"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mardi 27 février 2024

COMMENT LES PAYSANS TOMBENT DANS LE PROLETARIAT? (3)

 


L'immigration massive n'est-elle pas un boomerang de la question paysanne et un poids ambigu dans le prolétariat

3 ème partie

ORIGINE SOCIALE DES MIGRANTS

Au cours des deux précédentes parties on a vu comment le capitalisme – sous ses habits libéral, nazi et stalinien - a fait tomber massivement les paysans dans le prolétariat par la guerre et la famine. Quittons 1914 et la Chine. Examinons comment se passe l'intégration ou la non intégration en France comme sans doute en général en Europe.. On verra qu'on ne peut définir le prolétariat comme une classe d'immigrés, définition wokiste de la secte qui régresse vers la conception tiers-mondiste bordiguiste des années 1970 où l'immigré était supposé être le stade suprême de la révolution prolétarienne à venir ; voire le principal porteur de la conscience de classe internationaliste.

Penchons-nous d'abord sur le rapport statistique de l'INSEE.

« En 2019-2020, les descendants d’immigrés âgés de 18 à 59 ans et vivant en logement ordinaire viennent plus souvent de milieux sociaux modestes que les personnes ni immigrées ni descendantes d’immigrés. 52 % des descendants d’immigrés ont un père qui était ouvrier à leurs 15 ans, contre 35 % pour la population sans ascendance migratoire ou ultramarine directe. Être issu d’un milieu ouvrier est particulièrement fréquent pour les descendants d’immigrés originaires du Maghreb, d’Afrique sahélienne ou d’Europe du Sud. Par ailleurs, les pères des descendants d’immigrés étaient plus souvent des ouvriers non qualifiés (dans 18 % des cas) que les pères des personnes sans ascendance migratoire ou ultramarine (10 %). Les descendants d’immigrés venant d’Afrique guinéenne ou centrale se distinguent par des origines sociales plus élevées : 20 % d’entre eux avaient un père cadre ou exerçant une profession libérale, contre 16 % des pères de personnes sans ascendance migratoire ou ultramarine. Cette surreprésentation des catégories sociales supérieures s’explique par la sélectivité de l’émigration dans ces pays : les personnes venant de catégories sociales plus élevées ont plus d’opportunités d’émigrer en France. Les descendants d’immigrés de Turquie ou du Moyen-Orient viennent quant à eux plus souvent d’un milieu agricole, artisan ou commerçant (22 %). 23 % des descendants de natifs d’Outre-mer ont un père qui était employé à leurs 15 ans, contre 10 % des personnes sans ascendance migratoire ou ultramarine.  10 % des descendants d’immigrés d’origine algérienne ont un père qui était agriculteur, artisan ou commerçant lorsqu’ils avaient 15 ans. 

Si les descendants d’immigrés viennent en moyenne de milieux plus modestes, la mobilité sociale entre générations est plus fréquente pour eux que pour les personnes sans ascendance migratoire ou ultramarine directe. Parmi les descendants d’immigrés âgés de 30 à 59 ans, seuls 19 % appartiennent à la même catégorie socioprofessionnelle que leur père lorsqu’ils avaient 15 ans, contre 26 % des personnes sans lien à la migration. La mobilité ascendante est forte : 33 % des descendants d’immigrés dont le père était ouvrier non qualifié deviennent cadres ou exercent une profession intermédiaire ; une telle mobilité concerne 27 % des personnes sans ascendance migratoire ou ultramarine (figure 2). La mobilité descendante est également plus fréquente chez les descendants de deux parents immigrés venant de milieux favorisés : 63 % de ceux dont le père était cadre appartiennent à une catégorie socioprofessionnelle salariée inférieure. Ces déclassements ne concernent que 44 % des descendants d’un seul parent immigré dont le père était cadre, et 50 % des personnes sans lien à la migration.

 L’accès à une catégorie sociale plus élevée que celle du père varie selon le sexe : quel que soit le statut des parents vis-à-vis de la migration, les hommes ont plus souvent des mobilités ascendantes que les femmes et moins souvent des mobilités descendantes. L’écart en faveur des hommes est cependant plus prononcé pour les personnes sans aucun parent immigré que pour celles en ayant au moins un : 28 % des hommes sans lien à la migration atteignent un statut social plus élevé que leur père, contre 21 % des femmes. Pour les descendants d’un seul parent immigré, cet écart est de 3 points, et de 5 points pour ceux ayant deux parents immigrés ».1

Ces statistiques de l'INSEE sont évidemment passionnantes. Chacun en tirera les conclusions qu'il veut. Pour ce qui me concerne voici la première. Contrairement à un vieux préjugé, qui était aussi le mien, en tout cas concernant les catégories étudiées, la majorité de ces immigrés, au sud de l'Europe ou depuis l'Est, proviennent de parents ouvriers. J'en vois certains ricaner et me dire : tu vois bien que les migrants sont bien tous des enfants de la classe ouvrière et pas des envahisseurs parasites ! Tu regardes trop CNEWS !

Or deux points viennent contredire ce satisfecit plus humanitaire que politique. Le premier est que les immigrés viennent de deux ouches différentes, pour ne pas dire classes : une couche plus élevée, petite bourgeoise qui « a les moyens de migrer ». Et le deuxième : la mobilité ascendante est deux fois plus importante pour « les catégories sociales supérieures » que pour ceux qui sont issus des couches plus défavorisées.

Ce constat implique une question : au de-là des diverses causes (crise, guerre, persécution politique) qu'est-ce qui se dégage de ces  statistiques : une volonté d'intégrer la classe ouvrière ou un simple arrivisme personnel ? Ces statistiques confirment bien que c'est la volonté de « monter » dans la nouvelle société d'adoption, volonté de grimper l'échelle sociale toutefois plus restreinte pour les femmes.Avant de montrer les implications d'un état d'esprit concurrentiel plutôt étranger à une conscience de classe non corporatiste, voyons comment fonctionne l'immigré de l'intérieur qu'il vienne de Bretagne ou de Lozère grâce à des sociologues honnêtes.

L'immigré de l'intérieur : MONTER A PARIS OU GRIMPER A L'USINE DU COIN

 En France comme en Italie, bien avant la crise de 1973, les attributs de la prospérité contribuaient à multiplier les déracinés, de nouveaux urbains déclassés. Les anciens ruraux étaient d’autant plus désorientés que l’émigration vers la ville signifie souvent la sortie d’une structure sociale paternaliste dominée par la figure autoritaire du père ou du patron, notamment en Toscane où les métayers tissent, selon l’expression locale, des « liens d’amours et de reconnaissance » avec les propriétaires .A l'époque, les cas d'agriculteurs qui quittent sont rares et continuent à travailler à la ferme tout en étant devenu cheminot à la SNCF, ce qui marque plus un souci de la « gagne » individuelle qu'une prédisposition à faire grève.

