"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

samedi 10 juillet 2010

CE QUE JE DIRAIS A LA PLACE DU ROTURIER SARKOZY LUNDI sur FRANCE 2


Par Paul le Poulpe, la nouvelle voyante universelle

Presque toujours en politique le résultat est contraire à la prévision.
François-René de Chateaubriand



Jamais scandale n’a été si scandaleux et si révélateur: les riches à poil sont laids et bêtes ! Jamais les dentelles en soie et les dentiers en or des vieux bourgeois n’ont été ainsi exhibés au bon peuple ! Quelle aubaine crie l’oligarchie de la gauche caviar ! Quelle aubaine hurle le site gauchiste Rue 89 ! Quelle chance pour les chiffres de vente de nos études bourdieusiennes sur la haute société, s’exclame le couple Pinçon-Charlot ! Guerre au palais, paix aux chaumières chante le chétif Besancenot, voile (noir) autour du cou !La mayonnaise avariée de toute cette agitation mortifère n'aurait certainement pas pris si nos bleus n'avaient pas perdu aussi piteusement. Ressaissez-vous, nous connaitrons d'autres victoires ensemble.
Certes mon Woerth de poche est maire du château de Chantilly. Certes sa mémère a l’air con avec ce large chapeau emprunté aux dames de forte corpulence noble. Certes elle fût jusqu’à récemment la tabatière de la plus riche rombière de France et de Navarre. Certes mon petit Woerth a toujours été une cheville ouvrière de la circulation mafieuse de l’argent pour les cliques de droite. Et alors ? Vous croyez que le PS c’était mieux avec l’affaire Urba et le PCF avec l’argent de Moscou ?
Et d’abord, est-ce que ma justice en robe noire et chapeaux rigolos a porté plainte, comme disait l’autre jour mon ami le sondologue Reynié ? Non, alors la ferme ! Est-ce que Charles Pasqua s’est plaint que j’ai remplacé mes juges par un panel de sénateurs et de députés amis qui l’ont blanchi ? Non, alors la ferme !

Vous savez chers concitoyens qui est le plus ridicule dans cette histoire de scandales qui ne fait que débiter des évidences séculaires qui ne vous empêchent nullement de suivre les derniers matchs de la coupe du monde de foutball ? Eh bien je vais vous le dire : les journalistes bobos. La plupart n’ont pas la classe de mes amis Val et Pujadas bien sûr. Ces journalistes investigateurs sont en réalité tous aigris que je ne les ai point promis à la direction de mes chaînes de radio et de télé. Voilà pourquoi ils vont nous chercher des poux chez nos bons riches sans qui l’ouvrier n’aurait point de travail. Mes chiens de porte-parole ont en vain aboyé contre ce site de merde Médiapart cornaqué par un louche ancien trotskien à moustache stalinienne. J’ai été bien gentil de retenir la laisse de mon principal pitt bull Lefebvre car il était parti pour le dévorer.
Vous voyez, chers compatriotes de quel degré de maîtrise il a fallu que je m’empare pour éviter les débordements de mes chiens, et ma magnanimité princière, pardon démocratique. Mon lapsus soudain n’est, je dois vous le dire, aucunement une concession à la théorie des gauchistes bourdieusiens sur une soi-disante « noblesse d’Etat ». Les mannes du Général De Gaulle me pardonneront mon excès de langage, ce n’est qu’une connerie de plumitifs, hélas trois fois hélas ! Cette charge contre la minorité dirigeante oligarchique – je sais 69% des ouvriers n’ont pas voté aux dernières élections – est typique des couches intellectuelles petites bourgeoises qui votent massivement pour le PS et son concurrent nain les Verts. La dénonciation des riches ne risque pas plus de faire tomber mon gouvernement que l’insurrection potache des amis jeteurs de cailloux du petit Julien Coupat. Ce n’est pas dans mes habitudes de citer un ennemi ancestral, je dois vous le dire, mais je vous le dis. Il dit un jour que le véritable ennemi du prolétariat n’est pas représenté par l’infime minorité des riches possédants mais par cette masse immense de petits bourgeois intéressés à la conservation du système capitaliste et nullement disposés à « tomber dans le prolétariat ». Cet homme lucide se nommait Wladimir Ilitch Lénine et mourut au siècle dernier à l’âge de 54 ans.

Le danger représenté par ce scandale d’argent « sale » - hi hi vous pensiez que l’argent était « propre » ? – n’est pas intrinsèque à nos magouilles habituelles et bien connues même du bon prolétariat. Il est dans la tentative faite par tous ces scribouillards de faire capoter ma volonté comme honorable délégué de la classe dominante, je tiens à la préciser – vous pensez bien que s’il n’y avait pas eu la crise, j’aurais préféré garder au chaud mes millions de retraités peinards, serviles électeurs – de supprimer progressivement cette vieillerie républicaine de retraite. Quoi de choquant que mon ministre du travail soit un simple secrétaire de la principale fortune de France et que sa femme en nettoie les écuries ? Pinay était palefrenier. Pompidou cireur de pompe chez Rotschild. Giscard portier à la banque de France et Sapin forestier chez M. le duc.
N’oubliez pas que mes principaux collaborateurs, Chébault et Thirèque, n’ont pas jugé utile de se mêler à cette horrible chasse à l’homme – et croyez bien que je sais de quoi je parle car, entre nous dans notre ghetto d’ultra-riche, nous pratiquons la chasse à courre mais après un vulgaire animal. Ces syndicats sont tout de même les représentants de l’immense majorité silence des travailleurs.
Comme vous le voyez mes assises sont solides concernant ladite rentrée. Vous ne croyez pas d’une part que les salariés roulés dans la farine par tant d’enterrements syndicaux de rue vous être nombreux à défiler derrière mes serviteurs à qui j’interdis simplement d’appeler à voter pour moi officiellement ; et d’autre part vous ne croyez pas qu’il y a une solution alternative, chez mes partenaires de la couche inférieure de la gauche caviar, pour solutionner les graves déficits par lesquels notre pays est meurtri.

