L'article du CCI sur la complicité du gouvernement et des syndicats le formule très bien : « Ils en appellent bien sûr à l'extension du mouvement qui est dans une dynamique de reflux, haranguant le privé de « prendre le relais », dénonçant la « lâcheté de la grève par procuration (…) ils multiplient les actions pour mieux constater que les ouvriers ne veulent pas renforcer et généraliser la mobilisation et donc mettre sur leur dos la défaite ».

Ni les faux-culs de la gauche transformiste ni les syndicats ne seront la préoccupation de cet article, mais bien plutôt l'incapacité du petit milieu maximaliste à tirer de vraies leçons de cette nouvelle défaite (cyclique... tous les 25 ans c'est la même chanson), et même à n'en tirer point du tout avec strictement les mêmes radotages sur le « tous ensemble » syndical, et les deux recettes psalmodiées même par la plupart des serviteurs gauchistes des syndicats : c'est la faute aux syndicats, ils ne nous y reprendront plus et il suffit de « s'organiser nous-mêmes en AG et avec nos propres comités révocables »1. Il sera donc question de l'opportunisme et de ses avatars lorsqu'un groupe à l'état de secte est incapable de changer de lunettes pour mieux considérer la réalité de la lutte des classes. Et du centrisme puisque celui-ci est une des formes de l'opportunisme. Marc Chirik, qui lui n'ignora jamais le poids de la petite bourgeoisie sur le mouvement ouvrier au XXe siècle, s'était amusé à balancer à la figure de nos comètes universitaires outrées, dans leur simplisme politique (lors du débat interne du CCI des années 1980 sur l'opportunisme), des citations du diable que représentait pour ces anarchistes déguisés le nom de Trotsky, sur une notion que ce dernier définissait avec son habituelle plume de Paon :

« Dans le domaine de la théorie, le centrisme est informe et éclectique, il se soustrait, autant que possible aux obligations d'ordre théorique et est enclin (en paroles) à préférer à la théorie la « pratique révolutionnaire », sans comprendre que seule la théorie marxiste est capable de donner à la pratique une direction révolutionnaire. Dans le domaine des idées, le centrisme mène une existence parasitaire (…) Un centriste occupe entre un opportuniste et un marxiste une position analogue à celle du petit bourgeois entre un capitaliste et un prolétaire : il fait des courbettes au premier et n'a que mépris pour le second ».

Enfin tout cela ne m'empêche pas de vous rappeler ce que vous savez, dans le sens commun, que l'opportunisme est une politique de girouette.

TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE !

Donc si le CCI est opportuniste, le GIGC (Révolution ou guerre, un individu) est son centriste qui est qualifié de « parasitaire » (c'est un peu vrai, moi j'aurais dit plutôt perroquet). Si les gauchistes sont opportunistes (du point de vue bourgeois et de la propagation du politiquement correct), le CCI serait leur centriste... parasitaire, qui copie l'original sans admettre qu'il copie...

Qualifier ce mois et demi de grèves hétéroclites, minoritaires dans un mouvement interclassiste, de « premier pas pour retrouver le chemin des luttes massives » est incontestablement un grand pas dans l'opportunisme. Encenser cette défaite comme « mouvement de lutte tous ensemble », sans avoir nuancé ce frauduleux « tous ensemble », c'est, et je l'ai dit et répété, dupliquer le langage des mobilisateurs gauchistes, souffler dans les cornets syndicaux bour et bour et ratatam. Sans aller jusqu'au niveau ultra opportuniste de l'animateur de Matière et révolution, vieil ami de Laguiller, qui a fabriqué son propre joujou « Gilets jaunes de Poitiers » et se fait le représentant de commerce du truisme « gilet-jaunisation des luttes » et de l'émancipation du « peuple », c'est le même « bilan » de nos professeurs de « grève tous ensemble » : « que cette grève nous serve de leçon » !2 Mais de leçon à quoi ?
L'opportuniste sait mentir aussi. Le CCI, pourtant très provincial désormais, méprisa gaillardement le mouvement des gilets jaunes, pourtant très respectable tout au moins à ses débuts, le couvrant de bave sectaire anti-facho, ce qui ne l'empêche pas d'écrire doctement un an plus tard : « … la côte de popularité des gilets jaunes contre la « vie chère » et la misère, il y a tout juste un an, a été un bon indicateur de la colère qui grondait dans les entrailles de la société (…) même si la classe ouvrière ne se reconnaissait pas dans les méthodes de contestation de ce mouvement interclassiste initié par les petits patrons asphyxiés par les taxes sur le carburant »3.

On est comme on va le voir plus amplement dans une vision irréelle, car puriste et dogmatique de la lutte des classes. C'est faux de dire que ce sont les petits patrons qui ont initié, même s'ils ont rejoint très vite, ce sont ces catégories que méprisent sociologues, journalistes et militants qui ont été le fer de lance de l'indignation en veste jaune, assez imaginative et capable de bloquer l'Etat mieux que n'importe quelle grève syndicale de deux mois ! Ce sont les trois catégories suivantes : précaires, chômeurs et retraités qui ont légitimement porté le mouvement au début avant de se faire récupérer par diverses factions bourgeoises, plutôt « identitaires » vu que gauche bourgeoise urbaine et syndicats bobos les méprisaient totalement4. Par absence de mémoire ouvrière (celle des bons prolétaires des services publics bien au chaud et bien dans leurs certitudes corporatives et une absence de référence à l'histoire de la lutte « de classe ») et face au mépris opportuniste de nos révolutionnaires intermittents, nos pauvres gilets jaunes ne pouvaient être tués dans l'oeuf que par la mystification démocratique, mais aucunement épaulés ni aidés par un minuscule groupe de professeurs convenablement retraités.

UNE ABSENCE DE GENERALISATION A CAUSE DU DEGOUT DES SYNDICATS

Leur « pas pour retrouver le chemin des luttes massives »5 a été pourtant autrement plus interclassiste que nos pauvres gilets jaunes. Les élites gouvernementales autrement plus machiavéliques que le CCI, n'ont pas été simplement « main dans la main avec les syndicats pour faire la réforme des retraitées ». Elles ont permis que se mettent en place, comme simples pions d'un échiquier, une guerre sociale ultra corporative, une grève chieuse il faut le souligner QUI EST RESTEE MINORITAIRE. Pas simplement parce que le privé s'en fichait, lui le mal aimé, si souvent déshérité, mais parce qu'elle resta minoritaire dans les deux entreprises présentées par CCI et gauchistes comme « exemplaires ». J'ai obtenu des témoignages intra-muros pour la RATP où une majorité de personnels non roulant, pas hostile à la nécessité de grève, ayant en mémoire le sabotage syndical de 86 et 88, a refusé d'obéir à la mobilisation hystérique et n'a pas cédé au terrorisme verbal des recruteurs gauchistes, dont certains traitèrent les non grévistes de traîtres.
Bien sûr on a pu constater que de nombreux manifestants, non encartés ni encadrés, avaient défilé devant les barnums syndicaux, mais ce n'est bien connu que le peloton de tête n'est pas celui qui fait la loi dans le troupeau de cyclistes en compétition. Le management syndical ne tient pas plus au courant les masses, massives ou non, de sa « gestion » comme d'ailleurs le management patronal.

Comme dans toutes les grandes entreprises publiques, SNCF et EDF, les personnels sont tenus dans l'ignorance des réformes managériales ; ils ne savent pas si demain ils dépendront de l'entreprise Truc ou Machin. Ni ce que sera l'avenir de leur statut propre. Les syndicalistes ne sont pas plus au courant mais jouent sur cette angoisse pour entraîner dans le spectacle de la protestation impuissante, aléatoire et répétitive jusqu'à la démoralisation.
Le privé est depuis longtemps sous le régime de la « peur du lendemain » (Babeuf) et jalouse une sécurité de l'emploi qui est pourtant en passe d'être détruite dans le secteur public, mais cette sécurité fonde un esprit corporatif étroit et nullement solidaire du privé traditionnellement émietté et isolé :

« L'effet le plus évident de l'appartenance à la fonction publique est, pour la majorité de ses agents, la sécurité de l'emploi. Celle-ci est un élément important du bonheur au travail : il s'agit d'une sécurité que l'on souhaite transmettre à ses enfants »... il y a « une sorte de « troc » qui consisterait à acheter la tranquillité du destin professionnel individuel (sécurité de l'emploi) contre un salaire modeste »6.
La complicité des médias à la mise en valeur du coup de force des mafias syndicales – les sondages arrangés - a tu l'épuisement des centaines de milliers de prolétaires traités comme bestiaux près de deux mois ; cette longue grève épuisante pour les grévistes en termes financiers et moraux, ne l'a pas été moins pour les usagers qui ont dû galérer pour aller au turbin, et qui n'ont jamais ressenti l'intérêt de se mettre en grève pour des revendications aussi confuses, de plus en plus obscures dans les méandres argumentaires des dominants.

C'est étrange que le seul groupe qui a défendu depuis 50 ans que les syndicats sont pourris et sur le déclin historique des partis bourgeois, ce qui se vérifie chaque année un peu plus, ait été opportuniste au point de reprendre le langage des laquais gauchistes appelant à « tenir des AG », « généraliser au privé », mots d'ordre creux et d'autant plus creux qu'ils étaient adressés à la population en général, y inclus nos derniers gilets jaunes, les avocats, les pompiers, les docteurs, les agriculteurs, les commerçants, les étudiants (sic) alors que la jeunesse (heureusement) a été totalement absente et que l'UNEF l'a eu dans le cul. Encore heureux !7
L'article de tête de leur journal se conclut par ce coup de clairon : « Le mouvement actuel, malgré toutes ses faiblesses, porte les germes de cette dynamique future, car il a remis au devant de la scène sociale le fait que les travailleurs subissent tous la même exploitation, les mêmes attaques et, surtout qu'ils peuvent mener ensemble une lutte animée par le besoin d'unité et de solidarité. Plus que jamais l'avenir appartient à la lutte de classe ». Et c'est signé Claudine. Hé Claudine l'avenir ne t'appartient pas ni à la lutte de classe en soi. La menace de destruction de l'espèce humaine par le coronavirus fait passer en ce moment cette grève bordélique pour un détail dans la société française.

Non les travailleurs ne subissent pas tous la même exploitation, ni le même désir de faire grève pour n'importe quoi, et surtout quand il n'a jamais été question d'une revendication unitaire. Les astucieux commis d'Etat n'ont jamais parlé de « la retraite » mais « des retraites », et en devisant avec morgue dans un dédale filandreux de conditions particulières et de cas particuliers à l'infini.
Comme les gauchistes, le CCI a imaginé que la classe ouvrière, dans ses conditions multiples allait se réincarner « classe unitaire » voire en « frères de classe », avec l'emphase globalisante et mensongère de n'importe quel discours de la secte PCF :
« Voilà la victoire de ce mouvement car le vrai gain de la lutte, c'est la lutte elle-même ou toutes les catégories professionnels (sic), toutes les générations (resic) se sont enfin retrouvées ensemble dans un même combat de rue contre une réforme qui est une attaque contre tous les exploités ».

Le vrai gain de la lutte c'est la lutte elle-même !? Allez raconter cela aux gens qui ont vu plus d'un mois de salaire amputé ! pour que dalle ! que pour s'entendre dire que gouvernement et syndicats vont chercher dans les mois à venir à trouver une dizaine de milliards8, pour combler les déficits.

UNE ABSENCE DE GENERALISATION A CAUSE DES MULTIPLES CORPORATISMES

On n'a même pas assisté à un retour d'une visibilité plus grande de la classe ouvrière. Les gauchistes félicitant le peuple, les anarchistes prônant un nouveau 93 « populaire », et le CCI incluant toutes les catégories sociales, hormis la bourgeoisie dans sa nouvelle vision de la classe ouvrière assez soixanthuitarde. Il demande d'ailleurs aux jeunes d'écouter les vieux de 68, qui seraient une bonne mémoire ! Gardez-vous en ! Ce qu'il en reste n'est pas de bon conseil, soit les couches intellectuelles ont sombré dans la guimauve écologique et féministe, soit ils se sont inscrits au PCF :
« L'évolution socio-professionnelle du parti communiste français est tout à fait symptomatique de ce changement : elle dénote pour ce parti comme pour d'autres un « embourgeoisement notable des effectifs. Entre 1979 et 1998, la part des cadres supérieurs au sein du PCF est passée de 5 à 22%, celle des catégories intermédiaires, de 15 à 32%. La part des ouvriers a, quant à elle, diminué de moitié, passant de 46 à 21% »9.

