"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

jeudi 8 avril 2010



Les anti-parti à l’œuvre et ma rencontre extraordinaire avec Wladimir Lénine



Un rassemblement d’intellectuels redresseurs et reconstructeurs du CCI fait circuler un tract sur le web, rédigé au départ par la fraction dite interne du CCI, et qui prétend parler au nom du prolétariat mondial:



« L’austérité qui s’abat en Grèce est celle qui attend les travailleurs partout dans le monde. Partout, refusons de payer la crise du capitalisme !»




Sans analyse sérieuse de la situation en Grèce et en imaginant une classe ouvrière homogène, qui n’y existe pas, ces divers éléments, has been militants, ergoteurs modernistes et intellectuels en cavale, nous font le coup du discours maximaliste tous azimuts (une sorte d’OPA façon NPA pour ultra-gauchistes ringards) pour séduire (éventuellement) les larges masses d’opprimés qui attendent la bonne parole d’un cartel d’intellectuels hétéroclites pour se lancer dans la grande aventure révolutionnaire. C’est le même bla-bla anti-tout que leur avait appris le CCI il y a trois ou quatre décennies et qui ne leur sert qu’à se donner bonne conscience.


Certes gauche et syndicats sont définitivement pourris, mais qui en doute désormais ? Pourquoi le ressasser ? Tout le prolétariat, et une partie des couches moyennes, veulent bien en finir avec le capitalisme, mais qui va répondre présent pour aller le premier au casse-pipe. La société est hyper fliquée, la moindre manif syndicale est filmée sous toutes ses coutures, une manif de soutien aux prisonniers de la Santé la semaine dernière comprenant une centaine de personnes a vu la mise en garde à vue de tous ces manifestants…


Tous les membres du cartel IPPI et leur assistance hétéroclite peuvent se retrouver en GAV lors de leur prochain conclave à Paris au mois de mai si un passant téléphone au commissariat en révélant qu’un des présents à susurré « crotte à la police » ; et pas un ouvrier ne viendra protester pour qu’on les relâche immédiatement.



On n’est pas grand-chose sous l’Etat policier, mais nos intellectuels sur le retour veulent sans doute faire croire que la classe ouvrière va incessamment montrer ses biscotos et faire fuir les cow-boys armés du gouvernement avec ce bla-bla ressassé mille fois, complètement décalé avec l’atomisation que subissent les prolétaires :


« Seule une prise en main des luttes par la classe ouvrière elle-même et une extension à tous les secteurs pourraient créer un rapport de force en mesure de faire reculer la bourgeoisie et ouvrir une autre perspective. Cette solidarité, les ouvriers ne peuvent la construire qu’en prenant confiance en eux-mêmes à partir du développement de leurs propres luttes et au moyen de leurs propres formes d’organisation (assemblées générales, délégués élus et révocables…), et non en les laissant dans les mains des syndicats et des organisations traditionnelles de gauche ».


Ce bla-bla, tant radoté depuis 40 ans, qui imagine une classe ouvrière pure, grévicultrice, soumise aux mêmes iniquités dans tous ses secteurs (jamais précisés…) présumée touchée de la même façon par le chômage, n’est pas simplement une messe imbécile qui fait rire les bourgeois eux-mêmes, mais finit par être un boniment du même acabit que les surenchères sociales gauchistes. En plus hypocrite puisque les syndicalistes gauchistes sont montrés du doigt comme incrédibles et qu’ils sont incrédibles de toute façon. Et très hypocrite parce qu’on s’adresse « à la classe ouvrière » comme si « on » était un parti, que l’on n’est point puisque la plupart de ces individus ont été exclus du prétendu squelette de parti (le CCI) ou l’ont quitté face à sa régression sectaire, mais tous pour des raisons différentes. Comme si « on » avait gardé la même conviction classique que la classe ouvrière est destinée à renverser le monde bourgeois alors qu’ « on » a autant d’avis sur la classe ouvrière, sa composition et son mouvement que, par exemple, des profs sur les classes qui composent leur lycée ou leur collège.


Que c’est archi hypocrite de donner des conseils sans en avoir l’air à ces « ouvriers » (le secteur enseignant disparaît tout à coup du raisonnement…) de « prendre confiance en eux », comme on le dit aux enfants, comme on leur dit qu’en marchant ils apprendront à marcher.


Que c’est nullard ce bla-bla de notre quarteron d’intellectuels éclectiques lorsqu’ « on » transmue du simple conseiller au « nous », et qu’ « on » devient ainsi le porte-parole de « la classe ouvrière » invitée à se pencher sur le labo grec :


« Pour porter nos luttes à la hauteur des enjeux actuels, il nous faut tirer les leçons de ce qui se passe en Grèce et, à notre tour, engager la résistance dans tous les pays face aux mesures de plus en plus dures que la bourgeoisie et ses États nous portent. Les obstacles et illusions rencontrés par les travailleurs en Grèce, nous les rencontrerons tous car nos ennemis sont les mêmes partout, quels que soient les pays ou la couleur politique de droite ou de gauche dont ils se réclament. Seule une mobilisation sociale massive peut offrir une perspective d’avenir, et cette mobilisation doit être à la hauteur pour répondre à la brutalité exercée par les dominants : c’est la seule « éthique » à laquelle ceux-ci sont vraiment sensibles ».


Et tic tac, la bombe révolutionnaire prolétarienne est amorcée ! Une poignée de has been révolutionnaires rangés des voitures - colporteurs de la lutte finale à la suite des nombreuses luttes insurrectionnelles qui n’ont pas eu lieu depuis l’an 2000 mais spécialistes des colloques semestriels en communisation et analyses sociologiques – qui tiendraient dans la moitié d’un bus de la RATP non incendié – « nous » appellent à la révolution MAXIMALE. Maintenant ou jamais :


« Les luttes des travailleurs en Grèce inaugurent la résistance aux ravages sociaux causés par la dernière crise du capitalisme mondial. La question est posée en Grèce, mais la réponse ne peut être donnée qu’au niveau international. Dès lors, un seul mot d’ordre s’impose : extension des luttes partout dans le monde contre l’austérité tout azimut ! Prolétaires du monde entier, tous unis dans la lutte contre les mesures du capitalisme international. Pour vaincre, imposons un rapport de force au-delà des frontières nationales. C'est ainsi que nous pourrons prendre conscience (sic) que le capitalisme est un système en faillite, qu'il n'a plus rien d’autre à offrir à l’humanité qu’encore plus de misère et de destructions. Bref, qu’il est temps de le mettre à bas et construire un autre monde mettant fin aux millénaires d’exploitation de l’homme par l’homme ».



Bien, bien, et pourquoi on ne nous dit pas le nom que pourrait prendre cet « autre monde mettant fin aux millénaires d’exploitation » ? C’est le projet communiste (classique et lavé de tout stalinisme) n’est-ce pas ? Mais pourquoi ne le dites-vous pas ?



C’est signé par les « révolutionnaires » suivants :



-Perspective Internationaliste : http://internationalist-perspective.org/PI/[1]


- Forum pour la Gauche Communiste Internationaliste - Controverses : http://www.leftcommunism.org/[2]


- Le Cercle de Paris : http://cercledeparis.free.fr/


- La majorité de la Fraction Interne du Courant Communiste International : www.bulletincommuniste.org/


- Tumulto : www.tumulto.org/Bienvenue.html



Un autre monde n’est pas seulement possible mais nécessaire si l’humanité veut survivre. Pour accomplir cela, les révolutionnaires dispersés – en tant que minorités – doivent faire l’effort de se rencontrer. Toute l’histoire du mouvement révolutionnaire témoigne de cette renaissance à chaque époque du besoin de se rencontrer, de mettre les énergies en commun. Les dominants, les ennemis du prolétariat, sont puissamment organisés et nous devons l’être aussi.


Or il y a deux types d’organisations : celle des minorités révolutionnaires qui ne vont pas racontant qu’elles auraient des illusions sur le capitalisme ou attendraient des luttes qu’elles leur expliquent qu’il est en faillite comme le tract imbécile ; cette organisation de révolutionnaire est politique et minoritaire. Il ne faut pas se voiler la face, aucun réel parti n’a été constitué avant toutes les révolutions. Les partis politiques se construisent réellement dans le flux des événements, malgré toutes les affabulations des volontaristes qui refont l’histoire à chaque fois.


