"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mardi 14 mars 2017

EN HOMMAGE AU PARTI BOLCHEVIQUE DE 1917

  Cette période électorale est minable, inintéressante, tous les parrains sont pourris, se font insulter dans la rue, au point qu'on voit même arriver sur les plateaux des "spécialistes" de l'abstention... Donc je réclame un entracte entre nous. J'ai retrouvé ce vieux texte interne de 1996 et j'espère qu'il vous intéressera, pas seulement les militants ou ex qui l'ont lu à l'époque, où finalement la plupart des militants, comme souvent, étaient surtout des ignorants du passé révolutionnaire.


"...Après plus de deux années de détention préventive, je fus condamné, lors du fameux procès des communistes de Cologne, encore à trois années de forteresse... Au cours de l'instruction Marx, se trouvant à Londres, fit le maximum d'efforts pour nous sauver, mais tous ses efforts et ceux de ses amis n'eurent pas de succès par suite du parjure commis par le commissaire de police Stieber et d'autres "sauveurs de l'Etat", par suite des préjugés de classe des jurés, et, j'ai le regret d'ajouter, à cause des sottes machinations d'autres personnes dont nous devions porter la responsabilité (...) D'un certain point de vue tout combattant politique doit, incontestablement, être intolérant ; il faut, à mon avis, reconnaître à Marx ce grand mérite d'avoir fait tout le possible pour tenir à distance respectueuse de l'Internationale les arrivistes et éléments équivoques. Les premiers temps surtout un ramassis d'intrus s'y faufilaient, tels le pope des athées Bradlaugh, et il faut savoir gré notamment à Marx que l'on ait fait comprendre à ces gens que l'Association Internationale des Travailleurs n'était pas un asile pour des sectes religieuses et autres".
Friedrich Lessner (Souvenirs d'un ouvrier sur Karl Marx, publié in Die Neue Zeit, 1892)

"...les représentants conscients du prolétariat - qui savent par leur propre expérience combien il faut de force de caractère pour mener à bien leur travail de propagande dans les milieux ouvriers - rendent certes pleine justice à Guillaume Tell, mais toute leur sympathie va à Stauffacher".
Plékhanov ("Contribution à la psychologie du mouvement ouvrier" 1907)

"L'énergie révolutionnaire et l'instinct révolutionnaire de la classe ouvrière se sont frayées un chemin avec une force irrésistible, en dépit de tous les stratagèmes et de toutes les ruses policières".
Lénine (1905).

DEVELOPPEMENT NUMERIQUE ET PROTECTION DE L'ORGANISATION

  Je voudrais contribuer ici dans ce domaine, en complément historique, en me basant sur l'expérience du parti bolchévik concernant sa composition et son rayonnement, son rapport à la masse des ouvriers et les obstacles policiers à sa croissance ; on apprendra ainsi bien des choses avec l'aide des sources accessibles en anglais, avec des informations intéressantes même fournies par des historiens sociologues plus que révolutionnaires. Les éléments collectés nous conduisent à un "retour aux sources" et peuvent favoriser à mon sens une approche de la question de l'évolution des contacts (et de leur sauvegarde) vers l'engagement militant en sortant des préjugés bourgeois qui gangrènent la question et oblitèrent la spécificité de membre (la conscience de classe plus que l'hérédité sociale) d'une organisation révolutionnaire et plus tard du parti, mais pour mettre en évidence l'importance des éléments ouvriers dans la période de croissance numérique indispensable en phase de reprise historique avec l'affirmation de l'esprit de parti.
 
Il sera traité aussi par après de l'action des forces de défense de l'Etat pour tenter de saboter (à l'exemple tsariste) le développement de l'organisation. Avec une restriction cependant, comment ne pas avoir envie de réfléchir au fait que la politique d' annihilation actuelle des jeunes éléments révolutionnaires procède certainement à l'inverse de l'exemple de l'Okhrana et de façon plus opaque.
Nous tâcherons de rappeler que ce ne sont pas simplement les minorités révolutionnaires qui sont l'objet de la surveillance et de l'infiltration mais aussi la classe ouvrière dans les centres les plus importants (la police du tsar suivait aussi "en profondeur" ce qui se passait dans les usines grâce à ses syndicats officiels, bien qu'avec une coordination primaire et souvent désordonnée, comparée avec ce dont l'Etat totalitaire moderne dispose aujourd'hui). Comme quoi, il n'y a pas que l'avant-garde marxiste pour "s'intéresser" aux ouvriers.

  Voici ce qui se passe après 1903 dans le cas du parti social-démocrate russe, et on verra que là aussi cela peut rejoindre et surtout inspirer nos préoccupations actuelles :

- réorganisation du parti
- le combat contre les déviations anarchistes des menchéviks était inséparable du combat contre les espions de la police = mesures de sécurité accrues vis à vis des forces de répression
- réexamen du champ d'intervention du parti par une enquête sociologique de tous les comités locaux du parti dans la classe ouvrière sur sa perception des idées socialistes, pourcentage d'ouvriers impliqués, dénombrement des sympathisants sûrs, quartiers et usines où intervenir, etc.

1. L'organisation révolutionnaire et les ouvriers :

Après 1903, Lénine est amené à souligner que l'esprit de parti se vérifiera par la capacité du parti à intégrer les ouvriers. Pourquoi cette insistance ? Tout groupe révolutionnaire n'a-t-il pas vocation à ce que les ouvriers les plus conscients rejoignent le combat révolutionnaire ? Les ouvriers sont-ils une garantie en soi de l'efficacité de l'organisation révolutionnaire ?
En tenant compte du fait que la classe s'est modernisée, est parfois moins concentrée dans de grandes usines, mais dans le sens où toute la presse du CCI défend la continuité de sa mission révolutionnaire en dépit de changements structurels de surface (informatisation, diversification des tâches et précarisation, éclatement des quartiers ouvriers, dispersion en petites unités des usines modernes) j'essaierais d'éclairer la question dans la mesure où il s'agit de la constitution du parti de la classe ouvrière mais pas d'un parti ne comprenant en soi que des ouvriers. La question est d'importance. Les périodes de contre-révolution ont abouti en général à atomiser les ouvriers, et à leur ôter même pour une longue durée toute conscience de la nécessité de s'organiser politiquement. Et, il faut bien considérer que, en période de reprise historique de la lutte de classe, si un certain nombre d'ouvriers (les petits salariés en général et les chômeurs) rejoignent l'organisation, cela devient vraiment "dangereux" non simplement pour la police mais pour l'ordre dominant. Cela signifie plus qu'un simple flux des grèves, une capacité profonde de la classe à relever la tête.

Il ne faut pas oublier la férocité particulière dont fait preuve à chaque fois la bourgeoisie contre les ouvriers après les époques de chambardement; à ce propos, lors de la répression du mouvement de 81 en Pologne, le journaliste Bernard Guetta avait signalé que les intellectuels avaient été en général épargnés mais que la répression avait été particulièrement féroce à l'encontre des ouvriers (cf dans ses excellents articles in "Le Monde"). Les intellectuels peuvent écrire, pétitionner, dénoncer des brutalités. Les ouvriers atomisés doivent être terrorisés pour leur ôter toute envie de se croire puissant en tant que classe.
En effet lorsque les ouvriers s'engagent ainsi massivement dans une lutte il y a là le signal inquiétant pour la bourgeoisie que son ordre est flétri. Le danger n'en est que plus important si des minorités ouvrières significatives évoluent sur les positions révolutionnaires. C'est en ce sens qu'on peut comprendre cette idée de Lénine de l'adéquation de l'esprit de parti à gagner le plus possible de ces ouvriers dangereux pour l'ordre dominant (à une époque il est vrai où les groupements ou cercles ouvriers se développaient, mais de plus en plus quand même à l'instigation du militantisme social-démocrate).

Dans son ouvrage "Les racines du communisme russe", un auteur en 1968  a rédigé un ouvrage très documenté sur la constitution et la composition des partis révolutionnaires en Russie au début du siècle. Je vais tout d'abord en rapporter les grands traits.

L'auteur commence par établir que ce phénomène (la croissance du parti bolchévik) s'expliquerait surtout par la faiblesse croissante de l'appareil d'Etat tsariste, et ce n'est qu'en second lieu qu'il place l'aptitude de la structure organisationnelle du parti révolutionnaire à permettre l'apparition "de l'homme qu'il faut, au bon moment, et pour prendre les décisions adéquates". Cette considération est limitative car elle laisse de côté la dynamique propre à la révolte ouvrière et à l'expression politique du prolétariat.
Plaçons nous pour l'instant du point de vue de cet auteur qui démarre son ouvrage à partir de la problématique suivante, un parti révolutionnaire ne peut-il être constitué que d'ouvriers ?:
"Cela ne signifie pas qu'il y a un rapport mécanique entre les actions d'un parti et sa composition de telle façon que, par exemple, un parti composé exclusivement d'ouvriers manuels ou professionnels agisse toujours seulement pour satisfaire les désirs de ce groupe social. L'identification d'un groupe social avec un parti implique, d'un côté que le groupe considère des (ou tous) aspects de la politique du parti pour ses intérêts, et de l'autre, que les actions propres du parti sont assujetties à l'intérêt du groupe ou de ses membres (ou sympathisants). Il est vrai que les chefs peuvent contraindre ou manipuler les membres pour qu'ils acceptent une politique qui puisse perpétuer le pouvoir ou les intérêts des chefs. Il y a, cependant, des facteurs existant dans le système politique et dans la politique des partis qui limitent cette tendance - en particulier, l'existence d'autres partis politiques, ou la croissance des fractions."
Selon cet auteur la concurrence entre les partis socialistes-révolutionnaires, cadets et les fractions du POSDR, les contraignaient à être en adéquation avec la volonté de leurs membres, tout en limitant les intérêts des chefs!?.

Cette analyse est quelque peu empiriste et oublie les termes de classe qui ne se posent pas en opposition de chefs et militants. Il considère paradoxalement que "l'explication de la croissance d'un parti révolutionnaire doit, par conséquent, résider dans la nature de ceux qui le perçoivent". Il reconnait que l'explication psychologique est inopérante à ce niveau et que le nombre et la nature du soutien au parti révolutionnaire n'a rien à voir avec un pur intérêt académique. A ce niveau on peut considérer qu'il a partiellement raison. Les bourgeois ont leurs partis qui défendent la sauvegarde de leur société d'exploitation, et les ouvriers des partis qui mettent en avant leurs intérêts économiques sans préjuger dans un premier temps des intérêts de l'humanité.
Il s'appuie sur les propos d'un autre historien statuant doctement: "...le POSDR, de son propre aveu parti prolétarien, était en réalité une organisation de révolutionnaires intellectuels avec seulement une petite portion de soutien populaire" (Keep).

