"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

vendredi 4 juillet 2014

ENGELS censuré!



(échange de courrier entre Robin Goodfellow et un site de faux-cul gauche trafic d’histoire qui se veut ludique et n'est que nunuche)


Après les grandes commémorations militaires de la seconde boucherie mondiale, les gazettes et sites de la gauche bourgeoise se piquent d’enseigner comme seule alternative aux guerres passées les bêlements pacifistes des « grands hommes » à l’instar d’un Jaurès un peu trop sponsorisé et porté aux nues de la pourriture représentative bourgeoise. Au reste, l’assassinat du tiède socialiste Jaurès, plus professoral que guide politique du prolétariat, comme ceux de Liebknecht ou même du « pèlerin du néant » Matteotti (1) a signifié non la fin du parlementarisme (acté de fait par la trahison des partis socialistes) mais la fin des « héros » de tribune, ou plutôt l’impossibilité désormais de faire entendre la voix révolutionnaire depuis tout promontoire parlementaire ; on n’a plus vu depuis qu’une succession de petits personnages corrompus aspirant à se partager le pouvoir dans l’Etat bourgeois et à envoyer les masses de prolétaires au casse-pipe. La façon dictatoriale dont les gugusses du site menteur répondent à R.Goodfellow démontre non simplement la vacuité mais la supercherie perverse du « discours démocrate ». Nos amis de R.Goodfellow sont encore trop gentils avec ces cuistres professionnels, et ils auraient pu rappeler cet extrait du discours de Bordiga sur le parlementarisme en 1920 :
« Les communistes nient carrément que la classe ouvrière puisse conquérir le pouvoir en obtenant la majorité parlementaire. Seule la lutte révolutionnaire armée lui permettra d’atteindre ses objectifs. La conquête du pouvoir par le prolétariat, point de départ de l’œuvre de construction économique communiste, implique la suppression violente et immédiate des organes démocratiques qui seront remplacés par les organes du pouvoir prolétarien : les conseils ouvriers. La classe des exploiteurs étant ainsi privée de tout droit politique, le système de gouvernement et de représentation de classe, la dictature du prolétariat, pourra se réaliser. La suppression du parlementarisme est donc un but historique du mouvement communiste. Nous disons plus : la première forme de la société bourgeoise qui doit être renversée, avant la propriété capitaliste et avant la machine bureaucratique et gouvernementale elle-même, c’est précisément la démocratie représentative. » (cité en conclusion de mon livre « La croyance électorale et ses origines » (2011).

Suite aux diverses commémorations honteuses de 1944, et comme rien ne venant expliquer les vraies causes des deux boucheries, l’intelligentsia bourgeoise du Nobs aux divers crétins des sites attelés à l’idéologie de gauche décomposée, se répandent en louanges sur ce pauvre Jaurès, pour mieux faire oublier les véritables lutteurs contre la guerre capitaliste, d’une autre trempe que le professeur de lycée d’Albi, les Lénine, Luxemburg, Liebknecht, etc.
(1)     Dont Gramsci écrivit : « Il n'y a qu'une seule façon de célébrer dignement et profondément le sacrifice de Matteotti : c'est celle des militants qui se rassemblent dans les rangs du Parti et de l'Internationale communiste pour se préparer à toutes les luttes de demain. C'est grâce à eux, et à eux seulement, que la classe ouvrière cessera d'être le « pèlerin du néant », cessera de passer de désillusion en désillusion, de défaite en défaite, de sacrifice en sacrifice, en essayant en vain de résoudre le problème contradictoire de créer un monde nouveau sans briser en éclats ce vieux monde qui nous opprime. Ce n'est que grâce à eux que la classe ouvrière deviendra libre et maîtresse de ses propres destinées ».