Chers compatriotes, je vous dois la vérité. Cette réforme je la conduirai à terme et aucun des coyotes qui aboient ne pourra se mettre en travers. Je vais vous dire pourquoi. Nous ne réformons pas la retraite en général. Nous nous attaquons surtout à la retraite des plus démunis du secteur privé. La revendication salariale comme facteur d’unification de la lutte contre l’Etat bourgeois a toujours été du pipeau marxiste. Vous n’imaginez pas que les régimes spéciaux maintenus, comme celui de la SNCF, vont bouger le petit doigt pour les pauvres prolongés du privé ! Z’avez qu’à s’embaucher dans un service public quand ils avaient 20 ans… et puis le privé a été longtemps mieux rémunéré que le public, n’est-ce pas. C’est pourquoi j’ai, dès le début de mon mandat, révolutionné les conditions de travail pour tous afin de permettre à la sélection naturelle des meilleurs de travailler plus pour gagner plus ; pensez à ces grands patrons qui n’ont pas d’heure ni de retraite ! Quant à cette partie des couches moyennes boutiquière, artisans et commerçants, ils ne prennent pratiquement jamais leur retraite, et pour cause, ou lors de leur dernière heure. Et je peux ajouter que je n’ai fait que légaliser une pratique courante, partout dans le monde les retraités s’emmerdent tellement qu’on les trouve partout prêts même à travailler gratuitement pour des associations transhumanitaires… J’aimerai donc qu’on cesse de me karchériser ainsi que de jeter des tomates sur mes ministres, nous ne sommes que les modestes délégués de la classe dominante.
L’augmentation de la durée d’emploi des enseignants, qui va-t-elle choquer ? A part les concernés et encore, les profs d’université ont si peu d’heures qu’ils en redemandent. N’ont-ils pas trois mois de vacances par an ces feignants d’électeurs des monarques socialistes ?

Non, voyez-vous, chers compatriotes, ce que je crains le plus derrière toute cette abracandantesque agitation, comme aurait dit mon prédécesseur les grand feignant, c’est que la vieille bourgeoisie bourdieusienne, avec ses moyens formidables pour corrompre la presse, de Médiapart à FR3, n’en ai marre de notre ascension à nous les néolibéraux roturiers. Elle avait accepté pourtant au début mon langage de charretier, mes discours de bateleur de foire rédigés à la va vite par mon plumier Gaino. Possible qu’elle manigance mon éviction en estimant que je ne serais plus ni cohérent ni efficace pour empêcher un nouveau 68 ou 95. En terminant ce discours, je tiens donc à m’adresser à elle, par-dessus vos têtes ignares, et dans l’intérêt de notre nation.
Chers compatriotes fort respectables d’héritiers récipiendaires de la longue tradition du pillard et tueur Clovis, du nain Napoléon, du puant Clemenceau, des rigolos de la IVème République, et des incontinents De Gaulle et Mitterrand, prenez garde à ne pas trop jouer avec le feu. Il risque de nous roussir tous. Quelle alternative à mon gouvernement de réformes ? Je vous le demande. Qu’est-ce qu’on fait si les ouvriers débordent les syndicats en octobre ? Croyez-vous que le PS et Cohn Bendit ont les moyens de faire rêver les foules prolétariennes ? Non, franchement vous n’y pensez pas !
Enfin, pour conclure cette adresse au peuple français, je me tourne vers vous tous, mes compatriotes prolétariens, chômeurs, immigrés et sans papiers : aidez-moi à rester au pouvoir contre les riches manipulateurs pervers !Parce que je le vaux bien moâ!

vendredi 9 juillet 2010

UN DOCUMENT TRES IMPORTANT POUR LA FILIATION MAXIMALISTE

(MAIS OU EN EST LA FILIATION?)

« Le groupe ouvrier du parti communiste russe » (1923-1937) G. Miasnikov, organisation de la traduction, introduction, compilation et notes de Michel Olivier.
« Nous nous réjouissons avec toi, camarade Lénine ! Tu es donc le chef d’un prolétariat qui n’existe même pas !Tu es le chef du gouvernement d’une dictature prolétarienne sans prolétariat ! Tu es le chef du parti communiste mais non du prolétariat ! »
Gabriel Miasnikov


Poursuivant un travail indispensable d’historien du mouvement révolutionnaire maximaliste, Michel Olivier met à la disposition du public un document exceptionnel, rassemblant des textes traduits du russe et inaccessibles jusqu’ici en Occident. Après 68, la plupart des militants dits ultra-gauche comme la noria trotskienne croyaient tout savoir. On disputait aux trotskiens la primeur de la dénonciation du stalinisme en évoquant les « gauches internationales » dites allemande (cf. le KAPD) et italienne (le courant de Bordiga) ; certains avaient vaguement entendu parler des oppositions russes par la lecture de Ciliga, mais n’attachaient guère d’importance à l’Opposition ouvrière de Kollontaï (une opposition pour simplement « gérer la dégénérescence ») ni au groupe d’intellectuels dits « centralistes démocratiques ». L’ « ouvrier » Miasnikov restait un type honnête, assez exemplaire de ceux qui maintenaient les positions révolutionnaires et ne craignaient pas de critiquer Lénine et Trotsky les « célébrités » comme disait Miasnikov. L’importance de Miasnikov et de ses camarades était en vérité beaucoup plus considérable que nous ne l’imaginions, jeunes éphèbes d’un bolchevisme brumeux et évanescent. Il est bien « l’ultime bolchevik » !
Sa place éminente est enfin comblée par ce travail très documenté qui permettra non seulement de combler notre ignorance mais d’enseigner aux néophytes révoltés et avides de théorie qu’il y avait autre chose que des « célébrités » face à Staline, comme ce Trotsky finalement assez répugnant comme le montre la correspondance où il apparaît plus proche des « acquis staliniens » et refuse toute solidarité politique et personnelle à un Miasnikov isolé et pourchassé. Miasnikov a toujours en tête la révolution mondiale et définit toujours les moyens classiques marxistes pour la généraliser : « La meilleure aide que le prolétariat des autres pays puisse apporter au prolétariat russe c’est une révolution dans son propre pays, ou au moins dans un ou deux pays de capitalisme avancé » (p.25).

