"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

samedi 16 avril 2016

Les nouveaux embrigadés: GOGOS ARMES DE L'ISLAM


« Retrouver la fierté du prolétariat et le récit commun tel est le récit commun, quel beau programme politique nous propose Boris Cyrulnik ! ». C'est avec cette ironie méprisante de bourgeoise du PAF que la mère Natacha Polony dénigre l'interview du maître en résilience dans l'Obs de cette semaine.

La lecture de l'OBS m'ennuie terriblement depuis des années. L'hebdo des grands bobos est en général en décalage avec l'actualité car à trop vouloir s'y coller il prend toujours un métro de retard. La bonne gauche élitaire y répand ses leçons à usage interne contre les pauvres tâches racistes, sales et lepénistes que nous sommes. Plus du tiers d'une pagination glacée est consacré à la bonne bouffe pour les lecteurs de Neuilly-Passy-Saint Germain, les limousines d'occase et les hôtels particuliers de trente hectares. Passons, la culture n'a pas d'odeur selon moi, elle survit aux hôtels particuliers et personne n'en est propriétaire, même au volant d'une Bugati série Jean Daniel. Et si pour la promo de son dernier livre, le psy le plus huppé et le mieux considéré de l'édition bourgeoise déblaye sérieusement le terrain sur l'utilisation assommante et répétitive du danger islamiste, et en allant au fond du problème, que risque l'OBS ? Certainement pas que je résilie mon abonnement.

COMMENT DEVENIR UN « GOGO » de l'islam ?

Cyrulnik, comme philosophe de la résilience et diva psy du paysage odieux visuel n'est pas connu comme un maximaliste révolutionnaire ni un défenseur d'une quelconque mission de la classe ouvrière, mais là il m'épate. Alors que je ne cesse de dire, depuis des années, que la bourgeoisie en niant l'existence et tout rôle fondamental à la classe ouvrière a ouvert la voie au nihilisme en général et au nihilisme islamiste en particulier – parce qu'elle a débord laissé ridiculiser pendent 50 ans la classe ouvrière par la caricature stalinienne puis parce qu'elle a laissé transmuer le stalinisme en islamisme – voilà un auteur ni marxiste, ni militant, ni hystérique, qui vient nous expliquer que pour mieux dissoudre le terrorisme... il faut réhabiliter la classe ouvrière !
Je t'embrasse Cyrulnik ! Même si je dénonce le contenu réactionnaire de ton raisonnement politique, mais parce que toi et moi arrivons à la même conclusion.
Et si l'on en croit les propos échangés et les résumés fournis, ce n'est pas de la psychologie qu'il fait le bonhomme mais... de l'histoire et des guerres comme causalité des horreurs de la décomposition capitaliste, dont le terrorisme sanglant n'est qu'une partie. Ah la citation de Michelet (comme je vais m'en resservir souvent!) : « Quand l'Etat est défaillant, les sorcières apparaissent » (Cyrulnik cite en substance, on eût aimé l'originale).
L'histoire permet toujours de mieux comprendre le présent, parce qu'elle nous a précédé et parce qu'elle contient de semblables répétitions. Les cause de la montée du nazisme ne sont pas l'antisémitisme comme nous le radote la doxa de la gauche caviar et ses bobards antifas, c'est l'humiliation du Traité de Versailles et la crise de 1929. La montée du nazisme déclenche un processus d' « héroïsation ». Cyrulnik rappelle que, vu le haut niveau culturel de l'Allemagne de Weimar, la théorie nazie faisait rire au début. Il ne manque qu'un élément dans son raisonnement, ou en tout cas il commet une erreur, il croit qu'il s'agit d'une « faillite de l'Etat », alors que nous savons qu'il s'agit bien plutôt de la deuxième phase de la contre révolution ; malgré le premier sabotage par la social-démocratie de la tentative de révolution du prolétariat allemand, comme les ouvriers ne voulaient pas désarmer, il fallait démultiplier le nombre de flics, et cela ne pouvait être réalisé par une simple embauche de fonctionnaires supplémentaires mais en enrôlant massivement le lumpen d'époque, les soldats humiliés rendus à une vie civile de clochards, avec une passion mauvaise, perverse, mais « héroïsante » car couplée avec le joujou patriotique.