L’organisation dont se dotent les prolétaires en révolution n’a pas besoin des conseils d’intellectuels observateurs de la lutte des classes ni de « consignes » en kit sur la façon dont elle doit fonctionner. A chaque fois, dans les grandes confrontations où les ouvriers étaient devant, et jamais dans les grèves locales syndicales, la voie de l’organisation indépendante est retrouvée, même avec tâtonnements et faiblesses.


Le besoin d’organisation politique séparée, qui ne joue ni au « on » ni au « nous » hypocrite a été mis en évidence au début du siècle dernier par un théoricien qui n’a pas encore été enterré décemment, Wladimir Lénine. Les turpitudes de l’échec en Russie et dans le monde, comme le stalinisme ne peuvent lui être reproché (contrairement à ce que pensent une bonne partie de nos « conseillistes » intellectuels du cartel icelui). Ce besoin d’organisation Lénine ne l’a pas inventé, il court tout au long du mouvement ouvrier et révolutionnaire.


A quoi cette organisation devait ressembler varia grandement d’une période à une autre, le mythique « parti léniniste » n’exista pas et n’existera jamais. L’œuvre de Lénine n’est pas un ensemble de livres de recettes. Le meilleur des révolutionnaires n’est pas celui qui cite continuellement Lénine quand le plus bête des « conseilleurs » est un parfait crétin de rejeter tout Lénine. Réfléchir sur l’expérience des bolcheviques, non sur ce qu’ils n’ont pu accomplir mais sur le point de départ de leur combat peut nous aider à comprendre les bonnes méthodes pour aujourd’hui, et ainsi rendre plus facile pour nous de comprendre les tactiques qui sont dépassées.


Parmi celle-ci, le courant maximaliste émietté, continue, comme la maison mère le CCI décadent, à s’imaginer que de la généralisation des grèves (qualifiées de luttes pour faire moins trade-unionistes) sortira la « grève de masse », la « confiance en elle » de la classe ouvrière et le tapis rouge pour la voie royale vers la société « débarrassée des millénaires d’exploitation » !


Ces maximalistes de la phrase sont comparables, toute proportion gardée aux populistes russes (narodniks), groupes de jeunes étudiants et d’intellectuels qui croyaient qu’ils avaient pour mission de libérer les paysans opprimés. Leurs méthodes impliquaient souvent des attentats à la bombe et des assassinats. Ils faisaient preuve d’un énorme courage mais eurent peu d’impact. Nos maximalistes de la phrase sont par contre, eux, résolument anti-terroristes, je dirai même frileusement anti-terroristes, au point qu’ils veillent à ce qu’une tâche d’encre ne risque pas de tuer une mouche. Deuxième différence, ils sont vieux et n’ont aucunement ce dynamisme qui caractérisa les jeunes agitateurs bolcheviks autrement sérieux que les terroristes noirs. Mais le comportement de nos vieux machins, résidus de l’ultra-gauche marxiste décomposée des seventies, laisse poindre une gériatrique mission de libérer « la classe ouvrière », vague notion qui s’étend pour certains des mecs de leur boite à l’humanité entière, sauf les gouvernants et les flics, pour les autres.


Les premiers tracts de Lénine étaient écrits à la main – aujourd’hui il suffit de cliquer sur un bouton pour envoyer les idées voler à travers le globe. A partir de leurs petits sites nos petits maximalistes de la phrase s’imaginent lancer au monde entier des bombes théoriques qui « réveilleront » les masses prolétariennes. Dans la nasse d’internet.


MA RENCONTRE EXTRAORDINAIRE AVEC LENINE


A peine de retour d’Athènes, j’avais pris l’avion pour Moscou afin d’aller visiter le musée militant des vieilles ronéos et du matériel de propagande bolchevique comme j’en avais toujours rêvé, du fait de mon passé d’activiste. Au coin de la rue Pouchkine et Robespierre je tombai nez à nez avec… Lénine en chair et en os, toujours aussi dégarni et mal fringué. Il n’avait pas fini d’ôter ses bandages, et de se parfumer à l’eau de Cologne pour éloigner 80 ans d’odeur de naphtaline. Je crois qu’il venait juste de sortir à la dérobée de son mausolée. Je pensais intuitivement qu’il trouvait l’esplanade de la place rouge toujours aussi belle, mais les intellectuels reconstructeurs de parti fictif toujours aussi crétins et impuissants. Il attaqua immédiatement comme s’il avait deviné ma pensée.


« Mon pauvre ami, les révolutionnaires en 2010 ne peuvent plus se faire d’illusion sur le fait d’être là où sont les travailleurs. De mon temps, au début des années 1890 il y avait de petits cercles d’étude de travailleurs intellectuels, des individus déterminés à la poursuite du savoir, mais éloignés de leurs collègues travailleurs. J’avais argumenté en disant que les socialistes (nous nous appelions ainsi et pas encore communistes) devaient s’engager dans des luttes réelles à propos des salaires et des conditions de travail par exemple, aussi limité que cela pouvait paraître. Au cours de nos premières activités à St Pétersbourg dans les années 1890, j’avais défendu l’idée que le travail important c’était d’entraîner les militants à être des agitateurs dans les usines. Moi-même, pourtant avocat de formation, je m’étais livré à une étude des conditions de travail dans les usines et comment produire au mieux les tracts destinés à y circuler. Mais franchement, aujourd’hui, dans les conditions qui sont les vôtres, mes pauvres amis, il n’y a que dalle à faire circuler dans les usines. Il ne se passe rien dans les entreprises où les ouvriers et les employés ne discutent que de conneries. Les enseignants se prennent toujours pour l’élite et génèrent une foule de militants intellectuels pour les partis de tout acabit, ils font des assocs, des collocs et des cinoques. Ils ont été augmentés dernièrement par votre Sarkozy, et ils se plaignent encore de ne pas être assez protégés par la police contre ces crétins d’inférieurs scolarisés qui ne veulent rien apprendre. Examinez plutôt ce qui se passe dans les quartiers ouvriers et dans la rue. Les abus de pouvoir de votre police, son impunité, son addiction à l'arrestation d'enfants et d'adolescents, sont en train de favoriser comme jamais la future insurrection qui ne sera pas simple émeute nanarchiste comme celle des rigolos de Tarnac. La répression aveugle et ses meurtres déguisés au profit des riches sont des ferments de conscience pour le prolétariat autrement subversifs que toutes vos grèves locales même assorties de bouteilles de gaz.

J’aurais bien eu envie de réécrire mon ouvrage de 1902 et de le titrer « Que ne pas faire ? » mais le titre a déjà été repris par un ancien révolutionnaire devenu informaticien pour enfants, Raoul Victor d'un cercle de déclassés de Paris qui ne produit rien. Mon « Que faire ? », assez usiniste, est évidemment dépassé, mais je n’avais jamais prétendu en faire un livre de recettes, j’en laisse l’utilisation bigote à ces pauvres trotskiens. Je maintiens évidemment les principes établis les plus clairement dans mon vieil ouvrage, et surtout ceux que mes faux fidèles oublient comme par hasard. Je ne renie en rien la phrase suivante : « Le syndicalisme est l'asservissement idéologique des travailleurs par la bourgeoisie ». C’était déjà une vision profondément prémonitoire sur le fait que les révolutionnaires au XXIe siècle devraient se démarquer de la conception étroite d'une lutte de classe présupposée partir du lieu d'exploitation. C'est-à-dire, car vous savez que j’aime être percutant pour préciser ma pensée, que l'action ne se situe plus au niveau des boites, dans l’attente des grèves ; je reconnais que j’ai dit une connerie en affirmant que toute grève était l’hydre de la révolution. Bon, syndicats ou activistes maximalistes ouvriéristes peuvent toujours lutter pour ceci ou cela, limiter le nombre de suicides en entreprise, ou améliorer les conditions de l’attribution des primes. Mais cela ne me dérange ni ne me concerne. Je n’ai jamais pris les ouvriers pour des crétins simplement déterminés dans leur conscience par les questions économiques. La dynamique révolutionnaire n'est pas liée en soi aux revendications immédiates. Quand la pauvreté explose on ne va pas demander des hausses de salaires, on va poser directement les questions au niveau politique. Vous aurez besoin dans discuter physiquement tous dans des AG de quartiers par derrière vos claviers d'ordinateur qui sont un leurre de communication.

