"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mardi 17 juillet 2018

TRIOMPHE DU NOUVEAU NATIONALISME MIXATOIRE OU EPHEMERE FERVEUR FOOTBALLISTIQUE,



11 novembre 1918 onze heures : armistice et liesse populaire, un million de personnes sur les Champs à Paris (le 2 août 1914 : la mobilisation avait été générale en France et presque aussi enthousiaste)
15 juillet 2018 dix neuf heures : finale France-Croatie gagnée par l'EDF, liesse populaire près de 20 millions de spectateurs ont suivi le match à la télé ; à peu près autant qu'en novembre 1918 ont défilé sur les Champs Elysées parisiens.


« C'était une drôle de foule. Compacte, métissée, dansante, euphorique. Des gamins en Nike air et maillot floqués Mbappé. Des cadres en costards qui sortaient du boulot. Des familles entières, avec poussette, minots et Mr Freeze. Et des touristes en claquettes, trop contents d'avoir poussé jusqu'au lundi leur week-end parisien. » (L'OBS)

Il y a eu certainement plus de monde de par les rues en France qu'à la Libération de Paris ou en mai 68. La célébration sera dégoulinante de bêtise et d'hypocrite convivialité quelques jours encore. C'est sur TF1 que le commentaire vantard fût le plus puant et le plus nationaliste, dit par une voix suave de femme : « Ils affichent un patriotisme à fleur de peau » (c'est sans doute la nouvelle version patriotique antiraciste). Ce patriotisme de ferveur pour les bleus (sans doute la même vareuse que celle, stupide et si voyante de 14-18) s'exprimait « par delà les frontières » (sans aucun doute au-delà de la ligne bleue des Vosges puisque les médias arrosent partout mieux qu'en 14-18). Les « merdias » reflètent et inspirent, et l'inverse, cette « liesse populaire » chauvine et si marchande. Panem et cirque pour réseaux « sociaux ». Où, au bout du compte, chaque maillot vendu refile un pognon de dingue, comme a dit l'autre encravaté, à des milliardaires en culotte courte avec Porsche et super nanas, femmes libérées qui préfèrent épouser un « working class hero » qu'un working class zéro. L'ode à la mixité sociale, ce seul cliché où les classes disparaissent, suit : « Ce qui rassemble tout le monde ce sont ces jeunes de Bondy, de Marignane... On est ivre de joie ».

Le sentiment patriotique est très puissant, je ne peux pas prétendre moi-même me vanter d'être un internationaliste pur et dur face à ce spectacle qui mobilisa aussi mon ennui. Le suspense en vue de la victoire pour « notre » équipe m'a autant stressé qu'un bon scénario... de film. Que le clan Deschamps gagne me tiraillait moins que la symbolique d'une victoire « française », peuple pourtant si individualiste et rétif aux jeux d'équipe (collectifs dirait une connaissance trotskienne). Dans la ferveur on oublie voire on ignore l'arrière cuisine de la secte Deschamps, les préparatifs et filouteries masquées même aux journalistes. La secte n'a rien d'admirable, elle suppose flatteries, accointances et traîtrises, copinages et arrangements non pour la gloire de la France (rétrogradée septième puissance mondiale1) mais pour une équipée de milliardaires adulés comme n'importe quelle vedette du show business, voire plus.

ICONISATION DE MASSE ET SELFISATION DU MÔA !

Peut-on vraiment se « selfire » à soi-même ? N'y aurait-il pas d'autres raisons à aimer, l'amour et la révolution par ex ?2

Pourquoi ai-je placé en exergue cette comparaison entre 1918 et 2018 ? Parce que la situation serait similaire ? Différente dans l'expression de la liesse populaire ? Parce que, les mielleux « vive la France » et autres « on est des champions » signifieraient un nouvel embrigadement ? Pas du tout. Non, simplement parce que, malgré la nouvelle mixture d'un patriotisme antiraciste, « mixatoire », tous ces dizaines de milliers qui agitent le fanion français et crient leur amour de la « victoire française » ne sont aucunement disposés à aller se sacrifier pour la patrie comme ceux de 1914. Ces foules agitées et bariolées tricolores sont plutôt dans l'état d'esprit de celles de 1918 : « on a gagné et il n'y aura plus jamais de guerre ». Pourtant, cette compensation du ballon rond fêtard pour un prolétariat national très faible, très méprisé par notre sportif Président, est loin d'être un moment de réflexion ou d'affirmation de soi. La célébration n'a rien de véritablement collectif. Jamais, devant le défilés des troupes de tout pays naguère, celles de Napoléon, d'Hitler ou de Churchill, jamais on n'avait vu la foule s'auto-congratuler autant individu par individu. Ni poing levé, ni bras tendu mais portable levé en l'air, selfies systématique de soi au milieu de la foule, selfies éventuels avec les nouvelles gloires nationales en uniformes de stade. Les gloires elles-mêmes, gentiment aussi infantiles, se « selfisaient » à elles-mêmes avec leurs propres iphones. Le fan lambda se hausse au rang de son idole de la balle au pied en se selfisant au pied de son bus quand l'idole se sert de son propre selfie pour avoir la masse comme tapisserie de sa gloire personnelle.
Singulier comportement, me direz-vous ? Jadis il y avait pourtant de simples appareils photos mais on laissait le soin aux « actualités filmées » de rendre compte de l'événement. Désormais le spectacle capitaliste nous laisse croire que nous sommes maîtres de notre propre image et capables d'accéder à la gloire de soi-même grâce à cet objet obsédant du désir d'éternité du faux partage et de la connexion en permanence infantilisante.

UN SPORT DE COMPETITION ULTRA-VIOLENT

S'exhibant devant les écrans du monde entier, les compétiteurs d'une coupe du monde doivent refréner leur envie de gestes violents, ce qui n'est pas le cas dans les multiples clubs amateurs ; on a recensé plus de 10.000 actes de violences sur les stades français pour l'année 2017, incluant les arbitres. Jeu ancien british le foot est tout à fait dans l'esprit mercantile capitaliste : il faut « enfoncer » l'adversaire, « lui faire mal », « lui rentrer dedans », et, fin du fin, c'est un des rares moyens pour les paupérisés de devenir riches, quoique très peu d'élus pour une masse d'appelés. Les services internes de l'Etat bourgeois conviennent eux-mêmes de la rançon de cette fausse fraternité footballistique et de la superficialité de la disparition des clivages... de classes :

« Les grandes manifestations sportives sont l’occasion pour les spectateurs venus d’horizons différents de communier dans l’enthousiasme et la fraternité. Sans distinction d’origine, de classe ou de nationalité, tous sont appelés à partager l’intensité de ces moments privilégiés de la vie sociale, fédérés autour d’un esprit sportif fondé sur le dépassement de soi et le respect des règles du jeu.Trop souvent ces dernières années, l’insécurité s’est développée les enceintes sportives, ternissant le déroulement des compétitions, au mépris des valeurs présidant à leur organisation : les dégradations, le racisme, la violence ont ainsi gagné les tribunes et les abords des stades, particulièrement lors des événements touchant aux disciplines les plus populaires comme le football »3.