Tel est le point de départ de cet ouvrage qui se propose d'examiner sociologiquement et non pas politiquement des assertions bourgeoises qui, nous l'avons maintes fois vérifié, servent à engendrer la méfiance vis à vis des minorités révolutionnaires dans la classe (ces pauvres ouvriers manipulés par des intellectuels..), alimentent les dénigrements des auteurs académistes modernistes et les gorges chaudes des parasites; combien de fois n'ai-je pas entendu des éléments gauchistes à la fête de LO me dire : "à RI vous n'êtes que des intellectuels, vous ne pouvez pas avoir d'ouvriers".
David Lane se propose d'examiner la chose avec impartialité et détachement. On verra que ce n'est pas inintéressant et confirme les positions du CCI sur l'organisation, et j'en réfèrerai à chaque fois aux expériences de nos grands ancêtres.

Au niveau de la recherche dans les documents russes (journaux, documents internes, archives saisies de la police) il n'est guère facile de déterminer initialement le niveau d'engagement d'un membre du parti au début du siècle, depuis le militant directement actif jusqu'au simple abonné ou sympathisant, ni d'obtenir de nos académiques historiens des détails sur le processus d'intégration (on en trouvera quand même un aperçu en annexe). Les membres des premiers groupes révolutionnaires sont fluctuants et n'ont pas laissé de curriculum vitae (le 1er congrès en 1898 ne comptait que 9 personnes). Tout naturellement l'auteur est obligé d'en référer au second congrès de 1903 (57 délégués) qui représentait moins d'un millier de membres . 1085 militants ont rejoint le parti avant 1905 et il est remarquable de constater une considérable continuité de l'appartenance entre la période pré et post révolutionnaire. Une estimation porte le nombre de "bolchéviks organisés" à 8400 en 1905. Une autre estimation, au moment du 4e congrès de 1906, dénombre 13.000 bolchéviks et 18.000 menchéviks, pour un total de 81.000 membres du POSDR pour toute la Russie. Mais les chiffres sont relativisés en 1907 à 40.000 membres. En fait nous avons compris que, comme dans le cas de la social-démocratie allemande, les "membres actifs", le militantisme réel (responsabilités, participation au débat théorique) ne concernait qu'une centaine de militants. Les chiffres ici sont trompeurs à une époque charnière pour le mouvement ouvrier où la classe est encore embourbée dans l'idéologie trade-unioniste de façon massive à la lutte de classe (la plupart des militants socialistes de l'époque affirment avant tout que la force de la classe c'est son nombre, sans insister sur le facteur conscience et organisation comme le feront les bolchéviks), sans avoir cette forme atomisée et apparemment déconnectée qu'elle va connaitre dans la phase ultérieure de décadence. C'est le mérite de Lénine d'avoir dégagé la spécificité "distinctive" et minoritaire des membres du parti contrairement à l'illusion "massive" et indéterminée véhiculée par l'anarcho-syndicalisme (lequel resta lui-même un phénomène très minoritaire en terme de militantisme); bien que Lénine se félicite entre 1905 et 17 que le parti soit devenu un "parti de masse", en terme de proportion il ne restera qu'une partie minoritaire de la classe.
L'auteur signale que l'enregistrement des entrées dans le parti pour les membres jouant un rôle dirigeant est basée sur les rapports de police qui restent toujours discutables et faussés. Il note que la recherche de la composition sociale des membres est une gageure mais reconnait que les militants actifs constituaient un nombre relativement petit. Mais il relève au passage l'aspect qualitatif des militants marxistes qui se distinguent des partis petits bourgeois SR et narodniki "même du point de vue du nombre, sans parler de la discipline et de la solidarité d'organisation".
Il constate que la conscience de classe, autrement dit la réalisation d'un intérêt commun basé sur une position délimitée, n'est pas un concept statique : "elle peut exister, dans une société donnée, dans des formes extrêmes pour de courtes périodes de temps seulement pendant les crises, quand au cours d'autres périodes elle peut ne pas être apparente".
L'hérédité sociale joue un rôle important dans la détermination de l'état individuel, mais cela aussi n'est pas statique. Et il en réfère aux définitions complexes des classes selon Marx et Weber. Il va donc s'efforcer de retrouver les origines sociales et l'âge des militants bolchéviks et menchéviks. Cela nous intéresse.

La petite noblesse était bien représentée, 1/5ème des militants connus menchéviks et bolchéviks. 55% des menchéviks étaient habitants des villes contre 40% des bolchéviks sur 11% de la population urbaine. 38% des militants bolchéviks venaient de la campagne contre 26% de menchéviks. Ce qui signifie que les bolchéviks provenaient d'une population plus jeune, récemment prolétarisée. Initialement peu de militants du POSDR étaient "ouvriers", cependant du point de vue de classe l'auteur en conclut que le POSDR n'en était pas moins un parti "de la classe ouvrière" réfutant l'idée commune qu'on n'aurait dû juger ce parti que sur le fait qu'il n'était composé "que d'intellectuels de la classe moyenne". Il en conclut que dans le POSDR, composé d'éléments issus de diverses couches sociales : "la notion plus large de classe fournissait un dénominateur commun pour les membres du parti plus que leur statut social"; ce problème était néammoins laissé de côté par les diverses fractions socialistes.

Poursuivons l'examen de son étude comparative. Les menchéviks comportaient plus d'employés et de membres de l'intelligentsia quand on trouvait plus d'artisans chez les bolchéviks mais de nombreux cheminots et ouvriers d'imprimerie. Les menchéviks, une fois formés politiquement, avaient tendance en général à relier leur activité politique à leur haut niveau de qualification quand les bolchéviks plus tirés vers le bas étaient socialement plus mobiles et donc moins conservateurs politiquement.
L'étude de la composition des congrès révèle que progressivement, loin d'être une clique d'éternels vétérans, la majorité des délégués était en constant renouvellement. Dans les premiers congrès cependant ce sont les menchéviks "fondateurs" du parti qui représentent la plus grande continuité. "L'élite" menchévik a une plus grande continuité et stabilité que la fraction bolchévik. Peu de menchéviks rejoignirent les bolchéviks préférant rallier le camp bourgeois.
Il n'y a pas de grande différence de statut social entre leaders menchéviks et bolchéviks, les membres des deux fractions proviennent en général des couches supérieures de la population.
Au niveau des fondateurs, les leaders bolchéviks étaient presque tous grand-russiens quand quatre des neuf menchéviks étaient juifs et deux autres géorgiens. Lénine, parlant de la composition de l'Iskra distinguait entre les "durs" : "3 plus 6 russes" et les "mous", "6 plus un russe", les non russes étant juifs. Ce qui tend à étayer le fait que les éléments immigrés ont tendance en général à plutôt vouloir s'intégrer à la société où ils vivent jusqu'à, pour certains, embrasser la cause nationaliste ultérieurement (cela me rappelle une réflexion du vieux au moment de la lutte des foyers Sonacotra: "la révolution ne partira pas des immigrés").

Quant aux origines politiques des militants, leur parcours s'avère plus révélateur que ne s'en rend compte l'auteur d'après ses tableaux. Sont issus de groupes d'étudiants et des groupes narodniki la plupart des leaders menchéviks et des faillis ultérieurs de la révolution: Bogdanov (membre d'un groupe narodniki en 1886), Akselrod, Zassoulitch, Martynov (ex membre de la Narodnaya Volya en 1880), Martov (membre du groupe d'étudiants de St Pétersbourg en 1891). Par contre les chefs historiques du bolchévisme ont commencé leur carrière politique dans des organismes socialistes (ou parce qu'ils s'étaient assez rapidement démarqués du populisme) : Lénine (groupe SD de Fedoseev 1888), Krassine (groupe SD de Bakou, 1891), Litvinov (groupe SD de Kiev 1898). Le cas de Plekhanov est différent, membre du groupe populiste "terre et liberté" il fut à l'origine de la scission contre l'aile terroriste de la "Volonté du peuple", choisissant le combat propagandiste en direction de la classe ouvrière. Son mérite reste impérissable malgré sa faillite théorique ultérieure justement sur la question de l'organisation, puis son ralliement au chauvinisme ; en relisant ses écrits anciens on s'aperçoit que Lénine a largement pompé le vieux sur les questions organisationnelles.
La plupart des militants menchéviks ont commencé leur activité plus tôt que les bolchéviks, et étaient donc originellement plus liés à l'essor du mouvement populiste, voire restés au fond populistes eux-mêmes (en déportation Lénine dit un jour à Kroupskaïa qu'il fallait "se séparer des vieux").

Comme l'avait déjà révélée la révolution française, la jeunesse est plus réceptive à la nécessité d'un monde nouveau qu'à la conservation des valeurs anciennes. Célibataire et géographiquement plus mobile la jeunesse est moins stable socialement. Il existait une opposition entre le vieux parti des intellectuels des premiers cercles autour des années 1880 et les jeunes leaders des grèves des années 90. En 1907 les menchéviks étaient en général plus vieux que les bolchéviks. Des neufs premiers chefs bolchéviks les plus vieux étaient Krassine, Lénine et Krasikov (tous âgés de 37 ans); les plus jeunes étaient Litvinov et Zemlyacha (tous deux 31 ans). La moyenne d'âge des 9 bolchéviks était de 34 ans. Moyenne d'âge des chefs menchéviks : 44 ans, incluant quatre hommes de plus de 50 ans : Ramishvili (50), Plekhanov (51), Zassoulitch (58) et Akselrod (57), le plus jeune était Martov : 34 ans.
Les chefs des deux fractions étaient plus vieux que les militants locaux du parti, mais il ne faut pas oublier qu'un ouvrier moyen mourrait vers la quarantaine à l'époque après avoir commencé à travailler enfant... Les délégués au 5ème congrès du parti avaient une moyenne d'âge de 28 ans. En termes d'âge, il n'y a pas de doute que les bolchéviks étaient approximativement de la même génération.
Au plus bas niveaux de l'organisation du parti, et plus encore parmi les membres actifs, les bolchéviks étaient non seulement plus jeunes que les menchéviks, mais leur structure organisationnelle permettait aux jeunes éléments d'occuper plus rapidement des positions de responsabilité que ce n'était le cas chez les menchéviks. 1/6ème des membres actifs et responsables bolchéviks avaient moins de vingt ans, quand ce n'était que 1/20ème pour l'autre fraction. Politiquement ces jeunes hommes fournissaient une direction plus dynamique et vigoureuse à la fraction bolchévik.
Si l'on trouve un faible nombre d'ouvriers à la fondation du POSDR, par contre leur participation s'avère croissante, cela se vérifie particulièrement au 5ème congrès où chaque délégué représente 5OO membres. L'importance de ces chiffres des membres du parti SD qui nous apparaissent phénoménaux ne doit pas nous complexer de nos jours car n'oublions pas qu'il s'agit encore de la période charnière où le capitalisme juvénile ne pouvait faire autrement que de laisser l'éducation ouvrière et sa représentation politique prendre une place considérable. Dans la décadence, toutes les forces coalisées de la bourgeoisie ont mis en place un raffinement totalitaire pour réduire à la portion congrue l'expression révolutionnaire de classe et, avec la contre-révolution, elles ont réussi à pourrir toute idée d'expression massive de classe par les habits syndicalistes et populaires intégrés à la domination étatique.

