"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mardi 29 septembre 2026

Colère lycéenne: la fonction de neutralisation de LFI



Un livre publié en 1971 - La Barrière et le Niveau - est mon livre de chevet. Il est un des textes fondateurs de la sociologie critique de l’école. Sa thèse centrale est simple :
L’école n’est pas un instrument d’égalité : elle est un instrument de division du travail.

Baudelot & Establet montrent que le système scolaire français est séparé en deux, le niveau : filière longue, générale, destinée aux classes moyennes et supérieures, et la “barrière” : filière courte, professionnelle, utilitaire, pour "socialiser" les enfants du prolétariat. Deux "destins sociaux" donc. Un livre marquant pour décrypter la reproduction sociale capitaliste. Il précède Bourdieu & Passeron (La Reproduction, 1970) mais s’inscrit dans la même logique. l’école n’est pas un ascenseur social, elle officialise les inégalités, elle organise la division du travail. La différence avec Bourdieu : Baudelot & Establet sont plus marxistes, plus structuraux, moins centrés sur le capital culturel. Pour eux, l’école est un appareil d’État qui fabrique les futurs rôles dans le capitalisme. Leur livre démonte l’idée que l’école serait un espace neutre, méritocratique ou universaliste. Le livre reste actuel. Malgré certains décalages, dans les années 1950, le baccalauréat signifiait la barrière de classe, aujourd'hui il faut au moins le master. Parcoursup renforce la séparation. Le lycée pro est toujours un sas vers le prolétariat. Les inégalités de capital culturel se creusent.

Pourquoi LFI “récupère”-t-elle les luttes lycéennes ?

LFI n’est pas un parti de classe : c’est un parti contestataire à prétention radicale. Il fonctionne avec une psychologie émotionnelle à la manière des sectes religieuses. Les conflits de toute nature relèveraient d'une interprétation morale.

Les lycéens sont un milieu politique malléable, présumé innocent et inculte, partiellement syndiqué. avec un avenir angoissant et précaire. Ils sont naturellement, même plus que les étudiants, très sensibles à la contestation d'où qu'elle vienne. Hélas la protestation lycéenne de ces dernières années n'est pas encore au niveau politique de l'année 1968. La descente d'avion (céleste) du pape, applaudi par des milliers de jeunes bobos comme une rock star, pas des banlieues, fut plus ridicule que signe d'un retour au Moyen Âge.

La fonction du parti petit-bourgeois LFI est de se se poser comme “défenseur des humiliés”, en l'occurrence les lycéens à l'avenir incertain et qui n'ont pas confiance en eux, considérés comme inférieurs sociaux immatures.

Pourquoi les arguments de LFI sont-ils “minables” ?

LFI transforme : une lutte matérielle (conditions d’étude, ségrégation scolaire, manque de profs) impliquant en lutte morale (“les jeunes sont maltraités”, “on ne les écoute pas”). Et en plus, réduit une lutte structurelle (budget, organisation, reproduction sociale) en combat symbolique (“le gouvernement méprise la jeunesse”). Réduit également la domination capitaliste (marchandisation de l’école, tri social) à une "sauvagerie" policière (“violences policières contre les jeunes”). Encourageant les jeunes avec l'éruption ridicule de Bally Bagoayoko, à croire que la révolution c'est mettre le feu à des poubelles et à développer des bagarres stériles avec la police. La police devient l'incarnation simpliste du "mal capitaliste". C'est un scandale moral qui pose la question d'une police gentille et démocratique, évitant de penser qu'elle n'est qu'un appareil répressif de l'État bourgeois que les gurus de LFI voudraient occuper, en créant leur propre police ? C’est une dépolitisation, car la lutte de classes est remplacée par une indignation morale.

Le racisme existera toujours dans la domination capitaliste, mais son utilisation comme critère politique est une esbrouffe réductrice à une catégorie morale, supprimant tout critère de classe. Le racisme est un produit de la structure de classe, pas une catégorie politique autonome. LFI le détache de la lutte des classes pour en faire un marqueur identitaire, ce qui fragmente le prolétariat lycéen.

La fonction de neutralisation de LFI1

Capter immédiatement la révolte lycéenne. Elle capte la colère lycéenne pour la détourner vers un populisme moral, des actions de rue dans une conflictualité symbolique (police, racisme, mépris), substituant donc l’identité à la classe, empêchant l’émergence d’une organisation lycéenne autonome comme celle des étudiants dans leur lutte passée contre le CPE. Bravo en passant au CCI d'avoir été prémonitoire en organisant toutes ses réunions politiques de rentrée par le rappel de la lutte victorieuse contre le CPE autonome. LFI ne radicalise pas les lycéens : elle les neutralise en les moralisant. Sans cette fonction, le gouvernement serait démuni avec sa simple répression policière. Le "soutien" de LFI est une simple instrumentalisation pour produire de l’indignation, pas de la conscience de classe, et laisser croire que la période d'intense battage électoral est la seule solution.

    La plupart des lycéens ont compris que L'école n’est pas un espace neutre.

C'est un appareil de reproduction du capitalisme. Elle ne vise pas l’égalité, mais la stabilisation des rapports de production en organisant le tri social. Les différences de capital culturel deviennent “méritées” ; les dominants apparaissent comme “plus doués”. Elle vise à développer une subjectivité individualiste dans la compétition des notes, tentant, de plus en plus difficilement, de faire accepter l'ordre social, c'est-à-dire docilité et discipline. L’école transforme des inégalités matérielles en différences scolaires légitimes. Le tri social valide les trois classes sociales: pour la reproduction des classes moyennes et supérieures, enseignement général de plus en plus spécialisé dans les matières "nobles", technologique (informatique...) pour les emplois de bureau, professionnel pour la classe laborieuse (métiers dits manuels).

