par
Loren Goldner
Herman
Melville : entre Charlemagne et l’Homme cosmique anté mosaïque.
La race, la classe et la crise de l’idéologie bourgeoise chez un
écrivain de la Renaissance américaine. (traduction Yves Coleman)
Et extrait du Manifeste de Joao Bernardo
Ce
qui suit est une série d'extraits d'un ouvrage passionnant, très
intéressant sur l'histoire américaine, riche d'enseignements
historiques, mais d'un contenu culturel qui risque de rebuter nos
activistes maximalistes plus séduits par des textes bruts de
propagande. L'intérêt de ce choix de ma part est de nous faire
remonter aux sources de l'antiracisme superficiel et gauchiste.
Sources ne veut pas dire héritage car ces cons d'antiracistes
gauchistes et mélenchonesques ne se situent pas du tout du point de
vue du prolétariat avec leur guru hystérique ; leur idéologie
est en réalité confusionniste et interclassiste, et sert à
désarmer la classe ouvrière. Goldner démontre bien que la
focalisation sur la question raciale sert à dissoudre la classe
ouvrière. Je ,regrette que sa démonstration ne se soit pas
approndie par la dénonciation de l'antiracisme. Il faut encore et toujours dénoncer le fait que la petite bourgeoisie gauchiste depuis la guerre du Vietnam n'a fait qu'emprunter son idéologie moderniste anti-marxiste à la gauche américaine. Les plus farouches anti-mpérialistes en sont aussi les bâtards.
« Les
Premiers Américains en rouge, noir et blanc: race et classe aux
États-Unis La centralité de la race dans la formation de la classe
ouvrière américaine, le fait que les questions de race et de classe
soient inséparables, peuvent être résumés très succinctement: en
1848 et en 1968, lorsque des explosions de la classe ouvrière se
sont produites en Europe sous la bannière du «socialisme» et du
«communisme», le contrôle qu’exerçait le Parti démocrate sur
la classe ouvrière américaine s’est effondré sous la pression de
la question raciale.
Telle est la clé de l’américanisation du marxisme. C’est
seulement très récemment que l’on a commencé à admettre qu’il
était impossible de discuter de la formation de la classe ouvrière
américaine sans une analyse de la race. Les questions de race et de
classe dans l’histoire de l’Amérique ont été abordées par des
penseurs comme W.E.B. DuBois, Eugene Genovese, C.L.R. James, Eric
Foner, ou plus récemment, Allen et Ignatiev.(...)
Notre
thèse est simple : dans les années 1670, au Massachusetts et en
Virginie, se sont cristallisées deux composantes fondamentales de
l’idéologie américaine. Les Puritains, à la suite de la guerre
contre les Indiens Péquots en 1636 et contre le roi Philip en 1676,
ont inventé la justification théologique des guerres
d’extermination en s’inspirant largement de l’Ancien Testament
qui lui-même puisait dans l’ancien dualisme perse de la lutte
entre le Bien et le Mal. Et ces deux sources ont été projetées sur
la peau foncée de leurs ennemis qui s’opposaient à la «mission
dans le désert» des Puritains. En Virginie, après que les esclaves
noirs et les serviteurs blancs sous contrat (indentured servants) se
furent soulevés ensemble durant la révolte de Bacon en 1676 (...)
La guerre du roi Philip (de son vrai nom Metacomet, chef wampanoag)
opposa, en 1675 et 1676, les Wampanoags et Narragansetts aux colons
alliés aux Iroquois dans la Nouvelle-Angleterre actuelle.
L’indentured servant signait un contrat qui le rendait totalement
dépendant de son propriétaire. Ce document pouvait lier des soldats
ou des mercenaires à leurs chefs au Moyen Age et fut utilisé par
les puissances européennes pour coloniser l’Amérique. Le contrat
durait de trois à sept ans et la personne n’était pas payée,
sinon nourrie et logée. En 1776, au moment de la Déclaration
d’indépendance, 5 % de la population américaine vivait sous ce
statut. Révolte de Bacon : Suite à des incidents violents entre les
Indiens Doegs et des colons, Nathaniel Bacon (vers 1640-1676), élu
de Virginie, organisa des milices illégales dans la colonie
britannique de 5 planteurs commença à créer une idéologie et une
pratique favorisant les Blancs pauvres au détriment des Noirs, afin
de mieux enchaîner les Blancs pauvres au statu quo. La fusion de ces
deux phénomènes apparus dans les années 1670 produisit une
structure complexe qui perdura en Amérique durant trois cents ans,
et dans laquelle les questions de classe et de race ainsi que
l’expansion impériale devinrent inséparables. La clé de cette
idéologie est la vision d’une condition de classe comme une
condition raciale. Dès le début de l’élaboration de ce modèle
complexe, les questions de la race et de l’empire nuisirent à
toutes les tentatives de formuler une politique de classe. Cette
«logique» s’est imposée, en particulier, durant deux périodes.
La première a été l’essor et la consolidation de la démocratie
jacksonienne de 1828 à son effondrement au cours de la crise de 1850
qui a abouti à la séparation entre le Nord et le Sud des
Etats-Unis. 1848 (l’année des révolutions européennes) fut
l’année cruciale au cours de laquelle la Virginie pour lutter
contre les Indiens qui harcelaient les fermiers. Vingt trois chefs de
la rébellion furent pendus, mais la plupart des révoltés blancs
furent finalement amnistiés contrairement aux esclaves noirs qui
s’étaient joint à la révolte. 1Andrew Jackson, 1767-1845,
avocat, juge, propriétaire d’esclaves, gouverneur de Floride puis
président des Etats-Unis (1829-1837) élu au suffrage universel avec
le soutien du tout nouveau Parti démocrate et de sa machine
électorale. On parle des années 1820-1845, comme celles de la
«démocratie jacksonienne», dans la mesure où cette période
correspond à plusieurs tendances qui ont influencé l’histoire des
Etats-Unis : la création du Parti démocrate (qui existe toujours),
où le nombre de citoyens autorisés à voter fut multiplié par sept
; le «système des dépouilles» ou patronage, toujours en vigueur,
qui consiste pour un candidat gagnant à faire accéder à des
fonctions officielles ceux qui l’ont soutenu pendant sa campagne,
et sont censés être choisis en fonction de leurs mérites réels et
non de leur naissance, donc aussi parmi le «peuple» ; le soutien à
la colonisation interne de l’Ouest américain par des fermiers
libres, petits propriétaires terriens.
