"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 19 septembre 2026

LES ADIEUX DU GÉNÉRAL MACRON: le passage de témoin militariste



"Quoiqu'il en coûte...en vies humaines"

Jupiter a réuni à l’Élysée tous les requins aspirant à lui succéder dans les mêmes fonctions de baratineur du peuple pour leur présenter confidentiellement (hi hi) l’état de la menace liée à la guerre hybride menée par la Russie contre l’Europe et la France. Parce que des sabotages et accidents suspects se multiplient en Europe: sabotage coordonné de voies ferrées aux Pays-Bas, déraillement d’un train entre Caen et Rouen (44 blessés), incendies simultanés près d’un site militaire à Sorgues, attaques de drones en Allemagne et en Lituanie. Macron a assuré que la nature de l’agressivité russe change : les actions visent désormais des cibles pouvant toucher des civils (on s'attendait à ce qu'il nous le révèle). Tous les participants ont été convaincus, sauf Fabien Roussel (PCF), qui dit « n’avoir rien appris de particulier ». Macron n’attribue pas cependant publiquement les nouveaux incidents à la Russie, contrairement à certains pays de l’Est. Il veut éviter une escalade tout en prétendant renforcer la protection des infrastructures nationales. Il laisse sous-entendre que, concernant le prix du pétrole, tout est de la faute du détroit d'Ormuz. En France, l'approvisionnement en hydrocarbures en provenance des pays du Golfe n’est que de 12 %. Nos principales sources sont les USA, le Nigéria, le Kazakhstan, l’Algérie, la Norvège et la mer du Nord. Les guerres actuelles ont évidemment une incidence conséquente sur le prix du baril, mais la spéculation en a tout autant, si ce n’est plus.

 Il a annoncé : un plan de protection des infrastructures sensibles, et un possible recours au régime d’état d’alerte de sécurité nationale, avec promotion militariste à la clé. Il est resté énigmatique sur la nature du soutien réel des pays européens à la bourgeoisie ukrainienne, en particulier sur l’implication d’industriels français (ex. Safran dans le missile Flamingo), les drones abattus par l'OTAN

Macron a ainsi posé au lanceur d'alerte face aux divers requins politiques sur une soi-disant intensification des actions hybrides russes, de plus en plus dangereuses pour les civils, et prépare la France à une possible escalade en Europe. Pour le peu de temps qu'il lui reste à se prendre pour le maréchal de France.

MACRON NE VEUT PAS REARMER POUR DEFENDRE LA FRANCE MAIS FAIRE DES AFFAIRES AVEC LA BOURGEOISIE UKRAINIENNE

Macron réarme la France non pour la défense, mais pour l’intégration dans la logique de guerre des blocs impérialistes. Laquelle logique suppose l'augmentation des stocks d’artillerie, la relance de la production de munitions, la réorganisation de l’industrie de défense, et un discours sur “l’économie de guerre”. Macron avait déjà explicitement parlé d’“économie de guerre” en 2022 et 2023. Discours qui signifie: réquisition possible des entreprises (comme c'est le cas en Ukraine), accélération des chaînes de production, commandes massives d’armement, priorité donnée aux industries militaires.

En clair, l’État se propose de réorganiser le capitalisme autour de la production militaire, comme en 1914 ou 1939. Ce n’est pas une politique de paix : c’est une politique de préparation structurelle à un conflit prolongé. Laquelle est déjà en cours: livraison de canons Caesar, missiles SCALP, formation de soldats ukrainiens, discours sur “ne rien exclure”. Et surtout : Il prépare l’opinion à l’idée d’un conflit direct avec la Russie, même si ce n’est pas la position officielle.

