"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

lundi 19 juin 2017

RUFFIN : le roi des bobos dans le poulailler ! Et vive les marches syndicales !

Quai de la racaille à Aubervilliers: le tagueur "insoumis" n'a pas eu le temps de finir.
« Une opposition sans frein sombrerait dans la platitude. Les entraves l'obligent à être spirituelle , et c'est là un très grand avantage ». Goethe

 
Jeudi 22 gare ! Grève nationale des énergéticiens (ex EDF mais néanmoins toujours EDF), « journée entreprises mortes »1. Cela ne vous rappelle-t-il pas des souvenirs du temps passé ?2 Les médias ne vous ont pas informé ? Si si c'est la corpo EDF qui ouvre le défilé post-bals électoraux. On va voir ce qu'on va voir, du reste quelques coupures de jus ! C'est à dire pas grand chose ; la grève corpo a du bon, comme me l'ont confirmé mes ex-collègues musulmans, il n'est pas proscrit de faire grève durant le ramadan. Bonne chose que la religion n'interfère pas sur le « terrain de classe » (étant un vieux révolutionnaire je m'excuse auprès des jeunes prolétaires incultes d'user de ce langage ringard, deux fois désolé car ils ne trouveront pas la définition sur wikipédia ni dans le guide illustré du petit syndicaliste3).
Gageons que le « tribun de la gauche radicale » Mélenchon et le « dormeur debout » Ruffin seront invités à trôner en début de défilé parisien4. Y aura-t-il un rajeunissement syndical par après ? Une macronisation juvénile du syndicalisme, voire aussi juvénale que le profil politique de la nouvelle majorité si minoritaire (elle n'est élue que par 16% des électeurs inscrits). Allons-nous assister à un renouvellement des avant-gardes et cadres syndicaux pour les nouvelles balades syndicales « en marche » ? De jeunes permanents viendront-ils aux « marches syndicales » remplacer les vieux coucous inertes qui tapent le carton dans les locaux aristos pendant que les ouailles défilent avec pétards et calicots ? Remplaceront-ils le pastaga ouvrier par le joint bobo ?
Le permanent syndical demandera-t-il à être désormais rétribué au SMIC et révocable s'il ment une seule fois à l'AG des syndiqués ?
Des inquiétudes planent sur l'aura du syndicalisme made in France. Bien qu'ultra minoritaire dans le privé et très planqué dans le public, le personnel syndical se fait des cheveux blancs au propre comme au figuré. Pensez l'ignoble nouvel occupant de l'Elysée, prévoyant d'imposer des négos et les licenciements branche par branche, ne va-t-il pas dessécher totalement le discours syndical corpo à vocation nationale ? Quand, naguère tout gréviste stalinien ou trotskien se prenait pour l'hydre de la révolution, comme le bon Lénine le leur avait suggéré, persuadé qu'il était au fond du plus petit bled de son entreprise riquiqui qu'il était à l'avant-garde de la grève générale5. Voire insurrectionnelle si la FA et les bordiguistes fournissent les armes.
N'allons pas trop vite pour les marches syndicales à venir, ou même la remise en marche d'un syndicalisme si atone pendant les cycles électoraux, les lampions de l'olympisme électoral franchouillard patriotique ne sont pas complètement éteints. Je n'avais pas bien compris, dans mon article précédent, l'intérêt des DJ des médias de nous barber au terme de l'ultime semaine électorale avec cette antique affaire Grégory ; la réponse était fournie pourtant dans ces curieux commentaires prévoyant si bien une nouvelle forte abstention : elle était encouragée: le fait divers, celui-là ou un autre, FAIT DIVERSION ! Mais oui et je dirai même diversion sponsorisée. Vous avez la mémoire bien courte ! bien longtemps avant la révolution macronesque, dans notre pays médiéval sous-libéral tous les abbés et prélats de la gauche profonde nous promettaient l'enfer et nos fesses rougies au fer incandescent : s'abstenir c'était favoriser le diabolique FN ! Las, avec nos brillants formateurs d'opinion : que nenni ! L'abstention s'avérait un dopage très positif pour la « révolution macronesque en marche », permettant une victoire odieusement majoritaire avec une minorité de connards d'électeurs du futur dictateur destructeur de toute loi humaine du travail !
Lors de son premier commentaire à la fin du carnaval, l'austère Edouard Philippe, ci-devant premier ministre avec son maintien raide de caporal chef, avec ses boutons de manchettes sophistiqués aux trois couleurs patriotiques et qui ravissent les pigistes de l'OBS, fit peu de cas de cette abstention. En réalité il s'en branlait comme de ses premiers boutons de manchette. Bof, pensait-il : « aux States ils gouvernent à chaque fois avec plus de la moitié de la population qui s'abstient ! Et puis les abstentionnistes, ces couillons, ils n'ont qu'à la fermer... »
Pauvres cons d'abstentionnistes, plus que l'électeur lambda n'est-ce pas ? ne les voilà-t-il pas « récup » à leur tour par le Lénine du pauvre, le Robespierre des « gens », le dompteur du tigre de papier PCF : ce sacré tribun patriotique du peuple, le Mélenchon qu'est allé fout' la pâtée à Menucci-la volaille socialo, bien plumée à Marseille ! A défaut d'avoir pu éradiquer la blondasse raciste des alcooliques du nord.
Plus majoritaire en fait que les minorités macronesques, interrompant sans vergogne le bla-bla des chefs de plateaux de BFM, le grand homme - « tribun de la gauche radicale » - devenu enfin député en costard simplement mao (sans cravate macroneque ni boutons louis-philippard) éleva la voix pour expliquer l'engagement civique, voire grévegénéraliste, de « notre peuple » :
« L’abstention écrasante qui s’est exprimée aujourd’hui a une signification politique offensive », « notre peuple est entré dans une forme de grève générale civique ». Laissons un journaliste compléter : «  Pour le tribun de la gauche radicale, la « majorité boursouflée » de la formation d’Emmanuel Macron n’a pas « la légitimité pour perpétrer le coup d’Etat social qui était en prévision ». Et d’appeler le président de la République à organiser un référendum sur sa réforme du droit du travail ». Le « tribun du peuple » ajouta qu'il postulait désormais pour précéder toutes les manifs avec le drapeau tricolore : « Le peuple français (…) nous a désignés pour dorénavant porter devant le fanal du combat ». C'est en effet le mandat qu'il a reçu des millions d'abstentionnistes.


De drôles d'insoumis : Dom Quixote de la Mélencha et Sancho Ruffa


A son QG de campagne de la « France insoumise », au bled de Flixecourt, en contrebas de l'A16 près d’Amiens, François Ruffin, dit Ruffa, roi des bobos parisiens et père putatif des « nuits debout », s’est félicité de sa victoire députationnelle « par et pour le peuple » avant d'engager ses spectateurs benêts, sous les applaudissements, à « partir en manif » (le régime antidiabétique parfait pour joggeur gauchiste). « Si on veut que le pays change, ça s’est passé un peu dans les urnes aujourd’hui mais ça va se passer dans la rue demain », a averti les puissants le nouveau député ou le nouveau député qui en a ainsi avisé les puissants.
Il y a du fakir dans la trajectoire de Sancho Pença dit Ruffa, voire de la magie vu ses trois promesses « révolutionnaires » de campagne électorale bourgeoise ; la première : toucher le Smic (1.480,27 euros brut), soit près de cinq fois moins que ses collègues qui gagneront 7.185,60 euros brut par mois (sans compter tous ceux qui ont été étendus sur matelas Dunlopillo et continueront à percevoir la même alloc chômage de député durant trois ans seulement les pauvres. Il n'est pas dit s'il reversera la différence au FdeG (qui pompe ses élus comme le PCF de naguère, cf. bisbilles à Grenoble) et qu'on lui laissera les reverser à de quelconques « œuvres charitables » ; la bonté obséquieuse a des limites que Dom Mélenchon ne saurait tolérer !
Deuxième : avoir un mandat révocable ! Bien bien... disent les spectateurs anarchistes épatés, les yeux brillants des images de la démocratie communarde !6 Et Sancho ajouta : "Si 25% des inscrits de ma circonscription souhaitent que je dégage, eh ben je m'en irais." Petit problème, comment Sancho pourra-t-il retrouver ses électeurs qui en principe votent sous le sceau du secret isoloir en tant que « gens » (comme dit Dom Mélenchon), voire les réunir ce qui serait les balancer à la police macronesque ? Sans compter que ses opposants (du candidat battu) sont sûrs de le révoquer puisqu'ils sont déjà plus de 34% !
Troisième : à propos de la réserve parlementaire, que le projet de loi de moralisation de la vie publique prévoit de supprimer, il a prévenu que si elle était conservée, il la ferait "gérer par un jury populaire tiré au sort" :"Ce sont des dizaines voire une centaine de militants qui ont arpenté les villes, les villages et qui, au porte-à-porte, sont allés arracher les gens, non pas au vote Macron puisqu'on savait que, dans le coin, les gens ne voulaient pas de ça, mais simplement sont allés les arracher à l'abstention, à la résignation, à l'écœurement", a-t-il expliqué.
S'agira-t-il de corps populaires « patriotique », milices armées façon Mao ou LO ? Des escouades de militants bobo-gauchistes voire islamo-gauchistes vont-ils aller incendier la résidence secondaire de tel salaud de réserviste parlementaire ? Les "gardes rouges" ruffinesques ne vont-elles pas se retourner contre leur (pauvre) petit fakir s'ils s'aperçoivent que malgré un salaire de député au SMIC il dispose d'une réserve "artistique" de scénariste en plus d'un discret revenu d'intermittent des "gens" du spectacle (en tous genres)?