La socialisation ouvrière est le résultat d’un long processus de séparation entre travailleurs des champs et travailleurs de l’industrie, la genèse de la classe ouvrière française est étroitement imbriquée aux milieux agricoles. Souvent associés au XIXe siècle avec ce que l’on a appelé les « ouvriers paysans », les deux groupes se séparent progressivement au tournant du XIXe siècle et la classe ouvrière du XXe siècle se forme à partir d’une main-d’œuvre essentiellement d’origine agricole, y compris pour sa composante étrangère. Au début du XXIe siècle, les deux groupes se distinguent par un degré d’autoreproduction plus élevé que les autres catégories socioprofessionnelles: ceux qui deviennent agriculteurs ou ouvriers d’usine sont très majoritairement issus respectivement de familles agricoles ou ouvrières. La genèse et la morphologie des groupes ouvriers sont étroitement associées à la longue histoire du passage des agriculteurs et de leurs enfants dans l’industrie. Ce processus est souvent réduit à la question de « l’exode rural » qui a vu, à partir surtout de la fin du XIXe siècle, le départ de ruraux vers les villes. Ce type de migration est bien sûr massif et déterminant pour le monde ouvrier jusque dans les années 1970. Bien d’autres mouvements de sortie de l’agriculture, mais de proximité, étaient également à l’œuvre, en restant dans région et en conservant la même mentalité : s’embaucher dans des entreprises implantées dans les campagnes où il existe une longue histoire d’industrie rurale.

Après les usines les services publics sont demandeurs, Poste, SNCF, EDF, etc. La perception des nouveaux ouvriers aux origines agricoles par ceux qui sont depuis longtemps ancrés dans la condition ouvrière, peut être conflictuelle ; voire problématique pour les militants syndicaux qui ne comprennent pas leur refus de faire grève.

 En raison de leur poids démographique, les agriculteurs ont participé activement, jusqu’à aujourd’hui, à la constitution d’une main-d’œuvre industrielle. Anciens paysans et surtout enfants de paysans alimentent traditionnellement les mondes industriels qu’ils soient urbains ou ruraux. Si certaines industries propres aux espaces ruraux comme les mines et le textile déclinent au cours du XXe siècle, la présence industrielle en milieu rural se renouvelle continuellement. Elle est notamment relancée dans les années 1960 et 19702 dans le cadre d’une politique d’aménagement du territoire et de stratégies patronales favorisant la décentralisation industrielle. Des usines métallurgiques, du secteur automobile en particulier, accueillent une nouvelle vague d’ouvriers issus des milieux agricoles. 

Les fils d’agriculteurs restent nombreux à devenir ouvriers mais leur surreprésentation se réduit : le long processus qui, pendant deux siècles, a conduit les fils d’agriculteurs à former les nouveaux contingents de main-d’œuvre ouvrière s’achève lentement avec le rétrécissement des exploitations agricoles (à l'échelle de la France pas de la Chine). Et, comme le disait Bourdieu, une grande partie des enfants d’agriculteurs devenus ouvriers est-elle issue des groupes agricoles les plus modestes, ceux qui subissent une crise de reproduction non seulement économique mais aussi symbolique, les parents échouant à transmettre l’envie de devenir agriculteur. 

Les recherches ont montré que les ouvriers d’origine agricole étaient en général peu qualifiés en raison de leur scolarité courte. Certaines études ont aussi souligné que le départ de l’exploitation pour l’usine était subi plus que souhaité même si cela permettait d’améliorer ses conditions de vie. 

Déjà dans les années 1950, la population agricole baissait continuellement sous l’effet de la concentration des terres. Les villages s’ouvriérisaient en même temps que les « gros » agriculteurs éliminaient les « petits » dans un contexte où la présence d’emplois locaux dans l’industrie et l’artisanat facilitait ces sorties de l’agriculture.  

À la charnière des XIXe et XXe siècles, le mouvement de sortie de l’agriculture pour l’accession à des positions ouvrières a été un phénomène massif. L'attrait des services publics, pas seulement pour les enfants des agriculteurs, c'est Cependant, l'ouvrier-paysan le pari de la conversion professionnelle ou de l’école afin de stabiliser une condition ouvrière ou d’accéder aux emplois de bureau. Dans un contexte de craintes accrues quant à la précarité de l’emploi industriel, des enfants de métallos sont incités à rejoindre la SNCF même si les salaires y sont moins importants. Aux côtés des « cheminots paysans », une fraction des agents de la SNCF est d’ascendance « métallurgique ». Enfants d’agriculteurs et de métallos recherchent de meilleures conditions de travail que celles que connaissent leurs proches (et qu’eux-mêmes expérimentent souvent lors de leur premier emploi) sur les chaînes des usines (bruits, cadence, travail posté, etc.) 

Cependant, l'ouvrier-paysan conserve une idéologie entrepreneuriale et méritocratique, forte , valorisant une éthique de l’effort individuel et rentable. Cet état d'esprit est décrié par les anciens et les syndicalistes, pourtant eux-mêmes arrivistes de par leur fonction d'encadrement social. Du point de vue des ouvriers établis, la sortie de l’agriculture pour l’entrée à la SNCF n’est en effet pas perçue comme une promotion sociale mais plutôt comme le résultat d’un échec à se maintenir dans un monde considéré comme plus doté économiquement. Les cheminots d’origine agricole sont vus comme des descendants de « grandes familles » qui ont été obligés de devenir ouvriers.

Du point de vue des militants de la CGT, ces paysans ont subi une « déchéance » en intégrant le monde industriel. Mais, du fait de leur ancrage dans le monde agricole, associé à la détention d’un patrimoine mobilier et immobilier distinctif, ils sont aussi perçus comme des cheminots singuliers, plus dotés économiquement : ils habitent sur des terrains familiaux, possèdent des meubles et des machines de valeur, cumulent des activités rémunératrices grâce à leurs réseaux familiaux, etc. . Deux cheminots d’origine agricole, qui militent au syndicat depuis les années 1980, sont ainsi appelés les « barons rouges ». Ces cas sont des exceptions, car les « cheminots paysans » sont plutôt perçus dans le collectif militant comme des adversaires du syndicalisme. Jouant le jeu de la carrière professionnelle et de la bonne entente avec la direction de l’atelier, ils auraient une promotion plus facile et on les retrouverait surtout dans les bureaux, aux postes administratifs, et dans l’encadrement.

Pour certains syndicalistes, les « paysans » de l’atelier peuvent même être désignés comme des « anti-cheminots » dans le sens où ils ne participent pas aux actions collectives de défense du statut, aux grèves notamment. Ce sont des « jaunes ». Se rejouent dans l’univers usinier la rivalité et la stigmatisation croisée entre ouvriers et agriculteurs, les premiers étant vus par les seconds comme des « fainéants » et les seconds perçus par les premiers comme des « trouillards ». Les premiers ne sont pas de « vrais travailleurs ». Les seconds ne sont pas de « vrais cheminots ». Les conflits municipaux portent la trace de ces luttes : les agriculteurs, avec d’autres indépendants (artisans, commerçants, professions libérales, etc.), s’allient avec des membres de l’encadrement usinier contre les listes ouvrières de gauche. Ils dominent les conseils municipaux des petites localités jusqu’aux années 1980 et gardent depuis une surreprésentation qui contraste avec la marginalisation des classes populaires salariées.

 L'intégration sociale et de classe n'est pas impossible. La pression amicale des camarades d'atelier l fait comprendre à l'ouvrier-paysan qu’il peut résister à la hiérarchie et s’opposer aux ordres des supérieurs. Par rapport aux entretiens réalisés avec des cheminots d’ascendance ouvrière, son entretien est singulier car il est plein d’expressions de surprise devant les normes du monde ouvrier qu’il découvre. La présence syndicale dans cet atelier est importante. Rapidement, sollicité par les militants, il demande à celui qui l’a fait embaucher s’il doit se syndiquer.

