DEUXIEME
PARTIE
(traduction: Jean-Pierre Laffitte)
Deuxième
introduction (svp reportez-vous à l'introduction de la première
partie qui avait sauté lors de sa publication)
Sur
la question du parti en général, Mattick est à côté de la plaque
et raisonne hors de la réalité. Oui tout ce qu'il décrit comme
substitutionisme de parti est une leçon de l'expérience russe, et
toutes les gauches communistes s'en sont aperçues aussi mais sans
nier l'existence de minorités, éclairées avant tout le monde ou
qui pensent l'être suffisamment pour le faire savoir. Faut-il dénier
toute existence et fonction à ces minorités, mépriser toute
volonté d'action militante pour diffuser perspectives
d'élargissement, appeler à des grèves, etc. Tout à son
dénigrement, Mattick n'y répond pas sauf à se prendre lui-même
pour le parti. Il accable Lénine un peu trop vite avec cette
histoire controversée de conscience apportée de l'extérieur d'une
classe ouvrière présumée inculte, quand Lénine a reconnu avoir
tordu le bâton. Or le pire c'est plutôt Mattick lui-même qui tend
à affirmer que la conscience vient toujours de l'intérieur, donc le
péché mignon du conseillisme, l'ouvriérisme qui se moque de
l'histoire et élève au rang de héros l'ouvrier le plus arriéré
ou marginal. Plusieurs phrases sur la conscience de classe sont
partielles ou confuses.
De
façon obsessionnelle et ambiguë, le parti c'est le haut mal pour le
jeune Mattick : « Le parti n'a pas à faire autre chose
que d’empêcher le développement de l'initiative des
masses » !!!?? Si le parti ne produit pas la conscience de
classe, la révolution est aussi une affaire de parti, même si
celui-ci n'est jamais toute la révolution ni sa direction
principale. Sur ce point Hook a raison : une révolution sans
parti, cela n'existe pas. Mattick tombe parfois dans la
généralisation abusive et bête : « Aujourd'hui, le
parti n'est plus qu'un obstacle à l'épanouissement de la véritable
conscience de classe ». Tombent subitement des saillies sans
argumentation : « Mais le vieux mouvement ouvrier – de
Noske à Trotsky – n’a aucun rapport avec le marxisme » ?
Qui est quoi, celui-ci équivaut-il à celui-là ?
Quoiqu'il
dise ou veuille démystifier, les partis continueront à exister, de
toutes sortes, faudra-t-il tous les éliminer et pourquoi et par
qui ? Le nouvel Etat, quel sera-t-il : celui des conseils
ouvriers (reprenant le méchant rôle de Lénine) ? Ou une
gestion autogestionnaire bordélique de Conseils dispersés et à
quel niveau ? National ? International ? Cette
dictature des soviets il n'est pas précisé son contenu, sa mise en
place ni son mode de gestion ? Spontané ? Miraculeux ?
Sur la base du programme inconnu ?
Les
pontes du conseillisme à force d'oubli des structures politiques à
supprimer ou à remplacer sortent du terrain politique et rejoignent
les anarchistes dans leur vacuité à penser l'après. Nombre de
réflexions rapides du jeune Mattick ne sont pas réfléchies ;
ainsi dire : « le parti de Lénine, la Troisième
Internationale, ont connu une fin ignominieuse dans la collusion avec
le fascisme », cela peut séduire le petit gauchiste
ignorantin, mais c'est faux ; honnêtement on ne peut pas dire
que le parti de Staline était celui de Lénine ! C'est comme
déclarer : le parti socialiste a connu une fin ignominieuse
dans l'union patriotique de 1914 ! Pour insinuer que le PS de
Jaurès n'aurait jamais été qu'un parti de la bourgeoisie ?
Question
collusion, Mattick est mal placé puisqu'il a été membre du KAPD
qui contenait la fameuse tendance « national-bolchevique »
qui finit dans l'ultranationalisme. Mattick est meilleur dans
l'analyse économique . La chanson simpliste « tout le pouvoir
aux conseils ouvriers » a pris un coup de vieux et demanderait
à être au moins réactualisée. J'aurai l'occasion d'y revenir.
JLR
Mattick
est resté un enfant du KAPD qui fût loin d'être un parti
prolétarien exemplaire, en deçà même de ce que fût le parti
bolchevique àl'origine. Pour ceux qui veulent soulever un coin du
mythe kapédiste populaire en anarchy land : lire la sére
d'articles Revolution
allemande (VII) : la fondation du K.A.P.D, in revue internationale du
CCI 1 avril 1997 :
Revolution
allemande (VII) : la fondation du K.A.P.D | Courant Communiste
International
ooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooo
Ce
n’est pas ce que Hook avance comme facteur de crise pouvant être
considéré comme le facteur principal ; au contraire, la question
doit être comprise exactement de façon inverse.
Hook peut
citer Marx pour étayer son affirmation selon laquelle la cause de la
crise est la contradiction entre la production et la consommation.
En effet,
selon Marx, « la raison ultime de toute véritable crise demeure
toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses,
en face de la tendance de la production capitaliste à développer
les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la
capacité de consommation absolue de la société ».
– « Mais il n’y
aurait rien
de plus insensé
», écrit Lénine (La
théorie marxiste de la réalisation),
« que de déduire de ce passage du Capital
que Marx avait contesté l’impossibilité de réaliser la
plus-value dans la société capitaliste ou avait expliqué la crise
comme étant le résultat
d’une consommation insuffisante
». Une
surproduction ou une sous-consommation (ce qui revient finalement au
même) est nécessairement liée à la forme physique de la
production et de la consommation. Mais
dans la société capitaliste, le caractère matériel de la
production et de la consommation ne joue aucun rôle qui puisse
expliquer la prospérité ou la crise. Bien que la chose puisse
heurter énormément la “logique”, le capital n’accumule
en fait que pour accumuler.
Dans
le capitalisme, la production matérielle, comme la consommation,
sont laissées aux individus ; le caractère
social
de leur travail et de leur consommation n'est pas réglé directement
par la société, mais indirectement par le biais du marché. Le
capital ne produit pas des choses, mais des valeurs (d'échange).
Mais même si, sur
la base de la production de valeur, il n’est pas en mesure
d’adapter sa production et sa consommation aux besoins sociaux, ces
besoins réels doivent néanmoins être pris en compte si l’on ne
veut pas que la population périsse. Si
le marché n’est plus en mesure de satisfaire adéquatement ces
besoins, alors la production pour le marché, la production de
valeur, sera mise de côté par la révolution, pour faire place à
une forme de production qui n’est pas socialement régulée par la
voie détournée du marché, mais qui a un caractère
directement social et
qui peut donc être planifiée et capable d’être dirigée en
fonction des besoins des êtres humains. Du
point de vue de la valeur
d'usage,
la contradiction entre production et consommation dans la société
capitaliste est une folie, mais ce point de vue ne s'applique pas à
la production capitaliste. Du point de vue de la valeur,
cette contradiction est le secret du progrès capitaliste, et plus
elle est grande, et mieux le capital se développe. Mais pour cette
raison même, l'accumulation de cette contradiction doit finalement
arriver à un point qui conduit à son abolition, puisque les
conditions réelles de vie et de production sont après tout plus
fortes que les rapports sociaux objectivés. Ainsi,
la cause ultime
de toutes les crises réelles reste la limitation de la consommation
de masse, face à la volonté de développer les forces productives,
comme si la capacité de consommation était illimitée. Dans la
production capitaliste de valeur, l'appropriation de la plus-value
est limitée par la possibilité de l'exploitation. La
consommation des travailleurs ne peut pas être réduite à zéro ;
et c’est seulement pour cette raison qu’il existe une limite
économique absolue, car la production de valeur ne peut que tendre
de plus en plus vers ce point zéro. Les contradictions capitalistes
naissent de la contradiction entre les valeurs d’usage et les
valeurs d’échange. Cette
contradiction transforme l'accumulation du capital en accumulation de
la paupérisation. Si le capital se développe du côté de la
valeur, il détruit en même temps et dans la même mesure sa propre
base, en diminuant sans cesse la part de ses propres produits qui
revient aux producteurs. Cette
part ne peut pas être supprimée d'une manière absolue, puisque
l'instinct naturel de conservation des masses est plus fort qu'un
rapport social, et aussi parce que le capital ne peut être capital
qu'aussi longtemps qu'il exploite les ouvriers et que les ouvriers
morts ne peuvent pas être exploités.
Pour
reprendre un instant la position impossible adoptée par Hook, l’on
pourrait plutôt dire que la crise se produit parce que cette
“sous-consommation” relative, et plus tard absolue, des
travailleurs n’est pas assez grande, parce qu’elle ne peut pas
augmenter suffisamment, parce que la “sous-consommation” présente
est trop faible. Ce n’est pas la sous-consommation, qu’elle soit
relative ou absolue, qui produit le chômage ; mais la
sous-consommation insuffisante, ou la masse insatisfaisante du
profit, l’impossibilité d’accroître l’exploitation dans la
proportion nécessaire, la perte de perspectives d’accumulation
profitable supplémentaire, produisent la crise et le chômage.
Ce
n’est pas parce qu’il y a trop de plus-value qu’elle ne peut
pas être transformée en argent ; mais parce qu’elle ne suffit pas
à répondre aux besoins d’accumulation supplé-mentaire sur la
base de la production de profit, qu’elle n’est pas réinvestie.
Parce
que trop peu de capital a été produit, il ne peut plus fonctionner
comme capital et on parle de suraccumulation de capital.
Tant
qu'il était possible, aux points dangereux de la crise, d'accroître
l'appropriation de la plus-value par l'accentuation de l'exploitation
et par le processus d'expansion, il n'était possible de surmonter la
crise que pour la voir se reproduire à un niveau de développement
supérieur. Au
moment où les tendances qui s’opposent à l’effondrement sont
éliminées ou ont perdu leur efficacité face aux besoins de
l’accumulation, la loi de l’effondrement s’affirme.
L’abstraction
marxiste du capitalisme “pur”, la loi de la valeur, se révèlent
être des lois internes de la réalité capitaliste, des lois qui
déterminent en dernière instance son développement nécessaire.