A mon époque je crois que finalement j’ai eu bien raison de dire aux ouvriers, plus visibles alors, qu’il fallait leur apporter la conscience de l’extérieur. Dans votre monde actuel, ce dedans et dehors n’existent plus, la conscience vient de l’intérieur d’un monde ravagé, et certainement plus à partir de l’échec scolaire des enfants vers l’incertitude de l’emploi des parents que l’inverse, mais le va et vient est incessant de cet échec à l'autre, convenez-en. La conscience ne se forge plus dans l'usine mais dans le "village mondial" du prolétariat universel: les exactions des flics, les actions terroristes déguisées des grandes puissances contre la population civile et l'arrogance des politiciens de toutes couleurs sont des éléments de révolte bien plus édifiants que les cathédrales du Moyen âge. Chez nous, en Russie tsariste, la révolution n’a pas démarré par une grève générale pour de meilleurs salaires mais par un mouvement des femmes contre la guerre, contre la misère et qui a provoqué peu à peu une paralysie générale que je n’assimile même pas à ce stupide fantasme anarchiste de grève générale, car on a continué à faire fonctionner les industries vitales comme on devra le faire dans ce monde-ci la prochaine fois.


J’avais défendu, bien solitaire, des années avant la révolution que le rôle du parti était de se battre pour le socialisme pas pour des augmentations de salaires ou « faire reculer la bourgeoisie » (comme ils disent vos has been du CCI), et la lutte élémentaire quotidienne reste un moyen limité pour une fin limitée, qui n’élève pas à la conscience d’être une classe, qui limite dans le corporatisme, et qui est encore moins une fin en soi qu’à la fin du XIXe siècle.


A chaque époque, les idées révolutionnaires ne se développent pas automatiquement. Les principaux penseurs marxistes, de Marx et Engels à Lénine moi-même, nous n’étions pas des prolétaires. Les travailleurs industriels, peinant au travail parfois jusqu’à 11 heures par jour, avaient rarement le loisir de lire, sans parler d’écrire, alors on leur apportait des livres « de l’extérieur », de la « littérature » comme on disait à l’époque. Maintenant vos ouvriers et employés ont tout le loisir, grâce aux comités d’entreprises CGT ou aux syndicats enseignants d’obtenir de la lecture, mais ils ne veulent plus lire même à l’extérieur de l’entreprise. Evidemment je pense que la réflexion des prolétaires trouve toujours des canaux par où s’exprimer, même sur internet, et qu’il va en apparaître dans la période qui vient, mais rien ne remplace les discussions de rue, je veux dire l'occupation d'amphithéâtre ou de cinémas pour débattre en tant que prolétaires, en expulsant les phraseurs petits bourgeois ou toute notoriété socialisante qui voudrait y pointer son nez.

Cependant, attention... par contre l’initiative de ce cartel d’intellectuels maximalistes de la phrase (comme tu le dis si bien camarade Jean-Louis, mais en me recopiant) – même si ce ne sont que de doux discoureurs sans couilles – est un signe qu’il va se passer quelque chose sous peu dans votre société actuelle. Des grèves sérieuses manifestent quand même un peu partout qu'on ne peut plus négocier avec un capitalisme en faillite. Les soubresauts des has been d'un militantisme néo-prolétarien ne sont qu’un des épiphénomènes de l'ébranlement souterrain d'une société sans rêves et sans espoir mais je sens qu’il peut se produire quelque chose de plus qui va libérer les énergies depuis trop longtemps contraintes, un peu comme votre gentil mai 68, qui n’était pas parti des usines ni de revendications "unifiantes" comme l’imaginent vos constructeurs de pieux adages néo-syndicalistes, les Bogdanov de la fraction du vestiaire; mais de la répression policière inouïe contre les jeunes et les "passants"(nommés "badauds complices" à l'époque).

Vous vous rappelez certainement par ailleurs qu’un aspect central de l’esprit de parti et de regroupement je l’avais établi, dans la section finale de mon Que faire ?, en appelant à la mise en place d’un journal pour couvrir toute la Russie de l’influence socialiste et non pas de billevesées sur l’extension des luttes ou la prise en mains par les ouvriers des AG. Je pensais vous reproposer la même chose, mais pour deux raisons évidentes, j’ai fait immédiatement marche arrière :


- d’abord ce journal existe déjà nationalement depuis au moins un demi-siècle, c’est Révolution Internationale, et il est si insipide et produit d’une secte autiste que je déconseille à quiconque de perdre son temps à le lire ; un cercle bordiguiste publie Le Prolétaire, qui ne vaut guère mieux du point de vue du contenu qui n’est que la reproduction des délires d’un auteur oublié quoique plein d’humour rital, un certain Bordiga, que je croisais régulièrement dans les couloirs de l’I.C.


- ensuite les prolétaires ne lisent plus la presse, et si une partie déplorable se contente encore de la télé, un nombre non négligeable fréquente internet. Cet instrument est intéressant mais fragile. A tout moment, comme c’est le cas à l’heure actuelle pour le site « Vive la révolution », les autorités de l’ombre coupent le cordon. J’encourage les révolutionnaires amateurs de votre époque à l’utiliser évidemment tant que cela sera possible, mais ne négligez pas l’usage du tract classique et d’un deuxième téléphone portable à un autre nom que le vôtre pour échapper aux surveillances para-policières de la vache noire (F.télécom Arcueil).


Ne vous faites pas d’illusion, aspirants reconstructeurs du parti mondial, rien ne sera facile. Ni internet ni un nouveau journal "étincelant" ne pourront être l’organisateur collectif dont a besoin le prolétariat. Un tel outil nécessiterait que les « réseaux policiers et syndicaux » soient sourds, aveugles et bêtes. La vie politique et active de partis révolutionnaires dépend malheureusement plus qu’à mon époque de la déstabilisation par des circonstances encore utopiques à préciser, des incroyables et totalitaires moyens de surveillance d’une société policée à l’extrême. Société dans laquelle on ne peut plus dire aussi naïvement que notre ami Karl Marx que la lutte des classes doit se dérouler intégralement à la lumière du jour.


Je maintiens que le véritable parti révolutionnaire ne peut pas être ouvert à n’importe qui, au premier sympathisant venu de manière générale avec ses approximations, mais devra être une organisation de révolutionnaires amateurs, toujours prêts à refuser la professionnalisation de la politique, et acharnés à l’éliminer de la vie publique après la destruction de l’Etat bourgeois. D’ailleurs, comme je l’ai fait remarquer discrètement sous la dictature autocratique du tsar, sous les conditions répressives existant actuellement en Europe et en Russie, une « organisation de travailleurs large… supposée plus ‘accessible’ aux masses » rendrait en fait encore « les révolutionnaires plus accessibles à la police », et à la pire de toutes les polices, la police de secte.


Enfin, contrairement au mythe du parti bolchevique invariant, nous avons connu des réunifications successives, des échecs puis d’autres réunifications. Malheureusement votre CCI n’est pas le parti bolchevique, et François n’est pas Trotsky. Les diverses scissions ou expulsions du CCI ne contiennent aucune dynamique révolutionnaire, et n’ont même pas la potentialité qui a été celle, quoique brève, du milieu qui entourait le cercle intellectuel « Socialisme ou Barbarie » à la veille de mai 68, car en vérité, sous des litanies de type trade-unionistes ou des envolées lyriques en faveur de la fin de l’exploitation millénaire, ils ne croient plus en rien. Mais attendent le Messie, ce prolétariat pur qui n'existera jamais ».

