"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

lundi 21 octobre 2013

LES LECONS INAVOUABLES D’HITLER




Herbert Marcuse doit beaucoup à l’observation des « nouveautés » du sieur Hitler, et pas seulement lui. Il a produit des textes intéressants sur le nazisme qui ne sont toujours pas traduits car pas à la mode. Le nazisme a laissé des traces qui ne sont pas perdues pour tout le monde, hors les banalités diaboliques qui voilent son rôle efficient de délégué de la bourgeoisie en guerre notamment cette vérité intangible que le capitalisme n’a pour toute solution que la guerre mondiale ! Le fascisme défait a néanmoins triomphé dans l’idéologie dominante totalitaire et sans vergogne. Ce n’est pourtant pas la première fois dans l’histoire de l’humanité que les vainqueurs des guerres s’approprient non seulement les biens des vaincus mais aussi le substrat de leur mystique.
La lecture banale d’un ouvrage sur la Seconde Guerre mondiale a provoqué un déclic dans ma petite tête, me rappelant que pour mener une guerre moderne il faut une solide industrie et donc un bon prolétariat soumis, nombreux, renouvelable, de plus en plus « exogène » j’allais dire immigré, de gré ou de force.

« Une main d’œuvre relativement abondante soutint cet effort. Certes l’armée exerçait de fortes pressions sur la population active, ponctionnant 2 millions d’hommes en 1943 pour regarnir les fronts. Cette politique lui permit de maintenir des effectifs impressionnants puisque 6,5 millions d’hommes servaient encore sous l’oriflamme nazie en juin 1944, formait 51% de la force de travail allemande (contre 36,2% en Grande-Bretagne). Surtout les populations placées sous la botte nazie furent invitées – ou contraintes – à soutenir la  machine de guerre allemande – volontaires attirés par la promesse d’un emploi ou le mirage de hauts salaires, hommes et femmes astreints au travail forcé, prisonniers de guerre « transformés » en ouvriers, contingents d’esclaves peuplant camps d’extermination ou de concentration. En février 1944, 25 millions de prisonniers de guerre travaillaient en Allemagne auxquels s’ajoutaient, en juin de la même année, 7 millions de civils recrutés, de gré ou de force à l’étranger. La population laborieuse du Reich était donc composée, pour près d’un tiers, d’éléments exogènes »[1].

Aux origines du mondialisme antiraciste et de l’ouverture angélique des frontières 
Léon Poliakov a produit une œuvre considérable et inégalable sur l’histoire de la notion de race, figure majeure de « l’étranger ». Il a rappelé que, au siècle des Lumières, pour Buffon, les races exotiques étaient toutes dégénérées, sans oublier les stupidités de Voltaire sur les juifs. Il rappelait aussi, dans un article de 1989 que, pour Hitler, l’extermination des allemands considérés comme « tarés » en 1937 aboutirait à « la production de l’homme nouveau », le « surhomme » germanique[2].
Dans la même compilation d’articles sur la politique d’extermination nazie[3], Marlis G.Steinert démontre que Hitler avait bien compris les problèmes fondamentaux de classes : « L’espace vital n’est pas seulement compris comme un simple retour en arrière vers une utopie agraire, mais aussi comme une source de matières premières et d’un marché. L’amélioration  du sort des ouvriers tient également une bonne place dans le programme, puisque Hitler voyait en eux l’élément le plus vigoureux de la société allemande. Pour Zitelmann Hitler est bien un révolutionnaire, prônant un socialisme sui generis, et partisan d’une égalité des chances. Cette égalité bien entendu, n’était réservée qu’aux hommes allemands, point aux femmes ou aux Artfremde, son cadre de référence restant toujours le peuple allemand. Le but suprême : l’augmentation du nombre, de la pureté et du bien-être de ce peuple. Tout le reste est subordonné à cet objectif, aussi bien l’individu que l’Etat. Ce dernier n’est donc pas un but en soi, mais un moyen pour atteindre un objectif, à savoir « le maintien et le soutien d’une communauté d’êtres humains à concordance physique et spirituelle » et « le maintien de l’existence raciale de l’homme ». La recette des « improvisations » hitlériennes aboutira comme chacun sait à un « génocide industriel ». Mille sirènes nous assurent aujourd’hui que depuis l’élimination de l’hitlérisme les frontières ne sont plus que des laisser-passer virtuels et que le monde entier a banni à jamais toutes les formes de racisme, d’ostracisme et d’exclusion.

