"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

samedi 26 septembre 2009

UN SYSTEME

ECONOMIQUEMENT IRRECUPERABLE

Par Gilles Bonafi

Ce texte m’a plu, malgré ses limites politiques – sans la vision de l’alternative de classe – il est rédigé par un sympathique anar qui considère que Marx a fait deux erreurs :

- l’analyse de la baisse tendancielle du taux de profit : or ni le journaliste dont il reprend sur son blog les schémas, ni lui-même ne le démontrent ;

- Marx n’a pas connu Freud : et on s’en fout, Marx a dit des choses bien plus profondes sur l’aliénation.

Enfin sa grande théorie, après avoir repris ma notion de « crise systémique » est de prédire la venue d’un nouveau social-fascisme. Il est moins con en avançant cela que tous les cénacles de groupes poubelles du CCI qui se réunissent entre profs pour parler d’économie adipeuse ou râler après la notion (toujours plus valable) du CCI de décadence capitaliste. La crise de 1929 a conduit en effet au fascisme. Mais le petit Bonafi, ignare en politique ne sait pas que ce fût grâce à l’écrasement du prolétariat dans les années 1920 pas simplement à cause du grand krach. Aujourd’hui la question peut se poser d’une nouvelle dictature, du fait de l’abrutissement apparent –psychologique et politique – du prolétariat. Or faut creuser un peu plus profondément mon petit, politiquement. C’est très pertinent d’annoncer la venue de guerres, de nouveaux krachs… mais qui va gérer cela politiquement ?

Certainement pas la vieille chanson bakouniniste « il faut se changer soi-même » ou « se révolter contre soi-même », théorie petite bourgeoise élitaire fasciste au demeurant. Cependant il existe un courant, négateur du prolétariat, composé de petits profs et instituteurs qui travaillent à remettre sur pied une théorie « sociale-fasciste ». Nous sommes quelques-uns à avoir levé le lièvre. ET cela n’a rien à voir avec les simplismes gauchistes sur l’ancien fascisme. PU s’efforcera de clarifier la chose au fil de l’eau, pour montrer que l’ennemi de la classe révolutionnaire ne sera pas seulement la démocratie bourgeoise dans la période à venir.

Mais bravo pour la pêche de ce texte !

JLR

La récession est terminée, c’est vrai. La dépression commence juste et le chômage de masse en est le révélateur. Nous ne sommes pas en 1929, c’est bien plus grave. Je ne reviendrai pas sur mes différentes analyses car bientôt les évènements vont s’enchaîner (guerres, faillites, krach boursier, etc). our comprendre pourquoi la bourse fonctionne encore il suffit de lire ce que Pierre Jovanovic écrit sur son blog. Il explique ainsi que « 40% du volume du NYSE est généré par 5 titres » ce qui a été confirmé par l’analyste financier Olivier Crottaz qui a même publié le graphique idoine. Source.Pour résumer, ils se refilent des paquets d’actions en faisant monter la mayonnaise et tout ceci déconnecté de toute réalité économique. Ubuesque !J’ai donc décidé d’écrire une série d’articles afin de démontrer que ce que certains nomment le capitalisme est non seulement une monstruosité mais de plus est totalement irrécupérable.J’ai souvent employé le terme crise systémique pour analyser le crack actuel, il faudrait plutôt parler de crise structurelle.En effet, on a énormément commenté l’échec du communisme et ses dérives dictatoriales (Staline, Mao), mais il existe très peu d’analyses de fond concernant notre système économique actuel qui, lui aussi, ne peut que nous conduire au désastre et à la dictature.

Tout d’abord, il convient de noter que Karl Marx a commis 2 erreurs fondamentales.

Premièrement, son analyse repose sur l’idée que c’est « la baisse tendancielle du taux de profit qui est à l’origine des crises qui ponctuent l’histoire du capitalisme. »Or, l’économiste Philippe Simmonnot a réfuté formellement cette théorie. Pour ceux qui veulent approfondir, l’explication de L’erreur de Marx est sur mon blog.

Deuxièmement, Marx a « oublié » Freud (il est arrivé plus tard) et ses travaux sur l’inconscient, ce que Bernard Stiegler résume en affirmant que « le capitalisme du XXe siècle a capté notre libido et l’a détournée des investissements sociaux. » Je peux ajouter qu’il a fini par nous formater au travers du fétichisme de l’objet.

L’ensemble des médias appartenant au petit groupe dominant, la réalité a fini par nous échapper et nous ne voyons plus le monde tel qu’il est. Ce « psycho-pouvoir » qui permet de fabriquer notre conscience collective est le seul qui soit véritablement à détruire car « la vérité seule est révolutionnaire. »D’ailleurs, pour Hannah Arendt, le totalitarisme est avant tout une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales.Pour mieux comprendre, il faut relire « Le Meilleur des mondes », d’Aldous Huxley qui n’est pas un roman, mais un programme politique résumé dans la préface de 1946 :« Un Etat totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. »Il fait d’ailleurs la synthèse de notre époque : « À mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. »

Claude Lévi-Strauss avait lui aussi donné le ton : « La fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. »Nous sommes donc une population d’esclaves, une idée que met en avant le film de Jean-François Brient « De la servitude moderne ».Pourtant, il convient d’analyser pourquoi le capitalisme nous conduit in fine à la dictature.En effet, les économistes qui sont devenus des mathématiciens ont oublié que ce qui caractérise notre système économique est son caractère mafieux régit par une seule loi, celle du plus fort.Pots de vin, menaces, assassinats font partie intégrante du processus de conquête des marchés. Le livre « Gomorra » de Roberto Saviano est l’exact reflet de notre société.Sur le plan mathématique (car le monde est écrit en langage mathématique) ceci est illustré par la loi de Pareto (que l’on nomme aussi loi de puissance) qui démontre que les revenus se répartissent toujours selon une loi mathématique décroissante d’allure exponentielle.L’économiste Moshe Levy explique que « la loi de Pareto, loin d’être universelle et inéluctable, ne serait que le mode de fonctionnement particulier d’une société égocentrique » et que « ce sont les effets stochastiques (et non l’intelligence et le travail) de la concurrence qui enrichissent certains au détriment de la majorité, menant à la répartition de Pareto. » Source.Or, pour rester dans le cadre des mathématiques, il est important de comprendre ce que l’on nomme les fractales. Les objets fractals s’apparentent à des structures gigognes ce qui s’applique à la loi de puissance. Pour faire simple, 20% des plus riches détiennent 80 % du capital mais au sein de ces 20 % la loi de Pareto s’applique aussi, etc, etc.D’ailleurs, les 20 personnes les plus riches du monde ont une fortune personnelle estimée en 2009 à 415 milliards de dollars soit un peu moins que le PIB de la Suisse (500 milliards de dollars) ! Source : Liste des milliardaires du monde en 2009Les 1% les plus riches représentaient 10% du PIB en 1979 et 23% aujourd’hui. 53 % en 2039 ?Il faut donc comprendre que la tare fondamentale de notre système économique réside dans l’accumulation du capital. En effet, le capitalisme conduit structurellement à la dictature par une accumulation colossale de richesses par un petit nombre.Il est donc par essence non redistributif. En effet de par sa structure basée sur la dette il favorise le capital et place la banque et la finance au coeur du système. Or, l’essentiel des intérêts sont perçus in fine par un petit nombre de personnes qui finissent par s’emparer du système. Je nomme cela l’effet Monopoly (célèbre jeu dans lequel ne subsiste qu’un seul vainqueur ayant ruiné les autres).

Ceux qui croient encore dans les bienfaits de la main invisible du marché, devraient se rendre compte qu’elle est en train de fouiller dans nos poches au profit de quelques-uns. L’actualité nous le prouve tous les jours.De plus, un placement d’argent est sur le plan mathématique une exponentielle. Vous pouvez d’ailleurs le constater en cliquant sur Exponentielle et capital »Cette accumulation de capital a une contrepartie : l’accumulation de dettes, car au final l’argent n’est pas créé ex nihilo contrairement à ce que l’on essaie de vous faire croire (seules les banques centrales peuvent faire cela). Notre système économique est donc devenu une vaste pyramide de Ponzi, ce que confirme Nouriel Roubini lui-même : « Américains, regardons-nous dans le miroir : Madoff, c’est nous, et Monsieur Ponzi, c’est nous ! Source.J’avais déjà montré du doigt ce problème dans mon article Crise systémique – Les solutions (n°5 : une constitution pour l’économie) et affirmé que ce système qui fonctionne sur la dette et la captation par quelques-uns de l’essentiel des intérêts impose au fil des ans d’élargir la base de crédit. Et, lorsque l’on commence à prêter à des gens qui ne peuvent rembourser (les pauvres), le système s’écroule.Pourtant, toutes les religions ont condamné (avec des nuances parfois) le prêt à intérêt car elles le considéraient comme amoral ce que l’on retrouve dans le verset 275 de la 2ème sourate du Coran : « Dieu a rendu licite le commerce et illicite l’intérêt. »N’oublions pas que tout le système actuel repose sur la formule : dette = consommation = travail. Et donc sans dette, pas de travail ! C’est d’ailleurs pour cette raison que les états soutiennent à fonds perdus les banques. Robert H. Hemphill, gestionnaire de crédits à la Fed d’Atlanta avait déclaré : « Si les banques créent assez d’argent synthétique, nous prospérons ; sinon, nous sombrons dans la misère. »

Face à une exponentielle du capital accumulé nous nous retrouvons avec une exponentielle de dette. Par exemple, pour les Etats-unis, nous avons une dette totale (publique et privée) de 52 859 milliards de dollars soit 375 % du PIB US et plus que le PIB mondial. Source.La dette, il faut le rappeler conduit à l’esclavage, ce qu’à résumé Jean Baudrillard : « on revient avec le crédit à une situation proprement féodale, celle d’une fraction de travail due d’avance au seigneur, au travail asservi. »Le sociologue Immanuel Wallerstein a raison lorsqu’il affirme que » nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste ».Ivan Illich un des premiers penseur de l’écologie politique a développé la notion (appelée illichienne) de contre-productivité qui démontre que lorsque les entreprises atteignent une taille critique en instaurant une situation de monopole, elles finissent par nuire au fonctionnement normal de l’économie. On peut même ajouter qu’elles finissent par s’emparer du pouvoir. Le 4 juin 1943, le sénateur Homer T. Bone déclarait au comité du sénat américain pour les affaires militaires : « Farben était Hitler et Hitler était Farben. »Albert Einstein, en mai 1949, dans un article paru dans la Monthly Review reprenait la même idée : « Le capital privé tend à se concentrer entre quelques mains, en partie à cause de la compétition entre capitalistes et en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation d’unités de production plus grandes au détriment des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capital privé dont le pouvoir exorbitant ne peut effectivement pas être contrôlé même par une société dont le système politique est démocratique. »Aujourd’hui, 500 entreprises transnationales contrôlent 52 % du PIB mondial ce qui fait dire à Jean Ziegler ((membre du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies) que nous allons vers « une reféodalisation du monde. »

J. K. Galbraith économiste et conseiller des présidents Roosevelt et Kennedy nous avait pourtant mis en garde : « L’économie de marché est volontiers décrite comme un héritage ancien. En l’occurrence, c’est une escroquerie , ou plus exactement une erreur communément admise. Trop de gens apprennent l’économie dans des manuels qui entretiennent encore les dogmes de la production concurrentielle des biens et des services et de la capacité d’acheter sans entraves. En fait, il peut n’y avoir qu’un ou quelques vendeurs assez puissants et persuasifs pour déterminer ce que les gens achètent, mangent et boivent ». Source : « Les nouveaux mensonges du capitalisme » Publié dans le Nouvel Observateur (4/11/05) Interview de John Kenneth Galbraith par François Armanet.

Quelles sont les solutions ? Ne vous inquiétez pas, nos maîtres ont tout prévu. Pour comprendre, il faut savoir que la dialectique Hégélienne est maîtrisée sur le bout des doigts avec maestria. Ainsi, la thèse étant le capitalisme, l’antithèse, le communisme, nous finirons par avoir la synthèse : un socialisme corporatif ou social fascisme (mondial).Je le rappelle ici, Benito Mussolini avait donné sa définition du fascisme : « Le fascisme devrait plutôt être appelé corporatisme, puisqu’il s’agit en fait de l’intégration des pouvoirs de l’état et des pouvoirs du marché. » Or, le corporatisme peut être assimilé à une entreprise criminelle car, comme l’affirme l’économiste Howard Scott : « Un criminel est une personne avec des instincts prédateurs qui n’a pas suffisamment de capital pour former une corporation. » Source : Une constitution pour l’économie, pourquoi ?Associer socialisme et fascisme, deux principes opposés peut sembler étonnant mais Edgar Morin nous explique ce qu’il nomme le principe dialogique : « il unit deux principes ou notions antagonistes, qui apparemment devraient se repousser l’un l’autre, mais qui sont indissociables et indispensables pour comprendre une même réalité ».

Vous pensez que cela est impossible ? Voici mon analyse.

Il convient tout d’abord de remarquer que tout le monde tire à boulet rouge sur les méchants banquiers (la thèse) et met en avant la nationalisation des banques (l’antithèse). Nous aurons donc un FMI, une BRI et une banque mondiale (la synthèse) qui contrôleront la future monnaie mondiale les DTS qui remplaceront le dollar : Crise systémique – Les solutions (n°5 : une constitution pour l’économie) et réguleront le système. Or, ces organismes sont contrôlés par une petite poignée de personnes.

En effet, la crise actuelle aura pour conséquence directe la destruction des nations car les sommes perdues dépassent les capacités des états et les taux d’endettement s’envolent. Des pôles continentaux avec des structures régionales se développeront partout : le glocal. J’ai d’ailleurs réalisé une étude précise à ce sujet : Crise systémique – Les solutions (n°4 : régions et monnaies complémentaires).

L’avenir est au « socialisme » a dit Schumpeter, un socialisme sans servitude, mais avec une liberté limitée. Il faudrait plutôt employer le terme exact : social fascisme et préciser que la liberté disparaîtra si nous ne faisons rien. Quoi qu’il en soit, une dictature échouera. N’oublions pas le principe « hologrammatique » d’ Edgar Morin : la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie, car toutes les formes d’existence sont liées les unes aux autres, ce qui est la définition exacte de ce que Bouddha, Rabbi Jeschuth-notzerith (le vrai nom de Jésus, encore un mensonge !) et Mahomet ont défini par le mot amour.

Fascisme et socialisme n’étant au final que les reflets de notre dualité qui nous pousse soit vers les autres, soit vers le repliement sur soi, l’égoïsme et la violence. Nous devons donc changer nous-mêmes si nous voulons changer le monde, ce que l’Islam nomme le djihad, la kabbale juive le combat par le zaïn (le combat intérieur) et que Bakounine résume en quelques mots : « Pour se révolter contre cette influence que la société exerce sur lui, l’homme doit au moins en partie se révolter contre lui-même. »

Gilles Bonafi (repris sur Betapolitique)

Hé HO les médias!

ELLE EST PASSEE OU LA GREVE "ILLIMITEE" DE LA POSTE?