Les hésitations et pour tout dire l'opportunisme de fractions de la classe ouvrière « tertiairisée » expliquent d'abord la faiblesse d'un mouvement minoritaire dans ses secteurs les plus partie prenante, mais bien encadrés dans la rue et restés cloisonnés dans leurs diverses entreprises, incapables de poser les vraies questions politiques ; chose que le CCI évita lui aussi de poser, se contentant de laisser les questions au niveau de la lutte contre la « vie chère » et la retraite « bradée » ; confondant les divers groupes sociaux et corporations égoïstes dans un mouvement programmé pour aller dans le mur. La perspective communiste, n'en parlons pas dit l'opportuniste, cela choquerait les nouveaux jeunes ouvriers. On ne dénonce pas du coup la muséification d'une classe « tertiairisée » :

« « Invisibles politiquement et socialement, laissés pour compte au profit d'autres groupes sociaux, les ouvriers ont progressivement disparu des représentations du monde social. La perte de visibilité également médiatique des ouvriers dans les années 1980 s'est accentuée au début des années 1990, annonçant la fin d'un monde. Au début des années 2000, leur retour sur le devant de la scène semblait les renvoyer un peu plus dans le passé, par la médiatisation d'ouvriers qui perdaient leur emploi, victimes des délocalisations, ce qui occultait au passage, la présence d'un nombre grandissant d'ouvriers dans le secteur tertiaire. Eux qui semblaient avoir disparu réapparaissaient ainsi « muséifiés », semblant appartenir encore un peu plus à un monde « dépassé »10. Pourtant même si le management leur a fait croire qu'ils n'étaient plus ouvriers, ils se rendent compte qu'ils le sont devenus aussi comme leurs parents :
« « Après avoir été désouvriérisés, ces jeunes se redécouvrent ouvriers, mais ce temps de la réouvriérisation peut être long si l'on s'est construit des « oeillères symboliques »... cela se situerait trois ans environ après l'embauche (cas de l'EDF) »11.

Il faut noter la faible présence, voire l'absence des ouvriers dans les débats télévisés réservés aux spécialistes du bourrage de crâne et de la lèche. On avait bien exhibé, et à profusion l'an passé, de curieux gilets jaunes avocats ou routiers, mais depuis décembre 19 le crachoir télévisuel était réservé à la racaille des permanents syndicaux et des agités du bonnet trotskien.

Le blabla radoté sur le « tous ensemble » par nos opportunistes de tous poils au derrière des généraux syndicalistes a caché une autre réalité de la classe ouvrière où tous les chats ne sont pas gris, qui montre la toxicité des corporatismes tout comme la nuisance des catégories reines, tels les aristos conducteurs de train ou de rame de métro ; des catégories ouvrières sont très hiérarchisées et font la loi pour leur propre compte. Personne n'en parle, ni les journalistes bourgeois, ni nos oecuméniques révolutionnaires de la phrase unitaire, solidaire et sédentaire, 88 ne fut pas aussi rose que 86 avec ses coordinations syndicalistes des recruteurs gauchistes :

« « On est obligé d'en parler un peu aux jeunes parce que 88, c'est une avancée qui a été énorme. On a obtenu des choses qui sont encore mises en place aujourd'hui (…) c'était un mouvement ouvrier, pas dans le sens péjoratif du terme. C'est une grève dans les services ouvriers de la RATP, c'est à dire que les conducteurs, tout ce qui est exploitation, ils n'ont pas tellement fait grève. Cà a été un mouvement de revendication pure des services ouvriers. Ce qu'il faut savoir – un petit peu d'histoire -, c'est qu'avant 88 un conducteur de métro et un ouvrier qualifié à la RATP avaient une différence de salaire énorme (…) çà a pété... nous, on a demandé à être remis au niveau du conducteur, parce que c'était pas possible »12.

ET ON PRETE DES VISEES REVOLUTIONNAIRES A UN MOUVEMENT D'ACCOMMODEMENT A UNE RETRAITE PEPERE GARANTIE JUSTE

C'est « tous ensemble » « que nous devons lutter », bien qu'en luttant séparément sur des objectifs corporatistes. Le but n'est rien, le mouvement est tout (la lutte est tout). C'est par ailleurs « un petit pas » et « éviter la grève par procuration », c'est à dire qu'on reprend l'invention culpabilisante du bouffon Mélenchon. Les prolétaires du privé n'ont délégué aucune procuration ni même les milliers qui refusèrent de participer à une grève piégée.
La grève fut surtout une grève par obligation pour ceux qui l'ont rejoint, au milieu d'une course d'obstacles où les plus malins agirent à saute-mouton avec leurs congés. Les jeunes de la RATP n'ont pas pu se permettre de faire grève aussi longtemps que les anciens qui, eux, ont pu se le permettre ayant fini d'acheter le logement qui fait partie des « facilités » de la corporation en début de carrière. Pourquoi gâcher plus d'un mois de salaire pour protester contre une réforme bourgeois qui passe tous les dix ans de toute façon ? Pour montrer sa fierté corporative ? Pour améliorer « la condition immédiate » d'une catégorie de la classe ouvrière ?

Je comprends l'objection : fallait-il ne rien faire ? Même avec les syndicats sur le dos, il faut bien sûr être prêt à engager le combat, mais aussi dire stop si l'enjeu n'en vaut pas la chandelle et qu'on s'aperçoit qu'il n'y a pas d'extension ou une fausse généralisation alimentée par n'importe quelle rumeur. En faisant durer plus que de raison, les syndicats ont certainement enduré une forte poussée de colère sociale mais ni le CCI ni les parties de la classe en lutte n'ont été capables de se hausser au niveau politique. On est resté dans le plus plat économisme. C'est sans doute à ce niveau que l'échec doit être examiné, pourquoi on s'est laissé enfermé dans des revendications non unificatrices, pourquoi il ne sert à rien – s'il n'existe pas une réelle conscience de débouchés politiques et sociaux – de balancer les mêmes recettes formelles : AG – coordination directe – et rejet des encadreurs syndicaux. L'échec doit être systématiquement maquillé sous le "combat continu", avec des journées d'action sans fin, la répétition des mêmes manifestations gnangnans aux cris de "on veut des ronds mais plus du Macron".
La complexité des rapports entre les diverses couches de la classe ouvrière ne trouve pas non plus son explication dans la méchanceté des syndicats. Il manque là un vrai parti révolutionnaire qui ne flatte pas une classe mythiquement unitaire, autre version de l'ancien ouvriérisme. La situation réelle de la classe ouvrière actuellement, en France comme ailleurs ne permet pas de prendre au sérieux une inflation de proclamations sur une quelconque « insurrection » ni de se laisser aller à parler de veillée révolutionnaire, ce que font les anarchistes et les trotskiens en goguette. On a un décalage encore plus grand qu'en 68 entre un discours hyper révolutionnaires de bobos étudiants et gauchistes et une protestation des ouvriers jeunes et vieux qui pensent qu'il faudrait bien « en finir avec le capitalisme », mais qui ne savent pas trop comment en l'absence d'un tronc de référence, c'est à dire d'un parti non opportuniste, ou plus modestement d'un milieu révolutionnaire maximaliste responsable hostile à tout romantisme de la phrase, ou inventant une unité de classe qui pourra être gagnée ultérieurement mais sur des exigences réellement communes et unitaires. Pas pour améliorer le niveau de vie (misérable et inégal) mais dans le cadre du programme de changement de société.



NOTES

1Le cas le plus caricatural est celui de cet ancien banni du CCI, qui se nomme groupe mondial à lui seul, qui est resté complètement suiviste derrière les mobilisateurs gauchistes, et, au lieu d'avoir le courage de tirer un bilan, même cruel, de ce nouvel échec si bien planifié par les dominants, nous sort une diatribe contre son ancien groupe à propos d'un bizarre groupuscule nommé Nuevo Curzo qu'il défend ardemment alors que celui-ci s'avère être un avorton troskien, générateur de confusion et de mensonge historique, emmené par un histrion, auquel le représentant espagnol du CCI a pourtant offert un tapis rouge en lui écrivant maintes fois pour demander des explications. Le CCI et son contempteur Juan sont pathétiques avec leurs querelles de clocher sectaire à un moment dramatique pour la conscience ouvrière. Je n'ai plus aucune relation avec tous ces exclus éternellement rancuniers ; certains se sont arrangés pour s'éclipser discrètement de la politique et de mon environnement. C'est le lot à chaque époque des engagements furtifs de nombre d'universitaires petits bourgeois. Ainsi il y a 35 ans déjà lors du (féroce) débat sur l'opportunisme, j'avais remarqué que c'étaient « les plus petits bourgeois d'entre nous » qui n'y avaient rien pigé, d'augustes docteurs membres fondateurs belges et américains. Mon texte sur l'opportunisme et le centrisme (p.351 du tome II de Marc Laverne et le CCI) est un assez bon résumé de ce débat et m'avait valu les félicitations des camarades qui avaient gardé une tête marxiste. La « direction » d'alors du CCI était nettement oppoortuniste et centriste, c'est pourquoi mon article – Le passage du PCF à la contre-révolution – avait été refusé par le comité de rédaction. Le PCF devait être considéré comme bourgeois de a à z. Je tiens ces textes à disposition de qui veut en faire la demande, sous forme de fichier. J'ai relu moi-même ces tomes qui restent une mine d'or pour la pensée révolutionnaire moderne et la question du parti. Le premier tome a connu de singulières aventures. Henri Simon, le pape de Echanges, en réalisa des photocopies qu'il vendit pour son propre compte, ce qui n'était pas très honnête, vu que je commençais à le vendre. Quant au CCI, à l'époque de ma démission (1996), je leur avais porté le dernier carton des invendus en réunion publique à Paris, et ces crétins l'ont égaré. Le CCI a toujours montré un dédain total pour ce travail de compilation de son principal fondateur et « âme » d'emmerdeur, qui m'avait occupé plusieurs mois et coûté de l'argent. J'ai sauvé des textes de valeur de l'enfer d'une littérature de rabâchage.
2Cf. son tract : « Les directions syndicales contre la Révolution et l'insurrection ». Il m'avait d'ailleurs demandé mon avis. Et je lui avais répondu ceci sur face bouc alors qu'il s'apercevait du final syndical : « Tant mieux, mais on le savait depuis belle lurette! quant à tes vestes jaunes "terrain de la révolution"! tu rêves mon ami. Des petits canards jaunes ignares et courant après une démocratie nunuche (le RIC golo). Quelle révolution ou insurrection ce jour? Que dalle! Prédomine le discours éteignoir jusqu'auboutiste des connards de l'appareil CGT et ses coupures de courant clownesques par les bureaucrates du coin. Le nouveau concept (trotskien) de giletjaunisation me fait marrer (inventé par le NPA). en gros le joyeux bordel ambiant jusqu'à la fin du règne de Macron, mais un chaos où la classe ouvrière ne peut retrouver ni ses petits ni ses enfants. En résumé: la contestation impuissante si utile au pouvoir vu la disparition des cons intermédiaires! Cela a été aussi la fonction du gauchisme post 68 et n'a aucunement préparé une quelconque révolution ».