Le derviche Sancho Ruffa ne va-t-il pas griller la politesse à Dom Mélenchon ? Tant l'exorde journalistique est boursoufflée : « Son entrée à l'Assemblée nationale pourrait (déjà) avoir des airs de petite révolution. François Ruffin, emblématique journaliste et documentariste césarisé pour son très remarqué "Merci patron ! ", a été élu dimanche député de la 1ère circonscription de la Somme, avec 56% des voix.
Vous voyez combien Goethe avait raison dans mon exergue, Mélenchon et Ruffin, bien que ultra-minoritaires, salués comme « grandes gueules » vont servir à légitimer une assemblée pas du tout légitime et tenter de réinventer la courroie de transmission syndicale7, comme Sancho le susurre à moustache CGT et Poutou NPA :"Si on ne trouve pas des voix pour porter nos paroles à l'intérieur de l'Assemblée nationale, si c'est un bloc monolithique qui avance avec ses lois, sûr de soi, dominant, eh bien, c'est à l'extérieur de l'Assemblée nationale » que ça se passera."
C'est pas gagné l'impact et la durée de ce parti morpion « France insoumise ». Le free lance Ruffin risque d'avoir une carrière aussi brève que le Tapie, il refuse déjà de cotiser et a pas signé la charte d'engagements prévoyant, entre autres, la discipline de vote. Fier à bras, Sancho a confirmé qu'il voterait "en (son) âme et conscience, en toute indépendance, c'est ce que j'ai assuré aux électeurs". "Je pense qu'il n'y a pas besoin de discipline quand on est d'accord sur l'essentiel". Caméléon à tout faire ou girouette sans avenir, Ruffin n'est pas fini. Il ne va pas longtemps bluffer « les gens » comme il en a tant bluffé avec son journal provincial bourré d'infos erronées ou inventées.
La politique bourgeoise est usée mais ses comédiens politiques sont très mités.

NOTES

1http://cgtparis.fr/spip.php?article3067
2Par exemple les successives et invariantes misérables « villes mortes », et les « JA » secteur par secteur ?
3Ou alors tapez : terrain de classe et ajoutez « révolution internationale », vous verrez que le terme est très usité par le groupe CCI et qu'il signifie : les grèves, les manifestations ouvrières, les réunions (rares ou disparues) de quelques minorités politiques maximalistes... voire, mais au niveau héroïque, les lieux investis par le prolétariat lorsqu'il fait la révolution, ce qui fait que le terrain de classe devient les places publiques, les avenues, le palais de Tauride, l'institut Smolny, etc. Demain après la prise d'armes l'actuel parlement en bord de Seine (qu'on nous promet torride avec les potes de Dom Mélenchon), le parc du Luxembourg, le dôme du Conseil économique et social, etc.
4Depuis la disparition des grands clowns du PCF, dans les boites frappées de fermeture sauvage, on se contente d'attirer l'attention des médias en laissant venir parader (ou en les démarchant) des figurants de moindre envergure parlementaire : les Besancenot, Poutou, Arthaud et Mélenchon, quoique ce dernier soit en passe d'être starisé à défaut d'être stylisé comme le fût le mémorable Marchais, dont la gouaille était certes moins cultivée que le vieux trotskien recyclé socialo et « porte-parole des gens ». Mais si comique.
5Il vient de sortir un bon petit livre d'une jeunette sur l'histoire du grand soir, que j'ai déjà signalé dans la colonne de droite de ce blog ; malheureusement, malgré une étude très documenté la jeune auteure est incapable de nous expliquer d'où vient originellement cette formule « grand soir » qui est généralement accolée à ce grand mythe foireux de « grève général »... pour le jour J ou R de la révolution.
6L'éligibilité/révocabilité immédiate est un acquis de toutes les grandes révolutions prolétariennes, Sancho le sait mais se moque du monde et surtout du prolétariat, il n'est qu'une variante de poseur d'estrade bourgeois qui veut embobiner les gens (pour reprendre le terme de son chef de tribu) : « Moi je vous propose d'être le porte-parole des petits et des moyens contre les gros. Il faut aller voter parce que les riches, eux, ils oublient jamais de voter pour défendre leurs intérêts ». Bla-bla anti-marxiste mais surtout grand n'importe quoi, les riches n'étant qu'une minorité infime et ne pesant nullement par leur vote dans le cadre truqué de l'électoralisme bourgeois ! Ce bateleur de foire nouveau-né, mais mort-né pour toute crédibilité politique, ne voit même pas que la plupart des « gens » le prennent pour ce qu'il est : un imbécile nouveau ou imbécile utile... au système.
7Cf. l'article dithyrambique de l'OS, page grands formats. Un petit coup de pouce a été donné à "France insoumise" par l'argumentaire journalistique se plaignant d'une absence d'opposition à la vague "en marche", un certain nombre de mes ami(e)s ont cru bon d'aller apporter leur obole à Dom Mélenchon et à Sancho Ruffin...

samedi 17 juin 2017

GOETHE : Ce que je pense de ces connards d'électeurs français


« Il faut être bête, il ne faut pas être systématique, et ceci aussi est indispensable pour ne pas faire de carrière : il faut dire ce que l'on voit ».
Charles Péguy (Note conjointe)
« Une grossièreté ne peut être chassée que par une grossièreté plus grande ».
Johann Wolfgang von Goethe (Conversations avec Eckermann, p.179)
« (le poète Béranger) sans toutefois désirer le retour du pouvoir despotique (de Napoléon)...Maintenant sous les Macrons, il ne semble guère à l'aise. Et c'est vrai la génération a perdu sa force ! Et le français d'aujourd'hui veut voir sur le trône de grandes figures, quitte à prendre part volontiers, lui aussi, au gouvernement et à dire son mot quand il lui plaît ». (conversations avec Eckermann p.442 ; j'ai remplacé Bourbons par Macrons).


Natacha Polony a raison, on vire les vieilles « élites » politiques pour mieux préserver les élites économiques. Etonnez-vous après la fabrique du produit Macron et la nomination de son cortège d'obligés godillots – les « bébés Macron » - qu'il n'y ait qu'un peu moins du quart des électeurs inscrits qui se rendent aux urnes dimanche prochain ! Que les derniers jours finalisant cette longue et harassante comédie électorale du rajeunissement bourgeois affairiste aient été consacrés par les médias à déterrer à nouveau ce terrible vieux fait divers concernant le meurtre du petit Grégory (avec pour cause une jalousie de clan familial ouvrier pour le père de Grégory, qui « avait réussi » en devenant « chef » !?) passe l'entendement de Goethe et Victor Hugo. Les DJ des médias auraient pensé le truc en se disant que la masse des électeurs étant saoulée de politicaillerie il valait mieux lui jeter les os du pauvre petit malheureux en guise de distraction juridico-policière à défaut de perdre l'audience pour les publicitaires, que je n'en donnerai pas ma main à couper.
Ils sont pour la première fois de l'histoire française nombreux à ramasser leur veste, députés et assistants parlementaires et à conchier violemment leurs anciens veautants, les Guaino et Cie en passe de se faire « étendre », mais pas sur les matelas Dunlopillo. On ne va pas les plaindre, ils le savaient dès le moment où ils avaient été « élus » par ces bœufs disciplinés, produits centenaires du système d'encadrement infantile. Ils s'en accommodaient volontiers sans se moquer ouvertement tant que le principal clan DJ d'en haut permettait l'élection de toutes ces chèvres obligées du mercato économico-politique capitaliste.
La saga macronesque est si pitoyable qu'elle ne mérite même pas les supputations et prévisions catastrophistes qui alimentent l'opposition décatie des néos PCF, FdeG, PS et variétés de syndicalistes. La déliquescence de la politique est bien la rançon d'années de sous-politique moraliste communautariste, antiraciste de salon et de fantasmes fâchistes. Ridiculisée, l'élite bourgeoise se prend à rêver de vote obligatoire, ce qui la ridiculise plus encore. L'abstention s'est avérée même la plus forte dans les quartiers ouvriers à dominante immigrée de première ou dernière génération, remettant à leur place bobos socialos et gauchos défenseurs aléatoires d'un vote immigré bien de chez nous.
J'ai préféré donc l'allégorie avec l'ami Goethe. Il reste l'un des plus grands littérateurs de tous les temps dont la force réside en arrière-fond sur un esprit scientiste. Il est le premier défaitiste révolutionnaire de l'histoire, dont Lénine a pu s'inspirer. On lui a reproché de ne pas avoir servi dans l'armée prussienne et les vieux hobereaux prussiens lui en veulent toujours d'avoir accepté d'être décoré de la Légion d'honneur par Napoléon. Goethe n'est pas un pré-fasciste. Les extraits que je vous joins sont tirés de l'édition Gallimard 1941 patronnée par Drieu La Rochelle, au service du sémillant Otto Abetz. Ils n'ont pas pu changer nombre de remarques malicieuses et profondes contre une certaine Kultur allemande, ni éliminer ses éloges sur le chanteur Béranger que les nazis haïssaient. Au détour d'une causerie, Goethe nous surprend toujours en émettant des invariants de la politique et de la psychologie humaine, et aussi... les « identités » nationales !.

oOo

« … L'entretien s'est tourné vers la nouvelle littérature française. Il fût question de l'intérêt chaque jour croissant que les français prennent aux ouvrages allemands .
« Les français, dit Goethe, font très bien de commencer à étudier et à traduire nos écrivains, car restreints comme ils le sont et dans la forme et dans les sujets, il ne leur reste pas d'autre moyen que de se tourner vers l'étranger. Si l'on peut nous reprocher, à nous autres allemands, une certaine absence de formes, pour la matière du moins, nous leur sommes supérieurs. Les pièce sde Kotzbue et d'Iffland sont si riches d'idées qu'ils auront longtemps à y cueillir avant que tout soit épuisé. Mais ce qui leur agrée surtout, c'est notre idéalisme philosophique, car tout ce qui est idée est susceptible de servir à des fins révolutionnaires.
« Les français, poursuivit Goethe, ont de l'intelligence et de l'esprit, mais pas de fond et nulle piété. Ce qui leur sert à l'instant même, ce qui peut contribuer au bien de leur parti, voilà ce qui leur convient. Aussi, lorsqu'ils nous louent, ce n'est point en reconnaissance de nos mérites, mais seulement parce qu'ils peuvent, à l'aide de nos idées, accroître la force de leur parti. »1 (p.82-83)