POUR HITLER LE PRINCIPAL DANGER RESTAIT LE PROLETARIAT
L’immense historien Martin Broszat est étrangement oublié. Son analyse de l’origine et de l’évolution des structures du troisième Reich est pourtant passionnante pour une compréhension de l’attitude du nazisme face à la classe ouvrière et les similarités confondantes avec le mode de domination capitaliste actuel. Hitler n’est pas de prime abord un méchant anti-ouvrier, en bon candidat éligible il veut d’abord atténuer les effets de la crise économique sur la principale classe productive : « …après des semaines de lutte pour la conquête du pouvoir en politique intérieure, Hitler et ses collaborateurs se trouvaient dans l’obligation pour prouver les capacités et la volonté de changement du régime, de remporter une victoire sur la crise économique. Hitler était parfaitement conscient que seule une amélioration manifeste de la situation matérielle des masses indigentes pourrait confirmer et renforcer son prestige personnel. (…) Avant même qu’on ait proclamé à l’été 1933 que la révolution national-socialiste était dans l’ensemble terminée Hitler s’était particulièrement efforcé de laisser l’économie en dehors de la lutte pour le pouvoir. (…) Le choix de Schacht et non d’un homme du parti, pour cette importante fonction[4] était à l’évidence un calcul du gouvernement Hitler destiné à lui gagner la confiance de l’économie nationale et internationale (…) Da            ns parti, la nomination du « franc-maçon de haut grade » Schacht se heurta à une opposition semblable à celle provoquée par le transfert de secteurs économiques à Hugenberg ».[5] En 1933 il y avait encore 45 millions de chômeurs en Allemagne. Dans l’improvisation Hitler finit par entériner la mise en œuvre d’un programme visant à réduire le chômage, après avoir consulté les principaux industriels, le programme Reinhart. Une émission de « bons du trésor pour le travail » est lancée pour financer travaux publics (autoroutes, voies d’eau bâtiments publics, etc.), une distribution de crédits aux secteurs de la construction privée et une réduction d’impôts sous condition d’achats de machines et d’outillages made in Germany. Le programme en arrière-fond, est fondé sur l’idéologie nazie : encouragement au retrait des femmes de la vie économique par des prêts au mariage, emploi prioritaire de chômeurs membres de la S.A. ou de la S.S. Ce programme est de type capitaliste d’Etat et ne fait pas plaisir à tous les industriels et la création d’emplois, outre sa fonction de pacification sociale vient conforter des perspectives stratégico-militaires. Le nombre de chômeurs ne tombe pourtant qu’à trois millions en 1934.