Revenons à la diva : il est Voltaire le riche, je suis Rousseau le pauvre. Il évoque un effondrement culturel effrayant, « toutes les sectes du monde accourent pour faire leur marché » ; encore un maillon dans le raisonnement, il évoque la Syrie d'aujourdhui, oubliant du coup l'Allemagne. Mais ce maillon nous pouvons le relier nous à l'Allemagne de 1933 où la haine se répandant en peu de temps fait aussi s'effondrer toute référence culturelle ou disons de conscience universelle.
L'Etat n'est pas défaillant en 1933 en Allemagne, bien au contraire, il se renforce avec les SA d'Hitler, même si au début cela déplaît aux généraux. De même les principaux Etats impérialistes de nos jours ne sont pas défaillants – peu importe la disparition d'Etats locaux, de toute manière ex-Etats fantoches de la néo-colonisation – et, j'ose le dire, ONT BESOIN DU TERRORISME qui frappe les populations civiles, pour excuser leur perverse domination bourgeoise.
Le constat du terreau : « Au Proche-Orient, il y a 14 millions d'enfants traumatisés, orphelins, mutilés, abandonnés, non éduqués ou survivant dans des familles misérables. Quand on est en détresse, on est vulnérable. Quand on coule, on s'accroche à tout ce qui flotte. C'est dans le chaos que poussent les héros. Les meneurs d'âmes vous indiquent le chemin, la cause de mal et les moyens de s'en sortir. Dans des conditions dramatiques, un grand nombre de jeunes deviennent ainsi des armes consentantes ».