Pourquoi cette militarisation ? Globalement, le capitalisme est en crise, la France n'est pas la seule concernée par l'effondrement industriel, tous les impérialismes sont à la recherche d'un nouvel "espace vital", conquête de nouveaux territoires ou marchandages terroristes sans fin comme dans le cas de l'État colon d'Israël. Macron a demandé en 2022 et 2023 que la France passe à une “économie de guerre” en tant que priorité nationale. La Loi de programmation militaire 2024-2030 a été un tournant, votée sous Macron par toutes les mafias nationales, elle prévoit 413 milliards d’euros pour les armées que les retraités auront du mal à financer. C’est la plus forte hausse depuis les années 1960. Elle inclut :une relance de la production de munitions, la modernisation nucléaire (SNLE 3G, missiles M51), des drones MALE (sic), des satellites militaires, etc. Macron a personnellement négocié ou soutenu des ventes majeures de Rafale à l’Inde, l’Égypte, la Grèce, les Émirats, etc. Les voyages diplomatiques incluent systématiquement : des discussions sur les contrats d’armement, des rencontres avec les industriels, des accords de coopération militaire. La diplomatie française est devenue une diplomatie d’armement.

MACRON FAIT MINE D'IGNORER LE REFUS D'EMBRIGADEMENT DES POPULATIONS

En Ukraine, la bourgeoisie militarisée derrière son clown Zelensky généralise une mobilisation forcée, rafle les jeunes dans la rue. En Russie, Poutine repousse une mobilisation des Russes de souche mais rafle prisonniers et migrants, tout en faisant venir de la chair à canon de Corée du Nord ou d'Afrique. Macron sait tout cela, c'est pourquoi il milite pour une conscription déguisée avec quatre mesures: le Service National Universel (SNU), les réserves dites opérationnelles, les réserves "citoyennes", et les formations militaires dans les lycées.

La guerre moderne reste une guerre capitaliste criminelle, et Macron prépare la France à y participer, sachant cyniquement que la technologie ne remplace pas les corps humains, que tous les États réarment massivement, que les classes populaires et surtout le prolétariat devront être les premières mobilisées, et que sa classe d'appartenance et ses généraux se préparent à un conflit, dit pieusement de "haute intensité".

Un parallèle historique vient mettre Macron en pleine déconfiture. Une comparaison entre cette France 2024 /et l'Europe 1912 va nous éclairer sur tout ce qui freine ou décrédibilise tous les petits Macron de l'Europe actuelle. On peut et on doit soupeser, prévoir, indiquer concrètement les possibilités de combats, pas seulement économiques, des masses prolétariennes aujourd'hui. Je préfère parler de prolétariat, qui est plus explicite pour les masses modernes que classe ouvrière ; dans mon livre de 2008, je rappelle que dans le Manifeste, Marx utilise 48 fois le terme prolétariat et une dizaine de fois classe ouvrière. Ce travail d'approfondissement politique n'est pas fait par les petits groupes maximalistes qui préfèrent radoter leurs généralités1.

Les deux moments historiques présentent des ressemblances structurelles : montée des tensions internationales, réarmement massif, crise sociale interne, et un État qui se militarise pour compenser son affaiblissement économique. Mais les différences sont tout aussi importantes : absence de conscription de masse, sociétés moins nationalistes, et capacités industrielles insuffisantes pour une guerre totale en 2026.

France 2026 : militarisation d’un État faible en crise. Selon l’analyse du Diplomate (2025), la France est devenue le laboratoire avancé du réarmement européen, avec un budget militaire en hausse de 6,7 milliards € pour 2026, dans un contexte où l’État français est sous pression, réarmement massif sous impulsion de l’OTAN, tensions budgétaires dont les retraites sont montrées comme la principale cause, ce qui n'est pas tout à fait faux (cf. mon article: la retraite, ce serpent de mer insoluble du 23 octobre 2025), une crise politique profonde avec une présidentielle délirante. Cette bourgeoisie française qui veut réarmer drastiquement en couvrant le pays de nouvelles taxes, d'impôts avec l'explosion des prix de l'essence, va finir par être incapable de maîtriser les insurrections sociales et politiques à venir. Et ce n'est pas fait pour nous choquer que la guerre ou sa préparation favorise souvent des révolutions ; ce fut vrai aussi en 1789 quand l'Etat royaliste était surrendetté.

Dans l'Europe de 1912, on assista irrémédiablement à une course à la guerre dans un monde impérialiste récemment constitué. Les années 1910 sont marquées par les rivalités impériales (Royaume-Uni vs Allemagne, une course à l’armement ; des alliances rigides, une multiplication des crises régionales ; une montée générale du nationalisme). L’Europe de 1912 était donc un continent prêt pour une guerre totale. Si on compare avec notre époque en 2026, on peut trouver des points communs. Les tensions géopolitiques croissantes:

  • 1912 : Balkans, rivalités impériales, alliances explosives.