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La site web ( http://www.jaures.eu)  se consacre à la diffusion de l’oeuvre de Jean Jaurès. Fort bien et nous ne pouvons que saluer une initiative qui de plus « évite de ne proposer de Jaurès que certains courts extraits de quelques textes permettant de déformer sa pensée… voire juste quelques citations tellement sorties de leur contexte qu’elles ne veulent plus rien dire (ou plutôt qu’elles ne veulent plus dire que ce que veulent leur faire dire ceux qui les manipulent ainsi !). »
Arrivés par hasard sur ce site, nous trouvons un texte de Jaurès consacré à Engels et qui reprend cette citation (fautive comme nous allons le voir) d’Engels de 1891 où, critiquant le programme d’Erfurt,  il est dit : « Si une chose est certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver au pouvoir que sous la forme de la République démocratique. Celle-ci est la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a montré déjà la grande Révolution française. » (souligné par nous)
Or cette traduction (nous ne savons pas si elle est de Jaurès lui-même) est toujours la traduction officielle, dans les éditions staliniennes, de ce texte. Elle n’en est pas moins erronée. Il est vrai qu’elle a un grand avantage. Elle sert de point d’appui à tous les manipulateurs pour transformer Engels en démocrate. Mais Engels ne dit pas DE mais POUR (für). Une fois rectifié le sens de cette citation, nous comprenons parfaitement qu’elle s’inscrit dans la tradition de tout ce que Marx et Engels ont répété pendant des décennies.
Nous avons donc fait un commentaire dans ce sens sur le site. Ce commentaire a été accepté avec bienveillance.

« Si cette citation d’Engels a été traduite par les soins de Jaurès et cette traduction se perpétue de nos jours, il n’en demeure pas moins que cette traduction est au moins fautive. Engels emploie le terme für et sans être grand germaniste, il faut donc traduire « pour » et non « de ». On retrouve ainsi la proposition constante de Marx et Engels quant à la république démocratique à savoir qu’il s’agit du nécessaire champ de bataille pour que la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie puisse parvenir à son terme avec la conquête du pouvoir politique par le prolétariat.
« Ce qu’il [le prolétariat] conquit [en imposant la République], c’était le terrain en vue de la lutte pour sa propre émancipation révolutionnaire, mais nullement cette émancipation même » (Marx, 1850, Les luttes de classes en France, Pléiade, Politique, p.244)
« Même la démocratie vulgaire, qui voit dans la République démocratique le millenium et qui ne soupçonne guère que c’est précisément sous cette forme ultime de l’Etat de la société bourgeoise que devra se livrer la bataille entre les classes (…). » (Marx, 1875, Critique du programme de Gotha, Pléiade, T.1, p.1430).
« Une chose absolument certaine, c’est que notre Parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. » (Engels, Critique du programme d’Erfurt, 1891)
« Marx et moi, depuis quarante ans, nous avons répété jusqu’à satiété que pour nous la république démocratique est la seule forme politique dans laquelle la lutte entre la classe ouvrière et la classe capitaliste peut d’abord s’universaliser et puis arriver à son terme par la victoire décisive du prolétariat » (Engels, 1892, réponse à Giovanni. Bovio, in Révolution et démocratie chez Marx et Engels de Jacques Texier, p.388)
« ( …) la république bourgeoise, a dit Marx, est la forme politique dans laquelle seule la lutte entre prolétariat et bourgeoisie peut se décider. » (Engels, 1894, Lettre à Turati, in Révolution et démocratie chez Marx et Engels de Jacques Texier, p.391) » (Commentaire de Robin Goodfellow 21/06/2014)

 Suite à quoi nous avons reçu cette réponse du modérateur du site :
« Bonjour,
Merci pour votre précieux commentaire. Il figure donc à la suite de l’article.
Bien cordialement, » (Réponse du modérateur du site – 21/06/2014)
Plus tard, poursuivant la lecture du site, nous tombons sur un texte de Jaurès où il reprend une expression de Marx, l’« évolution révolutionnaire », pour lui faire dire tout autre chose et dans un sens réformiste. 