Fils d'un père devenu ouvrier qui, lorsque cela bardait avec ma mère, j'étais témoin à chaque fois de l'insulte suprême : paysan ! Mon père haïssait pourtant le souvenir de sa jeunesse aliénée à la campagne. Bien avant qu'une autre société ne mette fin au capitalisme, celui-ci réussit à faire disparaître la paysannerie, laquelle, industrialisée et hiérarchisée, ne peut plus fonctionner qu'avec des employés ? Ce qu'il en reste ne doit plus être qu'une résidence secondaire à bobos.

La gentrification rurale met fin à la plongée dans le prolétariat

La sortie de l'agriculture se fait plus par le haut et les études supérieures. Contrairement aux petits exploitants, ici très peu se destinent à devenir ouvrier. Protégés par le patrimoine familial, en cas de difficultés scolaires, ils reprendront l'exploitation ou s'installeront indépendants dans la région. 

L'ancien modèle est aujourd'hui rattrapé par les jeunes agriculteurs bobos. Ces couples rénovateurs souvent plus diplômés et pourtant plus proches du salariat que les autres, se distinguent plus particulièrement par leurs épouses qui, toutes, ont une forme d'extériorité à l'agriculture locale, sont indépendantes grâce à un emploi en ville. En plusieurs endroits on peut constater que la dépaysannisation semble achevée. Leur embourgeoisement devient perceptible dans les loisirs, le rapport au corps, l'élégance vestimentaire, l'apparat des épouses, la consommation de véhicules pour certains luxueux, la pratique de la langue, les études supérieures de leurs enfants et leurs aspirations à devenir cadres... fleurissent leurs éoliennes, panneaux solaires et récupération de l’eau de pluie. On voit en Bretagne des fermes bio de quatre cents hectares avec des robots de traite, y compris en circuit court3.L'ascension sociale observée ici est conservatrice. Elle n'a pas conduit à une contestation symbolique de la réalité sociale.

Comme on le ressent lors du déroulement du conflit en ce moment, l' affrontement entre la Confédération paysanne et la FNSEA peut s'assimiler à un conflit entre les pôles économiques et culturels des élites agricoles. Sans solution de continuité. Ainsi, les positions différentes, l'espace social, positions en partie héritées mais bien plus produit récent de l'évolution des marchés agricoles et de la massification scolaire, contribuent en retour au renforcement des différenciations politiques, fissurant l'unité syndicale paysanne qui longtemps a réussi l'illusion d'unir en un groupe politique et social la grande diversité des mondes agricoles. Or, historiquement, contrairement à la classe ouvrière, la paysannerie a été incapable de s'unir ou de créer un parti homogène, du fait de sa nature...mercantile avant tout et sacralisant une propriété privée qui ne leur appartient même plus..

Le paysan reste un roublard dont l'Etat se méfie à juste titre (cf. les révélations lors des divorces). Comme les autres couches indépendantes, les agriculteurs mettent individuellement en  oeuvre diverses stratégies éprouvées de minimisation de leurs revenus déclarés, selon un continuum allant de la négociation à la fraude. Les montants déclarés au fisc ne sont pas contrôlés par un tiers, l'employeur, mais reposent sur la comptabilité de l'entreprise et incorporent de nombreuses exonérations.

 Causes des suicides

Karine Lemarchant est la vitrine qui tente de cacher la misère sexuelle et la solitude des agriculteurs4. Certains passent à l'acte parce qu'ils ont peu de chances de retrouver une compagne, mais la cause la plus probable reste l'endettement faramineux pendant de leur propre ambition démesurée et de la peur de « tomber » dans la condition ouvrière, alors qu'ils vivent dans des conditions de travail plus contraignantes et pires que ce que vivent la plupart des salariés. Lors des procès pour divorce, c'est un classique, c'est toujours la femme qui est désavantagée.

 Depuis 2018, les élus bourgeois régionaux ont mis en place un "coaching" à destination des agriculteurs et des éleveurs qui souhaitent changer de métier. Depuis quelques années, les cas d'agriculteurs qui quittent tout ne sont plus rares. Un accompagnement a d’ailleurs été mis en place pour des « personnes perdues ».

En grande difficulté face à la contraction du marché depuis 2021, les filières biologiques échangent depuis plus d'un an avec le ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire sur le soutien que l'Etat devrait apporter face à cette situation. En période de salon de l'agriculture, elle sont arrivées à la douloureuse conclusion que malgré l’objectif de presque doubler les surfaces bio en 5 ans, le soutien gouvernemental tant espéré ne vient pas (sic). De plus dans la crise le bio ne marche plus.

Enchaînés à l’impératif du rendement, montrés du doigt pour leurs pratiques polluantes, cernés par les résidences secondaires, les agriculteurs conventionnels du Morbihan observent avec désarroi le succès de leurs collègues qui se sont tournés vers le bio, la vente directe, les circuits courts, etc. Des cultures différentes cohabitent… sans qu’émerge une solution globale au modèle agricole dominant5. En revanche c'est leurs collègues bios maintenant qui se retournent vers eux : est-ce qu'on peut redevenir conventionnels ?

LE BOUMERANG DE L'IMMIGRATION MASSIVE

Comme seule explication au manque de bras « pour les tâches pénibles » les médias ressassent le refus du travail par les jeunes français fainéants. Mais, outre que les nouvelles générations ont hérité du mépris du travail manuel (explosion des emplois de bureaux), la véritable source de la prolétarisation, le monde rural, s'est tarie. Donc la véritable raison de l'arrivée massive des migrants n'est pas la guerre, la persécution politique, et. mais les besoins du capitalisme lui-même. En conclusion de cette étude je peux même affirmer que les migrants ne sont pas responsables de leur migration.

Au grand jadis le flux migratoire était naturel, cyclique, bien mal venu mais assimilable. Aujourd'hui c'est le symbole du chaos capitaliste qui déborde partout sans solution. Dans le passé, l'immigration était soluble dans la classe ouvrière, renforçait sa dimension internationaliste. Aujourd'hui pour une majorité qui va rester dans la misère, se faire humilier ou expulser, une solide minorité, complètement arriviste, débarque pour gravir l'ascension sociale. De plus en plus de toubibs arabes, des chefs de service et des journalistes noirs.J'ai vécu cette transformation au cours des dernières années de travail à EDF au début des années 2000. Je m'en fichait d'avoir une chef de service arabe, des contremaîtres ou chefs syndicaux noirs. Seule importe la compétence, pas vraiment heureuse souvent.... Or il s'agissait de l'installation de l'idéologie d'Etat « anti-raciste », admirable moyen de diviser une classe ouvrière qui est traditionnellement d'abord autochtone mais, outre qu'elle doit être caractérisée comme « couche moyenne » est vouée désormais à être une couche républicaine diversifiée. Cette immigration massive , encouragée par l'Etat et ses patrons, accessoirement par les révolutionnaires en chambre, n'est plus un renforcement du prolétariat mais un fait utilisé contre lui.