DES ARMES CONSENTANTES 


La belle image, si parlante quand les âmes sont devenues des « armes » ! Quand les trois quart de ces
armes consentantes (80%) sont issues de milieux de croyance (pas seulement musulmane, mais aussi catho, juive, etc.) - la croyance religieuse reste un des plus sûrs chemin vers l'héroïsation terroriste (c'est moi qui le dit). Avec en plus carences éducatives et culturelles : « Quand on est largué par la culture, on cherche un sauveur » ; qui a oublié qu'on a attribué à Goebbels « Quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver » (la saillie est d'un autre caïd nazi). Attention à cet endroit, n'allez pas croire que je rejoins l'approximation débile des bordiguistes comme quoi le terrorisme arabe annoncerait le retour de la lutte des classes, je pense toujours comme le CCI, que le terrorisme manifeste au contraire l'absence de la lutte de classe et un « héroïsme négatif » étranger au prolétariat.
Notre diva psy des médias a mené une enquête décoiffante dans les collèges ou lycées de banlieue, en particulier à Marseille. Il n'y a pas trouvé des abrutis, de la graine de terroriste, mais des gamins avides de réponse, questionnant sans arrêt, qui veulent comprendre mais ne trouvent personne pour expliquer, dit-il, moi j'aurais dit « pour leur indiquer une perspective ». Il a aussi été visiter les camps de réfugiés, c'est l'horreur capitaliste qui reprend le dessus même au plus profond de la misère : « Dès qu'il y a un camp, en 48 heures, la loi du plus fort revient ».
Le psy enquêteur s'aperçoit que, leur répondant paisiblement, il rend heureux les gamins, et ajoute sans craindre de choquer le monde Charlie bobo : « Eh bien, certains de ces gosses malheureux, leur seule dignité, c'est Mohammed Merah : on le craint. J'ai vu ça aussi avec les enfants des rue en Colombie. Leur seule dignité passe par la bagarre, la violence. Les gosses me disaient : tu te rends compte, Mohammed Merah, c'était un minable et maintenant on le craint. C'est vrai, il a tout raté... ».
Cyrulnik frappe fort enfin, après avoir clairement discerné les causes de l'enfantement débile, lequel n'a en réalité produit que des « pigeons » : « Quand il y a un chaos culturel, il y a un centre organisé, et tout autour il y a des gogos. Ce sont des gogos de l'islam, les Merah, les Coulibaly... Ils se sont fait escroquer comme quand on entre dans une secte. Eux qui se disent « révolutionnaires » ou « bras armée de dieu » ne sont que des pantins déculturés (…) Ils sont ainsi des proies faciles pour un chef totalitaire qui cherche à imposer sa loi. Il suffit de leur faire croire qu'ils seront héroïsés et vivront auprès de dieu après leur mort. C'est ainsi qu'on fabrique des gogos armés ».
Rien de lié à une quelconque révolution, mais c'est toujours corrélé à la guerre, comme le dit Gwen. « Une « épidémie de croyance » peut se déclencher en quelques jours. Comme on l'observe dans les périodes de guerre, où, tout à coup, on voit des rumeurs se propager avec une conviction folle et sans aucune preuve. C'est pour ça que j'emploie l'expression de « délire logique » (…) ET c'est cohérent. Mais c'est délirant, parce que c'est coupé de la réalité. Et les gens sont fermement convaincus parce qu'ils sont désespérés, qu'ils ont peur. En période de guerre ou en période de déstructuration sociale, on voit que des rumeurs se déclenchent, intenses et avec une vitesse stupéfiante. Comme avec Hitler autrefois, on est en plein théâtre émotionnel. (…) les fanatiques qui se font exploser dans une foule pour tuer le plus d'ennemis possibles ne se suicident pas, ils offrent leur mort à dieu. Ce n'est pas un « attentat-suicide ». Encore un maillon faible dans le raisonnement de notre diva nationale : non, c'est plus pragmatique, moi je pense qu'ils se disent prosaïquement : « je me fais sauter mais au moins je ne pars pas seul » ; j'ai toujours pensé que c'est un drôle de courage de se suicider seul mais moins effrayant de le faire... à plusieurs ! Peut-être parce que j'ai dans mon subconscient une âme de terroriste ? Ne dit-on pas qu'on « s'éclate » toujours mieux à plusieurs que seul ?
Après les suppositions de la diva psy sur le fait qu'ils imagineraient qu'on les « reconnaitrait » ou qu'on les aimerait enfin après leur mort, c'est du pipeau, faut pas les prendre pour plus gogos qu'ils ne sont ; ça les psys sont aussi capables de le faire que leurs collègues gourous ou recruteurs islamistes.
Lorsqu'il est pressé par le journaliste intervieweur de se pencher quand même aussi sur le sort des victimes (ces blancs jouisseurs complices de leurs généraux qui bombardent là-bas), Cyrulnik trouve le moyen de fournir une autre explication dérangeante pour la doxa bourgeoise universelle avec sa novlangue de la victimisation : « En 1946, dire qu'on était victime, c'était avouer qu'on était un débris, un vaincu, un humain chassé de l'humanité. En 1985, l'aveu de la mortification se transformait en récit de victoire (…) Le contexte culturel venait de modifier la signification du fait (…) C'est la réduction des informations qui donne forme au monde perçu. Plus tard, la représentation de ce qu'on a perçu modifie encore la mémoire du passé ».
Evidemment Cyrulnik n'étant pas un maximaliste communiste acharné, ne va pas développer que l'antiracisme n'était pas à la mode en 1946 parce que l'antifascisme suffisait pour les masses de gogos désarmés après le plus grand massacre de tous les temps où il était bon de crier « à chacun son boche » (le massacre de 39-45 reste bien supérieur aux millions attribués à Staline), mais en 1985 l'antiracisme correspond bien aux idéologies victimaires de la guerre mondiale terroriste, chaque communauté nationaliste peut rivaliser en victimologie pour justifier ou excuser ses propres massacres ; tant le nationalisme juif, que arabe, palestinien, kurde, tibétain, etc.
L'antiracisme n'est ainsi qu'une prolongation du feuilleton sinistre de l'antifascisme, parce que ce dernier scénario a terriblement vieilli.
Je vous ai gardé le meilleur pour la fin, et qui fait déjà jaser la presse bcbg. Comme Cyrulnik invoquait son enfance puis les soins qu'il a prodigué une fois installé psy aux ouvriers - et vient de dire une « énormité » sur ses malades : « Ils étaient fiers d'être ouvriers, ils n'étaient pas humiliés » -
le journaliste n'en peut plus et fait une remarque qui n'est pas tout à fait une question: « Il y avait une fierté du prolétariat, aujourd'hui il est certain qu'on l'a bien entamée ». Et voici la réponse brut de fonderie, vous en déduirez ce que vous voulait, moi c'est tout déduit :
« J'ai été laveur de carreaux pendant mes premières années de médecine, pour gagner ma vie. Je travaillais au forfait de 5 heures à 8 heures du matin, parce qu'à 8 heures les gens des bureaux arrivaient. Je rêvais que j'en sortirais, mais je ne savais pas si ce serait le cas (…) si ça n'avait pas marché j'aurais probablement été dépressif, j'aurais été en échec toute ma vie. Donc ces gosses-là vivent dans ce monde-là, et si on ne leur propose pas un projet, la seule dignité qui leur reste sera la brutalité, la violence. Ce sont des proies vulnérables les gogos de l'islam, comme les SS étaient des gogos du nazisme, comme beaucoup d'allemands ont été des gogos du nazisme ».



PETIT PLUS culturel: mais je ne vous invite pas à vous abonner à l'OBS, qui est au trois quart chiant, un autre article flamboyant sur LE PLUS GRAND CINEMA DU MONDE, actuellement :LE BELGE ;
Avec l'article « les belges broient du nord », on a la liste des bons: Jaco van Dormael, Bouli Lanners, Felix van Groeningen, Robin Pront, sans oublier les anciens Delvaux, les frères Dardenne, Chantal Ackerman, et les derniers d'origine marocaine Adil El Arbi et Billal Fallah.