Ainsi m’avait parlé Lénine, lors de mon deuxième voyage à Moscou. De nombreuses questions restaient accrochées à mes lèvres. J’étais troublé d’autant de nihilisme de la part de ce Lazare marxiste, car je reste convaincu qu’il restera bien quelques vieux chaouis utilisables pour la résurgence révolutionnaire, tous les intellectuels ne sont pas pourris quand ils échappent à leur confrérie. Aussi je décidai, une fois rentré à Paris, d’aller traîner vers l’hôpital Tenon pour voir si le corps de Marc Chirik confié à la science n’avait pas laissé disséquer son âme.


A suivre…












[1] P.I. fait suivre le courrier suivant : Comme nous nous le soutenons dans notre Appel, il importe au milieu révolutionnaire de se rencontrer, d’entamer des discussions afin de pouvoir approfondir les diverses analyses qui se développent. Des rencontres se sont effectivement déroulées. Des initiatives communes ont été prises. Mais peut-on affirmer que le climat au sein du milieu révolutionnaire ait changé ? Comment poursuivre ? Faut-il poursuivre ? Il nous semble opportun de tenter de faire le point afin d’appréhender les éléments positifs qui se dégagent de l’initiative prise l’année dernière.


Nous vous convions à la réunion de réflexion qui se déroulera le samedi 22 mai à Paris.



Cette réunion se déroulera à l’AGECA, 177, rue de Charonne, Paris 11ème


A 15 heures, le samedi 22 mai 2010.




[2] Controverses signale aussi sa propre réunion : Le 1er mai 2010


Controverses & Perspective Internationaliste tiendront un stand lors de la fête du 1er mai à Bruxelles :14h00 à 18h00, Place Rouppe, 1000 Bruxelles, Belgique & en soirée Controverses organise une réunion publique sur le sujet :Le réel cheminement du


rapport de force entre les classes


1er mai, à 18 h 30 La maison Arc-en-Ciel - Salle 1


Rue du Marché au Charbon 42 - 1000 Bruxelles, BG


lundi 5 avril 2010



Lettre d’Athènes




En descendant de l’avion, je m’attendais à découvrir le nouveau visage touristique de la Grèce : scènes d’émeutes, casseurs cagoulés, « guérilla urbaine » opposant jeunes et forces de police suite à une bavure policière ou grappes de manifestants débordant une grève nationale officielle et proprette de ces enculés de syndicalistes. Rien de tout cela. Mon but restait le nouveau musée de l'Acropole, que nous avions trouvé encore fermé les fois précédentes. Heureusement il est maintenant ouvert du mardi au dimanche, de 8 h à 20 h et le prix d'ouverture est minime : 1 euro ! (ça va augmenter avec la crise).



(Le lecteur peu intéressé par mon reportage touristique peut sauter immédiatement dans la partie politique clairement délimitée plus bas).



Le musée s'étend sur trois étages, il est très vaste, très bien conçu avec vue permanente sur l'acropole. On y trouve évidemment une boutique (deux en fait) et une cafétéria. Un point qui peut être gênant : toutes les explications sont en grec et en anglais, donc si vous ne parlez que le français ... On peut maintenant voir de près les Caryatides qui ne sont plus derrière une vitre (il en reste une au British Museum) et les vedettes de l'ancien musée. L'étage le plus impressionnant est le 3ème, celui du Parthénon. Sur tout le périmètre du rectangle du troisième étage sont reconstituées les sculptures du Parthénon. Pour ce qui est de la frise, 90% est au British Museum, quelques petits morceaux en France ou en Allemagne, un tout petit pourcentage est sur place. Les copies en plâtre des sculptures manquantes appellent immanquablement l'idée suivante : messieurs les anglais, rendez les sculptures emportées par lord Elgin ! Il faut savoir que c'est sans doute en France grâce au Louvre qu'on trouve le plus de sculptures grecques expatriées, devant le British Museum et les musées allemands; nous aussi avons donc des pièces qu'on pourrait imaginer revoir en Grèce mais c'est vrai pour toutes les civilisations. Ce dimanche il y avait beaucoup de monde aux alentours du musée et dans Plaka, malgré un temps très couvert. Le restaurant où nous sommes retournés (scolarchio yerani) dans Plaka était vraiment envahi à toute heure, les serveurs ont dû passer une bonne journée ! On a observé une fois de plus le ballet entre les vendeurs à la sauvette, noirs, et la police; je trouve qu'il y a de plus en plus de vendeurs de ce genre principalement autour de Monastiraki. Pauvres gens exploités, africains pour vendre des faux sacs, asiatiques pour des cochonneries en plastique qu'on écrase par terre ou autres babioles. Ma pauvre femme disparue, Anouke, aurait tant voulu visiter la Grèce, pensé-je laconiquement, avant de poursuivre mon chemin, mais qui n’est pas le même, sans imagination et purement salarial, des sectes maximalistes, comme le lecteur le verra, tracé mais émollient comme leur théorie résiduelle de la lutte des classes confondues.



Ce qui marque tout de suite à Athènes, c’est le coté « vieux » ! Et je ne dis pas cela uniquement par rapport aux monuments et aux vestiges, mais également parce qu’une bonne partie de la ville tombe en ruine, et que du coup, vous avez toujours l’impression qu’il vient d’y avoir un séisme. Depuis quelques années, de nombreux travaux de rénovation ont été entrepris. Il n’est donc pas rare de tomber en plein chantier, ou de prendre un métro tout neuf, comme de descendre dans une station toute vieille. L’aéroport est également neuf, et a été refait il n’y a pas longtemps. Au niveau sécurité, pas grand chose à craindre, sauf la police ; il y a des policiers partout, pire qu’à New-York. Les animaux sont vache sacrée : il y a des chiens errants partout, qui vous suivent régulièrement. Pourquoi ? Parce que là bas, tuer un chien vous vaudra plus d’années de prison que si vous tuez un homme, donc… A réfléchir à deux fois avant de leur mettre un coup de pied. Enfin, la pollution : elle est toujours présente, certes, surtout lorsqu’il fait chaud. Athènes est une ville sympathique, mais que une semaine suffit pour en faire le tour. Si vous souhaitez communiquer, sachez qu’il y a énormément de cabines et de cybercafés, le meilleur étant celui près de la place Victoria ; c’est dans celui-ci que je suis tombé, effaré sur le tract de la FICCI concernant la Grèce et sur le site du CCI.
Le seul reproche que je ferai, c’est que les athéniens ne sont pas globalement super sympathiques. Très blasés vu le nombre de touristes qu’ils voient défiler, ils feront rarement l’effort de vous aider ou de vous comprendre, même si bien sûr, il ne faut pas généraliser, et qu’il y a des exceptions. Il ne faut pas non plus croire que les athéniens sont méchants, en fait, ils s’en foutent, tout simplement.



N’étant pas un touriste des monuments ni touriste en politique, cet aperçu du pays ne masquait pas pour moi que la Grèce est en train de payer son intégration bloc euroépen au prix fort. Creusant le déficit par une inflation des dépenses publiques, la Grèce a vécu à crédit depuis plusieurs années. La crise a labouré le sol grec avec une modernité galopante. Tandis que les salaires se maintenaient à un niveau modeste (on parlait des « 600 euros » pour désigner ceux qui reçoivent leur premier salaire), les prix se sont envolés : la restauration et l’hôtellerie rejoignent les niveaux de l’Europe de l’ouest, ce qui nuit au fond du porte monnaie grec, le tourisme confronté à la concurrence d’autres destinations méditerranéennes telles la Turquie ou la Tunisie. Tout fout le camp, le tourisme mais aussi les capitaux et les diplômes. Comme dans les autres pays du sud de l’Europe, mais bien sûr comme au nord, les diplômes sont de plus en plus dépréciés, et cette perte de valeur vient là aussi d’abord interroger les enfants de la petite bourgeoisie, qui n’en reviennent pas encore que le « monde du travail » ne les accueille plus à bras ouverts. La Grèce se couvre de banalités sociales, le chômage redevient la donnée centrale même pour les jeunes, contraints de rester plus longtemps chez leurs parents. D’où la fascination pour la fonction publique ou les emplois parapublics. Mais là on découvre de bien étranges procédés : listes d’attente, favoritisme… La corruption touche l’ensemble du corps social, de la classe ouvrière (surtout immigrée…) aux monastères du Mont Athos. Mais excusez-moi je m’avance déjà un peu trop pour l’essentiel de mon propos politique qui va certainement vous choquer, ou en tout cas hérisser les derniers militants mohicans. On n’en finirait pas avec les curiosités de la Grèce. La droite conservatrice au pouvoir a balancé le policier qui a tiré sur le jeune lycéen en 2008 en prétextant qu’il avait été recruté sous la gauche au pouvoir. La gestion des incendies de forêt d’Août 2007, et la mort de plus de 70 personnes prisonnières du feu n’ont pas révélé les magouilles immobilières que tout le monde connaissait en Grèce.