Pour ce qui concerne la
«démocratie» vis-à-vis des Indiens et des esclaves, Jackson
déporta des milliers d’Indiens Cherokees, provoquant la mort de 4
000 d’entre eux, et ne toucha absolument pas au système de
l’esclavage des Afro-Américains. Aujourd’hui on appelle parfois
«jacksoniens» les républicains partisans d’interventions
extérieures mais hostiles à la stratégie de «nation building»
(l’exportation de la «démocratie», sur le modèle de ce que
firent les Américains au Japon, et en Allemagne, après la Seconde
Guerre mondiale, et qu’ils prétendirent faire en Irak.(Bataille
autour de la guerre américano-mexicaine1 et la question de
l’esclavage (réanimée par la guerre) détruisirent la coalition
démocratique jacksonienne. Entre 1828 et 1848, l’Amérique blanche
connut un niveau d’activité politique et une participation
populaires alors inconnus en Europe. L’histoire européenne existe
par rapport à l’histoire de l’Amérique comme un «film que l’on
rembobinerait». Des spécialistes des sciences politiques comme V.O.
Keys et W.D. Burnham2 ont décrit comment la participation du peuple
américain à la vie politique (dans les limites de la démocratie
bourgeoise) atteignit son apogée durant la guerre de Sécession,
resta à ce niveau jusque dans les années 1890, puis commença à
décroître de plus en plus jusqu’à aujourd’hui. Ce dernier
déclin coïncide avec la montée d’une nouvelle phase du
capitalisme, exaltée entre 1900 et 1920 surtout par le
«progressisme». Déclenchée suite au vote de l’annexion du Texas
en 1845 par le Congrès américain, ce conflit dura de 1846 à 1848
et se termina par la vente forcée d’une partie très importante du
Mexique aux Etats-Unis, soit le Texas, la Californie, l’Utah, le
Nevada, le Colorado, le Wyoming, le Nouveau-Mexique, et l’Arizona.
Cette guerre d’annexion fut particulièrement meurtrière (13 000
morts du côté américain, 25 000 du côté mexicain) et humiliante
pour l’armée mexicaine sous-équipée du point de vue de son
armement comme de son organisation sanitaire. Elle permit d’étendre
l’esclavage à de nouveaux territoires. Valdimer Orlando Key
(1908-1963) a étudié le rôle des groupes d’intérêts, de la
rationalité des votes dans les processus électoraux et de la
politique dans le Sud des Etats-Unis ; Walter Dean Burnham (1930-)
s’est spécialisé dans l’analyse quantitative des tendances
nationales dans les votes populaires et la façon dont ces tendances
ont influencé le système des partis. (…)
En Europe, en revanche,
la participation des masses à la vie politique démocratique
bourgeoise rejoignit le niveau atteint par l’Amérique à la moitié
du XIXe siècle seulement avant, ou après, la seconde guerre
mondiale. En dépit de leur rhétorique anticapitaliste, les luttes
des grands partis socialistes et communistes européens avaient
essentiellement pour objectif réel de propulser l’Europe
occidentale dans la phase de la «domination réelle du capital1».
Le second pic de la participation populaire à la vie politique
correspond à la montée de la machine politique du «New Deal» de
Franklin D. Roosevelt et son hégémonie dans la politique américaine
de 1932 à 1964, hégémonie qui, comme celle de son prédécesseur
jacksonien, fut anéantie par la montée du mouvement noir à
l’intérieur du pays et une question touchant à la domination de
l’empire (le mouvement contre la guerre du Vietnam).
Depuis
le milieu des années 1960, le paysage politique américain (à
commencer par la politique électorale) a été redessiné par
l’effondrement de l’aile conservatrice du Parti démocrate dans
le Sud (les «Dixiecrats»), son absorption par les républicains, et
l’entrée d’un grand nombre d’Euro correspond aux lois «Jim
Crow») ou des immigrés, sinon pour restreindre les flux et
prétendre «américaniser» au maximum les nouveaux venus. (…)
compte tenu de la baisse régulière de la participation électorale
au XXe siècle, l’hégémonie républicaine à l’échelle
nationale n’a été l’expression que d’une impasse, qui
s’exprime clairement dans le fait qu’à peine plus de 50% de la
population américaine exerce son droit de vote. Nous avons donc
«contourné» l’hypothèse du social-démocrate Michael Harrington
selon laquelle les démocrates américains représenteraient une
«social-démocratie immergée » aux Etats-Unis, contrairement au
socialisme européen. En réalité, les démocrates américains ne
sont que la pointe d’un mouvement général dans les sociétés
capitalistes occidentales, comme le montrent la crise et le déclin
des partis socialistes, communistes et travaillistes occidentaux et
de leurs Etats-providence depuis les années 1960 sous l’impact de
facteurs semblables à ceux qui ont miné l’influence des
démocrates américains.
Dans
le contexte spécifique des Etats-Unis, ce n’est que lorsque les
ouvriers blancs rompront avec un schéma qui remonte au XVIIe siècle
qu’une véritable politique de classe pourra émerger. Mais il faut
également situer l’expérience de la classe ouvrière américaine
dans le cadre plus global de l’histoire du mouvement socialiste
international, si l’on veut tenter d’expliquer son incapacité
à avoir un impact significatif aux Etats-Unis. Cela exige une
analyse mondiale des phases du développement capitaliste, analyse
fondée sur une distinction entre accumulation extensive et
accumulation intensive. La première forme, en anglais «white
ethnics» (littéralement, les «ethniquement blancs» qu’il serait
plus juste d’appeler les Euro-Américains si la terminologie
racialiste n’était pas hégémonique), désigne les descendants
des Européens dont les «Blancs anglosaxons protestants» (WASP)
sont censés représenter «l’élite», avec des nuances selon leur
intégration plus ou moins récente dans la société américaine,
l’intensité variable de leur relation avec leur pays d’origine,
leur religion (catholique, protestante, juive), etc. Depuis 1989, il
y a eu douze années de présidence républicaine et seize années de
présidence démocrate : G.W. Bush (1989-1993), Bill Clinton
(1993-2001), G.W. Bush (2001-2009), Barack Obama (2009-2016), le
républicain Trump commençant son mandat en 2017. (Note de Loren
Goldner (2017) :
Selon Michael Harrington, le Parti démocrate jouait
plus ou moins le rôle d’un parti social-démocrate européen, sans
pourtant avoir rompu avec les partis «bourgeois» et s’être
déclaré un «parti ouvrier». Il considérait donc que les
socialistes pouvaient y entrer comme on entre dans le Parti
travailliste au Royaume-Uni. Une nette rupture, en tant que parti de
classe, n’était pas nécessaire à ses yeux. (…) On assiste à
un «changement de phase» dans l’accumulation capitaliste mondiale
aux alentours de 1900. Les symptômes les plus importants de ce
changement sont la stabilisation de la croissance en pourcentage de
la classe ouvrière par rapport au reste de la population sous le
capitalisme et l’importance croissante du secteur improductif des
services. (…) Je ne me livre pas ici à une analyse sociologique
des divers fragments des classes improductives, car j’axe mon
analyse sur la reproduction sociale matérielle. Il ne faut pas
oublier que le capital est un «circuit», et même plutôt (dans des
circonstances normales) une figure hélicoïdale. Ce fonctionnement
permet d’isoler la classe ouvrière productive du reste de la
société: seules les marchandises qui enrichissent cette classe (V,
capital variable) ou qui contribuent à l’élargissement du capital
constant (C) «rentrent» dans la production sociale élargie.