Un cinéma qui est centré sur les deux questions centrales pour comprendre la période : l'état de la classe ouvrière et la décomposition capitaliste (et de l'être humain). Les films belge sont empreints d'une noirceur terrible, d'un désespoir total devant la décomposition de l'être humain : « C'est la tonalité du cinéma du plat pays, depuis vingt ans : un paysage peuple de fantômes atroces, de crapules issues du lumpen, de personnages sans horizon, vivant dans l'ombre (…) Rien n'est blanc ou noir, ce qui est important c'est la rage du personnage. (…) Cette incommunicabilité s'est retrouvée dans l'enquête sur les terroristes de Molenbeek : les flics flamands ont refusé de transmettre leurs renseignements aux policiers wallons (…) rarement cinéma aura été aussi proche de la réalité macabre d'une société. Depuis vingt ans l'humour noir camoufle à peine le constat amer. A la maison de la radio à Bruxelles, une porte blindée sépare les émissions en français et les émissions en flamant ».

mardi 12 avril 2016

1984 : une satire de la fausse révolution espagnole

sauvegarde d'un tableau de Goya
Fin 2017, il faudra faire une recension de toutes les petites ou grandes maisons d'édition qui ont profité des 80 ans de la défunte guerre d'Espagne selon les uns ou révolution espagnole selon les autres. Pour l'heure, contrairement au cinquantenaire qui fut plus propice à soulever les tapis des mensonges perpétuels, il n'y a rien de bien nouveau, répétitions de positions sectaires par des gens qui n'y connaissent rien et se contentent de ce qu'ils ont lu il y a 30 ou 40 ans chez Broué ou dans des articles militants de seconde demain voire dans les brochures riquiquis de Spartacus. On notera au passage un livre bleu de l'édition artisanale Ni patrie ni frontières, intitulé « L'anarchisme d'Etat » et « La Commune de Barcelone ». Il s'agit d'une présentation  mal fagotée  d'un rapport secret de la CNT d'un nommé Helmut Rüdiger, avec des considérations très éclectiques du catalan Guillamon qui croit à une révolution à l'époque et méprise la base de la CNT, et la participation de Frank Mintz, un pseudo historien anarcho-staliniste (dont j'ai eu l'occasion de dénoncer la cuistrerie oecuménique antifa à Arcueil). Mintz vante les vieilleries autogestionnaires anars (et donc le pillage de "l'action directe") en dénonçant ce qu'il y a de très juste chez Rüdiger quand les autres ne rabâchent pas seulement l'antienne sur l'absence du parti  mais surtout cautionnent la théorie de la fusion invraisemblable de l'anarchisme et du stalinisme par cet autre cuistre gauchiste néo-LO Coleman. Or les terribles événements d'Espagne montrent le triomphe de l'anarcho-stalinisme, l'hymen entre le blaireau et la teigne. La guerre d'Espagne c'est la question de la destruction primordiale de l'Etat bourgeois, radotent en cœur deux anciens du CCI (dont je dois déplorer qu'ils se soient mis au service de l'anarcho--stalinien, le commissaire politique antiraciste Coleman).bannis de la maison mère nous donnent une leçon : avant de faire quoique ce soit d'autre une révolution doit DETRUIRE L'ETAT ! Avec ça on est bien avancé. Allez dire cela à daech il sera OK. Voilà des has been qui veulent se donner bonne conscience pour occuper leur retraite en criant au jeune qui passe dans la rue : « Viens chez moi j'ai la collection complète de Bilan dans ma table de nuit. Je te montrerai les étoiles de la Gauche communiste... ». Le texte secret de Rüdiger est néanmoins très intéressant à l'encontre de ses superficiels critiques les Olivier, Guillamon, et Mintz. J'y reviendrai bien sûr longuement dans mon livre sur la question des carences des diverses minorités maximalistes sur la question de l'alternative de société. Rüdiger nou démontre en tout cas, malgré son ralliement à la "guerre révolutionnaire" que les discussions au sommet de la CNT étaient plus "avancées" qu'au gouvernement bolchevique une dizaine d'années avant...

