"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

jeudi 23 avril 2009

LES INTELLECTUELS ANARCHISTES SE MOBILISENT POUR SABOTER TOUTE REFLEXION SERIEUSE ET TOUTE REELLE REFERENCE A LA TRADITION REVOLUTIONNAIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE

(Le sale boulot des revisionnistes Rene Berthier et Gilles dauve)

La crise systémique agite la terre entière. Chacun y va de son avis. Les intellectuels marginaux du système se répandent en verbiage savant et invoquent leur connaissance variable et douteuse de l’histoire pour ramener leur fraise, j’allais dire leur science… Evidemment je vais répondre aux infamies, aux amalgames, à la confusion et aux mensonges du dernier opus du syndicaliste bobo René Berthier (« Digressions sur la révolution allemande », produit de Amelot-Monde Libertaire) d’autant que digression signifie bien « développement étranger au sujet évoqué », paf ! Voilà un ami de MAM, qui se fait le contempteur d’une ultra-gauche mythique (bourseillonnisée) où la Gauche communiste serait mixable avec nos modernes « totos » ultra-gauches, quoique l’exigence de libération du pauvre Coupat soit humainement défendable. Cet ami (involontaire du régime sarkozien) assure en quatrième de couverture que l’échec de la « révolution allemande » serait dû à « l’attitude des groupes communistes » livrant « le peuple allemand et le monde, à la barbarie hitlérienne dès 1922 ». Cette chanson les historiens et plumitifs bourgeois la chantent depuis si longtemps qu’on n’y prenait plus garde. Pauvre naze. A la poubelle de l’histoire les Pannekoek, Gorter, Bordiga, Lénine (comme toujours), mais en pompant Rosa Luxemburg te Philippe Bourrinet. Plagiat marxiste ! Dans une réponse écrite depuis des années et que je n’ai pu publier que début 2008 – « Dans quel Etat est la révolution ? » que seule la revue Echanges a saluée, alors que j’avais approvisionné toutes les minorités révolutionnaires marxistes – j’ai démontré l’inanité du personnage et la vacuité du mouvement libertaire-bourgeois.

Ce type ne connaît rien de la tentative révolutionnaire en Allemagne ; je lui envoie donc en guise de prévenance un texte de Lucien Laugier (membre honorable du PCI bordiguiste), repris de Tempus Fugit 3 qui montre que la Gauche Communiste n’a pas de leçon à recevoir des anarchistes de la CGT et de la CNT. Je m’occupe par après des deux imbéciles Dauvé et Nézic.

Allemagne 1918-24 : LA REVOLUTION DE NOVEMBRE et LA REPUBLIQUE DE WEIMAR

L’histoire de l’Allemagne du 1er après-guerre est en grande partie celle de la République de Weimar. Pourquoi cette République ? Essentiellement à cause de la profonde érosion du dispositif de guerre germanique (disette, grèves et manifestations à « l’arrière », « crise du moral » sur le front (notamment sur le front-Est : Brest-Litovsk et la « contagion bolchévique » ») ; révolte de la flotte à Kiel qui déclenche littéralement la révolution). Comment la République de Weimar a-t-elle vu le jour ? Par l’écrasement du mouvement révolutionnaire initial sous les coups de la coalition Armée-Gouvernement social-démocrate (l’échec des offensives de 1918 sur le front Ouest a convaincu le grand Etat-Major (Hindenburg, Ludendorff) de la nécessité de solliciter la paix ; mais l’Etat-Major veut que la responsabilité de la capitulation retombe sur le seul gouvernement civil ; il suggère donc à l’Empereur d’appeler les sociaux-démocrates au pouvoir).

L’opposition à la guerre.

En août 1914, la social-démocratie allemande, reniant ses engagements de congrès : Stuttgart, Bâle) a voté les crédits de guerre. Seuls des éléments de l’extrême-gauche socialiste s’y sont refusé (Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg) et ont dénoncé cette « trahison » de la majorité. En 1916, le centre de la social-démocratie se rallie à la revendication de la paix, mais en se démarquant rigoureusement de l’orientation révolutionnaire de Liebknecht et de Luxembourg. Son chef, Haase et 32 autres « centristes » votent contre le maintien de l’état de siège. Immédiatement exclus du parti social-démocrate, ces 33 députés créent le parti social-démocrate indépendant, dont la caractéristique essentielle sera toujours son indécision entre sa volonté de paix et sa crainte d’une révolution « bolchévique » en Allemagne. Les « Indépendants » participeront aux Conférences socialistes de Zimmerwald et de Kienthal, où ils représenteront un centre se prononçant « pour la paix, contre la révolution ».

En dehors d’eux, en Allemagne, une opposition minoritaire à la guerre se radicalise qui, après la venue de bolchéviques au pouvoir en Russie, leur emprunte leurs mots d’ordre de «conseils » d’ouvriers et de soldats. Elle se compose des « Spartakistes » de Liebknecht et Luxembourg, des « délégués révolutionnaires » d’usine de Berlin, des « radicaux » de Brême, Hambourg, etc.

La révolution de novembre.

Les grèves et manifestations sont allées s’amplifiant durant l’été 1918. Fin octobre, la flotte, mouillée à Kiel, se mutine. L’agitation fait tache d’huile gagnant toutes les villes de province où se créent des « conseils » d’ouvriers et de soldats. Guillaume II est pressé d’abdiquer (les sociaux-démocrates lui adressent, sur ce point, une sorte d’ultimatum). Son chancelier, Max de Bade, cède la place au social-démocrate Ebert, qui prend comme ministre un autre social-démocrate Schiedemann. L’Etat-Major, par notes secrètes aux officiers, apporte son appui au gouvernement Ebert. Le souci de ce gouvernement est d’éviter que les « conseils » qui naissent de partout ne deviennent de réels organes de pouvoir populaire et de leur substituer une Assemblée Constituante représentant toutes les classes de la population, c’est-à-dire perpétuant, socialement, l’Allemagne d’avant 1914. Pour atteindre ce but, la social-démocratie opère un ralliement de dernière heure à la revendication de la paix et, grâce à la coopération des officiers dûment chapitrés par le G.Q.G., réussit à s’assurer, in extremis, l’appui des « conseils » de soldats.

Pendant ce temps, l’agitation à Berlin a pris des dimensions considérables. L’Indépendant Eichhorn, à la tête des manifestants, s’est emparé de la Préfecture de police et installé comme préfet. De la même façon, Liebknecht a été ovationné, le Reichstag investi : Scheidemann haranguant la foule du balcon a du, pour la calmer, lui annoncer la proclamation de la République. L’alternative décisive reste : pouvoir politique dévolu aux conseils ou à la Constituante ? Les Indépendants ont accepté une participation paritaire au gouvernement sur la base d’un compromis qui ajourne la réponse à cette question (9 novembre).

Le 10 novembre, assemblée des conseils au cirque Busch. Réunion houleuse, sans contrôle des mandats. Les soldats, préparés et encadrés par les sociaux-démocrates majoritaires, y menacent Liebknecht de leurs armes et imposent à l’Exécutif des Conseils de Berlin une composition qui leur est outrageusement favorable.

Les 16-21 novembre, le Congrès des Conseils, dont la majorité est d’avance acquise aux « sociaux-démocrates de gouvernement », refuse violemment d’entendre Liebknecht et Luxembourg. Il se range au principe de l’élection d’une Constituante munie de tous pouvoirs, les conseils n’ayant plus qu’un rôle secondaire « dans la production ». C’est un « Congrès des Conseils » qui décrète morte la fonction des conseils !

La réunion du cirque Bush, la comédie de Schiedemann au balcon du Reichstag, le congrès des conseils ne sont que les épisodes notoires de la lutte qui oppose les deux orientations possibles de la révolution allemande ; maintes autres escarmouches les escortent, souvent de façon meurtrière. Du côté des partisans des conseils, la cohérence est absente. Par contre, du côté du gouvernement, un dispositif répressif implacable est froidement mis en place. Rien n’a été réellement changé aux structures et rapports sociaux de l’ancienne Allemagne, d’anciens ministres et hauts fonctionnaires sont encore en place, la grande presse est toujours dans les mêmes mains… et elle censure, avec l’accord tacite du gouvernement, les communiqués des conseils ouvriers. Toutes les forces conservatrices se rangent derrière Ebert et Schiedemann. L’Armée, officiellement saluée comme « invaincue » par Ebert, fait sa rentrée à Berlin les 23-25 décembre (division Lequis). Par la suite, cependant, ces soldats seront peu utiles à la répression, étant surtout pressés de regagner leurs foyers. Noske, social-démocrate, devenu ministre de la guerre, réservera ce rôle aux « corps francs » qu’il est en train de créer.