La
consommation de la bourgeoisie (une partie de Pl, la plus-value du
secteur II, celui qui produit des biens de consommation) et de ses
«parasites» ne rentre PAS dans le circuit: elle est déduite de la
plus value totale. Donc la consommation du secteur militaire, des
flics, des gardiens de prison, des fonctionnaires d’Etat, des
employés des banques et de l’immobilier, de la plupart des
«services», des cadres, des «cols blancs» est improductive. Il
ne faut pas perdre de vue que la majorité de la population active
aujourd’hui est composée d’individus qui appartiennent à
l’appareil nécessaire à l’administration du Capital. Les
implications pour la révolution sont énormes dans la mesure
où l’une des premières mesures du prolétariat victorieux sera de
démanteler cet appareil de gestion en libérant toute la force de
travail qu’il contient et gaspille, permettant ainsi une réduction
globale du temps de travail nécessaire.
D’où,
d’ailleurs, l’importance d’élaborer un programme avant la
révolution. Nous ne voulons pas instaurer le «contrôle
ouvrier» dans des secteurs comme les banques, les assurances, les
entreprises d’armement, etc. Nous désirons les dissoudre.
(Et cela n’implique pas du tout que les salariés de ces secteurs
ne sont pas des prolétaires!) J’ignore exactement comment ces
distinctions, si importantes à mon avis, se traduisent directement
en termes stratégiques pour la lutte de classe. Mais il s’agit
d’une question essentielle. La classe ouvrière productive (que
l’on doit considérer à l’échelle mondiale, pas de façon
isolée dans tel ou tel pays) a une énorme population
improductive sur le dos. Il y a cinquante ans, on pouvait encore
penser qu’il suffisait de mettre «tout» sous contrôle ouvrier,
mais aujourd’hui «l’économie» a vu les campagnes se vider et
le nombre de petits producteurs artisanaux décliner (en deux mots,
l’accumulation primitive), ce phénomène se poursuit, mais, au
lieu de contribuer à la croissance d’une force de travail
productive, ce changement démographique accroît en fin de compte
le secteur des services.
C’est un signe que le capitalisme se
heurte à un mur, et doit périodiquement détruire ses capacités de
production afin de se maintenir. À cause de cet obstacle,
l’accroissement de la productivité du travail social global ne
peut plus bénéficier à la société, et devient plutôt un
problème pour les rapports sociaux dominants. L’arrivée au
pouvoir de Franklin D. Roosevelt et le New Deal keynésien en 1933
consolidèrent cette phase de «domination réelle du Capital sur le
Travail», et la gestion de cette phase par le Parti démocrate fut
son véritable contenu historique de 1933 à sa débandade au cours
de la crise survenue au milieu des années 1960. Là encore, notre
démarche contraste nettement avec celle des spécialistes de
l’«histoire sociale» qui ont étudié l’histoire de la classe
ouvrière américaine au cours des vingt dernières années. Ils
ignorent en général des concepts marxistes comme celui de la
reproduction élargie ou d’un modèle social et démographique qui
situerait dans une telle perspective l’émergence et les luttes de
la classe ouvrière.
(…)
Le marxiste italien Amadeo Bordiga (cf. mon article «Le communisme
est la communauté humaine matérielle : Amadeo Bordiga et notre
temps») a considéré que la question agraire, la mise en place
d’une agriculture capitaliste, était la révolution fondamentale à
l’origine du capitalisme . Une société ne peut être pleinement
capitaliste et vivre l’expérience de la domination réelle, tant
qu’un faible pourcentage de la main-d’œuvre travaille encore
dans l’agriculture. Cette analyse permet de jeter un nouvel
éclairage sur l’histoire du socialisme et du communisme européens.
On constate une remarquable correspondance entre la présence, aux
XVIIe et XVIIIe siècles, du despotisme éclairé dans un certain
nombre de pays et l’existence d’un puissant parti socialiste ou
communiste, au pouvoir ou dans l’opposition, dans toute l’Europe
au XXe siècle. Les partis communistes, en particulier, semblent
avoir eu le plus d’influence dans les pays dominés par
l’absolutisme, et moins d’influence dans ceux qui ont réussi à
créer une «société civile» à la fin des guerres de la Réforme.
Aux 1Inclus dans le recueil d’articles de Loren Goldner traduits en
français, Revolution in our life
iveau
régional) où de grands partis communistes ont existé, à un moment
ou à un autre, avant ou après la seconde guerre mondiale.
L’effondrement de ces partis coïncide avec la fin de l’agriculture
précapitaliste, et ces partis, quand ils ont accédé au pouvoir,
ont essentiellement accompli cette tâche eux-mêmes. L’absence de
mercantilisme, liée à l’absence d’une question agraire
précapitaliste aux États-Unis, est la clé pour comprendre pourquoi
aucun parti socialiste ou communiste de masse n’est apparu ici. La
phase intensive de l’accumulation du capital et le dépeuplement
des campagnes semblent coïncider à la fois avec la crise des partis
socialistes et communistes ouest-européens et avec la crise de ces
partis au pouvoir en Europe de l’Est, en Union soviétique et
ailleurs. Cette combinaison entre mercantilisme, question agraire,
accumulation extensive et mouvement ouvrier officiel durant la
période 1840-1945, est la clé permettant de comprendre la crise
contemporaine du mouvement marxiste. Pourquoi le «marxisme vulgaire»
de la IIe et de la IIIe Internationales a-t-il reproduit le
matérialisme mécaniste des Lumières ? Parce que ces mouvements
étaient des extensions de la révolution bourgeoise et non des
mouvements visant à renverser le capitalisme. Le monde était moins
capitaliste que ne le croyaient les révolutionnaires européens
avant 1914. Pendant la dernière décennie de sa vie, Marx a étudié
l’agriculture et la commune paysanne russes. Il doutait en effet de
plus en plus du modèle unilinéaire de développement capitaliste
qu’il avait élaboré dans ses travaux antérieurs, modèle qui fut
popularisé durant un siècle par ses disciples. Le mouvement
socialiste européen ignorait cette dernière étape de l’évolution
intellectuelle de Marx, et il avait aussi ses propres raisons pour la
passer sous silence. C’est pourquoi il a été conquis par la
rationalité de l’État despotique éclairé. (...)