« … Chacune des deux nations, répondit Goethe, a ses qualités et ses défauts. Ce qu'il y a de bon chez les anglais, c'est que tout chez eux tourne au pratique ; mais ils sont pédants. Les français sont intelligents, mais pour eux tout doit être positif, sinon ils le rendent tel. Pourtant ils sont dans la bonne voie en ce qui concerne la théorie des couleurs ; un de leurs savants les plus remarquables touche la vérité de près. Il enseigne que les couleurs sont inhérentes aux choses. Car, ainsi que dans la nature il existe un quid produisant l'acide, il existe de même un quid produisant la couleur. Assurément les phénomènes ne sont pas encore expliqués par là, mais ce savant, toutefois, replonge l'objet au sein de la nature et le libère ainsi de l'étroitesse des mathématiques. »
« Et puis, continua Goethe, on veut du nouveau ! A Berlin comme à Paris, le public est le même partout. Chaque semaine, une infinité de pièces nouvelles sont écrites et portées sur scène à Paris, et l'on est toujours obligé d'en supporter cinq ou six mauvaises avant d'être dédommagé par une bonne.
« Le seul moyen de maintenir aujourd'hui le théâtre allemand à sa hauteur, ce sont les tournées d'acteurs étrangers. Si j'étais encore directeur, je remplirais toute la saison d'hiver en engageant les meilleurs artistes des autres pays. Ainsi, non seulement toutes les bonnes pièces reviendraient constamment, mais l'intérêt du drame se porterait davantage encore sur les acteurs ; on pourrait comparer, juger ; le public y gagnerait en perspicacité, et nos propres acteurs ne laisseraient pas d'être stimulés et tenus en haleine par le jeu remarquable d'un hôte de distinction. Comme je l'ai dit : des tournées d'acteurs étrangers, encore et encore ! Et vous serez étonnés du profit qui en résultera pour le théâtre et le public. » (p.133-134)
« Après que nous nous fûmes divertis de cette plaisante anecdote, le chancelier mit la conversation sur la situation nouvelle qui s'était créée à Paris entre le parti de l'opposition et le parti ministériel. Il débita presque mot à mot un vigoureux discours qu'un démocrate des plus hardis avait tenu contre le ministère au cours de sa défense devant le tribunal. Nous eûmes une fois de plus l'occasion d'admirer l'heureuse mémoire du chancelier. A ce sujet, et particulièrement sur la loi contre la presse, une longue discussion s'engagea entre celui-ci et Goethe. Le thème était riche, Goethe, comme à l'ordinaire, se montra un aristocrate modéré ; son ami, ainsi qu'il l'a toujours fait jusqu'à ce jour , paraissait prendre le parti du peuple.
« Je ne suis nullement inquiet pour les français, dit Goethe. Leurs vues ont atteint le niveau élevé de l'histoire universelle, et leur esprit désormais ne peut plus être opprimé d'aucune manière. La loi restrictive n'aura qu'un effet bienfaisant, d'autant plus que ces restrictions ne touchent pas l'essentiel, mais visent seulement les personnes. Une opposition sans frein sombrerait dans la platitude. Les entraves l'obligent à être spirituelle (sic ! JLR), et c'est là un très grand avantage. Il peut être excusable et bon d'asséner brutalement son opinion, mais à condition que la raison soit de votre côté. Mais un parti n'a pas raison absolument, et cela, du seul fait que c'est un parti ; pour lui, par conséquent, mieux vaut adopter une manière indirecte, et sur ce point les français ont été , de tout temps, de grands maîtres. Je dis à mon domestique, sans plus : « Jean, retire mes bottes ! », il me comprend. Mais si je me trouve avec un ami auquel je veuille demander le même service, je ne puis m'exprimer aussi directement, je dois songer à une tournure de langage plus courtoise et plus aimable pour l'engager à me rendre ce service. La contrainte excite l'intelligence et pour ce motif, comme je l'ai dit, une loi qui limite la liberté de la presse est plutôt faite pour me plaire. Les français jusqu'ici ont toujours eu la réputation d'être la nation la plus spirituelle, et ils méritent de le rester. Nous autres allemands, nous disons volontiers tout ce que nous pensons, et c'est pourquoi nous ne nous sommes guère distingués dans l'ordre de l'allusion.
« Les partis parisiens, continua Goethe, pourraient être encore plus grands qu'ils ne le sont, s'ils étaient plus libres et s'ils se montraient plus tolérants, les uns envers les autres. Au point de vue de l'histoire universelle, ils ont atteint un niveau supérieur à celui des anglais. Le parlement, chez ces derniers est un ensemble puissant de forces qui s'affrontent et se paralysent, et où les larges vues de l'individu isolé ont de la peine à se faire jour, comme nous le voyons à propos de Canning2 et des nombreuses tracasseries que l'on fait à ce grand homme d'Etat. »
« Il est rare que les français accueillent un ouvrage avec une aussi complète adhésion que nous le faisons nous. Ils ne s'accommodent pas volontiers du point de vue de l'auteur : même chez le meilleur, ils trouvent facilement quelque chose qui n'est point selon leur goût et que l'auteur aurait dû traiter différemment ». (p.184).
« Ce qui se manifeste chez les individus, se reproduit dans des collectivités. Les abeilles, qui forment une série d'êtres particuliers se joignant les uns les autres, produisent en tant que communauté quelque chose qui est un aboutissement et qui doit être considéré comme la tête de l'ensemble : la reine. Le secret de cette opération s'explique difficilement, mais je puis dire que j'ai mes idées là-dessus.
« C'est ainsi qu'un peuple produit ses héros qui, pareils à des demi-dieux, veillent d'en haut pour la
défense et le salut de tous. Ainsi les énergies poétiques des français se sont rassemblées en Voltaire. Ces chefs de file sont grands dans la génération au sein de laquelle ils opèrent. Plusieurs prolongent leur durée, la plupart sont remplacés par d'autres et oubliés par la postérité. » (p.221).
« Nous avons parlé politique à propos des troubles qui continuent de sévir à Paris, et de la folie ambitieuse des jeunes gens qui les pousse à vouloir jouer un rôle dans les plus hautes sphères de l'Etat.
« En Angleterre aussi, dis-je, il y a quelques années, lorsque l'on décidait de la question catholique, les étudiants ont cherché à intervenir en rédigeant des pétitions ; seulement, on s'est ri d'eux et l'on n'en a tenu aucun compte.
« L'exemple de Napoléon, dit Goethe, a singulièrement réveillé l'égoïsme chez les jeunes gens de France qui ont grandi sous ce héros, et ils n'auront de cesse qu'il n'ait surgi un nouveau despote dans lequel ils voient en réalisé à son point culminant ce qu'ils désirent être eux-mêmes. Le malheur, c'est qu'un homme comme Napoléon ne renaîtra pas de sitôt, et j'en suis à redouter qu'il ne faille encore sacrifier quelques centaines de milliers d'hommes avant que le monde retrouve sa tranquillité.
    «Pour quelques années encore, il n'y a pas à envisager une action par la littérature et l'on ne saurait, pour l'instant, rien faire de mieux que de préparer en silence quelque chose de bon pour un avenir plus paisible ».
  • « Après une courte digression politique, nous en revînmes bien vite à parler de Daphnis et Chloé . Goethe fit l'éloge de la version de Courier comme absolument parfaite. « Courier a bien fait, dit-il, de respecter l'ancienne traduction d'Amyot et de s'y tenir, en améliorant seulement quelques passages, en l'affinant un peu et la rapprochant de l'original. Le vieux français est si naïf et s4adapte si bien au sujet qu'il ne sera pas facile de faire en n'importe quelle autre langue une traduction plus parfaite de ce livre. »
  • Nous avons parlé ensuite des ouvrages personnels de Courier, de ses feuilles volantes et de son plaidoyer à propos de la fameuse tâche d'encre sur la manuscrit de Florence .
  • « Courier est doué d'un grand talent naturel, dit Goethe, qui ressemble par certaiNS côtés à celui de Byron ainsi qu'à ceux de Beaumarchais et de Diderot. Il a de lord Byron la promptitude à s'emparer de toutes choses qui pourraient lui servir d'arguments ; de Beaumarchais, l'habileté chicanière ; de Diderot, la dialectique, et à cela s'ajoute qu'il est aussi spirituel qu'on peut l'être. Quant à la tâche d'encre, il ne semble pas qu'il ait tout à fait réussi à se disculper ; et ses tendances n'ont pas un caractère assez positif pour qu'on puisse le louer sans réserve. Il se querelle avec le monde entier, et il n'est guère facile d'admettre que certaine faute, certain tort ne soit pas aussi de son côté . »
  • Nouas avons parlé ensuite de la différence entre le concept allemand de Geist (esprit) et le sens du mot esprit en français. « L'esprit français, dit Goethe, se rapproche de ce que nous, les allemands, désignons par Witz : les français exprimeraient peut-être notre Geist par esprit et âme. Le mot allemand implique l'idée de productivité, que ne rend pas le mot français esprit.
  • Voltaire, observai-je, a pourtant ce que nous appelons Geist, au sens allemand de ce mot. Puisque le mot français esprit ne rend pas cette idée, comment les français l'exprimeraient-ils ?
  • Dans un cas aussi éminent, répondit Goethe, ils l'expriment par le mot génie.
  • Je lis en ce moment, repris-je, un volume de Diderot, et je suis stupéfait de l'extraordinaire talent de cet homme. Et quelles connaissances, quelle puissance oratoire ! On pénètre du regard dans un vaste monde agité, où l'on donne à l'autre du fil à retordre, où l'esprit et le caractère sont astreints à un exercice si constant que tous deux ne peuvent manquer de devenir agiles et forts. Quels hommes ont eu les français en littérature au siècle dernier, c'est extraordinaire ! J'en suis stupéfait dès que j'y jette un regard.
  • C'était là, dit Goethe, la métamorphose d'un siècle littéraire qui avait grandi depuis l'époque de Louis XIV et qui s'épanouissait enfin dans toute sa fleur. Mais ce fut Voltaire qui stimula les esprits comme Diderot, d'Alembert, Beaumarchais et autres, car pour être quoi que ce soit à côté de lui, on devait être de taille, et il n'y avait pas à lâcher prise. » (p. 343-344)