Les bolchéviks comptèrent parmi eux une forte proportion d'éléments ayant disposés d'une éducation universitaire et une faible proportion d'autodidactes quand les menchéviks avaient reçu globalement une éducation petite bourgeoise (en général les historiens objectifs considèrent, par ex. après 17, que jamais un Etat moderne n'a compté autant d'éléments cultivés comme l'étaient les commissaires bolchéviks).
Les bolchéviks comptèrent aussi beaucoup plus d'employés de bureaux et d'ouvriers manuels que les menchéviks qui avaient, eux, plus de "révolutionnaires professionnels" c'est à dire de permanents. De plus en plus les bolchéviks vont gagner des militants actifs dans les couches les plus pauvres de la classe, mais en combattant l'ignorance et en communiquant la passion de la lecture ("la planchette chérie de livres politiques chez tout militant" dont parlait Monatte).

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Quand Lénine insiste tant sur la nécessité de gagner les ouvriers à la cause, c'est bien sûr dans le sens où Engels, Kautsky et Plékhanov avaient souligné avant lui la capacité ouvrière à comprendre plus immédiatement la "division du travail collective" que les intellectuels en général. Mais n'oublions pas ce qui nous sépare de la fin du siècle dernier. Une grande part des tâches de la IIème Internationale consiste dans la nécessité de parachever la formation de la classe face à un prolétariat récemment prolétarisé et qui compte encore une majorité de jeunes venus de la campagne, souvent illettrés, il faut alors les "éduquer":

- souligner les principaux abus des patrons
- aider à formuler (et à écrire) les revendications
- apprendre la notion de solidarité.

La tâche n°1, politiquement, est de gagner les ouvriers des villes "plus développés intellectuellement et politiquement"; les ouvriers ont un instinct de classe, et "avec une certaine expérience politique" ils deviennent des militants fermes.
La constitution d'une organisation centralisée territorialement, compte-tenu de l'histoire de la formation des minorités et cercles, au stade atteint par le mouvement en Russie au début du siècle, nécessite les facteurs suivants:

- l'unification de ces cercles et groupes.
- il faut gagner les ouvriers, non dans le sens de les flatter mais de "les élever au niveau des révolutionnaires": "ce qui me révolte, c'est cette tendance continuelle à coller la pédagogie aux questions de politique, aux questions d'organisation. Car enfin, Messieurs les défenseurs empressés de "l'ouvrier moyen", au fond vous insultez plutôt l'ouvrier à vouloir toujours vous pencher vers lui avant de lui parler de politique ouvrière ou d'organisation ouvrière" (Que Faire?) .
- l'organisation SD encore embryonnaire "manque d'ouvriers pleinement conscients, d'ouvriers révolutionnaires", s'insurge Lénine dans une de ses interventions au second congrès, c'est le "plus grand défaut de notre mouvement", et il ajoute : "n'ai-je pas dit dans tous mes écrits que la formation des ouvriers révolutionnaires devait être le problème de l'heure?".

CEPENDANT, ce travail vis à vis des ouvriers (qui, répétons-le, ont un instinct de classe et qui, avec une certaine expérience politique, deviennent des militants fermes) dépend avant tout d'une organisation centralisée avec de "véritables" militants, réduisant au minimu "l'hésitation et l'instabilité à l'intérieur", alors l'influence de l'organisation sera plus large, plus riche et plus féconde sur son environnement ouvrier (cf. "Un pas en avant"..). Car, il ne faut pas se faire d'illusion : "Coupé de la social-démocratie, le mouvement ouvrier dégénère et s'embourgeoise inévitablement : en se cantonnant dans la lutte économique, la classe ouvrière perd son indépendance politique, se trouve à la remorque d'autres partis" (cf éditorial du N°1 de l'Iskra, "Les objectifs de notre mouvement", décembre 1900, tome 4 OC).

En 1905, 62% des effectifs du POSDR appartenaient à la classe ouvrière, mais dans les échelons de responsabilité on en dénombrait encore très peu. Au congrès de 1905 Lénine insistera pour que la proportion d'ouvriers dans les comités (commissions d'organisation des villes) s'élève à 80% de leurs effectifs; il ajoutait même qu'il ne faut qu'un intellectuel pour plusieurs centaines d'ouvriers. Cette idée s'imposera (bien que relativement) peu à peu. Au congrès de 1906 pour 108 intellectuels on comptera 36 ouvriers, un an plus tard ils seront 116, soit plus du tiers du total. Mais sur 3OO délégués, 56 pouvaient être classés comme "révolutionnaires professionnels" et 118 "vivaient au frais du parti".
Au 6ème congrès, quand Lénine se prononcera pour l'entrée d'ouvriers d'usine dans les comités locaux du parti jusqu'alors surtout dirigés par des intellectuels, il se heurtera à l'opposition des "révolutionnaires professionnels" menchéviks qui soutenaient qu'il n'existait pas d'ouvriers aptes à en faire partie, protégeant ainsi leur statut de permanents. Dans le dernier numéro du Bint vous avez pu lire le texte de Trotsky de 1920 concernant le PC français où là aussi, pour lutter contre les intellectuels francs-maçons, il était demandé de responsabiliser au maximum des ouvriers non permanents et surtout encore dans la production.

Ce souci de responsabiliser les ouvriers n'est pas une recette efficace en soi si on ne pose pas la problématique de la période: est-ce un moment de flux ou de reflux de la lutte de classe? Est-ce que ce sont des ouvriers flattés d'être ouvriers ou qui ont fait l'effort de se hisser à la conscience révolutionnaire? En 1924, le gonflement du parti bolchévique par des ouvriers de la dernière heure recrutés par milliers n'empêcha pas la dégénérescence. De même en 1924-25 le fait que les comités centraux du PCF aient compris environ 50% d'ouvriers n'a pas empêché le développement accéléré de l'opportunisme stalinien. Il n'en est pas de même, à l'inverse dans les montées révolutionnaires de 1905 et 1917.

Lors du second congrès le soutien politique apporté à Lénine provint essentiellement des délégués de la Russie intérieure (c'est à dire des villes industrielles) quand les votes en faveur de Martov provenaient des menchéviks à l'étranger et du sud et sud est de la Russie ("La Russie, elle, s'est prononcée résolument contre l'esprit de cercle, contre les tendances anarchistes désorganisatrices" cf Lénine "Au parti", 1904). Cette origine géographique se retrouve au 5ème congrès où le soutien bolchévik provient pour l'essentiel de Moscou, Ivanovo-Voznessenk et de l'Oural. Et l'on retrouve à ce congrès une composition par nationalité qui reflète la concentration de la classe ouvrière:
- côté bolchévik : majorité de russes + une minorité significative d'immigrés juifs (10%)
- côté menchévik : un tiers de russes, un tiers de géorgiens et un cinquième de juifs.

La scission n'a pas été vraiment comprise sur le coup par les cellules locales du parti dont la plupart des militants se considéraient d'abord "social-démocrates" avant de se déterminer pour l'une ou l'autre fraction. Mais ce n'est véritablement qu'après la révolution de 17 que de nombreux militants locaux menchéviks rallieront le nouveau parti communiste, la plupart des anciens leaders menchéviks ayant eux basculé dans le chauvinisme.

Ces questions peuvent apparaître étroitement "sociologique" mais elles ne correspondent pourtant nullement à une démarche statistique policière ou académique, car elles étaient celles du congrès de 1903. Lénine lui-même avait été chargé de synthétiser ce type de questions (cf "La question des rapports des comités et groupes du POSDR au congrès du parti"); on y trouve des questions comme celles-ci:
- dans quelle mesure les ouvriers sont-ils touchés par l'agitation socialiste ? Quels quartiers ? Quelles usines ?
- décrire avec le plus de détails possible l'élargissement de ce cercle d'ouvriers depuis le début du mouvement.
- influence de la crise actuelle ? Les chômeurs, leur état d'esprit, l'agitation menée parmi eux, etc.
- divergences parmi les social-démocrates ?
- composition prédominante du comité (ou bien du groupe, du cercle, etc) ? Estudiantine ? Ouvrière ?
- conclusion de l'expérience...chez les intellectuels ? Chez les ouvriers ?
- les ouvriers prennent-ils part à la diffusion des tracts ?
- passage de l'agitation économique à l'agitation politique ?
- état des courants révolutionnaires ? Vieux militants? Etudiants? Ouvriers ? La lutte contre la social-démocratie, son déroulement et ses méthodes ? (questionnaire évidemment interne, publié pour la première fois en 1924)

En conclusion de ces notes de lecture, on peut réduire à néant les radotages démocratiques de certains historiens assimilant nazisme et bolchévisme comment ayant été deux mouvements basés sur la recherche du pouvoir par la petite-bourgeoisie. Le bolchévisme a combattu pour la libération de l'humanité et pour l'émancipation du prolétariat sans distinction de race ni de sexe. D'ailleurs, prenons simplement la question des femmes ouvrières à ce sujet. La vérité d'une société donnée et la validité d'une conception politique révolutionnaire se vérifie toujours par rapport à la situation faite à la femme, comme le dit un jour Marx. Les nazis étaient non seulement des impérialistes mais totalement misogynes. Les bolchéviks eux se sont battus pour l'égalité des femmes ("salaire égal pour travail égal") avec des militantes comme Kroupskaïa, Kollontaï et Inessa Armand. Ils furent les premiers dans l'histoire moderne à intégrer les femmes dans le domaine public. Le rôle des femmes ouvrières avait été déterminant en 1917 d'autant qu'elles constituaient désormais 43p. 100 de la masse prolétarienne du fait de la saignée de la guerre. Nous savons que ce sont elles (avec en leur sein sans aucun doute les militantes du parti) qui déclenchèrent la révolution de février, appelant à la grève générale pour la journée internationale de la femme et exhortant les ouvriers des aciéries Poutilov à entrer en lutte, de même qu'elles se rendirent massivement dans les casernes.