Ainsi, on peut distinguer un niveau «politique» dans la crise du
Parti démocrate autour de «1848» et de «1968» à propos de
l’interdépendance entre les questions de la race et celles de
l’empire, et un niveau «économique» dans la correspondance entre
l’hégémonie démocrate de 1933 à 1964 et la phase de la
domination réelle du capital. Mais des politiciens comme Andrew
Jackson ou Franklin D. Roosevelt, qui incarnent ces phases, exigent
un «troisième» niveau d’analyse. On ne peut saisir le tableau
complet de la centralité de la race dans l’expérience
américaine de la classe sans s’intéresser à la dimension du
mythe et de la culture. Avant et après 1933, des intellectuels
comme Wilhelm Reich et Ernst Bloch ont tenté d’explorer les
aspects subjectifs du triomphe du fascisme en Allemagne et d’analyser
ce qui attirait les individus vers les mythes fascistes. Dans le
contexte américain, contrairement à l’Europe, le mythe a imprégné
la culture et a eu un aspect potentiellement positif et émancipateur.
Il est en outre impossible de comprendre l’hégémonie idéologique
de la classe capitaliste, sans avoir recours au niveau des mythes,
niveau habilement exploité durant la dernière décennie par la
droite hégémonique néoconservatrice. Car, en Amérique, c’est
«la société civile qui a construit l’Etat» (comme l’a écrit
le sociologue allemand Werner Sombart) tandis qu’en Europe c’est
l’Etat qui a construit la société civile.
Aux
Etats-Unis, la religion et les mythes dérivés de la religion n’ont
jamais subi la critique des Lumières, critique indispensable au
succès des révolutions bourgeoises sur le continent européen.
C’est le Saint Empire romain germanique qui a servi à la fois de
cadre de référence précapitaliste pour l’Europe, et aussi de
source idéologique pour les prétentions universelles de l’Etat
mercantiliste (...)
L’émergence
de la suprématie et du racisme des Blancs en tant qu’idéologie
vers les années 1670 a provoqué l’extinction de cette utopie de
l’interrègne (utopie présente au niveau du mythe), mais certains
aspects de cette utopie refont surface chaque fois que l’idéologie
dominante américaine entre en crise. (...)
La conscience historique de l’Europe, comme nous l’avons indiqué
plus haut, découle d’un passé précapitaliste qui fait référence
au Saint-Empire romain germanique; le passé «précapitaliste» de
l’Amérique c’est l’Israël antique. Nous pouvons observer
cette dialectique à l’œuvre dans l’opposition entre la vision
adamique et le «sacrum imperium» (l’empire sacré) dans
l’histoire antique au sein de l’idéologie américaine,
c’est-à-dire la présence centrale de l’imagerie de l’Égypte
ancienne : les Puritains utilisent la métaphore religieuse de
l’Exode tout comme les Noirs ; un autre courant opposé chez les
Noirs croit que l’Égypte ancienne était une civilisation
noire-africaine ; les francs-maçons puisèrent dans la symbolique
égyptienne au XVIIIe siècle; et enfin on pourrait citer la
revitalisation de l’héritage égyptien dans des productions
culturelles (Edgar Poe, Herman Melville), au milieu du XIXe siècle,
et peut-être actuellement. On attribue généralement deux sources
principales à la tradition occidentale, l’Israël antique et
l’Antiquité gréco-romaine, qui se considéraient toutes deux
comme issues de l’«archétype» égyptien. De ce point de vue,
l’Exode marque une rupture à la fois avec le mythe et avec
l’archétype. Pourtant, dans les périodes d’interrègne, ce qui
avait été refoulé revint massivement à la surface, comme pendant
l’Antiquité tardive (200-476 après Jésus-Christ) ou à la
Renaissance, et l’Égypte ancienne tint toujours un rôle
proéminent dans ces périodes. Il existe également une dimension
«orientale» dans cette tradition d’une «royauté cosmique«,
d’Alexandre le Grand à Napoléon. Cette dimension orientale est
une autre expression de l’autodéfinition de l’Occident comme une
rupture anti mythique par rapport à l’Égypte ancienne et au
Proche-Orient antique.
(…)
Enfin, la guerre froide a transposé les premières guerres
chrétiennes avec les musulmans arabes et turcs en un combat mondial
contre le «despotisme oriental». Le libéralisme est né avec
l’expulsion de l’archétype de la réalité, dans les années
1670. Il est également apparu en même temps que la physique
atomique, l’économie politique et le racisme. (…)
La
beat generation dans les années 50 puis les hippies dans les années
60 reprirent un certain nombre de leurs idées : culte de la nature,
pacifisme, végétarisme, etc. (...) Le travailleur blanc est ainsi
apparu sur la scène politique américaine en alliance avec
l’expansionnisme génocidaire dirigé contre les Amérindiens et
l’acceptation de l’esclavage sudiste. Ce modèle complexe a été
reproduit à l’échelle internationale avec le New Deal de Franklin
D. Roosevelt, et son alliance avec les Dixiecrats (les démocrates Ce
mot désigne aussi la terre que Dieu aurait promise à Abraham, Isaac
et Jacob, puis Moïse pour les Hébreux. 1Errance dans le désert,
désigne l’épisode mythique durant lequel «les enfants d’Israël
campent au pied du mont Sinaï où ils reçoivent leur loi : la Torah
dont les dix premiers commandements ont été énoncés par Dieu à
Moise (...). Le voyage ne devait durer que quelques jours mais, à
l’idée de devoir faire une conquête militaire, les anciens
esclaves prennent peur et refusent d’aller plus loin. Dieu décide
donc que les Hébreux resteront dans le désert pendant quarante ans,
temps qu’une nouvelle génération grandisse et entre en Terre
Promise.