L’épreuve de force entre les deux tendances débute avec l’affaire de la Division de Marine, stationnée à Berlin, et dont les matelots n’ont pas encaissé leur solde. Ces marins en colère investissent la Chancellerie où Ebert, affolé, appelle à l’aide les soldats de Lequis. Ces derniers refoulent les marins dans leur cantonnement et le canonnent pendant deux heures (75 morts). Mais au bruit de la canonnade, la foule, accourue, submerge les soldats, les sermonne, les désarme. C’est un camouflet pour le gouvernement : la solde aux marins est payée, les soldats de Lequis retirés de Berlin (23-24 décembre).

L’agitation ne s’en tient pas là. Elle occupe divers lieux stratégiques, investit l’immeuble du journal social-démocrate le Vorwarts (26 décembre). Les Indépendants, furieux et indignés de l’intervention des soldats de Lequis, en rendent le gouvernement responsable et retirent leurs ministres. Cette démission aiguise l’opposition entre le gouvernement et la base populaire de la révolution. Celle-ci ne croit plus guère en des solutions pacifiques à la tension existante, celui-là est toujours plus dépendant, désormais, de son alliée : l’armée.

Le 4 janvier, il décide d’abattre ses cartes. Il révoque Eichhorn, indépendant de gauche, très populaire, préfet de police depuis le 9 novembre. Eichhorn refuse cette révocation, la dénonçant comme atteinte aux prérogatives des conseils. Les protestations se multiplient.

Pour intensifier ces protestations et donner une riposte à la dimension de l’événement, les Spartakistes, Indépendants de gauche et « délégués révolutionnaires » lancent pour le lendemain le mot d’ordre d’une grève générale et d’une manifestation qui, toutefois, ne devra jamais ressembler à une tentative de prise du pouvoir.

Le 5 janvier, la manifestation dépasse toutes les prévisions : près d’un million de participants réclament une action décisive contre le gouvernement. Les dirigeants, spartakistes, indépendants et autres délibèrent sans résultat. Ils délibèrent toute la journée, toute la nuit, tandis que la foule attend, dans le froid et le brouillard.

L’ampleur de la protestation a fait revenir Liebknecht sur sa modération initiale ; aidé de quelques autres, il fait accepter à l’ensemble des présents une décision extrême (que Rosa Luxembourg lui reprochera) : proclamer par tract la déchéance du gouvernement et appeler à une nouvelle manifestation pour le 6 janvier.

Mais le 6 la fièvre populaire est retombée, la grève générale, mais seulement une dizaine de milliers de manifestants tient la rue. Les Indépendants tentent des négociations qui traînent en longueur. Dans les usines aussi, on croit que ces négociations finiront par aboutir et que le carnage sera évité. Ceci laisse le temps à Noske de rassembler toutes ses forces, d’amener ses corps francs à pied d’œuvre.

Le 6 janvier ses troupes passent à l’offensive. Tous les points de défense des « insurgés » tombent un à un. L’immeuble du Vorwätz est pris au canon. La lutte est ininterrompue jusqu’au 12 janvier, émaillée d’exécutions sommaires commises par les vainqueurs. Liebknecht et Luxembourg ont refusé de quitter Berlin comme l’ont fait tous les dirigeants qui le pouvaient. Le 15 janvier, ils sont tous deux arrêtés, roués de coups et finalement assassinés par le chasseur Runge que le conseil de guerre, en 1919, condamnera, pour ce forfait … à deux ans de prison !

A la fin de cette « semaine sanglante » de janvier 1919, la « révolution de novembre » est bien morte.

Un JUGEMENT sur la « REVOLUTION de NOVEMBRE ».

« C’est un lieu commun de dire que la révolution allemande est née de la guerre et qu’elle s’est arrêtée avec la paix. En fait, elle ne fut pas une révolution sociale ou socialiste, bien qu’elle ait été, en grande partie une révolution ouvrière. Ce que les masses populaires désiraient, et ce qu’elles ont obtenu pendant les journées de novembre 1918, c’était la cessation des hostilités, avec leur cortège lamentable de deuils, de blocus, de disette, d’arbitraire, de réglementation bureaucratico-militaire, de défaites et de menace d’invasion guerrière. Le retour à la vie civile, pacifique, économiquement productive, telle était la grande revendication des travailleurs mobilisés sur place ou dans les dépôts, et, sauf exceptions notables, des soldats du front. C’est pour s’être identifié in extremis à ces revendications que les partis de masse de la population allemande, social-démocrate et centre catholique, entre autres, ont obtenu et gardé le pouvoir. Ils ont éliminé l’Empereur et les protagonistes de la lutte jusqu’au bout, éliminé (mais avec des méthodes bien plus féroces) Liebknecht et les spartakistes combattant pour la dictature socialiste des conseils ouvriers et soldats ; enfin ils ont convoqué la Constituante et fondé la République de Weimar ».

André et Dori Prudhommeaux.

Personnages :

EBERT, ouvrier sellier, successeur de Bebel à la tête du parti social-démocrate ; organisateur remarquable, partisan de méthodes modernes. N’a jamais participé à un seul débat d’orientation dans le parti.

SCHEIDEMANN, typographe devenu journaliste, agitateur de talent, mais aussi discret que le précédent en matière de doctrine et théorie ; devenu, dans la fraction parlementaire de la social-démocratie allemande, spécialiste… de la question de l’élevage.

EICHHORN, fils de Wilhem Liebknecht, fondateur du parti. Avocat, membre dirigeant des jeunesses socialistes, arrêté pour activité antimilitariste ; vote contre les crédits de guerre ; plusieurs fois condamné.

LUXEMBOURG, d’origine polonaise ; fonde le parti social-démocrate polonais, puis vient en Allemagne ; critique du « révisionnisme » et de Kautsky. En désaccord avec Lénine (question nationale, question du parti), mais vote avec lui le fameux amendement au Congrès de Stuttgart : grève générale en cas de guerre.

NOSKE, ancien bûcheron devenu fonctionnaire du parti social-démocrate, puis député, adversaire, dès avant la guerre, de Liebknecht, dont il dénonce l’antimilitarisme. Fermement décidé à la répression : « L’un de nous, dit-il le 29 décembre 1918, doit faire office de bourreau ».

Bibliographie :

Pierre BROUE – Révolution en Allemagne 1917-1923. Editions de Minuit, 1971.

Gilbert BADIA – Les Spartakistes. Julliard, coll. Archives, 1966.

André et Dori PRUDHOMMEAUX – Spartakus et la Commune de Berlin. Cahiers Spartakus, La Vieille Taupe, réédition 1972.

Les conséquences en Allemagne du 3ème congrès.

La période qui s’ouvre immédiatement après le 3ème congrès de l’IC retient particulièrement notre attention sous l’angle des considérations qui nous préoccupent dans cette étude. C’est la véritable pierre d’achoppement du tout doctrinal que la Gauche italienne dans sa propre transmission non défigurée du léninisme a voulu défendre comme exprimant encore, en dépit des « erreurs tactiques » de l’IC, les caractéristiques intégralement « scientifiques » du marxisme révolutionnaire.

Les événements d’Allemagne, dès la seconde moitié de l’année 1921, entament une série d’expériences qui montreront en réalité le vide théorique que dissimule la préoccupation de Moscou de maintenir, grâce à une gymnastique d’équilibre centriste, un fort parti de masse dans ce pays. Dominée par ce souci, l’IC affronte sans succès deux tendances objectives opposées, dont on peut dire sans doute, et à l’abri de tout risque, qu’elles exprimaient, chacune à leur façon, l’impasse historique d’une révolution battue, mais qui, de plus, ont servi d’alibis à des vues partielles ou inexactes du « drame du prolétariat allemand ». L’interprétation de ce drame, telle que le PCI en a recueilli l’héritage, est loin d’être étrangère aux effets de ce prisme déformant puisque, dans sa critique de l’action de la IIIème Internationale, elle sépare arbitrairement les dispositions tactiques, contradictoires et aberrantes, de l’impossibilité d’analyse dont elles étaient le produit ; impossibilité qui, à son tour, est imputable à la carence des critères de la tradition bolchévique et à la façon dont le fonctionnement mécanique et irresponsable d’un énorme appareil bureaucratique les stérilisait par surcroît.