    «  (4 mai 1827) Grand dîner chez Goethe, en l'honneur d'Ampère et de son ami Stapfer. La conversation fut animée, joyeuse et variée. Ampère eut avec Goethe un long entretien sur
    Mérimée, Alfred de Vigny et autres esprits distingués. On a beaucoup parlé aussi de Béranger, dont Goethe rappelle souvent les incomparables chansons. En discutant pour savoir si les joyeuses chansons d'amour de Béranger valent mieux que ses chansons politiques, Goethe émit l'opinion qu'un sujet purement poétique en général est autant supérieur à un sujet politique qu'une éternelle et pure vérité de la nature l'est à un programme de parti.
  • « Du reste, continua-t-il, Béranger dans ses poésies politiques s'est montré le bienfaiteur de son pays. Après l'invasion des  Alliés, les français ont trouvé en lui le meilleur organe de leurs sentiments réprimés. Il les a redressés en évoquant les multiples souvenirs de leur gloire militaire sous l'Empereur, de qui la mémoire est demeurée vivante dans chaque chaumière, et dont le poète affectionne les grandes qualités, sans désirer toutefois le retour de son pouvoir despotique. (…) Chemin faisant, Goethe se montra plein d'une douce aménité. Il manifesta le plaisir d'avoir noué d'aussi charmantes relations avec Ampère ; il s'en promettait les effets les plus bienfaisants pour la connaissance et la diffusion de la littérature allemande en France. .
  • « Ampère, ajouta-t-il, a naturellement une si haute culture qu'il a laissé loin derrière lui les préjugés nationaux, les appréhensions, les jugements bornés de ses compatriotes, et qu'il est bien plutôt par son esprit un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. D'ailleurs, je vois venir le temps où ils seront des milliers en France à penser comme lui. » (p.442)
  • « On a comparé fort justement l'Etat à un corps vivant composé de plusieurs membres : ainsi la capitale d'un Etat ressemblerait au cœur, d'où la vie et la santé affluent en chacun des membres proches ou éloignés ; mais si les membres sont très éloignés du cœur, le flux vital sera perçu de plus en plus faiblement. Un français, homme d'esprit, je crois que c'est Dupin, a ébauché une carte de l'état de civilisation de la France, et mis sous les yeux, à l'aide de couleurs plus claires ou plus sombres, le degré plus ou moins grand d'instruction des différents départements. Or il se trouve, dans les provinces du midi surtout, situées loin de la capitale, des départements entiers marqués tout en noir, signe de l'ignorance dans laquelle ils sont plongés. Cela serait-il arrivé si la belle France, au lieu d'un grand centre unique, en avait dix d'où émanent la lumière et la vie ? (p.491)
  • (6 mars 1830) « Je prévois, a-t-il dit, que des événements importants se préparent à Paris. Nous sommes à la veille d'une grande explosion. Mais comme je n'y peux rien, il me plaît de les attendre avec tranquillité, sans me laisser chaque jour inutilement troubler par l'allure rapide du drame. Je ne lis maintenant pas plus le Globe que Le Temps, et ma Nuit de Walpurgis n'en progresse que mieux. »
Puis il parla de l'état de la jeune littérature française, qui l'intéresse beaucoup. « Ce que les français, dit-il, considèrent à propos de leurs nouvelles tendances littéraires comme une nouveauté, n'est, au fond, rien d'autre que le reflet de ce que la littérature allemande a voulu être et est devenue depuis cinquante ans. Le germe des pièces historiques qui chez eux représentent quelque chose de nouveau, se trouve déjà depuis un demi-siècle dans mon Goetz . D'ailleurs, ajouta-t-il, les écrivains allemands n'ont jamais pensé et n'ont jamais écrit avec l'intention d'exercer une influence quelconque sur les français. Moi-même je n'ai jamais eu que mon Allemagne devant les yeux, et c'est d'hier seulement, ou d'avant-hier, que j'ai songé à tourner mes regards vers l'Occident pour voir ce que pensent de moi nos voisins d'Outre-Rhin. Mais aujourd'hui encore, ils n'ont aucune influence sur ma production. Même Wieland, qui a imité le style et la forme des français, est resté au fond toujours allemands, et il supporterait mal la traduction. » (p.505)

« Même Béranger, hasardai-je, n'a exprimé que les milieux de la capitale et son propre moi.
  • Mais c'est aussi un homme dont l'expression et le caractère valent quelque chose. Il y a en lui ce qui forme une personnalité intéressante. Béranger est une nature fort heureusement douée, solide sur ses bases, qui s'est formée purement par elle-même et qui avec elle-même vit en complète harmonie. Il ne s'est jamais demandé : quel est l'esprit du temps ? Quel est le moyen d'agir ? Qu'est-ce qui me plaît et que font les autres ? Afin de chercher à les imiter. Il a toujours agi d'après sa propre nature, sans se préoccuper de ce qu'attendait le public ou tel ou tel parti. Sans doute, à certaines époques douteuses, il a prêté l'oreille aux sentiments, aux aspirations et aux besoins du peuple ; mais cela n'a fait que le confirmer en lui-même, lui persuader que son propre moi se trouvait en harmonie avec le peuple. Jamais cela ne l'induisit à exprimer autre chose que ce qui déjà s'agitait dans son propre cœur.
  • « Vous le savez, je ne suis pas, en général, un ami de ce que l'on nomme les poésies politiques, mais celles qu'a faites Béranger, je les goûte. Chez lui, pas de mots pour ne rien dire, points d'intérêts seulement imaginés ou imaginaires. Il ne vise pas à côté de la cible, mais ses objectifs sont toujours des plus marqués et toujours d'importance. L'affectueuse admiration qu'il a pour Napoléon, le souvenir des grands faits d'armes qui eurent lieu sous l'Empire, et cela à une époque où le souvenir était une consolation pour les français plutôt déprimés ; ensuite sa haine contre la domination des curés et contre l'obscurantisme qui, avec les jésuites, menace de faire une fois de plus éruption : voilà pourtant des choses auxquelles on ne peut refuser son assentiment. - Et quelle maîtrise chez lui dans la façon de traiter chacun de ces sujets ! Comme il le tourne et le retourne en lui-même avant de l'exprimer ! Et puis, quand tout est bien mûri, quel esprit, quelle ironie et quel persiflage, et quelle chaleur aussi, quelle naïveté et quelle grâce ne déploie-t-il pas à chaque instant ! Ses chansons, bon an mal an, ont versé la joie à des millions d'individus, elles sont à la portée même de la classe ouvrière, tout en s'élevant fort au-dessus du niveau commun, si bien que le peuple, au contact d'une grâce si spirituelle et si noble, s'habituera et se verra contraint à penser plus noblement et mieux. Que voulez-vous de plus ? Et peut-on vanter de plus chez un poète ?
  • Il est excellent, sans doute ! Répliquai-je. Vous savez comme je l'aime depuis des années ; aussi pouvez-vous penser quel bien cela me fait de vous entendre parler ainsi de lui. Mais s'il me fallait dire lesquelles de ses poésies j'aime le mieux, ce sont pourtant ses poésies d'amour que je préfère aux politiques, où les faits visés et les allusions ne me sont pas toujours très clairs.
  • C'est votre affaire ! Répliqua Goethe. Les poésies politiques d'ailleurs n'ont pas été écrites pour vous : interrogez les français et ils vous diront ce qu'il y a de bon là-dedans. Une poésie politique, dans le meilleur des cas, doit être considérée toujours comme l'expression d'une nation particulière et, le plus souvent, comme l'expression d'un certain parti ; mais aussi, quand elle est bonne, est-elle adoptée d'enthousiasme par cette nation et par ce parti. De même il faut toujours voir dans une poésie politique le produit de l'esprit d'une époque ; celui-ci, naturellement, est passager, et une fois disparu, il fait perdre à la poésie cette valeur qu'elle tenait des circonstances. Du reste, Béranger avait la partie belle ! Paris, c'est la France. Tous les principaux intérêt de sa grande patrie sont concentrés dans la capitale, y trouvent leur vie propre et leur vrai écho. Aussi, dans la plupart de ses chansons politiques ne doit-on nullement le considérer comme le simple instrument d'un parti, mais ce qu'il combat est en général d'un tel intérêt pour la nation que le poète est presque toujours écouté comme la voix du peuple. Chez nous, en Allemagne, rien de pareil ne serait possible. Nous n'avons aucune ville, nous n'avons même aucune région dont nous puissions affimer : Ici, c'est l'Allemagne ! Si nous posons la question à Vienne, on nous répond : ici, c'est l'Autriche, et si nous le faisons à Berlin, on nous répond ; ici, c'est la Prusse ! C'est seulement il y a seize ans, lorsque nous voulions enfin nous débarrasser des français qu'on retrouvait l'Allemagne partout. C'est alors qu'un poète politique aurait pu exercer une action générale ; mais ce n'était pas nécessaire. La misère commune et le sentiment général de honte avaient éveillé dans la nation quelque chose de démonique. L'enthousiasme que le poète aurait pu sucsiter s'était réveillé partout de lui-même. Toutefois je ne disconviens pas que Arndt, Körner et Rückert n'aient eu quelque influence .
  • On vous a reproché, remarquai-je un peu étourdiment, de n'avoir pas pris vous aussi les armes à cette heure grave, ou du moins de n'avoir pas prêté votre concours en tant que poète.
  • Laissons cela mon bon ! Répliqua Goethe, le monde est absurde, il ne sait pas ce qu'il veut et il faut le laisser dire et faire. Comment aurais-je pu prendre les armes sans haine ? Et comment aurais-je pu haïr sans jeunesse ? Si cet événement était venu me toucher à vingt ans, sûrement je ne serais pas resté à l'arrière ; mais il eut lieu lorsque j'avais passé la soixantaine.
  • « Et puis nous ne pouvons tous servir la patrie de la même façon, mais chacun fait de son mieux suivant ce que Dieu lui a donné. Moi, j'ai bien peiné pendant un demi-siècle. Je puis le dire, dans ce que la nature m'avait prescrit comme tâche journalière, ni jour ni nuit je ne me suis donné de repos, je ne me suis jamais accordé de distractions, mais sans cessé j'ai travaillé, j'ai recherché, j'ai agi de mon mieux et autant que j'ai pu. Si chacun peut en dire autant, tout le monde s'en trouvera bien.
  • Au fond, ajoutai-je, pour le calmer, ce reproche ne devrait pas vous froisser, plutôt devriez-vous en concevoir quelque orgueil. Que veut-il dire, en effet, sinon que le monde a de vous une opinion si haute qu'il exige encore que celui qui a fait plus que tout autre pour la culture de sa nation aurait dû faire tout !
  • Je ne tiens pas à dire ce que je pense, reprit Goethe. Il se dissimule sous ces bruits plus de malignité que vous ne l'imaginez. Je sens là renaître sous une forme nouvelle la vieille haine dont on me persécute depuis des années avec l'intention sournoise de me rabaisser. Je sais que beaucoup de gens m'en veulent, et qu'ils ne demanderaient pas mieux que de se débarrasser de moi. Or, comme on ne peut désormais s'en prendre à mon talent, on s'en prend à mon caractère. Tantôt on me dit orgueilleux, tantôt égoïste, tantôt plein d'envie à l'égard des jeunes, tantôt plongé dans les voluptés, ou bien encore sans christianisme, et enfin sans amour pour ma patrie et mes chers allemands. Vous me connaissez suffisamment depuis plusieurs années et vous savez ce qu'il en est de ces racontars. Mais si vous voulez savoir ce que j'ai souffert, lisez mes Xénies , et d'après mes réactions vous aurez une idée claire des moyens dont on s'est tour à tour servi pour m'empoisonner la vie. (…)
  • « Encore si ce n'était que la masse bornée qui persécutait les hommes supérieurs ! Mais non ! - Les gens doués, les gens de talent se persécutent l'un l'autre. Platen vexe Heine, et Heine Platen, et chacun cherche à montrer l'autre méchant et odieux, alors que le monde est assez grand pourtant et assez vaste pour quon puisse y vivre et travailler en paix et que chacun a déjà dans son propre talent un ennemi qui lui donne assez bien à faire ! ». (p.511)