Je porte deux critiques au travail valable de défrichage de Michel Olivier. La première, de forme, franchement il est regrettable qu’il n’ait pas choisi de le publier sous forme de livre ; je lui avais proposé de le faire sous couvert de mes éditions du pavé, et cela ne lui aurait pas coûté plus cher que la centaine de brochures qu’il a édité à ses frais. Cette vieille habitude d’ex-militant du CCI de publier en brochure est vraiment néfaste. Les brochures, comme les journaux ne se conservent pas, filent un jour à la cave et y moisissent. Plus personne n’est attiré par les brochures excepté une poignée de connaisseurs et les libraires n’en veulent pas vraiment. Le livre lui est passe-partout et s’inscrit dans la durée. J’en appelle évidemment à un éventuel éditeur sérieux de textes rares de s’engager à reprendre ce travail rare et qui peut faire l’objet d’une demande importante tôt ou tard. Evidemment on ne peut pas compter sur les ânes d’Agone qui publient le triste Rouillan, ni les Cahiers Spartacus qui s’obstinent à ne republier que d’insignifiants textes anarchistes, ni Smolny qui préfère publier les diarrhées du libertaire Janover ou des travaux minus d’universitaires, ni les ed de l’Encyclopédie des Nuisances qui ne sortent que des conneries.

La critique de fond est de trois ordres.
1°) Je pense qu’il faut savoir être démagogique de nos jours, titrer « Le groupe ouvrier du parti communiste russe » (1922-1937) ne peut que faire fuir, étant donné l’état de délabrement de l’idée communiste par le rouleau compresseur du stalinisme et du trotskisme et l’étude d’un groupe obscur n’engage pas plus à sympathiser avec quelques cercles ou sectes opaques. Il eût mieux valu présenter ce même travail, à mon sens, sous forme d’une étude de type biographique (ce qu’elle est en fin de compte) autour de la personnalité de Miasnikov, de sa trajectoire et de sa vie tragique d’homme hors du commun, de la trempe des « célébrités » qu’il n’hésita pas à critiquer et qui l’envoyèrent en prison. Il y a du Babeuf chez Miasnikov. Il est le bâton témoin du meilleur de la révolution, mieux que Trotsky et Bordiga réunis.

2°) Autant on ne peut qu’agréer au souci général de la brochure de fournir les documents « bruts » - on est frappé par la qualité de la traduction, par la clarté de l’exposition des idées par « l’ouvrier Miasnikov » et l’actualité de ses affirmations – autant il est regrettable que ne soit pas critiqué un certain nombre de conceptions fausses ou néo-bolcheviks obsolètes de Miasnikov et ses amis.

3°) Malgré sa générosité, son soutien indéfectible aux intérêts généraux du prolétariat, Miasnikov est dépassé sur plusieurs points. Nous eussions souhaité pouvoir le découvrir il y a 30 ou 40 ans, cela nous aurait épargné des années d’apprentissage (dans le milieu petit bourgeois maximaliste en particulier), il exprime clairement les positions fondamentales du prolétariat en révolution : indépendance de classe, contrôle de la société, liberté d’expression, tolérance des partis, etc. Il va plus loin que toutes les critiques réunies des braves anarchistes et des bordiguiens incontinents sur la compréhension de la dérive de situation du système soviétique et le type de « communiste » étatique qui s’assied sur les droits sociaux des prolétaires : « Cette situation fournit le contexte pour l’émergence d’un type particulier de « communiste psychopathe ». Son poste dépend de sa capacité à obéir et à flatter ses supérieurs. Qu’il soit en lien ou pas avec les ouvriers n’est qu’une petite préoccupation pour lui » (p.18).

LES CONCEPTIONS CONFUSES DE MIASNIKOV

Miasnikov et ses compagnons de combat sont incontestablement les vrais successeurs du bolchevisme suranné avec pour souci de conserver la méthode marxiste (ne pas être les perroquets de Marx et Engels, p.37) ; comme Babeuf dépassa les Jacobins, mais avec les limites de son époque et de belles contradictions que Michel Olivier laisse passer :
« L’époque où la classe ouvrière pouvait améliorer sa propre condition matérielle et juridique à travers les grèves et l’entrée au parlement est définitivement passée » (p.27). (…) « Pour en finir avec l’exploitation, l’oppression et les guerres, le prolétariat ne doit pas lutter pour une augmentation de salaire ou une réduction de son temps de travail. Ce fut nécessaire autrefois, mais aujourd’hui il faut lutter pour le pouvoir » (cf. Manifeste du Groupe Ouvrier, p.23) mais en 1930, dans le projet de programme alternatif au stalinisme, Miasnikov assure que : « l’alliance de la lutte pour les revendications partielles avec la lutte pour les idéaux généraux de classe est l’unique moyen d’arracher le prolétariat à l’influence néfaste des idéaux de la bourgeoisie et de la bureaucratie et de le tourner vers la révolution » ; pour ce faire (« conscientiser les masses ») le projet de programme de 1930 nous refile l’obligation de travailler dans les syndicats et de contribuer aux élections parlementaires… Miasnikov et Cie sont donc déjà en retard sur les leçons tirées par les maximalistes allemands et italiens.
Et pour une raison qui plombe nombre de ses positions politiques : le localisme russe. Comme Trotsky d’une certaine façon il veut croire à la possibilité de sauver la révolution russe et il s’accroche aux vieilleries théoriques qui ont menées à sa perte :
- un Etat « ouvrier » (même Lénine n’y croyait plus), « notre Etat », « notre économie agricole » « comme la poste » (tu parles !), etc., il s’enferme à son tour sur la seule expérience russe, et sur cette question de l’Etat-parti ce sont des minorités politiques maximalistes en Europe qui tireront les vraies leçons.
- des syndicats pour la défense des ouvriers (ils sont devenus en Orient et en Occident de parfaits rouages des Etats)
- en se plaçant à l’opposé du totalitarisme stalinien, est espéré curieusement une démocratie pour la presse de toutes opinions et une liberté même pour les partis bourgeois qui le rapproche des mencheviks disparus et des conceptions gentiment social-démocrates de Rosa…

On n’est pas sans relever un ouvriérisme en décalage complet avec le pouvoir du parti bolchevik composé essentiellement d’intellectuels petits bourgeois, et en décalage avec une immense population paysanne. On peut en plus se poser la question de l’efficacité de la revendication de nos jours du « pouvoir des mains calleuses », outre de faire rire, mais du fait d’une composition moderne de la classe ouvrière où les mains sont généralement plus lisses et où même les anciens « calleux » portent des gants de protection. En même temps Miasnikov ne se fait aucune illusion sur le soi-disant ouvrier de base qui n’est souvent, grâce aux appels d’offre de l’Etat stalinien qu’un parvenu : « Nous devons considérer que, si les postes dirigeants, souvent renouvelés, sont occupés par des personnes de très basse extraction sociale, il s’agit dans tous les cas d’éléments nullement prolétariens » (p.29).