Pendant ces quarante années, les Hébreux reçoivent une
nourriture appelée «manne”, qui tombe du ciel tous les matins.
Ils construisent un Tabernacle, sorte de Temple portatif dans lequel
a lieu le culte.» Ce récit mythologique (ici extrait du site
e-talmud) peut être transposé, sur le plan niveau métaphorique, à
l’histoire de tout peuple ou tout mouvement politique qui lutte
pour sa libération et raisonne dans un cadre religieux, juif ou
chrétien. (…)
Le
statut social inférieur des Noirs a donné aux Blancs pauvres et,
plus tard, aux travailleurs blancs, une place dans la hiérarchie
sociale à un échelon un peu plus élevé que les Afro-Américains.
Il a créé, avec d’autres facteurs dans l’idéologie libérale
américaine, une dualité chez le travailleur blanc entre son statut
de «citoyen» (blanc) et celui de prolétaire. Des aspects
fondamentaux de la dégradation expérimentée en Europe dans le
cadre de la condition prolétarienne ont été projetés sur les
Noirs, et y sont restés depuis lors. Cette particularité met en
place une «dialectique» entre expansion extérieure et racisme
intérieur, parce que les fondements théologiques de l’idéologie
justifiant l’expansion sont une forme de lien social. (...)
La
fondation de l’État américain a été construite sur l’«équilibre
des pouvoirs» dont la fonction ultime est de cacher le pouvoir
derrière une décentralisation apparente. Dans l’Europe
mercantiliste, comme nous l’avons indiqué, l’État a institué
la société civile ; en Amérique, la société civile a institué
l’État. La volonté de s’évader hors d’une histoire
inséparable de ses références originelles aux Lumières,
l’idéologie «adamique» du jardin d’Eden du Nouveau Monde, le
rôle inhabituel (du moins par rapport à l’Europe) de la
«présidence impériale» en matière de politique étrangère (cf.
Andrew Jackson, Franklin D. Roosevelt) ont posé les fondations pour
la dialectique entre la guerre et la crise interne sur la question de
la race. Mais tout ce libéralisme du XVIIIe siècle a été entaché
dès le début par la nécessité de faire «sonner le tocsin au
milieu de la nuit», comme le disait Jefferson en 1820, par le «fait»
qu’un cinquième de la population était réduite en esclavage. De
même, James Madison était conscient de la fragilité de la
démocratie américaine menacée par la combinaison de la présence
des Amérindiens à la Frontière et des esclaves noirs au sein des
colonies. La nature anhistorique de cette «américanité», donc de
cette» blanchité», était un autre «lien social», qui, dans les
moments de crise, donnait cependant naissance à des idéologies qui
semblaient se référer perpétuellement à la présence d’un
«élément inassimilable» dans l’histoire américaine. (…)
On
appelle «Reconstruction» les années 1865 à 1877 qui ont vu la fin
de la Guerre de Sécession et la suppression de l’esclavage, le
retour des Etats du Sud dans la Confédération et la volonté de ces
mêmes Etats d’empêcher, par tous les moyens, les ex-esclaves de
devenir des citoyens comme les autres. Les grèves de masse
concernèrent notamment la sidérurgie où la lutte se détermine par
une défaite (30 000 Noirs furent embauchés pour briser cette
grève). Vingt-cinq «émeutes raciales» contre les Noirs se
déroulèrent durant «l’été rouge» (Red Summeri) entre avril et
octobre 1919. Des «émeutes raciales» à Mobile, Beaumont et
Détroit. Ce terme hypocrite désigne souvent des pogromes contre les
Noirs durant lesquels des centaines d’ouvriers blancs
descendaient dans les quartiers populaires noirs pour tuer des
Afro-Américains et incendier leurs maisons.
Red
Scare (ou Peur rouge, 1917-1920) durant la première guerre mondiale
la presse mène campagne contre les immigrés anarchistes opposés à
la guerre, contre le syndicat des IWW, etc. Une loi contre la
sédition fut votée par le Congrès en 1918 et plusieurs Etats
jugèrent les syndicats criminels (…) Maccarthysme, dès 1947 le
gouvernement Truman créa des commissions d’examen des opinions
politiques des fonctionnaires, des intellectuels de la classe
moyenne, souvent juifs.) La guerre froide relança la dimension
théologique du XVIIe siècle avec la notion de vengeance. La
théodicée de la lutte du Bien contre le Mal radical fut transposée
de la Frontière à une lutte mondiale, et l’ennemi interne fut
qualifié d’«anti américain».
On a
souvent noté que les guerres ont apporté certains progrès sociaux
à la population afro-américaine dans la mesure où l’invocation
de la démocratie, nécessaire pour mobiliser la population en faveur
de la guerre, contrastait violemment avec la réalité sociale des
Noirs. Cette tendance a culminé avec la guerre du Vietnam dans les
années 1960. C’est ici que nous arrivons au pont entre
l’approche marxiste traditionnelle de la question de la classe aux
Etats-Unis et la dimension mythique essentielle pour comprendre la
politique de ce pays. C’est le concept du pseudo-sacré, en
dernière analyse, la conscience du fonctionnaire, et son lien avec
la notion d’un «empire sacré» universel.
La
civilisation «métissée» du Nouveau Monde s’est également
développée aux Amériques depuis le XVIe siècle dans des pays
comme le Mexique et le Brésil. Mais l’Amérique du Nord possède
un caractère unique en raison de son origine qui puise dans la
tradition protestante radicale de la Réforme, alors que l’Eglise
catholique et l’Etat despotique éclairé ont joué leur rôle
respectif dans d’autres parties du continent (ce qui, une fois de
plus, explique la présence de partis socialistes et communistes plus
importants dans ces pays). La première élaboration du
«pseudo-sacré» s’est manifestée par la volonté de Charles
Quint et des Habsbourg de créer un empire universel, prétexte de
lutter contre l’espionnage soviétique, le sénateur Joseph
McCarthy (1908-1957) décida de s’appuyer sur la presse pour créer
des scandales à répétition qui, dans un premier temps,
augmentèrent sa popularité puisqu’il s’attaqua aux
intellectuels, aux universitaires, à l’industrie du cinéma, etc.