DANS VOS CORBEILLES ET DANS LES POUBELLES DES SYNDICATS....

jeudi 24 septembre 2009

« SOCIALISME OU BARBARIE » ET L’ECROULEMENT DU GROUPE PARISIEN

par Lucien Laugier

Puisqu'il y a une demande sur ce blog de textes de Laugier (et que l'ouvrage que je lui ai consacré sur S ou B est épuisé) je livre cette partie de l'analyse profonde qu'il fournit à l'attention des lecteurs intéressés par l'histoire du maximalisme et le dégonflage de la baudruche du cercle intellectuel néo-trotskien de "Socialisme ou Barbarie". Par ailleurs, un lecteur nous signale que F.Bochet a réalisé un exposé biographique sur Bordiga sur le site suivant: http://www.dantealighierilimoges.fr/culture/12-conferences/24-vie-et-uvre-damadeo-bordiga

deux heures de conférence, pour partie chronologiquement correcte, mais contre laquelle nous nous livrerons à une sévère critique pour sa tentative de récupération révisionniste, néo-pétainiste et naturienne de Bordiga, qui aurait fini par parler d'humanité là où Marx parlait de classes....)

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En 1950, le groupe parisien du PC Int [1], seul groupe relativement important en France (c’est-à-dire dépassant deux dizaines de membres) se trouva littéralement décimé par le départ de la presque totalité de ses militants et sympathisants émigrés en direction d’un groupe issu du trotskysme sous le nom de la revue qu’il produisait : « Socialisme ou barbarie ». Si nous nous arrêtons assez longuement sur cet épisode c’est en raison de son importance, sur les plans les plus divers, pour le sort ultérieur du courant issu de la Gauche italienne ; importance que les aspects surgissant dans la suite de cette histoire illustrent suffisamment pour nous dispenser de nous y étendre au préalable. L’intrusion des conceptions de S.B. dans la vie du PC Int. N’occupe pas seulement, vues sous leur jour le plus caractéristique, la période couverte par l’éclatement du groupe parisien ; elle s’est manifestée de façon inavouée jusqu’à la fin des années 50 et c’était son expression occulte ou inconsciente que Bordiga combattait sans cesse en n’y voyant qu’une version classique du « révisionnisme » dont il fut l’ennemi farouche jusqu’à la fin de ses jours.

Cet aspect-là appartient à une tranche ultérieure de notre historique et nous insisterons d’abord sur un autre côté, plus immédiat, de « l’affaire Socialisme ou Barbarie » : cette affaire fut, pour l’activisme du groupe parisien, une pierre d’achoppement, un conflit dont on ne peut pas dire que cet activisme sortit battu.

Le contraire est évident, naturellement, pour les éléments qui rejoignirent SB pour des raisons d’activisme ; mais il est vrai aussi pour ceux qui restèrent fidèles à leur organisation sans toutefois se départir de cette parcelle de volontarisme qui ne cessa jamais de couver dans le PCI, même après le « redressement » vigoureux auquel procéda Bordiga en 1952. Cependant, cet aspect se rattache de façon plus ou moins occulte à la problématique difficile que soulève l’interprétation du trotskysme/gauchisme comme phénomène permanent du demi-siècle et que nous ne pouvons prétendre aborder en une seule fois. A propos de ce que nous avons appelé au début la « toile de fond groupusculaire », nous nous tiendrons à quelques unes de ses grandes caractéristiques, en nous réservant d’examiner plus loin la forme abstraite et inavouée sous laquelle elles se sont manifestées dans le PCI.

Idéologiquement, ce qui imprègne tout le mouvement trotskyste et laissera une trace indélébile jusque chez les « gauchistes » contemporains, c’est le manoeuvrisme hérité de la IIIe Internationale et qu’il serait insuffisant de réduire aux dimensions des précédents - de portée pourtant irrécusable - que constituait la pratique du front unique avec d’autes expressions politiques et d’autres forces sociales que celles du prolétariat révolutionnaire. Dans la seconde partie de cette étude, nous exposerons pourquoi on en peut faire abstraction, dans l’incapacité trotskyste à rompre avec ses propres erreurs, de l’empreinte laissée dans les organisations de filiation léniniste par la mauvaise conscience de l’opposition trotskyste russe appelée par la répression subie des staliniens à stigmatiser chez ces derniers des pratiques dont elle avait elle-même, antérieurement, partagé la responsabilité : on ne peut essayer d’expliquer la perversion manœuvrière dont les trotskystes ne se sont jamais départis sans postuler, au niveau le plus intime des méthodes et spéculations intellectuelles, un vice de conception consacré par une pratique historique.

Politiquement, le trotskysme est le produit complexe des conditions historiques et sociales dasn lesquelles se sont cristallisés ses premiers noyaux. Pour des raisons d’implantation géographiques privilégiées, il s’agit du mouvement ouvrier français dont on sait que Trotsky, d’ailleurs, fut le grand « spécialiste » dans l’IC en ce milieu où tout ce qu’il y avait d’authentiquement et de spontanément révolutionnaire était, depuis 1871 ; extérieur à la tradition marxiste, les déplorables méthodes employées au plus haut niveau par la IIIe Internationale se répétaient, démultipliées et dégradées encore davantage, dans la vie pitoyable du PCF dès ses toutes premières années[2]. Le mouvement trotskyste, en France, est né dans ces conditions-là. Il serait toutefois injuste de faire abstraction, dans les déterminations de son sort, de l’odieuse autant qu’impitoyable répression exercée contre lui par le stalinisme qui, particulièrement à l’usage des trotskystes, n’a jamais reculé devant la calomnie… ni devant l’assassinat.

Historiquement enfin, le mouvement trotskyste a vécu sous le signe d’une interminable période de contre-révolution, mais qu’il a alimnetée lui-même, dans sa forme la plus insidieuse, par ses propres positions aberrantes, telle son adhésion à l’antifascisme qui a réhabilité aux yeux du prolétariat, les valeurs les plus conservatrices de la société du capital à travers un mouvement mystificateur qui a le mode de vie politique et sociale que les antifascistes prétendaient combattre.

L’HOROSCOPE DE SOCIALISME OU BARBARIE.

Bien que le groupe SB ait rompu avec le trotskysme, il en conservait, comme nous le verrons plus loin, les empreintes les plus subtiles. Pour mieux en retrouver les traces, il faut résumer les vicissitudes de ce mouvement qu’on peut placer sous trois « signes » caractéristiques : la pauvreté et la cécité de Trotsky dans l’analyse de la « dégénérescence russe » ; l’échec de la perspective révolutionnaire qu’il promettait pour la fin de la Seconde Guerre mondiale ; la durée éphémère de la réaction anti-stalinienne des ouvriers en 1946-47.

Le recul considérable dont nous disposons à propos des vicissitudes du mouvement trotskyste et de celles des communistes oppositionnels en général, nous permet aujourd’hui de mesurer combien la « conscience critique » d’une période déterminée est « prise de vitesse » par le déroulement des événements colossaux qu’elle s’efforce d’appréhender. Renvoyant pourtant à une autre partie de ce travail l’étude générale de ce phénomène, nous nous en tiendrons à l’essentiel en ce qui concerne ce facteur d’inertie qu’a représenté, pour cette conscience critique, l’idéologie trotskyste et, au-delà de celle-ci, l’ensemble des conceptions qui a servi de matrice à toutes les tendances anti-staliniennes à l’exception d’une seule[3].

Si l’on creuse véritablement la position de Trotsky, celle qui caractérise le mieux, évidemment, le mouvement qu’il a créé, on découvre, à l’origine des tournants les plus invraisemblables de ce mouvement, une conviction solide comme un roc : l’Etat soviétique, en dépit de sa dégénérescence, est un Etat ‘ouvrier’ et ‘socialiste’. Que la négation de cette affirmation soit restée longtemps nébuleuse pour ceux qui ne l’acceptaient pas - y compris pour la Gauche italienne, pourtant à couteaux tirés avec Moscou depuis 1929 - on en trouve la preuve dans le fait que cette même Gauche italienne rompit (tôt également) avec Trotsky parce que ce dernier ne voulait pas, avant toute mise sur pied d’une opposition internationale de gauche, dresser le bilan critique des erreurs de l’IC, mais que cette rupture n’effleura même pas la question de la nature de l’Etat russe.

On comprend combien ceci compte dans l’étude de la genèse et de l’affirmation du courant SB : le retard général apporté à la liquidation du concept « d’Etat ouvrier dégénéré » valorisa en quelque sorte la découverte de Chaulieu, pourtant tardive, concernant la nature capitaliste de l’Etat russe. Mais la longue réticence des communistes oppositionnels à affronter ce sujet[4] eut sur la maturation de la pensée révolutionnaire des incidences plus considérables : elle permit notamment de rejeter comme « anarchiste » ou « syndicaliste » les critiques énoncées par les communistes de gauche allemands et d’accepter à l’égard de ceux-ci l’appréciation péjorative de Lénine qui n’était que pure et simple répétition de la calomnie de Lévy lors de la formation du PC allemand[5] en 1919. En tenant compte de ce que cette compression - au sens géologique du terme - de la vérité historique doit au poids écrasant de la contre-révolution stalinienne, on pourrait se livrer à diverses médiations utiles en ce qui concerne la sujétion de la théorie révolutionnaire (et de toute théorie) au déroulement capriciaux des faits historiques qui ne distribue cette vérité qu’avec une grande parcimonie.

Pour revenir au trotskysme - et sans procéder au démêlage de ses inextricables scissions et unifications[6], nous rappellerons seulement les principales séquences de son cours tortueux. On peut les grouper en trois périodes : celles de 1929-33 au cours de laquelle l’objectif est de « redresser » les partis de la IIIe Internationale ; la seconde, qui est occupée par les tentatives de noyautage de la SFIO ; la dernière enfin qui voit les trotskystes courir seuls leur chance politique sous la dénomination "« IVe Internationale ».

Les premiers noyaux trotskystes apparaissent entre 1925 et 1929 ; ils ont une composition assez éclectique : « zinovéivistes » repentis[7] ayant précédemment livré la chasse dans le PCF aux opposants (Treint et Suz. Girault) ; syndicalistes-révolutionnaires (Monatte, Rosmer, Martinet : les deux premiers exclus du PCF au début de la lutte déclanchée par l’appareil contre les partisans de Trotsky) et divers autres éléments ayant subi, avec quelques variantes, un destin identique (Paz, Naville, Fourier).

L’histoire du trotskysme est un enchevêtrement de ruptures et de réunifications éphémères qui commence dès cette époque-là. Nous noterons seulement deux jalons relativement importants dans la première phase (1929-33) du processus. Parallèlement à l’affirmation des premiers groupes trotskystes sur le plan politique, se dessine - avec une certaine force dans le syndicalisme enseignant[8] - une opposition de gauche dans la CGTU, organisation dissidente depuis 1922 de la CGT réformiste. En 1931, cette opposition se divise en deux tendances : les « syndicalistes » et les partisans de la Ligue communiste (créée en 1929 autour du journal « La Vérité »). Par ailleurs, la fraction émigrée de la Gauche italienne à Paris, prend ses distances avec le trotskysme dès le début des tentatives de regroupement opérées par celui-ci : elle acceptait bien le principe d’une coordination des communistes de gauche, mais posait le préalable d’un bilan critique de la politique de l’IC, ce que Trotsky, et plus encore ses agents manipulateurs de la Ligue, ne voulaient à aucun prix. L’unification des groupes trotskystes en 1933 se fit donc sans les « bordighistes », en aboutissant d’ailleurs immédiatement à de nouvelles scissions : la Ligue communiste subsistait (seule reconnue par Trotsky) mais l’Union communiste (Collinet, Fourier) était créée ; le tout laissait en route, isolés, un certain nombre de personnalités (Treint, Souvarine).

Le triomphe sans combat du nazisme en Allemagne contraignit les trotskystes à réviser leurs objectifs initiaux : l’écrasement du prolétariat allemand rendant la guerre inévitable, l’URSS s’orientant visiblement vers une politique d’Etat national en utilisant l’Internationale communiste dans ce seul but, il ne pouvait plus être question de « redresser » le mouvement patronné par Moscou. Par ailleurs, les premières réactions antifascistes en France (surtout le fait des jeunes de la SFIO et du PC) offraient aux trotskystes l’illusion qu’ils pouvaient créer de nouveaux partis prolétariens[9].

Animés de cet espoir les trotskystes entreprirent de noyauter la SFIO : on les tolérait dans ce qui était alors le plus grand parti ouvrier en France de plus les Jeunesses socialistes n’étaient pas insensibles à leurs arguments. Mais la vélocité des événements (rapprochement franco-soviétique après le pacte Laval-Staline en 1935 ; tournant patriotique du PCF, victoire électorale du Front commun (PCF-SFIO-Radicaux aux consultations de 1936) devaient démentir la perspective de Trotsky : en 1935, le parti de Blum excluait les dirigeants des Jeunesses socialistes et les trotskystes qui les influençaient. L’échec de cet « entrisme » ranima naturellement la crise permanente du trotskysme et provoqua une querelle entre le groupe Naville, soutenu par Trotsky et grossi des transfuges des Jeunesses socialistes, et le groupe des anciens, Franck, Molinier, accusés de développer des positions « centristes » (celle de la gauche de la SFIO dont le chef était Marceau Pivert) et que Trotsky exclut en 1935 (ce groupe prit le nom de PCI.)

L’années suivante, les frères ennemis tentèrent de se réconcilier : la fusion des « Bolchéviks-léninistes » (groupe Naville), des Jeunesses révolutionnaires (ex-J.S.) et du PCI donna le POI. Mais la nouvelle organisation unique surgit alors que c’est déjà le reflux de la vague d’agitation sociale, la répression anti-trotskyste des staliniens dans les entreprises[10] autant et plus que la répression gouvernementale (qui impute à la propagande trotskyste le mouvement d’occupation des usines) s’abattent sur les malheureux partisans de Trotsky, tandis que le patronat, passé à l’offensive, annule une à une les éphémères « conquêtes » de juin 1936[11].

La guerre d’Espagne (1936-39) élève les persécutions staliniennes au niveau des exécutions sommaires et des procès truqués : les leaders A.Nin (trotskyste) et Bernéri (anarchiste) sont assassinés ; les staliniens espagnols tentent de mettre en scène le procès du POUM[12], en écho aux fameux procès de Moscou, à la suite desquels ce qui survit en Russie de la vieille garde bolchevique est liquidé comme ramassis de saboteurs et d’espions[13].

Les événements d’Espagne font la transition vers le 2e conflit mondial : les futurs protagonistes du massacre y expérimentent leurs armes tant politiques que militaires ; Allemands et Italiens y interviennent ouvertement ; les Russes marchandent leur « aide » aux cliques politiques qui, parmi les « Républicains » leur sont favorables ; staliniens et socialistes de la péninsule ibérique répriment, au nom de l’antifascisme, les « atteintes à la propriété privée »[14] ; les anarchistes se font tuer sur le front… ou donnent des ministres à la généralité de Catalogne ; l’Espagne devient franquiste sur un monceau de victimes… C’est la liquidation sans appel de la perspective historique ouverte par la révolution d’Octobre vingt ans plus tôt.

Et c’est ce moment précis que Trotsky choisit pour créer la IVe Internationale (septembre 1938). Comme devenu fou, le « prophète désarmé » croit le moment venu pour pouvoir lever des légions ! La manœuvre aboutit à la débandade. Au congrès de Royan (juin 38) la gauche de la SFIO de M.Pivert avait été exclue du parti socialiste ; son leader avait formé le PSOP que Trotsky voudrait voir fusionner avec le POI. Mais au sein de ce dernier la majorité est hostile à l’opération : désavouée par le Comité Exécutif de la IVe Internationale, elle se désagrège et le POI avec.