VIII
Nous
avons déjà souligné le lien étroit qui existe entre l’attitude
particulière de Hook à l’égard de la théorie marxiste de la
valeur en particulier, et celle à l’égard des doctrines
économiques de Marx en général, ainsi que sa déviation idéaliste
par rapport à la dialectique marxiste. Tous
ces facteurs continuent d’exercer leur influence pernicieuse sur la
théorie de la révolution de Hook. Dans le chapitre intitulé La
lutte de classe et la psychologie sociale,
il dit (page 228) : « La répartition du surproduit social n’est
jamais une affaire automatique, mais elle dépend des luttes
politiques entre les différentes classes engagées dans la
production ». La
lutte pour le partage de la plus-value est cependant assez limitée
: c'est un fait auquel il faut faire référence, car c'est
précisément
cette
limitation
qui montre ce qu'est la véritable conscience de classe.
Marx a par exemple
montré que le salaire ouvrier ne peut pas dépasser un certain
niveau pendant une longue période, ni descendre en dessous d’un
certain niveau à long terme. La
loi de la valeur est finalement décisive. Et
même indépendamment de ces variations, l'effondrement du
capitalisme est manifeste si l’on se fonde sur la seule théorie de
la valeur. De plus, la lutte des classes ne détermine pas en
dernière instance la part de la plus-value qui revient aux couches
moyennes, mais c'est cette
part qui détermine leur lutte.
Le processus de concentration est plus fort que la tactique défensive
des classes moyennes. Si
néanmoins ces classes existent, c'est dû au fait que le capital,
tout en détruisant les éléments qui font exister la classe moyenne
d'une part, continue à les recréer d'autre part.
Certes, le partage de la plus-value n'est pas un processus
automatique, et certes il est exact que la lutte des classes dans
tout le processus dialectique contribue à déterminer ce partage,
mais c’est
de
la lutte pour la répartition de la plus-value que naît, au cours du
développement, une lutte pour l'abolition du système du profit, que
nous le voulions ou non.
Depuis
des années maintenant, les travailleurs du monde entier sont payés
moins que leur valeur, et ce fait n'est qu'un autre indice de la
permanence de la crise actuelle. Dans la crise mortelle du
capitalisme, la population laborieuse ne peut que s'appauvrir
davantage ; si
elle lutte pour une plus grande part de la plus-value, elle lutte
alors déjà pratiquement pour l'abolition de la production de
plus-value, même sans avoir conscience de ce fait et de ses
conséquences.
L'opposition
de classes, qui est inhérente aux rapports de production, détermine
la nature de la lutte des classes. Des partis politiques se forment,
car une partie des travailleurs prend conscience de la nécessité de
la lutte des classes plus rapidement que la grande masse.
Si
le parti peut, d’un côté, accélérer le développement général
et raccourcir les souffrances dues à la naissance de la nouvelle
société, il peut aussi, inversement, retarder ce développement et
agir comme un obstacle à son développement.
Par
conséquent, quand quelqu’un parle, comme le fait Hook, de la
nécessité
du parti et qu’il s’engage en outre avec lui dans l’idée que
sans parti une révolution réussie est hors de question, alors en
premier lieu il parle d’une abstraction et, deuxièmement, il
identifie le parti à la révolution ou à la conscience de classe ;
à l’idéologie marxiste. En
fait, la question de savoir si la conscience de classe
révolutionnaire, qui, dans le parti, prend la forme d’une
idéologie, est obligée de se manifester dans le parti, c’est une
question qui ne peut pas être résolue dans l’abstrait mais
seulement dans le sens pratique. Ce
n'est pas seulement dans la forme spécifique du parti que la
conscience de classe devenue idéologie doit s'exprimer. Cette
conscience peut aussi prendre d'autres formes, par exemple celle des
cellules d'usine, et celles-ci seraient encore le parti aujourd'hui.
Il est indiscutable
d’affirmer que, sans conscience de classe cristallisée en
idéologie, une révolution est hors de question, ne serait-ce que
parce que le marxisme, qui ne sépare pas l'être de la conscience,
présuppose que dans une période révolutionnaire, les éléments
conscients sont eux aussi présents comme une évidence.
Plus ces éléments
sont forts, mieux c'est ; mais aussi faibles soient-ils, la
conscience de classe pour le marxisme n'est pas une idéologie, mais
les besoins matériels vitaux des masses, quelle que soit leur
position idéologique. L’idée
de Hook selon laquelle la révolution est une affaire de parti
appartient à une période déjà dépassée, la période du
réformisme, pour laquelle le marxisme s’était figé en idéologie
et dont Hook, malgré toutes ses critiques, approuve aujourd’hui la
position.
L’on
ne peut déterminer, comme on l’a déjà dit, que par la pratique
actuelle si, dans la situation présente, le parti doit encore être
considéré comme un centre de cristallisation de la conscience de
classe. Et si Hook devait fournir ici la preuve de la nécessité du
parti, il échouerait lamentablement. Aujourd'hui,
le parti n'est plus qu'un obstacle à l'épanouissement de la
véritable conscience de classe. Partout où la véritable
conscience de classe
s'est exprimée, au cours des trente dernières années, elle a pris
la forme de comités d'action et de conseils ouvriers.
Et tous les partis
ont vu dans cette forme organisationnelle de la conscience de classe,
s'exprimant dans l'action, une puissance hostile qu'ils ont
combattue. L’on
cherchera en vain dans l'histoire révolutionnaire européenne du XX°
siècle un seul exemple où le parti, dans une situation
révolutionnaire, ait eu la direction du mouvement ;
à chaque
fois, ce mouvement a été entre les mains de comités d'action
spontanément constitués, les conseils. Partout où des partis se
sont mis à la tête d'un mouvement ou se sont identifiés à lui,
cela n’a été que pour en émousser le tranchant. Exemples : les
révolutions russe et allemande.
Ni
la social-démocratie, ni les bolcheviks, n'ont pu ou ne peuvent
concevoir un mouvement qu'ils ne contrôlent pas.
Les bolcheviks n'ont jamais été autre chose que des
sociaux-démocrates radicaux.
Dans la lutte acharnée que Lénine et Rosa Luxemburg se sont livrés
en ce qui concerne l’organisation du mouvement ouvrier, l'histoire
a finalement tranché en faveur de Luxemburg. La
reconnaissance de ce fait historique sera sans aucun doute retardée
par le
“socialisme” russe à la Potemkine,
mais l’histoire elle-même prend la place de Rosa
Luxemburg et, avec les défaites les plus honteuses jamais
enregistrées, martèle dans la tête des ouvriers que la révolution
n’est pas une affaire de parti mais une affaire de classe.
La conception du parti de Lénine, à laquelle Hook est attaché, est
une conception spécifiquement russe, complètement dénuée de sens
pour l’Europe industrielle et l’Amérique.
Si
la dictature du parti – qui conduit nécessairement à la
bureaucratie – était une nécessité pour la Russie, où, en
raison de l’arriération du pays, le
système soviétique ne peut être admis que comme une formule et non
comme une réalité, les
véritables soviets constituent néanmoins la seule forme sous
laquelle la dictature du prolétariat peut s’exprimer dans les pays
développés. Ce
n'est plus sur le parti, mais sur les masses elles-mêmes que doit
reposer le poids de la décision révolutionnaire.
Le
parti réformiste a pris fin avec la trahison sociale de la Deuxième
Internationale au cours de la Guerre mondiale. La
“social-démocratie révolutionnaire”, le
parti de Lénine, la Troisième Internationale, ont connu une fin
ignominieuse dans la collusion avec le fascisme.
Les
actes du capitalisme ont démasqué la pseudo-lutte menée par ces
organisations.
La
fin de la Troisième Internationale a été visible dès 1920,
lorsque les révolutionnaires ont été expulsés pour ne pas perdre
le contact avec le bâtard USPD (socialistes indépendants) et les
autres partis de masse à moitié réformistes.
La lutte
contre le crétinisme parlementaire, menée avec une telle
démonstration d’âpreté par le “parlementarisme
révolutionnaire”, a abouti au “crétinisme parlementaire
révolutionnaire” qui, dans son empressement à repousser toute
action, a inscrit sur son drapeau (1933) : « Pas Hitler – Thälmann
vous donnera à manger et à travailler ! Répondez
au fascisme le 5 mars ! Élisez des communistes ! ».
De quel parti
parle Hook lorsqu'il parle du parti comme d'une nécessité ? A-t-il
en tête les bouffonneries des trotskistes, qui réclament en même
temps la révolution permanente et des crédits à long terme pour la
Russie, ou
la plaisanterie politique des brandlériens, qui croyaient autrefois
que la dictature du prolétariat était possible dans le cadre de la
Constitution de Weimar ? Certes,
Hook parle (dans son livre) du parti dans l'abstrait, mais néanmoins
il entend toujours le parti de Lénine, qui contient et développe
tout ce qui a conduit à la dissolution du mouvement ouvrier tel
qu'il a existé jusqu'ici, sans pour autant conduire à un véritable
mouvement ouvrier.
Le
parti n'a pas à faire autre chose que d’empêcher le développement
de l'initiative des masses. Il
ne s'est pas révélé être un instrument
de la révolution,
mais il a imposé sa volonté au mouvement. L'identification du parti
avec la révolution a conduit à l'organisation des masses à tout
prix, car le parti devait désormais prendre la place du mouvement
des masses. Mais au mieux, le parti n'est rien d'autre qu'un
instrument de la révolution, et non la révolution elle-même.
La
conception
mécaniciste du matérialisme dialectique défendue par Lénine,
que Hook reprend dans les connexions les plus variées tout au long
de son livre, conception qui ne voyait dans la conscience que le
reflet du monde extérieur, conduisait nécessairement aussi à
sous-estimer le rôle de la spontanéité dans l'histoire.
Si Hook rejette le
mécanicisme de Lénine, il rejette aussi les erreurs que ce
mécanicisme engendre, comme par exemple le rejet de la spontanéité.