LA PERPETUATION L' OLIGARCHIE SYNDICALE
Au service de la bourgeoisie allemande pour préparer la guerre, Hitler doit ensuite se débarrasser de l’influence du nationalisme stalinien dans les syndicats[6]. En 1933, le parti hitlérien le NSDAP n’est pas très homogène vis-à-vis de la question syndicale. Si la nécessité d’une mise au pas d’organismes vecteurs d’une idéologie communiste évanescente et dévoyée semble nécessaire, l’institution syndicale les conquêtes syndicales ne doivent pas être affectées. Les syndicats de travailleurs et d’employés nationaux et chrétiens et la direction de l’ADGB n’étaient pas hostiles à une « collaboration positive » avec le nouveau régime. D’autant que les préoccupations politiques restaient le cadet de leur souci les syndicats avaient approuvé la répression des spartakistes. Le hic était que la majorité des ouvriers et des employas restaient hostiles en 1933 au NSDAP. Le régime s’empara ensuite de la fête ouvrière du 1er mai mettant en scène « une fête populaire consacrée aux « forces productives » de toutes les classes. Devant environ un million de spectateurs Hitler, sur le Tempelhofer Feld, évoqua avec réprobation l’orgueil de classe le mépris absurde dans lequel était tenu le travail manuel et la notion marxiste criminelle de « conflit social fratricide ». Dans l’Allemagne nouvelle, l’isolement des classes et des ordres (Stände) les uns par rapport aux autres devait cesser. Le national-socialisme voulait réunir le peuple et éduquer les différentes « classes » pour qu’elles se connaissent mieux et s’apprécient mutuellement. Adoptant la gestuelle propre au missionnaire national, Hitler glorifia la capacité de travail et l’assiduité du peuple promues au rang de plus grand capital du pays d’un capital que l’on ne pouvait plus longtemps inemployé. Le nouveau gouvernement appelait les citoyens à agir ensemble avec l’aide de mesures résolues de créations d’emplois pour que disparaisse la peur de l’insécurité professionnelle. Entièrement centré autour de la détresse matérielle qui était pour tous une évidence immédiate (…) le discours habilement composé d’Hitler, ne contenait (…) aucun élément concret concernant les droits sociaux futurs des travailleurs »[7]. Les principaux chefs des syndicats furent placés en détention provisoire tandis qu’il était proposé aux fonctionnaires syndicaux du rang de continuer leurs fonctions mais sous la direction des édiles du syndicat nazi NSBO. Mieux, Robert Ley fit appel au désir d’unité traditionnelle du mouvement ouvrier en proclamant la fusion des syndicats existants dans le Front du travail allemand (DAF). Les hiérarques intermédiaires des syndicaux furent maintenus en poste pour continuer leur travail ordinaire afin d’éviter la fuite massive des syndiqués. Néanmoins, comme en Russie avec le syndicat de Zoubatov, les syndicalistes ruèrent dans les brancards au début face à « l’appétit de profit des patrons ». L’Etat hitlérien fût contraint réduire assez rapidement les prétentions et des syndicats ouvriers et des syndicats patronaux. A l’automne 1933 les caïds petits bourgeois multiplièrent les critiques à l’encontre du NSBO, encore trop révolutionnaire à leur gré. La mise en place de fidéicommissaires du travail entraina une désyndicalisation croissante du DAF et de la NSBO. Hitler poussa alors Ley à lancer dans les entreprises une campagne en faveur de « l’idée de solidarité dans les entreprises ». A la fin de l’année le sous-fifre chargé d’affaires de Hitler, Keppler annonça la dissolution des associations autonomes de travailleurs dans le DAF : « … Le Front du travail allemand est la réunion de tous les individus engagés dans la vie professionnelle, sans différence de position sociale ou économique. Dans ses rangs, l’ouvrier doit se tenir aux côtés du patron et ne peut plus être inclus dans des groupes ou des associations qui servent à défendre des intérêts ou des couches sociales et économiques particulières. Dans le Front du travail allemand, ce qui prime, c’est la valeur d’une personnalité, qu’elle soit ouvrière ou patronale (…) En  accord avec la volonté de notre Führer Adolf Hitler, le DAF ne doit pas être le lieu où se règlent les questions matérielles de la vie professionnelle quotidienne… ».
La ressemblance de cette idéologie d’union nationale crève les yeux avec la philosophie des actuels syndicats oligarchiques du régime libéral républicain… Mais le résultat des votes corporatifs en 1935 révélant une abstention massive ne furent pas publiés par le régime nazi ! En 1936, la réapparition du livret de travail, comme au Moyen âge et en Russie stalinienne confirma l’orientation capitaliste d’Etat du régime.