Cet appareil, dans sa logique spécifique, ne pouvait pressentir – à la différence de la gauche allemande qui l’avait au moins entrevu – le phénomène historique dont les prémisses se dessinaient dans l’Allemagne de l’époque, l’un des plus puissants centres du capital et le plus directement menacé par la crise. On a bien vu que les gens de Moscou restaient sourds à l’évocation des risques les plus divers qui, pour l’immédiat, menaçaient le mouvement communiste international en un lieu et une situation où ce secteur du capital subissait l’oppression la plus absurde de la part de l’impérialisme de l’Entente et disposait en conséquence du maximum d’atouts, objectifs et subjectifs, pour solidariser à son propre sort le prolétariat le plus nombreux et le mieux organisé du monde. A plus forte raison les augures bolcheviques étaient-ils fermés à toute intuition susceptible de les avertir que, dans ces conditions, le système du capital pouvait trouver, hors des sphères sociales qui lui prêtaient traditionnellement leur appui, la dynamique politique et sociale capable, dans un contexte international déterminé, de rétablir son cours. Si parler du rôle révolutionnaire du prolétariat avait un sens pour l’Allemagne de l’époque, ce ne pouvait être qu’en assignant à celui-ci – comme le KAPD avait tenté de l’expliquer au 3ème congrès – la tâche de s’opposer de la façon la plus désespérée au redémarrage du mécanisme social-productif, ce qui imposait la rupture absolue avec toute la pratique traditionnelle du vieux mouvement ouvrier. Cette pratique, qui avait déjà occulté la participation dynamique de l’action ouvrière au développement historique du capital, interdisait à plus forte raison qu’on imaginât que cette action pût devenir la voie exclusive d’une relance de ce développement.

Au nom du même credo en la faillite inéluctable du capitalisme s’opposent farouchement deux tendances dont nous avons dit plus haut qu’elles étaient objectives parce qu’elles renaissent continuellement à l’intérieur du mouvement allemand, en dépit de la décrue du flux subversif et par-dessus toutes les unifications et scissions, les exclusions et les ralliements. La plus puissante de ces tendances emboîte le pas à l’orientation de Moscou, malgré les échecs répétés dans lesquels, précisément, Moscou ne veut ni ne peut se reconnaître, et développe objectivement une praxis dans laquelle la conquête affirmée révolutionnaire de l’Etat se confond avec la candidature au rôle de sauvetage de la société, pris dans l’acception la plus large de ce dernier terme. L’autre tendance, qui veut saisir au bond toutes les occasions « subversives », réelles ou supposées, demeure liée, plus par l’esprit encore que par la discipline, aux termes les plus équivoques dans lesquels l’IC pose le problème de la révolution. En ce sens, cette dernière tendance, qui se constitue en 1922 comme « gauche berlinoise », constitue un prolongement dégradé et « opportuniste » de l’élément de rupture représenté à l’époque du Second congrès par le mouvement des Unions et l’année suivante par la bataille du KAPD contre l’Internationale.

Cet élément de rupture, dans des conditions que nous analyserons par ailleurs, n’a pu dépasser, dans le concept comme dans la pratique, ni les premiers objectifs de la pulsion sociale dont il était l’expression, ni les impulsions sans issue des catégories sociales qui se liaient à lui. Mais de cette impuissance, la « gauche berlinoise » fut le produit le plus désastreux parce que, s’offrant sans cesse, au prix de ses propres avilissements et déshonneurs, au rôle de « couverture » de la phrase révolutionnaire de l’Exécutif, il contribuait par là à rendre irréversible l’évolution à droite de toute l’Internationale (sans parler de son rôle probable de repoussoir pour la Gauche italienne qui, face à la versatilité et à la superficialité des Fisher et Maslow, fut sans doute amenée à considérer la « discipline » et « l’orthodoxie » comme un moindre mal).

Il serait faux cependant de localiser dans la seule « gauche berlinoise » les produits idéologico/organisationnels des tournants et tâtonnements de la IIIème Internationale. La tendance à laquelle obéissent ceux qui successivement glissent vers la droite du VKPD en sont les résultats non moins authentiques parce qu’ils traduisent en termes de situation réelle les lieux communs du léninisme de congrès. La méthode des « boucs émissaires », que la Gauche italienne déplore sur le même ton que les « erreurs de tactique » de l’IC n’est pas davantage dissociable de l’irresponsabilité de Moscou et de son absence de réponse aux problèmes posés. Dans ces conditions, l’exécution morale des « responsables » directs des échecs essuyés ne sert qu’à dissimuler le néant que recouvraient des mots d’ordre et formules ambigus dont les résultats négatifs ne sont que les conséquences logiques et déterminées.

La fin du gauchisme intransigeant dans l’IC.

Une des premières conséquences du 3ème congrès est la rupture définitive entre l’Internationale et le KAPD, ce dernier ne pouvant que refuser l’ultimatum posé par Moscou et qui équivalait à son absorption dans le VKPD et sa dissolution en tant que courant révolutionnaire.

C’est la fin du gauchisme intransigeant dans l’IC parce que les oppositions qui y subsisteront se plieront, sous des formes et à des degrés différents, à la politique de l’Internationale. L’échec du KAPD signifie d’ailleurs bien plus que l’impossibilité de créer une tendance révolutionnaire dans le mouvement communiste international. Ce parti, après avoir renoncé à cet objectif, ne se survit qu’au travers de scissions successives au cours desquelles, chaque fois, la tendance la plus radicale ne trouvant aucun écho dans le mouvement réel, s’achemine vers la désagrégation. Si on rapproche ce sort de celui tout opposé de la Gauche italienne (qui, par le biais de l’acceptation de la discipline de Moscou, conservera une inhibition « léniniste » jalousement entretenue par le PCI actuel), on comprend que les illusions perdues par le KAPD en 1921 ne concernaient pas sa seule expérience de parti, mais appartenaient à une expérience historique : celle de l’extinction de l’acception révolutionnaire inconditionnellement consentie à un mode politico/social d’organisation des catégories les plus opprimées par le capital.

C’est en effet à partir de cette époque que l’invocation de la raison-d’Etat-du-parti, organisation de plus en plus extérieure au mouvement réel, s'implante dans le mouvement communiste jusqu’à faire de cet argument une fin en soi. Inutile de dire que les bolchéviques, Lénine au tout premier rang, furent la « force de frappe » de ce processus. Dans son ingénuité trotskyste, Pierre Broué sait formuler cette vérité à l’aide de saisissantes illustrations. Après ce que nous avons vu des événements russes du printemps 1921 et des débats du 8ème congrès du PC russe, il n’y a aucune raison de ne pas le croire lorsqu’il écrit que Lénine, à cette époque, aurait pris conscience « du danger que constituerait, pour l’avenir de l’Internationale, la jonction de ses deux ailes gauchistes » (1). Crainte qui, chez les dirigeants bolchéviques, engendrait contre les gauches cette agressivité dont nous avons relevé des exemples significatifs lors du 3ème congrès de l’IC. Pierre Broué y ajoute l’évocation de la grave menace proférée alors par Zinoviev contre Gorter et l’allusion faite par celui-ci aux incidences des problèmes russes sur l’orientation de la IIIème Internationale : « avec une telle politique, mi-puérile, mi-criminelle – avait-dit Zinoviev – vous allez prendre place parmi les ennemis de la république prolétarienne », tandis que le mouchard Radek l’interrompait en criant « Gorter défend déjà Cronstadt ! » (P.Br.-534).

Il apparaît ainsi que, malgré les formes respectées par le KAPD dans sa critique de l’IC, la rupture de ce parti avec l’Internationale est irrémédiable et les kapédistes durent en prendre acte dans les conditions que nous avons exposées par ailleurs.

La « nouvelle problématique » et les scissions à droite.

