"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mercredi 10 avril 2013

LA DEUXIEME MORT DE LA DAME DE FER



Une fille d'épicier bigot

L’ex Premier ministre britannique Margaret Thatcher, qui vient de s’éteindre à l’âge de 87 ans, mérite plus qu’aucun autre chef d’Etat le titre de commis de la grande bourgeoisie. Gaga depuis plusieurs années, ce n’était plus la fringante arriviste fille d’un- prédicateur bénévole de l’Eglise méthodiste qui avait fini maire de sa petite commune, apôtre pieux et rigide du mérite individuel bourgeois. La haute bourgeoisie britannique, qui méprisait tant en catimini cette roturière, peut lui être reconnaissante d’avoir relancé et sauvé l’économie britannique peu après le choc historique de la crise mondiale de 1974-75. Si elle s’apprête à commémorer, sobrement, sa disparition physique après une longue et cruelle Alzheimer, cette même bourgeoisie feint d’oublier comment elle avait déjà «  liquidé » en 1990 sa « dame de service ». C’est d’ailleurs par là que j’ai envie de commencer concernant ce commis d’Etat, qui est tant haï encore aujourd’hui par l’aristocratie syndicale mondiale et ses croupiers gauchistes, au point d’en gommer la mémoire des faits réels et de faire oublier d’étranges sanctifications syndicales, voire une héroïsation mythique du syndicalisme face à la « méchante » au service du sauvetage de l’Etat bourgeois.
Il avait suffi de trois jours, en novembre 1990, pour renverser Margaret Thatcher de son poste de premier ministre britannique, trois jours d'un jeu politique habile et impitoyable. D'autant que l'effondrement de la Dame de fer n'est pas précipité par ses adversaires politiques mais par ses propres alliés, tous membres de son parti. Complot, trahison, coup de théâtre, duel, assassinat politique… tous les ingrédients du film d'aventures auraient été réunis dans cette sombre et pathétique comédie du pouvoir. Contrairement au documentaire de la chaîne boche Arte – « L’enfance d’un chef » (hier soir 9 avril)- le film de William Karel – « Mais qui a tué Maggie ? », sorti en 2009 – est autrement édifiant sur le rôle passager des commis bourgeois et éclairant sur l’habileté de la plus vieille bourgeoisie du monde à jeter à la poubelle ceux ou celles qui veulent s’accrocher au pouvoir quitte à mettre en danger l’Etat. Pas besoin de coup d’Etat au pays de Maggie !

Un auteur commentant le film restait dans l’infra-politique, le sirupeux psycho ou le mensonge comme Arte (cf. la méchante dame de fer antisyndicale et dictatoriale….) : « Au-delà de l'enchaînement des causes et des effets, le film montre l'erreur la plus profonde de cette femme : ne pas avoir su ménager l'amour-propre de ses ministres. Aveuglée par le sentiment de sa toute-puissance, elle leur a imposé son intransigeance et son inflexibilité sans jamais les épargner. Une erreur fatale qui n'est pas sans rappeler la faute tragique du tyran dans le théâtre grec ou shakespearien ». Archi faux ! Habileté politique britannique ne s’oppose pas à pur pragmatisme politique et n’a rien à voir avec les sentiments ou Shakespeare. Les esthètes cultivés mentent autant que les politiques. La vraie raison de l’éviction de « Maggie », Marc Roche la souligne fort bien : « ses succès sur la scène internationale, au fil des ans, l'ont menée à se désintéresser de la politique intérieure et ce désintérêt causera sa chute »[1]. Il ne s’agit plus d’énerver la classe ouvrière en cette année de guerres graves au Moyen Orient et de basculement du bloc russe ; le nouvel impôt la poll tax déclenche des émeutes. En outre, une classe ouvrière – à la différence de 1979-84 - non dominée par une aristocratie syndicale, redevient dangereuse et nécessite non une dame de fer mais un gouvernement caoutchouc.
Comme Mitterrand, Maggie est dépassée par les événements. Son conservatisme rigide la dessert désormais sur tous les plans, elle regrette déjà le rôle faire valoir du bloc stalinien et ne veut pas envisager la réunification allemande. Et depuis 1987 elle était marquée à la culotte par le lobby britannique pro-européen, et c’est celui-ci qui la fait chuter. Elle avait fait son temps après tout de même onze années au pouvoir central.