La continuité politique marxiste assumée par le parti bolchévik et son fonctionnement - qui montrent le primat de l'idée révolutionnaire par un important turnover, un rajeunissement constant et une popularité croissante exclusivement parmi les ouvriers - ont été le gage de la victoire d'Octobre. Les menchéviks ont plus recruté parmi la petite bourgeoisie des villes quand les bolchéviks gagnaient la majorité des jeunes ouvriers récemment prolétarisés. Le parti bolchévik s'est affirmé en quelque sorte comme un jeune parti, mais il en fut ainsi non en soi du fait de la flamme de la jeunesse comme le laisse accroire David Lane à la suite des marcusiens, mais parce que c'est le long combat de l'infime minorité des "vieux" fondateurs - survivants des scissions nécessaires - qui avait tracé les rails des principes de l'organisation. La fraction menchévique démocratisante et anarchiste, plus conservatrice donc, était moins homogène car marquée par ses querelles de chefs intellectuels vaniteux, par ses minorités nationales et la pesanteur des spécificités héritées du BUND.
L'auteur s'avère impuissant à définir ce qu'étaient véritablement les sympathisants du POSDR en tant que non propagandistes actifs, il ne peut que tenter de mesurer leur état d'esprit à travers leur participation aux élections à la Douma (il ne faut pas oublier que le fait de voter "socialiste" à l'époque était un acte de lutte et aussi enthousiasmant que l'idée de grève générale). Or ce sont les événements révolutionnaires et la question de la guerre qui vont se charger de convaincre les hésitants et les passifs. Ce moment c'est 1905, et il a des incidences pour le parti aussi:

"La répartition des fonctions entre les intellectuels et les prolétaires (les ouvriers) dans le mouvement ouvrier social-démocrate peut être assez exactement exprimée par cette formule générale : les intellectuels donnent de bonnes solutions de "principe", brossent des schémas excellents, font de bons raisonnements sur la nécessité d'agir..;, tandis que les ouvriers agissent, transforment la morne théorie en réalité vivante.
Je puis dire à présent sans verser le moins du monde dans la démagogie, sans nullement amoindrir le rôle considérable de la conscience de classe dans le mouvement ouvrier, ni l'immense portée de la doctrine marxiste, des principes marxistes : nous avons créé, au congrès comme à la conférence, une "morne théorie" d'unification du parti ; camarades ouvriers ! aidez-nous à transformer cette morne théorie en réalité vivante!...
Consacrez-vous pratiquement avec nous au problème de la fusion, et qu'il y ait dans ce problème (une de ces exceptions qui confirmera la règle), un dixième de théorie et neuf dixièmes de pratique. Ce voeu est vraiment très légitime, psychologiquement compréhensible, fondé sur la nécessité historique. Nous avons si longtemps "théorisé" (quelquefois - à quoi bon le cacher - à vide) dans l'atmosphère renfermée de l'émigration que, ma foi, nous ne ferions pas mal de "courber l'arc dans l'autre sens", ne fut-ce qu'un tout petit peu, et de faire avancer un peu plus la pratique". ("De la réorganisation du parti" 1905)

2. Propagande et agitation: découverte de Kremer ou réappropriation du marxisme.

Jusqu'au congrès de 1903, du fait des arrestations massives et régulières des militants, il n'avait pas existé de structure organisationnelle permanente. La fondation du POSDR avait été de ce fait relativement tardive comparée aux autres partis SD européens à l'existence tolérée officiellement.
Des cercles ouvriers d'éducation générale tout comme pour la discussion des problèmes politico-économiques existaient dans les années 1880, particulièrement après 1885. En 1887 on comptait six cercles ouvriers dont les membres provenaient de plusieurs établissements industriels. Les premiers groupes avaient été aidés par des intellectuels radicaux étudiants; plusieurs d'entre eux, strictement composés d'ouvriers, gardaient jalousement leur indépendance organisationnelle tout en restant soupçonneux si ce n'est hostile vis à vis des intellectuels. Pendant les vacances d'été les étudiants se dispersaient pour rejoindre leurs familles, et des ouvriers laissés à eux-mêmes disaient avec dépit : "la révolution est en vacances" (cf A. Ulam)
Mais cependant beaucoup d'ouvriers respectaient ces intellectuels et saluaient les armes théoriques qu'ils apportaient pour leur éducation politique. De nombreux cercles de discussions étaient dûs à l'initiative de militants SD toutes tendances confondues et semblent avoir conditionnés les adhésions ultérieures au POSDR. De tels cercles menaient des discussions sur l'économie politique, la "question ouvrière", et la structure politique des autres Etats de l'Europe de l'ouest. Les idées marxistes étaient diffusées par des brochures d'écrits de Marx et Plekhanov ( la compréhension des écrits lumineux de ce dernier semble avoir été tardive paradoxalement comme on va le voir).

L'activité au niveau d'une cellule d'usine en 1904 consistait dans l'étude des classiques (incluant le Manifeste Communiste) et les membres étaient conviés à préparer par écrits leurs questions aux propagandistes social-démocrates. Dans les réunions plus larges comptant environ trente personnes on tenait des discours et on lisait des poèmes montrant l'atmosphère émotionnelle dans laquelle les idées social-démocrates étaient transmises, atmosphère qui jouait pour une grande part dans l'attraction des gens à la cause (mémoires du bolchévik Merinkov); le rôle de Gorki, membre de la fraction bolchévik, est également considérable par sa capacité à décrire la vie ouvrière, son hostilité aux paysans et aux déclassés, surtout dans ses pièces de théâtre ; Plékhanov et Lénine l'aiment littéralement comme un frère.

Mais malgré le succès d'estime de cette propagande, la conversion des ouvriers au marxisme marquait le pas et n'allait pas plus loin que l'idéalisme des narodnikis exhortant les paysans à se révolter. Il fallait opérer une découverte, ou plutôt une redécouverte comme on va le voir, pourtant l'idée était contenue depuis une demi-siècle dans le Manifeste Communiste. Laissons la parole à l'historien Adam Ulam:

"Comme les populistes avant eux, il semblait que les marxistes ne parviendraient jamais qu'à atteindre une infime partie de ces "masses" qu'ils désiraient sauver de l'oppression et de la superstition.
Mais cette situation allait évoluer grâce à la découverte d'une nouvelle tactique qui, d'ici quelques années, ferait du socialisme la foi militante d'une vaste portion du prolétariat russe. L'idée en était née dans le quartier juif de Vilno en 1893, et c'est Martov qui devait l'introduire en Russie dès son retour d'exil. Mais le véritable auteur en était Alexandre Kremer, un socialiste qui travaillait au sein du prolétariat juif de l'ancienne métropole. Les tactiques de propagande préconisées par les marxistes russes étaient moins applicables encore à Vilno qu'à Saint-Pétersbourg, et cela, pour une raison bien simple : nombre de travailleurs juifs ignoraient la langue russe, et les classiques marxiens n'avaient pas été traduit en yiddish. Pour atteindre les masses, Kremer proposa donc que les socialistes oublient momentanément les écrits de Marx, Lassalle et de Tchernichevski pour aider les ouvriers à obtenir de leurs employeurs certaines concessions légales et économiques. Rappelons ici qu'à l'époque les syndicats étaient interdits et que l'ouvrier russe n'était pratiquement pas protégé par la loi. Kremer ressortit un ancien statut promulgué par la Grande Catherine et aux termes duquel la journée de travail d'un apprenti devait se limiter à douze heures et comprendre une pause de deux heures pour le déjeuner. Ce règlement archaïque, dont nul ne se souvenait plus, permit aux travailleurs industriels de protester pour qu'on allège leur horaire de travail. Très vite les salariés apprirent à se battre non pour "la fin de l'exploitation" ou "le renversement de l'autocratie", mais pour des gages (ainsi été nommée alors la rétribution salariale à la journée ou à la semaine) plus élevés et des conditions de travail moins difficiles. Et c'est ainsi que l'ouvrier en vint à considérer l'intellectuel socialiste comme un allié de valeur sur lequel on pouvait compter dès qu'il s'agissait de lutter pour obtenir quelque amélioration des conditions de vie.
Kremer fit part de sa découverte dans un pamphlet intitulé "De l'Agitation" et édité par Martov. Pour rassurer les puristes marxiens, il s'efforçait d'y démontrer que, pour développer chez l'ouvrier une conscience de classe, l'expérience de la lutte et l'union contre l'Etat et les capitalistes permettaient seules d'espérer arriver à certains résultats. Il peut paraître étonnant que, devant une idée si pleine de bon sens, certains aient crié au génie tandis que d'autres élevaient de violentes objections. Mais le marxisme dont le premier objectif était d'abattre le capitalisme, dédaignait de se préoccuper des "petits besoins" de l'ouvrier. A l'époque, et même en Occident, on laissait aux associations professionnelles des soucis aussi mesquins ; en tant que "politiciens", les socialistes se consacraient à des tâches plus élevées.
Dans les cercles de Saint-Pétersbourg, la découverte de Vilno fut à l'origine de violents désaccords. En tant que néophytes, et contrairement à leurs homologues occidentaux, les marxistes russes avaient tendance à prendre la doctrine au pied de la lettre. Aussi, nombre d'entre eux craignaient-ils que cette nouvelle tactique n'échouât, ou encore qu'elle ne réussit trop bien. Le marxisme ne proclamait-il pas que le sort des travailleurs resterait inchangé tant que le capitalisme ne serait pas évincé? Et si le prolétariat parvenait à obtenir certaines concessions, ne risquait-il pas de conclure à l'inutilité de la révolution ? Plus que tout autre, certains parmi les ouvriers membres des cercles socialistes s'opposaient à la nouvelle stratégie. Celle-ci, mettant l'accent sur la pratique plutôt que sur la théorie, risquait en effet de compromettre la supériorité que leur conférait face à leurs camarades une connaissance de la doctrine péniblement acquise.
Lorsque, au printemps 1895, Martov quitta Vilno, les avantages que présentait l'agitation l'avaient déjà emporté dans l'esprit de Lénine sur les doutes qu'il avait primitivement conçus à son propos (est-ce vrai, d'où tient-il çà?). Après d'étroits contacts personnels et idéologiques, les deux hommes entreprirent donc de guider les socialistes de Saint-Pétersbourg dans une voie qui, pour novatrice, allait être décisive. Car, dans la lutte menée contre le régime, ce passage de la propagande à l'agitation devait être déterminant. Pourtant c'était là une arme à double tranchant, et si cette nouvelle stratégie attira l'attention et la sympathie de milliers d'ouvriers, elle donna en outre naissance aux diverses hérésies qui allaient diviser les sociaux-démocrates russes.
Pour les socialistes de Saint-Pétersbourg, 1895 fut une année fertile en événements. Abandonnant leurs groupes d'études, ils se mirent à imprimer des tracts qu'ils allaient ensuite distribuer dans les usines où ils s'efforçaient d'exploiter tout conflit entre patrons et ouvriers. Ecrits dans un langage simple et traitant exclusivement de questions de salaires, ces tracts en arrivaient inévitablement à la conclusion que, devant la collusion du gouvernement et des propriétaires, les ouvriers devaient s'unir pour défendre leurs droits. Lénine lui-même s'aidait (?) à la rédaction des pamphlets et, avec son sérieux habituel, il se plongea tant et si bien dans l'étude de la législation industrielle qu'il ne tarda pas à être expert en la matière. Cette même année, il fit en outre ses débuts d'auteur imprimé légalement. Quoique le recueil qu'il publia alors dût être confisqué et brûlé par le gouvernement, plusieurs exemplaires furent sauvés et il eut pour la première fois l'occasion de voir ses propres paroles imprimées et non plus illicitement polycopiées comme ç'avait été le cas jusque-là". ("Les bolchéviks")

Les historiens bourgeois sont impayables. Ils nous apportent souvent des éléments éclairants, mais à force de se vouloir objectifs, ils s'enfoncent dans le détail et passent à côté du rôle historique des premiers propagandistes marxistes ; ils oublient l'essentiel consciemment ou inconsciemment en faisant croire qu'ils ont autorité puisqu'ils croient tout savoir rétroactivement et sans se placer du point de vue de classe. Or, ce Kremer auquel nombre d'historiens anglo-saxons font référence n'est qu'un petit personnage comparé à Plekhanov. En octobre 1883, soit dix ans avant cette soi-disante découverte de Kremer, avec sa brochure "Socialisme et lutte politique", Plekhanov définissait l'essentiel des positions de classe dans l'intervention:

"...ce qu'on appelle le mouvement terroriste inaugure une ère nouvelle dans l'histoire de notre parti révolutionnaire, l'ère de la lutte politique consciente contre le gouvernement. Cette réorientation de l'activité de nos révolutionnaires oblige à réviser toutes les idées qu'ils ont héritées de la période précédente. La vie nous contraint de reconsidérer tout notre bagage intellectuel au moment où nous passons sur un terrain nouveau"..."ce n'est point Marx...qui nie l'importance du "mélange de la politique aux buts économiques" de la classe ouvrière...Mais ceux qui veulent concilier le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière avec le refus de "la politique", ceux qui attribuent à Marx les tendances pratiques de Proudhon, voire de Rodbertus, ceux-là démontrent à l'évidence qu'ils ne comprennent point l'auteur du Capital...En dépit de Proudhon le prolétariat persiste à considérer la "révolution politique" comme l'instrument le plus efficace de la révolution économique...
Dans la pratique, cela ne va, bien sûr, pas si vite qu'on pourrait le supposer en raisonnant a priori. La classe opprimée ne se rend que progressivement compte du lien entre sa situation économique et son rôle politique dans l'Etat. Longtemps elle n'a qu'une notion très incomplète de sa mission économique. Les individus qui la composent livrent un dur combat pour leur vie quotidienne, sans même se demander à quels aspects de l'organisation sociale ils doivent leur malheur. Ils tâchent d'esquiver les coups qu'on leur porte, sans chercher à savoir d'où viennent ceux-ci, ni qui, en dernière analyse, les assène. Ils n'ont pas encore de conscience de classe, pas d'idées directrices encore dans la lutte contre tel ou tel de leurs oppresseurs. La classe n'a pas encore d'existence pour soi. Avec le temps, elle sera la classe d'avant-garde de la société ; mais elle ne le devient pas encore"..."il faut que la classe opprimée passe par la rude école de la lutte pied à pied, avant d'acquérir le mordant, la hardiesse et la maturité nécessaires à la bataille décisive...Ce qu'on appelle la révolution, c'est seulement le dernier acte du long drame d'une lutte révolutionnaire de classe, qui ne devient consciente que dans la mesure où elle est devenue politique"..."Ce défaut de synthèse dans les idées révolutionnaires et les programmes de nos socialistes ne pouvait manquer d'exercer la plus néfaste influence sur les résultats de leur activité. En faisant de l'indifférence politique de l'ouvrier russe le signe essentiel du radicalisme de ses revendications économiques, nous rendions indirectement service à l'absolutisme d'aujourd'hui. De surcroît, en interrompant nos programmes à l'endroit où il aurait fallu tirer la leçon politique des revendications sociales de la classe ouvrière, nous en diminuions l'importance politique aux yeux des ouvriers, qui comprenaient mieux que nous la vanité du combat en ordre dispersé contre des exploiteurs isolés. Par bonheur, notre mouvement ouvrier a très rapidement dépassé la première phase de son développement"...
"...nous n'avons point, politiquement, le compas dans l'oeil, en ce que, dès le début, nos révolutionnaires n'ont pas su proportionner leurs tâches à leurs forces ; et la cause n'en doit pas être cherchée ailleurs qu'en l'absence d'expérience politique chez les militants russes..Nous avons toujours surestimé nos forces ; jamais nous n'avons tenu compte pleinement de la résistance qu'allait nous opposer le milieu social ; nous nous sommes régulièrement empressés d'ériger des moyens d'action, provisoirement favorisés par les circonstances, en principes universels excluant tout autre procédé...Presque tous les deux ans nous changions de programme, sans jamais pouvoir nous arrêter sur un terrain sûr, parce que toujours on se plaçait sur le terrain de l'étriqué et de l'unilatéral ...(il faut) se débarasser des habitudes de nomadisme politique...La force de la classe ouvrière, comme, au reste, de toute classe, dépend de la clarté de sa conscience politique, de sa cohésion et de son degré d'organisation...On n'y peut arriver qu'en intensifiant le travail parmi, au moins, les éléments les plus avancés de notre classe ouvrière, en faisant de la propagande orale et imprimée, en organisant des cercles socialistes pour les ouvriers."(1883)

On connait ensuite les éléments de la lutte contre les économistes (cf. Que Faire?), mais on ne peut pas oublier non plus le rôle prolétarien des menchéviks, de Martov qui revendiquait aussi - et de façon plus militante que Plekhanov - la nécessité d'un parti pour mener à la révolution et renverser l'autocratie tsariste. Mais, encore une fois, jusqu'à 1903, il n'y avait pas de véritable organisation, DU FAIT DES ARRESTATIONS MASSIVES ET CONTINUELLES DES MILITANTS qui s'exposaient trop facilement et DU FAIT DE LA PENETRATION DU MOUVEMENT PAR DES PROVOCATEURS. En fait cette pénétration était justement FACILITEE par LA NATURE OUVERTE des cercles et cellules socialistes, et facilitée aussi par le faible niveau de conscience de beaucoup d'ouvriers tout juste issus de la campagne. Avec le débat mené depuis plus de deux ans dans le CCI, on peut comprendre la férocité de Lénine à cet égard : "..le Parti est une association libre qui serait immanquablement vouée à la dissolution idéologique d'abord, matérielle ensuite, si elle ne s'épurait pas de ceux de ses membres qui répandent des idées hostiles au parti" ("L'organisation du parti et la littérature de parti").

La période de 1901 à 1903 vit se développer un réseau de correspondants et de sympathisants qui acceptaient le leadership de l'Iskra justement à cause de ses efforts pour centraliser. N'oublions pas que cette "division du travail" marxiste, "la plus grande centralisation"(en ce qui concerne l'information du centre du parti) définie par Lénine supposait: " de "décentraliser au maximum la responsabilité devant le parti de chacun de ses membres, de chacun de ceux qui participent au travail...cette décentralisation est la condition indispensable de la centralisation révolutionnaire et son correctif nécessaire"(cf. "Lettre à un camarade"); on retrouve la même idée concernant la parade à la surveillance policière avec le fractionnement des activités (cf. infra in "L'omniprésente surveillance policière").
En 1903, la taille du comité incluant l'Iskra était évaluée entre 50 à 100 membres.

Les tracts de l'Iskra dénonçaient sans relâche le syndicat policier de Zoubatov, le syndicalisme légal et en appelaient à la liberté de la presse et en faveur d'une éducation populaire. L'activité la plus importante constituait toujours en distribution de tracts, lesquels étaient lus clandestinement dans les usines. Bien que ces tracts mettent en avant des revendications politiques, les revendications économiques qu'ils contenaient étaient du plus haut intérêt pour les ouvriers. Mais la dispersion de l'intervention prévalait encore en 1904. Les groupes sociaux-démocrates n'étaient pas très développés dans les régions industrielles. Le comité exécutif du POSDR de Saint-Pétersbourg ne comprenait aucun ouvrier et les ouvriers lui étaient souvent hostiles. Lors de la grève du 3 janvier 1905 aux usines Poutilov, les militants venus apporter leur soutien virent leurs tracts déchirés. La direction de Poutilov faisait vivre une forte organisation, et musclée, "la société de Gapone", opposée évidemment à tout changement révolutionnaire. L'amélioration des conditions économiques par des moyens pacifiques était encore la croyance majeure chez les ouvriers. L'importance de l'organisme de Gapone était indéniable, cet organisme financé par la police, disposait de 6000 membres. Tel nos modernes syndicats, la société de Gapone organisait des bals dans les usines et intercédait dans les conflits avec les patrons. Les groupes d'usine social-démocrates étaient par contre constamment désorganisés par la police. Une part encore considérable des ouvriers considérait le tsar comme le protecteur naturel et charismatique de leurs intérêts. L'influence du groupement de Gapone commença à s'effondrer lorsqu'il fut incapable d'assurer le paiement des jours de grève (cf infra), le mouvement de révolte des ouvriers prenant tant d'ampleur qu'il échappa au contrôle stupide des policiers syndicalistes.
Les conflits internes du POSDR ne permettaient plus pour l'heure sa croissance, et, répétons-le, les membres des sections locales n'avaient pas vraiment conscience de la signification de la scission. Au niveau de son intervention le parti ne pouvait fonctionner encore que de façon chaotique, et cela surtout du fait des fréquentes arrestations de militants.

Nombre de tracts diffusés:
- en 1903 : 55
- en 1904 : 11 seulement
- en 1905 : 70.

En décembre 1903 l'organisation conjointe menchéviks-bolchéviks compte 18 cellules d'usines, et les membres de ces cellules vont de sept à dix, ce qui donne un total de membres ouvriers de 180. En additionnant les membres étudiants et intellectuels du POSDR on obtient le chiffre de 360.

Le bain de sang du 9 janvier 1905 entraine un immense soutien aux militants social-démocrates, en particulier à cause de leur intégrité reconnue et parce qu'ils s'étaient opposés depuis longtemps au mouvement de Gapone et à l'association policière de Zoubatov. En janvier 1905 on ne comptait à Saint-Pétersbourg que 60 militants bolchéviks pour la plupart très jeunes, surtout étudiants, et récemment venus à l'activité militante; néanmoins, Goussev le secrétaire du comité bolchévik de la ville estime qu'il s'agit d'une organisation efficiente.
Le rapport du 3ème congrès de 1905 fait état alors de 99 cellules d'usine pour la Russie, pour un total de 737 membres : 17 cellules dans les usines de Saint-Pétersbourg, 18 cellules dans le quartier de Vyborg, 29 dans la cité, 30 dans la Néva et 15 cellules parmi les artisans.
A l'été 1905 l'activité consiste encore à la diffusion de tracts au petit bonheur, il n'y a pas encore de réels "meetings de masse", mais de petits rassemblements de vingt hommes organisés par les bolchéviks (source: un rapport de cellule intercepté par la police). Au cours de cette période les menchéviks disposent de plus de moyens financiers que les bolchéviks, et ces derniers ont d'énormes difficultés à obtenir du papier et à faire imprimer leurs tracts.

Les cellules d'usine sont d'une composition ouverte, outre des sympathisants ou militants bolchéviks on y trouve des étudiants, des sympathisants de Gapone et des ouvriers non organisés. Les liens de ces cellules avec la fraction bolchévik sont lâches (lose). Militants menchéviks et bolchéviks interviennent au coude à coude à ce niveau. Les deux fractions ne sont pas encore suffisamment organisées pour donner une orientation à la lutte, bien que leur influence soit croissante. Les deux fractions ont environ un millier de membres chacune. Après le massacre du 9 janvier la classe ouvrière devient plus militante. Les ouvriers se tournent désormais vers le POSDR et lui apportent leur soutien de toutes les façons (planques, invitations à venir prendre la parole dans les usines, réseau de connaissances sympathisantes, etc). Au cours de l'été 1905 sont créées de plus vastes associations d'ouvriers et des syndicats socialistes. Après janvier 1906 de nombreux dons affluent au parti social-démocrate mais pas seulement des ouvriers et des intellectuels mais aussi d'industriels, dont on peut penser qu'ils avaient tout intérêt eux aussi à se débarasser de l'autocratie tsariste.