Selon P. Broué, des « problèmes théoriques nouveaux » se posent à l’IC en 1921 et plus particulièrement à sa section allemande. La façon dont il expose cette situation présente cet intérêt qu’elle exprime, mieux que les justifications de la réponse donnée en son temps à ces « problèmes » la logique interne de cette réponse. Pour l’historien trotskyste, l’indispensable scission des communistes à l’égard de la social-démocratie devait être maintenue jusqu’en 1921, parce qu’en deçà de cette date la révolution apparaissait imminente et qu’il fallait donc procéder au plus vite « pour donner dans les délais les plus brefs une direction révolutionnaire aux masses qui tend(aient) les mains vers le pouvoir ». Ce n’est plus le cas avec l’ « éloignement relatif de la crise révolutionnaire et au moment » – dit Broué – où « la scission du mouvement ouvrier international, réalisée par les communistes comme le moyen le plus rapide de liquider le passé opportuniste et de réunifier le prolétariat sur une base révolutionnaire, aboutit en fait à une division durable entre Internationales, partis et syndicats rivaux » (P.Br-535).

Ce raisonnement extériorise l’essence la plus authentique du concept du front unique : la fameuse explication selon laquelle la dégénérescence du mouvement ouvrier est l’œuvre de la « trahison des chefs ». Si, pour des raisons en quelque sorte de « stratégie offensive », il faut brutalement se débarasser des dirigeants opportunistes lorsque la révolution frappe à la porte, il n’en est plus de même dans les phases de « stabilisation » où toute scission n’aboutit alors qu’à diviser le mouvement ouvrier. On mesure sur ce point la divergence qui sépare cette conception de la « rupture à éclipse » de celle de la Gauche italienne pour qui les restrictions et élasticités des scissions de 1920 – ainsi que les exceptions qui leur étaient faites – ne s’avéraient au contraire tolérables que dans la perspective d’une proche radicalisation révolutionnaire, l’écartement de cette dernière perspective exigeant une sévérité bien plus grande. Mais cette divergence – nous en parlerons par ailleurs – n’autorise aucunement à décréter que l’acception du front unique selon l’IC et le 3ème congrès étaient différentes de celle de P. Broué.

Cet auteur multiplie d’ailleurs les exemples pour prouver que toute la praxis bolchévique, y compris en 1917, n’est qu’une « application avant la lettre » de la tactique du front unique. Mais il est une raison encore plus convaincante que la vision de Broué. Dès le Second congrès, l’IC avait composé avec la tradition de la social-démocratie – tant par l’adoption de ses pratiques syndicales et parlementaires que par l’admission dans ses rangs de ceux qui subordonnaient leur adhésion à la nouvelle Internationale à la reconnaissance formelle par celle-ci de telles pratiques. Sur cette voie, une fois avouée, l’année suivante, la direction implicite contenue dans le mot d’ordre « aller aux masses », le front unique ne pouvait avoir d’autre contenu que celui que lui confère P. Broué. L’argument irrésistible en faveur de ce dernier était le succès historique du précédent russe. Pour que l’IC pût emprunter une autre voie, il aurait fallu, pour le moins, que les bolchéviques fussent convaincus des différences profondes qui séparaient les conditions russes et occidentales de la révolution, ce qu’ils se refusèrent toujours à prendre en considération, comme on le sait déjà. De la proposition de front unique à la social-démocratie à la sourdine mise à la lutte contre celle-ci, de l’union passagère à l’appui permanent, de la solidarité dans les grèves au soutien des expériences gouvernementales SD, il y a un tel lien logique que P. Broué – naïvement ou cyniquement, on ne sait – en vient à considérer toute résistance, de droite ou de gauche, à la tactique du front unique, comme un conservatisme que l’IC aurait elle-même sécrété !

Les arguments de l’historien trotskyste, dans leur simplicité même, sont passablement meurtriers pour d’autres intentions prêtées au front unique et qui auraient différé de l’acception qui a pratiquement prévalue. « Les masses – écrit P. Broué – ne se décident à entrer en lutte que si elles ont le sentiment que la victoire est possible » (p.536, souligné par nous). Cette robuste analyse de la situation de la classe opprimée consacre la primauté chez celle-ci de l’instinct de conservation sur celui de la révolte : les ouvriers ne veulent pas de la révolution, mais la lutte quotidienne pour le pain les y conduira bon gré mal gré. C’est se plier aux conditions d’agitations politiques et sociales qui assurent au capital la neutralisation de cette classe en tant que facteur révolutionnaire. Le triomphe de ce concept dans « l’avant-garde » communiste est plus qu’une aberration « tactique », c’est l’aveu implicite que le prolétariat-classe-révolutionnaire n’existe plus, même dans le concept de ses représentants. Produit authentique du dogme léniniste qui, pour cultiver la conscience révolutionnaire, a dû l’extérioriser par rapport à la classe et ne peut prétendre l’y réintroduire qu’en faisant abstraction d’elle.

P. Broué ne se borne pas à restituer l’ essence idéologique intime du léninisme, il lui trouve – sans le déclarer ouvertement – sa meilleure incarnation politique dans les conditions allemandes. Outre le chapitre entier qu’il consacre à Lévi à la fin de son livre, il développe, tout au long de trois longues pages, la critique à l’égard de l’IC de l’homme dans lequel il voit implicitement le marxiste qui a le mieux compris la situation en Allemagne des années 1920-21.

La position de Lévi, effectivement, représente le développement logique extrême de la direction tactique dans laquelle Lénine, consciemment ou non, s’est engagé en soutenant, d’abord la tactique de la « lettre ouverte », ensuite celle du front unique. Les prémisses du raisonnement de Lévi sont celles qui sont communément admises par l’IC à cette époque : le rapport mondial des forces sur le plan social a changé depuis 1920, la révolution n’est plus aussi proche. Les déductions faites sur la base de cette analyse sont également identiques : il faut disputer les masses à la social-démocratie et pour cela revoir la nature des rapports de l’IC à son égard. En particulier, puisqu’on affirme que la conquête des masses doit se faire sur le plan des expériences ouvrières dans les luttes immédiates, la scission syndicale et l’existence de l’ISR sont des obstacles qui s’opposent à ce que ces expériences mêmes soient possibles. Lévi, par tempérament comme par évolution politique, est féroce pour la « phrase révolutionnaire » dont il pense qu’elle est, chez les « gauchistes » de l’IC, leur seule caractéristique. Ulcéré par surcroît en raison du rôle de premier en date des « boucs émissaires » que l’Internationale désigne pour couvrir ses propres erreurs, Lévi, répugnant aux travestissements verbaux derrière lesquels un Zinoviev, par exemple, dissimule sa médiocrité, peut formuler ouvertement ce que bon nombre de dirigeants allemands et autres pensent tout bas : il faut cesser d’insulter les sociaux-démocrates et leurs chefs syndicaux si l’on veut être sérieux lorsqu’on leur propose le front unique. Il faut, si l’on veut gagner les ouvriers socialistes à la cause du communisme, ne pas traîner dans la boue des hommes en qui ils placent leur confiance.

Cette pétition de principe est évidemment intéressée, mais elle recoupe les données réelles de la situation du moment. La IIIème Internationale n’a condamné les tactiques du vieux mouvement ouvrier qu’en raison de leur anachronisme et de leur inadéquation à la phase historique jugée être celle de la crise finale du capitalisme. Du moment où l’on ne rejette pas d’un point de vue de principe ces armes classiques du vieux mouvement (partis de masse, syndicats puissants, utilisation de la tribune parlementaire) et, surtout, qu’on n’y soupçonne pas la forme essentielle de l’intégration du prolétariat à l’idéologie et à la discipline du capital, il faut bien admettre que, dans ce cadre respecté d’action, les communistes se posent en concurrents efficaces et sérieux des sociaux-démocrates et non en adversaires irréductibles. Dans cette acception, la volonté d’unifier la classe tend à détruire la notion des caractéristiques classistes opposées des deux Internationales qui se disputent sa direction. Plus encore, comme la majeure partie de la classe conserve sa confiance tant aux pratiques de l’ancien mouvement qu’à la social-démocratie qui les a utilisées la première, le concept concurrentiel de la rivalité entre communistes et socialistes implique, dès le départ, que les communistes, tout en critiquant le bien-fondé d’une telle confiance des masses en ce qui concerne les hommes, ne le contestent pas en ce qui concerne les moyens. Le front unique, en prétendant démontrer par la pratique que la social-démocratie est incapable d’utiliser le syndicat et la tribune parlementaire dans un but classiste, confère ipso facto à ces armes trompeuses du vieux mouvement ouvrier une valeur classiste indiscutée.