Lénine partageait avec Kautsky l’idée que « ce n’est pas le
prolétariat mais l’intelligentsia bourgeoise qui doit être
considérée comme le représentant de la science ».
Pour Kautsky,
la conscience socialiste ne se confond pas avec le prolétariat, mais
elle est apportée aux ouvriers de l'extérieur. Telle est la tâche
du parti au sens kautskien. Pour Marx, au contraire, la lutte de
classe se confond avec la conscience de classe. Ni Kautsky ni son
élève Lénine ne pouvaient comprendre cela. Dans
sa brochure Que
faire? Lénine
écrit :
« Il ne
peut pas y avoir l’idée d’une idéologie distincte mûrie par
les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur développement….
L'histoire de tous les pays témoigne que la classe ouvrière,
d'elle-même, n'est capable de développer qu'une conscience
syndicaliste... c'est-à-dire la conviction de la nécessité de se
regrouper dans des syndicats, de mener une lutte contre le patron,
d'exiger du gouvernement telle ou telle mesure législative dans
l'intérêt des travailleurs, etc. La doctrine socialiste, elle,
procède des théories philosophiques, historiques et économiques,
qui ont été élaborées par les représentants instruits des
classes possédantes, les intellectuels. ».
Jusqu’à
présent, l’ensemble du mouvement ouvrier a adopté une conscience
identique à l’idéologie socialiste. Par conséquent, si
l’organisation, considérée comme l’idéologie organisée, se
développait, cela signifiait que la conscience de classe augmentait.
Le parti exprimait
la force de la conscience de classe. Le rythme de la révolution
était le rythme du succès du parti. Bien sûr, les relations
étaient conditionnées par la volonté avec laquelle les masses
acceptaient la propagande du parti, mais les masses elles-mêmes,
sans propagande, étaient inaptes à mener un véritable mouvement.
La révolution dépendait d’une propagande correcte. Et celle-ci
dépendait à son tour de la direction du parti, et celle-ci du génie
du leader. Ainsi, ne serait-ce que de manière détournée,
l’histoire a été après tout, en dernière analyse, l’œuvre de
“grands hommes”.
La
mesure dans laquelle le mouvement ouvrier est encore dominé par
cette conception bourgeoise de la “façon de faire l’histoire”
est démontrée par l’impudence des stratèges de la défaite du
parti communiste, dont la seule réponse à la critique
révolutionnaire d’aujourd’hui est l’affirmation que la défaite
du prolétariat allemand en 1933 n’est rien de moins qu’un coup
magistral de la part des révolutionnaires professionnels.
C’est ainsi
que l'organe du Parti communiste Gegenangriff
écrit, en date du 15 août (1933), depuis son exil à Prague : « Il
y a des chiens inintelligents qui courent après le train et croient
pouvoir le rattraper.
Pendant
ce temps, les concepteurs de la thèse sont assis à leurs tables et
calculent la vitesse du train en fonction de son approvisionnement en
charbon, afin de déterminer le moment précis où il peut le plus
sûrement dérailler ». Aucune
critique, s'il vous plaît, seulement de la patience ; le Comité
central fera le travail. Aujourd’hui, il s’agit encore de calcul,
mais demain – ah, demain ! Pendant
ce temps, les grands stratèges s'assurent mutuellement de leur
grandeur et le mouvement ouvrier est englouti dans la mer de la
stupidité du Parti communiste,
dont la plus grande sagesse a été bien exprimée dans les simples
mots du camarade Kaganovitch : « Le leader du communisme
mondial, le camarade Staline, le meilleur élève de Lénine, est le
plus grand dialecticien matérialiste de notre époque. » ... Tel
est le niveau du mouvement ouvrier actuel, qui voit dans le parti la
révolution elle-même et, ce faisant, a dégénéré en le plus
puissant rempart de la contre-révolution.
Nommer
Marx et Lénine ensemble, comme le fait Hook lorsqu’il dit : «
Marx et Lénine se rendaient compte que, laissée à elle-même, la
classe ouvrière ne développerait jamais une philosophie socialiste
», c’est peut-être juste pour Lénine, mais jamais pour Marx.
Pour Marx, le
prolétariat est la réalisation de la philosophie
; l’existence
du prolétariat, ses besoins
vitaux,
sa lutte,
sans égard pour les bagatelles idéologiques – c’est
cela le marxisme vivant
!
Si
Hook insiste beaucoup sur le fait que « l’antagonisme de classe ne
peut se transformer en conscience révolutionnaire que sous la
direction d’un parti politique révolutionnaire », c’est qu’il
pense qu’en faisant cela il a rendu justice au rôle de la
conscience de classe dans l’histoire ; s’il
pense avoir ainsi marqué la théorie de la spontanéité avec
l’étiquette mécaniciste, alors il l’a fait avec
le mécanicisme de Kautsky et de Lénine
et il partage leur vision non dialectique du marxisme – une vision
qui est mieux illustrée comme non dialectique précisément du fait
de son rejet du facteur spontanéité.
C’est
de la même manière non dialectique et absolue avec laquelle Hook
aborde la question du parti qu’il aborde toutes les autres
questions ayant trait à la conscience. Prenons
simplement comme exemple le parlementarisme. Hook
écrit (page 302) : « Partout, il faut lutter pour le suffrage
universel… non pas parce que cela change la nature de la dictature
du capital, mais parce que cela élimine les problèmes confus et
permet à la question de la propriété de se poser clairement ».
En réalité, le
parlementarisme à une certaine époque historique élimine non
seulement de nombreuses questions confuses, mais il crée aussi de
nouvelles illusions qui, dans d’autres contextes historiques, se
retournent complètement contre le prolétariat. Si
le suffrage universel était autrefois un cri de ralliement politique
du prolétariat, cette
revendication peut aujourd’hui être devenue – et est devenue –
complètement dénuée de sens. Si
la lutte pour le droit de vote était autrefois une lutte politique,
elle est aujourd’hui devenue une pseudo-lutte
qui ne fait que détourner
l’attention de la véritable lutte.
Si
l'ancien mouvement ouvrier s'est déjà enfoncé dans le crétinisme
parlementaire, la revendication actuelle d'une activité
parlementaire est un crime. Car
le besoin d’aujourd’hui, c’est l’accélération de
l’initiative des masses et le développement de l’action directe
des travailleurs – un besoin qui est détourné vers des voies
inoffensives par l’activité parlementaire. Le
parlementarisme – y compris celui du “type révolutionnaire” –
est une trahison de classe. Et
il n’est pas nécessaire de nous référer à Marx : le marxisme ne
serait pas le marxisme si la tâche propre du mouvement ouvrier à
l’époque de Marx et d’Engels était encore aujourd’hui, dans
le détail, sa tâche propre.
IX
En
résumé, nous pouvons dire du livre de Hook qu’il doit sans aucun
doute être considéré comme une avancée par rapport au marxisme
jusqu’ici embryonnaire aux États-Unis. Il
est parfaitement adapté pour servir de point de départ à une
discussion nouvelle et très nécessaire afin de construire le
contenu du nouveau mouvement ouvrier actuellement en cours de
formation.
À l'opposé de l'“orthodoxie” de l'école kautskienne, Hook fait
ressortir à juste titre l'élément actif comme l'élément
essentiel du marxisme. Mais quant à ce qu'est réellement la
conscience révolutionnaire, à laquelle tout le livre est consacré,
Hook ne peut l'expliquer qu'à la manière kautskienne.
Pour Hook aussi, la
conscience de classe, malgré tous ses efforts pour prouver le
contraire, n'est absolument rien d'autre qu'une idéologie. Chez
Marx, à l’inverse, l'existence du prolétariat est en même temps
l'existence de la conscience de classe révolutionnaire
prolétarienne, car, à partir de ses besoins sociaux, le prolétariat
ne peut et ne doit agir qu'en accord avec le marxisme, alors que pour
Hook cette conscience qui est déjà devenue idéologie, c'est-à-dire
que le parti est le point central de sa conception de la révolution.
Il abandonne ainsi
son propre point de départ, celui du tout dialectique, et il
retombe, même contre son gré, dans l'idéalisme. Certes,
Hook emboîte le pas à Lénine pour s’éloigner de l'“orthodoxie”
de l'école kautskienne, mais pour s'arrêter net avec la nouvelle
édition de l'“orthodoxie”. Il
faut cependant achever le demi-pas effectué par Lénine. Ce qui
était d'abord nécessaire pour cela, c’était l'effondrement
politique de la Troisième Internationale. Mais recourir de nouveau,
comme le fait Hook, à la position déjà dépassée historiquement
de Lénine, c'est s'arrêter à mi-chemin. Après tout, comme l'a si
bien exprimé Karl Korsch dans son livre Marxism
and Philosophy :
« Dans les
discussions fondamentales concernant la position globale du marxisme
actuel, dans toutes les grandes questions décisives, la vieille
orthodoxie marxiste de Karl Kautsky et la nouvelle orthodoxie du
marxisme russe ou léniniste, malgré toutes les querelles
secondaires et passagères, se trouveront d’un côté, et toutes
les tendances critiques et progressistes de la théorie du mouvement
ouvrier actuel se trouveront de l’autre côté. ».
X
« Le
marxisme orthodoxe », écrit
Georg Lukács dans son livre Geschichte
und Klassenbewusstsein
(et nous pensons qu’il a raison), « ne
signifie donc pas une adhésion sans critique aux résultats de la
recherche de Marx, ne signifie pas une “foi” en une thèse ou en
une autre, ni l'exégèse d'un livre “sacré”. L'orthodoxie
en matière de marxisme se
réfère bien au contraire et exclusivement à la méthode.
Elle implique la conviction scientifique qu'avec le marxisme
dialectique a été trouvée la méthode de recherche juste, que
cette méthode ne peut être développée, perfectionnée et
approfondie, que dans le sens de ses fondateurs ; mais que toutes les
tentatives pour la dépasser ou l'“améliorer” n'ont conduit qu'à
la trivialiser, à en faire un éclectisme – et devaient
nécessairement conduire à cela… ».