S’il a compris avec Lénine que, malheureusement, le régime instauré après le succès révolutionnaire momentané et limité, n’était qu’une forme de capitalisme d’Etat, il est plein d’illusions sur les débuts de ce capitalisme d’Etat, à l’instar de la fraction stalinienne : « Les succès de l’URSS dans le domaine du développement économique indiquent seulement que le capitalisme d’Etat est supérieur au capitalisme privé… » (p.36).

Dans le fameux texte « L’ultime mensonge », les propositions en faveur du pouvoir des Conseils ouvriers (dits « Etat ouvrier ») sont souvent filandreuses et mêlent des vieilleries comme les coopératives avec cette outre vide de « participation » des ouvriers au pouvoir dont on sait depuis les délires autogestionnaires des gauchistes modernes qu’elle ne pourrait être que l’établissement de fonctions pour la masse des petits bourgeois et leurs suppléants syndicalistes. En plus l’existence de plusieurs partis et de plusieurs programmes, envisagée gentiment par un Miasnikov vieillissant c’est quoi ? Une resucée de la démocratie bourgeoise totalement étrangère à la dictature du prolétariat (à ne pas confondre avec la dictature d’un parti, fusse-t-il marxisant). Et quelle absurdité d’affirmer plus loin que l’Etat « prolétarien » existerait grâce à la diversité des partis politiques qui vont « un ou tous à la fois diriger l’Etat à un moment donné » !!!!?

A PROJET AMBIGU AVENIR PERCLUS
On ne fait jamais un travail de recherche historique, de réhabilitation de personnages disparus sans un but défini. A l’évidence, Michel enfonce une porte ouvert pour nous les convaincus du caractère prolétarien de la révolution d’Octobre et du courage politique et théorique des minorités qui ont fait l’effort de nous en transmettre les leçons importantes. Mais pour la plupart critiquables et dépassées. En second lieu, la démarche est viciée cependant comme les archéologues qui s’ingénient à recherche les traces des contes à dormir debout de la Bible dans le sable de la Palestine. C’est une propension un peu triste de quelques ex-militants d’aller chercher à nous démontrer encore et toujours qu’il y avait des purs à l’époque héroïques et que, comme les Saints, nous serions assurés en nous repenchant sur leurs préceptes de garantir le succès révolutionnaire de demain. Balivernes. On ne prépare pas l’avenir en croyant répéter le passé. Le passé est mort, et l’expérience en Russie pour aussi louable qu’elle ait été ne nous apporte pratiquement plus rien comme l’expérience de la Commune de Paris, excipée comme une légende autant par les anarchistes qui n’y étaient pas que par Marx. Non il n’y a rien de pur dans le passé, comme il n’y aura rien du pur dans l’avenir.
Le souci de la commémoration n’est pas un facteur suffisant pour réarmer la théorie. C’est une même démarche intellectuelle abstraite qui anime le reliquat de la « fraction » externalisée du CCI vouée au tapage studieux et religieux de la revue Internationalisme, comme les découvertes anthropologiques des camarades de « Controverses » (leur site est à chier des bulles universitaires). Face à la faillite du mouvement maximaliste organisé, du CCI à ex-Battaglia (dont Michel est apparemment un électron libre « indépendant »), et aux fossiles Camoin et Bitot, on veut nous refaire le coup des « approfondissements théoriques » nécessaires, entendez : tout aurait été détruit dans la théorie marxiste. D’abord ce n’est pas vrai. Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de minorité conséquente ni de parti de classe qu’il n’en réapparaitra plus. Ensuite, ce genre de démarche académiste a donné les résultats que l’on sait dans les années 1980 avec le cercle « Communisme ou Civilisation », devenu Robin Goodfellow. Ce cercle a eu la prétention de restaurer la théorie marxiste au plus haut niveau en faveur de la reconstitution du « parti de classe ». Ils ont lu, potassé, rédigé des textes parfois lisibles. Ils ont érigé un site avec les scans de leurs écrits, et ce site est un vrai cimetière. Les deux restants passent leur temps à discuter avec la mouvance révisionniste des raouliens (cercle de Paris) et des vieux retraités maximalistes de l’Eduque naze et de la fonction publique qui essaient de meubler une retraite dont ne profitera pas la majeure partie du prolétariat contemporain.
On prétend restaurer la théorie, livrer de l’histoire en kit, mais on est incapable d’une verte pensée pour contribuer vraiment à la réapparition du mouvement maximaliste dont les positions politiques basiques sont confirmées par la crise capitaliste systémique et la scandaleuse bourgeoise.

PS: Le prix de la brochure: 10 euros!!! Le bourgeois Michel exagère. Le CCI s'était déjà moqué à juste titre de la cherté de ses brochures. Soit on considère qu'une brochure est propagandiste et s'adresse aux démunis (entre 3,5 et 5 euros max), soit il ne vise que cet étroit public d'ex-militants aisés et professeurs bobos.

jeudi 8 juillet 2010

LA BARBARIE MODERNE EST-ELLE LE SIMPLE PRODUIT DU COLONIALISME ?