3RI n°480.
4Vu le temps libre dont disposent ces trois catégories, par ailleurs assez chenues, elles semblent avoir pris goût à une contestation aussi permanente qu'impuissante et tomber dans la « la trilogie interclassisme, revendication démocratique, violence aveugle, c'est à dire dans l'excellent article : « Les révoltes pôpulaires constituent une impasse ».
5Lesquelles ? Du « peuple » ? Des aristos de la RATP et de la SNCF ?
6Cf. Thibault p.49.
7On lit aussi, consterné : « la multiplication des luttes des universités, sont la force du mouvement, le poumon de la lutte ». Je l'ai déjà proclamé : ils seraient pitoyables ces jeunes qui s'engageraient à l'âge tendre pour la fin de vie d'exploité en vue de la révolution qui est tout sauf une retraite programmée ou une sinécure. Le CCI est d'ailleurs tombé depuis longtemps dans la sociologie anti-marxiste. On est sidéré de lire ou d'entendre dans ses RP que avocats et étudiants sont des prolétaires. Le statut d'étudiant est celui d'un arriviste, même si beaucoup échouent de nos jours, il ne faut pas parler de statut d'ouvrier, et ceux qui suivent les cours du soir sont de beaux fayots en général. Cf. Le témoignage d'un enquêté dans le superbe ouvrage de Martin Thibault : « Une face étudiant et une face ouvrier. On oublie complètement l'un avec l'autre. Ouais j'étais très fier en fait. On rattrape... En fait... ce qui fait mal un peu, c'est le manque d'estime. Quand on est ouvrier, ben, on est mal estimé et, quand on est étudiant, on est un peu mieux estimé puisqu'on est en pleine... en pleine ascension intellectuelle ». Il y a une souffrance à se considérer comme simple ouvrier, mais qui fait que certains sont DJ à côté, ou surtout militants de tout acabit, comme notre génération de 68, ouvrier et militant cela a plus de panache : « Les moins scolarisés sont ainsi beaucoup moins soumis à des représentations négatives d'eux-mêmes. Ils se pensent ouvriers et ressemblent plus aux anciens qu'aux jeunes plus scolarisés de leur génération. (…) Une partie des OQ, au contraire, sont plus proches de la porte de sortie vers les classes moyennes, davantage soumis au regard des autres milieux et pris dans des comportements de mimétisme ». « Les anciens, eux, semblent, comme les OS, beaucoup moins perméables au « chant des sirènes » de l'ascension sociale et, comme les jeunes OS, sont très souvent incrédules quand on leur explique que certains jeunes se vivent difficilement ouvriers. Leur condition, eux l'assument, la portent avec fierté, et ils revendiquent souvent leur appartenance à la « classe ouvrière ». Leur lecture de leur position sociale apparaît marquée par des instruments idéologiques permettant de se protéger de représentations de soi dépréciatives. » (Ouvriers malgré tout, ed Raisons d'agir, 2013).
8 Témoignage d'un agent RATP lors de 2003, et qui doit être la même amertume aujurd'hui : « Il a participé activement au mouvement du printemps 2003, contre la réforme des retraites dans le public, qui s'est soldé par une « défaite » malgré des mobilisations importantes. Cette « défaite » lui a fait, là aussi, constater une situation d'impuissance et de domination dans les rapports sociaux » (…) « J'aurai toujours l'envie de me mobiliser. Mais, quand je vois comment j'ai été dans la merde financièrement, ça me donne pas envie de recommencer, aussi. Ça a duré sur presque trois mois. Donc, le premier mois, j'ai dû faire deux ou trois jours de grève. Ça s'est pas trop vu, j'ai perdu à peu près 250-300 francs. Le deuxième, alors là j'ai commencé à faire une semaine à peu près de grève. J'ai perdu presque un tiers de mon salaire. Et le troisième mois, à peu près pareil... Ben j'ai mis six mois à m'en remettre au niveau financier ». (cf Thibault, p.210)
9Martin Thibault, op. Cit. Cet auteur pourfend aussi le cliché d'un FN « ouvrier » : « Il n'est pas vrai que le FN serait le premier parti ouvrier, le premier parti ouvrier c'est l'abstention... La centralisation du débat sur le vote ouvrier pour le FN occulte l'importance de ce vote dans d'autres groupes sociaux. Par exemple, les «agriculteurs » ou les commerçants, artisans et patrons, ont en 2002, chacun voté à près de 22% pour le Front national. De même alors que le vote ouvrier était stable entre 1995 et 2002, il connaissait une « progression fulgurante chez les cadres et professions intellectuelles » passant de 4% en 1995 à 13% en 2002 ».
10Il faut ajouter aussi ce constat lucide de Martin Thibault : « Moins représentés dans les partis et les syndicats, les ouvriers ont ainsi progressivement perdu « le pouvoir de définir conformément à leurs propres intérêts les principes de définition du monde social (…) Ce ne sont pas seulement les enfants d'ouvriers qui ont été désouvriérisés, mais bien la société tout entière. Cf. l'évolution socio-professionnelle de la CFDT ou la sous-représentation des ouvriers et des bas niveaux de qualification au sein de l'union syndicale Solidaires ».
11Cf. Thibault.
12Témoignage recueilli par Martin Thibault.

mardi 21 janvier 2020

UNE FIN DE GREVE QUI RIT JAUNE

UNE DEFAITE DE LA LUTTE… SYNDICALE MAIS PAS DE LA CLASSE OUVRIERE

Les caisses de solidarité ne valent pas mieux
« ...Ce n'est plus le travailleur en fonction de son statut qui doit être protégé, mais chacun d'entre nous (…) Afin d'encourager les transitions, le système de retraite doit être plus simple et plus lisible (…) Je ne crois pas un instant que nous pourrons construire la prospérité de demain en réduisant de manière unilatérale les droits de tous les salariés ».
Macron (« Révolution », édité en 2016).

« Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».
Lénine

Bien visible sur le site démosphère d'appel à tout ce qui manife, proteste ou projète, la convocation à la réunion publique du CCI (Révolution Internationale en France) pouvait laisser augurer un certain afflux de prolétaires soit encore enthousiasmés, soit déboussolés par le cours à la défaite des deux corporations des transports relativement isolées en fin de compte par ce qui s'avère être la plus longue grève (corporative) dans l'histoire sociale de la France. Dans ce genre de réunion on peut regretter que la majorité des présents soit constituée surtout par les militants et sympathisants proches.

Néanmoins, la présence incongrue d'au moins cinq étrangers au milieu maximaliste parmi la vingtaine de présents, allait permettre le déroulement d'une réunion très vivante et très sérieusement préoccupée par la défaite en cours d'une lutte plus interclassiste que réellement de classe ouvrière (selon moi)1. Il y eu surtout la présence et l'intervention impressionnante de ce conducteur (en grève) de la RATP qui fît honneur au mouvement gréviste dans ce qu'il a eu de plus prolétarien et de plus sincèrement révolté contre les attaques du gouvernement bourgeois ; et qui fît aussi honneur à un groupe qui, contre vent et marées, se targue de défendre encore et toujours le point de vue de la classe ouvrière.
Mes néophytes amazones venues pour la première fois, je le sais, s'imaginaient que ce genre de réunion se déroulait comme dans un champ de foire, où ça braille, ça criaille, ça menace et ça jacasse. Nullement, le débat permet la prise de parole de chacun, et à chacun de s'exprimer sans être interrompu et sans s'étendre en long monologue. Le niveau politique est évidemment bien supérieur aux hystériques meetings gauchistes et syndicaux. Ici on réfléchit ensemble, on ne vient pas pour brailler « à bas Macron ». On y entend une critique du système, sans haine ni excitation disproportionnée que l'on n'entend pas ailleurs.

Je coupe là les lauriers. Recommençons par le début. L'exposé est lu mais, chose nouvelle et intéressante, son contenu est distribué à tous les présents ; ce qui est d'ailleurs la façon de fonctionner en interne dans les réunions générales ou congrès. C'est très honnête, cela permet à chacun et chacune de bien suivre les détails, d'annoter exactement ce qui est bien ou pas. Le titre est bien celui de l'appel à la réunion que j'avais trouvé très critiquable : « Le mouvement contre la réforme des retraites n'est qu'un premier pas pour retrouver le chemin des luttes massives ».

Le groupe a loupé l'aspect hypercorporatif du « mouvement »2 , transcendé au moment de son déclin en « premier pas pour retrouver le chemin des luttes massives ». Aïe !
Très vite, je coche ce qui m'apparaît confus et opportuniste :
« Il y a un an, tout le terrain social était occupé par le mouvement interclassiste des gilets jaunes. Aujourd'hui, profitant des journées d'action organisées par les syndicats, les exploités de tous les secteurs et de toutes les générations sont descendus dans la rue, déterminés à lutter sur leur propre terrain de classe contre cette attaque frontale et massive du gouvernement. C'est là une nouvelle confirmation que la classe ouvrière existe et « qu'elle est bien là ».

Ce mouvement était aussi interclassiste, même si l'aspect gréviste supplantait l'occupation des ronds-points. Alors que j'ai l'impression encore que la classe ouvrière « est bien lasse », tout en étant en effet toujours là et une grosse épine dans le pied pachydermique du système dominant, je n'y vois aucune affirmation de cette classe en tant que telle, mais une caricaturale somme de corporations « privilégiées », catégories exhibées comme « non universelles » - ni émanation déléguée par procuration par tous les non bénéficiaires de statuts particuliers - puisque composée de catégories différenciées et dans les transports voire pas du tout concernées dans l'industrie ; catégories fières qui se battent non pour tous les enfants de France, ni tous les enfants d'immigrés, mais pour les enfants des papas de la corporation. Je suis probablement victime de la propagande des journalistes bourgeois puisque les cris diversifiés autour de la vieille fable du « tous ensemble »3 et pour je ne sais quel monde meilleur, ne m'ont absolument pas ému ni fait changer d'avis. Je ne goûte pas les chansons syndicalistes rasoirs et égalitaires ni les discours romantiques et échevelés à la gloire du mythe de la grève générale ni à une Commune de 1871 nullement emblématique de ce qui est encore concevable pour une dictature du prolétariat au XXIe siècle.

La présentation écrite et lue continue en insistant sur la nouveauté de l'atmosphère dans la société civile face à une grève que tout destinait à être brève et impopulaire. Elle note immédiatement cette évidence qu'il n'a pas été possible de faire reculer le gouvernement, avec en face : syndicats pourris, journalistes pourris et flics ultra-violents. Oubliant au passage, deux éléments clés dans la parade du gouvernement : la dénonciation du corporatisme et un projet présenté comme « interclassiste »4. Suit ensuite une description de la réelle poussée antérieure de la classe ouvrière malgré les habituelles stratégies syndicales d'épuisement.
Je coche faux à la phrase qui dit que c'est une « attaque contre toute la classe ouvrière ». C'est en partie vrai, mais c'est faux dans la façon dont le gouvernement le présente ; il s'agit d'une réforme « qui nous concerne tous », dans le sabir du Macron. Ainsi la protestation sera « populaire » mais pas de classe, de la classe qui produit et fabrique l'essentiel, donc d'un « effort demandé à tout le monde ». Passez muscade !

La provocation gouvernementale « ne pouvait que déclencher une réaction d'indignation et de colère spontanée dans un secteur particulièrement combatif et affecté par la mesure celui des transports ». Prise de risque de la part du gouvernement, croit la présentation, risque d'extension... Or cette provocation est bien plus subtile qu'il n'y paraît. Comme son clone « Révolution guerre » le CCI imagine encore des secteurs « fer de lance » ou « exemplaires », mais exemplaires de quoi ? De l'opportunisme du CCI? De leur nombre ? De leurs avantages corporatifs ? De leur combativité parce qu'ils sont dans des secteurs stratégiques ? Sur ce plan il y a incontestablement une victoire des grévistes, même empapaoutés par les mafias syndicales, le gouvernement a failli à monter la population contre eux. Mais « exemplaires », pas du tout. Ils se sont battus pour leur pomme, pas pour tous les petits enfants de France ou du monde. Je n'ai entendu aucun gréviste dire : « même retraite que nous pour le privé » ni « vous voulez brader notre mort sociale et notre fin de vie mais nous savons nous qu'il faudra en finir avec le capitalisme » ! Ils auraient pu ajouter des revendications plus globales ou plus urgentes contre la précarisation des emplois au moment même où la SNCF se privatisait au nez et à la barbe des robustes syndicalistes criards. Exemplarité poil au nez !

On trouve ensuite cette phrase ubique et orbique : « C'est donc de concert avec les syndicats, ses « partenaires sociaux » que le gouvernement avait dès le début orchestré une stratégie pour faire passer l'attaque sur les retraites pour saboter une inévitable explosion de colère de l'ensemble des travailleurs ».

J'ai regretté de ne pas avoir demandé une explication sur cette affirmation bizarre qui défie même la stratégie suiviste du CCI par rapport à ce mouvement de grève. Il était inévitable qu'il fallait y participer comme toujours, sinon on n'aurait jamais l'occasion de faire grève ni d'imaginer déborder les organisateurs professionnels. Essayons tout de même de comprendre ce gouvernement qui a « orchestré une stratégie pour faire passer l'attaque sur les retraites (notez bien : les retraites!) » et « pour saboter une inévitable explosion de colère de l'ensemble des travailleurs ». Mais le mouvement de grève ne fut-il pas déjà une « explosion de colère » qui a duré plus longtemps que ne le souhaitaient gouvernement et mafias syndicales ?
Et si l'attaque sur les retraites n'avait été qu'un contre-feu, prématuré à dessein par les collabos gouvernementaux, et dans un cadre bien délimité corporativement, pour très précisément empêcher non la venue d'une quelconque « guerre civile » mais une explosion sociale d'une dimension réellement « de classe » et sans concessions d'âge ou de cotisations face à la crise économique, au chômage permanent et à la précarisation généralisée ?

Suit une remarque très pertinente, c'est vrai que, pour l'heure, la bourgeoisie ne peut déchaîner une violence aussi odieuse que celle subie par les vestes jaunes (yeux crevés et centaines d'emprisonnés) contre la classe ouvrière en lutte. Il eût fallu préciser que les gilets jaunes étaient majoritairement composés de précaires, de chômeurs et de vieux retraités pauvres (qui auraient mérité de ne pas être méprisés au début) et pas de méchants fachos selon le politiquement correct de la gauche et de l'extrême gauche bourgeoises. Par leur action désordonnée, certes sans conscience de classe claire ni perspective socialiste, ils ont un temps plus déstabilisé l'Etat que la lutte confuse pour la défense « des » retraites. Le "peuple" des vestes jaunes va désormais figurer en permanence la contestation impuissante, vecteur de divers mécontentements incapables de dégager une réelle alternative politique.
Mais les bavures et les coups policiers restent au programme de la terreur d'Etat. Partout où les flics syndicaux perdent le contrôle, la flicaille est toujours prête à commettre ses exactions autorisées.