Le mouvement trotskyste est à nouveau en lambeaux au moment où éclate la Seconde Guerre mondiale : le groupe PCI se survit sous le nom de GCI ; les entristes dans le PSOP rompent avec Marceau Pivert et se constituent en « Comité pour la IVe Internationale » ; de leurs rangs se dégage le groupe Barta (UCI) qui mérite une mention spéciale parce qu’il est le seul courant trotskyste à avoir conservé une certaien cohérence et de la continuité : il sera le critique sévère des folies trotskystes tout au long de leur déroulement. Il attaquera durement les manigances théoriques autour de la formule de « l’Etat ouvrier dégénéré » ; il stigmatisera les autres groupes trotskystes qui, pendant la guerre, glisseront vers la Résistance patriotique au nom du «gaullisme des masses » et de la « défense inconditionnelle » de l’URSS[15]. Le courant Barta n’en subira pas moins l’évolution qui, du trotskysme d’avant-guerre mène au gauchisme de la fin des années 60 : il publiera successivement « Tribune ouvrière Renault », « Voix ouvrière » qui sont les ancêtres de l’actuel « Lutte Ouvrière ».

Au lendemain de la guerre, les groupes trotskystes se sont tant bien que mal réunifiés sous le nom de PCI (février 1946) sauf l’UCI qui fait cavalier seul. Leur espoir d’une issue subversive du conflit (et notamment d’une révolution en Allemagne) s’écroule bien vite, cédant la place à une autre qui ne dure guère plus : celui que fait naître la réaction anti-stalinienne symbolisée par la grève Renault de 1947. Les trotskystes sont plus que jamais pour le front unique ; ils préconisent un gouvernement CGT-SFIO-PCF ; ils s’efforcent d’intervenir dans les « grèves sauvages » déclenchées malgré l’opposition des syndicats productivistes. Une courte période d’accroissement numérique s’ensuit et se traduit par la venue à la direction du parti d’éléments venus de l’extr-eme-gauche socialiste. Ce résultat s’écroule au congrès de 1948, lorsque cette direction est éliminée par la coalition du groupe Franck-Lambert, du groupe Pennetier et du groupe Lefort-Chaulieu. C’est une nouvelle crise et une nouvelle dispersion ; certains éléments rejoignent l’éphémère Rassemblement démocratique Révolutionnaire de Sartre et David Rousset ; Lefort et sa tendance (qui constitueront le groupe SB) de même que le courant Pennetier, rompent avec le PCI.

Dans toute cette confusion, c’est comme pour sacrifier à une pure habitude que les trotskystes discutent de la « question russe» de la motivation de la politique soviétique, etc. Lors de la conférence de 1947, on voit pourtant apparaître une opposition à la position traditionnelle, défendue notamment par l’Américain Cannon et qui se fonde sur l’abolition de la propréiété privée en URSS pour soutenir la « nature socialiste » de l’Etat russe : le groupe Pennetier et le groupe Lefort y opposent, avec des développements et considérations sensiblement différentes, la thèse du « capitalisme d’Etat » soviétique.

Tel est donc le parrainage idéo-politique de Socialisme ou Barbarie dont les traits essentiels apparaîtront mieux d’après les compte-rendus de la discussion de ce groupe avec la FF et les textes qui ont été produits en cette occasion. Il faut cependant en souligner tout de suite le paradoxe : Chaulieu développe, à propos de la « société bureaucratique russe » une théorie qui fait littéralement voler en éclat la base essentielle de l’entière conception trotskyste : le caractère ouvrier et socialiste du pouvoir soviétique. Il n’en conserve pas moins l’esprit, en ce sens que ses thèses, au niveau le plus profond de ses motivations, ne s’émancipent aucunement de la conviction que la crise historique du mouvement du prolétariat est une crise de sa direction. Sans doute Chaulieu devenu Castoriadis, est-il arrivé lui aussi, au terme d’une évolution de vingt ans, à conclure que toute référence à ce mouvement du prolétariat constitue la grande inhibition présente de toute pensée à prétention subversive. On pourrait donc se demander si, pour parvenir à cette même conclusion, la différence de cheminement ne serait pas, somme toute secondaire. Nous répondrons à cette question par ailleurs, et n’en aborderons ici, rapidement, qu’un seul aspect : celui de la continuité, implicitement admise par Chaulieu en 1949-50, entre l’ère Lénine et l’ère Staline dans le processus de «bureaucratisation » du mouvement prolétarien et qui semble coïncider strictement avec l’actuelle résurgence de la mise en cause radicale du bolchevisme.

Les deux acceptions sont pourtant nettement différentes. C’est une chose de déterminer dans la théorie et la pratique du parti de Lénine ce qui - en tant que conception du rapport parti/classe, idéologie du développement des forces productives, méthodes organisationnelles, etc. - devait permettre l’éclosion du phénomène communément dénommé « stalinisme », c’en est une autre de considérer la différence d’intention et de perspective, comme partie prenante de la contre-révolution, entre les deux phases successives de ce que Bordiga appelle « la sinistre parabole de la révolution tronquée ». En particulier la « filiation » Lénine-Staline prend un sens tout différent, selon qu’il s’agit de la vision qui fut celle de la Gauche allemande ou de celle qui animait la théorie de Chaulieu de 1949-50. Dans le premier cas, il est soutenu que le bolchevisme est une rupture avec le large esprit révolutionnaire qui est un acquis du marxisme mais insuffisamment « mis à jour » par la critique de l’expérience historique : on verra bien dans les termes du débat avec la FF que la thèse du stalinisme comme authenticité marxiste est la pierre angulaire de la théorie de S.B.

Pour interpréter la défaite de la révolution d’Octobre sur la seule base d’une carence d’ordre conscienciel, comme le fait Chaulieu, il est indispensable en effet que la praxis stalinienne ne soit pas l’expression d’une contre-révolution coupant court à toute perspective internationale (fondée ou non) d’émancipation de la société, mais celle d’une évolution qui n’est contre-révolutionnaire que parce que ce que l’on pourrait appeler le « cerveau social » de l’époque ne permettait pas, dans ses expressions les plus pertinentes, de comprendre que le programme maximum de transformation de la société n’était pas à la hauteur de cette transformation, et ne pouvait pas comprendre cela faute d’avoir pu, jusque là, mettre ce programme à l’épreuve[16].

Dans l’acception Chaulieu, la formule de la carence de la direction révolutionnaire subsiste donc comme carence générale : de toute la classe révolutionnaire, de la pensée critique à son niveau atteint par l’époque. A la différence des trotskystes traditionnels qui font le procès de cette carence sur la base des erreurs de cette direction (tactique, dogmatisme) ou de ses «trahisons », SB y voit essentiellement le reflet d’une immaturité consciencielle du prolétariat qui n’a pas encore expérimenté la venue au pouvoir de ses propres partis et les limites désastreuses de leurs programmes. La « bureaucratisation », dans cette acception, n’est pas une pathologie du mouvement prolétarien ; c’est un aspect de la transformation que la société historique du capital impose à ses propres structures (qu’elles soient authentiquement bourgeoises ou « captées » dans le mouvement sociale qui lui est antagonique) pour pouvoir se survivre. Mais, toujours selon Chaulieu, cette adaptation ne peut conjurer le destin de mort qui est celui de ce système ; il bénéficie seulement d’un sursis - que trahissent maints symptômes (notamment la résistance inconsciente que les ouvriers opposent pratiquement à leur exploitation) - et qui prendra fin lorsque le prolétariat (et en premier lieu son « avant-garde ») rendu conscients par la signification du cycle parcouru, radicaliseront leurs programmes «périmés » et lutteront frontalement contre les « directions-transfuges ».

Climat de scission dans le groupe parisien.

Dans le cercle étroit de « l’avant-garde révolutionnaire », l’effet du tournant stalinien de 1947 avait été, comme nous l’avons dit, de relancer les interrogations concernant la nature politique et sociale de l’URSS et de ses partis occidentaux. A la plupart des militants de la Fraction Française, les réponses de la Gauche italienne sur ce sujet apparaissaient d’autant plus insuffisantes qu’ils en attendaient l’indication d’une pratique capable de démystifier la nouvelle démagogie oppositionnelle du stalinisme. Ils ne pouvaient donc qu’être séduits par le premier n° de la revue de Socialisme ou Barbarie dont la prolixité, sur le sujet, contrastait avec les formules rares et génériques dont, jusque là, le PC Int. S’était contenté. C’était la première fois, après la guerre, qu’on se trouvait en présence d’autre position autre que celle des groupes, officiels ou dissidents, de la Gauche italienne[17] et condamnant la Russie stalinienne comme Etat exploiteur d’un prolétariat dont la revue de Chaulieu[18] laissait par ailleurs entrevoir la révolte possible.

Les éléments les plus impatients du groupe parisien n’eurent donc de cesse, dans la F.F., qu’on ait décidé la discussion avec S.B. et, le débat étant entamé, ils n’en attendirent pas la conclusion pour rejoindre Chaulieu. L’infime minorité du groupe qui, d’abord hostile à la discussion avec ce dernier, l’accepta ensuite pour en sortir battue, n’était composée que de quelques éléments : deux français, 5 ou 6 italiens, plus « Frédérique » (Suzanne Voute) - la camarade-femme considérée comme théoricienne de la Fraction.

Malgré la sévérité de nos critiques d’alors contre les décisions prises par cette minorité face à l’offensive « barbariste », nous ne lui conservons aucun grief rétroactif pour avoir subi, de la façon la plus piteuse et la plus stérile, l’abandon massif de ceux qui rallièrent Chaulieu et dont il était visible que l’opinion à ce sujet était arrêtée dès les premiers contacts avec son groupe. Plus encore qu’à cette époque, où nous nous efforcions déjà de situer les causes de cette défection générale au-delà des responsabilités personnelles des militants les plus actifs, nous nous bornerons à constater aujourd’hui que l’idée saugrenue consistant à proposer à Chaulieu « l’unification » dans le PCI - et ce pour « sauver » le groupe parisien - témoignait de l’existence de cette optique groupusculaire avant la lettre qui, à notre barbe, anima souterrainement le PCI dans toutes ses versions formelles successives.

La manœuvre de Frédérique trahissait une autre anticipation sur laquelle ce n’est pas encore le moment de s’étendre bien que le phénomène qu’elle concerne soit de première importance dans l’étude du « mouvement groupusculaire » : il s’agissait de la préoccupation - certainement inconsciente - de ne pas briser cette mini et para « communauté » que représente de nos jours tout groupe « révolutionnaire » et dont les liens internes les plus solides sont ceux qui passent quelquefois au travers de la vie la plus intime des intéressés. 20 ans avant l’irruption despotique de la ‘vie quotidienne’ dans les déterminantes du comportement politique, ce dernier, dans la mésaventure de la FF, apparaissait déjà comme aliéné aux exigences les plus immédiates de la survie du groupe, et, pour les protagonistes directes, de la survie tout court.

Par ce biais, dont la dimension infinitésimale contrastait avec la prétention des questions débattues, était déjà oblitérée la résistance qu’opposait la « continuité organique » de la Gauche italienne à la première tentative qui la menaçait d’interruption. Il s’agissait par ailleurs d’une continuité factice parce qu’elle juxtaposait deux facteurs d’âge et de tradition notoirement différents quoique tous deux anachroniques, bien qu’à des titres opposés : du côté des jeunes camarades français un militantisme d’organisation forgé hors de tout contact réel avec la lutte historique qu’il invoquait ; du côté des « anciens », des émigrés italiens de Paris, d’une fidélité plus sentimentale encore que dogmatique à l’égard de ce qui n’était plus que leur passé propre et mort.

Les partisans de SB dans la FF, parce qu’ils avaient un autre passé et un autre militantisme, de filiation toute différente, étaient plus disponibles, et même plus désinvoltes dans leur choix d’un nouveau point de ralliement, parce que leur propre formation, réalisée par l’expérience de plusieurs écroulements et rafistolages dans des groupuscules successifs, les inclinait à considérer l’organisation comme un lieu politique d’hébergement toujours provisoire. A la différence de Frédérique, comme disait plaisamment l’un d’eux, ils n’étaient pas « tombés du berceau dans les Thèses de Rome »[19] et la perspective de rejoindre Chaulieu leur semblait une solution inespérée pour sortir d’une immobilité et d’une sclérose qu’ils imputaient au seul archaïsme des positions de la Gauche italienne.

Cette sclérose était d’ailleurs le trait marquant de la situation du groupe parisien en 1949, comme en convenait Frédérique dans une lettre adressée à Marseille en mai de la même année et dans laquelle elle faisait état de l’engouement des « activistes » de la Fraction pour les conceptions de S.B. « Ceux qui méprisaient la théorie s’avisent soudain de leur faiblesse théorique », écrivait-elle en ajoutant qu’ils incriminaient l’organisation alors qu’ils étaient incapables de mettre sur pied un appareil technique de publication dont l’absence, selon Frédérique, était la véritable cause du piétinement du groupe en France.

La « théoricienne » de la FF avait essayé de défriser l’enthousiasme des « pro-barbaristes » en contestant que l’apparition de SB fut « l’indice d’une maturation en direction du marxisme » et en ajoutant qu’il se pouvait fort que l’apport du PCI ne soit pas étranger à l’évolution du groupe de Chaulieu.

Mais, à ce moment-là, les jeux sont déjà fait et la pression des « activistes » dans le groupe parisien se fait plus intense comme en témoigne une autre lettre de Frédérique (juillet 1949) qui rapporte les derniers propos des « pro-barbaristes » : « Si nous ne discutons pas au plus vite avec SB, nous sommes fichus ». Frédérique s’est emportée contre eux parce que, majoritaires au Comité Exécutif de la Fraction, ils avaient invité des camarades à discuter individuellement avec Chaulieu. Pressée par les mêmes à répondre favorablement à une demande d’entrevue du même Chaulieu, Frédérique avait accepté à contre-cœur et sous réserve qu’au cours de cette entrevue, on n’envisage aucune mesure organisationnelle.

La même lettre donne le compte-rendu de cette rencontre avec Chaulieu et au cours de laquelle en formulant son opinion sur la revue « Socialisme ou Barbarie », Frédérique a dû reconnaître que des divergences existaient à ce sujet au sein de la FF. Elle a demandé avec insistance à son interlocuteur que toute discussion ne se tienne que de groupe à groupe, ce que Chaulieu a accepté en rendant hommage au courant de la Gauche italienne qui, bien que « n’ayant pas compris et étudié l’évolution du capitalisme moderne », est quand même la seule tendance avec laquelle SB puisse travailler - ce qu’il faut faire au plus vite, a ajouté Chaulieu, parce que la pluralité des fractions révolutionnaires est une « perte d’énergie ».

En août 1949, la FF, en une sorte de riposte théorique préventive, décide de publier en français trois textes de Bordiga : « Nature et fonction du parti dans la lutte de classe », « Force, violence et dictature », « Propriété et capital ». A cette date, les partisans du rapprochement avec SB s’égaillent momentanément ; certains en reviennent de leur enthousiasme primitif ; d’autres au contraire sont pour la fusion immédiate des deux groupes. Un rôle important sera dès lors joué par Véga qui apprécie « tout ce qu’il y a de positif » chez SB tout en affirmant que les fondements théoriques de ce courant peuvent rejoindre ceux de la Gauche italienne. Le groupe Chaulieu, écrit-il à Marseille en août 49, n’est pas homogène et « la question est : saurons-nous assimiler (les) meilleurs éléments en nous dépassant nous-mêmes ? ». En septembre de la même année, discutant verbalement avec un camarade de Marseille du premier n° de la revue « barbariste », il ne cachera pas son espoir « qu’on se retrouvera tous bientôt dans la même organisation ».