Excepté le monde académique des historiens, celui des militants anarchistes et maximalistes, la guerre d'Espagne demeure une lointaine page d'histoire. Mais le monde des militants, surtout ceux qui se prétendent révolutionnaires est marqué par un autisme ou un déni de réalité sur les horreurs qui se déroulent dans le camp où ils se projettent s'ils avaient été nés, le camp républicain présumé au moins plus progressiste que celui en face. Je n'ai trouvé pratiquement aucun texte anarchiste, socialiste, communiste de gauche ou pas qui proteste contre les exécutions massives autant des ecclésiastiques que des laïcs innocents ; ce qui sera aussi le cas concernant le massacre des juifs au cours de la seconde boucherie mondiale. Y aurait-il une lâcheté révolutionnaire ? Dans l'historiographie militante ou les tonnes d'articles commémoratifs, on ne raisonne qu'abstraitement en termes de classes, de partis, d'événements guerriers, on perpétue la dénonciation des crimes du camp d'en face (au nom de l'omerta de l'union nationale ou d'une solidarité de camp révolutionnaire aveugle) mais jamais on ne reconnaît que des crimes équivalents ou pires se produisent dans la camp de ce qui est présumé être une révolution ! Personne n'a vraiment dénoncé « le livre noir du communisme » ou, bien que les chiffres soient évidemment très exagérés et les morts non reliés aux véritables causes, ni ridiculisé tout ce chiffrage fastidieux en le plaçant à côté des chiffres plus éloquents des guerres mondiales. Les professionnels de la révolution s'occupent de politique, aux sociologues de s'occuper des « chiens écrasés ». Les mots « bain de sang » ou « massacres de la bourgeoisie » reviennent souvent mais comme toile de fond, entrer dans le détail gênerait des certitudes établies.
Poids d'un marxisme anti-humaniste stalinien ? Un solide véritable anarchiste ou bolchevique confirmé ne saurait s'émouvoir comme un vulgaire pacifiste des litres de sang versé, même innocemment ? Pouvait-on se permettre d'aller à l'encontre de foules sanguinaires qui applaudissaient l'hystérique Dolorès Ibarruri ? Au risque de se faire traiter de « fasciste » ?
La littérature pour clientèle gauchiste critique est mince sur les massacres de civils en territoire républicain, ni sur le fait que les bandes de pillards anarchistes dits « autogestionnaires » se sont fait pincer au bout du compte par des tribunaux pas spécialement dirigés par les méchants staliniens. « Autrement », revue par thèmes, compilée sous forme de livre, n'analyse pas les cruautés du camp républicain, mais n'en donne qu'un aperçu romancé avec une introduction succincte : « Les armes prises, les miliciens madrilènes font régner la terreur dans la capitale et profitent du retournement de la hiérarchie pour assouvir leur désir de vengeance. Agustin de Foxa propose ici un regard différent, moins prestigieux sans doute, sur l'implantation des milices populaires, dans lesquelles l'auteur croit percevoir le désir de revanche des petits, rancuniers et envieux, parfois enclins aux abus de pouvoir »1. L'explication reste « ouvriériste », et cet ouvriérisme qui fait passer la classe ouvrière pour une classe envieuse, qui ne pourrait pas faire autre chose que piller les riches pour prendre leur place, et massacrer pour « se venger » de siècles d'oppression des petites gens de l'espèce humaine : « En effet, l'autorité, c'étaient les cireurs de chaussures, les laveurs de latrines, les porteurs de valises et les charbonniers. Des siècles et des siècles d'esclavage accumulés palpitaient en eux, avec une force indomptable. Le grand jour de la revanche était arrivé. Ils voyaient trembler à leur tour, souriants, flatteurs, les grands bourgeois, les têtes couronnées du royaume, les banquiers qui les avaient fait trembler d'un seul regard ». (à suivre)
Bon tout cela ce sont les bonnes feuilles de mon book, soyez patients il avance. Je me contenterai de vous livrer deux ou trois aspects du chaos en Espagne, chaos qui ne se résume pas à une paire de lunettes avec un verre ouvrier et un verre bourgeois, et un méchant oculiste stalinien qui casse la première focale.

1948 ou 1936 ?

Il y a au moins trois décennies je me rappelle d'un camarade anglais aux mains tremblantes parce qu'il se gavait de thé qui, dans les couloirs d'un congrès du CCI, croyant donner la bonne explication du 1984 de Orwell m'expliquait : « c'est une satire mon vieux, you know, simple inversion de 1948, you know, quand triomphait le stalinisme après guerre ». Hélas ce camarade n'était plus de ce monde en l'an banal 1984, dont le moment dérisoire ne fut que le départ des sinistres communistes du gouvernement Mitterrand en France. Non cher et regretté Ian, tu te trompais. 1984 est une satire de la guerre civile espagnole.

D'ailleurs, Orwell a passé du temps à essayer de faire admettre qu'il ne s'était pas inspiré du « Talon de fer » de Jack London (un bisou au passage à l'infatigable Francis Lacassin pour son œuvre immense en 10-18), ni d'Eugène Zamiatine, ni de Metropolis de Lang, ni de Huxley, ni de Wells. Mais il a été influencé selon toute évidence par « Nous autres » de Zamiatine - écrit en 1923, moment charnière, victoire de Mussolini en Italie, bientôt putsch raté de Hitler, mort de Lénine et ascension de Staline - à la façon dont il vante l'ouvrage du russe, qui avait été jeté en prison en 1922 par la police bolchevique : « C'est une compréhension intuitive de l'aspect irrationnel du totalitarisme – les sacrifices humains, la cruauté considérée comme une fin en soi, l'adoration d'un chef qu'on dote d'attributs divins – qui fait la supériorité du livre de Zamiatine sur celui de Huxley ».(cf. Louis Gill, Orwell et la guerre civile espagnole, p.186).