Mais bien que les
résultats obtenus au moyen de la méthode marxiste puissent être
appréciés de manière tout à fait différente, la plupart des
interprètes s'appuient presque exclusivement, comme ils l'affirment
eux-mêmes, sur le matérialisme dialectique. La
méthode est souvent subordonnée aux interprétations, tout comme un
outil peut être utilisé différemment par différentes personnes à
des fins différentes. Et c’est ainsi que naît une tendance
réelle, comme l’illustre Herman Simpson,
à désigner la méthode dialectique comme « un outil pour les
géants », qui peut être mieux manié par une personne et moins
bien par une autre, et ces circonstances sont considérées comme
indiquant sa grandeur révolutionnaire. Mais
cette attitude “respectueuse” ne tient pas compte du fait que la
méthode dialectique n’est que le mouvement réel, concret, adopté
et partiellement déterminé par la conscience. Le processus en cours
a été compris et c’est en raison de cette compréhension que l’on
intervient dans ce processus.
Le
rôle de la conscience s'accroît avec le développement général de
l'humanité. Mais, à un stade élevé du développement, les
rapports capitalistes de production entravent le développement
ultérieur des forces productives et entravent également la pleine
application des facteurs conscients dans le processus social.
Et pourtant, la
conscience doit finalement s'affirmer et, dans ces conditions, elle
ne peut le faire qu'en
se concrétisant.
Les hommes font par nécessité ce qu'ils feraient de leur propre
volonté dans des rapports de liberté. Si les forces productives (si
elles sont limitées par les rapports de production) s'affirment de
manière éruptive, par des voies révolutionnaires, la conscience
elle aussi fait de même. Le
matérialisme dialectique n'oppose pas l'évolution et la révolution
sans percevoir en même temps leur unité. Toute évolution se
transforme en révolution, et toutes les révolutions ont des phases
évolutives.
Que la conscience puisse se manifester de diverses manières est donc
tout à fait naturel pour le marxisme. Ce
que l'on appelle conscience dans les périodes de développement
pacifique n'a rien à voir avec la conscience de classe dont sont
pourvues les masses dans les époques révolutionnaires, bien que
l'une conditionne l'autre et que l'on ne puisse pas séparer les deux
sans percevoir en même temps leur unité.
De
même que les relations d'échange dans le capitalisme, bien que
n'étant qu'une relation entre des personnes et non pas une chose
palpable, remplissent des fonctions tout à fait concrètes,
c'est-à-dire s'objectivent, de
même maintenant, dans la situation révolutionnaire, l'alternative
(tout à fait réaliste pour la grande masse des êtres humains)
Communisme ou Barbarie devient une pratique active, comme si cette
activité surgissait directement
de la conscience. Si
les rapports peuvent devenir objectivés (verdinglicht)
et prendre une forme palpable, de même, inversement, les choses
peuvent se transformer en rapports. La situation réaliste devient un
rapport révolutionnaire qui, en tant que tel, imprègne et anime les
masses, bien qu'elles ne comprennent pas intellectuellement toute la
chaîne des événements.
« Im
Anfang war die Tat ! »
(Au
commencement était l’action). L’insurrection
de masse, sans laquelle un renversement révolutionnaire est
impossible, ne peut pas se développer à partir de la “conscience
intellectuelle”
: les rapports de vie capitalistes excluent cette possibilité, car
la conscience n’est finalement, après tout, que la conscience de
la pratique existante. Les
masses ne peuvent pas être “éduquées” pour devenir des
révolutionnaires conscients ; et pourtant la nécessité matérielle
de leur existence les contraint à agir comme si elles avaient reçu
véritablement une éducation révolutionnaire : elles deviennent
“conscientes
de l’action”.
Leur vie doit nécessairement recourir à la possibilité
révolutionnaire de l’expression, et ici, pour reprendre la formule
d’Engels, un jour de révolution a plus de poids que vingt années
d’éducation politique.
Ceci
n'est pas un secret pour quiconque a participé directement à une
insurrection révolutionnaire. Sur
le terrain de la lutte, les ouvriers qui sont les plus arriérés sur
le plan idéologique deviennent souvent les révolutionnaires qui
luttent le plus âprement, non pas parce qu'ils ont changé
idéologiquement du jour au lendemain, mais parce qu'il ne leur
restait plus rien à faire, sinon ils auraient été décimés du
seul fait qu'ils étaient des ouvriers.
Ils doivent
se défendre, non pas parce qu’ils veulent se battre, mais parce
qu’ils “veulent
vivre”.
Dans le cas des ouvriers en lutte de l’Armée rouge de la Ruhr, par
exemple, il était impossible de distinguer à première vue lequel
d’entre eux était un catholique strict ou un communiste conscient.
Le soulèvement abolissait ces distinctions. Et cela ne vaut pas
seulement pour la Ruhr.
Une histoire de révolution sans la masse anonyme comme “héros”
n’est pas une histoire de révolution.
Mais
si la lutte de classe réelle assume elle-même la fonction de la
conscience, cela ne veut pas dire que la conscience n’est pas
capable de s'exprimer elle aussi comme conscience (pensée). Bien au
contraire. Elle se concrétise pour pouvoir fonctionner comme
conscience, de même que, d'autre part, les rapports
réels de la vie
dans le capitalisme s'affirment, certes, par le biais du marché,
mais aussi dans leur réalité. La
manière détournée, conditionnée par la production de valeur,
explique les dysfonctionnements du mécanisme économique et la
nécessité de la révolution. C'est
seulement pour cela que les hommes ne font pas leur histoire de
toutes pièces, comme le dit Marx ; les rapports, ici capitalistes,
les obligent
à des actions qui visent à surmonter cette contrainte.
Il
faut également faire référence à ce propos à l’autre fait que
le mouvement des masses est quelque chose de différent de ce que
l'individu est capable de comprendre en tant que tel, puisque sa
compréhension est en partie déterminée par ses conditions
individuelles.
De même, le
mouvement d'un groupe n'est pas non plus le même que celui de la
masse. Chaque groupe, ne serait-ce qu'en raison de sa taille, a des
lois de mouvement propre qui sont différentes et il réagit
différemment aux influences extérieures. La
volonté et la conscience de l'individu, comme celles du groupe, sont
incapables de reconnaître et de juger de manière adéquate le
mouvement de la masse. L'individu
ou le groupe ne peuvent pas plus être identifiés au mouvement
révolutionnaire
que l'océan ne peut être comparé à un verre d'eau.
Le “chef”
et le “parti”, précisément parce qu’ils sont tels, ne peuvent
saisir et chercher à déterminer le mouvement révolutionnaire qu’en
se référant à eux-mêmes,
mais ce mouvement suit
néanmoins ses propres lois.
L'individu ou le groupe ne peut gagner de l'influence dans le
mouvement que s'il se soumet à ces lois.
C'est seulement lorsqu'il les suit, et non lorsqu'il s'efforce
d'obtenir des adeptes, qu'il peut être considéré comme faisant
avancer le mouvement. Il
ne s’agit pas de dire (pour reprendre une expression de Lénine
pour désigner une tendance qu’il combattait) que le parti doit
former la “queue” de la révolution, mais
qu’il doit chercher à opérer du point de vue de la révolution,
et non du point de vue du parti, points de vue qui sont
nécessairement différents. Il
ne peut évidemment pas y parvenir complètement, mais la mesure dans
laquelle il est capable d’approcher le point de vue de la
révolution peut servir à mesurer sa valeur révolutionnaire.
Si le parti ne se
prend pas lui-même pour point de départ, cela implique déjà une
reconnaissance du fait que la méthode dialectique, déduite de la
réalité, n'est que l'image théorique de la réalité, et qu'elle
ne peut être appliquée que parce que celui qui l'applique lui est
soumis. Mais
le travailleur le plus arriéré est soumis au mouvement dialectique
exactement de la même manière que le “géant” de M. Simpson ;
le premier doit
faire
ce que l’autre non
seulement doit faire, mais veut aussi faire.
Le mouvement
dialectique de la révolution étant un mouvement social, c'est
seulement l’obligation
de
la multitude, et non pas la volonté
des individus, qui peut être considérée comme la véritable
conscience. En fait, les conditions actuelles excluent complètement
la possibilité d'une volonté sociale. L'expression
sociale de la volonté ne s'obtient que par l'obligation
sociale. Ainsi, une conception erronée de la méthode dialectique
est une conception erronée du
mouvement réel lui-même, bien que celui-ci ne soit en rien modifié.
Il apparaît cependant aussi que le “géant” Simpson peut dans
certaines circonstances servir à faire avancer le mouvement, mais
il n'y joue pas un rôle décisif.
XI
Un
marxiste orthodoxe doit rejeter l’“orthodoxie” des écoles
kautskienne et léniniste. Hook s’oppose au dogmatisme de ces
écoles,
mais sans se rendre compte que ce “dogmatisme” ne peut être
combattu que du point de vue orthodoxe. La
pseudo-orthodoxie de la social-démocratie et des bolcheviks n’a
rien à voir avec le marxisme orthodoxe. Autrefois, l’on s’opposait
à l’“orthodoxie” kautskiste par le mot d’ordre : « Avec
Lénine, revenons à Marx ». Aujourd’hui,
on est obligé de se retourner contre Lénine avec le slogan
orthodoxe : « Retour à Marx ».
Ni Kautsky, ni Lénine, ne voyaient dans la méthode dialectique
autre chose qu’un outil utile. Ils
se sont disputés sur la manière de s’en servir. Leurs divergences
sont donc de nature exclusivement tactique (sans tenir compte de la
confusion arbitraire entre questions tactiques et questions de
principes) : il n'y a pas de divergence de principe entre les deux.
Avec cette arme
dialectique, tous deux voulaient faire l'histoire au
bénéfice du
prolétariat. Qu'ils ne puissent eux-mêmes jouer qu'un rôle d'arme
leur était donc une idée qui leur restait complètement étrangère
; ils s'identifiaient, en tant que “géants de la dialectique”,
au mouvement social dialectique lui-même et ils étaient
nécessairement obligés d'entraver le véritable mouvement
révolutionnaire dans la mesure même où ils renforçaient leurs
propres positions. Plus
ils agissaient pour eux-mêmes, moins ils accomplissaient pour la
révolution, car l'ampleur de leur influence dépendait pour eux de
l'affaiblissement de l'initiative des masses. Il fallait se rendre
maître de ces dernières, afin de pouvoir les diriger.