Le régime évolua, avec ses grands travaux et l’embrigadement militaire d’une économie de guerre, vers une élimination quasi complète du chômage, ce qui n’était pas peu pour les millions de prolétaires qui avaient vécus la dure époque de la Première boucherie mondiale et la terrible crise économique sous le régime de Weimar, sans oublier la terrible répression de la tentative de révolution du début des années 1920 : « La sécurité des conditions d’existence compensait pour beaucoup de salariés la perte de leur liberté et de leur autonomie politique et sociale (cela) entrainait une sorte d’égalisation psychologique (…) perçue positivement, en particulier par les classes sociales inférieures qui voyaient dans ce phénomène une réduction de l’écart qui les séparait jusque là des couches supérieures (…) Par ses ramifications très étendues, ce système d’organisations et de structures national-socialistes offrait à des millions d’ouvriers, d’employés et de « petits-bourgeois » la possibilité d’échapper à leur origine professionnelle et sociale en faisant une carrière politique ».
Martin Broszat ne nous dit pas à quel prix cette « mobilité sociale » va être payée prochainement, par une classe ouvrière d’en bas surtout constituée « d’immigrés prisonniers », des milliers et des milliers de « travailleurs forcés », polonais, russes, juifs, français, etc.

LE FREINAGE DU BOYCOTT DES MAGASINS APPARTENANT A DES JUIFS
Les simplismes de l’histoire dominante ne rentrent pas dans les détails de cette mesure inique hitlérienne et… aléatoire. L’on vit tel écriteau un temps : « Magasin fermé sur ordre de la police pour cause d’augmentation des prix, propriétaire en détention provisoire à Dachau ». Le programme nazi avait longtemps prêché la liquidation des grands magasins en vue de la « mise en propriété collective », mais dut faire marche arrière mécontentant le petite commerce chauvin. Les grands magasins étaient devenus définitivement à l’époque du capitalisme moderne des entreprises de vente rationnelle et pourvoyeurs de dizaines de milliers d’emplois : « Les travailleurs comme le gros capital avaient donc tout intérêt à ce que soit évité à tout prix un éventuel effondrement de cette branche commerciale. Ce fut leur résistance commune qui fit aussi échouer, au début de l’été 1933 le projet de création d’une taxe nationale drastique sur les grandes surfaces »[8]. Mais en 1938 lorsque fut venu le contingentement de l’économie de guerre, après l’incendie de 29 grands magasins juifs, les grands magasins « aryens » se conformèrent au mieux au rationnement de guerre ; et les consommateurs étaient déjà très nombreux sous l’uniforme et la limitation des besoins civils la règle… Dans la foulée, contrairement à une généralité des gauchistes moyens, la petite bourgeoisie commerçante fût intégralement bafouée balayée par une économie industrielle menant à l’abandon de l’économie de consommation au profit d’une économie orientée vers l’armement et la production de matières premières.