L’INOUBLIABLE « BON BOULOT » DE LA « DAME DE FER »
L’ancienne demoiselle de boutiquier facho n’a jamais rien inventé de 20 à 87 ans. Elle était née à la vie politique dans l’immédiat après guerre mondiale dans un milieu de boutiquier, du même genre néo-nazi péquenot qu’Outre Rhin, qui pestera de plus en plus contre les « faveurs » accordées aux ouvriers dans la deuxième phase de la reconstruction (nommée trente glorieuses par les antimarxistes). Son mentor, Friedrich von Hayek – futur prix Nobel de la paix 1974 (promo pour sa solution libérale au choc de 1974) -  passe alors pour un gugusse dangereux auprès des tenants de la « cogestion sociale » tempérée de l’immédiat après-guerre. Cet antisocialiste primaire avait publié en 1944 une apologie d’un néo-libéralisme… prématuré - « La route de la servitude » - dont les préceptes appliqués dès 1945 eussent immédiatement entraînés l’insurrection prolétarienne
Lorsqu’elle accède au pouvoir, le monde vient d’entrer dans sa plus grave crise depuis 1929. La crise de 1974-75 poursuit ses effets délétères : sous le choc pétrolier, désindustrialisation, flambée du chômage, obsolescence du charbon, etc. On ne le répétera jamais assez, cette crise, plus que le 68 ouvrier, signe la fin de l’ère de la reconstruction. Le Capital ne va pas mourir, mais son remède miracle temporaire, l’Etat d’assistance ou providence, le Welfare State, est devenu inutile, voire catastrophique. On a eu tendance à oublier que le côté social du libéralisme occidental servait jusque là de pendant au socialo-stalinisme pour panser longuement les blessures (meurtres de masse, privations et bobards politiques) de la guerre mondiale au sein du prolétariat et lui faire croire que la démocratie recelait autant de « garantie sociale ». Hayek connait enfin son heure de gloire.
Dans « La route de la servitude » il accusait les gouvernements britannique et américain de verser dans le socialisme : au prétexte de gagner la guerre, il leur reprochait de concentrer tous les moyens économiques dans les mains de l'État. Cette étatisation n'est pas nécessaire, déplorait Hayek, et elle est perverse, car elle rapproche le régime politique des Alliés du modèle nazi qu'ils combattent (ce qui n’était pas faux, le régime nazi maintint aussi un « programme social » tout au long de la guerre pour éviter tout « retournement intérieur ». Fervent admirateur du vieil Adam Smith Hayek priait pour le retour de la « main invisible » du marché, le culte de l’entrepreneur libre comme au temps du Capital jouvenceau. Le socialisme « dirigiste », comprenez le régime stalinien, centralisant tout dans l’Etat ne mène qu’à l’étouffement ; sur ce point Hayek avait intégralement raison. Politiquement c’était un con, anar intemporel et irresponsable.
Mais la restauration d’un libéralisme sans frein, globalisé, surnommé « mondialisation, s’il a permis de faramineux profits et un jeu de chaises musicales dans la compétition avec les pays émergés, n’a nullement guéri le capitalisme de sa crise de surproduction ni écarté la baisse tendancielle du taux de profit ; sans oublier qu’il a décuplé la misère dans les anciens pays riches à un niveau plus dramatique que dans la décennie 1970 (cf. les suicides croissant en Italie et ailleurs).
Lorsque Thatcher prend les rênes du pouvoir, suivie peu après par son homologue néo-libéral Reagan, la théorie de Hayek a le vent en poupe. Comme d’autres suivistes de Hayek à la même époque, un Raymond Barre par exemple, Thatcher veut engraisser les couches moyennes. La question n’est pas d’être méchant avec la classe ouvrière – qui fût quelque peu remuante de 1968 à 1973, puis ré-endormie – mais de mettre fin à la cogestion de l’Etat avec les syndicats, situation qui, au demeurant, bloque les classes : deux entités classiques immobiles, une haute bourgeoisie minoritaire, et une classe ouvrière envahie par des masses de bureaucrates sans imagination juste bons au surplace ; cette paralysie bloquant par ailleurs tout esprit d’entreprise. Le profit est mal vu, on croit encore que le socialisme vrai va tomber du ciel ; enfin la petite bourgeoisie étouffe et se refuse toujours à « tomber dans le prolétariat », surtout s’il s’agit, comme promo sociale, de « tomber dans les rênes des mafias syndicales ».