VENONS-EN A L’ANALYSE POLITIQUE DE LA SITUATION



La Grèce n’était plus cependant jusqu’à la veille de 2010 un pays pauvre. En moins de dix ans, elle était passée du statut de pays d’émigration à celui de pays d’immigration, ce qui fait tout de suite plus classe. Les étrangers représentent plus de 8% de la population totale et un pourcentage plus important encore parmi la classe ouvrière (comme je l’ai déjà rappelé dans mes articles antérieurs). Les travaux manuels non spécialisés sont strictement exécutés par des étrangers (la cueillette des olives, les travaux des chantiers de construction, la plonge dans les restaurants). Parmi ces étrangers, les Albanais sont de loin les plus nombreux, dans les campagnes comme dans les villes. Au début, ils étaient mal payés et vivaient dans des conditions lamentables, puis cela s’était amélioré jusqu’en 2008, mais avec le sursaut de la crise ils sont à nouveau appauvris. Nombreux à s’installer désormais avec femmes et enfants, pour tenter de s’établir durablement en Grèce, les albanais sont à nouveau montrés du doigt, avec la remontée des sentiments xénophobes quand les médias ont exhibés des « immigrés » pris à Athènes en train de piller les vitrines lors des émeutes successives depuis 2008 ; même si des « immigrés » pris la main dans le sac ne sont pas forcément des prolétaires albanais, lesquels sont intégrés dans le marché du travail, mais soit des prolétaires Kurdes soit des prolétaires Pakistanais et du Bengla Desh, en situation précaire, on voudra bien considérer que leur préoccupation première est de manger ; et que nous agirions de même dans leur situation.



Au plan politique, les deux grands clans de droite (famille Karamanlis) et de gauche (famille Papandréou) comme Darty&Réal jadis ou Jacob/Delafon, continueront à alterner au pouvoir pendant des siècles, comme leurs confrères oligarchiques européens, sans que cela n’empêche la terre de tourner et de se réchauffer. Accessoirement, ces deux fleuves politiciens sont alimentés par une nuée de petites rivières couleur pourpre bobo ou couleur noire anars libéraux. La fausse crise du bipartisme tolère toujours un espace disponible à la « gauche de la gauche », qui lui est réservée, comme dans tous les autres pays. Artistiquement divisée dans ses deux composantes principales, le Parti Communiste Grec (KKE) et la Coalition de la Gauche Radicale (SYRIZA), auxquelles il convient d’ajouter une extrême-gauche fragmentée et électoralement marginale mais remuante en termes d’agités militants (et bien implantée dans les fonds baptismaux de la jeunesse moyenne : les facs), la gauche et le gauchisme grecs présentent la particularité de rester éloignée de la mouvance social-démocrate du fait de la persistance d’un parti néostalinien, comparable à Die Linke d’Outre Rhin, le KKE (bien nommé !) qui est sans doute le parti le plus ouvertement néostalinien d’Europe ; d’un sectarisme et d’un dogmatisme jamais pris en défaut, il est influent jusque dans les rangs des employés petits bourgeois et des inénarrables enseignants. Contrairement au cas français où les gauchistes se sont rangés de voitures après 68 en devenant de braves électeurs du PS, le marais politique grec a gardé toutes ses vieilles habitudes et ses vieux routiers de la gauche bourgeoise, mi-éternels opposants, mi-élus locaux pour les diverses cogestions institutionnelles. La Coalition SYRIZA regroupe le parti Synaspismos (Coalition de gauche, issue de deux scissions du PC, en 1968 et en 1990) et diverses organisations d’extrême-gauche (qui vont du maoïsme et du trotskisme aux socialistes de gauche). Implantée essentiellement dans les couches « éduquées », bénéficiant d’un fort vote djeun, elle a vu son audience s’élargir à partir de 2005, lorsque, après une longue lutte interne, la gauche de Synaspismos a réussi à prendre le contrôle du parti et à imposer une ligne de refus des alliances de « centre-gauche » et des velléités de participation à des gouvernements dirigés par le PASOK. Mais on laissera de côté tous ces politiciens, aussi vains et vides de surrenchère sociale que nos Besancenot-Mélenchon-Buffet-Bové, pour se pencher maintenant sur l’essentiel de la particularité de la Grèce qui a échappé à nos radoteurs professionnels d’un milieu maximaliste atteint par une grave maladie gériatrique : l’Alzheimer prolétarien ; une maladie qui provoque la perte de contact avec la réalité et où vous ne reconnaissez plus vos proches, prenant cause et partie pour le premier petit bourgeois venu, pourtant complètement étranger à votre famille d’origine.



Le 3 mars 2010 RI reprend un article du 5 février de sa propre presse qui traduit le même article dans toutes les langues imaginables, article qui aurait « parfaitement anticipé » ce qui allait se dérouler les 10 et 24 février : « des journées de grève suivies massivement par une classe ouvrière qui ne veut plus subir les violentes attaques de l’Etat avec des syndicats qui manœuvrent pour diviser les ouvriers et stériliser le mécontentement grandissant ». Ouf ! une phrase que n’importe quel gauchiste grec ne pourrait rejeter car représentative de la messe de « gauche radicale »[1] ! Et après chacun est rentré chez soi boire son ouzo. Ce rédacteur du CCI non encore exclu nous décrit alors la situation grecque comme « une sorte de test pour la bourgeoisie européenne et même mondiale. De nombreux Etats vont devoir dans les mois qui viennent mener les mêmes attaques frontales que l’Etat grec contre les conditions de vie de la classe ouvrière. Si les mesures d’austérité drastiques passent dans ce pays, cela servira de test positif pour sonner le coup d’envoi à toute une série d’attaques à travers le monde »[2]. Les mesures passent depuis et on peut donc en conclure que la bourgeoisie a encore les mains libres avec cette pauvre classe ouvrière, pourtant si diffuse et si absente comme telle au milieu des défilés syndicaux et des chahuts d’étudiants helléniques. L’originalité de l’analyse repose sur la répétition depuis 50 ans du même schéma de ce qu’ils croient avoir compris du « machiavélisme » de la bourgeoisie mondiale : « C’est pourquoi les bourgeoisies française et allemande, en particulier, apportent leur savoir-faire en terme d’encadrement de la classe ouvrière. Ils aident le gouvernement de Papandréou à quadriller le terrain en faisant monter au créneau les syndicats. Ceux-ci, en prenant les devants et en organisant des journées d’action, espèrent parvenir à canaliser le mécontentement grandissant ». On croyait avoir surtout retenu que la bagarre fût sérieuse entre fractions bourgeoises européennes et US pour se refiler la patate chaude, et qu’il n’y avait rien de nouveau ni à décrire ni à critiquer dans les balades syndicales. Pourtant, selon notre rédacteur britannique (non encore exclu), la révolution frappait à la porte de l’Acropole sur un air de sirtaki : « Le ministre du Travail, Andreas Lomberdos, a été contraint d’adresser une mise en garde à la bourgeoisie internationale. Il a affirmé que les mesures nécessaires dans les trois prochains mois, pour sortir de l’eau la dette nationale dans la crise qui menace de jeter la Grèce hors de la zone euro, pourraient entraîner une effusion de sang ». Wouah du sang ?