Je ne développerai pas ici non plus sur le capital culturel, moteur invisible de la reproduction sociale inégalitaire. Chose dont les lycéens se rendent compte en voyant leurs compères (provisoires) bourgeois parler en public ou afficher leurs résultats. Autre constat déplorable, la chute du niveau d'expression orale, la disparition de l'orthographe, voire la disparition de la capacité de lire grâce à l'aliénant portable.

L'avenir du combat émeutier, et assez désespéré des lycéens, n'augure pas une victoire comparable aux expériences passées. Pourquoi?

Pas simplement à la tentative de mainmise grossière de LFI, mais pour deux raisons:

– les nombreuses mobilisations syndicales corporatives: fonctionnaires, pompiers, policiers, et. très encadrées et peu propices à une union avec les lycéens;

– la période électorale qui étouffe toute véritable pensée critique hors système.



HISTORIQUE DES LUTTES LYCÉENNES DU PASSÉ

1. Les premières luttes lycéennes (1882-1883)

  • 1882 1883 : révoltes de Toulouse, Montpellier, puis Louis le Grand → Congrès lycéens d’Albi (1882) puis Bordeaux (1883). → Revendications : réforme disciplinaire, commissions d’élèves, liberté d’expression. Aboutissement : première affirmation nationale d’un sujet lycéen autonome.

2. Les années 1960-1970 : naissance des CAL et politisation

  • 1967-1968 : création des Comités d’action lycéens (CAL) → Dans le sillage des comités Vietnam et de Mai 68. Aboutissement : mise en place de commissions lycéennes, transformation du régime intérieur, reconnaissance de la parole lycéenne.

  • 1971 : affaire Guiot / circulaire Guichard

  • 1973 : mobilisation contre la loi Debré

  • 1974-1976 : mobilisations contre les réformes Fontanet et Haby. Aboutissement : consolidation d’un espace lycéen organisé.

3. Les années 1980 : structuration du syndicalisme lycéen

  • 1986 : mouvement contre la loi Devaquet → Forte mobilisation, mais impulsion surtout étudiante. Aboutissement : naissance de la FIDL (1987), premier syndicat lycéen durable.

4. Les années 1990 : luttes massives et victoires politiques

  • 1990 : mobilisation contre la banalisation de la violence scolaire

  • 1994 : lutte contre le CIP (contrat d’insertion professionnelle) → Mobilisation nationale, blocages massifs. Aboutissement : retrait du CIP ; émergence de l’UNL comme syndicat national structuré. Il faut désormais encadrer les lycéens comme la classe ouvrière, d'autant que la pluprt sont destinés à être salariés ou chômeurs de longue durée.

5. Les années 2000 : lycéens au cœur des grandes réformes scolaires

  • 2005 : lutte contre la loi Fillon → Coordinations lycéennes très actives.

  • 2006 : lutte contre le CPE (Contrat première embauche) → Blocages massifs, alliance avec étudiants et syndicats. Aboutissement : retrait du CPE ; reconnaissance du rôle des coordinations lycéennes.

  • 2008 : mobilisation contre la réforme des lycées Aboutissement : ajustements de la réforme Darcos.

6. Les années 2010 : Parcoursup, bac, et nouvelles organisations

  • 2016 : mobilisation contre la Loi Travail

  • 2017-2018 : mobilisations contre la loi Vidal et la réforme du bac. Aboutissement : mise en place de nouvelles structures lycéennes, montée des coordinations locales.

7. 2024-2026 : retour des blocages massifs et crise structurelle du lycée

Septembre 2026 : blocages dans 180 lycées → Manque de professeurs, locaux délabrés, stress Parcoursup, surcharge des classes. Aboutissement (en cours) : pression politique accrue ; débat national sur les moyens du secondaire ; affrontement gouvernement/LFI sur l’interprétation du mouvement. Les lycéens deviennent un acteur central des réformes éducatives. Mais aussi une matière sociale à encadrer, et à faire oublier qu'ils sont désormais un jeune prolétariat.



1 Lire l'excellent article de la revue Frustration "Le peuple ou la classe" (Le peuple ou la classe ? Les ambiguïtés stratégiques de la France insoumise ). Extrait : "la réponse est au fond assez simple et le dire ne constitue même pas une critique : La France insoumise n’est pas un parti anticapitaliste mais social-démocrate au sens strict. Elle vise à l’aménagement du capitalisme français par des mesures sociales de redistribution, des dispositifs de relance keynésienne, et une plus forte place de l’État dans l’économie, associée à des formes de cogestion – en priorisant largement, pour ce faire, l’espace des politiques publiques par la conquête des institutions via les mécanismes électoraux existants. Ce qu’elle propose a déjà de quoi largement contrarier le capital et la bourgeoisie – qui le font bruyamment savoir – mais ce n’est pas là ce qui définit l’anticapitalisme (qui, dans sa définition la plus simple, signifie l’abolition de la propriété lucrative du capital) . Je le répète. LFI, comme le RN, est un parti petit-bourgeois, pas bourgeois comme l'ânonne de façon simpliste le CCI qui le réduit au statut d'irresponsable. Ces deux partis sont à empêcher d'accéder au pouvoir par la bourgeoisie. Je reviendrai sur le rôle des partis petits bourgeois dans l'histoire de Franceet la rareté de leur participation prédominante dans l'État bourgeois.

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