    NOTES

1Grand pilleur devant l'éternel, Marx a souvent pompé Goethe, comme les utopistes français, sans les citer, ainsi on peut déduire de cette réflexion observée chez Goethe, la fameuse trilogie : philosophie allemande, économie anglaise, politique française, expliquant la formation de la pensée socialiste. Bordiga s'est souvent inspiré du Faust de Goethe, et ici : https://www.marxists.org/archive/bordiga/works/1951/doctrine.htm
2Georges Canning, homme d'Etat britannique (1770-1827). Soutien Pitt pour l'abolition de la traite des noirs mais pour couler la colonisation française.Il défend la liberté de culte des catholiques irlandais mais comme moyen de chantage pour obtenir un poste ministériel. Est-ce le côté pervers narcissique de Goethe qui lui faisait dire que Canning était un grand homme d'Etat ou la simple vision de l'ambiguïté basique de tout politicien bourgeois ?

lundi 12 juin 2017

LA GRANDE FUMISTERIE MAJORITAIRE législative


Une ubérisation de la vie politique sous le règne du grand capital asiatique

« La cruelle ironie de l'européocentrisme tient ainsi au fait qu'on critique l'Occident an nom de l'anticolonialisme au moment historique même où le capitalisme mondial n'a plus besoin des valeurs culturelles occidentales pour bien fonctionner, et s'accommode parfaitement de la « modernité alternative » - la forme non démocratique de la modernisation capitaliste – que l'on trouve dans le capitalisme asiatique ». Slavoj Zizek (« La nouvelle lutte de classes, les vraies causes des réfugiés et du terrorisme, Fayard 2016)

« Vague Macron » ou « Macron toujours aussi vague ? ». Il n'y a pas de quoi pavoiser avec ce record historique de près de 52% d'abstention - 70% en Seine Saint-Denis - pour des législatives post présidentielles, exercice classiquement moutonnier des électeurs « à vomir » (dixit Guaino) qui fournissent leur lot de toutous élus au chef de clan de la fabrique électorale bourgeoise transgenre (disons interclassiste pour user d'une ringardise). Un zeste de croyance religieuse génétique envers le système électoral majoritaire truqué poussa initialement la masse indistincte à refiler un score brejnévien au petit financier parvenu pour s'éviter un corporatisme pétainiste étroit, mais tous les croyants n'étant pas pratiquants réguliers à la messe bourgeoise, surtout la masse des prolétaires, il ne restait plus qu'à laisser tout ce beau monde s'auto-congratuler pour la suite des agapes jouées et rejouées d'avance. Avec 32,3% de 48,5% des français inscrits, la vague jaune sale d'En Marche obtiendra probable plus de 400 députés mais représentant seulement un peu plus de 15% des électeurs inscrits !La fausseté du régime démocratique à la proportionnelle française dans toute sa hideur, dont j'avais déjà signalé l'aspect hold up électoral, si bien expliqué par JF Kahn. Même les pires dictatures n'auraient jamais osé s'afficher avec un aussi lamentable score minoritaire! L'élection du produit financier BFM-Drahi-Huffpost a réussi à dégoûter même les plus fervents soutiens des "nationaux" Mélenchon et Le Pen qui ont rejoint la masse des abstentionnistes "qui servent à rien"(dixit le traître Malek Boutih passé cire-pompe de Macron).

Disparition des partis dinosaures classiques ? C'est ce qu'ânonnent la plupart des commis des médias. Certes le parti bobo-écolo, le parti bobo-coco, le parti socialo et le parti sarko, soit disparaissent de l'écran radar sondagier, soit sont réduits à la portion congrue. Place aux nouveaux partis « uniques », tels le parti Macron et le parti Mélenchon. Personne n'ose faire allusion à Hitler, Mussolini ou Staline, car ces petits caciques n'en ont ni l'envergure, ni la capacité d'hypnotiser, mais surtout parce qu'ils sont des produits artificiels d'un système électoral poussif et de plus en plus incrédible et corrompu par le népotisme1. Les vieux barbons défaits crient à la nécessité de « contre-pouvoirs » comme si leur participation antérieure n'avait pas été une éternelle collusion de ces fameux contre-pouvoirs. Du jamais vu, la plupart des affiches ne mentionnent plus le parti politique de dépendance du candidat, et l'ubérisation généraliste joue à fond la parité femme/immigré! La quête de la soumission électorale ne se base plus sur la tronche mais suppose la parité/mixité sexuelle et l'immigralité!

La réclame pour « en marche » n'est pas totalement inefficace cependant au court terme. On ne peut qu'être ravi de voir dégonflé les grands barnums d'Etat PS et LR, de voir confirmée la marginalisation du PCF et de la mouvance bobo-écolo. Cela ne change en rien le contenu bourgeois exploiteur des entités macronienne et mélanchonienne, l'un présente un programme cynique et l'autre un programme ringard inapplicable, juste bon à faire jouir les demeurés intellectuels de la gauche foutue. L'aspect hétéroclite de ces deux derniers bâtards de la partitocratie bourgeoise n'augure aucun avenir solide à ces deux formations de bric et de broc. Comment ces machins, qui prétendent effacer les dinosaures, vont-ils fonctionner? Quid de la nature de leur hiérarchie? Comment descendent les ordres du caïd du clan ou des vizirs de rayon? Les numéros 0 disposent-ils d'un statut pour se défendre de l'arrogance de leurs tuteurs d'appareil? Qui concilie transfuges sarkoziens et traîtres hollandais? Sera-t-il utile de remettre en service les messes qu'on nomme congrès?

Heureusement, en vérité absolue les deux rênes du pouvoir restent bien la même équipe d'énarchiques qui le tient dans l'ombre de n'importe quelle potiche élue et de la collaboration totale des syndicalismes. Tout le reste n'est que vanité... électorale. C'est bien à une forme d'ubérisation de la vie politique que nous assistons. A la mystification de l'élection « pour représenter la République » ou « vos intérêts », succède une géolocalisation de l'électorat en vue d'une économie « collaborative » . Au concept « ringard » d'un salariat réglementé n'est-il pas normal qu'on lui accole une conception multi-corporative de la représentation politique, assez pétainiste d'ailleurs... avec deux grandes mystifications, la représentation de la société civile et la parité/mixité raciale.

LA FABLE DE LA REPRESENTATION DE LA SOCIETE CIVILE

L'élu macronien ou mélanchonien n'est plus élu sur un programme crédible mais comme « représentant de la société civile » donc des couches petites bourgeoises soumises au grand capital asiatique. On se garde comme du sida de parler de classes sociales, il n'y a plus, comme c'est la mode, que des catégories sociologiques, socio-professionnelles, et les syndicats ne sont plus voués qu'à être des « syndicats de métier », ce qui suscite leur ire croyant pouvoir bénéficier encore d'une représentation nationale voire intercatégories.

Près d’un candidat sur cinq (19,35 %) appartient à la catégorie socio-professionnelle des « cadres de la fonction publique et des professions intellectuelles et artistiques ». Les cadres d'entreprIses sont aussi très représentés, avec 1 102 candidats (soit 14 % du total), avec les retraités (13,60 %) et les professions libérales (9 %). On trouve peu d’ouvriers (1,75 %)2, d’agriculteurs (1,38 %) ou d’artisans (1,1 %) parmi les candidats.
Parmi les métiers que l’on croise le plus, on retrouve des professeurs du secondaire (473 candidats), des chefs d’entreprises (376 candidats) ou encore des fonctionnaires (780 candidats, catégories A, B et C confondues). Plus surprenant, 267 étudiants ont porté leur candidature lors de ce premier tour, ce qui représente plus de candidats que les ingénieurs (241 personnes) ou que les avocats (163 individus)3.
Le nombre de petits profs le plus notoire est évidemment chez Mélenchon et LO. Ce qui me fait à
chaque fois pisser de rire. Avec leur déformation professionnelle, leurs complexes de petits bourgeois sans accès à la couche
supérieure de la bourgeoisie, ces gens qui passent leur temps à « expliquer », n'aiment jamais temps que la pose électorale qui consiste à « expliquer » ou « faire comprendre » non plus seulement aux enfants, mais aux adultes. Leur nombre conséquent dans le mouvement ouvrier au niveau de la « représentation » s'expliquait face à l'illettrisme dominant, désormais ils ne font plus que de la « figuration » et font sourire ; réfugiés et contrits dans des organismes ou sectes circulaires ils n'obtiendront jamais le vrai pouvoir, disponible uniquement dans les grands barnums bourgeois mais à condition de ramper devant un chef de clan. Ils sont aussi dévalorisés que les ingénieurs, les toubibs ou les clones des professions libérales. Zute ! l'époque ne respecte plus rien !