Mais ce démagogue anticommuniste ne se contenta pas de calomnier les
militants staliniens et les sympathisants d’extrême gauche et de
gauche durant la guerre froide (attitude qui ne pouvait que lui être
bénéfique), il s’en prit aussi à des héros de guerre en lançant
contre eux des accusations absurdes, ce qui finit par ruiner sa
carrière politique. (…)
Le
racisme est une idéologie aussi moderne que la science atomistique
et l’économie politique, et apparaît précisément au moment
où ces archétypes sont en train de disparaître, pour être
remplacés par la vision moderne, dégradante, d’un sous-homme
digne seulement d’être un esclave. (En outre, les archétypes
auront également tendance à réapparaître au cours des crises
sociales durant lesquelles le racisme sera radicalement attaqué,
comme dans les années 1840 et 1960.) économie politique et le
libéralisme, le racisme est une création des années 1670 et des
origines de la modernité, dont les «théoriciens» fondateurs
incluent aussi bien Boone, Crockett et les mythes fondamentaux des
Blancs que Locke et Hobbes (...)
Le
marxisme n’a pas su – à quelques exceptions près, comme Ernst
Bloch – traiter en profondeur la dimension du mythe. Mais
l’importance de l’influence néo-platonicienne chez Marx se
manifeste dans la théorie de l’infini réel, compris dans un sens
«naturaliste» où le rôle de l’imagination humaine est de
transformer les lois de la nature elles-mêmes. La colonisation du
marxisme par la vision des fonctionnaires d’Etat a considérablement
augmenté cette faiblesse. On ne peut pas s’attendre à ce qu’une
couche sociale, dont la conscience est piégée dans le pseudo-sacré,
soit capable de développer une critique adéquate de cette même
conscience. (...)
Le
«procès du moi absolu», le rôle du pseudo-sacré dans la culture
et la politique, de Pascal aux années 1970, montre comment un
certain «marxisme» a été colonisé par une problématique qui lui
était extérieure, à savoir celle des fonctionnaires d’Etat
improductifs. (...) A ce moment de l’évolution politique, le
«moi absolu» est entré dans la tradition de la «gauche». La
suite du développement du pseudo-sacré passe par Louis Napoléon
Bonaparte en 1851, et enfin, étape capitale et décisive, par
Bismarck; tous deux utilisèrent avec succès la démagogie envers la
classe ouvrière. Avec Bismarck et l’unification de l’Allemagne,
le «premier pays sous développé», le «moi absolu» esthétisé
du pseudo-sacré est passé de l’universalité au nationalisme
populiste, et a pu servir de modèle. (…)
Tout
nationalisme «tiers-mondiste» entre 1905 (guerre
russo-japonaise) et 1975 (percée du «néolibéralisme» et
crise/déclin de ce genre d’Etat au service du développement) a
eu une tonalité «allemande», ce «nationalisme populiste
romantique» élaboré par Fichte, en rupture avec l’universalisme
français et celui de la Révolution française. (cf. mouvements
«anticoloniaux» du siècle suivant. (Ferdinand Lassalle,
l’interlocuteur social-démocrate de Bismarck et le porte-parole de
gauche de la fonction publique d’Etat, est le prototype même de la
figure du pseudo-sacré). Une fois arrivé au stade «allemand» de
l’évolution de cette conscience, nous pouvons retracer le reste de
sa trajectoire en partant, après 1905, de la constitution du
triangle Occident/Russie/«tiers-monde», des personnages de
Roosevelt, Hitler et Staline (1933) dans la consolidation de la phase
de la domination réelle, et enfin de l’«anti-impérialisme»
nationaliste du tiers-monde de 1945 à 1975.
Il ne
s’agit pas seulement de «l’histoire des idées» parce que cette
idéologie repose sur la couche qui gère l’Etat mercantiliste et
sur son programme économique pour «l’Etat mercantiliste fermé».
L’histoire de ces concepts aussi ouvre la voie à un débat sur le
mouvement noir aux États-Unis, représentés par des personnages
tels que W.E.B. DuBois (qui a reçu une éducation en partie
prussienne), Marcus Garvey, et les nationalistes noirs des années
1960.
(…)
Marcus Garvey, 1887-1940. Né en Jamaïque, il vint vivre aux Etats
Unis et créa en 1917 l’Association universelle pour
l’amélioration de la cause noire (UNIA), organisation
afro-américaine de masse pendant quelques années. Partisan d’un
retour des descendants des esclaves noirs en Afrique, il est
considéré comme un précurseur du panafricanisme. Comme tout
nationaliste, Garvey tint des discours contradictoires et confus : il
alla jusqu’à affirmer dans des interviews en 1937 et en 1939 que
ses partisans avaient été les «premiers fascistes» et que
Mussolini avait «copié son fascisme» sur l’UNIA, tout en
écrivant aussi des poèmes à la même période dénonçant la
«brutalité» de Mussolini, sa «folie» et son «manque
d’éducation».
(…)
Déjà pendant la guerre du Pacifique, les Japonais avaient
utilisé le thème de l’oppression des Afro-Américains dans leur
propagande. Mais ce n’était qu’un avant-goût du problème
posé lorsque les États-Unis durent rivaliser avec l’Union
soviétique et la Chine pour obtenir l’allégeance du bloc des
«non-alignés» (du tiers-monde) au cours de la période de la
décolonisation (1945-1962) et en particulier après la Conférence
de Bandung en 1955. Suite à la «décision Brown» en 1954 et au
boycott des bus à Montgomery en 1955, l’utilisation des soldats
américains pour imposer la déségrégation dans la crise de Little
Rock fut un événement important pendant la guerre froide.
L’expérience que les Afro-Américains avaient eue en Europe (à
la fois le fait de se battre sur les champs de bataille et de
participer à une «guerre pour la démocratie») avait intensifié
leur désir (comme durant les guerres précédentes) de connaître un
peu plus de démocratie dans leur pays natal. Mais le renouveau
de leurs luttes se déroula dans un contexte international où leur
oppression n’avait rarement, voire jamais, été aussi fortement
évoquée, en particulier parce que «l’opinion internationale»
incluait désormais de nombreux pays du tiers-monde et en particulier
des Etats africains qui n’existaient pas avant la seconde guerre
mondiale. La bibliothèques, les parcs publics, les terrains de
tennis ou de golf, les équipes sportives, les théâtres et cinémas,
etc., opérations toutes menées au nom du principe hypocrite du
«séparés mais égaux». Conférence de Bandung, première
conférence de 29 pays africains et asiatiques dits «non alignés»
dont la Chine maoïste, l’Egypte nassérienne, l’Inde de Nehru et
l’Indonésie de Soekarno, et l’une des sources de l’idéologie
tiers-mondiste qui se prétend indépendante des impérialismes
américain, européen et russe.