Contrairement donc à l'acception commune 1984 n'est pas de prime abord une satire du stalinisme en URSS. L'inspiration première d'Orwell semble bien plutôt motivée par ce qu'il a compris pendant la guerre en Espagne, cette façon de faire passer cette guerre pour une révolution aux yeux du monde entier, et par ce seul moyen : le mensonge. A une époque où il ne fallait pas critiquer les procès de Moscou pour ne pas nuire à « l'unité anti-fasciste », dès 1938 Orwell est persuadé qu'il faut détruire le mythe soviétique si l'on veut redonner vie aux espoirs socialistes ; il l'affirmera près de dix ans plus tard en introduction à « La ferme des animaux ». Il ne faut plus se contenter de lire des livres ou de les écrire, il faut s'engager dans la lutte contre les mensonges : « Ce que j'ai vu en Espagne m'a fait toucher du doigt le péril mortel qu'on encourt en s'enrôlant sous la bannière purement négative de l' « antifascisme »2.
Mais Orwell est passé à côté de toute réelle réflexion de classe. Il n'a pas eu la chance de croiser sur sa route les minorités de la Gauche communiste qui avaient un peu éclairé dans la nuit de la contre-révolution – quoique avec des clichés programmatiques dépassés et avec d'énormes oeillères sur l'état de décomposition de la société espagnole – après les dérives de Lénine et le stalinisme naissant. Il ne garde de son expérience en Espagne que le plus inconsistant au niveau militaire, une vague croyance en la guérilla sur le terrain national. Fier ex-brigadiste floué, il s'engage dans la garde nationale anglaise en juin 1940. Et autant échaudé que Silone en Italie, il compense sa déception comme l'italien auteur du passionnant « Sortie de secours » (c'est mon interprétation) en se mettant lui aussi à la disposition des services secrets de sa Majesté. Il prône un armement du peuple, craignant une invasion imminente par l'armée allemande. Conformément à sa brève expérience malheureuse des combats de rue à Barcelone, il propose comme mesure immédiate une distribution générale des grenades à main3. A pleurer de pitié.
Après la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939, Orwell décide qu'"il n'y a pas de troisième voie entre résister à Hitler ou capituler devant lui"et condamne "les intellectuels qui affirment aujourd'hui que démocratie et fascisme c'est bonnet blanc et blanc bonnet", c'est-à-dire les staliniens et leurs compagnons de route obligés d'abandonner le discours de l'antifascisme pour justifier dans un langage pseudo-gauchiste l'alliance de Staline avec Hitler. Dans un essai sur Charles Dickens, Orwell réaffirme "qu'il faut toujours être du côté de l'opprimé, prendre le parti du faible contre le fort" et que, si "l'homme de la rue vit toujours dans l'univers psychologique de Dickens", presque tous les intellectuels "se sont ralliés à une forme de totalitarisme ou à une autre". C'est son cas.
Revenant à l'automne 1942 sur son engagement espagnol dans un des textes les plus forts de ce recueil, Orwell exprime la position qui était la sienne en 1936 et le sera tout au long de la Seconde Guerre mondiale: "Quand on pense à la cruauté, à l'ignominie, à la vanité de la guerre on est toujours tenté de dire: Les deux camps se valent dans l'ignominie. Je reste neutre. Mais dans la pratique, on ne peut pas rester neutre, et il n'est pas de guerre dont l'issue soit parfaitement indifférente. Presque toujours l'un des camps incarne plus ou moins le progrès, et l'autre la réaction".
Orwell a bien été formaté démocrate incorrigiblement antifasciste lors de son expérience en Espagne. Revenant à l'automne 1942 sur son engagement espagnol dans un des textes les plus forts de ce recueil, Orwell exprime la position qui était la sienne en 1936 et le sera tout au long de la Seconde Guerre mondiale: "Quand on pense à la cruauté, à l'ignominie, à la vanité de la guerre on est toujours tenté de dire: Les deux camps se valent dans l'ignominie. Je reste neutre. Mais dans la pratique, on ne peut pas rester neutre, et il n'est pas de guerre dont l'issue soit parfaitement indifférente. Presque toujours l'un des camps incarne plus ou moins le progrès, et l'autre la réaction". C'est pourquoi... il choisit le camp de l'impérialisme britannique en travaillant à la radio d'Etat. Mais plus trouble fût la découverte que, à un an de sa mort en 1950, à la demande des services secrets maccarthystes britanniques, il avait soigneusement compilé une liste de 130 auteurs pouvant être soupçonnés d'être « communistes ». Bad end George !
(sur le web in english : Orwell offered writers’ blacklist to anti-soviet propaganda unit
When a new 20-volume edition of the collected works of George Orwell appeared about two months ago, included among the books, essays and voluminous correspondence of the famed British writer and journalist who died nearly 50 years ago was a list of some 130 prominent figures he compiled in 1949).The list consisted of short comments, sometimes pithy and sometimes superficial, on intellectuals, politicians and others whom Orwell considered to be sympathetic to the Stalinist regime in Moscow. Among the names were cultural figures Charlie Chaplin and Paul Robeson, writers J. B. Priestley and Stephen Spender, journalist Walter Duranty (New York Times Moscow correspondent and defender of the Moscow Trials) and Joseph Davies, US Ambassador to the USSR during WWII.