LA FABLE DE LA PARITE RACIALE

La parité féminine a été à peu près généralisée sans rien révolutionner dans la société de classes4. La plupart des compétiteurs ont associé sur leurs affichettes législatives un/une candidat(e) de souche métropolitaine et de souche arabe, femme et homme, homme ou femme. Le message est clair : on s'aime tous, on est multiculturaliste, on est « démocratisé » jusqu'à la moelle. On est complètement macronisé. Or la propagande subliminale de ce M. Macron avait déjà trouvé l'astuce fallacieuse d'un monde bisounours en allant déclarer en Algérie que la colonisation avait été un crime contre l'humanité. Totale hérésie historique comme les faux historiens qui nous inventent le racisme au 19e siècle comparable au 20e. Le macronisme n'est pas modernisme mais révisionnisme en tout et improvisation risquée. La colonisation a fait partie de l'évolution de l'emprise capitaliste sur le monde, plus souvent positivement qu'on ne le déplore de nos jours. L'exemple de l'île Maurice est éclairant en ce sens. Cette île ne possédait pas de population autochtone avant l'arrivée des colonisateurs. Les premiers occupants arabes, portugais, hollandais s'en servirent de comptoir de commerce, puis les français y firent venir des esclaves d'Afrique Orientale, président au développement agro-industriel, repris ensuite par les britanniques5.

Macron rêve d'être le bon élève d'Angélique Merkel, dans le même souci d'exploiter le cheptel humain universel, mais le mensonge est déjà éventé : « L'univers du capital entretient donc un rapport essentiellement contradictoire avec la liberté de circulation des individus : il a besoin d'individus « libres » pour constituer sa force de travail bon marché, mais il doit simultanément contrôler leur circulation puisqu'il ne peut offrir les mêmes droits et libertés à tout le monde ».6

L'antiracisme électoral de la bande à Macron ne sert pas la fable du « vivre ensemble », mais la continuité des objectifs impérialistes français depuis Sarko et Hollande :
« … les troubles actuels sont le vrai visage du capitalisme mondial. Livrés à eux-mêmes les Africains ne réussiront pas à changer leurs sociétés – pourquoi pas ? Parce que nous, européens occidentaux, les en empêchons. C'est l'intervention européenne en Libye qui a précipité le pays dans le chaos. C'est l'attaque américaine en Irak qui a créé les conditions propices à l'essor de l'Etat islamique. La guerre civile en cours en République centrafricaine entre le sud chrétien et le nord musulman n'est pas juste une explosion de haine ethnique, ou plutôt, cette explosion a été déclenchée par la découverte de gisements de pétrole dans le nord du pays : la France (associée aux musulmans) et la Chine (associée aux chrétiens) mènent une guerre par procuration pour le contrôle des ressources pétrolifères ».7

L'ubérisation politique de Macron infuse le repli vers la micro-politique, le raisonnement à courte vue qui laisse toujours la décision politique à l'élite bourgeoise (le nouveau parlement va être celui des super-grouillots), ce vieux mensonge de l'indépendance de la France, le tout basant l'opposition (européenne) à Trump sur le culte du migrant, rédimant l'ouvrier stalinien qui s'est mis à voter Le Pen. Le migrant n'est pas plus l'aune d'une humanité heureuse dans la guerre quotidienne du capitalisme que l'ouvrier en arme pendant la guerre mondiale n'était un agent du communisme :
« En bref, les réfugiés veulent le beurre et l'argent du beurre. Ils espèrent essentiellement profiter de ce que l'Etat providence occidental offre de meilleur, tout en conservant leur mode de vie spécifique, qui est, en tout cas, pour certains de ses aspects cruciaux, incompatible avec les fondements idéologiques de l 'Etat providence occidental. L'Allemagne aime à insister sur la nécessité d'intégrer les réfugiés aussi bien culturellement que socialement. Cependant, et c'est là un autre tabou à briser, combien d'entre eux désirent réellement être intégrés ? Et si l'obstacle à l'intégration n'était pas seulement le racisme occidental ? Il nous faut dépasser le cliché selon lequel les réfugiés seraient des prolétaires n'ayant « rien d'autre à perdre que leurs chaînes » et venant envahir l'Europe bourgeoise. Une division de classes traverse l'Europe aussi bien que le Moyen-Orient, et la question cruciale est ainsi de savoir comment interagissent ces différentes dynamiques de classe »8.


à suivre...




1Il y a du Pétain chez Macron, ferme adepte des monuments aux morts, il s'est rendu à chaque veillée électorale sur le lieu du massacre d'Oradour. En quel honneur ? Comme rempart du nazisme disparu ou comme flambard général en chef des menées néocoloniales en Afrique ?
2Bof, à voir ce que peut représenter le qualificatif d'ouvrier... Au temps où il y avait beaucoup d'ouvriers au parlement français ce n'était que des crétins staliniens et la catégorie ouvrier n'est pas gage en soi d'intégrité morale : « Nous avons tendance à oublier qu'il n'y a rien de rédimant dans la souffrance : être une victime en bas de l'échelle sociale ne fait pas de vous une sorte de voix privilégiée de la morale et de la justice » Slavoj Zizek, p.105.
3Dans la bande hétéroclite à Macron on trouve, pêle-mêle, 58 patrons, 13 médecins, une vingtaine d'avocats, moult enseignants, juristes, une dizaine d'agriculteurs et deux flics. La dominante sexagénaire se trouve à l'extrême gauche et à l'extrême droite, ce qui ne signifie aucunement que la bande à Macron n'a pas recours aux pires vieilleries politiques.
4Lire les sublimes pages de Zizek sur la fonction du féminisme qui est de masquer les vraies lignes de division, et pourquoi la haute bourgeoisie a complètement récupéré le féminisme (qui a soutenu la guerre en Irak).
5Cf. L'industrialisation de l'île Maurice, mémoire de Sébastien Keller (Université de Genève, 2005).
6Slavoj Zizek, p.70.
7Slavoj Zizek p.56.
8Zizek p. 71

lundi 5 juin 2017

LCP : UNE HISTOIRE enjolivée et mensongère de l'anarchisme


La pensée libérale et la télévision d'Etat du Parlement et du Sénat forment un couple fusionnel à l'égard de l'anarchisme. Dans le cadre bcbg de la chaîne à 0,04% d'auditeurs, on n'allait tout de même pas laisser libre cours à une analyse subversive de l'anarchisme, cette antique théorie de la petite bourgeoisie flouée par l'histoire. Le cinéaste libéral-libertaire s'en donne à cœur joie pour nous livrer une ode à la pompe aspirante de toutes les révoltes petits bourgeoises, un prétendu anarchisme pur de toute tâche étatique au-delà du temps et de ses époques. L'anarchisme est ainsi repeint en mère généreuse de toutes les contestations et inspiratrice de toutes les idées fantaisistes de libération universelle en tous genres, sans principe ni cadre politique. En fait une sorte de romantisme bien intentionné comme le conclura l'animatrice du court débat avec le réalisateur Tancrède Ramonet et l'invité poli Besancenot.

La première partie était intéressante, bien que déjà trafiquée. Comment ne pas rendre hommage à l'exceptionnel et intègre Malatesta, au courage des Vaillant et Caserio ? Une grande part de l'anarchisme est aussi un courant du mouvement ouvrier révolutionnaire en constitution. Mais pourquoi avoir menti sur Ravachol, le faisant passer pour un bon précurseur de la « propagande par le fait », alors qu'il ne fût qu'un petit assassin minable qui tenta de se recycler en victime des assassins bourgeois  ? La voix off se contente après une présentation héroïsante de signaler qu'il a « été rattrapé par une affaire de droit commun », oui pas grand chose, il avait assassiné une petite vielle pour lui piquer ses économies, avant de jouer à la « propagande par le fait ». Pas très honorable pour l'anarchisme historique, du moins sa version économiste qui ne cautionna pas le terrorisme de petites frappes.

D'anarchisme historique parlons-en. Oui l'anarchisme a longtemps fait partie de la tradition révolutionnaire du peuple révolté, et ouvrier et paysan. Oui il a précédé le marxisme dans la théorie révolutionnaire, mais il l'a précédé comme expression de couches populaires et à une époque où la classe ouvrière n'occupait pas une place majeure dans la société. Cet anarchisme a un aspect théorique limité, artisanal et idéaliste, il procède plutôt de l'esprit de secte. Il croit que l'éveil révolutionnaire est possible comme enseignement idéaliste, puis il hésite et se fourvoie pour partie dans le terrorisme individuel, puis il rejette la ridicule « propagande par la bombe ». Les deux films successifs tout au dithyrambe d'une idéologie qui convient au milieu artistique et intermittent moderniste et saltimbanque d'Etat, ne pose pas l'anarchisme dans ses périodes d'expression légitime de la colère du peuple ou d'une classe ouvrière artisanale, ni dans ses contradictions.