NOTES

2Cf. «La fin des paysans » (Mendras, 1967)

4On n’est donc pas surpris d’entendre un jeune homme déclarer : « Il y a plein de célibataires dans le coin. » Il fustige des émissions comme « L’amour est dans le pré », un programme de téléréalité très populaire (environ quatre millions de téléspectateurs à chaque épisode) diffusé depuis 2005 dans lequel des agriculteurs célibataires en quête du « grand amour » accueillent pendant une semaine dans leur ferme des « prétendantes » citadines. 

5 par  Maëlle Mariette.

COMMENT LES PAYSANS TOMBENT DANS LE PROLETARIAT (2)

 


L'élimination de la paysannerie enjeu du capitalisme décadent dès les débuts du 

XX ème siècle

2 ème partie

« Ainsi, jusqu’à la mort de Mao et au-delà (1953-1978), n’importe quel villageois réussissant à se faire embaucher comme manœuvre dans une usine ou décrochant un emploi de balayeur au service d’une municipalité ou d’un « comité révolutionnaire » urbain devient automatiquement un privilégié par rapport à 95 % des travailleurs de la terre. Comparés aux damnés de la terre (condamnés à ne pas la quitter), les ouvriers, surtout ceux qui travaillent dans les entreprises d’État, ont, durant la période maoïste, font figure de privilégiés – mal payés certes, mais pas tellement moins que les intellectuels et les cadres » Lucien Bianco 2009


UNE AUTRE FACON DE TOMBER DANS LE PROLETARIAT

 (la famine après la guerre)

On a vu dans la première partie que les paysans ne sont pas responsables en tant que tels de la contre-révolution qui a suivi l'échec de la révolution russe. On va voir maintenant qu'ils ont été, en nombre, les principales victimes du XX ème siècle décadent, via les nécessités de mécanisation et de centralisation capitaliste avec des booms industriels – reconstruction en Europe et bond en avant chinois – pas prévus par la théorie marxiste.

Personne ne l'imaginait en 1920, ou plutôt la plupart des marxistes et ceux qui étaient au pouvoir en Russie les premiers, dans la décadence le capitalisme ne pourrait plus se développer et les zones « arriérées » ou en retard, les ex-colonies en particulier, ne pourraient plus accéder au même type de révolution industrielle qui avait été celle de l'Europe et de l'Amérique du nord ; qui plus est dans un pays comme la Chine peuplé d'un plus grand nombre de paysans que le pays de Lénine.

Tout faux. Bien sûr la plupart des libérations nationales n'ont été que des escroqueries successives pour les prolétaires et les paysans. Jusqu'à la fin des années 1970 pourtant maoïstes et trotskiens crurent à un développement d'un simili « mode de production asiatique »1 original en voie vers le communisme.

Pierre Souyri puis Simon Leys détruisirent pour des cercles restreints de lecteurs ce mythe néo-stalinien, qui reposait d'ailleurs sur un autre mythe ; l'égalité révolutionnaire voire la confusion de la classe ouvrière et de la classe paysanne. Mais ces auteurs courageux n'eurent pas le temps de se pencher sur le miracle capitaliste chinois, et on ne trouva personne pour nous expliquer comment un pays stalinien rongé par la misère de millions de paysans a pu devenir en quelques en quelques décennies quasiment la première puissance économique du monde, sans rien devoir à Mao.

Alain Peyrefitte, un banal député gaulliste, avait lu Simon Leys (Les habits neufs du président Mao) lorsqu'il se décida à, écrire le prémonitoire : « Quand la Chine s'éveillera », que la plupart des marxistes méprisèrent2.

Même les explications alambiquées d'un Marcel Roelants ne m'avaient pas éclairé. C'est pourtant simple. Deux orientations-clés ont expliqué cette croissance ultra-rapide et continue : tout d'abord la décision de convertir la Chine à l'économie de marché prise à la fin des années 1970 par Deng Xiaoping, successeur du dieu Mao délirant, et concrétisée par la nouvelle constitution de 1982 ; ensuite, l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce au début de l'année 2002, qui couronne vingt années de réformes économiques et légales soigneusement planifiées, et quinze ans de difficiles négociations. C'est cette deuxième étape, ardemment attendue par les dirigeants chinois les moins maoïstes, qui a ouvert le marché mondial à la Chine, et fait d'elle le premier but des investisseurs étrangers. On peut ajouter, même s'ils restent nombreux, cet énorme déplacement des paysans qui « tombent » dans les villes donc dans un prolétariat capable de devenir l'usine de la planète ; avec cette exigence de construction de logements pour les 10 ? à 15 millions de paysans qui quittent les campagnes chaque année pour les villes. C'est cette prolétarisation « immobilière » qui fait fonctionner la machine à exporter.

La Chine n'est pourtant pas vouée à devenir éternellement toute puissante et c'est pourquoi la guerre mondiale est aussi indispensable pour ce grand empire. Comme l'Europe ou le Japon elle est concernée par le risque du vieillissement démographique, accéléré par l'obligation maoïste ringarde de ne procréer qu'un enfant. Ce continent présente un autre risque, majeur, qui handicape sa montée en puissance. Le pays présente des risques d'explosion sociale, liés à l'inégalité entre régions côtières et villes d'un côté, arrière-pays campagnard de l'autre. De l'aveu même des dirigeants chinois, les huit cents millions d'agriculteurs que compte encore le pays obligent à considérer la Chine comme étant toujours un pays en voie de développement. Les tensions nées de cette situation sont accrues par les inégalités sociales et la corruption notoire de certains hauts fonctionnaires. Par ailleurs, le pays reste encore très dépendant de l'étranger pour sa technologie comme pour ses exportations. Enfin, les approvisionnements énergétiques ou l'impact de la croissance sur l'environnement ne sont pas aujourd'hui totalement maîtrisés.

LES COMPARAISONS DE LUCIEN BIANCO

Probablement le plus lucide spécialiste de la Chine, Bianco a expliqué et démontré la guerre contre les paysans par les deux plus longues dictatures du XX ème siècle (en voici des extraits, mais il est conseillé de lire en entier son article  : https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-1-page-81.htm


'Les catastrophes et les crimes résident, d’une part, dans la collectivisation agricole en URSS au début des années 1930 et le Grand Bond, préludes à deux famines (1931-1933 et 1959-1961), dans la Grande Terreur (1937-1938) et, de l’autre, la révolution culturelle. Si la ressemblance avec Staline suffit à condamner Mao, la comparaison entre ces tragiques épisodes le disculpe un tout petit peu : le Grand Bond apparaît davantage comme une catastrophe que comme un crime, comparé à la guerre faite par Staline aux paysans ; la révolution culturelle est un crime à coup sûr, mais commis avec un brin ou une illusion de justification qu’on serait bien en peine de reconnaître dans la Grande Terreur stalinienne.