Voici comment cela pouvait se dérouler en 1937 en Espagne un scénario « orwellien »:
(1937, d'après les archives de la police sur les carences de la tchéka espagnole)

« Un détenu est mis à la disposition du Tribunal d'urgence de Barcelone, et celui-ci demande à la police quels sont les faits délictueux. La police répond qu'il n'y en a aucun. Le tribunal demande alors les raisons de la détention ; et il lui est répondu que le détenu est 'suspect'. Le même tribunal réitère sa démarche en demandant qu'il soit précisé de quoi il est suspect, et la police réplique qu'il est suspect « de recevoir des visites suspectes ». Le tribunal ne se lasse pas et insiste en priant qu'on lui dise en quoi les visites étaient suspectes, et la police explique finalement qu'elles étaient « suspectes d'être hostiles au régime ». Avec tout ça, les semaines ont passé et c'est dans ce flou que l'on s'achemine vers le jugement, où absolument personne ne comparaît pour soutenir l'accusation ».


BARCELONE 1937 : premier cas jugé par le Tribunal de espionaje (autre scénario orwellien, avant on aurait dit simplement kafkaïen) où vous verrez que les « Jeunesses révolutionnaires » espagnoles écrivent bien plus clair que les Rebull, Durruti ou Munis...

« Une jeune anarchiste de 19 ans, Carmen C., arrêtée le 22 août au matin alors qu'elle distribuait, à