Ainsi débute le guide méthodologique gouvernemental des infractions dans les enceintes sportives pour l'année 2006. Le premier sport populaire est le plus concerné par les sanctions pénales. Injures, menaces, crachats voire coups de poing… Les arbitres amateurs ont été victimes de 4.841 agressions verbales ou physiques lors de la saison 2016–2017, selon l’Union nationale des arbitres de football (UNAF). Pour cette même saison 10 309 matchs au moins ont été marqués par un incident violent, 12476 pour la saison 2014-20154.

UNE NOUVELLE RELIGION QUI LES INCLUT TOUTES OU UNE SUPERSTITION PLANETAIRE ALEATOIRE ?

Les footeux sud-américains et portugais nous faisaient déjà pitié naguère en entrant sur le terrain avec un signe de croix et en levant les yeux et les bras au ciel pour remercier dieu. Aujourd'hui, on va davantage remarquer un joueur qui va se prosterner et se tourner vers la Mecque, sans savoir qu'il a déjà prié dans le vestiaire5. Le défenseur marseillais Benjamin Mendy a mis une photo de La Mecque sur son compte Twitter. Des joueurs évangéliques jouent au PSG, propriété du Qatar, et reversent 10% de leur salaire à leurs sectes. C'est « Le Pélerin » qui en convient : « Un temple ? non un stade ! Face à la houle des supporters qui ondule dans les tribunes bondées, sous la lueur blanche des projecteurs, 22 joueurs, version moderne des demi-dieux antiques, pénètrent sur la pelouse. Première foulée, doigts pointés vers le ciel pour s’attirer ses bonnes grâces, signes de croix pour appeler Dieu à la rescousse.
Un but marqué ? Regardez ces mains qui se joignent, ces genoux qui fléchissent, ces bras en croix comme autant d’offrandes à la victoire. Qui pourrait soutenir, après cela, que foot et religion n’ont pas, au moins symboliquement, partie liée. » « Il faut aussi évoquer la dévotion particulière des joueurs brésiliens ou africains. Faut-il prendre tout cela au sérieux ? Disons que, sans être toujours croyants ou pratiquants, certains joueurs espèrent que le Bon Dieu va les aider à marquer un but », ajoute le journaliste Eugène Saccomano. Et parfois même hors des stades. Ainsi, au temps de sa gloire, l’attaquant brésilien Ronaldo, faisait régulièrement son pèlerinage au sanctuaire marial de Notre Dame de Aparecida, État de São Paulo, afin de remercier la Vierge pour ses multiples sélections dans l’équipe nationale ». Il y a quelques années les fans de l’Olympique de Marseille ont revêtu la statue de Notre-Dame de la Garde des couleurs de leur club, alors sacré champion de France. Les supporters des grandes formations portugaises de Porto et de Benfica ont, eux, offert des maillots frappés du numéro 16 à Benoît XVI lors de sa visite au Portugal afin qu’il bénisse leur club favori. À l’occasion de la Coupe du monde en Allemagne, en 2006, la marque Adidas avait installé une immense fresque de 800m2 en gare de Cologne. Une imitation du plafond de la chapelle Sixtine peint par Michel-Ange, représentant Zidane, Kaka, Ballack ET Beckham.

Cet aspect religieux, quoique plus typique d'une resucée de l'Union nationale, convient bien à Mgr Dominique Lebrun. « Le foot permet d’abolir les barrières entre les générations, les intellos et les manuels, les gens des beaux quartiers et ceux des banlieues, pour peu qu’ils arborent tous la même écharpe. Incroyable alchimie ! Si elle n’est pas religieuse, elle est de l’ordre du divin. Et j’y perçois, moi, un peu du souffle de l’Esprit ». La distraction reste tout de même bien ponctuelle et éphémère, même si elle entretient au long terme des relents de défaites... nationalistes.
Feu Manuel Vasquez Montalban nous apporte des lumières sur la place prépondérante prise par cette nouvelle religion dans la vie à l'époque capitaliste :

« Autrefois, le président d’un club avait au-dessus de lui les autorités politiques, économiques, religieuses, et même universitaires. Le plaisir de présider le Milan AC ou l’Olympique de Marseille était fort limité. Actuellement, il est illimité : le moindre responsable de club pèse socialement plus lourd que la plus haute autorité, et sa capacité à mobiliser les foules est bien supérieure. C’est pourquoi les hommes politiques osent de moins en moins heurter les clubs : ils ne tiennent pas à affronter un électorat organisé et virulent. La hantise du chômage ne provoquera probablement pas une nouvelle prise de la Bastille. En revanche, s’en prendre aux supporteurs d’un club, c’est risquer un nouvel assaut du palais d’Hiver… N’oublions pas qu’un différend ethno-footballistique fut le détonateur des conflits yougoslaves (1), ni qu’une simple menace administrative contre le club local mit littéralement sur pied de guerre toute la population de Séville en mai 1996.6 »

« Indifférents à cet aspect comme au caractère religieux du football, les sociologues ne semblent
s’alarmer que de la violence de certains supporteurs transformés, à l’occasion des grands matches-messes, en commandos de choc. Tout club mêle en son sein les classes sociales, mais assigne à chacune d’elles une fonction : la tribune présidentielle programme, la masse petite-bourgeoise soutient, et les escadrons venus des périphéries urbaines agressent. Certains dirigeants de club financent même des groupes violents et les poussent à agir comme déclencheurs de l’adrénaline des joueurs-combattants. Les sociologues n’ont d’yeux que pour ces escadrons qui portent, en signe d’amour-fusion, le maillot de l’équipe adorée. Ils ne voient pas qu’il s’agit d’une véritable communion des saints avec les équipes vénérées : Milan AC, Olympique de Marseille, Barcelone FC… ».