Comme n’importe quel organe syndical gauchiste, le CCI nous décrit une classe ouvrière thermomètre du degré des attaques : « Lors de ces deux derniers mois, les dockers ont été en grève ainsi que les travailleurs de Telecom, les éboueurs, les médecins, les infirmières, les enseignants des écoles maternelles et primaires, les chauffeurs de taxi, les ouvriers de la sidérurgie et les employés municipaux! A priori, toutes ces luttes semblent éclater chaque fois pour des raisons distinctes mais en réalité elles sont toutes des réponses aux attaques que l’Etat et le capital sont contraints de porter pour essayer de faire payer la crise aux travailleurs » ; et aussi les pompiers, etc. La description des attaques gouvernementales, comme même le PCF se contente de les décrire, ne recoupe pas la réalité ni des causes de la crise grecque ni de l’impossible riposte « de classe », mais j’en parlerai plus loin.



« Le fait que l’Etat est maintenant contraint de porter des attaques encore plus sévères contre une classe ouvrière déjà combative ( !!?) révèle la profondeur de la crise qui affecte la Grèce. Le ministre Lomberdos l’a précisé très clairement quand il a dit que ces mesures “ne peuvent être appliquées que de façon violente”. Cependant, ces attaques portées contre tous les secteurs ouvriers au même moment donnent à ces derniers une réelle possibilité de mener une lutte commune pour des revendications communes (lesquelles ?) ». « Si on examine attentivement ce que font les syndicats en Grèce, on peut voir que leurs actions ont pour objectif de maintenir les luttes divisées ». On le sait et alors ?



« …..ils savent que s’ils ne mettent pas en scène quelques actions il y a la possibilité que les travailleurs commencent à démasquer la comédie syndicale. Pour le moment les syndicats ont affiché leur visage radical, rompu le dialogue sur les plans d’avenir pour les retraites et prévu des grèves d’une à deux journées à des dates différentes. Les syndicats se sont montrés vraiment désireux que les travailleurs fassent des sacrifices mais maintenant ils doivent tenir compte de la réaction de la classe ouvrière » (mais quelle classe ouvrière ?)



« Ce qui est caractéristique de la situation en Grèce, c’est la prolifération de divers groupes armés qui bombardent des bâtiments publics, mais qui ne font qu’ajouter un peu plus de violence au spectacle habituel, tout en favorisant davantage de répression de la part de l’Etat. Ces groupes, aux noms exotiques comme la Conjuration des cellules du Feu, le Groupe de guérilla des terroristes ou de la Fraction nihiliste, n’offrent strictement rien comme perspective à la classe ouvrière ». Bon tout cela on connaît aussi, c’est vrai, c’est encore de l’anar bobo manipulé, ça fait partie du spectacle, de petit plus envoyé dans le décor de carnaval par les bourgeoisies riches aux bourgeoisies pauvres. C’est assez marginal chez la belle Hélène, un peu karchérisé en France ou à un niveau plus criminel en Russie…



Alors une fois qu’on a écarté les « provocateurs » payés par l’Etat, bouté dehors les méchants syndicats, on fait quoi ? Le projet du CCI est bon enfant, pas plus dérangeant qu’une banale réunion syndicale. Tout le subversif du CCI et l’enseignement à débiter à une classe ouvrière absente est contenu dans ce sermon digne de Dale Carnegie: « Les ouvriers ne peuvent construire leur solidarité de classe, prendre conscience de leur force et développer leur confiance en eux qu’à partir de leurs propres luttes, en développant leurs propres formes d’organisation, non en restant assis à la maison à regarder à la télévision des bombes placées par des gauchistes radicaux. Le bruit qui court à propos d’un meeting de masse de travailleurs discutant de la façon d’organiser leur propre lutte effraie plus la classe dirigeante que des milliers de bombes ». DD (5 février)



Après avoir été son poste de télévision, la Fraction interne du CCI (FICCI) assurait elle, le 9 mars : « Le prolétariat de Grèce nous montre le chemin ». Quel chemin ? Le même sentier que les vieilleries trade-unionistes de la maison mère CCI ou les mêmes conseils pour se faire des amis dans le prolétariat, avec en plus la dénonciation des « cachotteries de la bourgeoisie » sur ce qui se passe réellement, quand… comme le CCI, ils ne connaissent rien à la Grèce et à ce qui s’y passe réellement!



Les manifestations des couches moyennes sont traduites par « le prolétariat montre sa force » !? Luttes et grèves se multiplient… quand il ne se passe plus rien depuis des semaines. « Ces prolétaires montrent la voie à leurs frères de classe du monde entier » !? Après le chemin opaque, la tunnel sous la Manche ? Et je t’invente des expulsions manu-militari de « pontes syndicaux » et des affrontements « multiples » avec les forces de l’ordre du « gouvernement socialiste »… Tout est si exagéré et disproportionné que cela ressemble aux vieilles rêveries ultra-gauches des seventies d’un pur mouvement ouvrier se lavant de l’impureté syndicale d’un revers de manche, comme disait Ferrat Jean. Bien plus ridicule que le CCI, cette fraction lilliputienne autiste[3], engage à « l’unité des luttes », mais de qui et de quoi dans le capharnaum grec ? Et pour revendiquer quoi ? Cela n’est même pas soufflé. On en appelle « aux AG pour qu’elles réunissent le maximum d’ouvriers » !? Quelles AG à Athènes et avec quels ouvriers ?



C’est surtout avec l’attitude de donneurs de leçons que nos pelés tondus franco-québécois nous font pitié. Ils appellent les prolétaires, comme les nuages du ciel « à ne pas se faire d’illusions » ! Vous en connaissez beaucoup qui se font des illusions vous ? (parmi ces « cons » de prolétaires). Mais c’est surtout la maïeutique invraisemblable qui se parle à elle-même qui ridiculise le propos militant léninifiant : « Comme nos frères de classe en Grèce, nous devons refuser le sort que nous réserve le capitalisme (non mais !) et nous devons entrer en lutte massivement[4] (…) C’est ainsi que nous serons à même de prendre conscience du fait que le système est en pleine faillite, bla-bla-bla, que la seule force capable de le faire, c’est nous le prolétariat international ». Il y a cette double hypocrisie où le maître (le militant) prend l’élève (les masses) par la main et où il fait semblant de se rendre compte que le capitalisme est en faillite – le type il met les pieds dans la rivière en même temps que l’enfant et il dit « nous nous rendons compte que nous avons les pieds mouillés » ! çà c’est de la dialectique ! Il y a surtout enfin ce « nous le prolétariat » qui signifie que les 4 bonhommes et demi qui ne se sont pas foulés à produire ce tract bancal sur internet sont, figurez-vous, l’avant-garde enveloppée dans le manteau des masses, sans que celles-ci, idiotes qu’elles sont, se rendent compte ce que renferme ce « nous », une fois décomposé. En tout cas, aucun projet politique clair ni de parti, ni d’alternative de société, n’apparaît, c’est du vent, c’est le vieux discours néo-syndicaliste du CCI d’il y a 25 ans ! Au musée Grévin du maximalisme, vous avez désormais sa fraction en cire, modèle 1985 – un mannequin qui tient plaqué contre son torse un vieux journal noir et blanc et qui a toutes les peines du monde à se débarrasser d’un paquet de tracts mités - et plus loin, en cire également, le grand frère « de classe » du CCI, modèle 2010 garanti, avec la tête du docteur Freud et les pieds palmés de Darwin.



UNE REVOLTE HETEROGENE DE LA PETITE BOURGEOISIE



Tout le tragique de la situation en Grèce réside, à mon sens - contrairement au batifolage théorique antique du milieu maximaliste étriqué et ringardisé pour le marxisme - dans une double contradiction : une classe ouvrière majoritairement immigrée et sans attache locale, et une petite bourgeoisie surprise d’être frappée de plein fouet par la crise systémique mondiale. Le jeune Alexis Grigoropoulos, qui a été tué dans les manifestations, avait un père cadre supérieur et une mère qui tenait une bijouterie. Ces couches dites moyennes ne se sentent pas vraiment attaquées mais « meurtries » certes mais seulement « menacées » ; c’est pourquoi la frange dite la plus excitée de leurs enfants intellectuels est séduite par un regain du terrorisme petit bourgeois, impulsif et immédiatiste.