 « Ainsi, jusqu’à la mort de Mao et au-delà (1953-1978), n’importe quel villageois réussissant à se faire embaucher comme manœuvre dans une usine ou décrochant un emploi de balayeur au service d’une municipalité ou d’un « comité révolutionnaire » urbain devient automatiquement un privilégié par rapport à 95 % des travailleurs de la terre. Comparés aux damnés de la terre (condamnés à ne pas la quitter), les ouvriers, surtout ceux qui travaillent dans les entreprises d’État, ont, durant la période maoïste, font figure de privilégiés – mal payés certes, mais pas tellement moins que les intellectuels et les cadres ». Mao approfondit le gouffre entre les deux Chines, l’une, rurale majoritaire, l’autre, urbaine « privilégiée » si l’on peut dire ! Ostensiblement propaysanne, sa politique a en fait spolié les paysans, empêchés de disposer librement de leur récolte et condamnés à végéter, sans espoir d’émerger de la misère

La fin (socialisme) étant conditionnée par l’obtention des moyens (modernisation économique, urbanisation, industrialisation), il était assez naturel qu’on se concentrât sur la poursuite des moyens, au point que « construire le socialisme » finit dans les années 1930 par devenir synonyme d’édifier des usines et des villes. Après tout, en dehors de l’Europe occidentale, le marxisme a été perçu comme une idéologie modernisatrice autant que révolutionnaire, comme le moyen de reproduire (en plus juste) cette modernité enviée, détenue par ce petit coin d’Europe, bientôt rejoint et dépassé par son rejeton américain.

En 1958, la Chine reproduit le schéma stalinien du début des années 1930 : main-d’œuvre mobilisée sur une vaste échelle comme en temps de guerre (c’est une véritable guerre qu’on mène, à l’arriération et à la nature), impatience, ignorance des coûts, plans trop ambitieux révisés à la hausse, méfiance à l’égard des experts « bourgeois » et exaltation concomitante de la politique et du volontarisme. Dans l’un et l’autre cas, c’est surtout la paysannerie qui fait les frais de l’opération – laquelle a néanmoins entraîné, outre de graves déséquilibres, des progrès industriels rapides et une urbanisation accélérée. Cette dernière s’avérera néanmoins temporaire en Chine, la famine contraignant à renvoyer dans leurs villages plusieurs dizaines de millions de nouveaux citadins.

La famine a tué beaucoup plus de Chinois entre 1959 et 1961 que de Kazakhs, d’Ukrainiens et de Russes en 1931-1933, mais guère plus en proportion de la population totale. Dans un contexte politique différent, certains éléments de la stratégie du Grand Bond ont fait leurs preuves ailleurs (Japon, Taiwan, Corée du Sud) et se révéleront fructueux en Chine plus tard : mobilisation d’une main-d’œuvre agricole sous-employée durant la morte-saison, développement des petites industries rurales, recours aux techniques intermédiaires, décentralisation, etc

 En 1958, le problème qui préoccupe les dirigeants consiste alors à se demander à quoi servira tout le grain dont disposeront les paysans, une fois les livraisons à l’État effectuées. La compétition entre les cadres incite à faire toujours mieux, à dépasser le voisin, à lancer des « satellites » (allusion au Spoutnik soviétique de l’année précédente) qui s’élèvent sans cesse plus haut dans les airs. Lorsque les producteurs spoliés commencent à mourir de faim, de nombreux cadres prennent le réflexe de dissimuler une famine qui révélerait leurs mensonges, de n’exhiber devant les hauts fonctionnaires en tournée que les villageois les moins mal nourris, voire d’accumuler et de mettre en évidence le peu de grain restant. Or, masquer une famine, c’est empêcher les secours d’arriver et condamner à mort une plus grande proportion de la population locale.

COMME SOUS HITLER DES FORMES DE PROTESTATION PASSIVES (sous-titre de JLR)

 « Les paysans ont, comme en Chine, préféré les formes passives de protestation aux révoltes ouvertes, néanmoins notables dans l’un et l’autre cas. Se sont donc multipliés, à partir du début de l’année 1930, les refus de livrer le grain et de travailler pour le kolkhoze (ou le travail indolent, « les bras baissés »), et les cas d’extermination du bétail afin qu’il ne devienne pas propriété collective : tout juste reconstitué en 1928, le cheptel est abattu deux ans plus tard. Cette similitude dissimule néanmoins une première différence : certaines de ces formes d’action, comme le massacre du bétail, sont surtout caractéristiques des années 1953-1955 en Chine, lors des débuts d’une collectivisation antérieure au Grand Bond ; d’autres, comme le travail au ralenti sur les champs collectifs, se sont étendues sur l’ensemble de la période 1953-1978. En Russie, la simultanéité des deux mouvements (collectivisation accélérée et prélèvements de grains meurtriers) a rendu la situation plus critique.

Une raison souvent alléguée (exacte mais insuffisante) du plus grand degré d’inhumanité observé en URSS est la faible implantation rurale du parti communiste, comparée à celle de son homologue chinois. En dépit de l’appoint décisif des soulèvements paysans de l’été 1917, la révolution bolchevique était une révolution urbaine, créatrice de villes et d’usines. En comparaison, la révolution chinoise se voulait propaysanne, et Mao lui-même attribua les dissimulations de grains et les troubles ruraux de l’hiver 1958 à la défense par les paysans de leurs intérêts « légaux et légitimes » – du moins jusqu’au moment où la critique non moins légitime de Peng Dehuai le rendit aveugle à ces mêmes intérêts .

La relance criminelle du Grand Bond après Lushan hisse sans doute les responsabilités de Mao au plus près de celles de Staline : décidé à corriger les erreurs « gauchistes » de sa stratégie, il ne supporte pas qu’un autre lui fasse la même recommandation. 

Dès 1961, il s’impatiente, quand le peuple persiste à mourir de faim. Pour sortir de la crise, une nouvelle formule est expérimentée, et elle sera étendue au pays entier deux décennies plus tard, une fois la Chine délivrée de Mao : le fameux « système de responsabilité des ménages » (cf. supra), qui permet à chaque foyer paysan de cultiver son lopin de terre sans trop de contrôle. Cette désertion des champs collectifs préfigurant aux yeux de Mao un inacceptable abandon de la collectivisation,

Entre les crimes suprêmes des deux dictateurs (purges, procès de Moscou, Grande Terreur d’une part, révolution culturelle de l’autre), il faut néanmoins distinguer. Les horreurs perpétrées pendant la révolution culturelle défient l’imagination. Ce n’est qu’en les comparant à la froide et méthodique terreur de 1937-1938 (ou à la Shoah) qu’on risque de les faire paraître comme moins monstrueuses qu’elles ne furent,

Plus véhémente que radicale, la critique de la bureaucratie communiste esquissée par Mao ne comportait rien de vraiment neuf, mais il était émouvant – et, pour les naïfs, de bon augure – de voir des arguments exprimés depuis longtemps et avec plus de cohérence par des libéraux, des anarchistes et des trotskistes redécouverts par celui-là même qui trônait au sommet de la hiérarchie bureaucratique.

Staline avait déjà, avant de déclencher la Grande Terreur, débité les thèmes ressassés par Mao durant la révolution culturelle. Ne manquait même pas à l’appel l’expression de « révolution culturelle », répandue en Russie dès 1930 et véhiculant déjà des refrains repris par Pékin et diffusés dans le monde entier trente-cinq ans plus tard : lutte contre la bureaucratie, sa routine et ses privilèges, le théâtre « bourgeois » et l’élitisme culturel. Déjà aussi le pouvoir suprême manipulait l’iconoclasme de la jeunesse et son hostilité à l’autorité et aux institutions.