« Il y a aussi les travaux de John Clarke et de Ian Taylor (3). Ce dernier estimait, dès 1971, que la violence était le fait de jeunes marginaux s’en prenant à l’embourgeoisement des nouveaux amateurs de football accusés d’éloigner ce sport de ses origines populaires. Taylor et Clarke furent les premiers à démontrer que la fureur dans les gradins n’était pas irrationnelle — il s’agit d’une des rares violences dont l’Etat n’a pas le monopole. D’autres analystes, appartenant à l’école de la psychologie sociale ethnogénique, y ont décelé « un comportement agressif ritualisé ». Par le biais de rituels appartenant exclusivement à la sphère de la quotidienneté — ou, comme disait Leonardo Sciascia, à la « dictature inquisitoriale du présent » —, les masses auraient-elles inventé, dans les stades, une manière de communier plus attractive que celle des religions ou des partis politiques ?

« A l’heure de la « pensée unique », cette violence résonne merveilleusement aux oreilles de certains parce qu’ils y perçoivent une faillite de la théologie de la sécurité. La seule consolation, dans ce monde chaotique, se trouverait-elle dans cette nouvelle religion laïque ? Dans le stade-cathédrale, ou dans le club-parti ? Mais ce paganisme moderne exige que les joueurs du football global possèdent, à l’image des dieux antiques, la dimension épique et lyrique du héros, alors que nous vivons une époque sans héros, qui n’a rien d’épique ni de lyrique ».
Montalban avait raison de souligner le poids de la faillite des idéologies politiques et cet aspect compensatoire de la messe footballistique, mais celle-ci est creuse, éphémère. Son seul avantage est de ne pas être robotisée, de réserver toujours des surprises, de ne rester qu'un jeu qui autorise toutes les superstitions, et qui reste passager et de peu d'importance pour le quotidien des millions d'exploités.

L'orgasme du football peut-il conditionner les masses à la
guerre ?

Cette distraction aléatoire est devenue pourtant une drogue dure des démocraties bourgeoises autant que pour les anciennes dictatures (cela révèle le niveau auquel sont tombées ces « démocraties »). Reprenons notre questionnement depuis le début et en ciblant sur l'utilisation de nos milliardaires en culotte courte, mais pas en pantalon garance. Quel soulagement, en mémoire de l'ancienne équipe black, blanc, beur, venant effacer la bande de voyous de Knysna, voici enfin une équipe multicolore (la sixième d'Afrique ont dit les africains eux-mêmes) qui entonne « spontanément » la Marseillaise, qui hurle « la France est un beau pays », qui se voile la tête de l'oriflamme tricolore (sic).
Adulés et surpayés, les joueurs pourraient-ils servir déjà utilement les objectifs militaires de la bourgeoisie ? Certes ils se « sacrifient » aux exigences du chef de la secte, pardon du club, et à leur nutritionniste et masseur. Ils ont donc besoin de transcendance, mais certainement pas pour risquer leur peau pour la patrie7. Le foot actuel comporte plus de contre-indications qu'il ne serait un perpétuel anesthésiant de la révolte sociale, comme le croient les gauchistes simplistes. Il ne détourne pas de la violence contre l'Etat bourgeois puisqu'il génère comme on l'a vu ci-dessus, de multiples violences stupides, et que les festivités d'après match voient régulièrement des affrontements entre sportifs policiers et sportifs voyous. En même temps, la récupération exhibitionniste par le couple présidentiel français, de façon très affectueuse, voire très charnelle comme avec la sémillante reine de Croatie, convient parfaitement au bonapartisme du régime dans son mépris de la principale classe exploitée. Mais ce cirque n'est pas durable.

Pour terminer cet article quelque peu sociologique, le lecteur me permettra d'en revenir à la politique et à l'histoire, 2018 comparé à 1914 et ambiances respectives. Le plus grand écrivain de langue allemande de l'entre deux guerres, Stefan Zweig avait été tout d'abord captivé par l'enthousiasme patriotique bon enfant : « Ce n'était partout que drapeaux, bannières, musiques. Les jeunes recrues marchaient au milieu d'une ambiance triomphale. Leurs visages étaient lumineux ». Ian Kershaw continue : « Zweig vit « sa haine et son aversion de la guerre » temporairement submergées par cette scène « majestueuse, grisante, voire séduisante » L'  « humeur guerrière », une fois acceptée l'idée qu'il s'agirait d'un combat pour se protéger de la tyrannie tsariste, l'emporta aussi sur les protestations dans les rangs des socialistes autrichiens ». « Du balcon du Palais d'Hiver, à Saint Petersbourg, le tsar Nicolas salua la foule immense qui l'acclamait et qui, suivant les ordres, s'agenouilla devant lui, agitant des étendards et chantant l'hymne national. Paris assista à un débordement de ferveur patriotique tandis que le Président Poincaré proclamait le dépassement des divisions internes avec « l'union sacrée »8.

S'il y avait incontestablement des jeunes des banlieues sur les Champs et nombre de têtes « bronzées », comme en 1914, c'est la jeunesse bobo qui ramène sa fraise, comme en 1914 ainsi que le rappelle Kershaw :
« ...à Londres et ailleurs en Grande Bretagne, c'est l'inquiétude et la nervosité qui dominaient et non le chauvinisme, qui paraît avoir été confiné à des fractions de la classe moyenne, notamment les jeunes ». « La ferveur patriotique des groupes d'étudiants au cœur de Berlin ne trouva aucun écho chez les ouvriers des quartiers industriels où prévalait l'hostilité à la guerre, ou du moins une angoisse à la perspective d'un conflit associée au désir de maintenir la paix. Dans les campagnes également la ferveur guerrière était rare. (…) Les paysans russes n'avaient aucune idée des raisons pour lesquelles on leur demandait de combattre. Dans les villages français, le choc allait de pair avec le pessimisme et l'acceptation fataliste du devoir et de ses exigences, mais la proclamation de « l'Union sacrée » par Poincaré ne suscita aucun enthousiasme. De même au sein de la classe ouvrière, notamment chez les travailleurs liés aux partis socialistes ou aux syndicats – fortement internationalistes et volontiers pacifistes – l'ultranationalisme et l'enthousiasme guerrier étaient assez peu marqués. Malgré tout, il n'y eu pas de véritable opposition à la guerre ». En Russie, les socialistes préférèrent s'abstenir (les cinq bolcheviques siégeant à la Douma votèrent contre et furent par la suite arrêtés).