Les slogans : ils mettent en avant les émotions et évoquent l'enthousiasme pour la cause, ils exploitent la révélation sociale fournie par les conflits de classe en cours pour gagner de plus en plus d'individus au mouvement, ils encouragent les participants à donner libre cours à leurs convictions sociales et politiques et par conséquent à développer la conscience de groupe et la solidarité. Au niveau du vocabulaire, les bolchéviks utilisent plus souvent les termes de révolution, grève, insurrection, droits spécifiques, socialisme que les menchéviks. Les menchéviks utilisent plus communément la revendication d'une république, les revendications économiques et la dénonciation de la guerre et des capitalistes. Les deux fractions adressent leurs appels avant tout aux ouvriers. Le gros des troupes des manifestations est surtout constitué par les ouvriers d'usine.

La rapide croissance de l'organisation social-démocrate à l'automne 1905 a montré qu'il y avait un soutien latent à l'activité et à la direction révolutionnaire. En conséquence, lors de la première révolution, le comité exécutif du Soviet de Pétersbourg sera constitué de 7 membres (quatre bolchéviks et trois menchéviks) auquel seront adjoints en tant que représentants des partis politiques : trois bolchéviks, trois menchéviks, deux autres menchéviks du Bureau de l'organisation provinciale, deux bundistes, trois socialistes-révolutionnaires; et aussi trois délégués des syndicats dont un des chemins de fer et deux de l'union des postes et télégraphes. Ce qui signifiait une majorité à dominante menchévik, d'autant que la fraction "molle" du parti était très implantée parmi les syndicats.

3. L'omniprésente surveillance policière :

Vis à vis des militants marxistes la police russe fit d'abord preuve de bienveillance. Ils lui apparaissaient moins être des fossoyeurs de l'Empire que des excentriques inoffensifs obsédés par d'obscurs dogmes économiques. Dans un premier temps elle se réjouissait de leurs âpres querelles croyant que cela affaiblissait leur mouvement. Et puis ne rejetaient-ils pas l'assassinat politique comme tactique révolutionnaire ?

Mais la naïveté policière ne devait pas perdurer en particulier grâce à Zoubatov, et on va voir que la surveillance est très centralisée, la continuité de l'action et de la formation des provocateurs assurée; l'Etat bourgeois ne plaisante pas en ce domaine top secret car la moindre gaffe peut lui être très dommageable :

"Ayant commencé sa carrière comme étudiant révolutionnaire - apprentissage courant pour un futur policier - zoubatov parvint à la tête de l'Okhrana à Moscou dans les années 1890. C'est sous son autorité que fut adopté pour la première fois le système des empreintes digitales et des photographies de suspects ; il améliora aussi les méthodes d'investigation en général et il releva le niveau professionnel de la police. Il s'intéressa particulièrement aux techniques de "provocation", et il noyauta les groupements révolutionnaires par des agents qui simulaient des excès de nature à entrainer l'arrestation d'extrêmistes abusés. Dans des moments de franchise, Zoubatov disait aux révolutionnaires : "Nous vous provoquerons à commettre des actes de terreur, puis nous vous écraserons!". Mais il n'inventa pas la provocation policière, celle-ci ayant été déjà appliquée par Ratchkovski et bien d'autres. La grande innovation de zoubatov fut plutôt un socialisme policier, c'est à dire l'organisation de syndicats sous le contrôle de l'Okhrana" (cf "La police secrète russe").

Comme on l'a déjà vu, ce "socialisme policier" devait se retouner contre zoubatov (grèves d'Odessa été 1903 où son syndicat perdit le contrôle du mouvement); discrédité, congédié, il fut lui-même placé sous surveillance policière. Zoubatov aura eu néammoins le temps d'initier le modeste indicateur de police Azef aux raffinements de la provocation avec les techniques les plus récentes. Azef accéda rapidement à la tête des socialistes-révolutionnaires. Il convainquit les membres de déménager l'imprimerie illégale en Finlande afin qu'elle échappe à la police, et ce fut le déménagement qui permit à la police de se saisir de cette imprimerie sans qu'Azef soit soupçonné. Il fut l'élément qui milita pour l'unification en un seul parti des socialistes révolutionnaires dont il devint le chef, permettant ainsi à la police de n'avoir plus qu'à surveiller un seul centre SR..
Le prêtre Gapone était aussi un disciple de Zoubatov et continua à faire fonctionner son syndicat financé par la police même après que Zoubatov ait été discrédité (l'on sait que Lénine se fit beaucoup d'illusions sur Gapone, allant jusqu'à le rencontrer plusieurs fois, croyant qu'il était le sésame pour atteindre les grandes masses ; dans son article "Journées révolutionnaires" (Vpériod n°4 de janvier 1905), Lénine part de l'idée que Gapone est un possible provocateur zoubatoviste, mais il n'exclut pas que "Gapone ait été un instrument inconscient", il en appelle à la vigilance et conclut que "de toute façon la lutte sera infiniment plus rusée").
Malinovski, petit criminel qui avait purgé une peine pour vol, devait surpasser les précédents dans la plus importante organisation révolutionnaire; et lui aussi abusa largement de la naïveté de Lénine. Il ne fut pas le seul, les cellulles bolchéviks étaient truffées d'espions à la solde de la police, mais il fut le plus influent. Grâce à lui la police suivit à la trace Lénine partout et pendant des années. En particulier de 1906 à 1907, la police interceptait son courrier avec Kroupskaïa, savait où ses pamphlets étaient publiés et vendus, et savait aussi où il était caché en Finlande. En 1908, un des rares bolchéviks en qui Lénine fait véritablement confiance, Jitomirski, lui enjoint de déménager à Paris "pour sa sécurité" et "parce que dans cette ville plus grande que Genève l'Okhrana aurait plus de mal à l'espionner". Lénine accepte. Mais Jitomirski est un agent de l'Okhrana, et les raisons de ce gentil conseil avaient pour but de faciliter la tâche de surveillance : menchéviks et SR avaient déjà transférés leurs états-majors à Paris et des informateurs compétents de l'Okhrana les avaient suivis. Lénine pouvait rejoindre le lot, et éviter ainsi une dépense d'énergie à ses suiveurs.

Le chef de l'Okhrana, Guerasimov entretenait 150 espions dans les partis révolutionnaires, ce qui montre l'importance que la bourgeoisie russe, bien que moins subtile que les occidentales, attachait déjà à ce type de surveillance. Il ne s'agit pas de gentils James Bond pour la beauté de l'espionnite. De 1906 à 1907 un millier de militants politiques sont exécutés du fait de ce travail d'infiltration !
A travers les rapports des zoubatovistes la police était en mesure de dénombrer régulièrement le nombre des sympathisants SR, mais aussi le nombre et la composition des deux fractions social-démocrates. La police suivait également de près le déroulement et la fluctuation de la polémique entre bolchéviks et menchéviks. Elle avait noté la forte participation d'éléments juifs dans les agitations scolaires et universitaires. L'organisation "plus ouverte" des menchéviks favorisait indéniablement cette surveillance policière en particulier dans les grandes usines.
A Ekaterinoslav de 1903 à 1905, la police fût tenue au courant de la scission entre les deux fractions, notant quand la direction en venait aux bolchéviks ou à l'inverse aux menchéviks, suivant les votes des réunions générales.

L'action de la police marqua souvent des points mais obtint au final l'inverse du résultat recherché. Elle avait réussi à détruire l'organisation à Saint Pétersbourg et à Moscou, mais en exilant et déportant les révolutionnaires dans d'autres aires géographiques elle ne faisait que déplacer le problème. En fait l'activité révolutionnaire s'accroissait quand même et devenait même plus importante dans les zones rurales. L'effort de l'Iskra en 1903 pour réunifier tous ces groupes dispersés fut déterminant pour qu'elle soit reconnue comme le leader du parti, comme on l'a déjà précisé (cf supra).
Dans le Caucase,en 1901, la police s'était déjà inquiétée du "développement significatif des cercles d'ouvriers social-démocrates". Un flic de Tiflis notait même, perspicace, que malgré les recherches approfondies, les arrestations ne parvenaient pas à empêcher la croissance des cellules révolutionnaires
Par la suite, à Bakou, bien que la police y fut avisée mais faible, 86 membres du comité SD sont tout de même arrêtés du fait de l'environnement hostile des groupes nationalistes et de la nature encore une fois relativement trop ouverte des groupes révolutionnaires dans cette ville. En Sibérie les comités de Krasnoyarsk et Omsk sont démantelés plus longtemps, de juin 1903 à l'hiver 1904 (Trotsky qui en était membre a témoigné ultérieurement à son corps défendant que la "délégation sibérienne" était "molle"). Mais ce démantèlement aboutit au résultat contraire une fois de plus, décuplant le nombre de révolutionnaires à la fin de l'année 1904.

La police ne se contente donc pas de faire de la statistique, d'observer statiquement ou d'emprisonner, elle suit donc de près les débats entre fractions - aucun auteur ne nous précise si elle n'y participe pas d'une façon ou d'une autre...- et elle mesure même le degré de mobilisation de la classe en lutte. Ainsi lors de la grève des mineurs russes de 1905 revendiquant une parité de salaires entre ouvriers russes et étrangers (sur la base des taux belges), un rapport de police note la difficulté des mineurs à s'organiser:
"...les mineurs présentent un moindre danger comparés aux ouvriers d'usine qui sont plus enclins à créer des troubles, plus réceptifs aux différentes formes de propagande, et savent lire, sont intelligents et ont un niveau culturel assez élevé".
Avisé policier, en effet à l'été 1905, les mineurs ne jouent pas un rôle important dans l'insurrection.
Les rapports de police de l'époque sont parfois plus intéressants que de simples témoignages militants unilatéraux. Ils décrivent les harangues publiques, la faconde des orateurs, comptent les drapeaux, notent qu'on chante souvent La Marseillaise, que les divers chants contribuent à créer l'atmosphère de solidarité dans la foule des participants. David Lane estime parfois ces rapports exagérés, ces observateurs extérieurs percevant une solidarité et une unité plus grande qu'elles n'étaient pour l'heure (souvent les flics s'exagèrent la force des mouvements révolutionnaires, cf. la célèbre phrase de Lassalle en conclusion).