« La violence de masse dans l’histoire » est le nom que l’auteur a choisi de donner à son livre au lieu d’un titre qui eût été plus approprié, selon moi, « La guerre comme violence étatique ». L’ouvrage est très intéressant, malgré des maladresses et des faiblesses politiques liées à la jeunesse de l’auteur, parce qu’il sort des entiers battus des clichés imposés sur cette question difficile et entourée de mensonges qu’est la question de la guerre moderne. Cependant des fixations sur des thèmes chers aux historiens de droite (charges unilatérales contre la démocratie US, refus de reconnaître l’apparition des « masses » surtout au XXe siècle, bizarre antidarwinisme (« darwinisme social criminel »), anti-libéralisme primaire, etc.) jettent une ombre sur la prétention de l’auteur à guider le lecteur « vers une compréhension de fond des mécanismes qui, au cours de cinq millénaires d’Histoire, ont mené l’humanité sur les chemins de l’horreur » (4e de couv).

Dès le départ il remet en cause un premier gros cliché qui assure que la « violence de masse » serait un facteur lié essentiellement au XXe siècle, mais en ne nuançant pas son affirmation – car il y a quand même en effet une destructivité décuplée avec la mécanisation au XXe siècle – il prête le flanc à l’accusation de conservatisme et d’idéalisme à la Oswald Spengler, où tout n’est plus que ténèbres incompréhensibles (cf. la critique de Blaise Dufal). Il est plus courageux et proche de la vérité cependant en niant que l’on puisse attribuer, comme causes explicatives du déchaînement de la guerre totale contemporaine, les origines de cet ensauvagement au nazisme et au stalinisme, et récuse les pleurnicheries des historiens juifs et leurs spéculations sur les auteurs racistes français du XIXe siècle. Il définit d’emblée sa thèse majeure, que ne semble pas avoir saisi ses critiques des milieux intello-bobos, l’origine de la barbarie moderne se trouve bien plutôt dans le colonialisme capitaliste : « … ce sont les Britanniques qui, en Irlande ou en Inde, au XIXe siècle, inaugurèrent l’instrumentalisation politique et économique des famines de grande échelle et qui, en Afrique, pendant la guerre des Boers, créèrent le camp de concentration, à peu près au même moment que les Espagnols à Cuba. Enfin c’est de l’Amérique démocratique que vint la terrifiante décision d’atomiser deux villes japonaises paisibles, fussent-elles métropoles d’un empire au comportement guerrier monstrueux, et l’idée récente de remettre au goût du jour la guerre préventive. On le voit, la démocratie n’est en rien un rempart contre la violence de masse ou même contre la guerre, les deux Etats ayant livré le plus de guerres depuis 1945 étant les Etats-Unis et Israël, pays démocratiques dont al conduite guerrière a régulièrement enfreint le droit des gens ».

Bien dit et cela fait plaisir de voir un jeune historien échapper aux ornières des vieux coucous de l’histoire officielle instrumentalisée et apte à opposer l’abattoir de Verdun à la criminalisation arrogante et radoteuse d’Octobre 1917, à s’opposer à l’interprétation des historiens gauchistes repentis qui ont fait du goulag le précurseur de camp nazi. Mais pour démontrer quoi ?
Le projet est ambitieux : « Etat, libéralisme, religion : un triptyque qui fut à l’origine d’une histoire humaine dominée depuis quatre millénaires au moins par la violence de masse ». A trop vouloir survoler l’ensemble de l’histoire humaine connue, l’auteur va en définitive perdre en route la spécificité criminelle du capitalisme et se réfugier dans un aquoibonisme idéaliste, en laissant de côté ce qui a fait la force du mouvement ouvrier, et qui est toujours un levier pour le mouvement maximaliste actuel : la lutte pour mettre fin à toutes les guerres en instaurant une société « commune(iste) ». On dirait que notre jeune auteur, pourtant pertinent observateur et contempteur des diverses mystifications politiques et religieuses s’est laissé bouffer lui aussi par le désarroi ambiant et n’a pas d’autre solution que de sonner les cloches, et pas toujours les bonnes.

HOBBES AVAIT TORT ?

Notre jeune historien aurait dû potasser un peu plus amplement les écrits du marxisme car sa méthode est bancale et pêche par une confusion constante des conditions des époques. Hobbes avait raison de souligner que la création de l’Etat permit initialement de mettre fin à la guerre de tous contre tous dans des aires géographiques délimitées ; la guerre entre Etats que lui oppose T.Camous, c’est pour une étape ultérieure, et ce dernier ne s’intéresse visiblement pas à la position communiste classique qui pose comme principe la dissolution de tous les Etats fauteurs de guerre, d’exploitation, etc. Ce n’était pas la peine que monsieur le professeur aille se promener dans la Rome primitive en ignorant les imposants travaux d’Engels, sa retraite n’en sera pas raccourcie pour autant. Il révèle une propension à attribuer les pratiques de violence et de déportation sauvage au Proche-Orient ancien : « L’exemple proche-oriental antique montre que l’Occident industriel n’a pas « inventé » la politique de terreur ». Où est l’échelle de mesure ? si ne sont pas mesurées les causalités d’époque et la différence qualitative avec le militarisme capitaliste moderne ? La « violence de masse », la guerre donc devient une tare génétique portée par l’espèce humaine et… obscure. Ce « legs redoutable » permet à l’Etat-nation moderne de faire du soldat de 14-18 et 39-45 un « bétail tragique ». La guerre devient folie : « Une conception folle de la guerre émerge : la « guerre d’usure ». Le but est de tuer chaque jour plus d’ennemis que l’adversaire. Le citoyen-soldat devient l’objet d’un calcul froid, cynique, criminel » ; pourtant Camous semble bien comprendre les causes économiques de base (rationnelles : pouvoir et profit) des deux guerres mondiales plus loin (page 83 et suiv.).
Les constats sont justes : « Les bombardements d’Hiroshima, Nagasaki ou Dresde et l’ignominie de Katyn n’ont fait l’objet d’aucun procès au lendemain de la guerre ». Les exemples probants sur l’ensauvagement des libérateurs démocratiques: « Le président Roosevelt reçut ainsi en « cadeau » un coupe-papier taillé dans un os de soldat japonais, tandis que Life publiait les photos d’une élégante Américaine remerciant son fiancé de lui avoir offert un crâne de soldat nippon » (p.17).
Mais on se demande qu’est-ce que comprend l’auteur en lisant les classiques comme Clausewitz, mais en ignorant ceux du marxisme, pour nous inventer des aphorismes aussi stupides que celui-ci : « La guerre crée l’Etat ». Non, l’Etat existe depuis longtemps pour empêcher la société de se désintégrer et la guerre, en tout cas moderne, sert non à une quelconque communauté mais à la classe bourgeoise à réaffirmer l’adhésion des masses à l’intérêt national, pas simplement à l’Etat comme tel. On peut dénoncer la guerre, comme le fait ponctuellement T.Camous, mais on ne peut la traiter comme une généralité intemporelle. La guerre « en tant qu’instrument de la cohésion de l’Etat », dit-il. Ce n’est pas vrai pour l’Etat moderne de la même façon que pour l’Etat antique. Les Etats du lointain passé pouvaient se servir de la stigmatisation d’un ennemi, voisin ou héréditaire, pour obtenir l’assentiment des populations sous leur coupe. A l’époque moderne c’est plus compliqué que sous Jules César ou pendant la guerre de Cent ans ; c’est une hérésie historique et politique que de comparer la « privatisation » ( ?) des guerres romaines (avec un prétendu génocide des Gaulois ??) et avec les incursions impérialistes des USA en Afghanistan.
La bourgeoisie qui a besoin d’écouler ses produits dans le monde ne tient pas initialement à la guerre – tout comme les Etats les plus florissants - laquelle perturbe la circulation marchande (encore plus en phase monialisée). Si la guerre a lieu c’est parce que certaines bourgeoisies n’ont plus que le pillage pour solution. La population composée de classes antagonistes est plus difficile à embrigader que les Spartiates contre les Athéniens, etc. Cela fait bien pour un certain lectorat de tirer à vue sur les saloperies militaires US à Abou Grahib et Guantanamo, mais il faudrait expliquer en quoi la sophistication militariste moderne se différencie profondément des guerres primitives, et ne pas oublier de signaler que tous les Etats bourgeois ont leur part de crimes militaristes.