La Grèce fournit plus un exemple de la difficulté de la lutte des classes à trouver une ligne de partage (dans la visqueuse mondialisation), ou à identifier l’ennemi, qu’un exemple aux prolétaires du monde entier, comme le croient les naïfs maximalistes mécanistes du CCI et leurs fractions croupions. Le mouvement social, hétérogène et sans parti de classe, est au pied du mur : à qui s’en prendre ? Le CCI et sa fraction externalisée vont-ils nous le dire ? La gestion du port du Pirée a été cédée à une entreprise chinoise, dans le cadre de la mondialisation anonyme et sans rivages ! L’angoisse des prolétaires grecs est accrue par l’attitude victimaire irresponsable de l’Etat grec[5] et le sentiment d’étrangeté qu’ils ressentent à la vision de l’agitation et du spectacle bigarré de « casseurs » mal définis, anarchistes bobos en partie instrumentalisés par des provocateurs et des jeunes des classes moyennes, surtout présentés comme un milieu interlope avec QG secret comme nos petits rigolos ultra-gauches de Tarnac.



La bourgeoisie européenne, avec Le Monde[6], a tenté de « particulariser » la crise grecque à travers ce délitement du corps social ajouté à une classe ouvrière faible et à une petite bourgeoisie pas encore dégrisée de ses rêves d’avenir. La Grèce « archaïque » n’était plus décrite que comme une annexe de la Camorra napolitaine : « grandes familles… qui se succèdent au pouvoir depuis des décennies » profitent du système et l’utilisent pour « arroser…une large partie de la population »[7]. Ainsi, la responsabilité de l’actuel gouvernement bourgeois grec dans la répercussion de la crise systémique ne renvoyait pas tant à sa politique, ou à la politique de tout Etat d’un pays improductif en général, qu’à sa faiblesse « mafieuse». S’il existe bien un archaïsme en Grèce, c’est le taux de travailleurs en dessous du seuil de pauvreté car il est le plus élevé de l’Union Européenne (14%). Le passif de l’archaïsme bourgeois est à mettre au compte, de 1996 à 2004, sur la dérégulation financière, les privatisations et la politique de taux intérêts élevés, pratiquée avec un zèle admirable par les gouvernements du socialiste « modernisateur » Costas Simitis, qui avait opéré une redistribution sans précédent en faveur des spéculateurs de la bourse, détenteurs d’actions et de bons du Trésor. La Grèce occupait ainsi, en 1997, le troisième rang parmi les pays de l’OCDE pour les inégalités, dépassée uniquement par le Mexique et la Nouvelle Zélande. Le revenu des 20% les plus riches de la population est supérieur de plus de six fois à celui des 20% les plus pauvres (contre un à trois au Danemark par exemple). Mais ce genre de stats, très usitées par les politiciens partout, n’explique rien, et ne fait que rallumer la jalousie en général qui branche la plupart des individus, obscurcit les configurations des classes sociales. Ce qui est à souligner est le discours répétitif et creux de l’intelligentsia gauchiste (comme partout en Europe) qui pleurniche sur la faiblesse des dépenses de santé et d’éducation[8]. En Grèce, et relayés par tous les trotskiens européens, les gauchistes déplorent « un invraisemblable univers fait d’entreprises spécialisées dans le soutien scolaire, de cours privés et d’établissements privés censés fournir des formations professionnelles, voire même des formations à prétention « universitaire » (qui) se substituent très largement à une éducation publique défaillante ». Mensonge enrobé ! En réalité les couches supérieures de la classe ouvrière, les enseignants en particulier – qui se perçoivent encore et surtout comme « couche moyenne » au-dessus de la « classe ouvrière immigrée » - vivent de la corruption du système, ne font pas sérieusement leur boulot, mais en profitent pour encaisser les dessous de table des cours particuliers ou la vente des bonnes notes[9]. Idem pour les médecins et divers spécialistes. La crise mondiale a bon dos quand, dans ce genre de pays improductif, les couches moyennes tirent encore les marrons du feu. Et hélas, il ne faut pas avoir peur de le constater, quand dans la partie immigrée de la classe ouvrière manuelle, le dessous de table devient de plus en plus la règle, « individualisant » les revenus comme même la hiérarchie capitaliste n’oserait pas l’établir (bien que cela y ressemble fortement dans les faits), on y perd non seulement son latin mais son grec.



La propagande bourgeoise joue sur plusieurs tableaux et gammes de musique d’ordinaire, et il est à regretter que le CCI qui, naguère se faisait un point d’honneur à strictement identifier les campagnes de mystification, tombe dedans comme une pauvre vierge, aujourd’hui suivi aussitôt par sa toute innocente fraction croupion. Quand, trois jours après avoir déploré la « spécificité mafieuse » grecque, le principal journal de l’oligarchie bcbg plonge dans la dramatisation avec sa « une » de l’édition du 13 décembre 2009 annonçant : « Social, jeunesse, banlieues : la France gagnée par l’inquiétude. La droite comme la gauche scrutent attentivement les événements de Grèce »[10] - le CCI emboîte à nouveau le pas sur « l’exemplarité de la lutte de classe en Grèce ».



De visu, on peut constater ce fort mécontentement de la population en général. Mais loin d’être cette lutte de classe rêvée par nos habituels maximalistes de la lutte revendicative-forcément-révolutionnaire, la grève générale grecque ne déborda rien, ni syndicats ni autorités gouvernementales, ce fût une grève « à la sicilienne ». Le syndicat GSEE ne croyait pas en ses propres revendications, comme le lui a dit ingénument dit en substance le patronat grec en février 2010, comme il ne croit ni à la nécessité, ni à l’efficacité de la grève, c’est son job para-étatique de la singer. Les syndicats planifient et organisent la grève générale par pure obligation institutionnelle et théâtrale, et celle-ci est destinée non pas à la classe ouvrière, mais au clientélisme électoral des différents groupes politiques, et par-dessus tout destinée à rassurer les gnomes d’Etat. Même les chantiers du travail au noir sont en grève. Les barbouzes des syndicats veillent au grain et font des rondes. Si on entend la moindre grue ou la moindre pioche, des hommes de main surgissent pour assurer « la grève générale ». Grève générale de corrompus pourrait-on dire. Ce ne serait pas tout à fait juste, mais pas tout à fait faux. La société grecque baigne dans la corruption, ce qui ne veut pas dire que cela fonctionne ainsi dans les grandes métropoles industrielles.



LA GRECE MAILLON FAIBLE OU VOIE DE GARAGE DE LA MISERE?



Malgré les manifestations nombreuses, englobant même toute la population, des leaders de la petite bourgeoisie intellectuelle et artisanale, qui refuse non simplement de « tomber dans le prolétariat » ni simplement refuser la misère avec lui, car il n’existe aucun projet politique capable à l’heure actuelle d’arracher petite bourgeoisie et couches supérieures planquées de la classe ouvrière de la croyance en une meilleure « réorganisation du pays ». En soi, il y a pourtant bien une particularité de la crise grecque, mais pas celle que CCI et gauchistes s’ingénient à pointer. Si la Grèce contient toutes les tares périphériques des bourgeoisies arriérées, elle n’en est pas moins partie intégrante du capitalisme financier. Ce qui handicape la Grèce est la faiblesse non seulement de sa production mais la structure même de ses deux principaux secteurs rentables : l’industrie touristique et la marine marchande. L’Etat grec ne peut pas contrôler les flux financiers dans ces deux secteurs. Je ne vais pas développer ici, mais en gros le capital financier passe entre les mains de l’Etat grec, qui peut par contre, en retour jouer idéologiquement à la victime, comme le prétendant Valls en France qui ressort l’antienne de la fuite des capitaux ; toujours bon pour le nationalisme électoral des prolétaires aliénés cette histoire de capitaux fluides et apatrides. La bourgeoisie grecque avait été longtemps dominée par un capitalisme familial mais, désormais, il est devenu, comme partout, apatride, c'est-à-dire réellement financier, cela ce n’est pas mafieux, c’est tout simplement le capitalisme classique, celui que le prolétariat doit abattre en détruisant les Etats dominants, pas en attendant que les manifs syndicales se transforment en insurrection.