  • 2026 : Ukraine, OTAN vs Russie, Chine vs États-Unis, Moyen-Orient.

Course à l’armement

  • 1912 : dreadnoughts, artillerie lourde, mobilisation industrielle.

  • 2026 : drones, missiles, cyber, réarmement européen.

Crises internes

  • 1912 : conflits sociaux, montée du socialisme, grèves massives.

  • 2026 : inflation, crise sociale, tensions politiques, problème des retraites.

Les États issus du 19ᵉ siècle, sont en quête de puissance. Dans les deux périodes, l’État militarise pour compenser ses fragilités internes. On tombe surtout sur des différences majeures:

Pas de conscription de masse en 2026

1912 : millions de soldats mobilisables immédiatement.

2026 : armées professionnelles, réserves limitées, difficultés de recrutement ., indifférence aux termes patriotiques.



1912 : nationalisme de masse, patriotisme agressif. 2026 : scepticisme, divisions, faible mobilisation populaire. 2026: pas vraiment une montée générale des nationalismes;

Absence d’alliances rigides

1912 : Triple Alliance / Triple Entente → engrenage automatique.

2026 : OTAN, mais avec des marges de manœuvre politiques réduites comme la santé mentale de Trump.

La militarisation de 2026 espère surfer sur une classe ouvrière inorganisée et absente de toute lutte contre les guerres. On peut déplorer une lutte des classes désorganisée, un travail fragmenté (plateformes, intérim, logistique, une conscience de classe éclatée), une colère diffuse mais non structurée. des mobilisations sporadiques à dominante interclassiste (Gilets jaunes, retraites).

La crise sociale de fond est plus grave qu'en 1912 ! méfiance envers les élites, perte d'influence des mafias syndicales, crises politiques à répétition, perte de contrôle social et juridique de l'État. La classe ouvrière de 1912 était concentrée ; celle de 2026 est certes dispersée mais comme l'eau qui dort. En 1912, la concentration de classe dans le maillon faible russe a ébranlé le système mondial et mené à l'interruption de la guerre mondiale. Les partis de gauche et les syndicats ont trahi. En 2026, les masses savent que tous ces organismes sont devenus des traîtres professionnels.

La révolution russe de 1917 n’est pas due strictement aux grèves, ni à une « imbécilité syndicaliste ». Elle est le résultat d’une combinaison explosive : effondrement militaire, famine, colère populaire, mobilisation politique, révolte des femmes, mutineries de soldats, et paralysie du régime tsariste.

1917 = grèves + famine + guerre + révolte des femmes + mutineries + conscience politique. Aucun facteur seul n’aurait suffi. Les grèves sont un élément déclencheur, pas la cause unique. Les grèves de février 1917 (notamment à l’usine Poutilov) ont été massives, mais elles n’étaient pas seulement économiques. Elles portaient sur le pain, la paix, la chute du tsar, même si tous les ouvriers n'avaient pas une conscience révolutionnaire. Les manifestations des femmes de soldats sont déterminantes.

Le 23 février (8 mars dans notre calendrier), des dizaines de milliers de femmes manifestent pour :le pain, la fin de la guerre, le retour des maris du front. Elles entraînent les ouvriers, puis les soldats. La guerre est l'étincelle majeure qui aggrave la misère, tue massivement ("ce régime nous tue") et finit par discréditer le pouvoir étatique du tsar. Les mutineries mènent à l'insurrection et au démantèlement de l'appareil d'Etat. Sans l'action des soldats, les ouvriers auraient été vaincus. L'extension de la révolution n'est pas l'extension des grèves mais l'occupation des rues, le blocage des ponts,, la prise des gares. La révolution est un mouvement social total, pas une simple histoire de grèves généralisées (à la 68).