Parvenu à la moitié de l'exposé lu, même si j'ai déjà fini de le lire et de le digérer, on saute dans LA recette vénérable, antique, érotique et transcendante : « il suffit que les travailleurs s'organisent eux-mêmes » ! Tout ce que débitent les divers clans syndicaux radicaux de la phrase tout en servant de rabatteurs syndicalistes sous telle ou telle étiquette.
On raisonne comme en 1995 en constatant que, en effet, les syndicats appellent à l'extension, COMME TOUJOURS, au moment où la lutte (bigarrée et hétéroclite) s'essouffle malgré les cris mensongers des jusqu'auboutistes.

Le CCI a bien compris que c'était fichu et ne va pas appeler comme tous les sous-fifres ministres « à cesser une grève foutue », aussi le formule-t-il subtilement mais honnêtement, les cheminots : »... ne peuvent pas poursuivre leur grève seuls sans que les autres secteurs n'engagent eux-mêmes la lutte avec eux (…) ils ne peuvent pas lutter « à la place » de toute la classe ouvrière ».

Mais personne ne s'est attendu, ni Macron ni moi, à ce qu'ils luttent à la place de toute la classe ouvrière ! Il n'y a que la CGT et les gauchistes pour avoir sorti cette imbécillité. Le raisonnement du discours lu et bien léché ne nous explique que très très vaguement pourquoi L'EXTENSION NE POUVAIT AVOIR LIEU DANS LE CADRE D'UNE GREVE POUR CE FRAUDULEUX « DROIT A LA RETRAITE ». Bien sûr on convient qu'il y avait des travailleurs (dispersés) de tous les secteurs notamment dans le gros des troupes sans banderoles syndicales en tête des cortèges, mais la mayonnaise n'a pas pris et ne pouvait pas prendre parce que la stratégie gouvernementale et syndicale a placé dès le départ et conditionné sur les rails tordus d'une lutte corporative et interclassiste pour « des » retraites en tout genre. Il est donc erroné de se contenter de dire « la classe ouvrière n'était pas prête », mais vrai et urgent « de ne pas s'épuiser et de déboucher sur l'amertume ».

La défaite déguisée en « pause » avec coupures de courant CGT pour épater la galerie gauchiste jusqu'auboutiste et réinventer une "résistance de gauche"? Il faut comprendre le souci de cette présentation, malgré des carences dans l'analyse : en soi la colère a bien été massive, réelle et vraiment populaire. On peut dire qu'elle a fait du bien face à des années de renoncement apparent, de soumission à des attaques répétées, indirectes, voilées, mais constantes car c'est toujours une « lutte des classes ».

Il manque une vision réelle de ce qui s'est déroulé. En voyant tout en noir et blanc et monochrome, le groupe met en scène « la classe ouvrière » alors qu'il s'agissait d'une somme, même pas entière, de corporations et de corporations dirigées comme masse de manœuvre par des généraux syndicaux peu scrupuleux qui, eux, prétendaient parler au nom de la classe ouvrière, corporations jaugées et calculées dans le même sac de couches petits bourgeoises (avocats, médecins, paysans, commerçants, etc.) où chacun et chacune défendait son bout de gras mais pas la classe ouvrière ni les chômeurs ni les femmes prolétaires (les islamo-gauchistes n'ont pas osé parler de la retraite des sans papiers). Ce foutoir généralisé, voulu par le gouvernement ne peut donc pas être représenté comme une défaite de la classe ouvrière puisqu'elle n'y est apparue que comme des corporations diverses mais pas majoritaires et dans une problématique de sauver l'Etat national de la faillite.

Mais le plus grave outre l'incapacité à dénoncer l'enfermement corporatif – et cette inconséquence de s'aligner sur le gauchisme syndical qui paraît ces corporatismes des vertus d'une (fausse) lutte d'ensemble – comme le leur dira dans le débat une de mes amazones : « il n'y a même pas eu un débat d'idées dans ce mouvement ». Seule alternative selon les médias : se soumettre à la « retraite universelle » gouvernementale ou la guerre civile ! Rien entre les deux !

Le discours lu comporte 50 fois le mot lutte, et nous n'avons assisté qu'à une lutte économique de milieux corporatifs et à des joutes vaseuses entre commis d'Etat et commis syndicaux. Ils peuvent conclure par ce triste : « ce mouvement social est déjà une première victoire ». Ils ne s'étaient pas prononcés sur leur site jusque là de façon plus nuancée et critique, poussant et soufflant dans le sens du vent gauchiste, mais là sans attendre même que les prolétaires concernés, (pas les avocats ou cadres dont je me fous), réfléchisse, tirent eux-mêmes le bilan, ils décrètent une « victoire » plutôt de mauvais goût où la classe ouvrière a pourtant été incapable de s'affirmer comme telle, sauf à considérer que certaines aristocraties ouvrières5 ont maintenues des garanties, quand sur le fond les mêmes inégalités de retraites qu'avant sont maintenues et même aggravées pour la plus grande partie de la classe ouvrière.

Enfin j'ai souligné, toujours avec mon feutre sur le papier du discours, cette incongruité d'une classe ouvrière (mise dans un seul paquet » qui par ce mouvement complètement téléguidé et ficelé par les mafias syndicales, aurait « fait l'expérience des manœuvres de la bourgeoisie pour faire passer cette attaque ». Dans le débat un vieux stalinien badgé de pied en casquette confirmera le niveau de compréhension des manœuvres de la bourgeoise en disant que « heureusement Martinez a appelé à la généralisation ». La leçon pour l'instant est magnifique : « sus à la CFDT qui a trahi » ! La dénonciation de tous les syndicats comme étrangers à la lutte de classe est effacée par la confrontation entre syndicat « traître » et syndicat « jusqu'auboutiste ».
Résumé des courses en forme de coup de clairon : « Ce n'est que par la lutte et dans la lutte que le prolétariat pourra prendre conscience qu'il est la seule force de la société capable d'abolir l'exploitation capitaliste pour construire un monde nouveau ». Quelle lutte ? Certes ils on raison d'en appeler à la formation de comités de lutte pour tirer le bilan mais j'ai mis un gros point d'interrogation. La lutte écroulée au bout d'un mois et demi, la plus longue grève corporative de l'histoire de France n'a pas dérangé la conscience des manifestants dans leur croyance à l'Etat nounou et dans l'idée pépère qu'on peut faire durer le plaisir en attendant un éventuel monde nouveau ou nouveau monde.

Après avoir rédigé et expliqué ces annotations post festum, je m'aperçois que j'ai été bien gentil finalement avec la section provinciale du CCI. Certes le débat a été courtois. Il n'y avait pas une milice pour surveiller l'entrée. Le tour de parole fût respecté. J'ai initié la discussion par ma position dubitative sur l'organisation de la grève par la « radicalité syndicale », sur l'appel des factions gauchistes à élargir une lutte hétéroclite, sans mot d'ordre unitaire (avant il y avait eu la retraite à 60 ans pour tous, ce qui n'était déjà pas révolutionnaire du tout) mais dans un combat en ordre dispersé pour des retraites à la carte. Cette grève défaite n'est pas, selon votre formule, une voie ouverte vers la lutte de masse, ni non plus vers la guerre civile comme le menacent les journalistes bourgeois.

En gros j'ai reproché au groupe d'avoir suivi les jusqu'auboutistes gauchistes sans se prononcer plus tôt sur la nécessité de limiter les dégâts, sans voir que cela était ridicule de prétendre en appeler au privé, et sans moquer la fumisterie du slogan « grève générale », enfin sans être capable de poser les problèmes plus politiques plus loin que la simple question des retraites6.

Peter, un des principaux fondateurs du courant, toujours aussi brillant dans ses démonstrations oratoires, expliqua longuement la différence d'ambiance qui est apparue au sein de ce mouvement. Malgré le contrôle syndical et des défauts évidents, de nombreux témoignages montraient qu'il existait un questionnement plus large. On redemandait des tracts distribués par les militants. On posait les questions concernant la solidarité... Il s'attacha surtout à démontrer qu'un mouvement, même initié par les syndicats, même avec un caractère prématuré pouvait être une expérience intéressante pour la classe ouvrière. Ne pas lutter quand on est resté longtemps sans bouger pourrait être une défaite pire encore. Il prit pour exemple la Commune de Paris, qui, considérée comme prématurée par Marx ne l'empêcha pas d'en souligner l'importance politique et historique. La grève se termine et les réformes contre les retraites passeront mais cela n'empêchera pas qu'une période réflexion s'ouvre pour la classe ouvrière. Il conclut son intervention par : « La question est « pourquoi cela a eu lieu maintenant ? ». Question qui ne fut pas relevée outre mesure, il me semble, dans la suite de la discussion.
Sa démonstration des « nouveautés » sociologiques dans la classe ouvrière où l'infirmière représente en quelque sorte l'ancien ouvrier tourneur, mais sans être immédiatement consciente de faire partie de la classe ouvrière, fît mouche du côté de mes deux amazones, cadre au chômage et infirmière ; en aparté l'une me dit : « c'est vrai on fait partie de cette même classe, et on nous a fait trop longtemps croire que les cadres n'en faisaient pas partie, que la notion de classe cela était réservé au XIX e siècle ».

Plusieurs interventions sont allées dans le sens de l'expression très visible de la solidarité interprofessionnelle (même si certains militants avaient le ton sentencieux et rébarbatif qui est un défaut de jeunesse), soit pour rappeler l'existence de grèves dès avant le mois de décembre, soit pour témoigner des discussions dans les manifestations tout en soulignant que les appareils syndicaux n'ont nulle part favorisé des AG en collusion avec la police qui avait pour fonction de les empêcher dans la rue.
Pour ma part j'intervins à nouveau pour dire que de toute façon, avec ou contre mon avis, ou l'avis des syndicats, prématurée ou pas, la grève aurait eu lieu, et dans le cadre voulu par les envoyés spéciaux de la bourgeoisie. Qu'une grève prématurée ou piégée par les bonzes syndicaux n'ait pas lieu ne signifie pas une défaite pire encore puisque les enjeux peuvent être refoulés mais exploser plus tard plus violemment. Si la Commune de 1871 n'avait pas eu lieu, Octobre 1917 aurait quand même eu lieu. Le problème est lorsqu'une grève se met à piétiner et qu'on est à une retombée de la dynamique d'extension, d'arrêter les frais et de pousser à tirer les leçons politiques. Mais personne n'a eu ce genre d'initiative. On suivait. On restait spectateur. Comme en 95, les travailleurs des transports n'étaient visibles qu'en rang serré de corporations dans les manifs. Depuis la fin décembre le mouvement ou plutôt la pression derrière les mafias syndicales se relâchait et le découragement montait sans que personne ne dise « ça suffit ».
L'intervention la plus marquante fût celle du conducteur de la RATP qui, après avoir dit sa satisfaction du niveau du débat et des questions sociales posées, témoigna de la réelle fraternité et solidarité avec ses collègues. Il dit aussi sa conviction : « on va continuer », et ne semblait pas du tout gêné par la perte énorme de salaire que représente un mois et demi de grève.
L'absence de la moindre illusion sur le rôle et la fonction des syndicats ainsi que sur la démocratie bourgeoise, qui transparaissaient dans chaque prise de parole, et qui n'a rien à voir avec les critiques pâlichonnes et néanmoins complices et concurrentes des cliques syndicales radicales, ni avec les appels à l'action militaire ou émeutière des demeurés black blocs, tout cela le jeune employé de la RATP l'a pris dans la figure, mais comme une caresse. Il ne s'attendait pas à une telle tenue, à un tel respect pour l'expérience du mouvement ouvrier, à une telle volonté de comprendre avant de déblatérer ou de cracher à la figure du moindre policier. Il l'a dit. Il a dit sa surprise d'un tel calme, d'une telle détermination à réfléchir sans s'emporter. Avant il ne pensait pas à ces mots : capitalisme, exploitation, conflit des classes, syndicats collaborationnistes... Bien sûr il a entendu ces mots pendant la grève, mais les entendre à nouveau dans ce cadre, sans s'agiter outre mesure, sans rouler des mécaniques, mais quelle heureuse surprise ! Il a montré les limites de la réflexion dans sa corporation en se demandant pourquoi le privé ne les avait pas rejoint.

Tout en saluant sa présence et son enthousiasme je lui ai dit qu'il se trompait en pensant pouvoir continuer, et qu'il faut se méfier du jusqu'auboutisme syndical ou gauchiste, qui sert la soupe aux fins de grève difficiles. J'ai insisté sur la stratégie de pourrissement voulue par le gouvernement, et enfin sur les retenues sur salaire qui, monnayées pour être étalées sur plusieurs serviront aux syndicats (réformistes ou dits radicaux) de vade-mecum pour garder la main sur les grévistes les plus outrés par un final en eau de boudin et désespérant.