Nous avons alors proposé un second commentaire :
« Nous avons déjà vu comment Jaurès (cf. commentaire sur République et socialisme ,Jaurès et Engels 1901) maltraitait le texte d’Engels pour lui faire dire l’inverse de la position qu’il (avec Marx) a toujours défendue à savoir que la république démocratique est le champ de bataille, le terrain de lutte nécessaire à l¹émancipation du prolétariat et qu¹il ne peut être que cela. Il ne s’agit donc pas de préserver la république démocratique, ses institutions et l¹organisation étatique qui y correspond mais d’en finir avec elles.
Dans ce texte, Jaurès récidive avec cette citation de Marx : « évolution révolutionnaire » et il lui donne un sens et une tonalité réformistes qui est complètement absente de l¹original. En effet que nous dit Marx :
« Si les travailleurs allemands ne peuvent accéder au pouvoir et faire triompher leurs intérêts de classe sans traverser un long processus de développement révolutionnaire [traduit aussi par évolution révolutionnaire], du moins ont-ils cette fois la certitude que le premier acte de ce drame révolutionnaire en perspective coïncidera avec la victoire directe de leur propre classe en France et s’en trouvera considérablement accéléré. » (Marx, Adresse du Comité central de la Ligue des communistes, Mars 1850, Pléiade, Politique, p.558)
« A une conception critique, la minorité oppose une conception idéaliste. Au lieu de rapports réels, la minorité préfère la seule volonté comme force motrice de la révolution. Alors que nous disons aux ouvriers : il vous faudra peut-être encore passer 15, 20, 50 ans de guerre civile et de conflits internationaux, non seulement pour changer les rapports existants mais pour vous changer vous-mêmes et vous former à la domination politique, vous, au contraire, vous leur dites : nous devons prendre maintenant le pouvoir ou aller nous coucher.(…) A l’instar des démocrates, vous avez remplacé le développement révolutionnaire [idem autre traduction : évolution révolutionnaire] par des phrases sur la révolution. » (Marx, intervention de Marx contre la fraction Schapper à une réunion de la ligue des communistes ­ 15 septembre 1850 ­ cité par F. Claudin, Marx, Engels et la révolution de 1848, p.312)

Le sens est donc un sens organique, darwinien avant la lettre, et en tous cas dialectique. Dans la première citation c’est le processus de la révolution permanente qui est visé et qui doit voir se succéder et s’épuiser les partis bourgeois et petits bourgeois au pouvoir avant que ne vienne le tour du parti prolétaire qui devra affronter les classes coalisées sous le drapeau de la « démocratie pure ». Dans l’autre, le propos porte  non seulement sur le processus révolutionnaire au cours de la révolution mais sur la nécessité de plusieurs assauts révolutionnaires pour vaincre. Il s’agit donc aussi de l’attente résolue de la contre-révolution pour sélectionner la classe, lui faire tirer les leçons de l¹expérience révolutionnaire et contre-révolutionnaire afin de l¹aguerrir, la renforcer sur le plan de l¹expérience, de la théorie et de la conscience.
Nous sommes loin des interprétations tendancieuses de Jaurès. Il est vrai que : « (…) ce M. Jaurès, ce professeur doctrinaire, mais ignorant, surtout en économie politique, talent essentiellement superficiel, abuse de sa faconde pour se forcer dans la première place et poser comme le porte-voix du socialisme qu¹il ne comprend même pas. » (Engels, Lettre à Lafargue, 6 mars1894, Correspondance Engels ­ Lafargue, p.354)
Si le destin tragique de Jaurès dans le cadre d’une radicalisation croissante de sa pensée, fait qu¹il est acquitté, fusse au bénéfice du doute, de l¹accusation de trahison du mouvement socialiste, ce n’est pas dans l’étude de son œoeuvre que l’on trouvera une source sérieuse pour l¹étude du socialisme en tant que science. » (Commentaire de Robin Goodfellow 27/06/2014)

Ce commentaire nous a valu ensuite la réponse suivante :
« Bonsoir,
Avant - votre premier commentaire sur notre site ­ c'était du débat. On aimait bien. Maintenant, fusse par la bouche d'Engels, ce sont des anathèmes (le "doctrinaire", venant d'Engels, étant particulièrement savoureux...). Pas leur place sur notre site, où l'on peut débattre mais pas insulter, et où il est question de politique et non de science ou de religion.
Cordialement, » (Réponse du modérateur du site 27/06/2014)
Nous n’avons donc pas laissé passer cet acte de censure (Comble du ridicule, il s’agit de la censure d’Engels !)