La comparaison a ses limites. Il n'y a pas eu que les grèves en Russie mais des manifestations massives puis armées. Aujourd'hui, même sans usines centrales importantes, les masses de prolétaires, du fait des moyens techniques décuplés, des réseaux, d'une rapidité de l'information couplée avec l'expansion de la misère, c'est un prolétariat moderne dangereux, certes pas majoritairement composé d'ouvriers manuels, mais qui peut encore mieux se lever en masse dans les villes, les quartiers. Avec une capacité de paralysie du système et de rayonnement bien plus étendue que n'ont pu l'atteindre les mouvements révolutionnaires en Allemagne et en Russie.

J'ose même avancer qu'on peut s'attendre à bien pire que l'assassinat d'un archiduc, mais à l'explosion d'une bombe nucléaire, pas forcément russe, qui soulèverait l'indignation de l'humanité entière, pouvant déboucher sur des réactions massives spontanées un peu partout, avec des coordinations politiques résolues et intraitables.

EN VÉRITÉ MACRON N'EST QUE LE VRP EN FAILLITE DU COMPLEXE MILITARO-INDUSTRIEL FACE A UN PROLÉTARIAT QUI S'EN FOUT.

A la suite de sa dramatisation militaire, Macron est suivi par tous les médias qui se déchaînent pour mettre en garde, convaincre, bourrer le crâne sur la voloté poutinienne de...détruire l'Europe. C'est justifier l'acculement du capitalisme français – alors qu'on assure que c'est le cas du capitalisme russe seulement – à recourir à l'armement à outrance.

Depuis 2017, Macron a renforcé les liens entre l’État et les grands groupes d’armement français :?Dassault Aviation (Rafale) Thales (radars, électronique militaire) Safran (moteurs, drones) Naval Group (sous-marins, frégates) MBDA (missiles). C'est-à dire  les piliers du complexe militaro-industriel français. Macron a systématiquement augmenté leurs commandes, facilité leurs exportations principalement vers l'Ukraine au nom de la défense d'une Europe perpétuellement imaginée comme à la veille d'une invasion russe; de plus les patrons de l'industrie d'armement sont étroitement associés aux consultations stratégiques.

Pourquoi Macron mise autant sur l’armement ? Plusieurs facteurs structurels (non idéologiques) expliquent cette orientation : le déclin industriel. La France a perdu 40 % de son industrie depuis 1980, des secteurs entiers (automobile, électronique, chimie). L’armement reste un des rares secteurs exportateurs, et technologiquement avancés, mais il est improductif, donc une perte au final qui ne peut aucunement remettre sur pied une industrie française irrémédiablement improductive face à la Chine, entre autres. Pire, l'État devient l'otage du complexe militaro-industriel, la recherche est priorisée pourb cette mafia de l'armement et le retour à une économie civile de plus en plus improbable.

Plus scandaleux et minimisé, voire sciemment ignoré par les médias, est l'utilisation de "l'argent public", c'est à dire le fric récolté par l'État capitaliste démocratique, y inclus la fameuse dette. Cette dette est vouée à participer à "l'effort de guerre" - et surtout, soit dit en passant, est la cause en grande partie de cette catin. C'est pourquoi démultiplier les profits du militarisme impose de taper sur les retraités au nom d'une solidarité interclassiste… patriotique et niaise.

Une autre cause majeure de l'endettement a été l'achat de la paix sociale de Mitterrand à Macron, par peur de la classe ouvrière, des largesses qui plombent les budgets de l'Etat jusqu'à aujourd'hui, idée pourtant controversée sur laquelle je reviendrai, et sur le fameux "quoiqu'il en coûte".

Pour l'heure, hors de toute culpabilité sur les causes de la dette, le deal est simple, sous l'agitation contre l'ours russe, Macron donne notre argent à la bourgeoisie ukrainienne, qu'elle nous rend pour enrichir nos industries d'armement de mort. Et plus dérisoire et ridicule, sous prétexte de défendre une démocratie occidentale tigre de papier. Bien sûr cette industrie de la mort assure des milliers d'emplois (non productifs) mais il se confirme qu'il n'y a pas de partage des richesses, comme s'en plaint la gauche populo-nationaliste, qui les (ces richesses) les partagerait entre ses différentes mafias une fois au pouvoir, avec le drapeau tricolore des foules imbéciles qui ovationnent le guru national-populiste Mélenchon.