Lévi, à son corps défendant, montre que cette valeur-là ne peut être soutenue, au défi de toute vraisemblance, qu’au travers du mythe bolchévique selon lequel une portion seulement du prolétariat – « l’aristocratie ouvrière » avec « l’opportunisme » comme expression – serait idéologiquement corrompue. Lévi, sans difficulté, rejette un tel mythe en tournant en dérision la prétention d’opposer la révolution sociale à la réforme sociale « par la simple transcription absurde des recettes russes sur les menchevicks ». A ses yeux le KPD est en pleine décomposition et si l’on n’opère pas sa reconversion en tenant compte que, désormais, les ouvriers sociaux-démocrates sont tout autant victimes de la répression bourgeoise que les ouvriers communistes, il faudra admettre que « le sort aura refusé au prolétariat allemand le don d’un parti prolétarien aussi homogène du point de vue révolutionnaire que la social-démocratie l’est du point de vue réformiste » (P.Br-540).

Lévi aborde ainsi, involontairement, le contenu de ce « refus du sort » : l’impossibilité de répéter avec la finalité bolchévique le mouvement historique qui fut l’expérience de la social-démocratie réformiste, c’est-à-dire organiser le prolétariat pour la révolution tout en respectant les normes et formes qui découlaient de sa place dans la structuration de la société du capital. Il s’agit, chez Lévi, d’une sorte d’intuition refoulée de la promotion historique qui, depuis le début du siècle, guettait le prolétariat et lui promettait la reconnaissance de son importance et de son poids social, tout en le réduisant à une simple catégorie du système du capital. Jamais peut-être l’alternative n’a été aussi proche de ses termes politiques. Au moment de l’adoption par l’IC du front unique, l’homogénéité de la classe est impossible, sinon au travers de la capitulation réformiste, la défense de la ligne révolutionnaire, réciproquement, exige la division du prolétariat : soit sous la forme léniniste de la séparation de la conscience révolutionnaire, soit sous la forme unioniste de l’isolement social des seules catégories ouvrières agressives.

Oscillant entre les concessions à cette « homogénéité » et la prétention à une rigoureuse intransigeance révolutionnaire, la tactique de front unique de l’IC sera marquée de tournants successifs qui, chaque fois, laisseront en route nombre de cadavres politiques. Après le 3ème congrès survient, dans le VKPD, la « première scission à droite ». Refusant la perche tendue par Lénine par l’intermédiaire de Clara Zetkin, Lévi – selon Broué – est ulcéré parce que les bolchéviques (qui sur le fond lui donnaient raison) n’ont pas ouvertement désavoué « les manœuvres de Zinoviev, les palinodies de Radek, les stupidités de Bela Kun et de Racovski » (2). La confirmation de l’exclusion de Lévi provoque, dans le parti allemand, un néo-gauchisme dont les militants de Berlin, Ruth Fisher en particulier, sont les promoteurs. Celle-ci, opposée au compromis de Moscou dont elle espérait voir l’abandon, déclenche l’offensive contre les amis avoués ou cachés de Lévi, incitée à le faire, selon Broué, parce que l’un de ses propres partisans, Friesland, a finalement été convaincu par Lénine de la nécessité de ce compromis (P.Br-542).

Les adversaires de Fisher et des « gauches berlinois » leur rendent bien leur hostilité, mais il ne s’agit pas d’une simple lutte de tendances ; c’est le phénomène, désormais régulier dans le PC allemand, de la résurgence d’un courant de gauche qui venait périodiquement en réaction contre le réformisme de la centrale, lui-même est chaque fois attisé par l’horreur qu’il réveille à l’égard du « putschisme ». Le comité central du KPD, en août 1921, illustre de façon pittoresque les conséquences prévisibles de l’ambiguïté de Lénine au 3ème congrès. Ce dernier, en déconsidérant alors « l’action de mars » a politiquement donné raison à ceux qui manifestaient dans le parti les plus grandes réticences à l’égard de cette action. Lorsque ces derniers, à leur tour, ne se contentent pas des sièges qui leur sont réservés au Comité central d’après les laborieux dosages de Moscou, et réclament des élections générales dans le parti, notamment en ce qui concerne la désignation des délégués au prochain congrès, ils peuvent manier un argument singulièrement solide : les délégués précédents ont été élus alors que dominait dans le VKPD l’esprit de la théorie de l’offensive que l’IC a précisément condamné d’une façon officielle !

Ce point de vue, défendu par Neumann, est cependant repoussé par la majorité du CC. Ruth Fisher et Maslow font rejeter, non seulement l’idée de nouvelles élections dans le parti, mais même les cooptations décidées dans les coulisses du 3ème congrès, dont Friesland essaye en vain de faire respecter les décisions (P.Br.-543).

Broué souligne la confusion qui en découle au congrès d’Iéna du VKPD (22-26 août 1921). La centrale allemande ne reçoit pas moins de trois lettres officielles venant de Moscou. Celle de Lénine, expliquant en quoi Lévi était défendable et en quoi il fallait le condamner, exhorte à respecter le compromis de Moscou. La lettre de l’Exécutif renvoie dos à dos « les mencheviks de droite et les braillards de gauche ». Radek, lui, « rappelle » le danger opportuniste et le rôle de trahison des sociaux-démocrates et des Indépendants.

Le congrès d’Iéna, pour l’essentiel, adopte les thèses de Moscou, bien que Fisher les ait âprement combattues comme « opportunistes ». A l’abri de ce compromis à l’égard du compromis, les règlements de compte entre dirigeants se poursuivent : Curt et Anna Geyer sont exclus, ce qui provoque le départ de Daümig, Mackwitz et Adolf Hoffmann (avec Lévi ils formeront le KAG). Ernst Meyer est désigné comme président, Friesland comme secrétaire général (P.Br.-544).

S’ouvre alors plus nettement, dans le VKPD, la période qu’on peut appeler « zinoviéviste », parce que les velléités d’action « à gauche » qu’affectent le parti allemand en cheville avec l’Exécutif se réduisent à l’éviction disciplinaire des dirigeants successivement entraînés dans les glissements à droite que contient inéluctablement la tactique du front unique et qu’aggrave le verbalisme creux, sans précision réelle, des hauts parleurs politiques de Moscou. Après l’assassinat d’Erzberger par un commando d’extrême-droite, le VKPD, lancé dans des actions « unitaires » de protestation, se rapproche sensiblement de la social-démocratie (il soutient, sans y participer, le gouvernement provincial de Thuringe, à majorité SD-USPD) ; il reprend à son compte le mot d’ordre de l’ADGB : « saisie des valeurs réelles » ; il se déclare favorable, par la bouche de Thalheimer, à toute politique social-démocrate visant à conquérir, pour la classe ouvrière, des « positions de pouvoir ».

A cette époque commence le périple politique, court mais significatif, de Friesland, bon exemple de cette destruction de militants (de droite comme de gauche) à laquelle l’Internationale bolchévique n’a cessé de procéder avant de sombrer dans les ignominies du stalinisme. Parti de la gauche du parti allemand, cet homme, après avoir été converti à la casuistique de Lénine, devait se trouver exactement dans la position où Lévi avait été placé avant lui – donnant aux positions de Moscou le même développement logique, affrontant la même responsabilité hypocrite de l’Exécutif, retombant finalement dans les bras de la social-démocratie.

Sur la lancée de l’initiative « unitaire » mentionnée plus haut, Friesland préconise que l’on mette une sourdine aux attaques de l’ISR contre les « syndicats réformistes ». Il se heurte aux représentants des Russes à Berlin (Wolf et Héléna Stassova) qu’il se prend à son tour à détester en tant qu’ « éminences grises de l’Exécutif ». Ce dernier, de son côté, commence à se préoccuper du KAG de Lévi et, surtout, de l’absence de réaction du sommet du VKPD à son égard. Quiconque ne dénonce pas le KAG – écrit l’ultimatum adressé par Radek à la centrale – lui "sert de porte-parole à l’intérieur du parti » (16 novembre). Sont ainsi visés : Malzahn, Neumann et Friesland (P.Br.-546).