« Monsieur le censeur,
Quel crime a commis Engels pour que vous le censuriez ?
Nous avons dans un premier commentaire que Jaurès sur la base d’une citation disons déformée pour être poli, faisait dire à Engels l’inverse de ce que lui et Marx ont dit tout au long de leur vie quant à la république démocratique. Cette traduction, erronée, est curieusement toujours en vigueur aujourd’hui et elle sert les mêmes intentions : faire passer  Engels pour un démocrate. La dernière tentative substantielle de ce genre remonte au livre de Jacques Texier : « Révolution et démocratie chez Marx et Engels » ou après s’être tiré une balle dans le pied en expliquant que la traduction est fautive ; notre auteur la reprend quand même pour en tirer près d’un siècle après les mêmes conclusions fallacieuses que Jaurès (Il n’est pas sûr que Texier ait connu le texte de Jaurès – il se serait épargné l’idée que son interprétation est nouvelle). Toute étude sérieuse de la pensée de Marx sait que cette traduction est tendancieuse. Nous nous sommes donc permis de rétablir son contenu effectif.
Dans un second commentaire nous montrons, citation à la main, que Jaurès procède de manière encore plus fallacieuse quant au thème de l’"évolution révolutionnaire", termes extraits hors contexte de l’oeuvre de Marx pour leur faire dire tout autre chose que leur signification exacte.
Cela commence à faire beaucoup quant à la compréhension du marxisme de Jaurès. Et du coup nous rappelons le jugement d’Engels sur Jaurès.
Que n’avons-nous pas fait là ? Vous prenez alors prétexte du ton d’Engels, de la forme de sa pensée pour, selon un procédé bien connu, non seulement éviter le fond du commentaire mais le censurer purement  et simplement.
Vous avez de ce point de vue une singulière conception du débat auquel vous ne cessez de faire référence. Vous avez, comme vous êtes le gestionnaire du site web, toute latitude pour répondre aux commentaires et montrer que ce que nous disons – même si nous pouvons appuyer chaque ligne par des citations de Marx et Engels – n’est pas conforme à leur pensée. Vous pouvez même tenter de démontrer – nous attendons cette prouesse avec un sourire en coin ; le révisionnisme ne dit rien d’autre - que le socialisme scientifique est une religion.
Vos procédés et votre censure en disent long sur votre conception de la liberté d’expression. Sans doute appartenez-vous directement ou idéologiquement à ce parti dont les membres, le cadavre de Jaurès encore chaud, appelaient le prolétariat de tous les pays à s’entrégorger, le parti des assassins de Rosa Luxemburg, le parti qui négociait avec le fascisme, le parti de la défense des colonies et des va-t-en-guerre.
Vous censurez Engels parce qu’il a égratigné l’icône réformiste. Nous avions cru comprendre que votre site visait également à donner à lire des ressources sur Jaurès ; vous publiez Trotsky, pourquoi ne voulez-vous pas que soit connue l’opinion d’Engels ? Vous pourriez aussi reprendre quelques écrits de Lénine et Rosa Luxemburg qui sont dans la même veine.
Nous supposons que, partant de ce principe, vous souhaitez interdire « La sainte-Famille » qui critique notamment les frères Bauer, « Misère de la philosophie » parce qu’elle dit du mal de Proudhon, l’»Anti-Dühring » qui comme son nom l’indique s’en prend à Eugène Dühring, «La question du logement » qui donne des coups de bâtons au docteur Mülberger [1], et pourquoi  pas du « Capital » qui condamne la société bourgeoisie dont il est une nouvelle fois démontré que vous et vos pareils en êtes les fidèles cerbères.
Monsieur le censeur, bonsoir.

[1] Mülberger d’ailleurs s’en était plaint dans des termes qui évoquent vos arguments pour censurer Engels, mais Mülberger avait au moins fait une réponse sur le fond » (Courriel de Robin Goodfellow au modérateur. 30/06/2014)


Voilà le dernier état du dossier sur cette censure aussi mesquine que ridicule

mardi 1 juillet 2014

LA BIBLE COMBAT SHAKESPEARE



PAR VICTOR HUGO
(lectures d'été)


La nunucherie religieuse a toujours été le fait marquant du capitalisme anglais; lorsque vous dormez dans un hôtel anglais, il y a toujours la holly Bible dans la table de nuit. Victor Hugo, toujours avec cette écriture brillantissime, avait décortiqué dans la deuxième moitié du XIXe siècle cette vielle arriération féodale britannique qui la conduisit à censurer un de ses plus grands génies Shakespeare. 