l'entrée d'une assemblée du syndicat CNT du textile, des tracts intitulés « Face à la guerre, déserteurs. Pour la révolution sociale, luttons avec acharnement ». Le contenu du tract était une explication classique des « buts de guerre » des anarchistes, une justification de leurs contradictions de pacifistes combattants ; extraits : « La guerre est une calamité du régime capitaliste dont nous avons jusqu'ici souffert. La guerre signifie toujours le choc de deux intérêts qui essaient de se renforcer par le sacrifice de ceux qui ne sont pour rien dans ce jeu égoïste. Comprenant ainsi la guerre, les Jeunesses libertaires ne pourront jamais faire la guerre pour la guerre. Si les libertaires se battent sur le front, c'est dans le but d'améliorer la condition du prolétariat ».
Le dossier fut d'abord instruit par un des juges ordinaires du palais, chargé habituellement des cas de « désaffection » qui dépendaient du Jurado de urgencia. Pourtant, contrairement à ce qu'on pouvait attendre, le délit ne fut pas qualifié d' « hostilité au régime ». Rien dans le contenu des tracts n'était dirigé explicitement contre le régime républicain ni contre le gouvernement de Juan Negrin. Il s'agissait d'après le juge, d'un « probable délit contre la forme de gouvernement ». Grâce à cette qualification et à une défense misant sur l'innocence d'une jeune fille qui aurait été abusée et contrainte de distribuer des tracts « qu'elle n'avait pas lus » par un militant. Elle sortit moyennant une caution de 500 pesetas réglée par un responsable de la CNT qui vint la chercher.
Trois mois plus tard, le 20 novembre, l'affaire fut confiée au TEAT (Tribunal d'espionnage et de haute trahison) (…) ce qui était véniel devint mortel : les sanctions pour « défaitisme » et « haute trahison » pouvaient aller de six ans de camp de travail à la peine capitale (…) Le TEAT condamnait pour « défaitisme », partant du fait que les feuilles incriminées tendaient « à déprimer le moral collectif ». La sentence sanctionnait explicitement la « propagation de feuilles clandestines où l'on attaquait le gouvernement de la République et on excitait le peuple à la rébellion ». Le lien logique, qui pourtant n'avait rien d'évident, entre « discipline sociale » et défaitisme était établi sans hésitation : « Les faits prouvés peuvent être réputés comme des actes qui tendent à déprimer le moral public et contribuent, en même temps, à diminuer la discipline collective, constituant de véritables actes de défaitisme ». Toute manifestation de divergence politique, de désaccord avec l' « union antifasciste » pouvait à ce compte être visée, sans qu'il fût besoin de justifier rigoureusement le rapport entre les actes incriminés et la notion de défaitisme. C'en était bien fini des « formalisme juridiques » qui venaient « gêner » la continuité de l'action répressive de la police et de la justice.
Ainsi les feuilles distribuées par Carmen C. furent-elles considérées comme délictueuses parce que « gravement perturbatrices de l'Unité politique (qu'imposait) la guerre ». Certains tracts auraient pu recevoir la qualification précise d' « incitation au meurtre » de dirigeants politiques, comme ce papillon, distribué le 27 novembre 1937 : « Azana, Prieto, Negrin, Maura, Portela Valladares... ? Qu'en pensez-vous travailleurs ? ! En voilà un joli bouquet pour un poteau d'exécution ! », ou cet autre :
« Le gouvernement Negrin est : COUARD, parce qu'il est à Barcelone au lieu d'être à Madrid ! TRAITRE, parce que, s'appelant antifasciste, il a livré le Nord aux rebelles ! FASCISTE, parce que avec la France et l'Angleterre il est en train de négocier l'armistice, sans aucun égard pour le sang versé par des milliers de travailleurs tombés en défendant la liberté ! ».
Ces tracts étaient signe de reprise du combat contre les responsables politiques de la République, signe qu'une partie des confédéraux était passée dans l'opposition active. La perception qu'ils révélaient du président Manuel Azana témoigne de cette continuité :
« Travailleurs, Azana a dit : « Je suis le même qu'en 1931 et c'est dans cet esprit que je préside la République ». Sachez-le travailleurs, le monstre qui disait « visez au ventre » hait toujours les prolétaires révolutionnaires avec la même sauvagerie qu'avant le 19 juillet. La Révolution risque de payer cher l'altruisme excessif dont elle a fait preuve envers lui et ses comparses en ne les faisant pas fusiller au lendemain du soulèvement de leurs cousins les fascistes ». (…)
Tout élément de critique adressée au gouvernement ou à sa politique pouvait être assimilé à la fomentation d'un complot, selon un réflexe propre à l'époque et pas seulement en Espagne. Lors du procès d'un imprimeur clandestin du POUM, il était question de tracts où figuraient :
« (…) des manifestations attentatoires au prestige des organisations du Front populaire, de leurs représentants, du gouvernement de la république et de ses composantes, du régime et des institutions constitutionnelles, et où l'on (incitait) les masses prolétariennes à une action contre les pouvoirs légitimes qui (dirigeaient) le pays dans la lutte contre le fascisme en armes ».
La peur du complot étant un pont solide entre les professions policière et judiciaire, il suffisait que des militants fussent arrêtés en flagrant délit de distribution de tracts pour qu'ils fussent condamnés. Point besoin de convaincre un jury populaire, ou de faire appel à un autre témoin que l'agent de police, le « corps du délit » suffisait à prouver l'intention délictueuse. Finalement tout pouvait se régler entre « personnes d'ordre ».
La presque totalité des accusés furent ainsi condamnés à plusieurs années de réclusion en camp de travail, la durée variant en fonction de la teneur des tracts et de l'impression de violence qui pouvait s'en dégager. Les peines évoluaient entre six et dix ans, sans considération, à aucun moment, d'éventuelles circonstances atténuantes ou aggravantes, comme si le TEAT n'était qu'un simple prolongement de l'administration de la censure. (mais bah... pas pour longtemps, à peine une année plus tard, Franco allait mettre d'accord tout le monde et permettre finalement la fuite de la plupart des condamnés politiques de la République démocratique bourgeoise... en France dans presque les mêmes wagons que les juges républicains arrogants et leurs potes du parti stalinien).
Au-delà de la diffusion de tracts, l'existence d'une littérature clandestine pouvait servir à inculper pour « défaitisme » et condamner n'importe quel dissident considéré comme dangereux ou gênant. C'est ainsi qu'un jeune anarchiste fut condamné à 6 ans de camp pour avoir lu en janvier 1938, dans le train, un exemplaire du journal Libertad . D'après le tribunal, il était « animé de l'intention de déprimer le moral du public, de démoraliser l'armée, d'affaiblir la discipline collective et de crédit de la république à l'intérieur du pays, et (favorisait) par son procédé les machinations des fascistes qui (tentaient) de démoraliser l'arrière républicain ». De même un militant pouvait être accusé de « haute trahison » parce que l'article qu'il lisait dans le journal, pourtant légal, Frente libertario était intitulé : « L'Espagne n'est le patrimoine d'aucun parti ».












1Autrement, Madrid 1936-1939, « Entre cour et prison », extraits de Agustin de Foxa, p.123
2George Orwell, De la guerre civile espagnole à 1984, par Louis Gill, p.157
3Ibid, p.159