On peut supposer que, dès cet instant, deux voies s’ouvrent devant l’ex-gauchiste : ou rallier ouvertement Lévi ou se plier aux décisions de l’Exécutif. La seconde solution exige non seulement la rupture avec l’homme en qui Friesland voit le meilleur interprète allemand de la pensée de Lénine, mais également l’abandon de la perspective que le secrétaire général du VDKP a crû apprendre de la bouche même de ce dernier. Il n’est pas nécessaire de s’étendre à nouveau sur l’irresponsabilité politique dont fait preuve l’appareil dirigeant de l’IC à l’abri de sa rude discipline. Mais comme nous voulons détruire la thèse qui nie ce phénomène en s’en prenant aux seuls exécutants des ordres de Moscou, il nous faut relever que l’IC a elle-même procédé à la destruction de la condition sine qua non de toute acceptation non-social-démocrate du front unique, c’est-à-dire à l’aptitude des dirigeants et cadres communistes de chaque section nationale à faire preuve de hardiesse d’esprit dans l’application de sa formule. Moscou n’a jamais laissé, en effet, à la disposition de ses diverses sections, d’autres critères que son propre arbitraire capricieux, l’Exécutif étant lui-même bien incapable de donner au front unique un quelconque contenu en accord avec les prémisses avec lesquels on l’avait justifié. Finalement, du jeu de massacre des têtes dirigeantes, ne sont sortis indemnes que les plus vils adulateurs futurs de Staline.

En décembre, la centrale du VKPD suit encore Friesland lorsque, tout en condamnant le « scissionnisme » du KAG, il préconise la « poursuite de la discussion avec ses membres » (P.Br.-547). Friesland, à cette date, est virtuellement acquis au ralliement au KAG et il écrit dans « Die Internationale » un article qui le laisse deviner. Quelques jours auparavant la « bombe des documents de mars » a éclaté. Il s’agit d’un matériel qui relate minutieusement les comportements d’Eberlein et autres « gauchistes » en vue de soulever les ouvriers durant l’action de mars (simulation d’enlèvements et attentats contre dirigeants communistes). Ces pièces à conviction, saisies par la police prussienne dans les bagages de Clara Zetkin avant son départ pour le 3ème congrès de l’IC, sont venues dans les mains des social-démocrates qui les ont publiées dans le Vorwartz. Friesland croit pouvoir utiliser de telles « révélations » pour « réhabiliter » Lévi, mettre en cause les « excès gauchistes », dénoncer l’ingérence de l’Exécutif dans le déclenchement et la conduite de l’action de mars. Radek et F. Wolf sont directement mis en cause par ces « révélations ».

La manœuvre de Friesland devait faire long feu ; mais on ne peut pas ne pas s’interroger à propos de la surestimation qui a provoqué la méprise de l’intéressé. Ami de Lévi, il lui aura fallu, pour adopter une telle tactique, être convaincu qu’il trouverait auprès de Moscou un appui que son prédécesseur n’avait pu obtenir. Même s’il espérait, à la faveur d’un appui massif du VKPD, mettre les Russes devant le fait accompli, il n’en reste pas moins que cette seconde conséquence de l’ambiguïté de Lénine lors de ses confidences à Clara Zetkin engage encore une fois la responsabilité morale et politique du chef du communisme mondial.

Il semble au début que Friesland soit près de réussir et cela l’encourage à demander jusqu’à l’exclusion d’Eberlein (3). Soutenu par Ernst Meyer, il réclame, lors de la réunion du Politburo (12 décembre 1921) un contrôle de la centrale sur les publications de l’IC en langue allemande. Il est battu par 6 voix contre 2. Mais ses adversaires, notamment Zetkin et Thalheimer, ne votent contre lui que pour ne pas indisposer l’Exécutif : ils ne désavouent pas Friesland sur le fond. Ce dernier n’a pas davantage de succès lorsqu’il préconise une attitude souple à l’égard du KAG. Schmidt, Pieck et Walcher, qui l’attaquent alors, déclarent qu’à défaut de pouvoir l’exclure – ce qui provoquerait une crise dans le parti – ils veulent l’envoyer à Moscou (4). Mais dans son appel au parti, Friesland, accompagné de Brass et Malzhan, recueille 128 signatures de responsables ainsi que l’appui du syndicat des Métaux de Berlin.

L’attitude finale du VKPD, dont pourtant bien des membres partagent les griefs de Friesland contre Moscou, est cependant significative de la nature affective de leur « fidélité » à l’IC : ils refusent de « s’opposer à l’Exécutif en ces circonstances, excluent Friesland et sanctionnent les cosignataires de son appel. C’est la deuxième scission à droite du VKPD après le 3ème congrès » (P.Br.-551).

Lors de la réunion de l’Exécutif de décembre, qui confirme l’exclusion de Friesland et se déchaîne contre ceux « qui acceptent la discussion avec Lévi », Boukharine, à l’appui de cette rigueur, avance un argument édifiant. La présence dans le PC allemand de partisans de Lévi, déclare-t-il, « rendrait extrêmement périlleuse la tactique du front unique ». Autant avouer que l’interprétation correcte de cette tactique dépend moins de sa précision et de sa valeur de principe que de la confiance politique qu’inspirent ses exécutants.

A propos de l’exclusion de Friesland, signifiée au parti allemand par une lettre de l’Exécutif signée de Radek, Boukharine, Lénine, et adoptée par la centrale allemande par 40 voix contre 4, Broué relève avec raison que l’exclu de décembre, comme ses prédécesseurs de la « première scission à droite », appartient à « ces cadres sans lesquels Lénine pensait que la construction d’un parti révolutionnaire en Allemagne était impossible », à ces « officiers de cette armée prolétarienne dont la conquête, lors du congrès de Halle, avait été considérée comme une étape décisive… » (P.Br.-553).

Souvent les traits les plus caractéristiques apparaissent mieux dans la caricature que dans le portrait. Le léviste Broué défend en fait les meilleurs interprètes de l’importation du léninisme dans le mouvement ouvrier allemand. Cet effritement de la « base prolétarienne de l’USPD » - que Lénine, dans sa « Maladie infantile… » brandissait contre les gauchistes de tous pays – signifie l’écroulement de tout l’édifice mis sur pied à Halle par Zinoviev en 1920. Nous verrons plus loin – l’esprit USPD étant resté dans le PC allemand après le départ successif de ses principaux représentants – pour quelles raisons on ne peut se contenter d’expliquer cet écroulement du manoeuvrisme de l’IC comme fait objectif qui n’engage les principes du communisme que sous l'angle de l'incapacité des hommes, des chefs, à les respecter.

Broué note également avec pertinence que l’Exécutif, pas plutôt a-t-il frappé à droite, doit en faire autant à gauche. Il cite Véra Mujbegovic qui s’inquiète des conséquences d’un regroupement possible entre les exclus du VDPD, le KAG et les USPD de gauche : si un tel regroupement prenait la forme d’un parti « les résidus du KPD seraient rejetés dans les eaux ultra-gauchistes autour de Ruth Fisher-Maslow, et, en fin de compte, vers l’unification avec le KAPD » (P.Br.-553, note bas de page). Ainsi le « gauchisme » est-il le spectre qui hante continuellement Moscou et face auquel toute aptitude à le combattre autrement qu’en accusant des glissements répétés à droite ne semble guère avoir existé que dans l’imagination généreuse d’un Bordiga…

P. Broué souligne que cette phobie, jointe à la pratique moscovite des « boucs émissaires », ne pouvait qu’entretenir la tendance droitière congénitale du parti allemand. Si cette « congénitalité » vient tout droit de l’entrée des Indépendants de gauche dans l’IC, Moscou en porte également une seconde responsabilité. L’Exécutif, par sa méthode consistant à sanctionner des atermoiements ou erreurs dont il avait auparavant négligé le risque – même quand on l’en avait clairement averti – a lui-même ruiné sa propre perspective de « conquête » ou « d’éducation » des « éléments hésitants ou irrésolus » qui avaient convergé vers l’IC ; Broué énonce une vérité que la Gauche italienne, sous une autre forme, a également soulignée, lorsqu’il écrit en substance que plusieurs dirigeants de premier plan du parti allemand, après avoir été entraînés à gauche par l’Exécutif (Brandler, Thalheimer, Walcher, Ernst Meyer) devinrent, face à la résurgence « gauchiste » de Fisher-Maslow, « résolument droitiers », perdant toute confiance en eux-mêmes et devenant des inconditionnels de Moscou… tout désignés pour le stalinisme (P.Br.-544).