 Accessoirement, il (Staline) règle des comptes anciens, après avoir attendu son heure et ourdi sa revanche. De même que la Grande Terreur fournit l’occasion de sortir des camps des milliers d’anciens trotskistes, droitistes et autres koulaks pour les fusiller immédiatement (et faire place à de nouveaux zeks), la révolution culturelle donne l’occasion de ressortir les anciens « contre-révolutionnaires », voire les droitiers à la Peng Dehuai, ennemis de classe et autres pour les critiquer, les arrêter, les torturer ou les battre à mort.

 La Grande Terreur est plus contrôlée, plus bureaucratique, mieux maîtrisée que la révolution culturelle, plus proche en somme du formalisme nazi. Ce n’est pas Staline qui aurait pris le risque de soulever les masses contre le parti qu’il dirigeait ; lui ne laisse à personne d’autre – sinon au NKVD qu’il contrôle – le soin de le décimer.

(…)  entravé par le carcan stalinien, la révolution chinoise est d’emblée stalinisée. Une raison supplémentaire réside dans la mise au pas des militants effectuée par Mao à Yan’an entre 1942 et 1944. Dès 1949, la révolution chinoise commence, de ce point de vue, au stade où la révolution russe est parvenue en 1929, une fois l’opposition de droite réduite au silence ou à l’autocritique.

Les différences entre les deux dictateurs ont commencé à être évoquées à propos du Grand Bond et de la révolution culturelle. En deux mots, Staline est plus pragmatique et pire que Mao à de nombreux égards ; plus pragmatique en dépit de nombre de décisions irrationnelles, plus prudent et calculateur froid, moins casse-cou, moins fou . Les succès actuels de la Chine incitent à reposer à propos de Mao la fameuse question : « Staline était-il vraiment nécessaire ? » Voir en Staline un agent « nécessaire » de la transformation de la Russie en nation industrielle moderne soulevait déjà de sérieuses objections , mais attribuer à Mao et aux affres subies durant la révolution culturelle le mérite de la modernisation contemporaine est un paradoxe insoutenable. En réalité, de 1955 à 1976, Mao a été un obstacle à la transformation du pays, et donc au succès de la révolution. Il était nécessaire d’être débarrassé de lui pour aller de l’avant.

 En ce sens, le Grand Bond apparaît comme une navrante réplique des errements soviétiques. Le rapprochement vaut également pour d’autres épisodes. Dès juillet 1955, Mao impose le tournant radical qui permettra d’effectuer en dix-huit mois ce qu’on avait prévu d’accomplir en quinze ans : la transformation socialiste de l’agriculture. En digne émule de Staline, il en conclut que les difficultés matérielles ne représentent pas un obstacle aussi considérable… en omettant de préciser que ces « difficultés matérielles » sont celles d’une paysannerie forcée d’obtempérer, dictature oblige

 Mao et Staline ont été réellement populaires, et leurs dénonciations de la bureaucratie massivement approuvées. Il est vrai qu’elles mettaient l’accent sur des maux très réels, dont chacun avait été témoin ou avait souffert , ce qui renforçait la communion entre un peuple vengé et le Guide justicier. Le guide est, lui, au-delà de toute critique : celui qu’adorent les Gardes Rouges comme son sinistre prédécesseur, sincèrement pleuré à sa mort par des foules bouleversées

Lénine avait souvent dû batailler dur pour faire triompher son point de vue et il n’y réussit pas toujours. De fait, sa prééminence indiscutée n’avait pas encore vidé de tout contenu le concept de direction collégiale. La rupture avec l’héritage léniniste et, plus précisément, avec les « normes léninistes » (Frederick Teiwes) d’exercice du pouvoir est un autre signe des libertés croissantes que les deux dictateurs prennent avec la moindre règle censée préserver un semblant de démocratie au sein d’une oligarchie dépossédée de tout pouvoir.

L’essentiel des similitudes entre les deux dictateurs découle donc du système. Comme Rosa Luxemburg et Trotski l’avaient d’emblée prédit, la formule léniniste (matrice du régime chinois comme du régime soviétique) devait aboutir (et a abouti) à la dictature du parti sur l’ensemble de la société (prolétariat compris), puis à la dictature d’un homme ». 



Enfin notre troisième partie analysera, via l'amenuisement de la population paysanne si longtemps recherchée par la mécanisation du profit capitaliste (puis son informatisation) en quoi l'interrogation paysanne conditionne la crise de l'immigration mondiale et pèse encore sur la classe ouvrière en tombant dedans souvent de façon inattendue.

NOTES

1Le Mode de production asiatique, du lointain passé, qui avait attiré l'attention de Marx, peut se définir ainsi : dans le cadre de cette formation socio-économique, la société est divisée en deux grands groupes : la paysannerie et la bureaucratie étatique (soutenue par le clergé, etc.). La paysannerie est en théorie libre, mais l'impossibilité de vendre la terre et les redevances à payer à l'État rappellent la dépendance féodale qui a eu cours en Europe. Sur le sujet on lira l'extraordinaire travail de Roger Dangeville :Ecrits sur la Chine de Marx présentés par Roger Dangeville :

https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/chine/chine.pdf

COMMENT LES PAYSANS TOMBENT DANS LE PROLETARIAT ? (1)


PREMIERE PARTIE (pour Amine et Yvan)

« Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l'échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat ». Manifeste communiste 1848

«  Les soldats allemands, c'est à dire les ouvriers et les paysans, auront, dans la majorité des cas, plus de sympathie pour les peuples vaincus que pour leur propre caste dirigeante . La nécessité d'intervenir à tout moment comme “ pacificateurs ” et oppresseurs désintégrera rapidement les armées d'occupation en les infectant d'un esprit révolutionnaire ». Trotsky 1940

Le premier constat d'une massive « chute » massive de la paysannerie dans le prolétariat, et Marx ne me contredira pas est occasionné par la Première Guerre mondiale. L'hécatombe immense d'ouvriers et de paysans aussi, va créer un immense appel d'air pour remettre en route l'industrie où les femmes ne suffisaient plus. Après la fin de la guerre, le chômage a tout d’abord fortement augmenté, en particulier sous l’effet de la démobilisation de l’armée de terre. La production était fortement retombée. En 1919, sa valeur moyenne était inférieure d’un quart à celle de 1918... du fait de l’interruption des commandes de l’État liées à la guerre. Une restructuration de même ampleur qu’en 1914 attendait l’économie du pays, mais cette fois dans l’autre sens : il fallait passer d’une production de guerre à une production de paix. Ce chômage massif toucha aussi les jeunes paysans de retour du Front, manière aussi de les « prolétariser ».

Par après, c'est plus intéressant. Pendant la guerre, entre 3 et 4 millions d’hommes des régions rurales, dont 2 millions d’ouvriers agricoles, avaient été incorporés. Ils avaient reçu régulièrement des congés de manière à pouvoir aider au travail à la ferme. Au moment de la démobilisation, en novembre 1918, l'Etat craignait qu’une grande partie de ces paysans ne retournent pas chez eux, ce qui aurait été catastrophique pour le secteur agricole qui manquait terriblement de bras en comptant les millions qui n'en avaient plus (ni bras ni jambes) dans tous les pays environnant. De nombreux soldats d’origine rurale furent ramenés vers leurs régions d’origine, sous contrôle militaire, quand les autres seront accueillis pour entrer en usine ultérieurement pour « la reconstruction de la paix ».. La situation de l’année 1918 avait été catastrophique sur le plan alimentaire, et un aiguillon pour l'insurrection spartakiste. On avait espéré que la paix de Brest-Litovsk et l’occupation de l’Ukraine permettrait un approvisionnement amélioré, mais il n’en était rien à cause de la guerre civile révolutionnaire.