Heureusement qu'il y eût, à retardement et au cœur des massacres l'insurrection bolchevique, plus ouvrière d'ailleurs que conséquence d'une directive de parti, pour stopper provisoirement quelques années la guerre mondiale. Mais cette soumission à la marche à la guerre était, Karshaw le note très justement, aussi le résultat de dizaines d'années de bourrage de crâne patriotique ; en France le souvenir de la guerre de 1870, plus que de la Commune de 1871, était cultivé dans les écoles et la jeunesse aisée était carrément conservatrice pour ne pas dire totalement patriotique, mais à condition d'être déjà ces cadres militaires « entraîneurs » de pioupious et pas de joueurs de foot. La dévotion de la diversité ethnique actuelle, après la suppression du mot race dans la constitution française par les petits rigolos du Parle-ment, va de pair avec l'antifascisme et l'antiracisme de salon. Mais tout reste en l'état, les mêmes divisions de la classe ouvrière en races, migrants, manuels, intellectuels, fonctionnaires, chômeurs, etc. Cette division n'est pas par contre une voie royale pour l'ordre bourgeois bonapartiste. Il faut une « communion » autrement plus solide politiquement et socialement pour entraîner le prolétariat à une guerre où il serait directement mobilisé. Quoique même si la guerre atomique est pour l'instant invraisemblable, cette division antiraciste et l'oecuménisme éphémère du football permettent de continuer guerres locales obscures et représailles terroristes. La coupe du monde, cette fois-ci, n'a pas permis une ambiance pacifiste ni internationaliste, partout il n'était question que de sécurité contre de possibles attentats, des camions barrant systématiquement l'accès aux place publiques. Comme ambiance mixatoire sereine on peut espérer mieux. L'antiracisme officiel et la « sportivité filandreuse concernant les migrants ne font qu'aviver les vieux fonds de rivalités ethniques comme les rêves éculés de France éternelle. La prochaine guerre conservera toutes ces arriérations, car les guerres du capitalisme moderne contiennent toujours des objectifs de purification ethnique9.

Quant au football, il est plus délire passager populiste et populaire, peu unificateur des peuples et encore moins du prolétariat. Foin du cliché des working class heroes. Certainement une voie professionnelle étroite pour vocation de milliardaires sans âme, sans souci pour leur self et selfisé avenir..



Nouveau guerrier mondial ? Qu'il est drôle ce Trump :

"Je pense que nous avons beaucoup d'ennemis. Je pense que l'Union européenne est un ennemi, avec ce qu'ils nous font sur le commerce. Bien sûr on ne penserait pas à l'Union européenne, mais c'est un ennemi. La Russie est un ennemi par certains aspects. La Chine est un ennemi économique, évidemment c'est un ennemi. Mais ça ne veut pas dire qu'ils sont mauvais, ça ne veut rien dire. Ca veut dire qu'ils sont compétitifs", a détaillé M. Trump, dans les propos avaient été recueillis par la chaîne CBS samedi.


NOTES:

1L'Inde sans équipe de foot en lice double cette pauvre France cocorico m'as-tu-vu : https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/l-inde-double-la-france-et-devient-la-sixieme-economie-mondiale_2024694.html
2Seul rabat-joie, Poutou n'a pas craint de passer pour un intellectuel méprisant les « jeux du peuple » mais son argumentaire se gardait de remettre en cause cet opium (religieux) du peuple et surtout du prolétariat. S'il ressortit la banalité de base du vieux gauchisme qui voit de la récup politique partout  - « Cette coupe du monde comme tous les grands événements sportifs ne sont pas que des machines à rapporter du pognon (pognon de dingue) à des profiteurs, ce sont aussi des moyens de propagande idéologique, qui distillent le chauvinisme et le nationalisme, qui veulent faire croire que riches et pauvres, patrons et ouvriers, banquiers et chômeurs, seraient unis par notre drapeau et auraient les mêmes intérêts » - il n'a fait que souffler dans le sens du vent mixatoire en reprochant aux politiques de saboter le « vivre ensemble », alors qu'ils le récupèrent fort bien et l'intègrent comme donnée du nationalisme relooké. Plus honteux il a joué au donneur de leçon contre ces « abrutis du foot » qui n'ont pas « suivi » les diverses grèves ridicules de la syndicratie ni accueilli des migrants bras ouverts, feignant de s'étonner que les Français (sic) ne se mobilisent pas "contre les attaques antisociales du gouvernement", "contre les licenciements" ou "pour l'accueil des réfugiés".  Or, lui a participé totalement au suivisme trotskiste des grèves corporatistes à rallonge ; vous vous souvenez qu'il avait dit : « nous, on attend les consignes des directions syndicales » dans la queue de grève abstruse de l'ex-SNCF. En plus, comme ce petit soldat du syndicalisme ringard n'est pas très intelligent, il n'a pu cacher qu'il avait suivi en douce tous les matchs ! Preuve qu'ils étaient tout de même plus marrants que les grèves artificielles des cartels des bonzes anonymes.

3De « La direction des affaires criminelles et des grâces ». http://www.justice.gouv.fr/art_pix/violencesenceintessportives.pdf
4https://inhesj.fr/sites/default/files/ondrp_files/publications/pdf/note_19.pdf
5Noter cela est d'ailleurs mal vu, la doxia multiculturaliste y veille (cette « dictature inquisitoriale du présent »), ainsi ce pitre qui en appelle aux nouvelles règles de respect des amulettes et autres superstitions, regrettant que la prière musulmane fasse désordre : « Peut-être parce que l'aspect multi-religieux de nos sociétés n'a pas encore été intégré par tout le monde, notamment en France ». 

6Le football religion laïque en quête d'un nouveau dieu https://www.monde-diplomatique.fr/1997/08/VAZQUEZ_MONTALBAN/4899
7Quoique jadis les sportifs de « haut niveau » aient été bien facilement embrigadé dans les entreprises impérialistes. On se souvient du premier capitaine de l'équipe de France en 1930 qui a fini tortionnaire pétainiste.
8L'Europe en enfer de Ian Kerhaw (1914-1949), p.64 et suiv.
9Le livre de Kershaw est lumineux à cet égard en revisitant les interprétations des guerres mondiales ; très intéressant par exemple en analysant que les arméniens n'étaient pas tout blancs et que leur massacre a obéi aux contraintes des bagarres interimpérialistes (cf p.75). Tout maximaliste qui se respecte ou secte idoine, ou ce qu'il en reste, devrait lire ce livre, dont le premier tome en français vient de paraître, et ainsi sortir du rabâchage des fractions de la gauche communiste qui auraient tout compris en leur temps.