C’est là l’expression la plus claire de l’aspiration activiste qui est à la recherche d’une couverture théorique dans une phase de profonde dépression de la lutte sociale qui ne rend que plus dérisoire la phraséologie extrémiste à laquelle - en dehors des contributions encore rares de Bordiga à cette époque - se réduit tout « l’effort » du PC Int. En présence de cette situation, comme devait l’écrire Marseille à Milan en octobre 1950, « l’activisme traditionnel de la majorité de la fraction n’a fait que changer d’objet : de l’agitation propagandiste il passe à l’aventurisme théorique ».

Le marché de dupes des « discussions de groupe à groupe ».

Ceux qui, dans la FF, restaient fidèles au PC Int. espéraient sauver la Fraction en proposant à S.B. une sorte de modus vivendi dans lequel les deux tendances auraient travaillé et collaboré à droits égaux. Plusieurs considérations se mêlaient derrière ce projet : l’idée que Chaulieu apportait quelque chose d’intéressant, particulièrement sur le plan de l’analyse économique, mais incomplet, contradictoire et, surtout, privé de la sûreté politique caractéristique de l’acquis de la Gauche italienne ; ensuite la conviction que cette dernière avait laissé en friche le domaine dans lequel précisément brillait la « contribution SB » ; enfin la certitude que cette contribution étant « digérée » par le PC Int., le groupe Chaulieu se rangerait inéluctablement sur la ligne des principes défendus par ce parti. Il serait difficile de dire quelle était l’importance respective de ces considérations, de même quelle place occulte y tenait le pur manoeuvrisme d’organisation. Quoiqu’il en soit le principe de la discussion « de groupe à groupe » faisait son chemin.

En janvier 1950, Frédérique communiqua les textes qu’elle préparait en vue de cette discussion. Celle-ci occupa trois réunions dont Marseille n’eût un aperçu que par les correspondances individuelles de camarades parisiens. Sur le plan « officiel », une lettre du 3 mars de Vega annonçait au PC Int., « l’éclatement de la crise politique et organisationnelle de la fraction française ».

Les deux textes opposés par la FF à SB (l’un consacré à « Bourgeoisie et bureaucratie », l’autre à « Classe et parti ») présentent encore aujourd’hui l’intérêt suivant : d’une part, ils tracent les limites de l’argumentation dont disposait la FF pour maintenir sa ligne programmatique contre les « découvertes » de Chaulieu ; d’autre part, en ramenant ces « découvertes » à leur dimension véritable, ils permettent de dégager la perception commune dont était alors privés, non seulement les deux organisations en présence, mais toute la « pensée révolutionnaire » de cette époque-là.

Le but du premier texte est de prouver que l’apport de la Gauche italienne est toujours valide en démontrant que la bureaucratie russe, loin d’être la classe dominante de l’avenir n’est qu’une incarnation du capital dans les secteurs géographiques où la bourgeoisie, comme facteur historique révolutionnaire, a été déficiente. Dans ce but, l’auteur de « Bourgeoisie et bureaucratie » fait place nette de la thèse de SB selon laquelle les catégories marxistes traditionnelles (travail salarié, profit) disparaissent avec l’avènement du « capitalisme d’Etat », et l’oppression du capital prend une forme à la fois plus directe (arbitraire des «dirigeants») et génériquement plus vague : « domination du travail mort sur le travail vivant ». On peut aujourd’hui reconnaître, objectivement, que ce rappel de la formule générale de Marx eût pu présenter alors un intérêt non négligeable si l’on avait été à même d’en dépasser les illustrations insoutenables de Chaulieu. Il eût été salutaire, en effet, de se pencher sur le fait qu’au stade du développement du capitalisme rendu possible par le triomphe de la contre-révolution, toute production (matérielle et idéelle) est appelée, indépendamment de ses intentions subjectives, à jouer un rôle objectif dans la conservation de la société, et, lorsqu’elle est « agréée » par la classe ouvrière, de constituer le principal obstacle à sa révolte[20]. Hâtons-nous de dire, cependant, que ce n’est nullement à cause d’une incitation de cet ordre contenu dans le matériel de Chaulieu que la majorité de la fraction avait été séduit.

Le texte de Frédérique, de son côté, s’en tenait à la critique des « preuves » aberrantes que le théoricien de SB avançait à l’appui de ses thèses. La domination du travail mort sur le travail vivant, rappelait le texte, n’est pas abstraite mais définie par la « forme profit du surtravail » qui, si elle avait effectivement disparu en Russie, impliquerait la disparition du capital et « non son existence à travers de nouvelles catégories ». Cela n’avait donc aucun sens de dire que le capitalisme bureaucratique, dans lequel n’existe plus le travail salarié, se caractérise par la célèbre formule empruntée à Marx.

L’admonestation était sévère, mais irréprochable si l’on tient compte que celui qu’elle visait se réclamait intégralement du marxisme, c’est-à-dire d’une doctrine de la fin catastrophique du capitalisme sous l’effet de ses contradictions internes. Si la faiblesse du raisonnement de Chaulieu apparaissait à quiconque n’étant pas médusé par le verbe de son auteur, c’était parce que la dérision des arguments tenait de la dérision même de la démonstration. Pour s’affranchir de la tutelle idéologique du trotskysme, SB devait en effet en combattre la fausse contradiction qui avait toujours encombré ce mouvement, déchiré comme il l’était entre le constat de la nature contre-révolutionnaire de la « bureaucratie » et la conviction des bases socialistes de l’économie russe parce qu’elle était affranchie de la propriété privée des moyens de production.

Chez Chaulieu, la sujétion originelle au trotskysme se survivait dans la conviction que les formes extérieures et spectaculaires de l’exploitation capitaliste avaient disparues en URSS ; tandis que la critique clairvoyante de la stérilité de la praxis et de l’analyse de Trotsky se manifestait par la recherche de formes plus profondes et plus fondamentales à cette exploitation. Mais cette recherche ne procédait qu’à l’aide des anciennes catégories, au moins pour tabler sur leur extinction affirmée. D’où cette tendance du leader de SB à exagérer les traits spécifiques du système russe qui, encore assujetti en réalité aux exigences draconiennes de l’accumulation primitive, semblait se jouer des critères habituellement liés à la loi de la valeur (planification étatique et non « libre concurrence » ; fixation arbitraire des prix et non « lois du marché » ; travail forcé et non « libre choix » de l’employeur, etc.).

C’était, de la part de Chaulieu, percevoir le développement du capital au travers de son raccourci historique le plus atypique et barbare, mais en même temps l’illustrer à l’aide des plus trompeuses des apparences. Les conséquences d’une telle démarche firent long feu du point de vue qui nous intéresse ici. Bordiga, déjà enclin à fétichiser l’invariance phénoménologique de la genèse et de l’expansion du mode moderne de production, n’en fut pas davantage incité à souligner, dans l’évolution de la société soviétique, les retours aux formes traditionnelles du développement du capital. Cette normalisation devait selon lui contraindre les dirigeants russes à reconnaître ouvertement qu’ils avaient œuvré, non pour le communisme mais pour le capitalisme. Elle était donc propre, à nos yeux plus encore qu’à ceux de Bordiga, à tirer le prolétariat international de sa léthargie semi-séculaire. Mais l’insistance à guetter ces divers « aveux », outre qu’elle nous fournissait l’alibi théorique nous autorisant à tenter inlassablement la répétition des vieilles formules agitationnelles (et notamment la réanimation classiste de la revendication ouvrière) nous rendait aveugles à des transformations essentielles s’opérant pourtant tout près de nous et révélatrices du mouvement rél… du capital.

En 1950, on était encore bien loin de soupçonner que le raisonnement farfelu de SB pouvait tracer une de ces voies tortueuses par lesquelles chemina plus tard la pensée politique critique. Mais le côté le plus paradoxal de la polémique avec les «barbaristes » c’était que leurs partisans les plus enthousiastes dans la FF ne percevaient pas davantage ce qu’il y avait de qualitativement insolite dans les thèses de Chaulieu. Bien au contraire, c’était sur le plan quantitatif qu’ils étaient convaincus par la prolixité de SB, laquelle apportait un flot d’arguments nouveaux à leur problématique vieille et inchangée.

L’argument péremptoire que leur opposait le texte de Frédérique aurait mérité, de son côté, un meilleur sort. Il s’agissait de définir la « nouvelle classe dirigeante russe » dont Chaulieu exhibait les privilèges afin de prouver l’existence en URSS de l’exploitation moderne de la force de travail. Le document de la FF rappelait à ce propos que la « consommation » des bureaucrates, tout comme celle des classes privilégiées des pays occidentaux, constituait « non le but mais le résultat de la production capitaliste », la gestion de cette production assurant à toute couche qui la monopolise, et indépendamment de l'origine sociale de cette couche, une part supérieure de la fraction consommable du produit.

Pour être lapidaire, cette mise au point n’en maintenait pas moins la discussion sur la base solide où ce ne sont pas les hommes qui imposent leur volonté au mouvement du capital mais exactement l’inverse. On verra plus loin que la FF ne trouva pas la force de se camper solidement sur ce terrain où tous les « clous » du spectacle « barbariste » eussent rapidement perdu leur effet. La tentative de sauver le groupe en tant que tel explique cette démission sans toutefois mettre à nu ses racines théoriques les plus profondes. Il s’agissait de l’ignorance, ou de la sous-estimation, d’une notion essentielle chez Marx : la réification, c’est-à-dire la promotion au niveau de phénomènes naturels de toutes les représentations produites en réalité par le seul capital. Cette carence, qui est caractéristique de toute tradition léniniste, grevait d’autant plus le débat avec SB que, dans le cas de la Russie soviétique, la réification des rapports capitalistes se dissimulait sous une idéologie à prétention révolutionnaire. Le phénomène s’avérait doublement trompeur pour les protagonistes de la joute entre SB et la FF : tandis que Chaulieu n’y voyait que le produit inévitable d’une « conscience prolétarienne », authentique mais « incomplète », ses adversaires dénonçaient la perversion de cette conscience, mais sur le seul plan politique. Il était finalement aussi stérile de se polariser sur les résultats capitalistes d’un projet intégralement prolétarien que de s’en tenir à expliquer ces résultats par les falsifications subies par ce même projet. L’évocation des « mensonges staliniens » ne suffisait pas à rendre compte de l’intrusion des rapports sociaux qu’ils dissimulaient ; la dénonciation de ces rapports négligeait le rôle déterminant tenu par la fausse représentation qui, sous label stalinien, avait permis au mouvement historique du capital de passer sur le corps de la plus grande des révolutions modernes.

Sur les circonstances qui, quelque vingt ans après la polémique que nous relatons, ont conduit la « pensée révolutionnaire » à une approche plus exacte des bouleversements ayant marqué tout le siècle, nous reviendrons en lieu opportun. Constatons pour l’instant que le second texte opposé à Chaulieu par la FF se rapprochait curieusement, par certains aspects, de ce « retour aux sources » qui est caractéristique de la critique radicale de la fin des années 60. Ce deuxième document, tout en définissant la classe d’après sa place spécifique dans la production, déclare immédiatement que cette caractéristique n’est pas suffisante pour rendre compte de sa mission révolutionnaire. Chez Marx, rappelle le texte, la notion de classe est « inséparable de la conscience de classe » : le prolétariat est la première classe à avoir une conscience claire (non illusoire, non mystifiée) de sa propre situation dans le monde et des moyens de la transformer.

Il faut ici jeter une première lueur sur la divergence que visait implicitement le texte de la FF. Selon la conception héritée de la Gauche italienne, la conscience prolétarienne apparaît tout d’un bloc, sinon dès l’irruption du prolétariat sur la scène historique, du moins dès la fin de son premier cycle d’expérience qui le voit passer de la lutte avec la bourgeoisie contre les survivances ou les restaurations de l’Ancien régime à la lutte contre cette même bourgeoisie. Chez Chaulieu, cette conscience prolétarienne est considérée comme un produit évolutif, procédant d’approximations en approximations, s’enrichissant des expériences successives : de cette façon son auteur pouvait expliquer la situation de recul du prolétariat, dans les années 50, par son expérience insuffisante et non clairement formulée des résultats de la venue au pouvoir de la « bureaucratie » qu’il avait imprudemment couvée en son sein.

A cette idée d’un perfectionnement incessant de l’armement doctrinal de la classe révolutionnaire, le texte de Frédérique opposait les données classiques de Marx sur la constitution du prolétariat en classe, laquelle n’est jamais garantie par la simple accumulation des expériences historiques, mais se vérifie par son appropriation de la théorie révolutionnaire. L’histoire de cette constitution en classe est donc l’histoire du parti prolétarien, le processus n’est pas linéaire mais affiche des hauts et des bas, des réussites et des échecs, à propos desquels - concernant le dernier en date - il ne faut pas dire qu’il est dû à « l’absence du parti », mais que l’absence ou la présence de celui-ci « constitue le seul critère de la capacité révolutionnaire du prolétariat en une phase déterminée ».

Il est intéressant de constater que cette mise au point emprunte au meilleur de Bordiga, notamment quand - pour combattre Chaulieu et sa thèse de « l’insuffisance des bases objectives et subjectives de la révolution » - le document explique que c’est là « expliquer le présent par l’avenir, ce qui n’est évidemment possible qu’après la bataille », et ne pas mettre en évidence « la réalité de la contre-révolution comme condition de l’adaptation ultérieure de la classe dominante aux contradictions de son système »[21].

Lorsqu’on en arrive aux conclusions de Frédérique, qui déclare que « parler d’une "progression consciencielle" durant les 30 années vécues de contre-révolution et invoquer le développement d’une « culture prolétarienne » indépendamment de l’expérience politique d’avant-garde est « pur défaitisme », on ne convainc que le second document de la FF, non seulement démystifiait toute la « nouveauté » barbariste, mais encore lui opposait une fin de non-recevoir. Et pourtant la suite devait rapidement démontrer l’incapacité du groupe parisien à respecter dans la pratique les conclusions théoriques de son débat avec SB.

Il est utile de rappeler, pour l’intelligence du sort futur des groupes du PC Int en France, que la position de Marseille se démarqua catégoriquement, dès le début de l’affaire, de celle qu’avait prise le groupe de la capitale. Les deux camarades auxquels se réduisait alors le groupe méridional désapprouvèrent formellement le projet de discussion entre les deux organisations, tout comme ils condamnèrent par la suite la proposition de fusion faite à SB peu après par les éléments de la fraction demeurés fidèles au PC Int. dans une lettre de décembre 1949, Marseille écrivait à la Commission Exécutive de Paris pour souligner que, contrairement à l’opinion des éléments favorables à SB, il existait entre les deux courants des divergences fondamentales (notamment concernant le rôle du parti, la conception de la dictature du prolétariat, la notion de «bureaucratisation » comme une sorte de maladie congénitale du mouvement ouvrier)[22]. La lettre manifestait ensuite une grande circonspection quant à la « loyauté » dont SB était capable dans la discussion. (Il faut entendre ce terme dans le sens de comportement dépourvu d’arrière-pensée groupusculaire et témoignant d’une réelle intention de faire progresser la clarification théorique, fut-ce aux dépens du « recrutement de groupe » ; ce dont Marseille estimait pouvoir douter en raison des rapides réajustements de positions et de principes opérés par SB à la suite des objections formulées par la FF. Le grief visait implicitement, d’ailleurs, la Fraction Française, dont la procédure, finalement s’inspirait par priorité de son propre «sauvetage de groupe »). Marseille indiquait enfin que l’engouement qui s’était produit dans la FF en faveur du groupe Chaulieu était le résultat d’antérieures divergences internes à la fraction elle-même et que c’était donc en son sein qu’il fallait d’abord les affronter.