Depuis sa naissance et tout au long de son développement le marxisme en Russie a donc été constamment contrarié et poursuivi par les forces secrètes de l'Etat. Dès la fin du siècle dernier, pour parer aux persécutions dont faisait l'objet "L'Union de lutte" Lénine défendait les principes prolétariens contre toute illusion démocratique en particulier par le cloisonnement des activités : "Il faut des militants pour toutes sortes de travaux, et plus les révolutionnaires se spécialiseront dans des domaines bien déterminés de l'activité révolutionnaire, mieux ils étudieront les méthodes d'action clandestine et les moyens de camoufler leur activité, plus ils mettront d'abnégation à se confiner dans une tâche modeste, effacée, circonscrite, et mieux la sécurité de toute notre action sera garantie, plus il sera difficile aux gendarmes et aux espions de mettre la main sur les révolutionnaires" (cf "Les tâches des SD russes"). Les révolutionnaires ne pouvaient que constater que le gouvernement avait déjà constitué des réseaux d'agents "enserrant" non seulement les foyers existants mais aussi les foyers probables d'éléments antigouvernementaux. Le gouvernement étendait sans cesse "en largeur et en profondeur" l'activité de ses zélés serviteurs qui traquaient les militants : "il imagine de nouvelles méthodes, envoie de nouveaux provocateurs, cherche à faire pression sur les détenus par l'intimidation, de fausses dépositions, de faux messages...".
L'action clandestine exigeait donc une spécialisation du travail et que la coordination soit assurée par le noyau central qui ne devait compter qu'un "nombre infime" de membres. Il faut des agitateurs légaux. Il faut des diffuseurs de tracts. Il faut des organisateurs. Il faut des correspondants dans toutes les usines. Il faut même des hommes qui surveillent les espions et les provocateurs (dans la lettre à un camarade, Lénine va plus loin : "il faut repérer et harceler les mouchards, il est impossible de tuer tous les mouchards, mais on peut et on doit créer une organisation qui les suive à la trace"). Il faut aménager des "planques". Plus seront fractionnées les tâches, plus on sera garanti au moins du fiasco. Mais "une telle spécialisation est chose très difficile car elle exige un maximum de fermeté et d'abnégation, elle exige que l'on consacre toutes ses forces à un travail effacé, monotone, sans contact avec les camarades...". Une telle exigence rend donc très dure pour ceux qui brûlent d'être révolutionnaires leur intégration. L'organisation devra alors recueillir le maximum de renseignements sur la personne qui propose de s'engager et exigera une "mise à l'épreuve préalable" en lui confiant certaines missions. La mise à l'épreuve suppose aussi ceci : "Quant à la masse des jeunes débutants, il vaut mieux l'employer à des entreprises pratiques qui, chez nous, se trouvent reléguées au second plan par rapport à cette promenade des étudiants de cercle en cercle qu'on a l'optimisme d'appeler de la "propagande" ("Lettre à un camarade").

Les révolutionnaires n'ont pas affaire, à l'inverse d'une croyance communément admise, à de simples observateurs, il ne faut donc jamais oublier que, même si les méthodes peuvent apparaitre courtoises, voire bienveillantes, à terme le but de la police est de détruire les organisations quand ce n'est pas les individus. L'interrogatoire "amical" peut se corser avec l'utilisation de données biographiques, avec de faux témoignages ("ton copain t'a balancé", "pense à tes enfants", etc). Grâce à la saisie inespérée des archives du Département de la défense de l'Etat (Okhrana) on dispose des mises en garde bolchéviks en cas d'arrestation et pour faire face au chantage (éléments qui devrait être inclus dans les st...):
"...ils n'employaient pas toujours des tactiques "humaines" ni des manières "raffinées". L'Okhrana employait couramment ces tactiques dans les premières étapes de l'interrogatoire dans l'espoir de leurrer les prisonniers. Mais une longue expérience a enseigné aux bolchéviks comment déjouer ces tactiques. Peu à peu les victimes étaient entrainées sur le terrain de l'Okhrana. Alors les agents de l'Okhrana montraient leur vrai visage. Après la Révolution de 1905 il y avait eu beaucoup de "discussions amicales" avec des bolchéviks arrêtés, sur les enseignements de Marx, sur les tactiques des partis bolchéviks et menchéviks, et sur les questions politiques générales. Après les pogromes qui avaient été organisés par la police et ses agents dans tout le pays à l'époque, et pendant la première révolution, après la brutale suppression de la Révolution de 1905 par le gouvernement tsariste, l'Okhrana pouvait attraper ou abuser quiconque, même les plus expérimentés, avec ses tactiques hypocrites et ses interrogatoires préliminaires. (après l'échec du mouvement de Zoubatov) les agents de l'Okhrana abandonnèrent la pratique des "conversations" et de la "persuasion" pour adopter les tactiques de terreur. L'ennemi était triomphant et cherchait à consolider sa victoire par les moyens du terrorisme"(S.Tchernomordik, 1917).

Laissons de côté la Tchéka, qui, bien qu'il y ait eu des dérapages, ne représente pas une continuité entre Okhrana et Guépéou, par contre la continuité est avérée entre la police tsariste et le Guépéou devenu NKVD lors des procès de 36 où les dossiers policiers du tsar furent utilisés pour fusiller les vieux bolchéviks; le NKVD reprend les méthodes de l'Okhrana (quand elle ne réembauche pas ses anciens fonctionnaires) en rétribuant des espions vivant à l'étranger, avec un degré supplémentaire dans l'horreur, en leur donnant les moyens d'assassiner les révolutionnaires expatriés. Le régime stalinien a mis en place un système de surveillance totalitaire de toute la société, qui était effroyablement efficace mais qui servit à faire croire aussi qu'en occident la bourgeoisie n'avait jamais eté jusque là; pourtant que penser des formes de totalitarisme occidental, d'autant qu'elles sont invisibles; nous pouvons en déduire qu'elles ont toujours été et sont certainement plus raffinées et certainement plus efficaces que dans la caserne dite soviétique. Sous Staline, les syndicats se sont transformés en police d'usine au service de la Guépéou (croit-on que nos syndicats occidentaux sont moins flics?).

Pour la petite histoire, il faut savoir que le système policier le mieux organisé du monde, cette fameuse Okhrana, s'effondra pratiquement sans combat après la révolution de février 17, à l'instigation du Soviet de Petrograd. L'abolition de la police fut annoncée par télégrammes aux provinces. De nombreux Okhrannik furent arrêtés, et une commission extraordinaire d'enquête fut mise sur pied par le gouvernement provisoire (on aimerait bien avoir un jour les travaux détaillés de cette commission...). Les ex fonctionnaires, éduqués eux-mêmes à extorquer n'importe quel aveu, furent très évasifs jusqu'à leur exécution. Les commissaires cherchèrent à en savoir plus sur les vedettes stupéfiantes tel Malinovski (les détails manquent). Les ex-Okkhrannik déclarèrent que leur tâche principale consistait à recueillir avant tout des renseignements politiques, mais ce n'est qu'après un questionnement appuyé qu'ils reconnaissaient que les provocateurs rétribués avaient pour fonction de militer un maximum en apparence. L'interception des correspondances était effectuée avec les méthodes les plus pointues, et en général parvenait à déchiffrer les codes ou les convenances les plus secrètes que les révolutionnaires croyaient indécelables (la plupart des courriers de Rosa et de Lénine écrits à l'encre sympathique étaient déflorés). Des laboratoires munis des derniers cris de la technique fonctionnaient jour et nuit. Les gouvernements étrangers finançaient leurs propres espions (comme je l'ai rappelé concernant Parvus), le gouvernement allemand finançait plusieurs "forces subversives", en particulier les socialistes-révolutionnaires.

Voilà c'est tout. Ce ne sont que quelques éléments de réflexion et de connaissance historique que je voulais verser au débat, et qui, je l'espère lui seront utile. Je tiens à conclure avec la célèbre phrase de Lassalle que Plékhanov aimait citer en rappelant les débuts difficiles du marxisme en Russie :

"Nous n'étions que quelques-uns, mais nous poussions de tels rugissements qu'on nous a cru nombreux, et nous le sommes en effet devenus".
Pierre Hempel (19.01.96)


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A N N E X E


1°) ENCORE QUELQUES CITATIONS :

Permettez-moi d'ajouter encore quelques citations.
En 1884, voici ce que Plékhanov disait des efforts et des sacrifices du militantisme:
"...Tout de même, le conspirateur, qui compte surtout sur tel ou tel "comité", renoncera, sans grand débat intérieur à la propagande parmi les ouvriers qu'il juge seulement importants "pour la révolution", sans les tenir pour les acteurs essentiels de cette révolution. Le social-démocrate raisonnera autrement, car il pense que ce ne sont point les ouvriers qui sont nécessaires à la révolution, mais la révolution qui est nécessaire aux ouvriers. Dans son opinion, la propagande parmi les ouvriers va devenir le but principal de son effort, et il n'y renoncera pas avant d'avoir expérimenté tous les moyens à sa disposition, avant d'avoir fait tous les efforts dont il est capable. Plus notre intelligentsia révolutionnaire se pénètrera d'idées vraiment socialistes, et plus elle trouvera possible, facile, l'action dans les milieux ouvriers, pour la simple raison qu'elle aspirera plus fortement à ce genre d'action (cette idée est souvent reprise par Lénine en 1903) Nous ne voulons tromper personne, et, du reste, nous ne le pourrions pas. Chacun connait les difficultés et les persécutions qui attendent aujourd'hui ceux qui font de la propagande et de l'agitation politique dans le peuple. Mais il ne faut pas exagérer ces difficultés. Les persécutions policières compliquent considérablement tous les modes d'action révolutionnaire, sans exception. Cela ne veut pas dire que la terreur blanche ait atteint son but, qu'elle ait "arraché la sédition à la racine". Toute action suscite une réaction ; toute persécution engendre l'abnégation ; si énergiques que soient les mesures d'un gouvernement rétrograde, le révolutionnaire saura toujours passer outre, s'il y met en oeuvre la quantité voulue d'énergie (...) Les mouchards qu'on met aux trousses des "terroristes" seraient-ils moins habiles et moins nombreux que ceux qu'on charge de protéger notre classe ouvrière contre "les doctrines mensongères du socialisme et du communisme"? Seul se hasarderait à l'affirmer celui qui a résolu de se dérober à tout prix à un travail qui ne lui plait pas.
Quant aux particularités du milieu ouvrier même, elles ne justifient pas les sombres prédictions de nos pessimistes. A vrai dire, on ne s'est jamais adonné chez nous avec un peu d'esprit de suite et de système à la propagande parmi les ouvriers. L'expérience avait pourtant démontré que même les efforts dispersés de quelques douzaines d'hommes suffisent à communiquer une impulsion considérable à l'activité révolutionnaire propre de notre classe ouvrière" ("Nos controverses" 1884)

On n'en finirait pas de citer Plékhanov, aussi faut-il conseiller de le lire et relire:

"L'histoire montre qu'il arrive souvent qu'un mouvement ouvrier à ses débuts subisse l'influence des intellectuels. Mais cela ne se fait pas sans lutte intérieure. Dans ce cas, à l'intérieur du mouvement, il y a de nouveau "deux tactiques" opposées l'une à l'autre. Mais, lorsque le mouvement ouvrier devient assez fort, lorsque le prolétariat s'accoutume à marcher sans l'aide des intellectuels, c'est la tactique prolétarienne qui finit par l'emporter... Et c'est alors que les intellectuels, peu à peu, se détournent de lui"(Sur la pièce de Gorki "les ennemis", 1907)