Dans l’affaire du voile intégral la perfide Albion avait cru pouvoir se la jouer libérale face aux « réactionnaires » France et Belgique. La vieille démo-monarchie  avec sa reine chef de l'église anglicane a dû faire machine arrière, bien qu’il soit question d’autoriser dans les amphis de facs une séparation entre hommes et femmes (En France si le voile simple est interdit au lycée il est autorisé en fac !). En 2005 une cour d'appel anglaise avait donné tort à un établissement de Luton qui avait exclu une jeune fille musulmane de 16 ans au motif qu'elle portait le voile au lieu de l'uniforme réglementaire. Le jugement avait condamné l'établissement parce qu'il lui interdisait de manifester sa religion  de pauvre et qu'il l'avait «  illégalement empêché d'avoir accès à une éducation appropriée ». C'est donc au nom des droits de l'enfant que le tribunal s'était érigé en défenseur de cette religion  aliénée. Un avis que partageait le secrétaire général complaisant dindon multiculturaliste du NUT, le syndicat des enseignants : "Il n'y a pas de raison pour que la couleur de l'uniforme scolaire ne puisse être utilisé pour le voile... Les écoles doivent tenir compte des problèmes de sécurité en sciences ou en EPS. Mais des solutions peuvent être trouvés pour ces problèmes pratiques". Le Conseil musulman de Grande-Bretagne s’était félicité : "C'est une décision importante pour les libertés individuelles"
Un site islamique - dédié à la musulmane libérée - se félicite toujours lui du libéralisme réactionnaire anglais, sans tenir compte du freinage juridique opéré par l’Etat britannique récemment, et glorifie le règne bcbg du « multiculturalisme », dernière panacée de la paix sociale capitaliste:
« L’Angleterre offre des avantages au niveau de la pratique de la religion pour le moment inatteignables sur le sol français. Nombreuses mosquées, écoles islamiques, associations, cours pour les sœurs, aménagement dans les salles de sport et les piscines, compréhension des médecins et des hôpitaux par rapport à la demande de médecins femmes, adhan audible dans la rue, banques et entreprises islamiques, possibilité de travailler avec le hijab et même le niqab, etc. L’organisation communautaire des villes anglaises fait qu’on a la possibilité de vivre dans des quartiers presque entièrement musulmans, une grande majorité de la population musulmane étant pakistanaise. Il y a également une forte communauté somalienne. Cette organisation communautaire d’une part, et l’expatriation de la communauté française d’autre part, font que les sœurs françaises d’Angleterre vivent une plus grande solidarité que celle que l’on observe en France. La mentalité anglaise est de plus complètement différente de celle que l’on observe en France. La politique anglaise cherche à donner à chacun une place égale à celle des autres, sans chercher à tout prix "l’intégration", chaque culture est la bienvenue avec ses spécificité, et c’est aussi comme ça que les anglais voient les choses. Dans la vie de tous les jours, cela rend l’atmosphère beaucoup plus légère que dans l’hexagone. Concrètement, cela ne gêne aucun anglais d’aborder une femme en niqab dans la rue, les soeurs voilées ne sont pas dévisagées, on ne se sent pas "en terrain ennemi" et tout le monde vit dans une grande tolérance. Certaines écoles musulmanes privées obtenant de très bons résultats sont même devenues publiques, tout en restant islamiques. L’ambiance islamique est palpable, et le respect de tous étonnant. Imaginez que vous entrez dans un magasin et que la vendeuse vous propose d’éteindre la musique parce qu’elle vous voit voilée par exemple… ».
Depuis 2010, jusque là très libérale sur le port des signes religieux à l’école, la bourgeoisie anglaise s’est dotée d’un nouveau règlement sur les uniformes qui donne la possibilité aux établissements scolaires d’exclure les élèves qui porteront le voile intégral et ce pour des raisons de sécurité ou d’apprentissage. En Angleterre les élèves portent un uniforme quand ils vont à l’école, ce qui n’est pas une mauvaise chose face à la compétition débile du « vêtement de marque » en France. Au cours des dernières années, la question du vêtement religieux était devenue de plus en plus compliquée à gérer pour les établissements scolaires, avec en prime, une poignée de procès sur le droit de porter le voile intégral  A l’origine de ce nouveau règlement il y a le procès en justice d’une école dans le Buckinghamshire, intenté par une élève culottée et voilée, tentant de contester son bannissement. L’école a argumenté que le voile rendait la communication entre professeurs et élèves difficiles et donc gênait l’apprentissage. Banalité de communication de base (comme en hôpital), les professeurs ont besoin d’être en mesure de savoir si un élève est enthousiaste, attentif ou bien en difficulté. Cet argument à été retenu par la Haute Cour, qui a refusé d’autoriser la révision judiciaire et qui devrait être un des piliers du nouveau règlement . La juridiction bourgeoise anglaise laisserait-elle tomber par défaut désormais la Bible et le coran pour donner raison à Shakespeare le scandaleux?