Dans sa réponse du 25/12/49 à cette lettre, Frédérique se déclarait convaincue elle aussi que la procédure indiquée par Marseille eût été préférable, mais, ajoutait-elle, un « vent de doute et de découragement… a soufflé sur les camarades… et les incite à contester l’existence d’une position de la Gauche sur bien des points - reproche qui n’est pas sans fondement, malheureusement ». Dans ces conditions, concluait-elle, « nous ne pouvions faire autrement que d’accepter le débat ».

Ce débat peut être reconstitué par des lettres individuelles envoyées à Marseille par des camarades parisiens et qui nous fixent sur les dates et durée approximative des discussions avec SB (quatre réunions qui s’étalent durant février et mars 1950). La première lettre, écrite par un élément favorable à l’unification avec le groupe de Chaulieu annonce celle-ci comme probable et proche ; il la justifie, non en raison d’un attrait qui viendrait de la force numérique de SB (en réalité du même ordre de grandeur que celle de la FF) ou encore de la possession par ce groupe d’une revue, mais par le constat de carence, dans le domaine théorique, établi à la charge de « l’acquis » de la Gauche italienne par les résultats de la discussion elle-même.

Toujours selon la même source, la première réunion avec SB, qui était consacrée à l’analyse économique de la situation historique et à ses perspectives, fut « un écroulement, une débâcle de la fraction française ». A l’argumentation de Chaulieu, «Frédrique elle-même n’a rien trouvé à rétorquer » et, deux mois plus tard, « après une compilation de prophètes et un voyage à Bruxelles, elle ne peut toujours opposer que des doutes et réticences ». Le champion théorique de la FF s’est mieux défendu au cours de la 2ème réunion (consacrée à la question du parti), reconnaît l’auteur de la lettre ; mais il en tire immédiatement argument pour affirmer que les divergences sont sur ce point négligeables entre les deux organisations : « le rapport parti/classe - écrit-il - est un phénomène dialectique ; chacun peut, à juste titre, (insister) sur la primauté de l’un ou de l’autre facteur ». Il en est de même à propos de la forme conseils à laquelle SB accorde « un caractère d’originalité ou une importance démesurée » alors qu’il s’agit d’un « phénomène depuis longtemps enregistré par nous ».

Le trait marquant de la 3ème réunion avec SB, qui débattait de la question de la dictature du prolétariat, fut que la divergence la plus violente éclata à ce sujet dans la Fraction française elle-même et avant que la question fut abordée avec Chaulieu. Elle oppose Véga à Frédérique qui défendait la dictature du prolétariat comme « gouvernement de parti » et en « réduisant la fonction des Soviets à l’information et l’enregistrement ». Bien que, devant le groupe Chaulieu, les partisans de l’unification aient soutenu qu’il s’agissait là d’une position personnelle de Frédérique, les gens de SB n’y ont pas cru. L’auteur de la lettre ne parle pas de la 4ème réunion, mais ses conclusions laissent deviner qu’il y fut simplement pris acte de la décision du plus grand nombre de membres et sympathisants de la FF de « s’unifier » avec SB[23]. La lettre fait état du vœu pieux des « fusionnistes » de conserver « l’affiliation à la Gauche communiste internationale » et apporte une dernière touche pittoresque au tableau de cette situation misérabiliste : « La place manque - écrit-il - pour relater toutes les bêtises et mensonges formulés par les camarades italiens » et pour décrire « leur sclérose qui les fait se rebeller par tous les moyens contre tout ce qui vient bouleverser leurs habitudes et leur quiétude sur le plan physique ou intellectuel ». « Peut-on taxer l’aveuglement et la bigoterie de position politique ? » conclut la lettre.

Un autre compte-rendu officieux des réunions avec SB fut envoyé à Marseille par l’un des camarades français restés fidèles au PC Int. L’auteur de ce compte-rendu[24], après avoir été un moment intéressé par les « analyses économiques » de Chaulieu, en sortit déçu, frappé par la superficialité de l’engouement soulevé par les « barbaristes » : selon lui les partisans de SB dans la FF étaient médusés par le déploiement abondant et séduisant des arguments avancés par ce groupe: ils étaient victimes «d’un éloquent orateur érudit en marxisme », de ses « théories alléchantes » et « propres à faire tourner les têtes de ses auditeurs »[25]. Mais la lettre était aussi obligée de reconnaître qu’en face de Chaulieu il n’y avait eu « aucune homogénéité organisationnelle » et elle en voyait la preuve dans le fait qu’au cours de la discussion chacun n’avait développé que ses positions strictement personnelles. Il avait donc été impossible d’opposer à SB la seule attitude cohérente : refuser le terrain sur lequel ce groupe avait placé le débat. Et Mothé concluait en exposant sa propre perplexité qui traduisait bien la préoccupation de tous les protagonistes : était-il possible de constituer une organisation avec ce qui restait du groupe parisien ?

En présence de la dégradation grandissante de la situation de ce groupe, Frédérique fit une ultime tentative pour le renflouer : proposer à SB de fusionner avec la FF. La lettre officielle envoyée à Chaulieu dans ce but fin mars 1950 souligne d’abord que la position prise par les scissionnistes de la fraction constitue la plus mauvaise conclusion possible des discussions qui, elles-mêmes, ont été « préjudiciables au développement d’une fraction d’avant-garde en France et à son travail international ». Cette méthode, constate Frédérique, a mis la FF « au bord de la scission » alors que : 1°) les conditions de délimitation entre les deux organisations n’existaient pas ; 2°) toute unification doit avoir pour base « les principes politiques qui délimitent les groupes révolutionnaires… et non une contribution particulière au travail théorique de l’avant-garde en général : 3°) les partisans de l"entrée dans SB ne considéraient pas eux-mêmes qu’il existât des divergences fondamentales entre les deux groupes.

Comme le groupe de Chaulieu était du même avis sur ce dernier point et admettait que l’exigence d’unité ne concernait que les principes politiques généraux délimitatifs de l’avant-garde révolutionnaire (internationalisme, rejet de la défense de l’URSS, condamnation de l’antifascisme, etc.) la FF, selon Frédérique, avait le droit de considérer que la rupture de SB avec le trotskysme n’était qu’une « contribution à la critique révolutionnaire », susceptible certes de discussion au sein de l’avant-garde, mais qui ne saurait constituer la base de sa réorganisation. Un travail commun était donc possible entre les deux groupes, sans que ni l’un ni l’autre ne soit tenu à une adhésion monolithique à l’ensemble des positions de son vis-à-vis.

Toutefois - et c’est là que la manœuvre de Frédérique était cousue de fil blanc - les expériences les plus diverses, dont SB n’était qu’un échantillon, devront nécessairement confluer dans une « plate-forme politique maxima qui n’est autre que celle que la Gauche (la Gauche italienne, NDR) n’a cessé de défendre… Constatant par ailleurs que SB n’avait pas atteint « une base idéologique autonome », il s’agissait de savoir - aux termes de la lettre de la FF - si ce groupe « a rejoint les principes qui délimitent la Gauche italienne du trotskysme ». Répondant à cette question par la négative, le texte de Frédérique en concluait curieusement que ceci « définit et la possibilité de la constitution d’une organisation commune et la forme politico-organisationnelle à lui donner ».

Il ne pouvait évidemment pas être question pour SB d’accepter cette proposition au moment même où Chaulieu avait la certitude que la quasi-totalité des membres de la fraction décideraient de rejoindre son groupe sans condition.

Nous avons déjà dit que Marseille protesta, à nouveau et sans succès, contre la décision parisienne. Bornons-nous à indiquer que sa lettre du 28 mars 1950 reprenait les objections qu’elle avait déjà faites, tant à la discussion qu’à l’unification avec SB, et rejetait fermement l’idée selon laquelle la base de principe commune définie par la proposition de Paris à Chaulieu pouvait constituer une plate-forme minima.

Pour clore le récit de cette scission qui, définitivement consommée en juin 1950, ne laissait subsister qu’une FF squelettique, un bref coup d’œil à la position prise par la direction du PC Int durant ces événements suffit à convaincre qu’elle fut empreinte de l’impuissance et de l’incertitude les plus totales.

Les partisans de SB dans le groupe parisien, au moment même où ils informaient le Comité Exécutif du PC Int à Milan de la «crise » survenue dans la fraction, avaient réclamé la venue à Paris d’un responsable central de l’organisation, en s’offrant même à couvrir les frais du déplacement. Ce voyage eut lieu sans résultat : l’envoyé de Milan posait comme préalable de la discussion qu’elle se déroulât sur la plate-forme idéothéorique du PC Int alors que la « crise » parisienne découlait précisément de la mise en cause générale de cette plate-forme. Une lettre de Milan à Paris en date du 15/3/50 dresse le constat de cet échec, regrette l'insuffisance antérieure des rapports entre la direction du parti et le groupe parisien, demande instamment aux partisans de la fusion avec SB qu’avant de prendre une décision, ils élaborent un document politique à soumettre internationalement à la discussion du parti. C’était, pratiquement, leur demander de coucher sur le papier (ce qu’ils firent d’ailleurs) des thèmes et arguments que le PC Int venait à peine de déclarer irrecevables comme étrangers à la position de principe de la Gauche internationale. Une autre lettre de Milan (25/4/50) exhorte les « fusionnistes », dans l’acte politique qu’ils sont prêts à accomplir, à ne pas « sacrifier à des considérations et préoccupations contingentes et locales ». Comme on le verra par la suite, ce devint une tradition, pour la direction du PCI, de réduire les problèmes d’histoire à des problèmes de lieux : toutes les difficultés surgissant dans l’organisation, il prit pour habitude de les imputer à des causes contingentes et locales.

Dès son premier usage, ce type « d’explication » devait d’ailleurs être cruellement tourné en dérision par les faits. Au moment même où la scission « parisienne » se liquéfiait dans la confusion, une autre « crise » pointait dans le PCI. Cette fois-ci, elle n’était aucunement périphérique et en rien provoquée par des considérations limitées ou secondaires ; elle était bel et bien centrale et mettait en cause l’essentiel de la perspective de toute l’organisation. Mais nous y reviendrons bientôt.

Les documents des « positions nouvelles ».

Sur les orientations fondamentales de SB nous reviendrons ultérieurement, à la faveur de la critique qu’en fit Bordiga durant les années suivantes. Une première esquisse des contours du « barbarisme » a dû se dégager déjà de la discussion que nous avons relatée et dont nous devons compléter le tableau par le commentaire des matériaux produits par Chaulieu et ses partisans en vue précisément de ce débat.

Tout au long de ces pages, notre préoccupation constante est d’étudier, en filigrane derrière l’aventure du PCI, les voies détournées, jalonnées d’errements multiples, qu’a emprunté, en quelque trente ans, la « pensée révolutionnaire », c’est-à-dire la démarche théorique radicale qui, après de nombreuses désillusions et déconvenues, est au moins parvenue à relativiser ses convictions péremptoires du début. De ce point de vue, s’il est nécessaire, dans le document de Chaulieu, de relever les traits indélébiles de la sujétion à l’idéologie et à la problématique trotskystes, il n’est pas moins utile de dégager les mobiles effectifs des partisans de SB dans la Fraction française : le caractère complémentaire de ces deux déterminations jette une lueur non négligeable sur les limites de l’expérience politique globale de cette époque.

Nous avons déjà indiqué que la contradiction centrale et permanente du trotskysme concerne l’abolition de la propriété des moyens de production en Russie dont on ne peut pourtant déduire l’avènement du socialisme dans ce pays. On connaît les extravagances dont témoignent les trotskystes traditionnels pour nier l’existence en URSS d’un vrai capitalisme[26]. A Chaulieu, il faut au moins reconnaître le courage d’avoir affirmé cette existence et franchi ainsi un pas qui n’était pas banal, à cette époque, chez les marxistes de diverses confessions. Du caractère impulsif de cette démarche et du contraste qui l’opposait à la nature hétérogène des matériaux assemblés pour la soutenir (mélange de sociologie économique et d’activisme politique) résultaient des inégalités déconcertantes et d’aberrantes affirmations dans les thèses de Chaulieu. Celles-ci, non seulement ne s’affranchissaient pas du débat-carcan qui avait empoisonné la praxis trotskyste , mais encore elles prétendaient le surmonter par un « enrichissement » de l’expérience révolutionnaire qui, en réalité, développait jusqu’à l’absurde les préoccupations mêmes de ce débat.

Selon Chaulieu, le programme traditionnel de la révolution socialiste est dépassé parce qu’il a été « défini comme suppression des rapports de propriété prévalents dans la société capitaliste classiste et comme nationalisation des moyens de production »[27]. Cette affirmation trahit chez cet auteur une formation - ou plus exactement une méthode - de sociologie plutôt que d’historien. S’il est vrai que le mouvement ouvrier (en particulier sous l’influence de la social-démocratie allemande) a réduit le programme prolétarien à une idéologie caractérisée par les deux mots d’ordre ci-dessus[28], on ne peut en imputer la responsabilité à Marx, ni même à Lénine, dont la paternité, en ce qui concerne la « formule russe » du socialisme, n’est en cause que sous un tout autre aspect[29]. On comprendrait le grief de Chaulieu à l’adresse de la conception courante, « vulgaire » du socialisme, s’il la distinguait soigneusement de la conception théorique et authentique - fut-ce pour prendre en considération le divorce historique entre l’une et l’autre. Mais, au contraire, Chaulieu ramène cette conception authentique au niveau de la conception vulgaire ; la confusion n’étant nullement gratuite, mais bien indispensable à toute sa construction.

Il ne servirait à rien, écrit le leader de SB, de théoriser le « capitalisme d’Etat » russe et sa domination par la « bureaucratie », si l’on n’en tirait pas « des conclusions quant à la perspective révolutionnaire ». Voilà bien en effet le point de la démonstration qui exige que « l’ancien » programme de la révolution socialiste ait été authentique et maximum en son temps, mais aujourd’hui désuet. C’est à partir de ces conclusions quant à la perspective révolutionnaire - en réalité tout à fait posées a priori - que SB dispose les termes de son « analyse » : la domination de la « bureaucratie » réunit les conditions objectives et subjectives dont l’absence a, jusqu’à nos jours, voué la révolution prolétarienne à l’insuccès. « L’originalité de Chaulieu tient donc à son interprétation des résultats de la contre-révolution dite stalinienne qui, malgré tout et enfin, contiendraient les prémisses d’un renouveau révolutionnaire.

Avant d’aller plus avant dans l’argumentation de SB, il nous faut nous arrêter sur la différence fondamentale de démarche, constatable dès cette première citation, entre le courant « barbariste » et celui de la Gauche italienne. Une des conditions primordiales de la sincérité de cette étude, c’est l’effort d’objectivité qu’elle implique dans l’explication de notre propre lenteur à procéder à la révision critique des conceptions que nous avons longtemps défendues. En ce sens, dans l’affaire Chaulieu, la perception des faiblesses - non pas celles de SB que nous avions fort bien identifiées - mais celles de notre « armement théorique » à nous, prend une certaine importance - au moins en raison du fait que nous étions parmi les plus hostiles à tout contact avec ce courant. Comme on l’aura vu au passage, nous opposions alors à l’orientation de SB un ensemble de positions extrêmement génériques. Mais la raison de notre peu d’exigence à l’égard de ces positions nous paraît évidente avec le recul. Il y avait des faiblesses réelles dans la manière dont le PC Int répondait aux interrogations concernant la « question russe ». Mais outre que nous meublions l’austériét sobre de notre plate-forme avec des convictions tirées d’expériences prégnantes, les faiblesses de SB éclipsaient celles de notre propre matériel : l’apriorisme facilement discriminable de Chaulieu, les contre-vérités sur la base desquelles il échafaudait ses thèses (notamment la suppression du travail salarié en URSS !) nous sautaient littéralement aux yeux.