Depuis 1945, comme rétribution pour ses bons et loyaux services antirévolutionnaires, la syndicratie britannique faisait un peu trop la pluie et le beau temps, pas pour le prolétariat en général mais pour une série de corporations et une masse d’aristos permanents de la « négo » de base ou du sommet, qui faisaient quotidiennement la révolution dans les bars à bière, sauf après 14 heures. Marc Roche découvre lui que Thatcher a mis fin au pouvoir exorbitant des syndicats (sans dire que les syndicats sont des salauds), sans analyser qu’il s’agit de casser la fameuse cogestion qui devait permettre un partage du gâteau plus ou moins éternel, mais qui se traduisait, comme en France par un « Mammouth » étatique où se répandait une pléthore de fonctions bureaucratiques absolument parasitaires du point de vue de la rentabilité capitaliste ; on pourrait aussi en déduire que le syndicalisme bureaucratique contribuait involontairement à la baisse du taux de profit…
Evidemment les appareils syndicaux n’allaient pas se laisser dépouiller par le centre de l’Etat sans combattre. Mais leur façon de combattre – avant tout pour eux-mêmes (ce que nous n’avons pas vu à l’époque dans le CCI) – était en même temps une trahison de la classe ouvrière. Sous prétexte d’unité face à la « dame de fer », les gauchistes mondiaux et la vedette Scargill entraînèrent tout le monde dans l’impasse au pied de Maggie. Thatcher a d’autres méfaits à son actif pour nous (pas pour les intérêts sacrés de l’impérialisme britannique), la guerre des Malouines, la mort de Bobby Sand et ses camarades, la paupérisation du prolétariat, etc.)
Rares sont les articles qui ne se focalisent pas que sur « les méfaits » de la « dame de fer ». Analysons un article de Pawel du CCI qui revient sur la défaite des mineurs anglais en janvier 2008, en partie méritoire pour son rappel du rôle réel de « l’héroïsme » syndical. Il prétendait revenir sur les leçons de l’échec des mineurs britanniques, avec les éternels radotages sur l’extension qui ne vient jamais, mais hélas se révèle bourré de contradictions, croyant glorifier toute la classe ouvrière.
« … A cette époque, le prolétariat le plus vieux du monde est aussi l’un des plus combatifs. Il détient chaque année, et de loin, le record du nombre de jours de grève ! Par deux fois, l’Etat doit même retirer ses attaques. En 1969 et 1972, les mineurs parviennent en effet à créer un rapport de force favorable à la classe ouvrière en imprimant à la grève une dynamique d’extension sortant de la logique sectorielle ou corporatiste. Par dizaines ou par centaines, ils se rendent en véhicules dans les ports, les aciéries, les dépôts de charbon, les centrales, pour les bloquer et convaincre les ouvriers sur place de les rejoindre dans la lutte. Cette méthode deviendra célèbre sous le nom de flying pickets (« piquets volants ») et symbolisera la force de la solidarité et de l’unité ouvrières. Les mineurs paralysent ainsi toute l’économie en interrompant presque totalement la production, la distribution et la combustion du charbon, source d’énergie alors indispensable aux usines.
En arrivant au pouvoir en 1979, Thatcher compte bien briser les reins de cette classe ouvrière pas assez docile à son goût. Pour cela, son plan est simple : il s’agit d’isoler les éléments les plus combatifs, les mineurs, dans une grève longue et dure. Durant des mois, la bourgeoisie anglaise se prépare au bras de fer. Des stocks de charbon sont constitués pour faire face au risque de pénurie. Dans ses Mémoires, Thatcher rapporte : « Il incomba principalement à Nigel Lawson, qui était devenu ministre de l’Energie en septembre 1981, d’amasser - régulièrement et sans provocation - les stocks de charbon qui permettraient au pays de tenir. On devait beaucoup entendre le mot « tenir » au cours des mois suivants. » Quand tout est fin prêt, en mars 1984, 20 000 suppressions d’emplois sont brutalement annoncées dans le secteur du charbonnage. Comme attendu, la réaction des mineurs est fulgurante : dès le premier jour de grève, 100 puits sur 184 sont fermés. Un corset de fer syndical entoure alors immédiatement les grévistes. Tout est fait pour annihiler tout « risque » de « contamination ». Les syndicats de cheminots et de marins soutiennent platoniquement le mouvement, autrement dit, ils laissent les mineurs se débrouiller tout seuls. Le puissant syndicat des dockers se contente de deux appels à la grève tardifs, l’un en juillet quand nombre de puits sont fermés pour cause de vacances et l’autre à l’automne pour le retirer quelques jours plus tard ! Le TUC (la centrale syndicale nationale) refuse de soutenir la grève. Les syndicats des électriciens et des sidérurgistes s’y opposent. Bref, les syndicats sabotent activement toute possibilité de lutte commune. Mais surtout, le syndicat des mineurs, le NUM (National Union of