Si, pour Kautsky,
l'Église était de manière inavouable le modèle d'organisation,
pour Lénine ce modèle était, de son propre aveu, l'usine. Par
l’unité de la théorie et de la pratique, ils n'entendaient rien
de plus que la simple unification du “chef et de la masse” ;
l'organisation de haut en bas, les ordres et l'obéissance,
l'état-major et l'armée. Le principe bourgeois d'organisation
devait aussi servir aux objectifs prolétariens.
Mais
l’unité de la théorie et de la pratique n’est provoquée que
par l’action révolutionnaire elle-même ; elle ne peut être
atteinte, dans les rapports capitalistes, que par des voies
révolutionnaires et éruptives, et non par une “politique
astucieuse” qui garantirait une harmonie entre les dirigeants et
les dirigés.
Mais une telle
action ne peut être que favorisée ou entravée ; elle ne peut être
ni réalisée ni empêchée, car elle dépend des mouvements
économiques, et ceux-ci ne sont pas encore soumis à la volonté et
à l'intelligence humaines. Le
vieux mouvement ouvrier ne comprenait par conscience de classe que sa
propre perception du processus historique. Le parti était tout, le
mouvement n'était perceptible qu'à travers le parti.
C’est ainsi
que de la lutte de classe entre le capital et le travail – dans la
mesure où cette lutte était subordonnée au parti – est née la
lutte de différents groupes pour la domination des travailleurs.
Il n'y a pas de
meilleure preuve de la justesse de la méthode marxiste que
l'émasculation que le marxisme lui-même a subie. L'épigonité sert
à illustrer le développement capitaliste, et inversement ce
développement fournit l'explication de l'épigonisme.
En d’autres
termes, les différentes écoles d’épigonisme ou de révisionnisme
peuvent être rattachées aux différentes étapes du développement
capitaliste. Le
marxisme “originel” a survécu à ses enfants dégénérés et
aujourd’hui le mouvement révolutionnaire est contraint, au nom de
ce marxisme originel, de s’orienter de nouveau sur la base d’une
adhésion orthodoxe à la méthode marxiste. La
“méconnaissance” de la méthode dialectique par les
pseudo-marxistes ne s’est jamais manifestée plus clairement que
dans l’abandon de la théorie marxiste de l’accumulation et de
l’effondrement. Les révisionnistes se sont vantés du rejet de
cette théorie, et les marxistes “orthodoxes” de l’époque
n’ont pas osé la défendre. Le
“malentendu” s’est encore exprimé dans la séparation entre la
philosophie marxiste et l’économie. Il y a eu et il y a encore des
“marxistes” qui se sont “spécialisés” dans l’une ou
l’autre discipline, qui ne comprennent pas que les lois économiques
sont dialectiques. Quiconque, par exemple, abandonne la théorie
marxiste de l’effondrement ne peut pas en même temps adhérer à
la méthode dialectique ; et quiconque accepte “philosophiquement”
le matérialisme dialectique n’a pas d’autre choix que de
considérer le mouvement dialectique de la société actuelle comme
un mouvement d’effondrement.
Il
a fallu d’abord que la crise mondiale du capitalisme devienne une
réalité avant que le problème de l’effondrement puisse être
remis au centre des discussions et donc aussi avant que la lutte pour
la dialectique marxiste puisse être relancée.
Ce n'est pas
tant la théorie que la réalité elle-même qui sert aujourd'hui au
développement ultérieur du marxisme.
Mais ce développement ultérieur n'est en réalité aujourd'hui
qu'une reconstruction
du marxisme originel, lequel est en train d'être nettoyé des
saletés accumulées par les épigones. Il
est devenu clair que les “abstractions” marxistes étaient plus
réelles que les tentatives “réalistes” que les épigones ont
faites pour les enrichir, en voulant leur donner “chair et sang”,
en essayant d’en “compléter” le “torse”, etc.
Entre-temps,
Kautsky a complètement rejeté la dialectique marxiste, et Lénine a
recommandé, peu avant sa mort, de reprendre l’étude de Hegel et
du problème dialectique en général. Cinquante ans de “théorie
marxiste” ont offert pour résultat la confusion la plus
désespérée. Elle
n’a pas fait avancer le marxisme, mais l’a renvoyé en arrière
avant même son point de départ. Toute orthodoxie véritable est
cent fois supérieure au “successeur” marxiste. Le
marxisme, en tant que théorie révolutionnaire, était en
contradiction avec le mouvement ouvrier qui se développait dans la
période de modernisation du capitalisme, et il a donc été modifié
par ce mouvement en fonction de ses propres besoins et cette
modification a ensuite été confondue avec l'essence.
L’on
n'a pas le droit de se considérer comme ayant une position avancée
simplement parce que l'on n'est pas d'accord avec l'épigonisme ou
parce que l'on a des opinions différentes de lui sur telle ou telle
question. Il
faut rejeter complètement à la fois la social-démocratie et le
bolchevisme, ainsi que toutes leurs ramifications, pour se placer sur
une base marxiste. Mais
tandis que Hook veut renouveler le marxisme en surmontant divers
“dogmes”, il n’a pas, dans la lutte contre le dogmatisme,
combattu l’émasculation du marxisme, mais, dans son zèle, il a
abandonné le marxisme lui-même. Ce
n’est pas la première fois que ce qu’il attaque est qualifié de
“dogmatisme” ; le
cri de “dogmatisme” a toujours été utilisé comme argument
politique contre les courants radicaux du mouvement ouvrier. Les
mêmes arguments que Hook utilise aujourd’hui contre le
“dogmatisme” du mouvement communiste “officiel” ont été
jadis lancés par Lénine contre le mouvement communiste de gauche
des conseils, qui ne voulait pas sacrifier la révolution mondiale au
capitalisme d’État russe. Et
encore plus tôt, la social-démocratie a dirigé ces mêmes
arguments contre Lénine et le mouvement communiste en général.
La lutte contre le
dogmatisme, telle qu’elle a été menée jusqu’ici, s’est
limitée à une lutte contre les tendances radicales du mouvement
ouvrier, des tendances qui menaçaient de devenir dangereuses pour
les organisations déjà établies et leurs propriétaires.
Les débats
d’avant-guerre au sein de la social-démocratie, qui étaient
dirigés contre l’opposition révolutionnaire, l’argumentation de
la social-démocratie contre les bolcheviks, les exhortations de
Lénine contre les communistes de conseils, et maintenant la lutte de
Hook contre le “dogmatisme”, sont tout à fait indissociables.
Tous
ont été accusés de dogmatisme : la social-démocratie, aussi
longtemps qu'elle a eu un caractère révolutionnaire ; les
bolcheviks, aussi longtemps qu'ils ont été révolutionnaires ; et
le mouvement des conseils, parce qu'il était dirigé contre
l'autosuffisance des partis. Toutes
les positions idéologiques (y compris celle de Hook) dirigées
contre le mouvement radical ont été prises sous prétexte de
combattre le dogmatisme. Le social-démocrate Curt Geyer a donné la
meilleure expression de leurs caractéristiques communes, et ses
arguments ressemblent à s'y méprendre à ceux de Hook. Geyer écrit
:
« Le
communiste radical est tombé dans l’erreur de confondre la
probabilité et la nécessité, de voir dans les tendances
économiques et historiques établies par elles-mêmes des lois au
sens des lois naturelles des sciences naturelles antérieures, lois
qui sont données a priori et gouvernent le monde comme une
providence aveugle… Leur
philosophie de l'histoire révèle un caractère hautement mécaniste.
Le rôle du prolétariat comme facteur actif du développement
historique, et en général le rôle de l'homme dans l'histoire, est
passé au second plan... Ce mécanisme reposait en partie sur la
dérivation de tout développement historique d’une économie, qui
était pensé comme automoteur, et en partie sur une conception
téléologique de la fonction de la masse dans l’histoire.
Le radicalisme attribue à la
masse la capacité de saisir correctement une situation historique
déterminée et sa fonction dans le développement général, non pas
intellectuellement, certes, mais instinctivement, et donc la capacité
d'agir instinctivement dans le sens du progrès social. Cette
capacité remonte à une conscience de classe mystique qui guide
l'attitude des masses et par conséquent le cours de l'histoire, une
conscience de classe qui surgit automatiquement, comme par nécessité
de nature, à travers la position de classe des masses, comme un
effet provient de la cause. Cette conscience de classe n’est pas
considérée par le radicalisme comme la perception intellectuelle
par l’individu de sa situation sociale et comme étant la
conception de cette situation du point de vue d’une philosophie
sociale déterminée, mais comme quelque chose de mystique qui peut
exister en dehors du contenu de la conscience du membre de la classe
et qui n’entre dans la conscience (et nous avons ici la phase
théologique de cette conception) que dans des conditions
déterminées, c’est-à-dire lorsque le progrès social l’exige.
Ainsi, pour le radicalisme, l’action de la masse va toujours dans
le sens du progrès social… ».
L’accusation
de Geyer portant sur la confusion entre la probabilité et la
nécessité est une phrase creuse. La probabilité présuppose la
possibilité de décision ; selon Geyer, comme selon Hook, l’on
peut décider de telle ou telle manière à volonté. Le moment
et le pourquoi
ne dépendent pas directement de l’homme, mais le
fait de le savoir
si. Cette conception présuppose pour le mouvement social l’existence
d’une volonté sociale,
ce qui n’est pourtant pas le cas dans la société capitaliste. Par
conséquent, cette conception associe le mouvement social à
l’incertitude de l’individu, ce qui est naturellement une
absurdité. Mais
c’est précisément cette absurdité qui explique l’accusation de
mysticisme dirigée contre le radicalisme (ou le “dogmatisme”),
car il est évidemment impossible à des personnes qui soutiennent
une telle conception de concevoir autre chose que la “conscience
intellectuelle”, ou au mieux d’accorder encore la validité à
autre chose que les “instincts”.