Ce serait peu dire d’ailleurs, à propos des fondements de ses développements les plus caricaturaux, qu’ils refoulaient toute vélléité critique à l’égard des positions de la Gauche italienne sur la Russie : ils stimulèrent dans son effort de démonstration des ces positions en lui fournissant la matière d’une réfutation du barbarisme qui devint la pierre angulaire, comme nous le verrons par la suite, de la restauration théorique qu’il entreprit dans le PCI après la « crise » de 1951-52.

La profusion sociologique de l’argument de SB, même si son aspect social/critique était fondé, ne pouvait en effet que revigorer la critique essentiellement politique à laquelle la Gauche italienne s’était toujours fiée dans son interprétation de « l’évolution russe ». On le comprend facilement : le trait marquant de la démarche de Chaulieu c’était qu’elle nivelait toutes les luttes passées survenues au sein du mouvement communiste international, les dépouillait de toute signification valable pour le présent, les passait en bloc au compte « pertes et profits » de l’histoire. Dans cette opération « table rase » un aspect d’ailleurs ne laissait pas de rendre soupçonneux à l’égard de ses motivations inconscientes : en mêlant toutes les oppositions communistes passées en un seul et même rebut, Chaulieu effaçait entre elles les différences catégoriques qui ne pouvaient pas ne pas avoir de conséquences décisives sur le sérieux et la solidité des groupes qui en perpétuaient les traditions respectives. Cette procédure, de plus, permettait à SB de « rompre » formellement avec le trotskysme en situant la cassure, non pas au plan passionnel des fautes payées au prix du sang, des faiblesses soldées par la ruine d’entiers moments subversifs, mais dans le ciel éthéré de la « conscience » imparfaite et de l’immaturité générale, abstraite, de « l’expérience historique ».

Il ne faut naturellement pas négliger cette considération - superbement dédaignée par les « fusionnistes » de la FF - en raison de ses incidences sur le raffermissement de la méthode traditionnelle d’approche de la Gauche italienne dans la « question russe» (aspect, répétons-le, qui prit plus d’importance après l’affaire Chaulieu qu’au cours de son déroulement). A l’étude des formes étatiques et des structures sociales produites par la contre-révolution « stalinienne », et qui, pour le leader « barbariste», constituait la clef de voûte de sa théorie, Bordiga n’accordait qu’une importance secondaire parce qu’il disposait d’une explication générale du processus d’un niveau bien supérieur à celui où plafonnait Socialisme ou Barbarie. D’un point de vue strictement déterministe, l’isolement du centre russe du mouvement communiste international, les traîtrises de la gestion qui lui incombait d’une économie arriérée et délabrée, suffisaient à expliquer le retournement qui, après l’écrasement de la révolution mondiale, dressa contre ce même mouvement communiste international les forces et structures mobilisées, en un premier temps, pour la seule survie de la Révolution d’Octobre. S’il y a une faille dans ce raisonnement, elle se situe sur un plan tout différent, comme nous le verrons dans notre seconde partie : la fétichisation des solutions subies par le pouvoir bolchevique écartait toute considération des possibles éliminés par la praxis des années 1917-18 et intégrait cette élimination sans appel dans une ossification dogmatique plus pernicieuse encore dans son aspect idéologique présent qu’elle ne le fut dans son expression pratique du passé.

Mais, face à l’impasse théorique vers lequel se dirigeait SB, la position précisée par la suite par Bordiga avait ceci de positif qu’elle réintégrait la « bureaucratisation » de la société russe dans le cadre de l’évolution d’ensemble du système du capital en l’appliquant à une situation où, ce mode de production étant « saturant » à l’échelle historique, sa diffusion pouvait se faire sans l’existence de son support bourgeois traditionnel ; ce qui rendait secondaire le problème de l’identification de la couche sociale prenant en charge son développement. Ceci même dans le cas où - comme nous le déplorions alors - on s’autorisait de cette conviction pour régler la question avec la trop grande désinvolture des formules à l’emporte-pièce qui avaient le don de hérisser les « fusionnistes » parisiens[30].

Après cette digression rendue inévitable par la place, tout au début du document de Chaulieu, du point de divergence fondamental avec la Gauche italienne, nous pouvons revenir au texte qui contient d’autres tâches plus explicites des caractères que nous avons dénoncés. Une notion communément invoquée par les groupes marxistes de l’époque était celle de la «décadence du capitalisme », qui revenait fréquemment dans leur matériel (celui du PC Int compris, mais non celui de Bordiga avec les contenus les plus divers et généralement nébuleux[31]. Mais l’acception dans laquelle Trotsky avait pris ces termes était, elle, extrêmement précise : cette formule signifiait que le système du capital n’était plus capable de développer les forces productives[32].

Il est savoureux de considérer comment Chaulieu s’y prenait avec un concept aussi embarrassant. S’il en était vraiment, comme l’avait dit Trotsky, il en résultait une grave contradiction pour l’espérance révolutionnaire : l’arrêt du développement des forces productives stoppait tout autant l’accroissement en nombre et en conscience du prolétariat. En tant que partisan affirmé de l’activisme révolutionnaire, Chaulieu ne pouvait accepter cette déduction qui ruinait toute possibilité de militantisme. Il conservait donc la perspective apocalyptique de Trotsky comme fondement théorique de ses thèses mais en bousculait sans ménagement les implications. Il disait d’une part que « le mouvement inéluctable et objectif de concentration du capital se poursuivant, possède une terme ultime dont le monde entier trace les limites et au bout duquel se situe le dépérissement des bases objectives et subjectives de la révolution » (souligné par nous, NDR) mais écrivait aussi que cette tendance - dont il voyait la forme la plus avancée dans le système russe - « ne supprime pas la perspective révolutionnaire, mais au contraire en amplifie les bases ». Le sort catastrophique prédit par Marx au capital pouvant être en effet, comme il le rappelait, soit la transition au communisme, soit « la négation barbare de cette société capitaliste ». D’où l’explication de la raison sociale du groupe de Chaulieu : Socialisme ou Barbarie ».

Il y aurait matière à longue digression sur cette notion de « barbarie » qui, aujourd’hui, en une époque où la science-fiction a acquis droit de cité dans la littérature, s’affirme familière et absolument plausible pour cette humanité de fin de siècle. Nous voulons surtout contester la thèse selon laquelle l’acception donnée au terme par Chaulieu il y a vingt cinq ans participerait de l’intuition, relativement récente, de l’issue démente que le système du capital promet à l’espèce humaine, sauf révolte générale de celle-ci[33]. La perspective de la barbarie selon SB n’appartient pas, à notre avis, au mouvement critique qu’a engendré l’écroulement de l’optimisme illuministe du siècle dernier et dont on trouve la trace au cœur des critiques les plus âpres de Marx[34]. Le second terme de l’alternative SB est en un certain sens un concept original par rapport aux contenus que lui avait donnés jusque là l’école marxiste : il s’écarte d’eux tout en récupérant certains de leurs aspects. Rosa Luxembourg qui, la première semble-t-il, réutilisa l’expression de Marx, s’en servit pour stigmatiser les violences et les destructions inhumaines du premier conflit mondial et de ses lendemains. Quant au vieil Engels, il en maniait le concept comme hypothèse qu’on ne pouvait exclure de l’histoire humaine qui avait effectivement connu des repliments et réductions de la technologie productive, des échanges et du niveau culturel qui leur était lié. Chez Chaulieu, il s’agit en partie de cela, en partie d’autre chose. Sa définition suggérerait plutôt une similitude avec certaines anticipations politico-littéraires inspirées par les ignominies du stalinisme[35] : la barbarie qui triompherait en cas de non révolution ou défaite du prolétariat serait un état de développement technique extrêmement avancé s’accompagnant des plus effroyables reculs sociaux et politiques (tyrannie inimaginable, entre-extermination des centres gigantesques réalisés par la concentration du système). Dans l’acception Chaulieu, ce stade est le point extrême que peut atteindre le « système bureaucratique » (prolongement logique du capital monopoliste mais vu sous les formes et dimensions russes) lorsqu’il aura dominé le monde entier si, bien entendu, le prolétariat mondial lui en laisse le temps : « La société russe - écrit Chaulieu - a poussé infiniment plus loin (que l'Occident, NDR) le processus » (de concentration capitaliste, NDR). A ce titre, elle constitue « la préfiguration la plus poussée de la barbarie elle-même » (souligné par nous).

On pourrait certes inventorier, dans cette vision, les éléments divers d’un amalgame astucieux opéré avec la matière produite par des littérateurs, politiciens et économistes de l’époque[36] au spectacle de l’hallucinant degré déjà atteint par la concentration du capital à cette date. Mais ce qui nous intéresse ici c’est de mettre en évidence le liant de cet amalgame, c’est-à-dire l’idéologie activiste héritée tout droit du trotskysme. Et c’est en raison de la présence et de l’importance de cet héritage que nous persistons encore aujourd’hui dans notre conviction : SB se rattache et pas de la façon la plus heureuse - à l’ancienne problématique gravitant autour de l’apport de Marx, et non pas à la nouvelle, dont la principale caractéristique est précisément qu’elle dénonce les limites de cet apport.

On verra plus loin comment cette nouvelle problématique procède d’un retour au vrai Marx - mais il s’agit d’un bref passage : la redécouverte de la notion authentique du mouvement réel du prolétariat coïncide avec le constat quasi-simultané de la disparition historique de celui-ci. De la liaison de SB avec la courbe de déclin de la doctrine marxiste, et non avec sa phase d’essor, nous pouvons trouver la preuve catégorique - évidente aujourd’hui, intuitivement pressentie avec notre armement théorique rudimentaire d’alors. La traduction de la théorie « barbariste » en termes pratiques convergeait vers le concept trotskyste le plus « dégénéré » recueilli dans la praxis de la IIIe Internationale : la reprise prolétarienne comme problème de direction révolutionnaire à fabriquer pour le mouvement. Cette convergence, pas toujours énoncée en formules précises dans les textes SB, figure indiscutablement dans la logique explicite de son discours. Si le problème de la révolution se réduit à celui d’une bonne direction des luttes de classe du prolétariat, c’est que ces luttes ont effectivement ce caractère de classe. Et Chaulieu théorise d’abord ce caractère comme toujours possible ; il l’affirme ensuite comme réel.

A une époque où rien n’autorisait à espérer un retour proche du prolétariat à « ses positions de classe » - et même aucun symptôme ne s’offrait d’un obstacle pouvant surgir sur la voie triomphale du capital - Chaulieu pense donc que les partis et les syndicats, ainsi que les noyaux microscopiques de « l’avant-garde » elle-même, peuvent fort bien cesser d’être révolutionnaires sans que cela interrompe la maturation objective du facteur socialement subversif. La « conscience » de ce mouvement est devenue folle, les hommes qui l’animent épousent les exigences de cette folie, mais le mouvement n’en continue pas moins sa route !

Cette conviction était d’autant plus absurde qu’elle identifiait l’existence du « mouvement réel », non pas d’après les symptômes nouveaux échappant aux investigations antérieures, mais en y appliquant des critères empruntés aux lieux communs les plus éculés du trotskysme. Dans la citation qui suit, on va voir que le mythe du prolétariat/classe ouvrière figure dans sa forme typiquement trotskyste : celle qui a toujours justifié la capitulation frontiste des partis de la IIIe Internationale devant le stalinisme en invoquant la confiance dont ce dernier jouit auprès « de la masse » :

« Il ne sert à rien - écrit Chaulieu - de parler de « recul » de la conscience de classe sous prétexte qu’elle demeure dans sa majorité sous l’emprise de l’idéologie réactionnaire de la bureaucratie, si en même temps on ne précise pas quel est le contenu de cette idéologie réactionnaire. S’il s’agissait d’une idéologie au service de la bourgeoisie, d’un nouveau réformisme, on pourrait objectivement parler de recul de la conscience ouvrière. Seulement ce n’est pas si simple : la bureaucratie, durant ces dix dernières années, a justement éliminé radicalement la bourgeoisie d’une aire où son pouvoir s’étendait sur ces centaines de millions d’exploités. C’est ce qui rend possible l’emprise idéologique de la bureaucratie sur une fraction importante du prolétariat »[37].

Sans nous arrêter pour l’instant sur le simplisme de cette explication (pour la part où elle se réfère à des illusions réelles), soulignons que, si elle était nécessaire à SB pour échafauder la théorie de la « bureaucratie », elle lui était également indispensable pour donner un sens à la perspective militante de ce groupe[38]. On pouvait, en effet, croire en une récupération proche, par le prolétariat, de son autonomie et de sa subversivité si le principal mobile de son aliénation à la pratique stalinienne résidait précisément dans sa foi mystifiée en la révolution. Ses illusions sur ce point ne pouvaient elles-mêmes que découler de sa place spécifique dans la production et de l’antagonisme qui l’y mobilisait sans répit contre la société existante.

La conciliation permanente des deux orientations contradictoires de la classe exploitée (prolétariat se dressant contre le capital, catégories ouvrières oeuvrant pour lui) est, dans la praxis groupusculaire, une exigence également permanente qui s’affirme pardessus les limites des situations et les frontières des organisations. La même hantise de perdre tout prétexte d’activisme, on la retrouvera de nouveau, à deux reprises, dans cette histoire, mais cette fois au sein même du PCI. En 1950 toutefois, le courant héritier de la Gauche italienne admettait encore qu’il existait de longues périodes historiques dans lesquelles le prolétariat, en tant que facteur subversif, demeure absent de la scène politique et sociale. Or c’est contre cette idée-là que Chaulieu partait en guerre lorsqu’il écrivait dans son document :

« …il n’y a rien d’aussi urgent que de combattre cette idée stupide, spécialement répandue dans plusieurs groupes "gauchistes", comme quoi la lutte de classe du prolétariat a disparu depuis 1923. En réalité, cette lutte n’a jamais cessé ; elle n’a fait, en définitive, que s’amplifier, sur tous les plans (économique, politique, militaire, etc. ». (souligné par nous).

Voilà, nous semble-t-il, un bel échantillon de sujétion à l’immédiateté groupusculaire avant la lettre. Au moment où le PC Int révisait son enthousiasme du début au spectacle de la « guerre froide » - uniformément considérée dans toute ‘l’avant-garde’ comme prélude d’un nouveau ‘conflit impérialiste’ - SB jugeait cette perspective comme propice à « la victoire de la révolution au cours de la troisième guerre mondiale » ! Ici encore le « barbarisme » avouait son origine : Trotsky avait prévu une même issue révolutionnaire au Second conflit mondial, qui avait consigné en réalité l’écroulement de tous les espoirs d’un siècle du mouvement prolétarien.