LE NSDAP ET L’ENTREPRISE PRIVEE RECRUTENT UNE MAIN D’ŒUVRE (immigrée de force)
En 1943, plus question de transiger avec besoins civils ou petit commerce : « Les deux structures (NSDAP et entreprise privée) purent donc dans le contexte de « guerre totale » où se trouvait le pays se compléter de manière quasi idéale, en particulier lorsque les organes spéciaux de l’Etat du Führer liés au parti furent en mesure d’utiliser leurs pouvoirs d’exception et les moyens de contrainte dont ils disposaient pour assurer la productivité maximale d’une économie de guerre dirigée dans l’esprit d’une entreprise privée (…) Cette problématique n’est donc pas séparable du succès que remporta le plan de quatre ans ni des résultats extraordinaires obtenus par Speer qui, comme ministre de l’Armement réussit en 1943-1944 à tripler la production allemande d’armement par rapport à 1941 malgré la suprématie aérienne des Alliés : « (les administrations officiellement chargées de l’emploi étaient tenues à l’écart). Au lieu de faire appel à ces dernières Sauckel recruta de nombreux employés de bureaux de placement qu’il organisa en commandos d’intervention mobiles qui avec l’aide de la police raflaient dans les territoires occupés des millions de « travailleurs étrangers » et les injectaient de force dans l’industrie d’armement du Reich (…) La généralisation de la pratique qui consistait à faire travailler de force des travailleurs étrangers, alors que les possibilités de l’Allemagne n’étaient pas épuisées (l’engagement des femmes allemandes dans la production pendant la Seconde Guerre mondiale restant inférieur à celui des femmes anglaises) affecta aussi profondément le système des camps de concentration. Le nombre total des détenus dans les camps qui, dès 1942, s’élevait à 100 000 (contre 25 000 en 1939) passa de 1942 à 1945 à un demi-million (à 95% non allemands et pour l’essentiel russes, polonais et juifs). Les détenus des camps de concentration « de valeur inférieure » - selon Himmler – se prêtaient particulièrement bien en raison de leur disponibilité et parce qu’il était facile de les transférer à « l’emploi » et en cas de besoin à l’extermination par le travail quand il fallait s’attaquer « sans tenir compte des pertes » à de nouvelles tâches ou lorsque la production d’armement subissait une modification (…) Dans les tunnels souterrains où ces détenus furent envoyés il y eut de « forts gaspillages en hommes ». La discrétion assurée par la surveillance SS sur les détenus ainsi que les mesures prises par la SS et la police dans cette « zone interdite » (saisie de biens-fonds etc.) « facillitèrent la réalisation d’un « programme d’urgence » de la production d’armement dont Hitler attendait, à tort, un effet décisif sur le déroulement de la guerre »[9].
« … le noyau dur du mouvement nazi était fixé sur la guerre pour des raisons de politique intérieure (…) la politique intérieure du régime hitlérien était, depuis 1933 orientée vers la préparation de la nation au combat… pour transformer la société en une vaste communauté de combat  (…) Il s’agissait, comme le chancelier l’avait déclaré juste après sa nomination en 1933, à des officiers supérieurs de la Wehrmacht sous le sceau du secret avant tout de conquérir un « grand espace vital ».
La guerre pour Hitler n’était pas une simple opération militaire : « Il s’agissait d’une guerre « raciale » qui était aussi une affaire de politique intérieure (…) On peut dire que la radicalisation de la substance de cette politique était inextricablement liée à la dissolution progressive de la forme normale d’un gouvernement civil centralisé ». La dégénérescence de l’Etat hitlérien en un despotisme de cour face à cette lutte prioritaire « à l’intérieur ». M.Broszat fait référence au décret du 7 octobre 1939 : « Le décret autorisait Himmler à « éliminer les influences néfastes de ces éléments de population étrangers à la nation et qui représentent un danger pour le Reich et la communauté du peuple allemand ». Outre la névrose anti-communiste (version stalinienne concurrente) le but du décret (oral) chargeait « Himmler de se débarrasser des juifs et des polonais et faire s’installer des colons allemands dans les territoires polonais annexés ». L’Etat juif d’Israël, de nos jours, ne fait pas autre chose avec sa colonisation des territoires en Palestine ! Au printemps 1940 Himmler fit évacuer les habitants juifs et polonais de sept villages du district de Katowice pour y faire construire le plus grand camp de concentration, Auschwitz.