La critique du radicalisme par Geyer, telle que nous l’avons
illustrée plus haut, laisse le radicalisme tout à fait indemne ;
elle révèle seulement la faiblesse du “critique”, lequel
n’a pas compris que, dans le capitalisme, ce n’est pas la
“volonté”, mais le marché sans volonté qui détermine les
destinées de l’humanité.
Ce n’est pas l’homme qui décide dans le capitalisme – et c’est
seulement dans ces conditions que l’on peut parler de probabilité
–, mais ce sont la volonté de l’homme ainsi que la vie de la
société qui sont entièrement soumises au marché, et leurs actions
sont des actions nécessaires qui sont imposées par le rapport au
marché. Si elles ne se conforment pas à cette contrainte du marché,
elles cessent d’exister, et dans ce cas, naturellement, dans la
mesure où elles sont concernées, tout problème disparaît. La
désorganisation de ce rapport au marché, lequel est en train d’être
désorganisé par les forces productives croissantes et sans l’apport
supplémentaire de la volonté de l’homme, n’est pas conditionnée
mais nécessaire, car elle n’a rien à voir avec la volonté. Si
la révolution dépendait du parti, du chef ou de la conscience
intellectuelle, elle ne serait pas nécessaire, mais conditionnelle.
Et c'est précisément à cette volonté du parti et du chef que
Geyer pense lorsqu'il parle du rôle actif de l'homme dans
l'histoire.
Le rôle du prolétariat comme facteur actif du développement
historique apparaît avec une netteté plus forte précisément avec
l'acceptation du concept de nécessité.
Le
progrès social est identique à l'abolition du travail salarié.
Aussi le prolétariat, dès qu'il
agit pour lui-même,
ne peut pas agir faussement et il doit nécessairement agir
conformément au progrès social. Qualifier
cela de téléologique suppose une méconnaissance complète des lois
du mouvement économique. La
lutte du prolétariat pour son existence – non pas la lutte
idéologique des révolutionnaires parmi le prolétariat, mais la
lutte du prolétariat tel
qu’il est
– doit conduire à l’abolition du travail salarié et assurer
ainsi la libération des forces productives limitées par le
capitalisme. Le
fait même que les travailleurs se prononcent pour leurs intérêts
spécifiquement matériels fait d'eux des révolutionnaires et leur
permet d'agir conformément au progrès social général. Cette
conception n'a absolument pas besoin d'une conscience de classe
mystique, quelle qu'en soit la source. Les
arguments de Geyer, que Hook doit certainement partager, montrent que
dans la lutte contre le dogmatisme, c’est toujours le mouvement
radical qui est pris pour cible. Ce mouvement se suffit
nécessairement à lui-même et il ne peut pas céder aux
revendications des différents individus ou groupes, mais il prend au
pied de la lettre l’idée que la libération des travailleurs ne
peut être que le résultat de leurs propres actions.
Il
convient de noter en outre que le “dogmatisme” que Hook attribue
au mouvement communiste “officiel” y est toujours présent, au
mieux, comme une manière traditionnelle de parler. En
réalité, le seul principe du mouvement du parti communiste – pour
reprendre une expression de Rosa Luxemburg à propos de
l’opportunisme en général – est “l’absence de principes”.
Si le parti
communiste était aussi “dogmatique” que Hook aime à le croire,
il pourrait peut-être être encore considéré comme un mouvement
révolutionnaire ; car le “dogmatisme” dont on l’accuse, mais
qui n’existe pas, ne serait rien d’autre que les prémices du
marxisme révolutionnaire. Mais
le
vieux mouvement ouvrier – de Noske à Trotsky – n’a aucun
rapport avec le marxisme,
et, par conséquent, on ne peut pas non plus l’accuser de
dogmatisme. Jamais des organisations n’ont été plus
non-dogmatiques, plus dénuées de principes, plus hétérodoxes,
plus vénales, plus opportunistes, que les deux grands courants du
“mouvement ouvrier” et ses diverses branches, qui font
aujourd’hui partie du passé. Leur
reprocher leur dogmatisme, c'est confondre la phrase avec la réalité.
Si l'on juge ces organisations, non pas d'après ce qu'elles disent,
mais d'après ce qu'elles font, on n'y trouve aucune trace de
dogmatisme.
XII
Dans
l’article déjà mentionné,
Hook
a catégoriquement rejeté la conception du caractère inéluctable
du communisme et la conception de la spontanéité qui l’accompagne.
Selon Hook, le
“dogme” selon lequel le communisme est inévitable doit être
rejeté parce qu’il « rend inintelligible toute activité en
faveur du communisme » (page 153). En admettant qu’il en soit
ainsi (bien que, à notre avis, ce ne soit pas le cas), cet argument,
ainsi que les autres arguments employés par Hook, n’offrent rien
pour réfuter la conception de la nécessité du progrès social, qui
ne peut être observée que dans le communisme.
L’argument de
Hook, rejetant l’idée de nécessité, est tout aussi impossible à
accepter que le déni de l’humidité de l’eau, simplement parce
que l’humidité est désagréable. Que ce soi-disant dogme « nie
que la pensée fasse une différence dans le résultat final » (page
153) est un argument inventé par Hook : ceux qui adhèrent à ce
prétendu dogme ne remettent pas en question ce que Hook se plaît à
tenir pour acquis. En fait, ce “dogmatisme” n’a aucunement
besoin de contester le rôle déterminant de la pensée, parmi
d’autres facteurs
; il refuse simplement de voir dans la pensée le rôle décisif.
Mais Hook se
doit
de rejeter l’idée de nécessité, car il part du principe qu’il
est « absurde (de croire) que la classe ouvrière peut remporter la
victoire par ses propres forces, c'est-à-dire sans assistance. »
(page 146). Pour Hook, c’est donc « la tâche des communistes de
les éduquer (les ouvriers) à une véritable conscience de classe et
de les diriger » (page 146). Sur
ce même terrain, comme nous l'avons déjà vu, la théorie de la
valeur n'avait pour Hook aucun pouvoir prédictif. Le mouvement du
capital sur la base de la valeur n'est pourtant rien d'autre que le
mouvement dialectique de la société elle-même, et la connaissance
de la méthode dialectique n'est ici que la connaissance de ce
mouvement. Si l'on rejette le pouvoir prédictif de la théorie de la
valeur, l’on rejette en même temps la méthode dialectique. Si
l'on suit le mouvement du capital tout en s'en tenant fermement à la
méthode dialectique, l’on voit que le prétendu dogme qui nous
occupe ici n'est rien d'autre que la reconnaissance réaliste du
mouvement réel du capital.
Dans
un article paru récemment dans la Zeitschrift
für Sozialforschung
(1933, n° 3), Max Horkheimer s'est attaqué au problème de la
prédiction dans les sciences sociales, aboutissant à des
conclusions que nous partageons et que nous ne pouvons pas nous
empêcher d'opposer à celles de Hook.
« L’objection
» (selon laquelle les sciences sociales excluent les prédictions)
écrit Horkheimer, « s’applique seulement à des cas particuliers
et non au principe… Il existe de vastes domaines de connaissances
dans lesquels nous ne sommes pas limités à l’énoncé : “si ces
conditions sont remplies, cela se produira”, mais dans lesquels
nous pouvons dire : “ces conditions sont maintenant remplies, et
donc cet événement attendu se produira sans aucune intervention de
notre volonté”… Il est certainement incorrect de dire que la
prédiction n’est possible que lorsque la réalisation des
conditions nécessaires dépend de celui qui prédit, mais la
prédiction sera néanmoins d’autant plus plausible que les
relations conditionnelles dépendent davantage de la volonté
humaine, c’est-à-dire du degré auquel l’effet prédit n’est
pas le produit d’une nature aveugle, mais le résultat de décisions
raisonnables. La manière
dont la société capitaliste maintient et renouvelle sa vie
ressemble plus au cours d'un mécanisme naturel qu'à une action
dirigée vers un but... On peut énoncer comme loi qu'avec le
changement croissant de la structure (de la société actuelle) dans
le sens d'une organisation et d'une planification unifiées, les
prédictions gagneront également un degré de certitude plus élevé.
Dans la mesure où la vie
sociale perd le caractère d’un processus aveugle de la nature et
où la société prend des formes dans lesquelles elle se constitue
en tant que sujet raisonnable, le processus social peut être prédit
avec plus de précision. La
possibilité de prédiction ne dépend donc pas exclusivement du
perfectionnement des méthodes et de la sensibilité des sociologues,
mais également du développement de leur objet, des changements
structurels de la société elle-même...
De sorte que le souci du sociologue de parvenir à des prédictions
plus exactes se transforme en un effort politique pour la réalisation
d’une société raisonnable. ».
L'abstraction
marxiste qui, la première, a laissé complètement de côté le
problème réel du marché et qui n'a eu recours qu'à la répartition
des conditions de production entre le capital et le travail (moyens
de production et force de travail), négligeant ainsi le caractère
de processus naturel aveugle que possède la vie sociale sous le
capitalisme et s'en tenant strictement à la théorie de la valeur, a
conduit à la reconnaissance que le système capitaliste doit
s'effondrer. De
cette façon, il a été aussi possible, à partir de la situation
nécessairement créée par le capitalisme au cours de son
développement d’en venir à une conclusion sur le caractère de la
révolution et sur ses résultats. La société capitaliste a
tellement développé les forces productives que leur socialisation
complète
est inévitable et qu'elles ne peuvent plus fonctionner véritablement
que dans des rapports de production communistes.