1Le CCI en particulier qui clôt tous ses articles avec ce type de considération généraliste : "Cette guerre ne correspond en rien aux intérêts de la classe ouvrière de quelque région que ce soit. Si elle ne peut rester indifférente face aux balles et aux bombes et se sent solidaire de toutes ces victimes, la classe ouvrière n’a pas à prendre parti dans tous ces conflits, mais doit clairement dénoncer tous les camps impérialistes impliqués. Sa solidarité, elle doit l’exprimer dans son combat contre la classe exploiteuse des capitalistes et dans le développement de sa lutte à travers le monde contre toutes les mystifications nationalistes, en défendant plus particulièrement l’internationalisme prolétarien". Ils utilisent eux aussi largement cette notion increvable de...rire: le pouvoir d'achat! Les prolétaires n'ont aucun pouvoir sinon celui de dépenser pour leurs besoins vitaux.

dimanche 13 septembre 2026

LES ÉTUDIANTS FONT-ILS PARTIE DE LA CLASSE OUVRIÈRE ?



Le thème de la réunion publique du groupe Courant Communiste Internationale (CCI) avait pour thème ce samedi : "Le mouvement contre le Contrat Première Embauche (CPE) en France: une riche expérience pour les luttes futures" (en 2006).


En venant à cette réunion à Paris, je me posais la question de l'utilité d'un tel sujet, à l'heure où des questions brûlantes occupaient le devant de l'actualité. Un groupe qui se dit révolutionnaire doit pouvoir à tout moment, si l'heure est grave, prendre la décision de changer de sujet. À leur décharge, on dira que l'actualité ronronne et radote sur les guerres en cours et que la dramatisation autour de la victoire électorale de l'AFD en Allemagne n'a tenu que trois jours. Donc pourquoi pas analyser le phénomène étudiant, qui est inclassable historiquement, qui n'est pas une classe donc mais une situation intermédiaire. Une analyse historique réelle et cadrée fit défaut pendant l'ensemble de la réunion.

Leurs réunions publiques sont, il faut le répéter, un lieu de complète liberté politique et un lieu d'écoute politique rare sans préjugés, où on ne cherche pas à vous bourrer le crâne, même avec l'affirmation de leur position. Le débat, après un exposé lu comme un tract, hélas, vira surtout à la polémique avec des représentants des deux groupes, bordiguiste et dameniste. Il se fixa sur les interprétations de chacun sur cette révolte étudiante passée mais victorieuse et soutenue par la classe ouvrière, tout au moins mentalement quand les syndicats se chargèrent de la circonscrire puis d'en noyer les leçons.

La salle était composée surtout de jeunes gens, ce qui est plutôt réconfortant dans le marasme politique bourgeois actuel; la jeunesse n'a cependant pas toutes les qualités, et, comme le leur fit remarquer le dinosaure Galar, malgré un bon niveau de discussion, celle-ci était à un étage plus bas que celles d'antan, et les discours avaient l'aspect d'un disque rayé.

Je n'étais pas chargé de faire un compte-rendu. Des propos très intéressants et réfléchis ont été tenus. Permettez que je vous fournisse ici ma propre intervention, quelque peu étoffée pour mieux me faire comprendre.


"Un jeune étudiant de 17 ans, que j'avais invité à venir à votre réunion – il est intéressé par vos positions politiques – m'a coupé la parole après l'annonce de votre sujet : "Enfin Jean-Louis, pour intéressante que fut la lutte pour le CPE, elle n'a pas eu l'ampleur historique de mai 68 !" Ce tout jeune étudiant n'a pas pu venir car il doit travailler le weekend...pour payer ses études.

La question étudiante à toujours posé des problèmes pour en apprécier la place et le rôle en politique. Herbert Marcuse s'était hasardé à les qualifier de nouvelle classe révolutionnaire? On ne peut cacher que le premier noyau révolutionnaire en 1902, ultérieurement bolchevique, était composé d'étudiants. Ni nous plus que ce n'était le cas des fondateurs de Révolution Internationale à Toulouse en 1968, qui ont accompli un travail remarquable au sein des comités étudiants-ouvriers là-bas (cf. Le mémoire de Michel Roger, republié sur ce blog).