La discussion a continué à se dérouler dans l'esprit de « victoire » de ce nouveau « réveil de classe » selon le CCI. Elle ne s'est pas élevée comme je le souhaitais au niveau historique : pourquoi aussi peu de discussions voire pas du tout sur le plan politique, risque que cette défaite indirecte d'une partie de la classe ouvrière paralyse à nouveau pour 25 ans la lutte des classes, pourquoi aucune analyse sur le rôle et l'action de la petite bourgeoisie, n'y avait-il pas des Conseils d'avocats, des Conseils de paysans dans les deux révolutions russes, y-a-t-il une véritable simultanéité internationale en ce moment, pourquoi la Commune de Paris ne peut pas être un exemple, qu'est-ce qu'une guerre civile, pourquoi les organisations révolutionnaires ont-elles un rôle de « mémoire », pourquoi n'est jamais évoqué la nécessité d'un parti révolutionnaire face à la pourriture incontestable et incontestée de tous les partis de droite à gauche, etc.

Nous nous sommes retrouvés au café du coin avec mes deux amazones et avec un jeune sympathisant du CCI très perspicace ; il ira loin avec sa tête de Gramsci. Tous ravis sans chipoter par le déroulement de la réunion. J'ai conseillé au jeune homme de continuer à y assister bien que le groupe n'ait plus une existence formelle à Paris. Dans une génération les guerres internes et picrocholines au groupe seront oubliées ; le groupe CCI aura disparu pour se fondre dans une entité qui sera, il faut l'espérer, un nouveau parti dépassant la vie de secte. Sauf à végéter éternellement comme le SPGB britannique qui existe depuis plus d'un siècle et est à placer dans les flacons de formol des groupuscules morts de vieillesse. Le CCI n'est pas parfait, mais il a le mérite d'exister.





notes

1Le CCI s'abuse en se figurant un mouvement touchant tous les secteurs, alors que la grève est restée minoritaire et centrée dans le secteur des transports parisiens et ne pouvait pas s'étendre du fait de la diversité des revendications propres à chaque caisse de retraite : « Depuis début décembre, venant de tous les secteurs et issus de toutes les générations, des centaines de milliers de manifestants descendent dans la rue contre la “réforme” des retraites. Dans les cortèges, la colère et la combativité sont évidentes ».(cf. appel à la réunion publique)
2V.Serge du cercle « Matière et révolution » que j'avais invité à venir à cette réunion du CCI, devait venir. Il a fait cette prise de position sur FB mais croit qu'on pourra sauter la phase « corporative » par « l'action directe » !? :

« Si les travailleurs font le bilan de cette lutte, elle n’aura pas été menée pour rien :
Pas d’action corporative mais une action directe, à la fois sociale et politique
Programme de revendication et d’action discuté et décidé à la base
Auto-organisation par des assemblées générales décisionnelles et interprofessionnelles partout
Election de comités de grève révocables et réélus par les AG
Liaison entre les comités de grève et comité central de grève
Aucune obéissance aux intersyndicales qui ne sont en aucun cas chargées des négociations
Aucune négociation dans le dos des grévistes
Refus du réformisme en général car toute réforme en période d’effondrement du capitalisme ne peut qu’être une contre-réforme
PS : c'est du 2nd degré si certain-e-s n'avaient pas compris ».

3Un militant du CCI interviendra dans le débat pour nous assurer que c'était une lutte « tous secteurs confondus », ou mélangés ?
4Miracle de perversion, Macron a donné le la la veille du début : « je crains que nous allions vers une grève corporative ». Dans la citation que j'ai placé en exergue, Macron dit « plus de statut réservé » mais sauver un système « pour chacun d'entre nous ».
5Même si le mot déplaît à ces « conseillistes » en AG et en réunions purement hors syndicat, il a une histoire et une réalité. Les secteurs les plus déterminants pour l'économie bourgeoise ont toujours fait l'objet de traitements de faveur... Et lorsque le privé a vu l'âge de la retraite allongé, personne de l'aristocratie du public n'a bougé ni songé à l'avenir de « leurs enfants ».
6Ni répondre au plan historique sur la menace bourgeoise d'un risque de guerre civile, caricature du projet de révolution au sens où celle-ci signifierait le chaos (j'ai cité dans le précédent article le début du mémoire d'Elysée Reclus sur la Commune de 1871 où il se moque des bourgeois imaginant le chaos dans le territoire conquis par la révolution, or une véritable révolution n'entraîne pas le chaos ni la guerre civile dans les espaces contrôlés par le prolétariat et ses partis.

mercredi 15 janvier 2020

REPONSE AUX APPROXIMATIONS POLITIQUES D'UN COMITE DE GILETS JAUNES DE POITIERS



« Les hommes s'usent vite en temps de révolution ».
Rossel

J'ai lu avec intérêt vos propositions d'orientation « aux grévistes » impliqués dans cette longue grève hétéroclite et fondamentalement corporatiste (mais pourquoi aux seuls grévistes?). L'esprit de révolte m'a bien plu de prime abord. Il sort du ronron syndical et gauchiste qui se contente d'appeler au « retrait du projet Macron ». Il apparaît en effet qu'il n'y a « rien à négocier avec nos bourreaux », que misère et inégalités explosent, et surtout que « les syndicats réformistes ou de lutte sont incapables de faire reculer le gouvernement ! » et qu'au demeurant « ce n'est pas leur grève qui le permettra ». J'ai apprécié ce « leur grève », car, la compréhension que cette grève a été ficelée dès le départ par le gouvernement et ses valets syndicaux est rare, voire masquée par la réelle colère de la majorité de la population. J'ai également apprécié l'esprit contenu dans vos propositions, c'est à dire se donner les moyens non pas en faisant du chiqué comme les gauchistes – en criant à tue-tête : « faut foutre en l'air le capitalisme » - et en restant sur le strict terrain économique et syndical, mais en posant la nécessité de se baser sur un « programme », ce que sont en quelque sorte vos « propositions d'orientation aux grévistes ». En résumé votre appel est positif au sens où il en appelle à l'action politique et non pas au ronron néo-réformiste et au foutage de gueule que représente le bla-bla creux des élites politiques et syndicales, enfin qui se démarquait de prime abord de cette grève filoutée « uniquement sur les retraites ».

Il n'en va pas de même concernant vos propositions concrètes pourtant sur lesquelles je suis en désaccord de A à Z. Arrêtons-nous un instant sur une autre question pertinente que vous posez et qui vient déranger le ronron des négociations-pièges-à-con : « De quels modes d'organisations, d'actions et d'objectifs sociaux avons-nous besoin pour gagner ? ». Et vous répondez d'ailleurs immédiatement à l'échelle historique : « Seul le peuple renouant avec la révolution comme en 1793 et 1871, organisé et coordonné en commune révolutionnaire peut en finir avec le capitalisme. Tout le pouvoir au peuple travailleur, par le peuple et pour le peuple ! ».

L'évocation de deux dates marquées par terreur et massacres en masse, qui font clairement figure de repoussoirs anti-révolution que vous le vouliez ou non depuis un siècle, va vous faire prendre aussitôt pour de doux rigolos ayant quitté récemment le lycée, mais j'y reviendrai plus précisément. Idem pour la notion de peuple, terme banal et éculé utilisé depuis toujours par toute la racaille des politiciens, des staliniens aux identitaires et des populistes aux fascistes. Enfin le nouveau néologisme gimmick idéologique du gauchisme impénitent, il faut le déplorer, est venu vous habiter l'esprit comme la recette « insurrectionnelle » : « La seule issue est la gilet-jaunisation de toutes les luttes » !? De tout cela je vous reparlerai un peu plus tard.

AVANT DE BALANCER L'IMAGERIE ABSTRAITE DE LA REVOLUTION SANGLANTE...

qui certes montre bien la colère qui vous habite, qui nous habite, et comme si ce n'était qu'une question de « construire la grève générale » (concept de recruteur syndicalo-trotskien) il faut produire une analyse sur le rapport des forces : par suite à la morgue puante des dominants, la servilité de leurs journalistes et la perversité des chefs syndicaux, le peuple ou plutôt le prolétariat a-t-il pour autant envie et les moyens d'en finir avec le capitalisme ? L'idée la plus répandue, la plus commune, la plus « populaire », mais en même temps la plus utopique et fausse est « bloquons tout », « grève générale totale ». Cet avis est de l'ordre de l'impulsif social et de plus, vous le savez bien, irréaliste au moment où cette grève, complètement fabriquée et contrôlée par les mafias syndicales, part en vrille sous les clameurs ministérielles et des méchants syndicats collabos, aux cris de « prenez vos responsabilités, reprenez le travail, même si nous faisons semblant de retirer nos attaques et qu'on fera passer le truc par ordonnance ». Le gouvernement se paye même le luxe d'humilier les syndicats qui n'ont pas été capables de « faire leur preuve de capacité à encadrer et à éteindre l'incendie » aussi rapidement que le souhaitait l'appareil d'Etat ; il les ridiculise un peu plus en les convoquant pour dans quatre mois à une conférence sur le financement (réel problème dénié par la gauche bourgeoise en jupons), comme si ces mercenaires d'Etat pouvaient reverser une partie de leur solde au « peuple bourgeois », les « riches » et « milliardaires » qui sont selon vous nos principaux ennemis.
Il y a une part de vérité dans la définition statique de R.Aron : « Le prolétariat au repos, comme être objectif, n’est lui aussi que pluralité, dispersion, conflits internes, asservissement des libres praxis non pas seulement au patronat mais à l’ensemble pratico-inerte dans lequel s’insèrent inévitablement les innombrables individus qui le composent (…) Ce n’est que dans une entreprise commune que les praxis individuelles parviennent à surmonter leur isolement, leurs rivalités… » (cf. Marxismes imaginaires, p.165, folio). L’ouvrier, travesti en « peuple » selon vous « dans le besoin » (non pas frugal mais endetté ou envieux) peut fort bien produire la pire crapule prête à tout pour assouvir son besoin grossier et égoïste, le besoin bien particulier de dominer ses semblables par exemple. Les partis et syndicats staliniens ont été peuplés de ce genre d’individus ; il y en eu pléthore durant la Commune de Paris aussi bavards qu'ambitieux. Dans ce sens, des anarchistes rejoignirent le parti nazi qui distribuait des médailles assez largement et flattait l’individualisme égalitaire, typique de l’idéologie nazie où l’individu absolu est figuré dans le culte du chef. L’auteur anarchiste Alain Soral a tout naturellement rejoint le FN (non fasciste), dans la mesure où on lui avait promis de le bombarder conseiller du chef Le Pen, promotion qui lui était refusée dans les médias ; mauvaise pioche avec le recul électoral de ce parti archaïque.
Les « radicaux », les CGT, Sud et Suzie, qui restent « intraitables », sont-ils les amis des prolétaires en grève et de ces millions qui comprennent la grève comme protestation contre un gouvernement qui veut déshabiller Paul tout en laissant Pierre nu ?
Vous ne les dénoncez nulle part. Pourtant ce sont bien nos pires ennemis, champions de la division de tout mouvement social du prolétariat et pas du peuple. Dans le jeu de rôle où un majoritaire comme le CFDT pose au pompier « qui prend ses responsabilités », personne ne nous fera croire que les SUD et CGT, en bataille permanente pour obtenir les subventions gouvernementales ne cherchent pas à faire monter les enchères pour leur boutique, en gros pour prouver qu'ils resteront les meilleurs pour calmer les troupes !
Avant de parler d'insurrection, n'eût-il pas été plus prudent de se demander dans quel état d'épuisement, de dispersion et de déroute politique est jetée la classe ouvrière après ce mouvement bizarre, ultra-corporatiste et sans AG véritables de travailleurs ? Tous les syndicats ont systématiquement laissé enfermés les ouvriers dans chacune de leurs corporations. Avez-vous vu les manifs, avec les wagons des diverses entreprises, surtout du public, séparés en banderoles et ballons de carnaval ; closes au terme du défilé par quatre à cinq malheureux pékins de la CNT psalmodiant « tous ensemble, tous ensemble ». Avez-vous vu les « insoumises » groupies de Mélenchon, Autain et Aubry, venues soutenir les « guerrières de la RATP », féministes bourgeoises venues, non pas combattre les clans islamistes qui refusent de se salir la main sur les femmes, mais dénoncer ce monde social du travail marqué par « la domination masculine » où comme en 36, les mecs font grève sur le tas et les nanas obligées de leur porter à bouffer, « oubli ordinaire du mouvement ouvrier » et scandaleuse invisibilité des femmes dans les meetings et à la télé !
Le véritable leurre de ce long mouvement déprimant n'aura pas été l'âge pivot mais les multiples divisions et inventions, et promesses ridicules que l'extrême gauche bourgeoise aura balancé dans les pieds des grévistes et des non grévistes .