Cette révélation de M.Broszat – plus lucide et mieux informé que Ian Kershaw sur la domestication de la classe ouvrière allemande[10] - est importante et mérite qu’on s’y arrête après cette longue collecte d’éléments qui permettent de comprendre le succès initial de l’Etat hitlérien puis sa dégénérescence dans la guerre. L’argument racial de Hitler n’était qu’une couverture idéologique du capital allemand obsédé par la recherche de « l’espace vital » souci de tout capital national assiégé par la crise économique, pour ne pas dire par les puissances capitalistes rivales. Il apparaît bien que le prolétariat allemand avait été dompté d’abord par la répression « socialiste » des renégats du gouvernement de Weimar puis par une habile politique de plein emploi et de récupération des oligarchies syndicales. La fixation sur les juifs comme bouc-émissaires ne fut que la seconde étape difficilement admise par la population prolétaire dans les années 1930 puis carrément substituée au prolétariat communiste (vaincu et atomisé) comme menace intérieure durant la guerre pour « unifier la nation » et solidifier « l’esprit combattant » des troupes contre un ennemi imaginaire figurant le capital anglo-américain. Ne pouvant plus avancer à l’Ouest (échec des projets d’invasion de l’Angleterre) le capital allemand ne pouvait que chercher à coloniser l’Est. Or à l’Est, sous régime stalinien caricature de communisme, les troupes allemandes ne trouvèrent pas les commissaires juifs de l’ancien comité central du parti bolchévique héroïque mais des populations polonaises et juives mêlées, populations ouvrières et pauvres. Il ne fallait en aucun cas que les soldats, prolétaires en uniforme puissent recommencer des fraternisations comme en 1918 avec des « frères de classe », pauvres petits commerçants ou ouvriers « étrangers ». Les shoaphiles oublient toujours de rappeler que polonais et russes étaient considérés et traités comme « sous-hommes » comme les juifs, ou plutôt les russes juifs ou les polonais juifs. L’appartenance religieuse comme aujourd’hui les musulmans en général, signifiait l’étrangeté, cet étrange ennemi qui étouffe la nation ou menace de l’envahir. Lors de la Première Guerre mondiale les noirs colonisés de l’armée française avaient encore mieux figuré l’étranger barbare. 

PARENTHESE SUR LES ALEAS DE L’ANTIRACISME DES VAINQUEURS

Durant toute la durée de la guerre les « Alliés démocratiques » aussi oligarchiques dans leur fonctionnement étatique que l’Etat nazi ne se sont pas souciés du sort des populations juives en particulier. L’armée américaine libératrice ne s’est pas choquée des nombreux viols lors du débarquement en Normandie ni au-delà, mais a toujours plus sanctionné les soldats noirs. Historiquement la bourgeoisie américaine est plus « brillamment » raciste que son homologue allemande. En 1913 le président Woodrow Wilson avait instauré la ségrégation de la fonction publique fédérale. Ce n’est qu’en 1948 que le président Harry S.Truman ordonne la déségrégation dans l’armée américaine. La ségrégation raciale aura continué dans ce pays jusqu’aux années 1960, où il a fallu que des courageux militants comme Rosa Parks et Martin Luther King engagent une lutte de longue haleine contre cette honte. La ségrégation raciale demeure omniprésente pourtant aujourd’hui encore dans la population civile et dans les prisons. 

L’IMMIGRATION A DOUBLE TRANCHANT RACISTE ET ANTIRACISTE
L’idéologie américaine n’a pas repris bien sûr les délires de Hitler contre les bouc-émissaires juifs mais elle en a gardé l’esprit. L’antiracisme affiché et qui fait jurisprudence favorise tout autant le racisme vis-à-vis de « l’étranger » soumis à des quotas, héros des faits divers qui retrouve sa figure tutélaire dans le qualificatif de « terroriste », musulman dorénavant. Le terme de « terroriste » était d’ailleurs couramment utilisé par les nazis concernant tous leurs opposants et les termes « terroriste juif » étaient assez efficaces pour les soldats conquérants constamment conditionnés à la névrose de « l’ennemi intérieur » qui n’était plus le prolétariat de 14-18 fauteur de révolutions dans « son propre pays ».