Au début du XXᵉ siècle, encore si proche et détonant, le jeune Trotsky remarqua un jour: "nos étudiants singent la grève des ouvriers". Mais en gros, les étudiants, en France, restèrent en majorité "fachos" jusqu'en 1945. Après c'est le boom incontestable où ils resteront en majorité de gauche. Ils sont 600 000 en 1968, 3 millions aujourd'hui. Presque une classe sociale!

Mon ex-amante Lia Copilot m'a par ailleurs lancé une pique, à moi qui avais tendance à les considérer tous comme de simples bobos: "Attention, Jean-Louis !" On ne peut plus essentialiser l'étudiant comme petit-bourgeois!"

Sujet aux moqueries des luxemburgistes, Lénine ne faisait donc pas reposer sa réflexion sur du sable, en déclarant que la conscience était apportée de l'extérieur aux ouvriers. Puis en revenant sur cette réflexion car les voies de la conscience de classe sont un peu impénétrables. Pour le CCI, cent ans après c'est très simple. Il suffit d'assurer que les étudiants font partie de la classe ouvrière. Et le tour est joué., en particulier avec ce commentaire fantaisiste de leur tract sur la grève à Airbus en référence ouvriériste au CPE : "les étudiants (en réalité de futurs ouvriers)" quand la plupart sont retournés à leurs chères études pour devenir petits chefs ou profs. On peut leur concéder que ce n'est pas entièrement faux de nos jours de constater une "ouvriérisation" accélérée, mais je préfère le terme prolétarisation. En effet, à côté des grandes écoles privées réservées à la reproduction bourgeoise, une immense majorité sera de toute façon prolétarisée. Bac + 4 vaut autant que le BEPC il y a un demi-siècle, et encore si vous trouvez autre chose que livreur de pizza, que vous pouvez payer un loyer, vous nourrir, etc.

Une aile de la bourgeoisie des années 1930, petite bourgeoisie irresponsable à ses débuts, a compris avant toutes les autres l'importance de recruter et d'encadrer les étudiants: le nazisme. Le nazisme à ses débuts a des aspects "insoumis", le parti fonctionne sans centralisation ni cotisations et a fini par devenir un modèle pour nos partis bourgeois de gauche et de droite en France maintenant (cf. un de mes articles antérieurs). Heidegger, le grand philosophe ambigu, fut un fidèle serviteur universitaire du nazisme et celui qui insista sur la nécessité de se préoccuper des étudiants, exaltant le travail mais pas le socialisme. J'ai donc lu cet extrait:

"...l'essence du travail détermine l'existence des Allemands, et, sans doute, l'existence de l'homme sur la terre en général. Notre existence commence à se transformer en une forme d'être. L'État national-socialiste est l'État du travail parce que le nouvel étudiant se sait chargé de faire aboutir l'exigence politique du savoir. C'est pourquoi il est "travailleur" et ses études s'appellent aujourd'hui développement de la volonté afin de consolider ce savoir du peuple en vertu duquel il va être un être historique dans son État. Après une décennie peut-être, peut-être après une génération, ce nouveau type d'étudiant dominera l'université. Alors cet étudiant aura pris la relève et constituera le Front du travail des nouveaux enseignants". (cf. Heidegger et le nazisme de Victor Farias ed Verdier, 1987, p. 160).

Je ne vois pas les étudiants actuels se destiner à un front du travail quelconque, pas seulement parce que de plus en plus ont la haine du travail, ni ne se sentent membres de la classe d'en bas – allez donc dire à un employé qu'il est prolétaire et il vous rira au nez ! L'enfoncement dans la crise et la généralisation de "La misère en milieu étudiant" (sic) se chargeront de les prolétariser malgré ce qu'ils croient rester.