Mineworkers), parachève ce sale boulot en enfermant les mineurs dans des occupations stériles et interminables (plus d’un an !) des puits de charbon. Compte-tenu des stocks amassés, la paralysie de la production de charbon ne fait cette fois-ci pas peur à la bourgeoisie, seule la possibilité d’une extension de la lutte aux différents secteurs de la classe ouvrière l’inquiète. (…) De mars 1984 à mars 1985, pendant un an, la vie de milliers d’ouvriers et de leur famille va tourner autour de cette seule question d’occuper les mines et de bloquer les quelques puits encore en activité. Bloquer la production du charbon devient, sous la houlette syndicale, l’objectif central et unique, une question en soi. Les flying pickets ont du plomb dans l’aile ; au lieu de « voler » d’usine en usine, ils restent là, au même endroit, devant les mêmes puits, jour après jour, semaine après semaine, puis mois après mois. Le seul résultat est l’exacerbation des tensions entre grévistes et non-grévistes ; parfois même, des affrontements entre mineurs éclatent ».
« Cette fois isolés de leur classe, divisés en leur propre sein, les mineurs deviennent une proie facile. Grâce à ce sabotage syndical, à ces occupations stériles et interminables, à ces flying pickets qui n’ont plus de volants que le nom, la répression policière peut s’abattre avec d’autant plus de violence. Le bilan de la grève des mineurs de 1984 sera de 7000 blessés, 11 291 arrestations et 8392 personnes traduites en justice. Bien plus grave, cette défaite sera la défaite de toute la classe ouvrière, le gouvernement Thatcher passera alors en force toute une série d’attaques dans tous les secteurs ».
L’article est un des rares à rappeler que Thatcher n’a pas agi « seule », qu’elle n’aurait rien pu sans la collaboration perverse des syndicats et de leurs alliés idéologiques de la gauche bourgeoise partout dans le monde. Il relève l’inévitable « austérité sans précédent » (l’austérité est toujours et partout sans précédent…) et le plus important mais sans y réfléchir : le démantèlement de l’Etat-providence.
Deux erreurs d’emblée cependant: Thatcher ne veut pas briser les reins de la classe ouvrière – qu’elle a toute raison de ne pas craindre - mais la mafia syndicale co-gestionnaire (à moins que les syndicats collabos soient les « reins » du prolétariat lorsqu’il avance avec son cul). Ensuite le charbon est obsolète, donc n’est plus un critère de rentabilité à l’époque du moins. Enfin il faut noter que, pour préserver la paix sociale, les mineurs ont été très tôt assimilés aux fonctionnaires, avec des garanties supérieures à n’importe quelle autre couche de la classe ouvrière. Les histoires de stocks de charbon cachés relevaient déjà du bruitage syndicaliste gauchiste. La vraie question aurait été de mettre en évidence que les syndicats anglais organisaient la défaite d’emblée, non pas leur seule propre défaite (une simple relégation dans la hiérarchie étatique) mais une défaite perverse, en quelque sorte « dans l’honneur d’une pute ». Ils renchérissaient d’autant leur nature indispensable à l’ordre bourgeois post-Etat providence et néo-libéral : ils n’avaient plus qu’à présenter la défaite comme « celle de la classe ouvrière », mais pas des appareils lourdingues du temps béni du Welfare State![2] (= l’union nationale pour une reconstruction dans la paix sociale).
La deuxième mort de Mme Thatcher, outre qu’elle vient rappeler que ses incartades néo-libérales la suivent dans sa tombe, ne doit pas nous faire oublier les râles successifs d’agonie du système dont elle a été la servante et non pas la maîtresse.




[1] Marc Roche, correspondant du "Monde" au Royaume-Uni, mardi 9 avril 2013

[2] RI n°387 de 2008 donnait un résumé plus clair : « La bourgeoisie anglaise a confié à madame Thatcher la sinistre besogne de casser les reins d'un des prolétariats les plus combatifs du monde. La "Dame de fer", comme l'avait surnommée la bourgeoisie, s'y est employée avec zèle, notamment en provoquant et en entraînant les mineurs britanniques dans une lutte extrêmement longue et dure. Cette lutte sera finalement défaite par la capacité de la bourgeoisie à l'enfermer dans un complet isolement corporatiste avec une contribution de premier ordre des syndicats. La défaite infligée à ce secteur très important de la classe ouvrière dans ce pays, accompagnée d'autres défaites majeures dans d'autres secteurs comme celui de l'imprimerie, a permis à la bourgeoisie britannique d'avoir les mains libres pour lui imposer une austérité sans précédent et de démanteler "l'État providence".