Nous nous soucions peu de cette sorte de réhabilitation du centrisme à laquelle, non sans but, procède P. Broué. Il ne s’agit pas simplement de répéter cette banalité concernant le mouvement communiste occidental : seuls des hommes de caractère, qu’ils fussent – par rapport à une acception de gauche du léninisme – adversaires déclarés (comme Lévi) ou tenants acharnés (comme Bordiga), surent et purent échapper à l’enlisement dans la boue du stalinisme. Ce qu’il nous importe ici de vérifier, par-dessus ce carnage de militants que constitue l’histoire de l’IC, c’est la source, en dernière analyse, de ces « oscillations » que la Gauche italienne dénonce dans la politique de l’Internationale, particulièrement pour l’Allemagne, et dont la détermination décisive provient le plus souvent de Moscou ; ceci simplement parce que ces positions de l’IC étaient liées à la représentation que le bolchévisme traduisait en termes rigoureux d’organisation et de tactique politique, et avec laquelle une rupture radicale n’était peut-être pas la condition suffisante du sauvetage du cours révolutionnaire, mais certainement la condition nécessaire.

Mais dans l’enceinte idéo-organisationnelle dans laquelle tout le mouvement communiste international était cloîtré, son centre névralgique – l’Allemagne – ne pouvait que répéter, jusqu’à la déroute ultime avec des acteurs différents, les « oscillations » que déplore la Gauche italienne. En 1922 particulièrement, le processus que l’IC escomptait voir se développer dans ce pays, s’y déroule de façon caricaturale parce que conduit, par la praxis elle-même, jusqu’à l’absurde. A l’évolution « bolchévique-jusqu’au bout » pratiquée dans les conditions allemandes et qui, sur la trace de Lévi, devient le lot des successives têtes dirigeantes du KPD, s’oppose le processus inverse de radicalisation d’éléments venus de la souche « USPD de gauche » et qui rejoignent la « gauche berlinoise », contrefaçon du radicalisme initial du mouvement allemand. De façon très classique, cette gauche berlinoise se constitue en réaction contre l’interprétation, par Ernst Meyer, président du KPD, de la tactique du front unique. Cette interprétation, conforme à l’esprit des décisions du 3ème congrès, prévoit : une propagande tendant à rejeter la charge des réparations (4) « qui écrase la classe ouvrière » sur « les épaules de la bourgeoisie » ; la généralisation du mot d’ordre déjà popularisé par l’ADGB : saisie des « valeurs réelles » par l’Etat (5). (Ces positions ont été adoptées au CC de novembre1921).

Les chefs intellectuels de la gauche berlinoise sont Ruth Fisher, Maslow, Rosenberg, Scholem, Heinz Neumann, Urbahns, qui, à l’exception des deux premiers qui ont directement milité dans le mouvement communiste, viennent tous de la gauche USPD, de même que la plupart de ses militants ouvriers (Grylewicz, König, etc.). La gauche berlinoise s’apparente à l’Opposition ouvrière russe ; à l’instar de cette dernière elle condamne comme un recul les concessions faites par les Russes au capitalisme, interne et européen ; elle en voit de même le résultat sur le plan international dans l’attitude conciliatrice adoptée à l’égard de la social-démocratie allemande. Elle rencontre certains chefs de l’Opposition ouvrière à Berlin en 1921 et, par ailleurs, noue également des rapports avec le KAPD.

Compte tenu de ces derniers faits, il est clair que si les dirigeants russes, à cette époque, ont eu – ou auraient pu avoir – la hantise d’une tardive réalisation du projet avorté du KAPD au 3ème congrès – la formation d’une opposition révolutionnaire dans l’IC – leur crainte n’était pas, ou n’aurait pas été sans fondement. Ceci n’empêche pas de s’interroger sur la cécité de Lénine à l’égard des formes prises par ce phénomène « oppositionnel ». Déclarant comprendre « l’impatience révolutionnaire » des militants de base de la gauche berlinoise, il s’étonne de la médiocrité et de l’opportunisme de ses chefs (6). Lui qui avait si durement stigmatisé ces défauts chez Radek et Bela Kun après l’action de mars 1921, il ne sut pas voir que « l’impatience révolutionnaire », phénomène constant dans le KPD jusqu’au triomphe du stalinisme, exprimait la volonté désespérée d’une faible fraction du prolétariat allemand, tandis que la « médiocrité » et « l’opportunisme » constituaient le seul résultat fertile de la greffe du bolchévisme sur l’immense fraction conservatrice du mouvement ouvrier allemand.

Fin 1921 en Allemagne, le dernier sursaut de subversion sociale vient de s’éteindre ; Fisher, Maslow et les Berlinois conservent à l’état de phrase le radicalisme d’action préconisé par la Gauche allemande, et ils l’accommodent à un type de manoeuvrisme politique dont Zinoviev reste comme le grand maître. A ce titre, la Gauche berlinoise peut être considérée comme un avorton idéologique de droite du kapédisme.

L’agitation en Allemagne et les tournants communistes.

La question du front unique.

1922 est, pour le mot d’ordre du front unique, l’année des épreuves décisives. Qu’elle soit tentée « au sommet » ou « à la base », la tactique échoue lamentablement et sa faillite accouche de l’idéologie cachée que la IIIème Internationale avait réchauffée dans son sein : celle de la Seconde Internationale, radicalisée dans le verbe, mais nullement répudiée dans le concept. Proposée comme moyen de gagner les masses à la conscience de la nécessité de la révolution, la tactique du front unique se transforme finalement en un banal « ministérialisme » : le gouvernement ouvrier.

L’imprécision même de la formule du front unique autorisait les acceptions les plus diverses. La façon dont la Gauche italienne l’interpréta, comme nous le montrerons par ailleurs, a peu à voir avec le front unique tel que le comprirent et le pratiquèrent les autres sections de la IIIème Internationale. Née de la confrontation des conditions effectives de la lutte sociale en Italie et de la volonté du PC de ce pays de respecter la discipline de l’IC, elle représente un compromis qui s’efforce de ne pas enfreindre les positions de principe de la Gauche italienne. Nous examinerons plus loin les conséquences à longue portée de ce compromis, notamment sur la praxis du PCI.

Dans le PC allemand, l’application du front unique hésite entre deux des principaux mobiles affirmés par cette tactique : démasquer la social-démocratie, redonner aux masses les moyens de réagir à l’offensive du capital. Nous avons déjà vu que ces deux objectifs, allègrement complémentaires dans les thèses officielles de la IIIème Internationale, s’opposent en fait dans la situation réelle. « Démasquer la social-démocratie » implique à l’égard de cette dernière une intransigeance sans faille et une dénonciation permanente qui se concilient mal avec les offres d’action commune. A ce dilemme, la gauche du KPD essaie d’échapper par un verbalisme sans frein et une action politique bien limitée : ses discours trahissent la nostalgie de la « théorie de l’offensive », ses actes consistent à poursuivre l’éviction des éléments « de droite » placés à la tête du parti. Ces derniers, chez qui se conjuguent la haine du « putschisme » et la conviction qu’un rapprochement avec la social-démocratie ne peut être efficace que s’il est loyal, s’efforcent d’insérer la pratique de cette politique dans le respect formel des thèses de Moscou. Quant à l’Exécutif de l’IC, il étouffe les contradictions internes qui surgissent à ce propos dans son propre appareil, sous les zigzags d’un empirisme tactique finalement déterminé, de façon complexe, par les jeux d’influence dans l’Internationale et la pression sourde mais grandissante du « facteur russe ».