"... La gloire de Shakespeare est arrivée en Angleterre du dehors. Il y a eu presque un jour et une heure où l’on aurait pu assister à Douvres au débarquement de cette renommée.
Il a fallu trois cent ans pour que l’Angleterre commençât à entendre ces deux mots que le monde entier lui crie à l’oreille : William Shakespeare.

Qu’est-ce que l’Angleterre ? c’est Elisabeth. Pas d’incarnation plus complète. En admirant Elisabeth, l’Angleterre aime son miroir. Fière et magnanime avec des hypocrisies étranges, grande avec pédanterie, hautaine avec habileté, prude avec audace, ayant des favoris, point de maîtres, chez elle jusque dans son lit, reine toute-puissante, femme inaccessible, Elisabeth est vierge comme l’Angleterre est île. Comme l’Angleterre, elle s’intitule Impératrice de la Mer, Basileas Maris. Une profondeur redoutable, où se déchainent les colères qui décapitent Essex et les tempêtes qui noient l’Armada défend cette vierge et cette île de toute approche. L’Océan a sous sa garde cette pudeur. Un certain célibat, en effet, c’est tout le génie de l’Angleterre. Des alliances soit ; pas de mariage. L’univers toujours un peu éconduit. Vivre seule, aller seule, régner seule, être seule.
En somme reine remarquable et admirable nation.

L’insularisme est sa ligature, non sa force. Il le romprait volontiers. Un peu plus, Shakespeare serait européen. Il aime et loue la France ; il l’appelle « le soldat de Dieu ». En outre, chez cette nation prude, il est le poète libre.
L’Angleterre a deux livres : un qu’elle a fait, l’autre qui l’a faite ; Shakespeare et la Bible. Ces deux livres ne vivent pas en bonne intelligence. La Bible combat Shakespeare.
Certes, comme livre littéraire, la Bible, vaste coupe de l’Orient, plus exubérante encore en poésie que Shakespeare, fraterniserait avec lui ; au point de vue social et religieux, elle l’abhorre. Shakespeare pense Shakespeare songe, Shakespeare doute. Il y a en lui de ce Montaigne qu’il aimait. Le To be or not to be sort du Que sais-je ?
En outre Shakespeare invente. Profond grief. La foi excommunie l’imagination. En fait de fables, la foi est mauvaise voisine et ne pourlèche que les siennes. On se souvient du bâton de Solon levé sur Thespis. On se souvient du brandon d’Omar secoué sur Alexandrie. La situation est toujours la même. Le fanatisme moderne a hérité de ce bâton et de ce brandon. Cela est vrai en Espagne et n’est pas faux en Angleterre. J’ai entendu un évêque anglican discuter sur l’Iliade, et tout condenser dans ce mot pour accabler Homère : Ce n’est point vrai.
Or, Shakespeare est bien plus encore qu’Homère « un menteur ». 