Avec sa thèse principale – les méfaits du colonialisme - qui sous-tend la causalité de « la violence de masse » , l’auteur est incapable de nous expliquer en quoi le colonialisme est d’abord une volonté du capitalisme de s’imposer sur toute la planète. N’a-t-il point lu la célèbre sentence de Marx : le capitalisme s’est développé dans la boue et le sang ? Avec boue et sang, mais développé quand même. La colonisation n’est pas que pillage militariste, elle ouvre la voie à un développement – qui restera inégal et hypocrite – mais nul ne peut nier qu’elle est en partie révolutionnaire, qu’elle n’est pas pure : les missionnaires en sandales suivent les explorateurs armés certes, mais comme on avait été chercher les premiers prolétaires dans les bois, on va chercher de nouveaux prolétaires dans la jungle et dans les îles de palmiers… On ne peut pas dire que l’esclavage a pour but l’extermination comme Hitler avait pour but l’extermination des Juifs ! Sinon on se rapproche au mieux de l’idéalisme confusionniste anarchiste, et au pire des théories simplistes des Marine Le Pen/Dieudonné/intégristes musulmaniaques et Cie ; quand en plus la référence de Camous semble être l’hyper-réac Pierre Chaunu. Avec ce raisonnement décalé, les penseurs grecs et leur « déshumanisation théorisée » de la figure de l’esclave deviennent les géniteurs de Hitler.
T.Camous se livre à une longue description des horreurs de l’esclavage, de l’existence d’un esclavage dans toutes les contrées avant même l’essor du capitalisme (en Afrique, en Orient), et, toujours en s’appuyant au passage sur un quelconque penseur réactionnaire (en l’occurrence Pétré-Grenouilleau) vient nous conter l’histoire d’un racisme pré-existant à celui qui a explosé au XXe siècle ! Il délaisse ainsi toute la causalité économique marchande qui a présidé au développement de l’esclavage, où les esclavagistes n’avaient pas plus un souci d’humanisation que les premiers capitalistes qui faisaient travailler les enfants au fond des mines. Sauf que sans le charbon et sans le coton ramassés pendant un siècle par esclaves prolétaires et esclaves des colonies, pas de confort moderne et Camous se serait ni habillé ni chauffé pour aller enseigner ses théories ambiguës à l’Université.
Le nombre phénoménal de victimes de la traite négrière ne peut être conçu comme une volonté exterminationniste. Il faut mettre cette horreur sur le compte des faibles conditions d’hygiène de l’époque tout autant que du cynisme des marchands qui se souciaient peu des conséquences sanitaires et humaines de l’entassement dans des bateaux de déportation vers les champs lointains de coton, et des conséquences du pillage de l’Inde ou de l’Algérie.

MATRICE COLONIALE OU CAPITALISME ENRAGE ?

Quel sens cela a-t-il d’affirmer que « … c’est bien de la matrice coloniale que l’idéologie nazie tire aussi en partie son racisme obsessionnel » ? Hitler un colon déguisé ? C’est encore lui faire trop d’honneur et excuser ses génocides. On a affaire à un raisonnement de type catho qui survole superficiellement « le mal » par delà les siècles, mais aucunement une véritable réflexion historique et politique. On ne peut pas mettre sur le même plan la colonisation (le capitalisme « ouvre des marchés ») et l’étranglement impérialiste de l’Allemagne des années 1930 (« exporter ou périr »). On ne peut pas mettre sur le même plan un capitalisme ascendant - qui, bien que criminel dans le traitement des prolétaires et des esclaves, vise à un universalisme économique cynique (pas spécialement raciste au contraire, cf. la catéchisation à outrance des colonisés) – et un capitalisme qui amorce son déclin dans la barbarie de 14-18, qui ne réveille pas une « violence de masse » ancestrale mais « révèle » que le capitalisme ne peut plus que détruire et massivement, et peut tout détruire sur terre ; danger qui n’avait jamais été effleuré à ce niveau par aucune société antique ou moyenâgeuse.