La Déclaration politique des « fusionnistes » de la FF va maintenant nous confirmer que toute la problématique de cette polémique - même sous l’aspect anti-orthodoxe de la dissidence dans le PC Int était oblitérée par le passé. Nous tenons à préciser ce point parce qu’il est bien certain que, derrière l’impulsion qui rassemblait autour de SB les éléments les plus divers - universitaires ou ouvriers, militants ou « philosophes » - il y avait autre chose que la trouvaille sur la « bureaucratie » qui permettait de répondre au « phénomène stalinien » sans décrocher d’une pratique volontariste commune à la plupart des «révolutionnaires » de l’époque. Cet autre chose s’esquissait alors, au travers de tâtonnements intuitifs et encore idéologiques, comme ébauche d’une rupture avec les tabous léninistes ; rupture qui ne prit effectivement corps que quelque vingt ans plus tard. Mais l’esprit de cette rupture fut précisément, aussi, ce qui déserta très tôt le cadre théorique posé par Chaulieu et qui, en un certain sens, ne s’y trouvait qu’à la suite de malentendus[39]. Nous en trouvons la confirmation dans le fait que, même les éléments venus de la Fraction française, et qui pourtant ne ralliaient SB que par hostilité à la tradition léniniste du PC Int, se situaient à mille lieues de l’orientation qui s’affirma à la suite des événements de la fin des années 60. La caractéristique centrale de cette orientation ne fut nullement un anti-léninisme « conseilliste » - et moins encore un compromis léninisme/conseillisme dont la déclaration politique des dissidents nous offre un bel échantillon - mais la mise en cause générale d’une forme historique de rapports sociaux (la « délégation » de pouvoir, d’initiative, et, même, de conscience) qui, par-dessus les luttes les plus âpres et les plus sanglantes, est commune à la démocratie bourgeoise du capital et à la démocratie prolétarienne du mouvement ouvrier.

Les nuances d’acception, entre « fusionnistes » et « barbaristes » ne s’écartaient pas en effet du sujet encore dominant dans la critique radicale de cette époque : le dosage du quantum de démocratie dans le mouvement prolétarien, c’est-à-dire, jaugée à ses précédents historiques, l’importance respective qui y fut reconnue à la forme-parti et à la forme-conseil, et seulement, d’ailleurs, sous l’angle des prérogatives dans l’Etat. Ces nuances se traduisaient par des restrictions et amendements réels apportés à la plate-forme théorique de SB, mais n’affectaient en rien leur présupposé activiste, aussi bien au niveau des thèses élaborées que de la perspective pratique du regroupement en cours.

Les notions communes à SB et à ses partisans ex-Fraction française n’exigent pas de commentaire spécial : elles englobent l’explication « barbariste » de l’échec de la révolution d’Octobre, la genèse de la « bureaucratie » comme produit extrême de l’évolution du capitalisme, la perspective de la 3ème guerre mondiale vue comme possibilité d’ouverture d’une crise révolutionnaire. Les restrictions formulées par les « fusionnistes » les distinguaient par contre de SB dans l’exigence d’une plus grande précision à apporter au rôle historique de la « bureaucratie ». Leur Déclaration politique indiquait à ce propos que le fait que l’Etat des pays de l’Est de l’Europe soit propriétaire des moyens de production « ne signifie pas qu’il soit devenu lui-même classe dominante, ni qu’il ait perdu son caractère d’instrument » ; il implique seulement que l’Etat est «l’instrument de la classe dominante dans tous les domaines et que celle-ci dirige de l’intérieur cet Etat, qu’elle est une classe bureaucratique », dont la hiérarchie interne ne découle pas de rapports de propriété. (souligné dans le texte, NDR).

On comprendrait mal en quoi cette définition de la « bureaucratie » (qui se rapproche, soit dit en passant, des dimensions que lui donnaient Marx et Engels) pouvait différer de celle de SB, ainsi que l’importance accordée par les « fusionnistes » à cette délimitation, si l’on oubliait les objections qui leur étaient faites sur le sujet dans leur ancienne organisation lorsqu’ils manifestèrent le projet de la quitter : curieusement, ils réfutaient ces objections dans leur nouvelle organisation ! Mais cela leur permettait une petite coquetterie à l’égard de l’acception implicite chez Chaulieu[40] des perspectives historiques de la même « bureaucratie » : bien que celle-ci, dans les pays de l’Ouest aussi, aspire à la direction de l’Etat - précisaient les «fusionnistes » on ne pouvait arguer de cela pour avancer l’idée d’une lutte de classe entre « bureaucratie » et bourgeoisie capitaliste.

A propos de ce débat filandreux - qui aujourd’hui apparaît presqu’invraisemblable - nous devons rappeler que nous n’y mettons en cause individus ou tendances que pour faire ressortir l’uniformité d’une cécité politique qui était impersonnelle et objective parce qu’exprimant l’opacité du climat idéologique de l’époque que seule la période de bouleversements ouverte par la décennie suivante eût la force tardive de dissiper. Lorsque la Déclaration politique des dissidents affirme par exemple que le même processus vers la « bureaucratisation » se traduit par des effets diamétralement opposés des blocs rivaux de l’Est et de l’Ouest, elle ne fait que répéter un préjugé courant à l’époque et qui demeurera tout puissant jusqu’à la « déstalinisation ». suivant l’opinion uniformément admise alors, la production et l’expansion économique, dans les pays de l’Europe occidentale, souffraient de la planification et de la concentration accomplies sous l’égide du capitalisme monopoliste, alors qu’en URSS et dans les démocraties populaires, les mêmes processus favorisaient l’épanouissement des Etats satellites de Moscou. De cette double affirmation, influencée à titre égal par les illusions entretenues autour des pharamineux chiffres de production russes[41] et par les lenteurs de redémarrage économique général, les événements de la décennie suivante feront prompte justice : d’une part en raison des divers « miracles économiques » (dont, en premier lieu, celui de l’Allemagne fédérale), d’autre part à cause de la révélation du niveau de misère économique que Moscou maintenait chez ses Etats-vassaux, technologiquement plus avancés et qu’elle pillait littéralement ; ce qui provoquera les révoltes de 1956 en Pologne et en Hongrie, celle du « printemps de Prague » en 1968.

L’aberration - qui ne manquera pas d’apparaître criante aujourd’hui, quoique de découverte trop facile - des « barbaristes », des dissidents de la FF, ainsi que du PC Int lui-même (notamment au sujet de la perspective de la 3ème guerre mondiale) ne s’explique pas seulement par le carcan des influences idéologiques toutes puissantes dans le climat de « guerre froide ». Plus exactement, il faut tenter d’expliquer pourquoi ces militants et tendances, qui étaient parfaitement conscients de la puissance du réseau d’intoxication idéologique qui les cernait, ne purent lui résister dans le domaine où ils étaient « spécialisés » : celui de la théorie révolutionnaire. Ici il faut invoquer un phénomène que nous n’étudierons qu’à la place chronologique que lui assigne son épanouissement : le caractère groupusculaire, depuis un demi-siècle, des rassemblements opérés sous le signe de doctrines révolutionnaires. A cause de ses racines historico-politiques, ce « mouvement » ne justifie son existence qu’en invoquant une théorie dans laquelle les faits sociaux subversifs sont présentés comme produits quasi-automatiques des « contradictions du capital ». Lorsque ces contradictions sont virulentes sans pour autant faire surgir la subversivité, il n’existe guère qu’un moyen de contourner le dilemme : imaginer cette subversivité comme bien réelle sous le jeu de forces politiques qui la détournent, la défigurent. On a vu que « barbaristes » et « fusionnistes » ne s’en privaient pas lorsqu’ils tentaient d’analyser l’attitude oppositionnelle des PC occidentaux. La formule miraculeuse de la « bureaucratie », en tant que telle, relève des couches traditionnellement gestionnaires du capital, leur permettait d’expliquer l’adhésion de la classe ouvrière au stalinisme sans avoir à s’interroger sur les qualités intrinsèquement révolutionnaire qu’ils conféraient à cette classe.

Mais Chaulieu était infiniment plus à l’aise que ses nouveaux adeptes pour développer jusqu’à ses implications extrêmes sa thèse de la « bureaucratie » : la classe ouvrière avait accouché, au travers de ses propres superstructures, d’une nouvelle classe dirigeante disputant la domination du monde à la bourgeoisie capitaliste et manipulant à cet effet les luttes ouvrières contre cette même bourgeoisie. Aux dissidents de la FF il était plus malaisé de suivre Chaulieu jusque sur ce terrain (on a vu le distingo qu’ils formulaient à ce sujet). Aussi s’y dérobaient-ils en se camouflant derrière une définition non moins vague de l’expansionisme bureaucratique. Selon leur Déclaration politique, il n’existait pas de problème de limitation de la production à l’Est où l’impulsion vigoureuse donnée à l’économie découlait des « exigences de domination mondiale de la bureaucratie »[42]. Mais la faculté dont celle-ci était ainsi dotée, de surmonter les contradictions traditionnelles du capitalisme (ici implicitement conçue selon la formule trotskysante de décadence du capitalisme comme incapacité de poursuivre le développement des forces productives) il fallait bien trouver une faille si on voulait que le phénomène révolutionnaire soit intégrable à une conception déterministe : « le bloc oriental n’échappe pas plus à la crise que le bloc occidental - écrivaient donc les dissidents de la FF - crise qui doit culminer dans la destruction de l’appareil productif au cours de la guerre elle-même» (souligné par nous, NDR). Autrement dit, pour que la « bureaucratie » soit l’ennemi n°1 de la révolution, et pour que cette révolution soit possible, il fallait tout à la fois que la « bureaucratie » fut épargnée et concernée par la crise du capital. (Contradiction que SB gélait en situant le conflit social à « un niveau plus élevé » : entre dirigeants et exécutants).

On aura compris que ce n’est pas la nostalgie de nos « jeunes années » qui nous fait nous attarder sur ce misérabilisme théorique, mais le besoin de rechercher les racines les plus profondes et les plus vivaces du phénomène que nous étudierons en son lieu sous le terme générique de ‘gauchisme’. Nous ne pouvons traiter avec une désinvolture méprisante ce volontarisme désespéré dans lequel étaient engagés ceux qui partageaient une conviction révolutionnaire à l’époque où tout le mouvement d’envergure était stalinisant et où ceux qui le combattaient se barricadaient dans la sclérose d’une tradition battue et bafouée. Mais il faut patiemment décanter ce breuvage amer des innombrables errements au prix desquels la dérisoire « clairvoyance » qu’autorise la situation d’aujourd’hui a été payée.

Nous verrons notamment quelle fut, chez les groupes ‘extrémistes’ la rançon du maintien du concept -prolétariat : l’attention détournée vers des domaines où rien de subversif ne pouvait apparaître, et au détriment de ceux qui pouvaient encore révéler quelque chose en cette matière. Cette polarisation trouvait sa forme la plus triviale chez les trotskystes et, par filiation légitime, chez Chaulieu - donc chez ses partisans. Le ‘prolétariat’ conçu selon Marx, et que le stalinisme avait poignardé une seconde fois, était déjà un cadavre à la veille de la guerre de 39-45. Pour soutenir que, dans ce cadavre, quelque chose de subversif survivait, il fallait idéologiquement, composer avec le stalinisme, c’est-à-dire lui reconnaître être lié, quoique de façon mystificatrice, au projet de révolution prolétarienne. Et les dissidents de la FF n’y manquaient pas. Sans doute reconnaissaient-ils qu’en Occident les PC étaient à la fois des « instruments de la politique étrangère russe » et des « soutiens de la forme la plus moderne de l’exploitation capitaliste ». Mais ils ajoutaient aussitôt : « C’est le fait qu’ils soient les seuls opposants et des liquidateurs de la propriété privée qui leur confère l’adhésion des fractions les plus actives de la classe ouvrière » (souligné par nous, NDR).

S’il avait été possible de psychanalyser les auteurs de pareil discours, on aurait découvert que les illusions qu’ils prêtaient généreusement au prolétariat à propos du stalinisme étaient purement et simplement leurs propres illusions passées - et non pas celles de ces générations ouvrières qui n’avaient finalement stoppé la mouvance de leurs adhésions et désertions à l’égard du mouvement patronné par Moscou que pour des raisons absolument étrangères à un quelconque « idéal socialiste ». Illusions et « prise de conscience » ne se passaient que dans la tête des dissidents de la FF et c’est pourquoi ils pouvaient avancer la thèse effarante qui suit : « …pendant la Deuxième Guerre mondiale tout comme dans la période qui a suivi, l’antagonisme de classe, utilisé pour des buts impérialistes, s’est manifesté sous une forme méconnaissable, mais souvent avec une ampleur et une violence caractéristiques de la puissance et du rôle du prolétariat dans la société moderne »[43].

Après cet implicite coup de chapeau à la Résistance patriotique et aux maquis antifascistes - dans lesquels Chaulieu voyait, lui ouvertement, une occasion révolutionnaire manquée - les « fusionnistes » étaient amenés à un autre compromis à l’égard de leur passé politique : celui qui concernait la question du parti.

SB n’y apportait d’ailleurs pas de réponse plus satisfaisante que celle qui, dans le PC Int apparaissait par trop ‘autoritaire’ (on dirait aujourd’hui idéologiquement terroriste) à ses ‘dissidents’. Aussi longtemps que la réalité profonde de la vie sociale n’offrait aucun surgissement de la révolte contre le capital, le débat sur la question « organisationnelle » ne pouvait qu’osciller entre deux extrêmes idéologiques : pour le spontanéisme tout devait venir d’une « base » par définition plus clairvoyante et sincère que n’importe quel « sommet », tandis que selon ses adversaires il s’agissait de distiller en laboratoire théorique le schéma fignolé à l’avance du futur développement révolutionnaire. Qu’une autre nécessité apparaisse lorsqu’il fut possible d’y voir un tout petit peu plus clair - celle de remettre totalement en cause la base commune de ces conceptions contradictoires - c’est une autre histoire dont nous nous occuperons en temps voulu. Concluons pour l’instant, au sujet de la migration des «fusionnistes », que leur nouveau refuge politique ne leur offrit rien de stable sur la question qui les démangeait le plus : SB vivota une dizaine d’années, mais toujours tiraillé entre la mystique du spontanéisme et celle du parti.

Le paradoxe des fusionnistes à ce propos apparaît dès leur Déclaration politique. Leur position sur le parti leur promettait un sort pittoresque dans leur nouvelle organisation : pour avoir été décrochés du « bordighisme » en raison de leur anti-partitisme confus, ils n’y défendaient pas moins les fondements les plus caractéristiques du léninisme[44]. Leur document déclarait que « la conscience de classe ne peut être acquise par la majorité de la classe ouvrière avant la révolution elle-même ». D’où les affirmations de leur texte quant à la nécessité d’une ‘avant-garde’ dont le concept - à l’égard de l’acception la plus étroite de ‘l’extériorité’ de la conscience révolutionnaire - ne se distingue que par ce trait essentiellement ‘bordighiste’ : l’existence de cette ‘avant-garde’ est elle-même la preuve d’une radicalisation de la classe. Dans cette acception, le rôle du parti selon les dissidents était défini de façon toute classique : il groupe ceux qui adhèrent à une théorie et à un programme déterminés ; il est « le seul organe prolétarien dépassant toutes les limitations » (de catégories, régions, nations) et donc le seul apte à coordonner et diriger effectivement le combat de classe sans l’éclatement duquel les masses, « ne peuvent avoir une claire conscience des buts et moyens de la lutte ».