Il y a deux ou trois ans, les journaux annoncèrent qu’un écrivain français venait de vendre un roman quatre cent mille francs. Cela fit rumeur en Angleterre. Un journal conformiste s’écria : Comment peut-on vendre si cher un mensonge !
De plus, deux mots, tout-puissants en Angleterre, se dressent contre Shakespeare, et lui font obstacle : Improper, shocking. Remarquez que dans une foule d’occasions, la Bible est aussi improper , et l’Ecriture sainte est shocking. La Bible, même en français, et par la prude bouche de Calvin, n’hésite pas à dire : Tu as paillardé, Jérusalem. Ces crudités font partie de la poésie aussi bien que de la colère, et les prophètes, ces poètes courroucés, ne s’en gênent pas. Ils ont sans cesse les gros mots à la bouche. Mais l’Angleterre, qui lit continuellement la Bible, n’a pas l’air de s’en apercevoir. Rien n’égale la puissance de surdité volontaire des fanatismes. Veut-on de cette surdité un autre exemple. A l’heure qu’il est l’orthodoxie romaine n’a pas encore consenti aux frères et sœurs de Jésus Christ, quoique constatés par les quatre évangélistes. Matthieu a beau dire : « Ecce mater et fratres ejus stabant foris… Et fratres ejus Jacobus et Joseph et Simon et Judas. Et sorores ejus nonne omnes apud nos sunt ? ». Marc a beau insister : « Nonne hic est faber, filius Mariae, fratter Jacobiet Joseph et Judae et Simonis Nonne et sorores ejus hic nobiscum sunt ? ». Luc a beau répéter : « Venerunt autem ad illum mater et fratres ejus… Jean a beau recommencer : « Ipse et mater ejus et fratres ejus… Neque enim fratres ejus credebant in eum… Ut autem ascenderunt fratres ejus »[1]. Le catholicisme n’entend pas.

En revanche, pour Shakespeare, « un peu païen, comme tous les poëtes » (REV. JOHN WHEELER), le puritanisme a l’ouïe délicate. Intolérance et inconséquence sont sœurs. D’ailleurs quand il s’agit de proscrire et de damner, la logique est de trop. Lorsque Shakespeare, par la bouche d’Othello, appelle Desdemona whore[2] , indignation générale, révolte unanime, scandale de fond en comble, qu’est-ce que c’est donc que ce Shakespeare ? toutes les sectes bibliques se bouchent les oreilles, sans songer qu’Aaron adresse exactement la même épithète a Séphora , femme de Moïse. Mais les apocryphes sont des livres tout aussi authentiques que les canoniques.
De là en Angleterre, pour Shakespeare, un fond de froideur irréductible. Ce qu’Elisabeth a été pour Shakespeare l’Angleterre l’est encore. Nous le craignons du moins. Nous serions heureux d’être démenti. Nous sommes pour la gloire de l’Angleterre plus ambitieux que l’Angleterre elle-même. Ceci ne peut lui déplaire.
L’Angleterre a une bizarre institution, « le poëte lauréat », laquelle constate les admirations officielles et un peu les admirations nationales. Sous Elisabeth, et pendant Shakespeare, le poëte d’Angleterre se nommait Drummond.