Si, pour
Marx, l'effondrement était inévitable, le communisme l'était
aussi. Si le mouvement actuel n'est possible que sur la base du
précédent, c'est à partir du mouvement actuel que nous pouvons
juger de la nature du mouvement futur. Quant
à savoir jusqu’où cela va aller, cela dépend du niveau que le
mouvement actuel a atteint, mais cette considération reste toujours
limitée. Quant
à ce qu’il adviendra de la société communiste, l’on ne peut
pas le dire avant qu'une telle société existe : mais ce qu’il
adviendra de la société capitaliste est révélé par ses propres
conditions matérielles. Plus la société capitaliste se développe,
et donc se désagrège en même temps, plus les traits de la société
communiste deviennent clairs. Alors
que Marx, qui détestait rien tant que les utopistes, ne pouvait
aller plus loin que l'effondrement du capitalisme, il est possible
aujourd'hui, au milieu de l'effondrement, d'esquisser avec un certain
degré de précision les lois du mouvement de la société
communiste. Une
analyse de la société capitaliste, qui implique l’examen de ses
propres lois internes de développement, ne permet d’autre
conclusion, sur une base scientifique et avec l’acceptation de la
théorie de la valeur, que celle selon laquelle le
communisme est inéluctable. Quiconque
adopte une attitude hostile à l’égard de ce “dogme” ne fait
qu’illustrer la faiblesse de sa compréhension de l’économie, et
il n’a en réalité plus rien d’autre à faire que de se
renfermer sur lui-même, sur sa volonté, sur son intelligence ;
bref, il doit rester
collé fermement au monde idéologique de la bourgeoisie et sa
conscience doit nécessairement être obscurcie. Et c'est précisément
pour cette raison que ses attaques contre le “dogmatisme”, contre
le “mysticisme”, doivent devenir de plus en plus féroces à
mesure qu'il succombe à la magie capitaliste.
Il
va sans dire que le rejet du concept selon lequel le communisme est
inévitable implique également le rejet de la théorie de la
spontanéité. Et
en fait, nous trouvons que, pour Hook, « la doctrine de la
“spontanéité”, qui enseigne que les expériences quotidiennes
de la classe ouvrière engendrent spontanément une conscience
politique de classe » est une absurdité patente. Pour lui, comme
nous l’avons déjà vu, c’est plutôt l’“éducation”
dispensée par les communistes qui prend en charge la “bonne”
conscience de classe. L'éducation
est ici opposée à l'expérience, comme si l'une n'était pas
conditionnée par l'autre, comme si toutes deux n'étaient pas les
deux faces d'un même processus.
Ces arguments aussi, comme ceux que Hook emploie contre
l'inévitabilité, sont gratuits. Mais
même si l'on devait les accepter sur des bases inévitables, à quoi
équivaudraient-ils compte tenu du fait
que, malgré ces arguments, tous
les véritables mouvements révolutionnaires,
comme même l'autosuffisance d'un Trotsky est souvent obligée de
l'admettre, ont un caractère spontané ? Rosa
Luxemburg, dans ses écrits contre la social-démocratie ainsi que
contre les bolcheviks, l'a déjà prouvé avec suffisamment de force,
de sorte qu'il est superflu de raconter ici une fois de plus
l'histoire du mouvement révolutionnaire contemporain.
Il nous
semble plus important d’écarter d’emblée un argument qui est
souvent avancé contre le concept de spontanéité, à savoir que
même du point de vue de la spontanéité, les masses ont souvent
montré leur insuffisance.
Comment
se fait-il, aiment à faire remarquer ironiquement ces critiques, que
les masses n'aient pas réussi à empêcher, par exemple,
l'instauration de la dictature hitlérienne ? C'est le même genre de
question qui s'oppose à la théorie de l'effondrement : pourquoi
alors le capitalisme ne s'est-il encore jamais effondré ?
Dans les deux cas,
nous nous trouvons en présence d'une simple incompréhension des
théories en question. La formule dialectique si souvent évoquée de
la transformation de la quantité en qualité, lesquelles sont
nécessairement séparées par le processus de développement,
fournit également l'explication de notre point de vue, celui de ceux
qui acceptent les doctrines de la spontanéité et de l'effondrement.
Dans les deux cas,
la question est de savoir à quel moment se produit la conversion. Il
s’agit en effet d’une conversion qui se répète sans cesse sur
une échelle plus vaste, de sorte que, pour reprendre l’expression
de Henryk Grossmann, « toute crise est un phénomène d’effondrement
et l’effondrement final n’est rien d’autre qu’une crise
insoluble ». La
théorie de l'effondrement ne repose sur aucun processus automatique,
et le concept de spontanéité ne suppose pas, sur une base mystique,
que les masses se révolteront un jour ou l'autre. L'effondrement et
la spontanéité ne doivent être envisagés que du point de vue de
la conversion de la quantité en qualité.
Comment
se fait-il que, bien que chaque crise soit un effondrement en
miniature, le système soit capable de s’en sortir ? Tout
simplement parce que les tendances dirigées contre l’effondrement
– tendances qui naissent des réalités de la situation –
ne sont pas encore épuisées. Si
ces forces sont épuisées par rapport aux besoins ultérieurs de
l'accumulation, la crise ne peut plus être surmontée et doit
nécessairement se transformer en effondrement. Il en va de même
pour le mouvement de masse lié à ce processus. Tant
que les contre-tendances qui s’opposent à la révolution seront
suffisamment fortes, le mouvement spontané des masses ne pourra pas
s'affirmer.
En fait, il se montrera si faible qu'il donnera l'impression qu'il ne
pourra jamais être plus important qu'à présent et qu'il a donc
besoin, à côté de lui-même (car personne ne nie, bien entendu,
l'existence du facteur spontané), du parti pour répartir et diriger
ce facteur spontané, comme tous les autres, dans l'intérêt de la
révolution. C'est
seulement parce que les tendances économiques et politiques dirigées
contre l'action spontanée des masses étaient si fortes que les
actes réels pouvaient sembler
avoir été suscités consciemment. Les
quelques véritables mouvements révolutionnaires que l’Allemagne,
par exemple, pourrait citer, sont entrés en action contre la volonté
des différents partis, et même contre la volonté du Parti
communiste. (Prenons comme exemple classique le mouvement de mars
1921). Si
le Parti communiste a participé à ces actions, c’était
uniquement parce qu’il n’avait plus rien d’autre à faire ; en
aucun cas, elles ne découlaient de l’initiative de ce parti –
l’initiative était constamment fournie par les masses elles-mêmes.
Ce n’est que
lorsque la taille du parti a été suffisantequ’elle a été
décisive pour qu’il puisse refuser de suivre la contrainte de
l’initiative de masse, pour qu’il puisse empêcher les mouvements
du prolétariat – et il les a empêchés, même si ce faisant il a
dû nécessairement s’effondrer en tant que parti.
Ce
n’est qu’après une énorme “éducation” fournie par le parti
que les masses ont pu être définitivement vaincues pendant des
années. Comment
expliquer autrement que la conscience de classe des masses ait
continuellement régressé avec la croissance des partis et de leur
influence ? Comment
expliquer autrement que même en Russie, où le parti révolutionnaire
« pouvait être chargé sur un chariot à foin », les ouvriers
et les paysans aient accompli leur révolution sans y avoir été
“éduqués” ? En
fait, ils ont mené la révolution avec plus de rigueur là où les
“éducateurs” faisaient complètement défaut. Les masses, qui
ont pris des mesures pour exproprier les usines contre
la volonté
des bolcheviks, ont d'abord obligé
Lénine à donner le feu vert aux nationalisations. Personne
ne peut le nier sans falsifier l'histoire. Ce
n’a pas été le démagogue Hitler qui a détruit le Parti
communiste allemand et la social-démocratie, mais les masses
elles-mêmes, en partie activement et en partie par inactivité.
Car ces partis se
trouvaient dans une position intenable : ils ne représentaient pas
les intérêts des travailleurs et ne se conformaient pas aux
intérêts de la bourgeoisie. Cette
dernière, qui ne pouvait pas lier ses ambitions impérialistes à
celles de Moscou et à sa volonté militariste, a dû être soumise
dans des proportions et à un rythme que ne pouvait assurer le
“mouvement ouvrier” traditionnel. Le
rôle de ces partis n'était que celui que la bourgeoisie leur
permettait de jouer. Le fait que les mouvements spontanés ne
parviennent souvent pas à s'affirmer ne prouve pas qu'ils n'existent
pas. L’on peut certes retenir le flot par un barrage, mais le
barrage ne peut pas le supprimer. Quant
à la durée pendant laquelle les eaux pourront être endiguées,
cela dépend des moyens dont disposent les constructeurs de barrages.
Les limites de ces moyens sous le capitalisme sont bien connues. Le
flot du soulèvement spontané des masses emportera tous les
barrages.
L’idée
de Hook selon laquelle la doctrine de la spontanéité peut être et
est utilisée comme « justification de la politique de scission et
de fission schismatique » (page 154) est incompréhensible. Comme si
les scissions étaient le résultat de la volonté des auteurs
d’éclaboussures et non de la nature des organisations au sein de
la société capitaliste. Mais
en laissant ce facteur de côté, que deviendra, selon la conception
de Hook, la révolution prolétarienne lorsqu’il sera tout à fait
impossible de construire des partis forts et influents, qui sont
“décisifs” dans la lutte des classes ? Que
deviendra la révolution lorsque la classe dirigeante aura réussi à
détruire tous les “géants” – dirigeants, partis, éducation
communiste, etc. – et à les priver définitivement de la
possibilité d’exercer leurs fonctions ? Du
point de vue de Hook, la seule réponse est qu’il ne peut tout
simplement pas y avoir de révolution. La révolution, en dernière
analyse – aussi drôle que cela puisse paraître – dépend donc
de la clémence démocratique de la bourgeoisie. De
même que G. D. H. Cole, par exemple, considère que les perspectives
du socialisme ont décliné en raison de la crise capitaliste, et que
le socialisme se développera beaucoup mieux grâce à la prospérité
capitaliste, Hook, même si ce n'est pas admis, pense quant à lui
que l'existence de la démocratie est la présupposition de la
révolution prolétarienne. (Il
va sans dire que le mouvement ouvrier illégal ne peut pas être
inclus dans la conception hookienne du parti). Dans les deux cas,
pour Hook comme pour Cole, c'est la conscience intellectuelle qui
réussit à convaincre le monde, ou du moins un pourcentage
prépondérant des travailleurs, des bienfaits du socialisme ou de la
beauté de la révolution, et donc les deux sont “désirés”.