Mais c'est un fait que l'informatisation accélérée du capitalisme a réduit et continue à diminuer l'importance du travail manuel, où l'ex-étudiant ne développera pas une conscience de classe comme l'ouvrier fordiste. Ceci avait été décrit par les sociologues Baudelot et Establet en 1974 (ed Maspéro). La généralisation du salariat n'est pas en soi une prolétarisation: "Tous les salariés ne sont pas des prolétaires (...) un grand nombre de petits bourgeois sont des salariés. C'est un fait, le salariat s'étend: plus des trois quarts des actifs sont aujourd'hui des salariés (sauf qu'aujourd'hui il y a 1,6 retraité pour un actif et que la gauche et les syndicats font croire à la lune retraitable). JLR)

Galar a eu raison d'attirer l'attention sur le fait que l'État français, et ce depuis 1945, est un Etat faible. Et qui fonctionne avec du retard, continuant à développer la masse des cadres (qu'il va licencier massivement demain), laquelle signifie que "plus les salaires ouvriers sont bas, plus la hiérarchie se creuse" (cf. Baudelot et Establet, p. 183). Et plus cette petite-bourgeoisie salariée se sentira étrangère à l'union de classe.

C'est l'éclat de mai 68 qui vient déniaiser les poncifs sur le monde étudiant. Et d'une façon totalement surprenante: on trouve dans les manifestations et assemblées même des fils et filles des grands bourgeois. On se fiche des origines familiales. L'étudiant ne veut plus étudier au service du système et il va porter la bonne parole au monde ouvrier cornaqué encore par les mafias syndicales sur les lieux de travail; par milliers les ouvriers se rendent pourtant aux barricades, défilent avec des slogans politiques au milieu des étudiants. L'événement apparaît fugace au niveau de l'histoire, mais il reste gravé.

Votre fixation sur le mouvement contre le CPE, vous a été justement reprochée par le militant bordiguiste. Et c'est au 13 mai 1968 que j'ai pensé en venant à votre réunion, moment de bascule principal. Pourquoi ? Parce qu'il est antérieur au CPE et que le mouvement a opéré une coupure avec la mafia de l'UNEF, comme vos militants l'ont bien souligné. Et 68, ce n'est pas un événement au demeurant corporatif ou limité aux étudiants. Au début de mai, cela m'emmerde, je n'y comprends rien; j'avais envie d'adhérer au PCF, envie vite réfrénée lorsque ce pauvre Georges Marchais a dénoncé l'anarchiste "allemand" Cohn-Bendit, avec un arrière-fond antisémite comme Mélenchon aujourd'hui.

Permettez une anecdote. Vous avez ici dans cette salle deux dinosaures, derniers témoins de ce 13 mai, Galar et moi. Il existe une photo place Denfert-Rochereau qui illustre le moment de la désobéissance aux syndicats. Ceux-ci voulaient dissoudre à cet endroit. Les étudiants ont répondu "la lutte continue". Cohn-Bendit est juché sur le lion de Belfort, et en bas on aperçoit notre ami Galar. La manif s'ébranle et va aller jusqu'au Champ de Mars. Mais la nuit est tombée. Je vais vous faire une révélation. Pour une unique fois dans l'histoire, une manif est dissoute, éteinte par un disjoncteur. J'ai lu tous les livres sur mai 68, mais aucun ne relate cet épisode. J'avais couru chez mes parents, non loin de là, chercher mon Kodak. Lorsque je reviens au coin du ministère de la marine, c'est le noir complet, le Préfet a ordonné d'éteindre tous les réverbères. Ma photo n'a imprimé que du noir avec en coin un CRS l'arme au pied. L'AG géante est anéantie. Rentrez chez vous, y a plus rien à voir. Attention, le pire n'est jamais trop tard ! ce 13 mai, la grève se généralise...

Et dès le lendemain les comités d'action se généralisent eux aussi. Ils existaient déjà mais en petit nombre. C'est cette désobéissance massive et cette extension qui font sauter le mouvement de l'amusement des barricades, certes scandaleuses et bruyantes mais stériles, vers l'étape de la réflexion et l'affirmation de la grève générale. Je suis élève au lycée Buffon où je participe même la nuit à son occupation. Les comités d'action sont en général assez bordéliques et je ne participe pas à celui de Buffon dominé par les maoïstes. Sur Wikipédia, au chapitre de l'histoire de Buffon, vous pouvez voir que mon histoire de ce comité est référencée. (livre dont je peux faire parvenir le fichier à qui en fera la demande).