Triste période pour cette « tombée » dans un prolétariat meurtri et en partie décimé par la boucherie impérialiste et la répression de la « révolution de Novembre ». La première conséquence des bouleversements de la guerre mondiale, outre l'effondrement démographique du fait de l'ampleur des massacres, est que le courant de main d’œuvre des régions de l’Est, qui depuis le début de l’industrialisation avait alimenté la croissance de Berlin et de la région industrielle de la Ruhr, était totalement interrompu. Le nouveau gouvernement social-démocrate qui venait d'écraser dans le sang la révolution spartakiste, s’avérait aussi peu préoccupé par le sort des paysans. Les paysans les plus pauvres et les manouvriers pouvaient pourtant espérer de sa part un meilleur partage des terres. La réforme agraire évoquée ne fût pas mise en place pour ne pas mécontenter les gros propriétaires, comme à chaque fois qu'une gauche bourgeoise est au pouvoir.

Les étapes vers la crise économique qui va surgir, de 1929 à 1933, sont la suite des montagnes russes de l'immédiat après guerre. Le paysan endetté avant guerre, dans une insolvabilité permanente, comme nos paysans révoltés en ce moment, va profiter de la période d’hyperinflation des débuts de la république de Weimar ! Il affiche une prospérité insolente face aux habitants et aux ouvriers des villes qui meurent de faim. Mais au milieu des années vingt, plus de 50 % des exploitations agricoles fonctionnent à perte. En juin 1926, la dette agricole atteint 3,7 milliards de marks, en mars 1930, le niveau sera de 7,66 milliards. Cependant, malgré les fluctuations économiques et financières, l’agriculture a montré un essor continu, grâce en partie au protectionnisme de l’État allemand et à l’endettement des paysans pour une modernisation de la production et pas seulement pour les grands propriétaires. Puis alors que l’inflation avait libéré les agriculteurs de leurs dettes, avec la stabilisation monétaire, ils s’endettent à nouveau, pris par une sorte de « psychose du crédit ». La crise de la fin des années 20 est mal ressentie par les paysans car elle intervient, en particulier en Allemagne, au moment où le sort des autres catégories sociales s’améliore grâce à la politique de déflation. Pour la paysannerie, la déflation signifie la chute des cours des denrées agricoles (-33% entre 1929 et 1933). C'est un autre aspect de la crise économique consécutive à la guerre et de la prolétarisation, dans le cas de l'Italie ; les paysans fuient la campagne : c'est le fascisme au pouvoir à l'époque qui va produire le plus d'immigrés... Les ouvriers agricoles sont les premiers touchés dans ce monde rural et les premiers à quitter la terre. Le problème est particulièrement aigu en Italie où les braccianti, journaliers agricoles, se révoltent massivement contre les propriétaires dans le Latium, en Sicile ou encore dans la basse vallée du Pô dans les années 1919-1922. Ces braccianti, qui représentent 60% des actifs dans les Pouilles, 50% en Sicile développent une contestation violente plutôt marxiste !

LES PAYSANS ONT-ILS ETE LES PRINCIPAUX SOUTIENS DES NAZIS ?

La question est controversée chez les historiens qui se fichent des simplismes gauchistes. Chacun sait la théorisation de la « pureté » rurale » de Hitler à Pétain dont ils n'avaient rien à foutre avant guerre. En 1928 au moment de la crise agraire, une éruption de violence a lieu avec des bombes posées dans certains lieux publics tels que les centres d’impôts ou des locaux administratifs, des manifestations d’ampleur (140 000 personnes en janvier) accompagnées de violences anti-policières. Ces actions ne sont aucunement téléguidées par le Parti nazi, il n’en a pas besoin car les paysans s’organisent largement eux-mêmes, y compris en créant un nouveau mouvement plus radical encore, le Land Volksbund (LVB) qui n’est pas entièrement composé des paysans, mais est largement dominé par eux.

Jusqu’à cette année 1928, le parti nazi s’était largement désintéressé des milieux ruraux et son programme, bien que très flou sur les questions agraires, était assez peu acceptable pour les paysans. Il faut d’ailleurs noter que le vote rural NSDAP, au cours des années vingt, n’est pas majoritairement un vote paysan, mais plutôt celui des autres catégories populaires ou de la classe moyenne inférieure des communautés rurales, tels que les artisans. Au moment de la crise, le NSDAP prit conscience du désespoir rural et se mit à développer une véritable stratégie agraire, en mettant l’accent sur la nécessaire préservation de la paysannerie.

Cette stratégie s’avéra largement efficace, au moins dans les régions protestantes. La chose devient évidente lors du vote de septembre 1930 : dans les communautés rurales de moins de 2000 habitants, Hitler obtint 35 % des voix, contre moins de 25 % dans les zones urbaines59. En effet, le milieu évangélique rural était farouchement attaché à la culture « völkisch », nationaliste, et il se montra donc particulièrement sensible à l’idéologie nazie dans ce domaine.1 Il faut noter au même moment le développement du féminisme nazi, qui, comme notre néo-féminisme moderniste, méprise la classe ouvrière et les paysans. Ces mouvements féminins ruraux se sont développés et, avec la forte tradition associative allemande, ils ont largement contribué à véhiculer, dans les campagnes, une vision corporatiste de la société qui minimisait les différences sociales .Le célèbre philosophe Ernst Bloch appellait alors les paysans à être aux côtés du prolétariat ouvrier, défini comme la principale force de la révolution. Ainsi, que ce soit lors de la révolte des paysans ou dans l’Allemagne des années 1930, Bloch situe les paysans du côté des exploités mais les subordonne au prolétariat, tout en célébrant Thomas Müntzer !.

La crise de monde agraire à l'époque peut apparaître comme le décalque des problèmes actuels d'une paysannerie vouée à être éradiquée : « Au-delà de la crise économique et de ses conséquences sociales, les paysans affrontent une crise d’identité profonde. En Italie, face à la pression des exportations américaines, canadiennes et sud-américaines de céréales, les grands propriétaires modifient très rapidement les méthodes de mise en valeur des terres et changent de culture. Cette rationalisation accrue de l’agriculture brise les relations traditionnelles entre propriétaires et tenanciers. En Toscane, le système ancien de la mezzadria, c’est à dire la grande propriété divisée en lots attribués à familles de métayers, les mezzadri, qui doivent en outre un certain nombre de corvées, est brisé. La rationalisation de l’activité du propriétaire rend ses rapports avec les mezzadri de plus en plus impersonnels. La destruction de ces structures -certes inégalitaires- de coopération entre les intérêts agraires et les paysans a ouvert la voie au fascisme et à son mode d’organisation alternatif, la corporation »2.

Il faut rappeler aux gauchistes ignorants que les trois fascismes (en Italie, Allemagne et France) ont toujours repris, car dénués de programmes sérieux, des thèmes de la gauche bourgeoise, comme, avec nuance, Macron qui reprend la fable des prix planchers au PS.