Le bon job de Hitler a été de remplacer la classe par la race comme la démocratie moderne remplace la classe ouvrière par les citoyens, et aspirants citoyens immigrés. Tout le révisionnisme universel de l’histoire et de la confrontation des classes s’inspire du modernisme d’Hitler et de son combat contre le ringardisme des classes sociales. On ne parle guère de communauté nationale que chez les débiles de l’extrême droite, la mode est à la communauté mondiale indifférenciée. Hitler n’était au fond qu’un simpliste n’est-ce pas ? Tous les juifs étaient mauvais. Pour l’idéologie dominante mondiale pas seulement américaine l’ambivalence est de rigueur : il y a les bons et les mauvais immigrés ceux qui sont intégrables (à la production de base) et ceux qui ne le sont pas. Peu importe les résiduels et « inutiles ». Les races apparaissent elles-mêmes pourtant divisées en classes : « … l’Amérique noire est en train de devenir de plus en plus polarisée entre, d’un côté une classe moyenne relativement stable de Noirs éduqués à l’université qui ont eu accès à l’ensemble des biens et des services qui incarnent le « rêve américain » et qui sont de plus en plus à même de transmettre leur statut privilégié à leurs enfants ; de l’autre un sous-prolétariat opprimé et appauvri, piégé dans des quartiers déshérités totalement ravagés et n’ayant d’autre perspective que l’accroissement de la marginalisation du désespoir et de la violence quotidienne qui affligent les ghettos contemporains »[11].
Autre apport de l’époque de Hitler et là Kershaw nous est utile même s’il ne partage pas cet avis : l’individualisme : « …on a par exemple affirmé que le règne du chacun pour soi en économie de guerre affaiblit durablement la solidarité ouvrière et prépara l’apparition du « nouveau type d’ouvrier, plus ‘sceptique’, plus individualiste et plus préoccupé de réussite personnelle que décrivaient les sociologues dans les années cinquante ». Peut-être s’agit-il là d’une projection sur le IIIe Reich de comportements nés en grande partie du redressement économique de l’après-guerre et du « miracle » allemand. Tout aussi hypothétique, quoique pas impossible en soi, est la thèse selon laquelle l’atomisation de la société sous le nazisme aurait favorisé un « repli dans la sphère du privé » et une « dépolitisation » - deux traits caractéristiques de la société de consommation fondée dur la « réussite individuelle » au temps de « miracle économique ».(p.278).Il concède que le IIIe Reich a poursuivi la modernisation des structures économiques et sociales de l’Allemagne. Mais il oublie sa contribution paradoxale à la continuité de capitalisme dans sa version « antiraciste »…
Au moins Kershaw est un des rares historiens officiels et largement publié, quoique récupéré par tous les clans d’historiens officiels bourgeois à poser les questions qui dérangent :
« Cependant le rapport qu’entretiennent les historiens non juifs avec l’holocauste est forcément différent de celui de leurs collègues juifs. En outre, si nous entendons tirer une « leçon » de l’holocauste il me paraît indispensable d’admettre – tout en reconnaissant son caractère unique dans l’histoire au sens où il n’a pas de précédent – que notre monde ne s’est pas mis définitivement à l’abri d’atrocités similaires impliquant éventuellement d’autres peuples que les allemands et les juifs[12]. Le problème général change alors de nature : il ne s’agit plus de vouloir « expliquer » l’holocauste par l’histoire juive seule ou encore par les relations entre juifs et  allemands, mais d’essayer de comprendre la pathologie des Etats modernes, de s’interroger sur la « civilisation » cette mince couche de vernis dont sont recouvertes des sociétés industrielles avancées ».(p.165)
Il ne développe pas l’affirmation lumineuse à la page suivante : « l’insertion systématique du racisme dans la lutte des classes ». Ce qui est l’objet essentiel de la stigmatisation idéologique bourgeoise par mon texte que vous venez de lire. Un simple constat.


[1] Olivier Wieviorka « Histoire du débarquement en Normandie », ed du Seuil 2007, p.184 ;185.