Mai 68 a donc une tout autre dimension que le CPE dont vous ne tirez pas les principales conclusions. Vous oubliez de mentionner que, un: le mouvement s'arrête parce qu'il a été victorieux, le gouvernement a retiré son projet. Deux: oui les médias ont noyé les leçons de ce mouvement et surtout sa capacité à s'auto-organiser, mais lorsque vous survolez aujourd'hui les articles sur le web, ce sont surtout les gauchistes qui font croire à une victoire syndicale. Trois, ce n'est pas l'ombre de la chute de la maison stalinienne en 1991 qui expliquerait le mouvement et sa fin. Non, c'est le fait que la bourgeoisie a enfin compris que le monde étudiant, particulièrement touché par la crise et la décomposition capitaliste - l'étudiant reste un philosophe empiriste - doit être encadré en permanence, presque comme les ouvriers. Cette leçon est si bien comprise que désormais, depuis des années, c'est le bordel dans les facs, décourageant même nombre d'étudiants fils de prolétaires à continuer des études. C'est la clique wokiste à Mélenchon qui fout la pagaille, menace et empêche de penser politique avec attaques personnelles, voire violences, leçons de morale fémino-écolos, exaltation du nationalisme palestinien. Alors les étudiants font-ils partie de la classe ouvrière ? C'est à vous aussi de répondre. Je me contenterai de dire ici que c'est un mouvement lié et livré aux oscillations de la société, qui est plus portée en ce moment à démocratiser la société qu'à rompre avec cette société. 

Enfin, dernier point. Je pense qu'au CCI vous êtes devenus des gréviculteurs. Il n'y a pas que les grèves pour exprimer le combat de classe. Vous étalez de longs articles sur les horreurs des guerres qu'on connait tous, abondés par les médias. Mais dites-nous pourquoi le prolétariat est un zéro en ce moment pour dénoncer et lutter contre les guerres impérialistes, pas seulement en disant que le prolétariat européen n'en veut pas par mémoire et tradition, mais que faire ? Pourquoi ils fuient en Iran, en Ukraine et en Russie ? Pourquoi négligez-vous de creuser sur un mouvement général "de refus" de la guerre, en Russie comme en Ukraine ou en Iran, et qui ne dépend pas du taux des grèves ? Preuve que les ouvriers n'ont pas qu'une conscience trade-unioniste et que le combat n'est pas circonscrit à l'entreprise



NOUS NE SOMMES PAS DES GREVICULTEURS



Intervention orale de Marc Chirik au 3ᵉ congrès de REVOLUTION INTERNATIONALE en 1978


... C'est vrai qu'il y a une distinction qui s'est faite entre l'action de l'organisation comme telle, et celle des militants. C'est vrai aussi que le militant agit partout comme membre de l'organisation; mais là se fait la distinction, c'est sur les plans où se situent ces activités. C'est cela que ne voient pas les militants qui sont amenés à dire que les militants doivent chercher à être les chefs dans les luttes immédiates. Cette vision n'est pas tout à fait la nôtre. Ce que nous cherchons, nous, ce n'est pas de demander sa confiance à la classe pour qu'elle nous délègue la direction de ses luttes, mais de faire en sorte que la conscience de la classe se généralise pour que ce soit elle en tant que classe qui assume ses tâches. C'est là notre tâche fondamentale.

Nous ne pouvons pas dire seulement "généralisation des luttes" ; les syndicats sont capables de récupérer ce mot d'ordre; on l'a déjà vu. Nous devons en dire plus, ne pas limiter la généralisation à l'espace mais à 'étendue au fond, allant des luttes pour des questions partielles aux questions générales. (...) la grève n'est pas en elle-même une panacée. Les syndicats peuvent déclencher des grèves sur des revendications anti-prolétariennes. On l'a vu en Italie avant 1914, avec des grèves qui préparaient les ouvriers à la guerre. Nous ne sommes pas des "gréviculteurs".


Je rappelle que toute l'œuvre, en quatre tomes de Marc Chirik (dit Marc Laverne), je l'ai déposée à l'institut d'Amsterdam et à la Bibliothèque nationale de France, mais vous pouvez en consulter des exemplaires en demandant au CCI.