La « violence de masse » moderne trouve sa source donc dans « le laboratoire colonial », repose sur le « ferment colonial » (le fumier colonial ?). La thèse peut paraître séduisante pour les gauchistes revenus de leur tiers-mondisme coupable. On peut considérer qu’il y a une continuité de la barbarie capitaliste, du fait même que des généraux à Verdun avaient « fait leurs classes » dans les colonies, mais T.Camous ne se limite pas à cette continuité (évidente et à l’encontre des élucubrations hypothétiques de l’intelligentsia bourgeoise dominante sur les penseurs racistes du XIXe siècle) puisqu’il étire toujours plus loin dans l’Antiquité une continuité intemporelle de la barbarie. En tout cas, avec ou sans colonialisme, la barbarie s’explique surtout du fait que le capitalisme a atteint ses limites, et, comme une bête en cage, enrage et tente de détruire tout ce qui passe à portée de ses griffes. La bête est en cage depuis ou aux alentours de 1914, mais elle n’est pas prête à mourir. T.Camous commet encore une grosse confusion d’époque en voulant relier méfaits du colonialisme français au XIXe siècle et par exemple le massacre de Sétif en 1945. Incontestablement les moyens de répression sont décuplés au milieu du XXe siècle et il ne s’agit plus de conquête coloniale mais de dépeçage de la planète entre puissances concurrentes qui se marchent sur les pieds et dont les « burnous » nationalistes feront les frais. Mais, hormis cette confusion, Camous a parfaitement raison de rappeler que ce sont les mêmes généraux qui ont massacré les communards parisiens de 1871 et enfumés des centaines d’arabes insoumis en 1846, les Cavaignac, Saint-Arnaud et Canrobert qui se sont incroyablement enrichis. Dans les deux cas (1846 et 1945), on ne peut pas dire que la sale répression sanglante des généraux français visait à exterminer les populations, mais à briser la résistance armée par un grand massacre pour terroriser très longtemps les colonisés.

Fier de sa thèse, T.Camous semble vouloir nous la resservir comme schéma explicatif de la barbarie discontinue contemporaine : « Le lien entre guerre de colonisation et extermination de masse est aussi établi par le fait que la guerre de conquête à l’Est servit de matrice à la solution finale. Le lien entre guerre coloniale et génocide est en l’espèce incontournable ». Voici à nouveau Hitler affublé du casque blanc de colon des pays de l’Est (qui n’ont ni coton ni bananes), et l’auteur estime même avoir convaincu le lecteur que le processus de colonisation du XIXe avait pour but l’extermination des populations colonisées ! Or, concernant la guerre à l’Est, outre une hypothétique conquête d’un nouveau marché pour le Capital allemand, c’est ignorer, ou se faire le complice des historiens officiels : Hitler était le « rempart contre le communisme » (du moins sa caricature), et il avait pour but d’exterminer le marxisme et accessoirement les populations juives prolétaires. Aucun lien là-dedans, au cœur de la conflagration impérialiste mondiale avec l’esprit exterminateur prêté à la colonisation ! Si lien il y a c’est que l’Allemagne ne pouvait plus avoir des colonies, ou en avait eu si peu ! Notre bon professeur de « violence de masse » a donc tout faux.

UN HISTORIEN INCLASSABLE

Sous les auspices de sa psychologie de confessionnal, T.Camous nous entraînera ensuite dans des histoires de peur et de ressentiment pour tenter de faire de nous des adeptes de sa théorie de la « violence de masse » héréditaire ou plutôt de la guerre comme mal inextinguible. Voulait-il gagner à sa cause (idéaliste) des lecteurs d’extrême droite et d’extrême gauche ? On le dirait. Il y en a pour tous les goûts avec ce genre d’historiographie aussi révisionniste dasn le détail que l’officielle, qui se prétend novatrice et indépendante de toute école. On a vu que le colonialisme était chargé de tous les péchés, à la manière d’un quelconque activiste maoïste ignorant du moindre texte marxiste de base.
Autre trouvaille, Camous croit nous apprendre que la torture n’est ni une invention de la Tchéka ni du nazisme. Il nous livre au même moment plusieurs pages très intéressantes sur les ravages de l’assassin Leopold II et des Américains contre les indiens, et des Britanniques créateurs de vastes camps de concentration à l’époque de la guerre des Boers, pour nous relier cette barbarie du XIXe siècle des rapaces conquérants européens à… Pol Pot. Nouvelle confusion des époques tout à fait anarchiste. C’est l’importance du nombre des morts qui expliquerait une même barbarie atemporelle et sans commune mesure, nullement une capacité d’évolution des sociétés, ni un progrès de la conscience humaine dans la guerre des classes ? Les famines en Irlande et en Inde sont convoquées au tribunal de l’Histoire au même titre que les massacres d’Hitler et de Pol Pot pour plaider que les affres de la colonisation expliqueraient les génocides du monde contemporain, et au nom d’une « privatisation » du monde dont on ne sait pas ce que ce terme recouvre ; à moins que Camous soit pour la « nationalisation » du monde ? N’est-il qu’un vieux féodal aigri anti-libéral hostile à ce « lent processus libéral de démembrement des prérogatives de l’Etat ancien ( ?), jadis absolu et tout puissant, instillant l’idée que le monde est à prendre, à conquérir, que ses richesses sont là, à saisir ». Qu’on les ignore ou qu’on les déplore on ne peut pas mettre les massacres aux différentes époques sur le même plan pour passer à la trappe les explications contingentes, pas toujours évidentes, parfois vraiment irrationnelles et souvent inexplicables même par un marxiste chevronné.