"Les gens qui, de quelque façon, appartiennent aux classes "supérieures" de la société sont habitués à trouver très prosaïque la question des "sous"(...)On peut prouver, par des statistiques, que plus les salaires d'une certaine couche de travailleurs sont élevés, et plus grande est la part qui va à la satisfaction des besoins de l'esprit. Par conséquent, pour le prolétaire, la lutte pour les "sous" est déjà en elle-même une lutte pour le maintien et le développement de ce qui fait sa dignité d'homme" (ibid)


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Sur le redéploiement de l'intervention du parti au moment de sa réorganisation dans la période postérieure à 1903, voici quelques commentaires de Lénine:
"...Les camarades qui ont la riche expérience du travail révolutionnaire sous l'autocratie devront aider de leurs conseils ceux qui débutent dans l'activité social-démocrate, dans les conditions nouvelles de la "liberté" (cette liberté est encore entre guillemets). Il est évident que les membres de nos comités auront à faire preuve d'un grand tact : les anciennes prérogatives formelles perdent inévitablement de leur importance aujourd'hui ; il faut tout recommencer à chaque instant "depuis le commencement", il faut démontrer aux larges couches de nouveaux camarades toute l'importance d'un programme, d'une tactique et d'une organisation social-démocrates fermes. N'oublions pas que trop souvent nous n'avions affaire jusque là qu'à des révolutionnaires issus d'une couche sociale déterminée ; nous aurons désormais affaire à des représentants typiques de la masse; ce changement appelle non seulement une modification des méthodes d'agitation et de propagande (nécessité d'user d'un langage plus populaire, de savoir aborder un problème, de savoir exposer de la façon la plus claire, la plus saisissante, la plus convaincante, les vérités fondamentales du socialisme), mais encore une modification de l'organisation." (De la réorganisation du parti, novembre 1905, OC tome 10).

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2°) QUELQUES ELEMENTS SUR LE PROCESSUS D'INTEGRATION DANS LE PARTI:

a- Le serment : ce terme perpétue la vieille tradition des premières sociétés secrètes ouvrières, et signifie que l'engagement n'est pas simplement statutaire mais une question de vie ou de mort. Jusqu'aux années 20, donc pour toutes les sections du Komintern, l'adhésion , après la participation à des écoles de formation a lieu sur la base du serment, qui peut varier selon les conditions locales. Ainsi :
"Je jure, au nom de la fidélité de camarade et de toutes les lois révolutionnaires, de consacrer toutes mes forces physiques et morales en vue du succès de la révolution et du changement du régime actuel. Rien ne doit être trahi, sinon chacun en répondra de sa vie."
Aux procès des jeunes communistes bulgares à Sofia, était établi le texte du serment suivant :
"Je jure sur la mémoire des révolutionnaires tombés pendant les événements de septembre et consens à être tué si je trahis quelque secret de l'organisation. Je m'engage à ne pas trahir l'action du parti ni aucun de ses membres ; à ne pas porter sur moi ni notes, ni adresses de camarades ; à ne pas me démasquer sans nécessité comme membre du parti ; à ne pas conserver chez moi des publications interdites ; à garder le silence devant les juges d'instruction et aux interrogatoires en me faisant passer pour ignorant".

b- Les cellules (résolution du Komintern sur le PC et le parlementarisme).

"la création des cellules communistes, partout où il y a des prolétaires ou semi-prolétaires, même en nombre insignifiant, soit être la base de tout le travail d'organisation du parti et des communistes pris individuellement (...) Toutes les cellules communistes agissant dans des organisations qui ne forment pas bloc avec notre parti sont soumises sans condition à la discipline du parti, indépendamment du fait que le parti soit à même, à ce moment là de travailler légalement ou non. Les cellules communistes doivent être subordonnées l'une à l'autre dans un ordre hiérarchique déterminé et systématique.(...) (elles) sont intimement liées entre elles et avec le centre du parti, échangeant les fruits de leur expérience, exécutant le travail d'organisation et de propagande, s'adaptant à toutes les variations de la vie sociale et à toutes les formes et subivisions de la masse ouvrière, doivent, par leur action variée, s'instruire elles-mêmes et instruire le parti, la classe ouvrière et les masses "(Thèses sur les buts principaux de l'I.C.)

c- Les responsables :

"Les chefs de divisions ou de subdivisions d'un centre local sont choisis parmi les plus anciens adhérents actifs du parti"; la plupart ont été formés dans un stage pratique, pour les plus anciens ce stage n'est pas obligatoire (chose regrettable car alors tel ou tel se trouve être un individu plus ou moins borné).

d- Les écoles de propagande :

Vous connaissez tous le cas de l'école de Lénine à Longjumeau, il s'agissait de perpétuer le processus de formation typique de la IIème Internationale. On se souvient que Rosa et Pannekoek professèrent dans de telles écoles en Allemagne. Même si nous ne pouvons reprendre une telle éducation scolaire -il faut comprendre que ces écoles étaient liées à la formation d'une classe encore peu cultivée, et qu'il fallait parfois même y apprendre à lire (ne souriez pas, il y a une quinzaine d'années notre ex-militante N. Mariaud apprit à lire à une sympathisante..) - notre souci reste le même, trop de camarades ont été intégrés sur la base de simples discussions à bâtons rompus dans les permanences. Nos journées d'étude ou journées d'approfondissement vont donc tout à fait dans le même sens pour la période à venir, de même que les incitations à des lectures méthodiques des classiques.
L'I.C. développa deux sortes d'écoles, dans la catégorie occidentale, et dans la catégorie orientale. Ces écoles, outre les connaissances générales politiques, donnaient une instruction systématique aux propagandistes pour les mettre en garde contre toutes les vicissitudes éventuelles de leur tâche future ; ce qui confirme que, depuis 1903, les tâches de protection étaient placées au même niveau que les questions politiques générales, comme tâche politique à part entière.
Dans la période précédent 1917, la formation comme certaines réunions, avait lieu dans les bois ; LO (qui connait certainement mieux et depuis plus longtemps que nous les méthodes de travail clandestines des bolchéviks) et les groupes d'extrême-droite modernes (dont les librairies contiennent souvent des travaux d'approche précis de l'activité bolchévik, et rédigés dans les années 20) ont repris cette méthode.

e- rayonnement de l'influence communiste : je ne l'ai pas rapporté dans le texte mais Lénine insistait souvent pour que soient gagnés à la cause les ouvriers qui disposaient de relations étendues ou connus assez largement dans leur profession ; on retrouve cette idée dans les directives de L'IC pour les militants à l'étranger. Le militant doit s'assurer le concours de collaborateurs secrets, même non-communistes, parmi toutes les professions ou positions sociales imaginables : fonctionnaires gouvernementaux ou municipaux, employés et ouvriers des usines, fabriques, magasins et autres entreprises industrielles ou commerciales, cheminots, ouvriers du bâtiment, gens de maison, personnel des cafés, intellectuels, avocats, docteurs, etc.

f- les seize instructions de protection du Komintern (elles ne seront pas toutes citées pour des raisons de longueur):
1°) Sois toujours prêt à être fouillé ou perquisitionné. cache bien tout ce que tu as. Si l'on ne trouve rien sur toi ou chez toi, tu te tireras facilement d'affaire.
3°) Ne porte jamais sur toi rien de compromettant (documents, lettres), excepté quand tu transportes par ordre des objets de ce genre d'un endroit à l'autre. Dans ce cas, déplace-toi sans retard et ne flâne pas. Sois ponctuel au rendez-vous. Sois exact dans tous tes travaux et ne remets jamais rien, surtout quand cette remise peut nuire au travail.
4°) Habille-toi de façon à ne pas attirer l'attention.
5°) Ne te vante jamais et ne parle jamais de ton travail, même à ton camarade le plus fidèle ou aux camarades d'un rang supérieur au tien ; exception est faite en faveur des camarades avec lesquels tu collabores à l'exécution d'une même mission.
8°) En faisant connaissance avec des camarades, s'ils ne savent pas ton vrai nom, donne-leur un pseudonyme, indépendamment du fait que tu doives travailler avec eux ou non.
9°) N'interpelle jamais un camarade à haute voix dans la rue ou en public, car tu peux ainsi le dénoncer à la police.
10°) Ne laisse en aucun cas tomber entre les mains des pouvoirs établis le matériel ni, surtout, les listes des membres de l'organisation et les instructions. Redoute cela comme le feu.
12°) Ne crois pas que la police sache quelque chose et tout d'abord ne crois pas quand on te dit qu'un autre camarade a fait des aveux ; ne dis pas ce qui est généralement connu ou ce que tu estimes comme tel ; ne raconte jamais ton passé ni, surtout, rien de tes anciens camarades. Ne nomme tes camarades en aucun cas.
15°) N'oublie pas que les détenus qui parlent et avouent trop sont habituellement battus et détenus plus longtemps que ceux qui se tiennent comme il sied à un révolutionnaire.
16°) Souviens-toi que si tu sais résister au premier assaut de la police, tu sauveras notre cause. Souviens-toi des milliers d'hommes qui ont péri pour la grande cause de la libération du prolétariat."
Source: Le travail secret des agents bolchévistes (colonel Rézanov)
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Bibliographie:
- The roots of Russian Communism de David Lane (1968)
- Bolcheviks under illegality de S.Tchernomordik (directeur du musée de la révolution à Moscou en 1922) publié en brochure en G.B. en 1983.
- La police secrète russe de Ronald Hingley (1970)
- Le travail secret des agents bolchévistes, colonel Rézanov (1926) (préfacé SVP par le "président du bureau permanent de l'entente internationale contre la IIIème Internationale")
- Plekhanov : oeuvres complètes, en particulier:
."Socialisme et lutte politique": selon Lénine "la première profession de foi du socialisme russe".
."Nos controverses" , étape essentielle dans la lutte contre le populisme, et qu'Engels appréciait hautement (in lettre à Véra Zassoulitch 23 avril 1885)
.et l'indispensable recueil "L'art et la vie sociale";
("Entre parenthèses, il me semble à propos de noter pour les jeunes membres du parti qu'il n'est pas possible de devenir un communiste véritable, conscient, sans étudier - littéralement étudier - tout ce que Plékhanov a écrit en philosophie, car c'est ce qu'il y a de meilleur dans la littérature internationale du marxisme" Lénine).
- Kroupskaïa : souvenirs sur Lénine.
- Valentinov : mes rencontres avec Lénine (unanimement salué, centré sur des souvenirs à l'époque de 1903)
- Adam B. Ulam : les bolchéviks (1965), moins superficiel que l'ouvrage de Broué.
- Lénine :
. Que Faire ? (1902)
. Les tâches des social-démocrates russes (1897, publié en 1902, tome 2 OC)
. Lettre à un camarade sur nos tâches d'organisation (1902, tome 6 OC) indispensable complément à "Un pas en avant..."
. De la réorganisation du parti (Novembre 1905, tome 10 OC).
(et merci aux camarades belge et anglais qui m'ont offert certains de ces ouvrages il y a quelques années, vieille tradition fraternelle inaugurée par RC, comme quoi il n'y avait tout de même pas que des ouvrages occultes à la con qui circulaient).