« La séduction des masses rurales... On peut distinguer, en Allemagne et en Italie, trois éléments qui ont constitué l’appareil de propagande fasciste et nazi visant à séduire les masses paysannes. C’est d’abord la reprise des thèmes socialistes, en particulier celui de l’expropriation qui est utilisé pour attirer les électeurs de gauche. Mais cet aspect du discours est mis en retrait voire nié quand, arrivés à maturité, les partis adoptent des thèmes réactionnaires, c’est-à-dire l’exaltation du mode de vie paysan dans ce qu’il a de plus archaïque, avec le thème du retour à la terre comme condition de la regénération du peuple. Enfin, les régimes en place, qu’ils soient fascistes ou non comme le régime de Vichy, construisent un édifice corporatiste

A partir de 1933, Un système corporatiste, orienté vers l’effort de guerre, se développe en Allemagne tandis qu’une politique raciale touche la paysannerie. En Italie, une politique de soutien de la petite paysannerie propriétaire ne parvient pas totalement à hausser le niveau de vie des campagnes. En France, enfin, le projet corporatiste du régime de Vichy se met difficilement en place à une époque où le rôle du paysan, plus que celui de toutes les autres classes sociales, est glorifié En outre, dans le cas allemand, la politique de constitution d’une communauté ethniquement pure se traduit par des réalisations qui entrent en contradiction avec la nécessité de la mise en place d’une agriculture de guerre. Très vite, dans les trois pays, l’organisation fasciste de l’agriculture correspond de facto à un contrôle étatique de la production dans le cadre de l’organisation de l’économie de guerre »3.

On ne peut nier, même si c'est paradoxal, que le parti nazi a été soutenu par les petits paysans et non par les grands propriétaires terriens, la structure sociologique de l’agriculture allemande, faite d’une écrasante majorité de petits propriétaires. Ces derniers ont été bernés eux aussi (comme ils s'en apercevront plus tard) et une aide évidemment plus présentable qu'une classe ouvrière muselée, tout au moins au début. Les communautés rurales avaient été largement attisées contre la république de Weimar par les associations agraires et les partis de droite et cela avait facilité la pénétration des idées du NSDAP, qui, pourtant, par une habile propagande ne se montrait guère différents au fond des autres factions bourgeoises.

Mais avec les contraintes de « l'autarcie alimentaire » cela va mal se passer. L'autarcie nazie est proprement stalinienne ! Le paysan a obligation de livraison correspondant exactement à la quantité de produit qui lui a été indiquée et ce, quels que soient les résultats de la récolte. Sa rétribution est par ailleurs fixée en fonction de la quantité préalablement indiquée et de la nature même du produit (la production du lin, par exemple, étant plus rémunératrice que celle du blé, sur décision des autorités). L’État peut donc favoriser un type de culture plutôt qu'un autre en fixant unilatéralement les prix.

Hitler, comme Macron, a voulu faire croire à une « priorité nationale » de la paysannerie, avec pour nuance que le retour à la terre était l'essence de la race germanique. Néanmoins le Reich s'il érige le paysan en héros national, c'est pour l'éduquer afin de gagner la "bataille pour la production" dans les usines (avec les millions de prisonniers immigrés de force) et à la campagne.

« Les doléances des paysans tournaient surtout autour de trois aspects interdépendants de la restructuration de l’agriculture : la Reichserbhofgesetz (loi sur les fermes héréditaires du Reich) ; l’intervention accrue dans la réglementation de la production et de la commercialisation ; […] la pénurie croissante de main d’œuvre rurale.

Sentiment d’être désavantagés par la fixation des prix par les dépôts centraux considérant que si la commercialisation avait incombé au producteur le paysan aurait pu vendre son litre de lait plus cher. L’interventionnisme accru de l’État rappelle celui de la Première Guerre mondiale aux paysans qui regrettent la liberté de commerce d’avant 1914. La rancœur paysanne née de la déception économique s’agrandit encore lorsque le national-socialisme s’en prend aux traditions locales et à la religion dans son « combat contre l’Église  À Alzenau, les paysans refusent de livrer leurs produits laitiers aux dépôts centraux tandis qu’à Bad Neustadt, ils forment une masse importante d’abstentionnistes à l’occasion du plébiscite d’août 1934 portant sur la confirmation d’Hitler à la tête du Reich. De plus, les paysans ne sont pas aussi sensibles à la propagande que d’autres couches de la population, car beaucoup ne « lisaient pas le journal, n’avaient pas la radio, n’assistaient pas aux meetings du parti et étaient en conséquence inaccessibles à la propagande du parti ». Ils ne se déplacent pas non plus sur les places des villages où sont installés parfois des haut-parleurs et sont indifférents à tout ce qui ne sert pas leurs intérêts économiques propres ou leur conservatisme religieux, pas même les questions de suppressions de leurs droits politiques.

Ils boudent les fêtes des récoltes dès 1935 et depuis « l’obligation de livraison laitière » de 1934, refusent de plus en plus d'effectuer les livraisons, ce qui accroît la pénurie de 1936 et fait augmenter le prix du beurre. Certains menacent de produire du lait seulement pour leur consommation personnelle, et les points de collecte sont boycottés ainsi que la contribution obligatoire à l’Aide hivernale selon la loi du 13 septembre 1933. Les campagnes de rééducation propagandistes se révèlent être un fiasco, tant la confiance de la paysannerie en l’État nazi s’est altérée.

La répression policière commence alors avec des saisies de beurre dans les fermes, des arrestations et des mises en détention préventive. Les paysans bâtissent en retour une campagne de contre-propagande et s’adressent aux ouvriers en leur expliquant « qu’ils pourraient livrer assez de beurre mais qu’on ne les laissait pas faire ».

Dans le passé, pour l’année 1917-1918, l’agriculture allemande annonçait une livraison de 24 millions de tonnes au lieu des 34 millions nécessaires. Il s’avéra que, malgré les appels au patriotisme nazi (campagne de presse, affiches) et la menace de peines sévères, beaucoup de producteurs annonçaient des chiffres falsifiés (10 à 25 % en dessous de la réalité) ou gardaient secrètement des réserves qui approvisionnaient le marché noir. Bien que certains de ces stocks aient été découverts lors de contrôles, la collaboration s’annonçait donc déjà tragique. On imagine bien, dans ces conditions, comment les populations paysannes étaient stigmatisées pour leur absence de patriotisme, par des classes populaires urbaines condescendantes, comme le sont toujours nos bobos parisiens. De fait, la situation alimentaire dans les campagnes ne fut jamais aussi difficile qu’en ville – mais ceci était valable pour l’ensemble des pays en guerre. Et c'est l'économie de guerre et la mobilisation pour cette nouvelle guerre qui a fait taire les paysans, puisqu'on avait identifié le vrai ennemi : le communisme.

À suivre

Dans la deuxième partie on examinera (grâce à Lucien Bianco) l'élimination de la paysannerie comme enjeu du capitalisme décadent et dictatorial dès les débuts du XX ème siècle, et dans la troisième partie on se demandera si l'immigration massive n'est pas un boomerang de la question paysanne et un poids ambigu dans le prolétariat.


NOTES


1On ne peut pourtant pas – même si cela a pu déjà être affirmé – faire des classes populaires rurales le principal support de l’émergence du NSDAP. Cela ne reflèterait pas la réalité. https://shs.hal.science/halshs-00147421/document

3ibid