Dans
l’affaire Brown, la Cour suprême prit position contre le ministère
de l’Education et déclara la ségrégation illégale sur tout le
territoire américain ce qui déclencha des centaines de mouvements
notamment dans le Sud pendant la décennie suivante. Le boycott des
bus à Montgomery dura treize mois et obligea la Cour suprême en
1956 à déclarer illégale la ségrégation dans les transports. La
ville de Little Rock devint tristement et mondialement célèbre
quand, dans le cadre des suites légales de l’affaire Brown, un
lycée local refusa de scolariser neuf élèves noirs avec le soutien
du gouverneur et de la Garde nationale en 1957. De nombreuses
manifestations racistes se déroulèrent dans cette ville et le
président Eisenhower finit par envoyer mille soldats pour faire
appliquer la loi. Les autorités locales (dont le Parti
démocrate) résistèrent pendant près de deux ans, les élèves
afro-américains étant en permanence protégés par des soldats qui
leur servaient de gardes du corps car les élèves et les parents
blancs les harcelaient.
La
législation sur les droits civiques au début des années 1960 fut
le résultat d’abord et avant tout des luttes de masse menées par
les Noirs et leurs alliés en Amérique, mais le nouveau contexte
international favorisa aussi leur succès. Voyons, en conclusion,
comment les différents niveaux de la politique, de l’économie et
du mythe se sont combinés, aboutissant au crescendo atteint durant
la période 1964-1969. A ce moment-là, le Parti démocrate du New
Deal fut laminé en tant que parti dirigeant national ; l’hégémonie
économique des États-Unis atteignit son apogée au niveau mondial ;
et le «pseudo-sacré», l’idéologie des classes moyennes
improductives dans le champ politique «progressiste», a été
détruite. Dans l’immédiat, cette destruction a été forgée
par deux causes indissociables : l’essor du mouvement noir et
l’intensification de la guerre du Vietnam. Mais, juste
au-dessous de la surface, ces deux aspects de la crise exprimèrent
un changement dans la position économique internationale des
Etats-Unis et, par conséquent, un aplatissement, suivie d’une
chute rapide, du niveau de vie de la classe ouvrière américaine.
Cela a été annoncé par les débuts de la régression du niveau de
vie des Noirs, régression que, selon certains critères, l’on peut
dater du début des années 1960. Dans l’histoire de la classe
ouvrière américaine après la seconde guerre mondiale, la récession
de 1957-1958 a constitué un tournant. Elle marque le début des
investissements directs américains massifs dans la production à
l’étranger, dans un premier temps au Canada et en Europe
occidentale, et à partir de la seconde moitié des années 1960, de
plus en plus dans certaines zones spécifiques du tiers-monde.
Pour
l’économie nationale des États Unis cela signifie la fin de
l’expansion de la main-d’œuvre industrielle et le tarissement de
l’emploi industriel pour les migrants noirs venus du Sud. Les
Afro-Américains ont été les premiers à subir la pression sur les
revenus et la restriction des possibilités qui frappèrent la classe
ouvrière blanche à partir du milieu des années 1960. Avec le
recul, il nous est facile d’effectuer cette constatation mais, à
l’époque, très peu d’observateurs, encore moins des
responsables de haut niveau dans le domaine politique ou économique,
étaient conscients que l’expansion d’après-guerre s’était,
pour l’essentiel, épuisée en 1965. L’un des principaux signaux
du mécontentement de la classe ouvrière fut le succès de Wallace
lors des deux élections de 1964 et 1968 (George Wallace, 1919-1998,
représentant de l’Alabama, juge puis gouverneur. Démocrate, il
devint partisan de la ségrégation raciale après son échec aux
élections de 1958. Il se présenta aux primaires démocrates en 1964
contre Lyndon Johnson et remporta 1/3 des votes dans plusieurs Etats
etrt de l’électorat ouvrier «ethniquement blanc» dans le Nord. A
l’époque, cela fut largement interprété comme une réaction
contre le soutien des démocrates à des lois favorables au
développement des droits civiques et de l’Etat- providence ; mais
aussi une réaction contre les soulèvements urbains des
Afro-Américains entre 1964 et 1968, et contre la radicalisation du
mouvement noir entre la phase de la lutte pour les droits civiques
(1954 - 1965) et celle du Pouvoir noir en 1965-1966.
Mais la
pression économique naissante a alourdi le climat social et rendu la
question raciale plus volatile. Historiquement, il semble
incontestable que les travailleurs blancs américains ont connu en
même temps les succès du mouvement noir et la pression sur leur
propre situation par le biais de l’industrialisation, et qu’ils
ont donc associé les deux phénomènes. Telle est la «base
matérielle» de la nouvelle phase du racisme des Blancs au sein de
la classe ouvrière (racisme dont nous avons essayé précédemment
de retrouver les racines historiques très anciennes):
l’émancipation des Noirs a été la première manifestation, et la
plus palpable, des conséquences de la dévalorisation pour la classe
ouvrière blanche. En outre, cela s’est produit dans une
situation sans précédent, pour l’Amérique, de déclin économique
généralisé au niveau national. Après le milieu des années 60,
les deux ailes de la coalition du New Deal (la classe moyenne
libérale et la classe ouvrière blanche) ont emprunté des
directions différentes. La classe moyenne «libérale», qui s’est
aujourd’hui entichée du malthusianisme post-moderne, fixe toujours
l’ordre du jour de la «gauche» américaine, tant à l’intérieur
qu’à l’extérieur du Parti démocrate. Il est donc
compréhensible que la classe ouvrière «ethniquement blanche»
reste emprisonnée dans son ghetto provincial dominé par le
clientélisme politique urbain (clientélisme qui est la vraie forme
d’existence d’une «social-démocratie immergée» en Amérique).
La question raciale façonne l’ordre du jour et a déterminé les
résultats de la politique nationale américaine depuis 1964. (…)
la question raciale touche de nombreux aspects de la politique
américaine qui, à première vue, ne sont pas immédiatement liés à
la race, et obtint 13,5 % des voix en tant qu’indépendant (score
le plus élevé depuis 1924 pour un tel candidat) en 1968 contre
Richard Nixon. (…) En effet, spécialement depuis le début de
l’ère Reagan, des questions comme la criminalité, le maintien de
l’ordre et l’application des lois, les prisons, la peine de mort,
le sida, l’éducation, l’alphabétisation, la dégradation des
villes, la réforme de l’aide sociale, les guerres des gangs liés
à la drogue, le salaire minimum et même la politique étrangère
(comme au Moyen-Orient ou en Afrique du Sud) ont toutes un
soubassement racial qui effectue des ravages sur les anciens
éléments de la défunte coalition du New Deal.