Toutes les fractions de gauche du capital se sont liguées pour faire croire à un victoire « contre les politiques de régressions sociales (sic au pluriel) » et « ouvrir la possibilité d'une contre-offensive des classes populaires pour construire une autre société » (NPA). Comme la notion vague de peuple, celle de « classes populaires » confirme le ralliement au populisme (de gauche) et la sauce « interclassiste » (donc confusément républicaine et anti-ouvrière) de ces rackets politiques. Ils reprennent tous le vieux langage de petit vieux PCF, parti électoral dégénéré des « masses populaires », qui propose à tous les « français » la bonne retraite à 60 ans, un SMIC à 1500 euros, et plus chic 20% de hausse immédiate dudit SMIC et des salaires, égalité de salaires hommes-femmes, voire la suppression du chômage. On ne lui souhaite pas un nouvel accidentel genre mai 81 qui a déshabillé toutes ces belles promesses tartuffes depuis l'opposition. Mélenchon as de la surenchère, et qui ne perd rien en terme de salaire, appelle celles et ceux qui tirent la langue après un mois et demi de grève à « tenir bon ». Avec la grâce du bon dieu ! Même le remboursement de l'abonnement au métro par une dame patronnesse de la droite déconfite vise à faire admettre sans douleur une grève salopée et bradée.
Les Pinocchio du gouvernement espère aussi faire oublier la violence des flics contre les grévistes en s'apitoyant sur la veuve du livreur assassiné par trois flics zélés et syndiqués. La journaliste Apolonie de Malherbe sur la chaîne d'Etat BFM analyse que c'est une victoire « politique » du gouvernement, quand ses compères font défiler une noria de sous-fifres LRM qui ont le culot d'appeler les grévistes « à la responsabilité » et à cesser « une grève désormais sans objet » face au bonneteau gouvernemental.

ET ON PASSE A DES PROPOSITIONS RINGARDES ET NATIONALES DE LA VIEILLE GAUCHE BOURGEOISE

Si nous pouvons ressentir la même colère face au mépris et à l'arrogance des puissants, nous n'avons pas la même vision de l'oppression du système. Votre vision est assez maoïste, avec leurs slogans vieillots « nous voulons tout » et le dérisoire « A bas les riches » dites vous en permanence comme si le capitalisme n'était qu'une structure de possédants « milliardaires », de « voleurs » et non pas un système ramifié en rapport social complexe, et gouvernant via une noria d'officines et de réseaux, syndicats et partis. Vision simpliste et binaire que celle qui oppose un « peuple bourgeois » à des « classes populaires ». Il suffirait de faire fuir les riches (comme en 1793 et dans une seule ville en 1871) pour que commence une révolution sociale, dont la clé serait une vague insurrection après usage de la bonne vieille recette anarchiste jamais réalisée (ringarde et irréalisable) la grève générale ad hoc pour grand soir automatique. On rase gratis partout. Le « peuple » gouverne, mais on ne sait pas trop comment. Ah si avec des recettes d'éligibilité inventée par le mouvement ouvrier, révocabilité et contrôle, par une lénifiante : « ...direction démocratique de la lutte : AG souveraine (on discute de tout et on décide de tout), on vote l'orientation du mouvement de lutte, comité de grève ou de lutte élus et révocable, coordination des AG (comme avec l'Assemblée des assemblées des gilets jaunes) ».

Cette remise en cause de « l'ordre des milliardaires » ressemble pourtant peu à une révolution mais à une caricature typiquement anarchiste. Que les anarchistes soient infra-politiques on le savait déjà mais que certains, dont vous, nous plante le décor d'une révolution comme une simple extension de grèves et le régentement de la société future comme l'affaire de gentils délégués des personnels, certes élus et révocables, relève de la farce... stalinienne ; c'est à croire que la société ne serait composée que d'ouvriers et de milliardaires ! Et que le renversement du capitalisme serait une affaire... nationale, voire zemmouriste. Toutes vos proposition d'orientation prennent pour base la France, le cadre national. Or aucune révolution n'est plus possible ni dans une seule ville, ni dans un seul cadre national, ni dans toutes les fermes de France. Pire toutes les propositions que vous avancez – nationalisations, économie nationalisée (!?) empêcher la fuite des capitaux (!?), planification, développement de l'économie nationale, collectivisation du système de crédit, etc. - sont celles, ringardes et dépassées, des programme du stalinisme et du trotskisme.

L'IGNORANCE EN VESTE JAUNE ET LA CENSURE DE LA GAUCHE BOURGEOISE SUR LES VERITABLES LECONS DE LA COMMUNE DE 1871

La Commune de paris, fantasmée est idéalisée comme 1789 (mais pas 93),  devenue mythe fondateur du bolchevisme où l'insurrection doit d'abord certes renverser l'Etat bourgeois avec le risque d'en recréer un autre du même type, puis sorte de Lourdes ou Fatima stalinien, elle reste le lieu saint imaginaire de toutes les gauches électorales ou anarchistes. Elle demeure l'événement historique idéal pour l'« imaginaire » insurrectionnaliste de tout militant de gauche si l'on suit une certaine Kritin Ross aux éditions du caténaire La Fabrique-Hachette : « L'imaginaire de la Commune » (janvier 2015).C'est ce qu'on peut nommer fabrique et trafic de l'idéologie de gauche bourgeoise, qui refont l'histoire au gré des rêveries des bobos et de l'imaginaire gauchiste, tous des bâtards du stalinisme en somme. Nos amis en vestes jaunes de Poitiers font la référence à cette Commune imaginaire, subsumée et glorifiée hors de propos, laissant de côté des expériences modernes bien plus importantes et significatives tel Octobre 17, et Allemagne 18. Cela révèle l'ignorance politique considérable de ces révoltés et l'insignifiance de leur exaltation d'une révolte petite bourgeoise dans le microcosme national, et totalement creuse politiquement. J'ai d'ailleurs analysé dans plusieurs articles les dérives et incongruités politiques de ce mouvement après avoir tenté d'y participer au début (cf. Giletjaunisme : Rebel without a cause, sur mon blog leprolétariatuniversel). Je ne renie pas ce que j'écrivais sous le titre suivant au moment où on nous fît croire que les petits canards jaunes allaient être capables de lancer une insurrection :

LA CULTURE de l'ignorance en gilets jaunes

... Traditionnellement le putschisme est l'action de fractions de droite ou de factions d'extrême droite pour empêcher ou suppléer l'action de masse. Il se confirme bien que le corpus politique dans lequel la queue du mouvement de protestation s'est enferré provient bien de l'idéologie d'extrême droite. Cette idéologie ne vise pas à renverser le capitalisme mais à le pérenniser de manière autoritaire et en flattant l'impossible et fumeux égalitarisme, même à l'état de promesse électorale. La « lutte contre Macron » se résume sommairement en deux slogans imbéciles : la justice fiscale et le RIC. La « justice fiscale » dans un monde dominé par la finance corrompue est aussi saugrenue que loufoque. Le RIC, produit des marges de l'extrême droite, est un gadget hyper-démocratique grotesque qui ignore la vraie critique du parlementarisme par le communisme historique et vante un totalitarisme politique permanent alors que justement le prolétariat peut se passer de politique au quotidien, et que la délégation sert à cela... mais pas dans une permanente paranoïa du contrôle des délégués...1

Le délire des grandeurs a beau s'emparer d'une foule de Narcisses – entre radicalisation putschiste et aventure électoraliste - on en rigole dans les chaumières prolétariennes ou en s'en fiche tellement ils sont cons ces agitateurs de bistrot « jaune » (la couleur des traîtres en général ou des cocus). Flatter un mouvement moribond depuis des mois ne réussit pas plus aux prêcheurs en eau trouble. On n'a pas oublié non plus les Jean-Luc Mélenchon et Olivier Besancenot, membre du nouveau parti anticapitaliste (NPA, tendance fémino-écolo), qui avaient eu beau faire savoir qu'ils soutenaient l'appel à une «grève générale illimitée» lancé par le brave Eric Drouet... personne n'a envie de suivre un ignare et deux de ses admirateurs béats... de jalousie2.

L'idée de référendum d'initiative populaire date des années 1980 et fit les beaux jours de Pasqua à Le Pen, les Bachaud et Chouard ont repris le filon qui s'est imposé sans objection dans la guimauve gilet jaune.
En fait il y en a eu deux, l'autre, qui comportait un laïus destiné à culpabiliser les masses qui n'ont plus envie de suivre une bande de rigolos ou de se faire crever un oeil par les flics, puis une injonction au tous ensemble même avec les syndicats véreux, a disparu de la circulation. Elle était plus perverse que le lourdingue appel au « colonel ».
Pantalonnade sans mémoire encore. L’annonce du recours à l'armée par Macron et sa mise en scène par le gouvernement, vieille habitude cyclique dans la lutte des classes en France, avait immédiatement enflammé l’opposition, de gauche comme de droite. Les réactions critiques s'étaient multipliées. La myriade des « gilets jaunes » s'était émue de l’annonce sur les réseaux sociaux, y voyant une nouvelle atteinte aux libertés. « Jamais de la vie un soldat français ira tirer sur un civil français sur le sol français [car] les militaires français sont pour la plupart des enfants de “gilets jaunes” » avait assuré casquette à l'envers. L’utilisation de l’armée lors d’un conflit social n’était pourtant pas une première. En 1992, Pierre Bérégovoy, alors premier ministre, avait fait appel aux militaires pour dégager des axes routiers bloqués par des camionneurs qui protestaient contre l’instauration du permis à points. Plus de cinq cents soldats, des blindés légers et un char AMX-30 avaient notamment été envoyés sur l’autoroute du Nord, près de Phalempin, afin de libérer l’axe Paris-Lille. L'ex-militaire Benjamin Cauchy lui a carrément rejoint de camp des souverainistes, adieu Berthe en jaune !
Casquette à l'envers, Maxime Nicolle, a dénoncé à sa façon les factions du compromis électoraliste, aussi ignare que son pote Drouet : "La politique, c'est de la connerie, ça tue l'humain. Vous n'avez rien compris, et en plus vous prenez les gens pour des cons."

UNE COMMUNE PAS SI REVOLUTIONNAIRE QU'ON VEUT NOUS LE FAIRE CROIRE ...


La Commune est d'abord un accident de l'histoire, elle est même prématurée pour Marx, plus critique comme Elysée Reclus une fois le temps écoulé. Elysée Reclus fût certes un extraordinaire savant et militant, mais sa conception du communisme anarchiste, avec ses trois piliers : la commune, le syndicat et l'association comme piliers de la société libérée, prête à sourire, moins quand on voit nos vestes jaunes ressortir ces vieilleries. Contrairement à ce que lui fait dire Ross, pour Reclus c'est la ville qui est historiquement un lieu de liberté. Il ne s'emballe pas non plus comme Kropotkine pour l'exemplarité communarde, d'autant qu'il y était présent lui comme simple garde. Vingt ans après la Commune Reclus se montre très sceptique devant l'idéologie anarchiste, voire hostile, vis à vis des tentatives individualistes et volontaristes visant à constituer des micro-sociétés anarchistes, des « milieux libres ». Cette position contredit toutes les affabulations de Ross avec sa théorie campagnarde. Les communautés anarchistes d'époque étaient fondées à la campagne et véhiculaient par conséquent une idéologie anti-urbaine. Reclus contribue d'ailleurs sur le sujet dans la revue de Jean Grave - « Temps nouveaux » (1895-1914) – où il rejette toute tentative de se situer en marge pour privilégier l'action dans la société réelle : « En un mot, les anarchistes se créeront des Icaries en dehors du monde bourgeois ? Je ne le pense ni le désire (…) Dans notre plan d'existence et de lutte, ce n'est pas la petite chapelle des compagnons qui nous intéressent, c'est le monde entier ». Pierre Kropotkine porta un jugement tout aussi sévère sur l'impasse de ces « communes volontaires » et c'est la position adoptée par le congrès anarchiste de Londres en 1896 où sont présents Reclus et Kropotkine.