lundi 9 juillet 2018

La future Internationale



La future Internationale


L'article suivant a été publié à l'origine, dans Revolutionary Perspectives numéro 11, comme projet de discussion par le CWO. Après des discussions et des révisions, la version publiée ici a été adoptée par la Tendance Communiste Internationale (TCI). Comme indiqué dès l'origine, il est destiné à faire partie d'un document plus long ou d'une brochure de la TCI. Il devrait donc être lu en relation des documents antérieurs que ont été déjà publiés sur la question du parti et de la classe qui situent la question dans un contexte plus large. Le document de Revolutionary Perspectives numéro 8 sur le rôle et la structure de l'organisation révolutionnaire sur leftcom.org, ainsi qu'un document publié ultérieurement sur le site leftcom.org, sont particulièrement à prendre en compte. Ces camarades avec ces articles (et d'autres à suivre) souhaitent stimuler une discussion parmi les nouveaux éléments qui sont récemment parvenus à la tradition des idées de la Gauche communiste sur la base des perspectives revisitées sur la question critique du parti et de la classe.


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Aujourd'hui nous sommes aux prises avec une crise profonde du capitalisme et un prolétariat si morcelé et désorganisé qu'il ne résiste que de façon sporadique au poids de la guerre, de l'austérité et de la pauvreté accrue Il peut donc sembler prématuré d'envisager un processus vers la constitution d’une future Internationale de la classe ouvrière. Toutefois, malgré cette désastreuse situation, il y existe beaucoup de nouveaux éléments dans le monde qui reconnaissent cette stagnation, sinon la faillite complète du système. Ils discutent et débattent sur le réseaux ou face à face en petits groupes éparpillés ici ou là précisément comment le prolétariat s'émancipera. Ce faisant, ils tentent, comme nous, de se réappropriés l'expérience des luttes ouvrières passées, s’ils y parviennent un jour. Ce qui suit est notre contribution, basée sur ce que nous considérons être les leçons historiques apprises par le prolétariat, à cette discussion nécessaire.
Le cycle actuel d'accumulation du capital est entré dans sa spirale descendante il y a plus de 40 ans. Après le plus long boom économique de l'histoire du capitalisme (de 1948-1971), nous vivons maintenant son plus lent effondrement. Le système économique quasi stagnant a été soutenu par une intervention étatique sans précédent qui lui a permis jusqu'ici d'éviter son effondrement total. Pendant une grande partie de cette période, il a réduit le salaire moyen de la majorité des travailleurs, mais ces privations n'ont pas suffi à stimuler la reprise, encore moins pour empêcher l'accumulation massive de dettes, la création généralisée de capitaux fictifs, et l’existence de mini-booms et d’effondrements.
Il a également produit la dislocation et la désorientation de la classe qui s'oppose régulièrement au système capitaliste. Beaucoup déplorent, qu'au cours de cette période, les révolutionnaires n'aient pas fait plus pour s'unir ; comme si les révolutionnaires avaient une existence indépendante du reste de la classe ouvrière. Les divisions entre les révolutionnaires, jusqu'à présent, ont été largement fonction de la faiblesse du mouvement de classe dans son ensemble. Et, cela ne s'est pas uniquement produit à notre époque mais tout au long de l'histoire de la classe ouvrière. Lorsque la classe se réforme dans de nouvelles conditions après une période de retraite, les premières réponses sont inévitablement hésitantes et diverses. Ce n'est que lorsque le mouvement commence vraiment à se généraliser et à prendre une forme de masse que les révolutionnaires ont tendance à enterrer les différences passées et à abandonner les vieilles rancœurs. Au fur et à mesure que le chemin pris par la classe ouvrière devient plus clair, l’exigence pour la création d'une organisation politique de la classe avec une claire vision du communisme devient plus forte.
Certains diront que ce n'est pas nécessaire. Ils argumenteront que le mouvement «spontané» de la classe sera suffisant pour l'emporter vers la victoire. Nous avons une grande confiance dans l'émergence d'un mouvement de fond de la classe ouvrière qui ne souhaiterait plus vivre comme auparavant et avec les anciennes conditions de vie. Le premier assaut contre le système sera inévitablement inattendu et de cette nature. Un tel mouvement peut aller loin, mais il ne résout pas la question. Les forces qui agissent contre lui n'abandonneront pas facilement. Elles chercheront tous les moyens possibles pour le faire dérailler, à la fois pour l’empêcher de renverser l'État et pour trouver une nouvelle façon d'organiser la vie économique et sociale. À un certain point, ces forces vont se masquer, adopter de fausses idéologies et tenter de le diriger sur une trajectoire cohérente pour la poursuite du système.
Nous savons tout cela par la connaissance de l’histoire. Si ces forces ne sont pas combattues politiquement par la classe ouvrière, elles feront dérailler le mouvement. Prenons deux exemples différents. Dans la révolution russe, le mouvement spontané a renversé le tsar en février, mais pendant que les ouvriers combattaient encore dans les rues, la bourgeoisie et ses alliés mettaient en place un gouvernement qui voulait voler aux soviets ouvriers les fruits de leur victoire. Mais les travailleurs n'ont pas été pris au dépourvu car ils ont de plus en plus fait confiance dans la présence organisée qui soutenait sans ambiguïté le pouvoir soviétique et l'internationalisme - le parti bolchevik. Bien qu'il s’agisse d'une infime minorité, ce dernier existait dans la classe ouvrière depuis des années avant la révolution et les deux tiers de ses membres étaient des travailleurs. Ses slogans ont aidé le mouvement à aller au-delà du système parlementaire que la classe capitaliste (aidée par les autres soi-disant partis socialistes) essayait d'imposer. En fin de compte, la classe ouvrière a fait du parti bolchevik son instrument et, après avoir acquis la majorité dans les soviets à travers le pays, il est devenu le fer de lance de l'insurrection révolutionnaire.
Par contre, en Pologne dans les années 1980. Ici, les ouvriers occupaient spontanément des chantiers navals et rejetaient l'autorité de l'État stalinien. L’ironie veut que dans un pays soi-disant communiste, il n'y avait pas de parti politique révolutionnaire vers lequel se tourner. Dans ce vide se sont introduits l'Église catholique et les nationalistes polonais (et derrière eux, la CIA). Ils ont orienté le mouvement des travailleurs vers la sacro-sainte «démocratie». Bref, leur lutte est devenue victime de la rivalité inter-impérialiste.