Certes nous ne sommes plus au temps où l’on affichait : Macbeth, opéra de Shakespeare, altéré par Sir William Davenant. Mais si l’on joue Macbeth, c’est devant peu de public. Kean et Macready ont échoué.
A l’heure qu’il est, on ne jouerait Shakespeare sur aucun théâtre anglais sans effacer dans le texte le mot Dieu partout où il se trouve. En plein dix-neuvième siècle, le lord chambellan pèse encore sur Shakespeare. En Angleterre, hors de l’église, le mot Dieu ne se dit pas. Dans la conversation, on remplace God par Godness (Bonté). Dans les éditions ou dans les représentations de Shakespeare, on remplace God par Heaven (le ciel). Le sens louche, le vers boîte peu importe. Le « Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! » (Lord ! Lord ! Lord !) appel suprême de Desdemona expirante fut supprimé par ordre dans l’édition Blount et Jaggard de 1623. On ne le dit pas à la scène. Doux Jésus ! serait un blasphème ; une dévote espagnole sur le théâtre anglais est tenue de s’écrier : doux Jupiter ! Exagérons-nous ? veut-on la preuve ? Qu’on ouvre Mesure pour Mesure. Il y a là une nonne, Isabelle. Qui invoque-t-elle Jupiter. Shakespeare avait écrit Jésus[3].
Le ton d’une certaine critique puritaine vis-à-vis de Shakespeare s’est à coup sûr, amélioré, pourtant la convalescence n’est pas complète.
Il n’y a pas de longues années qu’un économiste anglais, homme d’autorité, faisant, à côté des questions sociales, une excursion littéraire, affirmait dans une digression hautaine et sans perdre un instant l’aplomb, ceci : - Shakespeare ne peut vivre parce qu’il a surtout traité des sujets étrangers ou anciens : Hamlet, Othello, Roméo et Juliette, Macbeth, Lear, Jules César, Coriolan, Timon d’Athènes, etc., etc. ; or il n’y a de viable en littérature que les choses d’observation immédiate et les ouvrages faits sur des sujets contemporains. - Que dites-vous de la théorie Nous n’en parlerions point si ce système n’avait pas rencontré des approbateurs en Angleterre et des propagateurs en France. Outre Shakespeare, il exclut simplement de la « vie » littéraire Schiller, Corneille, Milton, Tasse, Dante, Virgile, Euripide, Sophocle, Eschyle et Homère. Il est vrai qu’il met dans une gloire Aulu-Gelle et Restif de la Bretonne. O critique, ce Shakespeare n’est pas viable, il n’est qu’immortel !
Vers le même temps, un autre, anglais aussi, mais de l’école écossaise, puritain de cette variété mécontente dont Knox est le chef, déclarait la poésie enfantillage, répudiait la beauté du style comme un obstacle interposé entre l’idée et le lecteur ne voyait dans le monologue d’Hamlet qu’  « un froid lyrisme », et dans l’adieu d’Othello aux drapeaux et aux camps qu’ « une déclamation », assimilait les métaphores des poëtes aux enluminures de livres, bonnes à amuser les bébés, et dédaignait particulièrement Shakespeare, comme « barbouillé d’un bout à l’autre de ces enluminures ».

Pas plus tard qu’au mois de janvier dernier, un spirituel journal de Londres, avec une ironie accentuée d’indignation, se demandait lequel est le plus célèbre, en Angleterre, de Shakespeare ou de « M. Calcraft, le bourreau » : - « Il y a des localités dans  ce pays éclairé où, si vous prononcez le nom de Shakespeare, on vous répondra : « Je ne sais pas quel peut être ce Shakespeare autour duquel vous faites tout ce bruit, mais je parie que Hammer Lane de Birmingham se battra avec lui pour cinq livres. « Mais on ne se trompe pas sur Calcraft ». (Daily-Telegraph, 13 janvier 1864).


[1] Ecce mater et fratres ejus : « Voici que sa mère et ses frères se tenaient dehors… Et ses frères Jacques et Joseph et Simon et Judas. Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? « N’est-ce pas cet artisan, fils de Marie, frère de Jacques et de Joseph et de Judas et de Simon Et ses sœurs ne sont-elles pas avec nous ? « Sa mère et ses frères vinrent le trouver… Et ses frères ne croyaient pas en lui… Or, lorsque ses frères montèrent… ».
[2] Putain en anglais, terme courant sur les sites pornos actuels pour désigner les jeunes actrices.
[3] Du reste, quelques lords-chambellans qu’il y ait, la censure française est difficile à distancer. Les religions sont diverses mais le bigotisme est un ; et tous ses spécimens se valent. Ce qu’on va lire est extrait des notes jointes par le nouveau traducteur de Shakespeare à sa traduction : « Jésus ! Jésus ! cette exclamation de Shallow fut retranchée de l’édition de 1623, conformément au statut qui interdisait de prononcer le nom de la divinité sur la scène. Chose digne de remarque notre théâtre moderne a dû subir sous les ciseaux de la censure des Bourbons, les mêmes mutilations cagotes auxquelles la censure des Stuarts condamnait le théâtre de Shakespeare (…).