La Grèce va toucher des aides du FMI et des compères européens, et le peuple grec attend bouche ouverte… Or, d’une part la corde soutient complètement le pendu : la masse de la population, y inclus la petite bourgeoisie ergoteuse et sans projet politique de société, va se faire vider (si je puis dire), et d’autre part, le poteau sur laquelle est fixée la corde, ce sont les banques. Le directeur européen Trichet (au nom si joliment vrai) va prêter à 1% aux banques grecques, lesquelles prêteront à 6% au gouvernement du même pays ! Au lieu de soulager la misère, les « aides » doctement marchandées l’aggraveront, mais sans que puisse se profiler une « solution de classe » en Grèce comme la rêvent nos gentils maximalistes français, puisque la bourgeoisie grecque a enfermé le problème dans une question d’honneur national, quand la gauche caviar et les gauchistes agités du bocal vont continuer à dénoncer la mondialisation et « les banques » mais ni remettre en cause la vacuité du capitalisme ni se battre pour le véritable mouvement du prolétariat avec un programme communiste (certainement pas avec la plateforme électoral du misérable croupion staliniste KKE).



L’aide à la Grèce est, on le sait déjà, un cadeau empoisonné (sauf pour les banques). L’aide à la Hongrie, par exemple, s’est traduite par une hausse de 15%... de la tuberculose ! Oui les « aides financières » vont plonger des parties du monde dans la paupérisation absolue et les maladies de la pauvreté, mais cela ne signifie pas ouverture de la lutte du prolétariat comme tel !



Aucun pays ne veut du sort de la Grèce ! Par contre, la Grèce, même déshabillée, retrouvant la pauvreté de sa tunique antique, va chercher à imiter les « grands », les grands discours sociaux à la Obama et tutti quanti. Nouveauté de la période difficile qui s’annonce, toutes les fractions de droite et de gauche vont prétendre faire du social, être gentilles avec les « travailleurs ». Avec son demi-américain Papandréou, la bourgeoisie grecque tient un langage humaniste. Les couches moyennes salariées gardent leur 14e mois en Grèce. On accorde la nationalité à tour de bras aux albanais, bulgares, etc. qui en font la demande, parce que ceux-là peuvent aider à tenir dans la compétition intra-européenne puisqu’ils consentent à travailler un tiers moins cher qu’un ouvrier manuel grec. Que le CCI aille parler de « revendications communes » à ces deux franges de la classe ouvrière ainsi délimitées par un tel gap des salaires !



Je le redis et redirai, la solution n’est pas en Grèce ni dans l’exaltation d’une classe ouvrière mythique (en Grèce) ou en tout cas réduite à peau de chagrin. Il serait dramatique que la classe ouvrière plus concentrée se laisse apitoyer par un contre-exemple, celui de la Grèce depuis deux ans, avec des protestations finalement éparpillées, interclassistes et à dominante nationales quoi qu’on en dise. La classe ouvrière a besoin qu’on lui tienne un discours politique pas des lamentations de type syndicalistes ou des généralités à chier sur ce qu’elle a à faire une fois en lutte. Tout ce que j’ai lu en général sur la Grèce, de la presse bourgeoise mondiale aux pseudos révolutionnaires maximalistes retombe sans cesse dans la problématique larmoyante de l’exclusion des prolétaires indistincts, dans la chanson du tous ensemble œcuménique on ne sait plus contre qui et contre quoi, dérive qui permet finalement d’écarter la question de la réalité de l’exploitation et de la domination de la classe ouvrière non seulement par la bourgeoisie mais par une petite bourgeoisie anti-révolutionnaire pour ne pas dire anti-communiste. Il y a le danger si les prolétaires en restent eux-mêmes au seul questionnement économique que nous restions tous les éternels floués de l’histoire. Et pas seule de l’histoire de la Grèce qui nous est chère.





Pierre Hempel en voyage.





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[1] Le CCI utilise le même langage politico-syndical impuissant que n’importe quelle secte trotskyste, comme le CORQUI : « En Grèce, les travailleurs et les jeunes ont commencé à s'opposer aux mesures d'austérité destinées à démolir des acquis sociaux conquis au cours de décennies de lutte et à abaisser de façon draconienne le niveau de vie de la classe ouvrière » ; cela : « La diffusion rapide des grèves n'a été arrêtée que par les syndicats, qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour détourner et canaliser les manifestations vers des voies sans issues » ; ou ceci : « Derrière la réduction des dépenses sociales et des déficits budgétaires, le but de l'aristocratie financière est de tester sa capacité à écraser l'opposition de la classe ouvrière. Écrivant au sujet de la Grèce, Le Monde a commenté : « les cercles financiers craignent que le gouvernement pourrait céder face à la pression sociale ». Tu parles Jojo !







[2] La bourgeoisie, ou plutôt sa crise systémique – dont on nous serine tous les jours qu’elle est finie (DSK a le culot de prétendre que l’économie mondiale va taper vers les 4% cette année) – n’a pas attendu de frapper en Grèce. Il y a eu l’Islande, et tout le monde est plus ou moins frappé depuis un moment (malgré l’étrange discrétion et modestie dont sont grevés les commentaires économiques).





[3] Qui signe néanmoins avec la redondance d’un épicier bedonnant de quartier: La Fraction interne du CCI (en majuscules) + Les Communistes Internationalistes de Montréal, c'est-à-dire trois bonhommes + un québécois et demi.





[4] Ce « nous » qui supplée au « vous » trop politicard (vous votez) ou au « tu » trop familier (tu adhères), nous mène à penser que même les petites sectes auraient abandonné le discours tronc et le prompteur sur les plateaux télé pour préférer l’entretien moins racoleur vis-à-vis des masses spectatrices, s’ils n’avaient pas tous finis derrière leur clavier comme has been d’un révolution bolchevique déjà numérisée et formatée.





[5] Dans les journaux grecs, un sondage paru ce weekend indiquait que la parti gouvernemental « de gauche » avait toujours un indice de popularité supérieur d’environ 11% sur la « droite » en opposition. Les lamentations et démarches de Papandréou ne sont pas pour rien dans cette compassion de la masse des électeurs petits bourgeois (à qui on offre quasiment gratis l’avion pour venir voter lorsqu’ils sont à l’étranger, faut-il le rappeler à mes lecteurs réguliers ?).









[7] C’est avec ce type d’analyse simpliste que le CCI, depuis une bonne dizaine d’années, est devenu « décadent » théoriquement et psychologiquement. Il lui aura suffi d’avoir identifié la bourgeoisie, le mode de vie de cette classe comme une « mafia » pour crier Euréka ! Or nous ne vivons, sous la domination du capital financier que le mode d’exploitation traditionnel du capitalisme, même s’il est marqué par des aspects mafieux plus importants que jadis. Mais en croyant stigmatiser ainsi la « bête capitaliste » aux yeux des masses qui ne lisent pas ses maigres articles, le CCI peut se rapprocher sans peur du ridicule du grand penseur Proudhon qui avait trouvé la science infuse : « la propriété c’est le vol » ; quand bien même le « vol » n’a pas été éradiqué 150 ans après la disparition du pape de l’anarchisme libéral.





[8] Qui traduit surtout l’aspiration des couches petites bourgeoises à obtenir plus de postes dans l’éducation et la santé, et aussi des postes syndicaux afférents… planqués.





[9] En France, les enseignants des collèges et lycées professionnels de banlieue, en général assez nuls, auraient pu peut-être s’en inspirer (de cet « exemple grec ») mais Sarkozy vient opportunément de les « augmenter », pas d’augmenter leur capacité à mieux enseigner aux paupérisés. Et nos enseignants de protester quand leurs élèves leur crachent dessus !





[10] La suite de l’article en rajoute : « la révolte des jeunes en Grèce peut-elle s’exporter en France ? Oui, répondirent en cœur Laurent Fabius et Julien Dray » ; ces deux ultra-révolutionnaires de la gauche caviar qui scrutent leur avenir derrière eux..