Conservant de leur stage dans le PC Int cette conception de pure inspiration léniniste, les « dissidents » se séparaient pourtant de cette tradition dans la question de la dictature du prolétariat à propos de laquelle la Déclaration politique écrivait qu’il « est tout à fait erroné de déduire (de ce qui précède concernant le parti, NDR) la conclusion qu’il est par lui-même un organe de pouvoir » (souligné par nous). Aujourd’hui, il n’est que trop aisé de constater que les « fusionnistes » ayant battu le ban et l’arrière-ban de tous les apports historiques consignés à cette époque sur la question (polémiques Luxembourg-Lénine, critique « hollandistes » du bolchevisme, etc.) ils marquaient le pas sur l’essentiel grâce à des emprunts hâtifs, sur des points tout à fait étrangers au problème, à la brillante théorie de Chaulieu. A qui serait tenté de sourire de cette misère, par trop flagrante au regard de la profusion actuelle de matériel critique sur la question, il faudrait rappeler qu’en 1950, non seulement cette littérature n’existait pas et les documents qu’elle exhume étaient inconnus, mais encore rien, dans le déroulement des événements, ne pouvait servir de relais entre ces documents et les faits contemporains. Les « fusionnistes » s’en tiraient donc comme ils le pouvaient du conflit - qui les dépassait d’ailleurs comme il dépassait tous les ‘révolutionnaires’ de cette génération - entre la nécessité qu’on ne songeait même pas à contester de la forme-parti et la méfiance qu’inspirait le précédent de sa venue au pouvoir en Russie.

Aussi leur texte se terminait-il à ce propos sur cette inoffensive formule : entre le prolétariat au pouvoir et son propre parti, les rapports « ne sont plus des rapports de contrainte » ; une phrase avec laquelle pouvaient également se déclarer d’accord le «partitiste » le plus dogmatique et le plus ‘libertaire’ des marxistes. Il est vrai que l’économie - sans guère plus de précision - venait au secours de ce que la politique ne pouvait pas trancher : dans la thèse des « fusionnistes », la détermination et l’utilisation de la partie accumulable du produit incombent aux ‘réseaux prolétariens au pouvoir’, tandis que la gestion des entreprises est le fait des travailleurs.

Concernant les problèmes de la tactique politique, le texte des dissidents rejetait la formule du « Front unique », l’appui aux mouvements nationaux-coloniaux, le parlementarisme « même révolutionnaire » et il dénonçait l’étatisation tendancielle des syndicats. C’était là des points où le groupe Chaulieu ne pouvait être en désaccord, mais, le plus souvent, parce qu’il les laissait hors de sa problématique[45].

Une affaire qui fait long feu.

Ce n’est pas encore le moment, du point de vue du respect de la chronologie, d’évoquer l’ensemble des positions qui, dans le PCI des années suivantes, restèrent comme critiques fondamentales de la conception « barbariste ». On a vu que les éléments du groupe français du PC Int, qui lui étaient hostiles, ne surent en aucune façon la réfuter de manière totale et définitive ; soit que, comme les camarades demeurés autour de Frédérique, ils finissent par admettre que SB « apportait quelque chose d’utile » ou, pour le moins, soulevait un « problème nouveau » ; soit que, comme les deux éléments qui constituaient seuls le « groupe de Marseille », ils se prononcent énergiquement contre cette assertion sans être à même d’en faire le procès théorique intégral.

Cette tâche échut donc à Bordiga ; mais il convient de rattacher les développements qu’il lui donna aux nouvelles « difficultés internes » du PCI dans la période suivante. D’une part en effet, le débat autour des conceptions de Chaulieu continua à occuper plusieurs années les vicissitudes du groupement réduit qui subsistait après le départ des « fusionnistes » parisiens. D’autre part, Bordiga engloba sa critique du « barbarisme » dans toute une reprise en main théorique qui servit de base au PCI nouvelle formule. Toute précision comporte limitation et exclusion ; mais ceci est un autre aspect qui nous conduit aux épreuves endurées par le PCI durant la décennie suivante. Avant qu’elles ne se dessinent devait surgir la « crise interne » proprement dite de l’organisation créée en 1944-45. »

(vous n'aurez pas le suite!)

Passionnant non? (Y a-t-il un éditeur pas trop con ni pourri pour publier l'intégrale de Laugier?)

[1] Ce groupe se dénommait en réalité Fraction Française de la Gauche Communiste Internationale (nous le désignerons ici par le sigle F.F.) pour des raisons complexes dans lesquelles entraient sans doute diverses considérations : la tradition de forme d’organisation héritée de l’époque où la Gauche italienne était constituée en fraction dans l’IC ; le fait que seul groupement d’Italie avait dimensions et structure de parti ; l’équivoque « semi-fédéraliste » qui autorisait les éléments ayant adhéré au groupe parisien de cultiver la notion d’une certaine autonomie idéologique et d’un certain éclectisme théorique.

[2] Un seul trait suffirait à caractériser la base malsaine du développement du mouvement trotskyste en France : ses recrues successives ne furent le plus souvent - au moins en ce qui concerne les grands noms - que des militants qui, avant de rallier l’opposition, l’avaient combattue.

[3] Celle de la Gauche allemande, dont la délimitation à l’égard de l’IC suffirait à faire justice de l’affirmation du PCI actuel quant à l’enexistence d’un « marxisme occidental » distinct du léninisme (cf. seconde partie).

[4] Celle de Bordiga sera examinée à part.

[5] Voir 2ème partie.

[6] On en trouve un excellent tableau dans le livre de Jacques Roussel.

[7] Pour édification de la piteuse engeance des oppositionnels non « kapédistes » ni « bordighistes » dans l’IC, voir la 2e partie.

[8] Cf. L’histoire de la Fédération de l’Enseignement (Bouet, Dommanget, etc.).

[9] Cet antifascisme spontané, dans une certaine mesure, força la main au PCF de l’intérieur. C’était une époque où une répression (d’ailleurs stupide comme celle de la fusillade de la place de la Concorde, le 6 février 1934) pouvait encore renverser une situation. En dépit de la position officielle du PCF - strictement alignée sur celle de Moscou qui persévérait dans la tactique « 3e période » (en Allemagne elle avait fait du KPD le complice objectif des nazis) - les Jeunesses communistes (Doriot) se lancèrent, aux côtés des jeunes socialistes, dans des affrontements violents contre les « fascistes d’opérette » français (Les « Croix de feu » de La Rocque). C’était le début du « Front commun » en direction duquel convergeaient d’ailleurs divers facteurs déterminants : la perception de la chute catastrophique d’effectifs dans le PCF par son principla dirigeant jeune d’alors : Thorez (un moment favorable à Trotsky, l’apprenti « chef-génial » comprit bien vite que le vent de la réussite, sous le signe de Staline, ne soufflait pas de ce côté-là) ; le retournement de la diplomatie soviétique s’apprêtant à s’appuyer sur les « grandes démocraties » ; l’essor militaire du e Reich et, pour toutes les puissances du capital, la préparation de la guerre comme moyen de sortir de la crise économique ouverte en 1929.

Trotsky avait durement critiqué la tactique « 3e période » de l’IC qui avait refusé le soutien à la social-démocratie, première grande force « ouvrière » éliminée par Hitler. Le fait que cette tactique ait parachevé la défaite du prolétariat allemand, n’impliquait nullement que la tactique diamétralement opposée - le front unique avec la social-démocratie - fut la bonne. Trotsky en était pourtant convaincu, prétendant « radicaliser » le front unique par l’insertion de mots d’ordre comme « armement du prolétariat », création de « milices ouvrières », etc. ; perspective que trancha net le Front populaire, anti-ouvrier, chauvin et contre-révolutionnaire.

[10] Thorez lance alors sa formule imprécatoire : les « hitléro-trotskystes ».

[11] Cf. Daniel Guérin, Le Front populaire, révolution manquée.

[12] Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, influencé par le trotskysme.

[13] Cf. P.Broué : Les procès de Moscou ; V.Serge : 16 fusillés.

[14] Cf. P.Broué-Thémine : La guerre d’Espagne.

[15] Durant l’occupation allemande, les trotskystes - au contact de deux militants venus d’outre-rhin, Widelin, Meicher - tentent une propagande défaitiste auprès des soldats de la Wermacht ; ils subiront une répression terrible (les fusillés de Chateaubriand).

[16] Il faudra également examiner, dans notre 3ème partie, comment la « continuité Lénine/Staline », dans l’acception Chaulieu, est prise dans un sens positif, avec « cartes en règle » à l’égard de la perspective révolutionnaire du marxisme ; alors que, si elle est fondée, elle entraîne l’écroulement de cette perspective dans les termes où Marx l’a posée.

[17] Les « conseillistes » mis à part.

[18] Alias Cardan, alias Castoriadis.

[19] Texte fondamental de la Gauche italienne au congrès de Rome du parti communiste d’Italie, alors qu’elle avait la direction de cette organisation (cf. 2ème partie).

[20] On voit très bien quelle eût été l’importance de cette réflexion en ce qui concerne l’acceptation inconditionnée de la praxis russe du bolchevisme qui sacrifia toute lucidité politique au fétichisme du « travail mort » - non pas sous forme matérielle d’un capital d’exercice inexistant ou détruit, mais sous forme idéelle consécration de l’accumulation comme « condition » (socialement et idéologiquement « neutre ») d’un socialisme futur. C’était la réification pernicieuse des rapports du capital au sein même du mouvement qui leur avait déclaré la guerre !

[21] Souligné dans l’original. Nous renvoyons à une autre partie de ce travail l’examen des réserves dont nous faisons preuve aujourd’hui à l’égard de cette position ; notamment en ce qui concerne le fait que le plus fort secteur de la classe ouvrière internationale (le prolétariat allemand) se situait - au moment de la révolution d’Octobre - à un « niveau de conscience » infra-révolutionnaire (cf. Korsch : Marxisme et philosophie). Nous nous bornons ici à noter que la FF, contre SB, avait démasqué le plus grand subterfuge théorique de ce courant.

[22] A propos de ce dernier point, nous examinerons par ailleurs, dans quel sens cette notion de « bureaucratisation » pouvait être acceptée : comme interpénétration du mouvement prolétarien et du mouvement du capital dans la dynamique historique de ce dernier. Donc dans un cadre beaucoup plus large que celui choisi par Chaulieu et avec des conséquences théoriques plus graves.

[23] D’un écho verbal recueilli après cette dernière réunion, il ressortait que l’attitude des « fusionnistes » n’y avait pas été particulièrement brillante. Deux exposés devaient s’y succéder : celui de Chaulieu et celui de Frédérique. Après audition de Chaulieu, les fusionnistes déclarèrent qu’il était inutile d’entendre Frédérique, le premier exposé les ayant suffisamment convaincus.

[24] Ce camarade, dont le nom militant était Mothé, sortit un an après de la FF. Il a acquis depuis une certaine notoriété dans la littérature politique « d’avant-garde », grâce, au départ, à ses études sur la condition des ouvriers de Renault. Selon H.Simon (« De la scission avec SB à ICO » - L’Antimythe) Mothé serait devenu « persona grata » dans l’appareil « culturel » de la CFDT .

[25] Ce portrait de Chaulieu de l’époque était exact. Je pus m’en convaincre en assistant à une réunion de SB à Paris en septembre 1950. Il est par ailleurs confirmé par Henri Simon dans l’interview déjà citée, donnée par lui à « L’Antimythe ».

[26] La plus effarante est l’affirmation de Trotsky lui-même lorsqu’il déclare qu’en Russie soviétique l’économie est socialiste mais non pas la comptabilisation du produit. Mais il est vrai que les gauchistes actuels, héritiers du trotskysme, ne se posent même plus la question !

[27] « La perspective et ses tâches », texte présenté par SB à la discussion avec la FF.

[28] Cf. K.Korsch, op.cit.

[29] Voir notre 2ème partie.

[30] Telle la définition de la « classe dirigeante russe » comme « association hybride d’entrepreneurs dissimulés », le gouvernement soviétique « au service du capital international », ou encore la boutade de Bordiga indiquant que ce gouvernement était "« vendre pour une poignée de dollars ».

[31] Cette notion est encore d’usage fréquent à « Révolution internationale » et de façon guère plus précise.

[32] Dans les autres parties de ce travail, nous examinerons ce que cette idée doit au léninisme et à la praxis pragmatique de la IIIème Internationale. Qu’on ne se hâte d’ailleurs pas de sourire de la faveur dont elle jouissait encore à une époque de pénurie et de destruction, telle celle du lendemain de la guerre.

[33] Selon Gombin (ouv.cité) la filiation entre SB, Arguments, l’I.S. et ce qu’il appelle le « gauchisme » est réelle. Ce qu’il comprend en réalité sous ce terme s’inspirerait plutôt du conseillisme ; nous y reviendrons.

[34] Nous ne prenons pas en compte ici l’évolution personnelle ultérieure de Chaulieu-Castoriadis.

[35] Notamment : Orwell, « 1984 ».

[36] Le plus visible : Burnham.

[37] Souligné par nous. Le lecteur trouvera peut-être fastidieux nos citations et commentaires à propos de SB. Il comprendra mieux notre insistance lorsqu’il nous verra soutenir, dans notre 3ème partie, que le mouvement ouvrier présumé antagoniste du capital n’a été finalement que l’instrument illusionné du mouvement de ce dernier. Cette perception n’est possible qu’à la condition de démystifier la tautologie doctrinale qui imprègne tous les successeurs et vulgarisateurs de Marx. Dans le cas de SB, la spécificité conférée à la « bureaucratie » repose intégralement sur le refus de constater que la pratique et la théorie du mouvement ouvrier se sont avérés, au travers de ses multiples vicissitudes, n’être que la pratique et le langage trompeur empruntés par son adversaire. De même que les notions de « réformisme » et « d’opportunisme » (considérés comme expression de droite du prolétariat et non initiative de gauche du capital) servent à escamoter la mutation de fonction des organismes prolétariens initiaux, de même la notion de « bureaucratie » (qui confère à celle-ci des attributs de présence et d’influence de nature prolétarienne) sert à masquer l’inversion de rôle de l’appareil dirigeant russe, inversion elle-même liée à la nature pro-capitaliste de l’Etat soviétique dès 1920.

[38] Un autre texte de L’Antimythes confirme que SB (et plus particulièrement Chaulieu) concevaient leur rôle de groupre comme s’identifiant à la « direction révolutionnaire » dont il fallait doter la classe ouvrière. Il s’agit de l’entretien avec Claude Lefort, co-fondateur de SB.

[39] Ceci, qui nous paraît déductivement indiscutable, est confirmé par le témoignage de Claude Lefort dans « l’entretien » indiqué précédemment.

[40] Implicite mais réelle sous peine d’écroulement de toute sa théorie.

[41] Illusions que Bordiga exécutera avec maestria.

[42] Cette idée qu’à l’Ouest le capital freinait son propre mouvement (position qui témoigne d’une parenté inavouée avec la thèse stalinienne des « truts sabotant la production ») confirme l’influence insidieuse - dans toute ‘l’avant-garde’ de l’époque - de l’acception trotskyste de « décadence du capitalisme ». Ce que renforce un autre passage du document des « fusionnsites » : « la Deuxième Guerre mondiale et la période qui a suivi n"ont pas apporté de solution à la crise permanente du système capitaliste » (souligné par nous).

[43] Souligné par nous. A la lecture de ce matériel, on ne saurait nous taxer d’exagération lorsque nous y voyons une préfiguration de l’idéologie groupusculaire qui applaudit à tout massacre pourvu qu’il soit « populaire » : son « prolétariat » imaginaire est au-dessous de celui du début du siècle qui, du moins, voyait dans la guerre une horreur !

[44] Cette « importation » lénino-bordighiste dans SB est illustrée par divers détails fournis par Claude Lefort (op. cit.).

[45] Toutefois le mythe antifasciste qui se dissimulait sous la théorisation barbariste du « partisanat révolutionnaire » (le maquis armé comme forme subversive prévue pour le 3ème conflit mondial) sucsctait quelque tiraillement avec les nouveaux adeptes de SB. Mais l’affaire était également enveloppée dans une savante digression sur les techniques modernes de la guerre qui offrent au combattant une ‘autonomie de manœuvre’ que lui refusait la ‘guerre classique’.