J'ai dit dans mon blog que l'écrit tape à l'oeil, artistique et trafiqué de Kristin Ross ne doit pas effacer les nécessaires critiques du camp révolutionnaire maximaliste à une expérience, certes riche théoriquement, mais qui a pris un coup de vieux face aux exigences d'une révolution moderne, et qui, tout en respectant nos morts, ne doivent pas zigouiller une énième fois cette expérience en la réduisant à un culte religieux, à l'aide de quelques graffitis anarchistes creux
La Commune de Paris, vantée par tant d’acteurs de cette révolution, n’en déplaise à Engels et à Lénine, n’est plus exemplaire. Si je l’écris au XXIe siècle, je ne cache toujours pas que j’aurais combattu jusqu’au bout avec les Fédérés si j’avais été de leur temps. Le soulèvement était aussi inattendu qu’il aurait pu tout aussi bien ne pas se produire. C’est autre chose d’assurer qu’on peut imiter ou reproduire un tel événement en assurant qu’après la grève générale fantasmatique on appellera à « l’insurrection » communarde aussi fantasmatique. L’appel à la « guerre civile » est le credo de tous les apôtres inconscients de la « guerre révolutionnaire ». Nulle concession au pacifisme ici car il faut s’interroger sur pourquoi les révolutions n’ont jamais vaincu une fois plongées dans des guerres civiles. Pourquoi dès que la « guerre civile » pointe son nez la révolution est-elle perdue ? (cf. Commune de 1871, Russie 1918, Espagne 1936). Cela n’excuse en rien la bourgeoisie qui, comme le montre le livre de Lecaillon, n’hésite pas à massacrer sans vergogne. La question qui continue à être posée est que la révolution ne doit pas faciliter la tâche sanglante de la bourgeoisie, qu’elle doit disposer d’orientations politiques qui lui évite de commettre elle aussi des atrocités. Qui peut décréter qu’une révolution moderne ne peut gagner autrement que par les armes face à la faillite du capitalisme et à ses horreurs ? La Commune, n’est pas une sainte Bible montmartroise pour anarchiste romantique ou marxiste bègue, ramenée à ses justes proportions elle ne doit pas être oubliée parce que trop lointaine, dans son chaos dégoulinant d’hémoglobine. Elle reste un événement moderne qui montre trois claires leçons :
1. la tentative du prolétariat (aussi diffus dans le « peuple » qu’aujourd’hui dans cette grande ville petite bourgeoise) de changer et contrôler le pouvoir, sans être encore constitué et mature pour l’exercer ;
2. la quasi inutilité de penser que la révolution pourrait l’emporter sous forme de « guerre (de tranchée) révolutionnaire ». A ce compte la Commune ressemble plus à Verdun 1916 qu’à Petrograd 1917 ;
    1. la capacité de déchaînement automatique de la pire des barbaries de la part de la bourgeoisie si la confrontation se passe sur le terrain strictement militaire. (j'analyse longuement cette expérience dans mon article LA COMMUNE ET SES PETITS BRANLEURS.

Je recommande particulièrement la lutte contre l'ignorance en vous conviant à lire les 5 ouvrages suivant, surtout celui de Riviale, boycotté par la gauche néo-stalinienne et les anars à sa suite.


- La Commune au jour le jour par Elysée Reclus, 1908 (lisible sur le site de la BNF)
- La Commune de Paris par William Serman (Fayard)
- "Paris, Bivouac des révolutions", par Robert Tombs (ed Libertalia, 2016).
- Sur la Commune, cerise de sang de Philippe Riviale, L'Harmattan, 2003.
- Jean-François Lecaillon, Le souvenir de 1870, histoire d’une mémoire Bernard Giovanangeli éditeur, 2011.
En 2010 sur le blog : De l'intérêt du témoignage multiple et mon livre : « Dans quel Etat est la révolution ? »,


UNE REVOLUTION PARTIELLE et datée


Dans son passionnant témoignage « La Commune de Paris au jour le jour », Elysée Reclus se moque des fantasmes bourgeois pour une ville débarrassée de la police :
« ...Arrêtons-nous un instant et constatons le fait : il en vaut bien la peine, il est peut-être unique dans l'histoire. C'est la plus sérieuse réalisation de l'anarchie qu'utopiste ait jamais pu rêver. Légalement, nous n'avons plus de gouvernement, plus de police ni de policiers, plus de magistrats ni de procès, plus d'huissiers ni de préfets, les propriétaires s'enfuient en foule abandonnant les immeubles aux locataires, plus de soldats ni de généraux, plus de lettres ni de télégrammes, plus de douaniers, de gabelous et de percepteurs. Plus d'Académie ni d'Institut, les grands professeurs, médecins et chirurgiens sont partis. Emigration en masse du « Parti de l'Ordre et des Honnêtes gens », les mouchards et les prostituées ont suivi. Paris, l'immense Paris est abandonné aux orgies de la vile multitude, aux frénésies de la masse impure. Paris est devenu la chose des pillards, des athées, des assassins, des communistes et démagogues. Les amis du Gouvernement lui reprochent d'avoir manqué de fermeté. Je crois plutôt que le petit Thiers a fait un coup d'audace. Sûr et certain que les révolutionnaires n'auraient rien de plus pressé que de s'entre-dévorer et s'entre-déchirer ».

LE SUFFRAGE UNIVERSEL « armé » de la Commune pas très démocratique...

Elysée Reclus émet des doutes que l'on peut lire dans son livre publié en 1908 (trois ans après sa mort) sur le fonctionnement qui se met en place ; les choses sont plus compliquées que les admirateurs romantiques modernes ne l'imaginent:
« De fait ce Comité central est presque tout de droit... Or, nous sommes en révolution, alors que le fait révolutionnaire se substitue à la légalité antérieure, alors que le droit nouveau prend la place du droit ancien, les hommes du Comité central sont des hommes nouveaux : c'est parce qu'ils sont des hommes nouveaux, c'est pour faire des choses nouvelles qu'on les a fait monter à l'Hôtel de ville. Ils doivent innover, c'est entendu, mais que doivent-ils innover, combien doivent-ils innover, là est l'immense difficulté. Pour préciser la réponse, il faudrait un instinct des plus délicats, un tact suprême ou bien une analyse des plus savantes. Comment les demander à ces braves gens dans une occurrence soudaine, dans une crise bizarre et fantastique ? Fallait-il que le Comité central s'arrogeât immédiatement tous les pouvoirs ? Faut-il encore que le Comité central rende à Versailles le coup que Versailles a voulu porter à Paris ? Parce que Versailles a raté son coup contre Paris, faut-il que Paris essaie à son tour un coup d'Etat contre Versailles, sauf à le rater aussi ?
En dernière analyse, le Comité central, personnification de la garde nationale, n'est autre chose que le suffrage universel armé, mais il y a suffrage universel et suffrage universel. Il y a le suffrage universel en matière civile, ce sont les municipalités , les mairies des vingt arrondissements de Paris ; il y a encore le suffrage universel en matière politique, ce sont les représentants de Paris, lesquels députés ne sont eux-mêmes qu'une fraction de l'Assemblée Nationale. Il y a donc trois expressions du suffrage universel, qui formulées en des moments différents, ont des significations différentes, qu'il est impossible de réduire à une même formule... ».
Sur ses vieux jours, le géographe révolutionnaire est plus sévère sur l'expérience de la Commune parisienne:  « On avait eu le ferme vouloir de transformer le monde, et tout bonnement on se transforme en simple épicier ». Reclus témoigne de son vécu pendant la Commune : « Il n'est pas de fonctionnaire de village qui ne se prenne pour un petit empereur ».

Enfin la Commune n'a pas été provoquée par une grève générale ! Ni non plus la plupart des révolutions prolétariennes au début du Xxe siècle ! Imaginaire anarchiste quand tu nous tiens ! La vieille mafia CGT adore ces anars qui viennent roucouler sur son épaule avec une larme pour les vieilleries du syndicalisme révolutionnaire évaporé dans les années 1910. Et lorsque vous vous exaltez avec l'imaginaire de la grève générale, c'est comme si la société n'était qu'une grande corporation industrielle, que, pour parodier ce pauvre Lénine, n'importe quelle femme de chambre pouvait sans avoir fait l'ENA et les cours supérieurs des bonzes CGT, gérer les affaires d'une société donnée, par exemple la France avec ses élus de n'importe qui et n'importe quoi, certes révocables mais pour un programme national néo-stalinien. L'étroitesse de cette vision corporative, régionale et nationale de la révolution montre que vous êtes aussi ignare et bête que Drouet qui étale ses fautes d'orthographes comme des médailles de général d'armée. Il faut, pour les plus lucides et ouverts d'entre-vous rester modeste, étudier les programmes et critique du mouvement maximaliste prolétarien, sinon passez votre chemin et occupez-vous de picoler aux ronds-points pour meubler votre vacuité. Une révolution moderne c'est compliqué, même pour moi, qui y fait quoi ? La révolution en 1905 et en 1917 est prolétarienne ; pourtant le premier porte-parole du premier Conseil ouvrier est un avocat. Le génie, certes décrédibilisé, de la problématique d'une société transitoire, Lénine, était lui aussi avocat... Toutes les professions ont leurs Conseils à côté de syndicats qui continuent à exister, pourtant ce sont les Conseils ouvriers qui auront le plus de poids politique, avant de se faire bouffer par le parti.

L’exaltation aléatoire et bovine de la grève générale.
Lorsqu’on relit Sorel aujourd’hui, on s’aperçoit non seulement qu’il est au fond, lui, pacifiste, et brouillon mais qu’il discute de la catégorie « violence » non pas politiquement et en lien avec l’événement clé sur la question – la Commune de Paris – mais dans les catégories éthérées d’une philosophie bergsonienne. Il ne s’agit que d’une apologie symbolique de la violence. De ce qu'il consacre tout un chapitre de ses Réflexions à la « moralité de la violence », il ne s'ensuit pas qu'il souhaite qu'entre la bourgeoisie et le prolétariat se livrent des combats sanguinaires. Sorel n'appelle et n'approuve la violence que d'une manière en quelque sorte virtuelle, en tant qu'elle marque la volonté d'intransigeance et d’affirmation du prolétariat. Si cette volonté existe, il suffira de quelques manifestations concrètes pour la renforcer de temps en temps. Sorel déclare qu'on peut concevoir « que le socialisme soit parfaitement révolutionnaire, encore qu'il n'y ait que des conflits courts et peu nombreux ». Peu explicite. Avec l'idée de grève générale, Sorel se moque de ses lecteurs intellectuels anarchistes puisqu’il l’envisage comme un mythe (qu’elle fut et est toujours effectivement) qui vaut moins comme anticipation du futur que comme image capable d'exciter les énergies et d'entretenir l'ardeur combative. Sorel donne l'exemple des premiers chrétiens, qui attendaient pour une date très prochaine le retour du Christ. Le mythe apocalyptique joua un rôle capital dans l'histoire de l'Église, puisqu'il entretint l'exaltation des croyants, soutint leur énergie, et contribua finalement d'une façon efficace à l'essor du christianisme. De même le mythe de la grève générale n'est peut-être point destiné à durer mille ans mais était supposé permettre la transsubstantiation du socialisme. Puis cette vogue d’un syndicalisme radical improbable et inutile au renforcement de l’Etat libérale moderne, s’évanouissant dans les charmes vénéneux de la Belle époque et les fusillades de Clemenceau, Georges Sorel fit ses adieux au syndicalisme révolutionnaire pour s’amouracher le temps d’un été du bolchevisme.
Le temps des révolutions du XIXe siècle est passé, se revendiquer de la Commune n’est plus qu’un anachronisme sentimental pour anarchiste pratiquant. Il n’y aura plus de leader de la taille d’un Blanqui en France mais de petits politiciens du rigide Guesde au brave républicain Jaurès. L’anarcho-syndicalisme s’installe dans le paysage corporatif en refusant la lutte pour le pouvoir politique. Le syndicalisme révolutionnaire lui a succédé peu de temps avant de s’effondrer face au fracas des bombes artisanales et les lois scélérates, à la veille de la vague révolutionnaire du début du XXe siècle. Le syndicalisme révolutionnaire fut en crise en 1908-09, avec la grève de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges, violemment réprimée par Clemenceau. Plusieurs grévistes sont tués, à bout portant, par l'armée. Clemenceau fait arrêter les principaux cadres de la CGT, absents lors du Congrès de Marseille d'octobre 1908. Avec l'adhésion de l'importante Fédération des métallurgistes, plus modérée et pragmatique, les syndicalistes révolutionnaires perdent insensiblement du terrain, ce que les bordiguistes ont assez bien restitué : « Formé dans une société au passé rempli de luttes politiques, le prolétariat français s’est donc épuisé dans des révoltes sanglantes en vue d’abolir le capitalisme avant que le développement de ce capitalisme lui en ait fourni la force. S’il a ainsi écrit les premières pages glorieuses du mouvement qui devait conduire à la victoire prolétarienne de l’Octobre russe, s’il a tracé avec son sang les lignes immuables du programme révolutionnaire de sa classe, il y a perdu une énergie historique qu’il ne devait plus jamais reconquérir, même quand l’industrialisation capitaliste fût venue grossir ses rangs de centaines de milliers d’hommes, et qu’il eut assimilé les principes fondamentaux du socialisme moderne ».

L’écrasement puis l’amnistie de la Commune n’ont-ils pas préparé les esprits à l’Union nationale patriotique de 14-18, plus qu’aux révolutions russes de 1905 et 1917 ? En France, le poison nationaliste réactivé avec l’affaire Dreyfus gomme la lutte des classes sociales et l’horreur répressive de la bourgeoisie versaillaise et rurale pour ne retenir que la « division des français » qui aurait permis la victoire allemande et la perte des deux provinces de l’Est. Ni communiste ni terroriste, la Commune de Paris avait posé plus de questions qu’elle n’avait pu en résoudre. Elle avait montré que les conditions de la guerre civile étaient un des meilleurs moyens pour liquider la révolution, ce que les jeunes socialistes italiens comprenaient un demi-siècle plus tard :
« La révolution contrainte à la guerre : c’est le triomphe commun des tendances contre-révolutionnaires tant des Empires centraux que de l’Entente. La guerre est la fin certaine d’une révolution ouvrière parce qu’elle tue le contenu vital de la politique socialiste et asphyxie son économie politique ».