Nous savons aussi que, au sein de la classe ouvrière, la prise de conscience de la nécessité de détruire le capitalisme s’emparera de certains (une minorité) avant les autres et que toute réunification des opposants au capitalisme restera le fait d’une minorité. La domination de la bourgeoisie sur les moyens de production (y compris des idées) signifie que l'instrument politique des travailleurs conscients au sein de la classe restera toujours minoritaire avant l'éclatement de la révolution. Plus cette minorité fournit un message politique cohérent avec une forme organisationnelle cohérente et cherche à fonctionner au sein de la classe ouvrière au sens large, plus elle peut devenir partie intégrante du mouvement vivant de la classe. Quand le mouvement doit être clair sur ses objectifs et la direction à prendre, la minorité révolutionnaire, ou en d'autres termes, le parti politique, a un rôle clé à jouer dans la lutte contre l'idéologie bourgeoise en proposant un programme à toute la classe, basé sur les leçons de l’histoires et les acquis de ses propres luttes passées.
Ces acquis ont tendance à être oubliés au fil du temps. Un des éléments clés du Manifeste communiste était
_ "Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points
  1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendant de la nationalité et communs à tout le prolétariat.
  2. Dans les différents phases que traversent la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.»1 (le gras est de nous)
Dès ses débuts, le mouvement communiste moderne s'est centré sur le caractère universel et internationaliste de la classe ouvrière. Lorsque la Première Internationale fut fondée en 1864, Marx et Engels la considéraient comme leur plus grande réussite. Marx a annoncé que la classe ouvrière avait enfin un instrument indépendant de tous les partis bourgeois qui pouvaient maintenant affirmer que «l'émancipation de la classe ouvrière sera l‘œuvre des travailleurs eux-mêmes». Cependant, cette affirmation était un peu prématurée. La Première Internationale a été déchirée par des divisions entre les syndicalistes anglais, les mutualistes proudhoniens et la rivalité obscure de l'Alliance internationale pour la démocratie socialiste de Bakounine. Certains Internationalistes ont individuellement joué un rôle dans la Commune de Paris, mais à ce moment-là, l’Internationale avait pratiquement cessé d'exister en tant que véritable organisation.
Il faudra encore attendre une vingtaine d'années avant de voir apparaitre sa succession, la Deuxième International. Elle reposait explicitement sur des sections nationales qui étaient beaucoup plus dominantes que le Bureau Socialiste International qui devait normalement les coordonner. Les sections rassemblaient diverses traditions du mouvement ouvrier et n'étaient pas exclusivement marxistes. En effet, l'aile marxiste du mouvement était de plus en plus marginalisée par le pouvoir croissant des syndicats sociaux-démocrates. Finalement, la Deuxième Internationale se dissout au début de la Première Guerre mondiale au sein de ses composantes nationales alors que parti après parti (à l'exception des partis russe, polonais, roumain, serbe et bulgare2) ils votent les crédits de guerre dans leurs nations respectives.
Malgré les efforts de réunification des socialistes contre la guerre (Zimmerwald et Kienthal), aucune nouvelle internationale n'est apparue pour remplacer la Deuxième Internationale. Ce n'est qu'avec le triomphe du prolétariat russe et la Révolution d'Octobre, première étape de la révolution mondiale, que la question d'une nouvelle internationale se posa de nouveau sérieusement. Cependant, dans l’Europe déchirée par la guerre, établir une Internationale révolutionnaire ou communiste n'étai pas chose facile, et ce n'est qu'en 1919 qu'elle a tenu sa première réunion à Moscou.
La nouvelle Internationale promettait beaucoup. Sous l'influence de la Révolution russe, les partis communistes commencèrent à apparaître à travers le monde en s'affiliant à l'Internationale sur la base de ses 21 conditions. Cependant ces partis étaient en grande partie nouveaux et souvent dotés de jeunes chefs très certainement en admiration devant les accomplissements des camarades russes. En conséquence, le parti russe a dominé l'Internationale dès le début (tout comme le Parti social-démocrate allemand était considéré comme «le Parti» [Trotsky] de la Deuxième Internationale). Cela allait avoir des conséquences désastreuses pour la Troisième Internationale et ses partis la constituant.
Alors que la révolution en Russie laissait tomber ses promesses initiales - principalement parce que de nouvelles révolutions, surtout en Europe, n’avaient pas éclaté pour lui venir en aide - le Parti communiste russe voyait de plus en plus l'Internationale comme un instrument de soutien pour la Russie. C’est-à-dire le soutien du nouvel d'État russe ambivalent et ambigu qui se confondait avec la révolution russe. Mais le soutien à un État dont la priorité était de plus en plus de survivre dans l'ordre mondial capitaliste (en voie de stabilisateur) signifiait de plus en plus l'abandon du projet de la révolution mondiale. La révolution mondiale était le seul événement qui aurait pu raviver le potentiel révolutionnaire en Russie. En 1921, l'Internationale adopta la politique d'aller «aux masses», ce qui signifiait en pratique essayer de faire un front commun avec les différents partis sociaux-démocrates de la Deuxième Internationale ainsi remis en scelle. Ils avaient été le dernier rempart du capitalisme contre la révolution ouvrière dans tous les pays (notamment en Allemagne où ils étaient complices du meurtre de Luxemburg et de Liebknecht et de centaines de travailleurs communistes). Un an plus tard, le Komintern transformait le mot d’ordre d’«aller aux masses» dans la variante politique du «front uni» qui exigeait que les nouveaux et jeunes partis communistes recherchent l'alliance avec ceux dont ils venaient de séparer de quelques mois auparavant. La Troisième Internationale est ainsi devenue l’outil de la nouvelle classe montante en Russie et a cessé d'être l’outil de la révolution internationale.
Que démontre l'expérience de la dernière vague révolutionnaire? De par sa nature même, la lutte de la classe ouvrière pour vaincre le capitalisme sera très différente de celle de la bourgeoisie dans sa lutte contre le féodalisme. La bourgeoisie a développé sa propre forme de propriété sous la féodalité et a ainsi construit sa richesse et son pouvoir dans l'ancien régime avant de le remplacer. La révolution du prolétariat est différente. Nous n'avons aucune propriété à défendre. Notre force vient de notre capacité d'action collective et commune. La révolution prolétarienne ne peut pas se faire par la simple poursuite d’intérêts immédiats. La révolution prolétarienne doit être une révolution consciente. Cependant, dans des conditions capitalistes, certains travailleurs reconnaîtront avant d’autres la nécessité de renverser le système. Il est naturel que cette minorité forme une organisation politique exprimant son objectif conscient de créer une nouvelle société.