La plupart de ces
phénomènes résultent directement du déclin économique et des
restructurations permises par la haute technologie, qui ont toutes
deux réduit le nombre d’emplois bien rémunérés chez les cols
bleus, situation qui avait permis d’acheter deux décennies de
stabilité sociale après la seconde guerre mondiale. En détournant
l’attention des véritables sources de ces phénomènes dans
l’économie mondiale capitaliste, les conservateurs exploitent au
maximum l’incapacité de l’actuelle opposition organisée à
formuler une solution alternative sérieuse. Ces phénomènes sont
la matérialisation visible de la dévalorisation et de la crise
économique actuelle qui touche les travailleurs blancs, et ils sont
associés dans l’esprit des exploités à la question noire.
Telle est la manifestation la plus récente, et peut-être la plus
meurtrière de la façon dont, dans l’histoire de l’Amérique,
les questions de classe ont toujours été présentées
comme des questions de race.
La classe ouvrière
américaine a toujours été une classe internationale, puisqu’elle
a été nourrie par les immigrés issus des régions agricoles non
viables de l’Europe entre 1840 et 1924, puis ceux originaires des
Caraïbes et d’Amérique latine après 1945. Le capitalisme a lui
aussi toujours été un système international. Mais depuis la
seconde guerre mondiale, et plus particulièrement depuis le début
de la désindustrialisation de l’économie américaine et son
déclin dans les années 1960 et 1970, l’internationalisation de
l’économie mondiale et donc aussi de la position de la classe
ouvrière a définitivement brisé l’apparent cadre «national»
de la politique pour la classe ouvrière. La dernière fois que la
classe ouvrière a pu se «dispenser» d’avoir une politique
autonome aux États-Unis, cela s’est produit dans les années 1930,
dans un contexte d’isolement après la défaite de la vague
révolutionnaire mondiale de 1917-1921. Il n’y a jamais eu de
solution viable et durable pour la classe ouvrière dans un cadre
national, quel qu’il soit, mais jamais cette vérité n’a été
aussi palpable qu’aujourd’hui. Depuis les années 1970 au
moins, (les observateurs les plus charitables estiment que la chute
du niveau de vie réel aux États-Unis depuis 1973 a atteint 15%), la
classe ouvrière américaine dans son ensemble a été prise dans un
jeu à somme négative : en effet, la stratégie des capitalistes à
l’échelle mondiale a été de réduire la masse salariale au
détriment des travailleurs américains et européens en imposant des
innovations de haute technologie dans les secteurs de pointe et en
déplaçant la production de masse dans le tiers-monde. Comme nous
l’avons souligné, la première phase de ce processus affectait
déjà les travailleurs américains à la fin des années 1950 et ses
premières victimes ont été les Noirs et parmi eux ceux qui
auraient pu rejoindre les rangs de la classe ouvrière, au début des
années 1960. La vision malthusienne du monde défendue par les
anciens partisans du camp «libéral», ainsi que par la plupart de
la «gauche» aux Etats-Unis, les rend incapables de répondre
efficacement à cette situation.
Pour
renouveler avec succès les mouvements de la classe ouvrière
internationale, et a fortiori ceux de la classe ouvrière américaine,
il faudra rompre avec ce jeu à somme négative qui domine l’économie
internationale. Sans une telle perspective, la lutte contre les
politiques d’austérité ne pourra être menée en utilisant des
catégories discréditées (essentiellement, la chimère d’un
nouvel État-providence keynésien, ou plus récemment, la greffe
d’une «politique industrielle» nationale sur un tel Etat).
L’hégémonie idéologique du courant conservateur est telle
qu’elle peut fixer la quasi-totalité de l’ordre du jour
politique «visible» en manipulant les symptômes de la crise
sociale provoquée par ses propres décisions ; la pseudo-opposition
de gauche, toujours attachée à la perspective malthusienne et
entropique de la fonction publique d’Etat, est suffisamment
prisonnière du néo-libéralisme pour peindre le monde à sa propre
image. une Tant qu’une stratégie internationale ne sera pas
développée pour affronter crise internationale et une classe
capitaliste internationalement organisée, (…) on peut prédire que
de nombreux travailleurs blancs continueront à percevoir le
sous-prolétariat noir comme la cause la plus immédiate, à leur
porte, de leur propre appauvrissement. Dans une telle situation,
la base matérielle du racisme se renforcera, et des décennies de
blocage et de dérive du système politique américain continueront à
avoir des effets délétères ».
Point
final. Un manifeste. (Les principaux points de ce texte de
2012 ont été développés dans le Manifeste sur la gauche et les
gauches écrit en 2014 et reproduit dans ce numéro, NdT) de Joao
Bernardo ancien de Combate
« Je
suis las. Pour être honnête, j’en ai vraiment marre. Pas
seulement d’écrire en vain – ce qui serait sans importance –
mais que d’autres avant moi aient écrit en vain et que
quelques-uns partagent aujourd’hui le même sort. 1. La fin des
régimes soviétiques a suscité en moi deux grandes illusions:
j’espérais, que, une fois le capitalisme d’Etat liquidé, on
cesserait de confondre le socialisme avec les nationalisations et la
centralisation économique ; et je pensais également qu’apparaîtrait
une nouvelle synthèse programmatique, dépassant le marxisme et
l’anarchisme doctrinaires. De nombreux marxistes, malgré tout leur
matérialisme historique, s’échinent à vouloir revenir
quatre-vingt-quinze ans en arrière pour ressusciter l’étatisme et
le centralisme. Ils continuent à promouvoir le nationalisme, comme
si celui-ci n’était pas synonyme d’étatisme, dans la mesure où
une nation est – ou aspire à être – la sphère d’existence
d’un État. Néanmoins, il faut reconnaître que certains marxistes
ont fait un effort d’autocritique, qui aboutira peut-être à
rajeunir l’héritage de Marx. Parmi les anarchistes, cependant, on
n’assiste même pas à une telle évolution, parce que, étant
hostiles à la pensée dialectique, ils croient que l’on peut 174
revenir en arrière dans l’histoire et avec les mêmes recettes,
reconstruire correctement ce qui a fait faillite …
Pour
lire l'intégralité de ces textes :
la_gauche_identitaire_contre_la_classe_fe_vrier_2017-2.pdf