[2] Contrairement à l’idéologie américaine fabulatrice des années 1980, Poliakov rappelle que non seulement polonais et russes étaient menacés d’extermination comme les juifs mais la logique de la guerre capitaliste : « …une étude attentive des archives nazies révèle que le projet d’extermination totale n’a pas été élaboré au cours des années qui précédèrent la guerre, mais qu’il a surgi en quelque sorte spontanément, au fur et à mesure de l’aggravation des persécutions . Même le terme de Endlösung, la « Solution finale », ne signifiat au début que « l’élimination des juifs du corps national allemand » c'est-à-dire leur expulsion d’Allemagne, et ce n’est que par étapes qu’il se chargeait d’un sens de plus en plus sinistre » (cf. Sur les traces du crime ed Berg international, 2003).
[3] Sous la direction de François Bédarida (ed Albin Michel, 1989.
[4] Au poste de président de la Reichsbank… On pense à « l’ouverture » d’un certain Sarkozy !
[5] En 1918, Alfred Hugenberg rejoint le Deutschnationale Volkspartei ou DNVP (Parti national du peuple allemand), qu'il représente à l'Assemblée nationale de Weimar (qui produit, en 1919, la constitution de la République de Weimar), puis au Reichstag. Il devient secrétaire du DNVP après une défaite électorale désastreuse en 1928. Il reste membre du Reichstag jusqu'en 1945, malgré la dissolution du DNVP (et de tous les autres partis) à l'arrivée au pouvoir du NSDAP. Dans les dernières années de la République de Weimar, jusqu'à la désignation d'Adolf Hitler comme Reichskanzler (chancelier) en 1933, Alfred Hugenberg et le DNVP collabore avec le NSDAP dans leur opposition au premier et second cabinets Brüning et, jusqu'à un certain point, à la République elle-même. Pourtant, il choisit de soutenir von Papen en 1932. Il devient ministre de l'Économie, de l'Agriculture et de l'Alimentation dans le premier cabinet d'Hitler en 1933, tout en espérant que celui-ci ne resterait pas longtemps au pouvoir.
[6] Hitler et ses conseillers bourgeois n’oublient pas les leçons anti-prolétariennes de Bismarck : à l’époque du capitalisme flamboyant, cet homme d’Etat admiré d’une certaine façon par Marx, avait compris que la société bourgeoise ne pouvait régner sans faire des concessions sociales pour endiguer toute révolution en militant la misère. Bismarck a donné au monde entier des leçons de « sécurité sociale » : assurance contre les accidents du travail assurance-maladie, et retraite. Toutes choses copiées par Badinguet. Sauf que Hitler n’a pas étendu ces garanties aux « immigrés forcés » !
[7] L’Etat hitlérien, p.223.
[8] L’Etat hitlérien, p.255. Hitler dut s’incliner devant le ministre de l’économie Schmitt qui soutint la chaîne de magasins du groupe juif Hermann Tietz, qui employait 14000 personnes !
[9] Ibid p.443-444.
[10] S’il fabule en exagérant un « écrasement implacable du mouvement ouvrier » (p.278) – sachant que nombre de syndicalistes et d’anars ont rejoint les fascistes - Kershaw n’est pas non plus aveugle : « Jusque vers le milieu de la guerre, le statut de la classe ouvrière demeura fondamentalement inchangé – si ce n’est que désormais les travailleurs étrangers subissaient les formes les plus extrêmes d’exploitation » (cf. Qu’est-ce que le nazisme). Il est gentil là Kershaw ! Il fait aussi état de la « marginalisation de la classe ouvrière » sous le régime nazi… comme dans notre monde si libéral et si machiavélique aujourd’hui !
[11] Cf. Loïc Wacquant : « L’énigme du couple « race et classe » dans la société et les sciences sociales étasuniennes », 1989 ; article très académiste confus et pas très courageux d’un mandarin français en poste aux USA.
[12] Ecrit en 1985, l’auteur ne pouvait mieux dire, cf. ex-Yougoslavie, Rwanda, Darfour, Syrie