Sous la social-démocratie, la classe ouvrière était organisée dans des partis nationaux qui reconnaissaient leur appartenance à la Deuxième Internationale. Mais cette Internationale n’était qu’une simple boîte aux lettres plutôt qu'une direction coordonnée du prolétariat international. En tout cas, elle a construit un mouvement de masse totalement dédié au réformisme. Les révolutionnaires étaient largement marginalisés comme l'a montré le résultat d'août 1914. Cela a laissé la classe ouvrière révolutionnaire sans Internationale jusqu'à la suite de la révolution russe. La Troisième Internationale est arrivée trop tard pour agir comme elle était censée être - l'avant-garde de la révolution mondiale. Étant donné l'énorme prestige pour la classe ouvrière qui avait réussi à renverser sa classe dirigeante et à devenir ainsi le phare de la révolution mondiale, il n'était pas anormal que le parti russe exerce une influence considérable sur l'Internationale. Mais au moment où la Révolution russe s'est repliée sur elle-même, l'Internationale a très rapidement abandonné la révolution mondiale en faveur d'une politique de défense de l’État russe désormais séparé de son assise, la classe à l’origine de la révolution. L'imposition de la politique de "bolchevisation" dans les nouveaux partis les a dépourvus des vrais révolutionnaires et a fait de l'Internationale une autre agence de l'URSS dans sa lutte pour une place parmi le "concert des nations".
La leçon est claire. En prévision de n'importe quel éclatement révolutionnaire, il doit y avoir une sorte d’Internationale. Ce "ne peut pas être une fédération de partis plus ou moins indépendants avec des politiques différentes basées sur des revendications propres à chaque situation nationale. Il est donc plus correct de parler d'un parti international. La nature, la structure et les statuts de ce Parti prolétarien international doivent façonner de manière homogène chaque section nationale. Sa plate-forme politique doit être le patrimoine commun, développé de manière homogène par toutes les sections et tous les militants. "(M. Stefanini La Nouvelle Internationale sera le Parti Internationaliste, Internationaliste numéro 20 [2001]).
Ici, l'homogénéité ne signifie pas une identité totale d'accord sur chaque question mais indique un accord sur une plate-forme commune et en définitive un programme commun. Cela ne peut être clarifié que par la discussion la plus large possible au sein de l'Internationale. Le Parti International (et quel que soit son nom) doit avoir une unité d’action centralisée pour vaincre l'ennemi de classe, mais une unité significative n'est pas atteinte sans le dialogue constant entre ses membres. Le parti bolchevik, contrairement à la mythologie stalinienne, était plein de débats contradictoires et, malgré toutes les différences, cela n'a pas empêché ses différentes sections de démontrer leur capacité d'initiative et de devenir l’outil que la classe ouvrière a saisi et transformé en fer de lance de la révolution. Au contraire, c’est le lien direct et concret, que la masse de ses membres avait au sein de la classe ouvrière, qui lui a permis de stimuler autant de débats au sein du parti et qu’il a pu en dernier ressort devenir l’instrument du mouvement ouvrier au sens large, en 1917. Les membres de la future Internationale ne peuvent donc contribuer au mouvement réel d'émancipation que s’ils ont des liens directs avec la classe dans son ensemble. Les communistes doivent gagner le droit d'être écoutés.
Les militants de cette Internationale participeront et tenteront de guider toute révolution future en encourager l'autonomie des luttes ouvrières par l'établissement d'organes de la classe. Ils participeront à tous les niveaux autant que possible mais l'Internationale ne sera pas un gouvernement de remplacement. Sa tâche reste la diffusion de la révolution mondiale. Cela signifie que même si ses militants peuvent accepter d’être délégués par les organes de toute la classe, partout où l'Internationale est présente, cette dernière ne dirige pas. Comme l'écrivait Onorato Damen dans la Plate-forme du Parti communiste internationaliste de 1952
" Il n'y a pas de possibilité d'émancipation de la classe ouvrière, ni de construction d'un nouvel ordre social si cette possibilité ne ressort pas de la lutte des classes ... A aucun moment et pour aucune raison le prolétariat n'abandonne son rôle combatif. Il ne délègue pas à d’autres sa mission historique, et ne lui confère pas le pouvoir, pas même à son parti politique. "
C'est notre vision de la forme de la future internationale mais d’où partons-nous aujourd'hui? Après quarante ans de restructuration, la fragmentation de la classe actuellement se reflète dans la dispersion des énergies révolutionnaires. Certains ont été découragés par les divisions qui règnent parmi les révolutionnaires qu'ils accusent de défendre leur propre chapelle. Cependant, ces différences étaient bien réelles et basées sur les divers efforts qui ont été faits pour faire face à la contre-révolutionnaire et à l'échec de la vague révolutionnaire de l'après Première Guerre mondiale. Au fil du temps, certaines différences ont été reconnues comme moins importantes qu'elles ne paraissaient autrefois, mais le retour à une reprise révolutionnaire de la classe ouvrière est long. Cela ne devrait pas être considéré comme un facteur négatif, mais comme une partie nécessaire au processus de développement de la conscience de classe. En cours de route, d'importants débats ont été et sont toujours nécessaires. Sans un débat approfondit pour clarifier les problèmes, le prolétariat ne sera jamais en mesure d'avoir un programme solide sur lequel se battre pour la prochaine grande offensive contre le capitalisme.
En même temps, les liens ténus entre les révolutionnaires et l’ensemble de la classe doivent être approfondis et renforcés. Chaque organisation politique locale doit déterminer les moyens pour demeurer en contact avec des sections plus larges de travailleurs qui ne se considèrent peut-être pas comme révolutionnaires mais qui savent qu'ils cherchent toutefois à combattre la misère engendrée par le capitalisme. Dans le boom économique d'après-guerre, à la lumière de leur compréhension du fait que les syndicats sont hostiles à l'organisation de la résistance anticapitaliste, une stratégie clé mise en avant par le Parti communiste internationaliste (PCInt-publiant Battaglia comunista) a été la mise en place de groupes d'usines qui incluaient des membres et des non-membres du parti, dans plusieurs lieux de travail (y compris à la FIAT). Cependant avec le déclin des énormes concentrations industrielles, des «groupes territoriaux» pouvant parfois inclure, à la fois des groupes militants issus de lieux de travail locaux, et à la fois des groupes de militants luttant sur d'autres questions (par exemple la guerre, le logement ou l'emploi) ont été mis en place. Il importe, ici, que l'organisation politique soit toujours présente dans les lieux où la masse de la classe elle-même se manifeste. Les groupes internationalistes ne sont pas des créations spontanées de la classe, mais plutôt des outils politiques adoptés par le parti pour s'enraciner dans la vie de la classe au sein de laquelle il agit comme guide et intervient partout où il le peut. Le parti n'est pas une entité qui se forme à la dernière minute ou qui n'apparaît qu’au moment de l’éclatement de la lutte. Il doit faire partie au quotidien de la vie de la classe sans succomber au cancer du réformisme pour obtenir des gains artificiels et à court terme.