L'anarchisme est encore révolutionnaire à la fin du XIXe siècle, et même très révolutionnaire quand, après le massacre de Fourmies – 1500 mineurs enterrés au fonds du puits pour sauver le charbon – la réponse qu'il oppose, avec les socialistes (pourquoi cet autre courant du mouvement ouvrier est-il systématiquement squeezé?), n'est pas celle des bombes mais de la lutte d'envergure pour les 8 heures, quand ses meilleurs théoriciens, les Malatesta et Kropotkine se démarquent et du terrorisme et du sabotage (qui vient du mot sabot, lequel servait à gripper les machines lors de la grève). Sans s'en rendre compte, le réalisateur nous livre en première partie un historique de l'anarchisme qui est plus une compilation de personnalités rétives. Le handicapé Libertad est épatant comme discoureur et pamphlétaire. Le cambrioleur pour les pauvres Marius Jacob est admirable.
Beaucoup de raccourcis et un constat de faillite, tous les cadors de l'anarchisme se couchent dans l'Union sacrée. La guerre de 14 décrédibilise donc un anarchisme qui s'était toujours défini comme un mouvement contre la guerre.
Cette première partie est un peu étrange, et révélatrice de l'ignorance de l'auteur du scénario. L'anarchisme est présenté comme seul au monde révolutionnaire, pas de blanquistes ni de socialistes ni de socialistes marxistes à l'horizon. Public Sénat raffole donc des méthodes staliniennes de racontage de l'histoire passée ? Le générique de fin nous bombarde de photos modernes qui défilent avec le contenu confusionniste et révoltes en tout genre de la noria anar moderne, le tout étranger à un réel mouvement révolutionnaire bien qu'éclectique déjà au XIXe.

Le deuxième film – Ni dieu ni maître (alors que le slogan est de Blanqui! Tout sauf anarchiste) - sera plus affligeant, procédant à la manière stalinienne de l'effacement. On commence par violer le tempo du film précédent sans respecter la chronologie, mais avec la même tonalité outrageusement dithyrambiquée : « Les anarchistes vont conduire certaines des plus grandes révolutions du XX e siècle » ! Et bla-bla-bla. Les courageux et incorruptibles IWW américains sont annexés comme principale force anarchiste, alors qu'on peut plutôt les caractériser comme un véritable mouvement syndicaliste révolutionnaire de la classe ouvrière, plutôt éloigné des conceptions paysannes de l'anarchisme traditionnel, qui lui croyait à la révolution du peuple, voire prioritairement de la paysannerie. C'est la perle que Ramonet va tenter de nous refiler avec l'épisode mexicain.

Ce n'est pas l'oppression de l'Etat néo-colonial mexicain qui inspire la révolution de 1911 mais... l'anarchisme, d'autant que la révolution mexicaine des Villa et Zapata est la première grande révolution du XXe siècle ! Quoique sa conduite se fasse sous l'égide d'un parti qui se dit libéral, mais nous assure un des successifs petits profs commentateurs et aux mémères spé de l'ultra-gauche comme Steiner, qui ergotent entre les images :  « … plutôt anarchiste dans son programme... qui insistait sur le rôle moteur de la paysannerie révolutionnaire « terre et liberté », et qui précisait curieusement : « n'attendez pas que la classe ouvrière vous la donne (la terre) ». On assiste ensuite à une curieuse interprétation de la lutte fratricide entre factions mexicaines comme dûe au refus de la classe ouvrière de Mexico de soutenir les paysans : « ...Voyant arriver les troupes zapatistes avec la vierge en tête de cortège, les ouvriers de la « Casa del obrero mundial », les bataillons rouges, ayant perdu tout repère servent la bourgeoisie. Cette guerre fratricide détruit la révolution ». Sommaire l'explication sans aucune précision sur les diverses factions ni sur les confusions des chefs paysans ni sur l'état de cette classe ouvrière. L'essentiel reste de faire passer les paysans comme seuls vrais révolutionnaires comme on nous le resservira lors de la guerre d'Espagne un peu plus tard.

UN BON LENINE ANARCHISTE...

La mouvance anarchiste, diaspora toujours hyper dispersée, « n'a pas le temps de tirer les leçons de la guerre mondiale » nous dit la voix off ! Tiens tiens ! En plus ils ne réfléchissent pas. Ah mais voilà la révolution russe de 1917 (on a oublié en passant celle de 1905 parce que les anars n'y ont qu'un rôle quasi nul). Les anarchistes trouvent les Conseils ouvriers super. Il y a un certain Lénine, pas très connu, mais qui leur apparaît comme un stratège : « ...directement inspiré par les anarchistes avec son application de la théorie de l'insurrection » !
Et puis, et puis il y a la mythologie de la Makhnovitchina ! Intermède avec le faussaire Frank Mintz, spécialiste des mensonges et fadaises sur la guerre d'Espagne. Il pose en langue ibérique à la suite des petits profs amerloques, anglais et espagnols – tous nanars en chaire – il raconte comme s'il avait été à cheval à côté de l'aventurier Makhno qui « sauve » la révolution avec ses armées de paysans échevelés. Tancrède a même trouvé un quidam russe pour nous informer (en russe) que les anars sont les premiers opposants à l'Etat bolchevique. Ah les braves, mais on oublie de nous dire aussi les premiers auteurs d'attentats terroristes, et ne sont-ils pas toujours naïfs ces braves anars ?: « … ils se rendent compte que les bolcheviques ne sont pas des révolutionnaires ». Aaaaah que les directeurs de Public Sénat savourent !
Le principal salaud le voilà : Trotsky. (Besancenot va-t-il le défendre dans le débat promis à la fin?) : « Trotsky décide de débarrasser la Russie des bandits anarchistes ». Que c'est résumé simplement et sans argumenter inutilement... Quel plaisir jouissif pervers pour les pachydermiques électeurs staliniens en retraite devant l'enchaînement... parlementaire ! Il est vrai que les films de propagande du nouvel Etat prolétarien, contre les « adversaires les plus dangereux »1, n'y vont pas de main morte avec leurs navets de propagande simpliste dans leur chasse à l'anarchisme bouc-émissaire dans l'enfermement national et la situation de pays assiégé par les armées capitalistes. On se choisit l'ennemi qu'on peut à l'arrière...

On nous ressert une louche de la saga Makhno, assez superficielle pour passer sur les enjeux gravissimes d'une nouvelle gestion prolétarienne de la société après le capitalisme, où la révolution est réduite à une cavalcade de guérilleros plutôt ploucs et pillards. Et enfin la grande récup de Kronstadt présenté comme LE bastion anarchiste anti-bolchevique garanti. Un faussaire stalinien n'eût pas fait mieux. Ce mensonge supplémentaire vient au contraire justifier l'ignoble répression de « l'Etat ouvrier » car c'est assimiler les prolétaires de Kronstadt et les ouvriers en grève réprimés à Pétrograde à de simples anarchistes du même tonneau que les terroristes de 1918 qui avaient tiré sur les ministres bolcheviques. Oui Kronstadt est le premier coup d'arrêt à la révolution parce que l'Etat « bolchevique » se retourne contre les prolétaires mais pas contre les anarchistes qui ne représentent ni une force alternative ni le prolétariat.
Et hop on saute dans le règne de Staline, ce qui évite de renseigner sur les oppositions de gauche à l'intérieur du parti bolchevique – des combattants du renforcement du capitalisme d'Etat (que Lénine était le premier à avoir caractérisé ainsi depuis son siège de Chef d'Etat... n'en déplaise aux petits producteurs libertaires de la rive gauche qui tourne la mayonnaise pour la vanité nanar). Il suffit à la voix off de décliner le faux pour qu'il paraisse vrai : « Les anarchistes ont été les premiers à dénoncer le capitalisme d'Etat ». C'est dit donc c'est vrai et les bolcheviques étaient tous des salauds.

DES AFFIRMATIONS PLATES COMME UNE LIMANDE

Les raccourcis peuvent ensuite se succéder sans démonstrations comme autant de preuves de la belle continuité du purisme sacrificiel nanarchiste. En Allemagne ils sont les premiers à lutter contre le nazisme naissant. Puis massacrés en Bavière. Là le scénariste avait bu trop de bières. En Italie, les anarchistes sont « réprimés » ; plat comme une limande ! Rien sur le mouvement des Conseils à Turin en 1920 qui ne doit rien aux anars ! Rien sur la formidable constitution du parti communiste italien avec Bordiga, Gramsci et tous les autres, dont l'histoire et les apports théoriques sont à des coudées au-dessus de la saga romantique et neuneu de l'anarchisme de télévision.
Ah enfin un pays où l'anarchiste est considéré comme plus dangereux que le communiste en 1921 : les USA ! Et re-version des IWW comme filière anarchiste quand ils restent une expression de la classe ouvrière américaine plus proche des analyses d'un socialiste révolutionnaire comme DE Leon que des élucubrations de la gentille Emma Goldman.
Et Sacco et Vanzetti hein ? C'est pas des vrais de vrais anars ? Ignoblement condamnés à mort par la justice bourgeoise malgré un immense mouvement de protestation dans le monde entier, sans compter le mouvement communiste qui « se permet d'instrumentaliser l'affaire »... hein hein ouais les staliniens pour criminaliser le seul capitalisme à l'Ouest...
Hélas, l'exécution féroce des pauvres prolétaires Sacco et Vanzetti signe l'extinction d'un mouvement anarchiste d'ampleur, selon la voix off. C'est si bête comme conclusion... quand on sait que c'est surtout la féroce répression contre l'ardent courant syndicaliste révolutionnaire des ouvriers non qualifiés des IWW qui affaiblit le mouvement ouvrier américain à la veille de la terrible crise de 1929, dont il ne pourra pas tirer partie pour se redresser.
Voulez-vous un autre raccourci plus oiseux ? Le voici : en France où l'affaire des deux martyrs américains aurait eu le plus d'impact, est créé un cercle Proudhon avec pour but de la part des amis de Charles Maurras de récupérer l'anarchisme et d'attirer ses éléments. Bof...
Un autre ? Oui : « Les anarchistes sont les premiers à attaquer le fascisme ». Un gros mensonge peut en cacher un autre : « Van der Lubbe, qui était anarchiste, met le feu au Reichstag ». C'est faux Van der Lubbe était un communiste révolutionnaire et ce n'est pas lui qui a mis intégralement le feu au Reichstag ; les nazis l'ont exécuté à la hache avec les applaudissements des staliniens et des démocrates occidentaux2.