On peut lire avec grand intérêt les commentaires parcimonieux de l'auteur Lecaillon, qui ressort des trésors malgré tout de l'expérience malheureuse des communards. Cette parcimonie me plaît bien. Les intellectuels adorent étaler leurs connaissances rébarbatives et noyer sous leurs langues de bois, citations et annotations, le ressenti historique dont nous avons besoin nous les simples prolétaires du « grand public ». Le lecteur pourra comprendre mieux que dans tant de catéchismes révolutionnaires qu’une révolution met en jeu des classes et qu’il ne s’agit pas de se dire « j’appartiens à la bonne classe donc j’en suis » ; l’événement est révolutionnaire justement en ce qu’il brise les classes, et inévitablement en faveur à terme de la classe la plus exploitée : « Ainsi, le 17 mars, les ressentiments accumulés contre Thiers s’avérèrent-ils plus forts que les différences de classe » (p.28). La révolution n’est pas folie furieuse ni guerre civile aveugle : « Les témoignages font apparaître une troisième explication, moins visible mais peut-être plus décisive : la persistance d’un esprit de modération dans une partie étendue de la population. Malgré les affirmations de quelques-uns, la terreur ne règne pas vraiment et les Parisiens étonnés « flânent » dans Paris ! Ils vont aux remparts comme au spectacle ! En toute civilité, ils se joignent « aux groupes qui discutent » sur les boulevards ; les plus réactionnaires reconnaissent eux-mêmes que les fédérés « ne sont pas tous des canailles ». Il ne faut pas croire les racontars qui circulent en province, ces rumeurs qui ne peuvent profiter qu’aux extrêmes (…) Au final, l’analyse attentive des témoignages montre qu’il n’y a pas d’un côté les ouvriers émeutiers et de l’autre les bourgeois réactionnaires. Entre Belleville et Versailles la réalité sociale est tout en nuances, faisant apparaître des bourgeois modérés d’une part, des gardes nationaux dont les motivations n’ont rien de révolutionnaires d’autre part ! Dans les rangs des fédérés se rencontrent des hommes, qui n’adhèrent pas aux idées de la Commune ; ceux qui dénoncent les réformes n’applaudissent pas pour autant aux objectifs ou méthodes de Versailles » (p.86). Dans le mouvement actuel contre la retraite à la carte, il y a tout de même malgré les cloisonnements les linéaments d'une société civile qui s'insurge, certes en cordons séparés, contre un Etat cynique, où avocats et médecins peuvent avancer dans une manifestation de prolétaires, mais une seule classe possède, encore confusément, la capacité, par sa nature même, de poser la question politique essentielle et du comment changer de système, mais à l'échelle internationale.

Merci à Jean-François Lecaillon pour ce travail d’exhumation, non pas impartial – l’impartialité est impossible face aux crimes sans nom des « versaillais » - mais pour nous rappeler qu’une révolution se nourrit surtout des débats, des ressentiments et des sentiments dans l’ensemble de la population, et que si elle doit vaincre c’est surtout par l’adhésion consciente de l’ensemble aux orientations politiques qui se fixent la sauvegarde, ou plutôt la restauration de l’humanité. Merci aussi de nous ramener dans les lieux terribles, après vous avoir lu je ne me promène plus de la même façon dans les jardins du Luxembourg en pensant à ce qui remplissait le bassin ni place d’Italie…



Les anarchistes qui, en général, se revendiquent aussi de la Commune de Paris en 1871, ignorent ou oublient qu’elle n’a jamais eu pour guide le militarisme à tout crin, qu’elle sût composer aussi comme Lénine plus tard, dans un rapport de forces défavorable. Le 22 mars, par la voix de son délégué aux affaires extérieures, P.Grousset, le Comité central faisait savoir : « que la révolution accomplie à Paris (…), n’est en aucune façon agressive contre les armées allemandes » et qu’eux-mêmes n’ont point « qualité pour discuter les préliminaires de la paix votés par l’Assemblée de Bordeaux » (cf .William Serman, p.221 et surtout p.453).


Contre ce contenu nocif de la bureaucratisation, Lénine reprit les enseignements de Marx tirés de la Commune de Paris :
  • révocabilité de tous les élus,
  • suppression de la hiérarchie (Marx ne pouvait utiliser le mot hiérarchie à son sens moderne) ; Lénine lui n’hésite pas à indiquer, parmi les premières mesures socialistes, qu’il faut enlever aux fonctions de l’Etat « tout caractère privilégié, hiérarchique » (il faut le noter précieusement car il dira tout le contraire au faîte du pouvoir).
La Commune de Paris de 1871 ne supprime pas la hiérarchie des salaires même si elle écrête les plus élevés à la Préfecture de police. La course aux places dans la nouvelle administration y révèle aussi la contradiction entre spécialistes et arrivistes. Des places sont acquises en fonction des opinions politiques plus que des capacités techniques des impétrants.


L’ouvrier moyen n’est pas une garantie en soi d’absence de carriérisme ou de visée césariste3. Bien souvent, les bolcheviks eurent raison de nommer à des postes de responsabilités des éléments « bien nés » et de ce fait désintéressés et dévoués sans arrière pensée. Nombre de futurs bureaucrates profiteurs du nouvel Etat russe avaient été ouvriers et se la coulèrent douce quand nombre d’anciens étudiants idéalistes et généreux finirent dans les geôles de Staline.
Rosa Luxemburg ne traitait pas le prolétariat comme une masse informe. Dans ses premières phases, et on peut même préciser à chaque époque, la classe ouvrière est encore « un conglomérat mécanique des différents groupes de prolétaires ayant des intérêts identiques mais des aspirations parallèles ». Au cours des luttes politiques et économiques subséquentes, la classe ouvrière devient « une totalité organique, une classe politique animée d’une volonté commune et d’une conscience commune ». Cette évolution vers une conscience humaine unifiée dépend également du stade atteint par le capitalisme qui s’opère : « non selon une belle ligne droite, mais avec de brusques zigzags, semblables à ceux de l’éclair. De la même façon que les différents pays capitalistes présentent les stades de développement les plus différents, de même dans chaque pays on voit s’établir une différenciation entre les diverses couches de la classe ouvrière. Mais l’histoire n’attend pas, patiemment, que les couches et les pays les plus arriérés aient rejoint les plus avancés pour que l’ensemble puisse poursuivre symétriquement comme une colonne de soldats prussiens. L’histoire produit des explosions aux points les plus avancés, dès que les conditions sont mûres pour cela, et dans la tourmente révolutionnaire les retards sont ensuite récupérés en quelques jours ou en quelques mois, les différences sont nivelées, tout le grès social est parcouru en un moment au pas de charge »4.
Dès 1905, contre tous les trade-unionistes anarcho-syndicalistes d'hier et d’aujourd’hui, Rosa fait sortir les prolétaires du lieu de travail mais véhicule encore des illusions anarchistes sur la grève générale mythique et les barricades du XIX e siècle
« Le prolétariat industriel des villes est actuellement l’âme de la révolution en Russie. Mais, pour réaliser comme masse, n’importe quelle action politique directe, il faut que le prolétariat commence par se rassembler en masse et, pour cela, il faut avant tout qu’il sorte des usines et des ateliers, des puits et des hauts-fourneaux, il faut qu’il triomphe de la dissémination, de la pulvérisation par atelier, à laquelle le condamne le joug quotidien du capital. La grève en masse est ainsi la première forme naturelle, impulsive de toute grande action révolutionnaire du prolétariat. Et plus l’industrie devient la forme prédominante de l’économie sociale, plus se fait important le rôle du prolétariat dans la révolution, plus se développe l’opposition entre capital et travail, plus aussi les grèves générales doivent devenir puissantes et décisives. La forme autrefois principale des révolutions bourgeoises, le combat de barricades, la rencontre ouverte avec la force armée de l’Etat, n’est dans la révolution d’aujourd’hui qu’un point culminant, qu’un moment dans toute la suite de la lutte prolétarienne en masse »5.
Avec l’éclatement de la guerre de 1914, Rosa a constaté amèrement la marée du chauvinisme qui n’a pas épargné la classe ouvrière en Allemagne, nulle grève générale ni barricades non plus ne l'ont empêché. L’individu comme les masses peuvent se tromper. Qu’on ne compte pas sur une croyance mystique en la classe ouvrière ni en son infaillibilité historique. Il ne faut jamais être « déçu » par le prolétariat pourtant :
« Etre déçu par les masses »… pour un dirigeant politique, c’est toujours donner la preuve de son incapacité . Un dirigeant de grande envergure ne fonde pas sa tactique sur l’humeur momentanée des masses, mais sur les lois d’airain de l’évolution ; il s’en tient à sa tactique en dépit de toutes les déceptions et, pour le reste, laisse tranquillement l’histoire mener son œuvre à maturité ». Par conséquent, un « dirigeant de grande envergure » n’est pas automatiquement destiné à tomber au niveau des exécutants opportunistes…
STRUCTURE DE PARTI ET STRUCTURE DE L'ETAT (ou ce à quoi vous n'avez pu penser)
Parlons-en enfin des dirigeants (chez les milliardaires comme chez les prolétaires). Les soviets russes eurent un aspect indéniable d'informes parlements ouvriers. Comme dans toute révolution – on imagine sans mal l'ambiance des assemblées des cordeliers et des jacobins grâce au film d'Abel Gance – on se trouve face à la cohue, beaucoup de gesticulations et des décisions qui traînent en longueur. Quiconque de sensé ne peut reprocher aux bolcheviks de lutter pour mettre fin au chaos en s’élevant au-dessus de la mêlée d’assemblées informes où les avis s’enchevêtrent sans qu’aucune décision ne puisse être prise. On ne peut pas toujours leur reprocher de s’être laissé enfermer dans la logique étatique, il faut aussi peser pour un ordre nouveau qui devienne agora où s’expriment les désaccords mais se prennent les décisions. Contrairement au syndicaliste qui se cache derrière tout anarchiste moyen, les bolcheviks ne cantonnent pas l’action de l’ouvrier consigné à un rôle de décision économique dans l’usine, mais invoquent sa nécessaire action politique hors de l’usine, même si celle-ci est subordonnée de plus en plus non à la défense de la perspective du communisme, mais à la priorité de la construction de l’Etat national.
En 1923, dans « Cours nouveau », alors que les carottes sont cuites en particulier parce qu’il a lambiné lui-même aux basques du « patriotisme de parti », Trotski établit une curieuse déduction sur le parti dirigeant et l’Etat présumé dirigé par le parti:
« Le prolétariat réalise sa dictature par l'Etat soviétique. Le parti communiste est le parti dirigeant du prolétariat et par suite de son Etat. Toute la question est de réaliser cette direction sans se fondre dans l'appareil bureaucratique ».
Bernique, et ils sont encore des milliers, et parmi vous vestes jaunes certainement rédacteurs de vos fumeuses propositions, adorateurs du docteur d'Etat Trotski !
Enfin, c’est une vieillerie, de type blanquiste fier à bras ou anarchiste radical, largement répandue que de faire l’apologie de la « guerre civile » chez tout marxiste moderniste orthodoxe, comme si elle était inévitable. On lit les termes contradictoires chez Mitchell dans son article de la revue Bilan (« l’épanouissement de la guerre civile »). La guerre civile (qui signifie guerre entre civils), si elle a lieu (si elle n’est pas limitée), n’est pas un épanouissement, mais bien un des plus sûrs chemins vers l’échec de la révolution. La Commune de Paris n’est pas une guerre civile, bien que Marx ait repris laconiquement le terme à la bourgeoisie, c’est une guerre de civils prolétaires contre une armée versaillaise. La Garde nationale, composée surtout de prolétaires pauvres, ne devînt jamais une véritable armée contre l’armada versaillaise. La plupart des prolétaires en armes restèrent allergiques au commandement de chefs hiérarchiques, voire à l’obéissance à des matamores improvisés. Contrairement aux supputations d’époque et aux délires ultérieurs d’un Trotsky, la Commune n’avait aucune chance de s’imposer militairement. La fable de l’isolement et de la préservation de la Banque de France sert ici aussi à voiler le fond de la question de l’extension sociale de la révolution.

Merci à ceux qui m'auront lu jusqu'au bout, et au plaisir de vous confronter (j'emmerde les jusqu'auboutistes). L'heure n'est vraiment pas ni à une révolution encore moins à une quelconque insurrection, mais à la réflexion sans concession.

« Le plus ignoble mensonge est de dire que l'heure est à la guerre révolutionnaire, tandis que c'est à l'extermination de tous ceux qui résisteront, ou bien qui auront « mauvaise allure ».

Philippe Riviale (Sur la Commune)

4 Masses et chefs, Cahiers Spartacus.
5 Grève générale, parti et syndicats (Cahiers Spartacus 1947).