Actuellement, la présence des révolutionnaires dans la classe est très embryonnaire, mais à mesure que la crise s'aggrave, de plus en plus de travailleurs réalisent qu'il n'y a pas de solutions capitalistes à leurs problèmes. La possibilité de travailler plus largement se présentera à nouveau aux révolutionnaires. Une fois que la classe ouvrière commencera à bouger, le mouvement pratique aura tendance à adopter le programme qui répond le mieux à ses besoins réels. Cependant cela ne signifie pas que les révolutionnaires attendent les bras croisés dans l’attente du grand soir. Il n'y aura pas de grand soir à moins que ceux qui sont déjà communistes ne luttent pour cette perspective aussi largement que possible dans les organisations de combat que la classe ouvrière elle-même se crée.
L'Internationale (ou du moins son large noyau) doit exister avant l'éclatement de la crise révolutionnaire. Elle est "restreinte" en ce sens que sa plate-forme et son programme sont basés uniquement sur les leçons révolutionnaires de la lutte des classes antérieure. Dans ce cadre, tout débat est possible et le parti est organisé selon des principes du centralisme démocratique (c'est-à-dire que toutes les questions sont finalement votées par ses membres). En même temps, le parti permettra également l'existence de différentes tendances sur des questions qui n'ont pas déjà été réglées ou lorsque de nouveaux aspects du programme se posent. Ils doivent avoir le plein droit de débattre et de publier leurs opinions minoritaires, car il y aura beaucoup de nouveaux défis sur la voie de la révolution. Il y a de surcroît beaucoup de problèmes auxquels l'histoire n'a pas encore répondu. La santé de l'organisation dépend directement de l'échange énergique d'opinions. En fin de compte, de tels échanges devraient aboutir en une politique commune, mais si un débat demande un vote, la minorité doit accepter le verdict de la majorité pour ne pas saper l'unité d'action des organisations. C'est la seule voie saine dans laquelle le parti peut se développer s'il veut agir en tant que force centralisée lorsque la situation de la révolution mondiale l'exigera.
Sans une compréhension commune des lignes d’action générales (même s'il n'y a pas d'accord total), aucune politique significative ne sera menée. En même temps, la discussion et le débat préparent chaque membre du parti à agir de manière autonome en tant que révolutionnaire lorsque la situation locale immédiate l'exige. Il n'y a pas de mécanisme statutaire qui puisse l’assurer. Elle réside dans la préparation et la conscience de tous les membres et cela ne peut se faire que par l'intermédiaire d'un parti qui possède une culture d'éducation et de discussion animée.
Bien que nous ayons adopté ces principes dans nos statuts, la Tendance Communiste Internationaliste, comme nous l'avons répété maintes fois, n'est pas ce parti, ni même le seul noyau d'un futur parti, puisque les conditions pour cela n'existent pas encore. Cependant, nous ne sommes pas apparus de nulle part. Nous appartenons à la tradition de la Gauche Communiste d'Italie qui a fondé le Parti communiste d'Italie, section de la Troisième Internationale, en 1921. Lorsque nos prédécesseurs ont été alors retirés de la direction de ce parti au cours du processus de "bolchevisation" (en réalité l'antithèse de tout ce qui était révolutionnaire dans le bolchevisme) ils continuèrent à se battre pour l'internationalisme et la politique révolutionnaire dans les usines de France et de Belgique ainsi que dans les prisons de l'Italie fasciste. En 1943, c'est de la réunion de ces deux courants que la Gauche communiste s’est rassemblée à nouveau au sein du Parti communiste internationaliste en Italie. Elle a maintenu et même développé la politique révolutionnaire malgré les tentatives d'anéantissement par les sbires de Staline. Elle a survécu à l'après-guerre jusqu’à agir comme un point de focalisation pour l'établissement de la Tendance Communiste Internationaliste. Le Parti communiste internationaliste tente depuis longtemps de trouver un terrain d'entente avec d'autres groupements et tendances. Même si cela n'a pas souvent débouché sur un accord, la porte du dialogue est toujours restée ouverte. C'est dans cette tradition que la Tendance Communiste Internationaliste (TIC) opère aujourd'hui.
En raison de cet héritage politique, la TIC est une composante du futur parti car elles espèrent garder vivantes les leçons des luttes de la classe ouvrière du passé pour les nouvelles générations. C'est ainsi qu’elles éviteront de passer par toutes les erreurs passées de la classe ouvrière et comprendront ce qu’il reste à accomplir. En même temps, nous reconnaissons que la situation de la classe ouvrière aujourd'hui est différente de celle du passé comme elle le sera à l'avenir. C'est pourquoi nous sommes ouverts à de nouvelles réflexions face aux problèmes que la future vague révolutionnaire posera à toute minorité politique de la classe.
Néanmoins la TIC ne se considère pas comme un simple centre de discussion, mais comme l'un des noyaux du futur parti international, c'est la raison pour laquelle elle regarde de près d'autres expériences qui peuvent contribuer à sa construction. L'adhésion de la TIC à une plate-forme politique commune et claire, sa recherche constante de rester en lien avec l’ensemble de la classe et de s'enraciner dans les limites des conditions objectives et subjectives existantes, définissent son travail vers la création du parti.
Dans notre lutte pour le communisme, nous avons constamment soulevé la question de l’Internationale ou du Parti International. Si la classe ouvrière mondiale ne forge cet outil politique comme produit et facteur du développement de sa conscience révolutionnaire, elle fera face à encore plus de défaites à l'avenir. Nous espérons sincèrement nous engager avec de nouveaux groupes qui prennent conscience de la nécessité de renverser le système en lui donnant une boussole politique. Dans le même temps, nous cherchons à dialoguer avec les groupes existants, à coopérer activement là où c'est possible, à accepter les d'accords là où ils sont nécessaires ; et finalement à s'unir à mesure que l'histoire avance inexorablement et qu'un véritable mouvement de classe se développe.
Tendance communiste internationaliste
Juin 2018

2 Pour les partis des États engagés dans la guerre impérialiste.