LA REVOLUTION A CHEVAL ET DANS LES CHAMPS

Un bémol ? 1926 : la plateforme d'Archinov, néo-bolchevique, vient troubler le magma anarchiste dans ses fondements divers néo-économistes, néo-terroristes, néo-éleveurs de chèvres. Heureusement le père Noël Mintz est là pour recadrer : « l'exemple reste la mackhnovitchina, c'était vraiment la lutte de classe menée par des groupes armées » ! Il y eu même une conférence de la crème anarchiste mondiale à L'hay-Les-Roses, juste à côté de chez moi.
Voilou maintenant la grande saga espagnole où « le socialisme naît anarchiste » ; que la formule est belle mais fausse dans son exclusivité. C'est pratiquement partout que le socialisme des origines a été issu de l'anarchisme, comme aujourd'hui la plupart des militants « organisés » ont été au moins un jour anarchistes au lycée.
Le mythe de la « révolution espagnole » permet tous les petits trafics théoriques. Foin d'une description approfondie de l'Espagne dans la situation internationale, ce qui évitera de mentionner la complicité anarchiste gouvernementale, leur complicité avec le parti staliniste puis leurs vaines jérémiades quant il a poignardé les espoirs prolétariens en Espagne au profit de Moscou la gâteuse.
Allons-zy ! « 1936 : grâce au soutien de la CNT, la gauche gagne les élections ». « les anarchistes avaient négocié leur participation au gouvernement dans des postes secondaires en échange de l'engagement des partis à leur fournir des armes », dit un des petits profs en gros plan ; « mais d'armes point » ajoute-t-il, dépité.
On nous ressert la formule débile du guerrier Durruti : « Durruti et sa colonne font la guerre et la révolution ». Slogan qui peut plaire à un vieux sénateur au passé gauchiste mais qui ne passe pas dans la théorie marxiste : c'est l'une ou l'autre !
« Ils font reculer le fascisme ». Peine perdue du scénariste rigolo avec sa boucle d'oreille et sa tenue punk : le franquisme ne recula jamais, Durruti et sa bande firent le planton sans bouger pendant des mois face à Saragosse, sans batailler autrement que par des insultes partant des deux camps.
On passe rapidement sur les massacres du camp républicain avec l'argutie stalinienne classique : « c'est les franquistes qui massacraient les premiers ».
Sur la socialisation des terres, le menteur professionnel Mintz vient en rajouter une louche – je l'avais d'ailleurs remis en place lorsqu'il était venu faire le malin à la médiathèque d'Arcueil – il blablate sur les « expériences de communisme libertaire »3 - il blablate sur la suppression de l'argent et le salaire familial. Toutes sortes de fadaises, très limitées et locales, avec lesquelles le gouvernement bourgeois-républicain-stalinien laissait les anarchistes jouer – pourvu qu'ils continuent à envoyer des hommes au front – en attendant de leur mettre un coup de pied au cul à partir de 1937.
Pic du mensonge du produit bobo acheté par la chaîne Sénat, un des profs a le culot de nous dire que l'excellent « Catalogne libertaire » de Orwell montre bien le positif de cette « révolution » ; culotté vraiment car Orwell démontre juste le contraire, une collection de supercheries et de saloperies de toutes les factions y compris les anars. Oui lisez Orwell, et là c'est pas glorieux la « révolution espagnole » !
Autre sommet inégalé de la mystification antifasciste pérenne, et chez tous les scénaristes de la rive gauche : la saga des brigades internationales. « Bataillons internationalistes » nous dit l'off, créatures de Staline oui, et poignard de la révolte espagnole, qui sont dissous, sur ordre de Staline. Tancrède aime mentir au service des recruteurs de chair à canon !

OU LA TRAHISON N'EST QU'ERREUR

D'autres relaient le faussaire Mintz dans le désordre du piquetage de tel ou tel épisode de la terrible guerre4 – mais pas révolution enfin – d'Espagne. Alternant avec un défilé d'images, qui, en langage cinématographique, donnent du sens même faussé, avec l'affirmation que finalement les anars, au niveau local, auraient régné et prouvé qu'une société « peut vivre sans gouvernement »... quoique en laissant régner dans les deux moitiés de l'Espagne meurtrie DEUX GOUVERNEMENTS avec des armée soumises à LEURS objectifs, et donc sans véritable transformation possible de la société.
Une affabulation assez honteuse amenuise les crimes staliniens : « c'est parce que le mouvement anarchiste s'est délité que le PCE minoritaire a profité de cette dérive ». Or, si on veut bien prendre le terme de délitement c'est dès le début que le courant anarchiste se soumet à la bourgeoisie républicaine, ou plutôt collabore parce qu'ils sont à des kilomètres de la conscience politique des bolcheviques quant à la gestion de la société en transition vers la transformation du monde et pas de la seule Catalogne.

Face à la répression (des inventeurs de la « guerre révolutionnaire » - dixit impérialiste – des staliniens, notre voix off anarchisante réconcilie Kronstadt et Barcelone : « cette fois les anarchistes sont aux côtés des trotskystes du Poum ». M. Off Tancrède ne fait pas dans la nuance ! Comment peut-il assimiler les prolétaires anarchistes et leurs ministres traîtres, et faire passer le Poum pour trotskyste alors que ce petit parti à idéologie nationale était renié par Trotsky, et combattu par le petit groupe de Munis ? Une chose est sûre : un parti structuré, même minoritaire, sera toujours plus fort qu'une vaste chose molle.
On ne comprend pas finalement le déroulé macabre de la guerre en Espagne, maquillée par tous les historiens officiels en révolution, mais tombe pourtant une remarque si juste hélas : « la contre-révolution ce n'est pas d'abord le franquisme mais les staliniens ». Alors pourquoi continuer à mentir sur la création, la fonction et le lâchage des lamentables « brigades internationalistes » ? Dites.
1939 : « les libertaires sont les principales cibles de la répression ». L'anarchisme comme nombril victimaire du monde cela finit par friser le ridicule et copier le « mensonge déconcertant » des oublis successifs de l'historiographie stalinienne.
Le film de Tancrède le frauduleux et ignorantin metteur en images se clôt par la belle citation de Durruti : « nous vaincrons ».

OU LA REVOLUTION C'EST POSSEDER DES ARMES...

Non ce n'était pas tout à fait fini. Bien que chassés au-delà des Pyrénées : « les anarchistes reprennent le combat », « ils continuent de porter des armes »... « sur les chars du Maréchal Leclerc, ils libèrent Paris ». Les vrais antifascistes révolutionnaires c'était donc eux !
Et 68 ? Puff... n'a fait que reprendre leurs symboles.

UN BREF ECHANGE DE SALON

On se doutait bien que Besancenot n'allait pas faire le mariole. Il tient trop à sa posture médiatique. On l'invite sur toutes les chaînes, et là enchaîner sur une chaîne matée chaque jour par les pépères en pantoufles sénatoriales, était une forme de consécration supplémentaire. Il n'allait pas prendre la défense d'une théorie trotskienne qui s'était plantée royalement en 1936 et qui a constamment entretenue pieusement le mensonge d'une révolution espagnole, ni dénoncer anarchistes et staliniens car on est en veillée électorale. Ce fût affligeant quand même, même pas un minimum de respect pour ce que fut, il y a fort longtemps, le courant trotskyste.
« Chez les libertaires ce qui est en question c'est l'angle mort du marxisme. Il y a toujours eu dans l'histoire des fils noir et rouge. Il faut établir des passerelles car il y a toujours autant de formes d'anarchismes et de marxismes ».
Le zozo écolo, petit savant de service, est venu vendre son book anar-écolo avec coups de chapeau à Murray Bookchin, ancien stalinien et ancien trotskien, pape de l'écolo-bobologie, idole des anars à peu près intellos et à John Zerzan.
Tancrède porte beau avec son jean déchiré et sa coupe punk, il répond aimablement aux sourires de Besancenot. Besancenot ne veut « blesser » ni le front de gauche ni le front anarchiste, on ne sait jamais, des fois qu'au premier tour il y en ait qui préfèrent les candidats du NPA à ceux de l'égocentrique Mélenchon... On est entre soi rive gauche et contremaître à la Poste. Olive va bien sûr nous sortir sous peu sa version – tissée de fils noir et rouge – de la révolution d'Octobre. Tancrède objecte à l'objection rigolarde de la journaliste raide de LCP (« l'anarchisme est romantique ») : « l'anarchisme a combattu le pouvoir, l'argent et la religion ». Il a bien fait de rappeler qu'il y en a qui ont combattu la religion parce qu'un certain marxisme est devenu à son tour une religion et incapable de critiquer encore la religion...

La starlette Besancenot a le mot de la fin : « il faut prendre le pouvoir sans se laisser prendre par lui ». Belle blague pour un type disposé à rester toute sa vie un figurant.

NOTES

1Du point de vue du Cahier bleu et du génial « L'Etat et la Révolution », écrits de « l'anarchiste Lénine » pas encore en poste, donc la nécessité de la destruction de l'Etat, les anars étaient en effet « dangereux » pour la théorie marxiste bolchevique reniée de fait, sauf que les braves anars (les théoriciens pas les agités du bonnet) croyaient qu'on pouvait mettre la charrue avant les bœufs. Pas si vite camarade anarchiste ! Et puis au fond vous n'avez jamais voulu supprimer l'Etat comme l'ont confirmé vos représentants deux décennies plus tard en Espagne ; et de nos jours cruels, vos diverses crèches libérales-libertaires se moquent du pouvoir, lui laissent pleine latitude et ne servent qu'au bal des rues manifestatoires et à la contestation bobo-écolo.
2J'entends cependant, à ma grande joie, une bonne formule, bien tournée et qui justifie pleinement finalement Van der Lubbe face à ses divers lâches détracteurs : « Van der Lubbe incendie un Reichstag qui était devenu l'antichambre du fascisme ».
3On apprendra par un petit savant à la fin de l'émission que le mot libertaire a été inventé par Dejacques, pour contrer le mot anarchisme qui ne prenait pas en compte la libération sexuelle et la libération des femmes.
4Mintz est honnête au moins une fois. Sur la mort de Durruti il explique très bien comment ce fut un accident, un coup de fusil maladroit par un de ses gardes du corps. Et il ajoute : « en pleine guerre civile, apprendre que le principal héros n'avait pas été abattu par l'ennemi mais avait été victime d'un stupide accident, aurait fait mauvais effet, c'est pourquoi on a laissé croire à la thèse de l'attentat ».