Cette attitude de maître d'école peut s'adapter au cours
d'instruction politique, mais, en ce qui concerne la révolution,
elle ne peut produire qu'un effet comique.
L’analyse
marxiste des lois de l’accumulation capitaliste aboutit à la
révolution prolétarienne. Il va sans dire que pour Marx il n’y
avait pas de problème purement
économique. Bien avant que le développement capitaliste ait atteint
le point final économique fixé par des considérations théoriques,
les masses auront déjà mis fin au système. La
crise cyclique se transforme en crise permanente, une situation dans
laquelle le capitalisme ne peut subsister que grâce à
l'appauvrissement continu et absolu du prolétariat. Cette période,
toute une phase historique, contraint la bourgeoisie à une terreur
permanente contre la population laborieuse, car, dans de telles
conditions, toute diminution du profit du fait de la lutte des
classes met de plus en plus en question le système lui-même.
Le processus
de concentration a également rendu la base du pouvoir de la
bourgeoisie si étroite qu’une pratique sociale relativement sans
frictions n’est encore possible que par le biais d’une dictature
ouverte. La
fin de la démocratie est arrivée. Avec elle, les organisations
syndicales liées à la démocratie, la liberté d'expression, la
liberté de presse, etc., disparaissent elles aussi. Plus le
capitalisme perdure, plus la crise est profonde, et plus le
terrorisme est aigu. Cette
nécessité capitaliste ne peut pas être évitée par la démocratie.
La sauvegarde même de la “démocratie formelle” entraîne la
chute du capitalisme, de sorte que la démocratie capitaliste devient
naturellement une chose du passé. La
fin de la démocratie implique la fin du mouvement ouvrier au sens
hookien du terme ; Hook n'a plus qu'à se détourner, désillusionné,
des travailleurs qui ne l'ont pas écouté assez tôt.
L'histoire du monde
s'est arrêtée parce que les ouvriers ne se sont pas laissé
“éduquer”. Mais le concept de spontanéité conviendra aussi à
cette situation. La crise permanente aiguise la lutte des classes
dans la même mesure qu'elle la réprime. Le
tsarisme expliquait non seulement le caractère tardif de la
révolution russe, mais en même temps sa puissance merveilleuse et
redoutable lorsqu’elle a éclaté, malgré l’absence
d’“éducateurs” et d’organisations prépondérantes. L’action
était en même temps l’organisation, les combattants actifs
étaient leurs propres chefs. Qui
donc “a apporté” aux masses la pensée des soviets ?
N’était-ce
pas plutôt des rapports mêmes qu'elle est née ? Des masses et de
leurs besoins ? Ce n’a été qu'après leur formation que les
soviets ont commencé à être discutés par les “éducateurs”.
La lutte des classes est le mouvement de la société de classes.
L’on peut détruire des organisations, assassiner des dirigeants,
transformer l'éducation en barbarie, mais l’on ne peut se
débarrasser de la lutte des classes qu'en faisant disparaître les
classes. La
destruction même de l’organisation légale du travail est une
meilleure indication que toute autre de l’approfondissement de la
lutte des classes, bien que cela ne signifie pas pour autant la
qualité révolutionnaire des partis détruits.
Il
n'y a cependant pas de date fixe pour la révolution. Même si l'on
considère la révolution comme inévitable, l’on ne dit rien pour
autant de son heure d'apparition. Et
tout argument selon lequel l'État fasciste est inévitable est une
absurdité qui ne sert qu'à masquer la trahison perpétrée par la
Troisième Internationale.
En 1918, par
exemple, la social-démocratie avait pu réprimer le mouvement des
conseils dans le sang des ouvriers. L’inverse aurait tout aussi
bien pu se produire, et ce n’est que plus tard que l’on a compris
pourquoi c’était le premier cas plutôt que le second. Le facteur
“accident”, “leadership”, etc. est indéniable et ne doit pas
être nié, mais il faut aussi reconnaître ses limites et son rôle
changeant dans le processus historique. De
même qu'en 1923 le Parti communiste allemand a réussi à empêcher
les masses de se soulever de manière révolutionnaire, il aurait
tout aussi bien pu échouer dans cette entreprise. La révolution a
été ajournée, mais seulement
ajournée. Elle peut aussi éclater prématurément et compliquer
ainsi son propre cours.
Mais
prématurée ou tardive, la révolution – la locomotive de
l’histoire –, et avec elle la société communiste, s’affirme
nécessairement et est menée à bien par les ouvriers eux-mêmes,
car le cours antérieur de l’histoire a créé une situation qui ne
permet pas d’autre solution, parce que cette solution correspond
aux nécessités de la vie actuelle de la majorité de l’humanité.
Et la révolution prolétarienne, tout en changeant le monde, ne
manquera pas d’éduquer les “éducateurs” étonnés.
The
Inevitability of Communism
a
été publié en 1936 à New York par Polemic Publishers sous le
titre Polemic Pamphlet n° 3, édité par S.L. Solon.
S.L.
Solon a présenté le texte ainsi :
« La
publication de Towards
the Understanding of Karl Marx [Vers
une compréhension de Karl Marx] par Sidney Hook en janvier 1933 a
servi de signal à la libération d’un véritable déluge de
littérature controversée et interprétative sur le marxisme.
Acclamé
et dénoncé, respecté et suspecté dans différents milieux
radicaux, le livre de Hook posait avec acuité la question : qui sont
les marxistes ? Les
opinions aussi bien pour que contre la validité de son
interprétation, se sont rapidement cristallisées et elles ont donné
le ton à des discussions qui allaient devenir passionnées et
prolongées. Le fait que les controverses qui ont eu lieu autour de
Towards the Understanding of Karl Marx aient
souvent frôlé l’amertume et l’attaque personnelle témoigne
clairement du caractère pertinent et de l’éclat stimulant de
l’œuvre de Hook. Peu de têtes ont été brisées ou d’égos
excités par la parution d’un nouveau livre sur la céramique
étrusque. Quoi qu’on ait pu dire d’autre du livre de Hook, sa
vivacité et sa pertinence n’ont pas été remises en question.
« “Le
caractère inéluctable du communisme” de Paul Mattick est une
critique de l’interprétation de Hook à partir de ce que Mattick
considère comme la position du matérialiste dialectique orthodoxe.
La brochure, en effet, se propose de servir un double objectif. Tout
d’abord, elle tente de réfuter le droit de Hook à ce titre :
matérialiste dialectique. Elle
tente de montrer que l’interprétation de Marx par Hook est le
point de vue du révisionnisme de la fin du XIX° siècle, dans un
style philosophique à la mode aujourd’hui. Supprimer les principes
d’inévitabilité et de spontanéité du marxisme, dit Mattick,
revient à émasculer les enseignements de Marx.
Il
s’agit de nier le concept du fonctionnement universel du
matérialisme dialectique et d’attribuer à la conscience humaine
un rôle largement surestimé.
Deuxièmement, l’essai de Mattick sert de présentation positive à
la position du matérialisme dialectique tel qu’il l’interprète.
Il
exprime son désaccord avec ce qu’il considère comme les
erreurs du léninisme,
dont le point de vue, selon lui, ne diffère pas fondamentalement de
celui de la social-démocratie. Pour lui, la social-démocratie et le
bolchevisme (« social-démocratie révolutionnaire ») proviennent
de la même graine : les
deux considèrent le parti politique hautement centralisé, dont
l’efficacité dépend en dernière analyse de l’activité des
“grands hommes”, comme une condition préalable absolue à la
liberté de la classe ouvrière. De cette position, dit Mattick,
découlent les maux du bureaucratisme organisationnel, avec les
possibilités de trahison, d’égarement de la direction et
d’activité contre-révolutionnaire, lorsque le parti doit se
comporter ainsi pour conserver le pouvoir et la prospérité.
« Le
parti “révolutionnaire” centralisé, affirme Mattick, ne sera –
au contraire – qu’un instrument insignifiant de la révolution.
Il ne sera pas le moteur principal de la révolution et le succès de
la lutte ne dépendra pas de son existence.
«
Les ouvriers rassemblés dans leurs unités industrielles, les
usines, les magasins, les bureaux, etc., seront de plus en plus
exploités par un capitalisme qui, dans ses convulsions d’agonie,
tentera désespérément de maintenir le taux de profit à un niveau
réalisable. Finalement, il n’y aura qu’une seule issue pour le
prolétariat, que Mattick considère comme “l’accomplissement de
la conscience révolutionnaire”. Affamés,
ils chercheront de la nourriture ; nus, ils chercheront des vêtements
; sans abri, ils reprendront possession de leurs logements. C'est à
ce moment-là, dit Mattick, que surviendra la révolution, précédée
d'une “période d'entraînement”, c'est-à-dire d'émeutes,
d'affrontements locaux avec la classe dirigeante et de terreur. A
la tête de la révolution ne se trouvera pas le parti centralisé,
mais ce seront les conseils ouvriers organisés “spontanément”
dans les usines et les ateliers.
«
Le rôle des “grands hommes” et de leurs idéologies conscientes
ne joue son rôle que dans des limites étroites. On ne peut
déterminer précisément dans quelle mesure ils peuvent accélérer
ou entraver la révolution, mais seulement en fonction de la
situation concrète.
«
La réponse de Sidney Hook à certaines des critiques qui lui ont été
adressées sera attendue avec un intérêt non négligeable, du moins
pour un observateur. Après la publication de diverses critiques de
son interprétation, sa réponse servira à compléter le bilan
controversé. Il
sera alors possible, s’il nous est permis de filer la métaphore,
de rendre compte des débits et des crédits de sa position.
«
Un mot pour conclure : dans le feu de la controverse, les
participants comme les lecteurs ont souvent tendance à accorder une
importance excessive à ce que l’on pourrait appeler le
bombardement de vocabulaire. Il convient donc de garder à l’esprit
ce que Mattick sous-entend tout au long de son essai et ce que Marx a
succinctement déclaré dans Die
Deutsche Ideologie
: « Ce n’est pas la critique, mais la révolution qui est la force
motrice de l’histoire. »
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