S’appuyant sur un autre historien douteux, Orlando Figes, Camous tente de nous expliquer que peur et ressentiment ont été à la source de la révolution de 1917. A un moment il nous dit que les bolcheviks ont été dépassés par la violence d’en bas, à un autre (p101) à la suite du confusionniste Figès il nous les présente comme les promoteurs de celle-ci et nous assure que Lénine n’a fait que reprendre les idées de terroristes populistes mais en désespoir de cause face à un tsar autiste. Puis il saute dans la « révolution paysanne chinoise », justifiée face à l’oppression japonaise sans nier les « errements homicides du Grand Timonnier ». On trouve souvent des annotations justes dans ce fleuve de commentaires où Camous nous apporte de l’oxygène face aux amalgames des dominants en démarquant de tout marxisme les fous khmers rouges dont le « frère numéro un » « n’était pas familier du marxisme ». La terreur des khmers rouges provient bien plus du colonialisme français et de l’autoritarisme de tyran mondain de Sihanouk.
Malgré ce méli-mélo constant entre passé et présent, on saura gré à Camous de prendre la défense de la Révolution jacobine et de la Révolution bolchevique pour leur opposer la révolution chauvine anglaise du 17ème et la révolution conservatrice américaine nullement universaliste : « Révolutions américaine et anglaise sont donc des événements qui relèvent de la défense de l’intérêt particulier, religieux, ethnique, social ou économique, et se limitent à la sphère des libertés. On est loin des idéaux universalistes proclamés par les jacobins ou les bolcheviks – quelle que soit la manière dont ils furent par la suite, et parfois très vite, dévoyés ». Camous démontre aussi comment les dites révolutions anglaise et américaine furent aussi violentes contrairement à leurs apologistes actuels. En outre, il montre qu’il comprend parfaitement les réactions violentes de défense en 1789 et 1917 : « La Terreur n’est pas terrorisme : elle plonge ses racines dans la peur du retour de l’ordre ancien et constitue une réponse légale à une terreur populaire et spontanée liée à l’invasion étrangère… » (cf. voir mon livre « La guerre révolutionnaire de Robespierre à Lénine »). Camous s’appuie malheureusement ensuite sur des réactionnaires comme Werth qui note pourtant bien qu’en Russie a lieu une « contre-révolution militaire » (et non pas « bureaucratique » comme disaient les trotskiens ni « dégénérée » selon les gauches maximalistes). Mais on trouve encore des pépites qui dérogent au bourrage de crâne de l’historiographie officielle : « Il semble que la responsabilité des horreurs de la guerre civile ne doive reposer que sur de rouges épaules et surtout pas ramener encore au choc déterminant de 1914, dont les liens avec le libéralisme sont trop évidents ». Pour une fois, Camous fait la distinction qui s’impose entre la famine imposée à l’Etat de Lénine en temps de guerre civile et les abominations du régime stalinien. Il explique aussi plus loin en quoi la bureaucratie n’est en rien un « mal soviétique » mais une vieille pathologie d’Etat autoritaire. Staline n’est pas un méchant en soi mais est lui aussi « aggravé » dans les conditions de la guerre civile (c’est un PN de première), il est plus déformé par son éducation religieuse que par les préceptes marxistes, tel Carrier en 1793, il massacre ignoblement à Tsaritsyne sur les berges de la Volga…(quand Lénine est encore aux commandes, ou croit l’être).

La dite « révolution chinoise » est bien différenciée de la révolution russe, ce qui est épatant de la part d’un aussi jeune historien : « Le but des violences, tant urbaines que rurales, n’était pas le même qu’en URSS et avait avant tout un objectif politique, et non pas économique : celui de la constitution d’une classe d’activistes, d’un socle sur lequel ancrer le nouveau régime. De plus le communisme chinois fut très tôt dirigé par Mao, figure complexe et ambiguë, dont le machiavélisme meurtrier et retors n’eut rien à envier à celui de Staline ».

LES CAPRICES TYRANNIQUES DES UBU DE CIRCONSTANCE

La barbarie khmer rouge « sortait bien davantage du fond des âges et de la jungle que des bréviaires léninistes ou maoïstes ». « Les khmers rouges, pour la plupart d’entre eux, n’ont rien lu et rien retenu de Lénine ou de Marx, peut-être un peu plus de Staline, rien retiré des expériences de la Révolution française, malgré leur passé parisien ». Bien vu.
Au milieu de son hystérie maximaliste (sic) l’expérience des sadiques cambodgiens ne peut aucunement se réclamer des expériences communistes du début du siècle passé. Au lieu d’une guerre de classes, les khmers rouges permirent la « vengeance individuelle » : l’élève contre le professeur, le paysan misérable contre le paysan pauvre, le client contre le commerçant, l’enfant contre le père, etc. Rien de Marx là-dedans, juste un vernis « d’obscurantisme bouddhiste ».

Il y a aussi des UBU libéraux nous explique par la suite Camous, et qui ont besoin d’exercer la peur pour gouverner et, encore une fois, au lieu de creuser dans la modernité de l’instrumentalisation de la peur notre ardent professeur va prendre le métro en marche arrière retour vers l’Antiquité. Dommage, il castre ainsi un raisonnement qui aurait pu le mener de République vers Bastille et s’égare dans un marais pour professions intellectuelles, avec visite aux théorisations racistes de la fin du XIXème en enterrant Darwin au passage ( ?). Le racisme qui expliquerait en partie les violences (pas les guerres) revient comme thème récurrent justifiant sa thèse du lien entre colonialisme et nazisme (les meurtres de masse des Allemands en Namibie en 1904) ; il reprend aussi les poncifs contre Nietzsche. Il ne connaît rien à la nature du fascisme puisqu’il le nomme extrême droite (cf. mon livre Le fascisme et son ombre sur le siècle montre que celui-ci n’est pas l’extrême droite) et ne comprend pas la paranaoïa primordialement anti-marxiste du nazisme (idée qu’il émet pourtant en page 193).

LA RELIGION INSTRUMENT POUR ERADIQUER « L’AUTRE »

La 3ème partie sur la religion aurait pu être plus étoffée en lien avec les comparaisons avec le colonialisme (« la religion servira de justification morale à toutes les entreprises coloniales occidentales » p.225), elle reste la partie la plus intéressante pour nous les politiques maximalistes peu férus d’histoire religieuse. Sur cette dernière partie et le chapitre 6 je suis intégralement d’accord avec ses analyses, toutes les religions sont guerrières (j’ai traité du sujet dans « Marx était-il dépressif ») et il est bon qu’un auteur aussi bien diffusé fasse connaître largement la mystification du bouddhisme « pacifique » : « … ne pas sous-estimer une certaine conception bouddhiste du meurtre comme acte de délivrance et de compassion. Il ne faut pas oublier que pour le bouddhisme, et cela même s’il interdit strictement le meurtre, l’enfer c’est la vie ; Le but de l’existence est bien de s’en délivrer ».

Malheureusement, comme après une longue prière, notre observateur des guerres de masse n’a rien à proposer. Dommage mais nous nous avons nos références classiques et un projet de société, pas tout à fait intact, mais vivant, bien vivant encore. Une lecture qui vaut le déplacement à votre librairie la plus proche.