Dans ce contexte, les résultats du front unique renforcent, lorsqu’ils sont effectifs, la logique du sauvetage social du capital ; dans le cas contraire, ils prolongent, au travers des crises de l’appareil communiste, la confusion à l’abri de laquelle ce sauvetage s’accomplit. Les manifestations subjectives de cette époque traduisent toutes, dans le camp de la révolution, les exigences objectives de la contre-révolution. Avec le recul, apparaît le caractère indispensable de cette complémentarité en tant que seule solution du capital. La crise économico-sociale renaît sans cesse en effet entre les deux guerres mondiales et le capital, impuissant à la surmonter à l’aide de ses moyens et forces traditionnels, ne peut s’en tirer qu’en s’annexant des moyens insolites : ceux que lui offrent, inconsciemment et involontairement, ses propres adversaires.

Cette collaboration aveugle se manifeste sur le plan politique, social et idéologique. D’abord à travers le pseudo- extrémisme de la gauche berlinoise. Si celle-ci, comme le dit le PCI, n’est pas « une vraie gauche », ce n’est pas dans l’acception limitée que ce parti donne à ces termes, c’est-à-dire sous l’angle d’une insuffisance programmatique et de tradition de lutte. C’est parce qu’elle est un produit artificiel à l’égard d’un mouvement réel en pleine débandade et comme son expression châtrée par l’esprit et les méthodes de l’Exécutif. Ce dernier aspect explique clairement un fait que P. Broué trouve curieux : « les partisans de la théorie de l’offensive n’ont pas rejeté la formule de la lettre ouverte ».

Ensuite la radicalisation sociale qui marque l’année 1922, en Allemagne, présente, à une échelle beaucoup plus grande et par rapport au mouvement de rupture avorté en 1920, un décalage identique à celui qu’expriment les positions de la gauche berlinoise au regard de celles du KAPD. Cette fois c’est toute la IIIème Internationale qui prête un radicalisme verbal aux fonctions du vieux mouvement ouvrier. Ce dernier trait est indiscutable. Zinoviev a dû reconnaître que la plupart des prolétaires demeurés fidèles à la social-démocratie « se placent sur le terrain de la démocratie capitaliste » (cité P.Br.-563). Mobilisés par la crise économique, ils sont polarisés en direction de leurs objectifs immédiats de survie, lesquels – dans le contexte du quadrillage politique du moment et dans le rapport des forces créé par les défaites successives du prolétariat – ne peuvent que redonner vie à la force contre-révolutionnaire que représente la social-démocratie. Les ouvriers, toujours selon Zinoviev, expliquent leurs échecs par l’état de division de leurs forces, dont la social-démocratie, par une manœuvre que les communistes doivent désamorcer, fait retomber la responsabilité sur l’Internationale de Moscou. Que cette interprétation de la psychologie ouvrière soit vraie ou fausse, il n’en demeure pas moins que les communistes, lorsqu’ils font de cet état de fait un argument, deviennent les porte-paroles de la classe ouvrière sous son attitude la plus conformiste : celle d’une catégorie du capital (7).

Dans ce cadre, la critique – incomprise en son temps – de la Gauche allemande à l’égard des syndicats et conseils légaux retrouve toute son importance. Dans la « radicalisation sociale » de l’année 1922, la primauté des revendications immédiates renoue le processus d’intégration de la classe ouvrière aux structures du capital. Dans son « Appel » de janvier 1922, l’IC considère les luttes économiques comme moyen de réaliser le front unique du prolétariat. Radek, dans son discours à la conférence de Moscou du PCR, précise les exigences que comporte cette perspective : les communistes doivent aller vers les travailleurs « tels qu’ils sont, avec toutes leurs illusions, avec toutes leurs hésitations, avec tout leur attachement aux vieux dirigeants et aux vieilles idées » ; c’est-à-dire, pratiquement, « dans les rangs des vieilles organisations » (cité P.Br.-566, souligné par nous). Il faut donc agir dans les syndicats et se refuser à toute politique de scission en ce domaine (7).

Les communistes, dans cette acception du front unique, se placent donc sur le terrain où la revendication immédiate favorise ce réformisme dont l’IC reconnaît qu’il est le lot de la plus grande majorité des travailleurs. Mais la faute est encore plus flagrante en ce qui concerne les conseils ouvriers, surgis pour la conquête du pouvoir de décision, même dans leur forme dégradée de conseils d’usine. On se souviendra, à ce sujet, de la lutte menée par la Gauche allemande : celle-ci, contre les conseils légaux défendait des organismes se réclamant ouvertement de la dictature du prolétariat ; le Second congrès, on se le rappelle, refusa de la suivre sur ce terrain.

P. Broué, qui voit un succès du front unique dans la « renaissance d’un mouvement de conseils d’usine » (légaux, bien entendu) et où « les communistes exercent une influence réelle, souvent prépondérante », en déduit que ces organismes, qu’il reconnaît pourtant avoir été transformés par la loi du 4 février 1920 en « appendices de l’autorité patronale », en « simples doublures des bureaucraties syndicales », sont désormais devenus « des instruments utilisables pour des révolutionnaires », et les communistes, conformément aux décisions du Second congrès, doivent donc les conquérir (P.Br.-581).

Il semble bien que cette réduction trotskyste des formules du Second congrès en rend finalement le mieux l’esprit. En tout cas elle est confirmée par les déclarations des dirigeants allemands. Brandler, à la veille du congrès de fusion KPD-USPD de gauche, n’avait-il pas traduit de la même façon les décisions du Second congrès ? En définissant les conseils d’usine comme des instruments des travailleurs pour exercer leur contrôle sur la production et en vue de leur propre préparation aux tâches qui leur incomberaient après la révolution, il sacrifiait à cette idéologie gestionnaire que combattait avec tant d’acharnement la Gauche italienne ; mais il le faisait sous la protection de la formule « marxiste » de conquête du pouvoir par le parti du prolétariat.

Il s’agit là d’une double altération du mouvement des conseils qui, dans cette acception, politise effectivement ces organismes mais, d’une part dans un sens réformiste (8) et d’autre part à l’aide d’une pratique de rivalité d’appareils qui en fait un secteur concurrent à l’égard des syndicats (9). Cette politisation réformiste s’oppose à toute politisation révolutionnaire des conseils d’usine, et ceci par les soins mêmes du PC allemand. Ce dernier, écrit Broué, devait lutter « sur deux fronts », « aussi bien contre les appareils syndicaux (…) que contre les militants « unionistes », qui voulaient faire des conseils d’usines des organisations originales, concurrentes des syndicats ». (Nous soulignons ces derniers mots pour montrer l’incompréhension ou l’intention perfide de l’auteur : ce sont les communistes « officiels » qui veulent concurrencer les syndicats au travers des conseils d’usine légaux ; les « unionistes » veulent en faire des organismes de lutte directe dirigés contre le pouvoir d’Etat, comme en témoigne leur désir de n’y accepter que des ouvriers partisans de la dictature du prolétariat.

Cette position du KPD à l’égard des conseils d’usines, outre son réformisme – que P. Broué défend avec la légèreté de l’éléphant dans le magasin de porcelaines – éclaire la méprise de la Gauche italienne (et davantage encore celle du PCI) dans sa critique dogmatique de « l’unionisme » : il est vrai que ce dernier préconisait la dissolution du parti dans le mouvement des conseils, mais en prenant celui-ci comme un mouvement révolutionnaire ; la ligne du 3ème congrès, elle, oeuvrait à sa dissolution réformiste.

Les « résultats décevants ».

C’est en utilisant ces termes-là que l’Exécutif devra conclure son bilan de l’agitation menée en Allemagne sous le signe du front unique durant le premier semestre de 1922. Au cours de cette période toutes les offres d’action commune faites à la social-démocratie et à ses syndicats ont avorté, précipitant la défaite des agitations et accentuant la pression patronale et gouvernementale qui avait provoqué celles-ci. Au point culminant du conflit, qui est d’ordre clairement politique, l’échec des communistes est total : le SPD et l’USPD régularisent officiellement, par leur réunification organique, le bloc contre-révolutionnaire qu’ils n’ont cessé d’opposer aux luttes ouvrières.

Les catégories des cheminots et des métallos sont celles que mobilisent plus particulièrement les aggravations que comporte la « politique d’assainissement financier » de l’Etat. En février, une fédération « apolitique » des cheminots déclenche une grève de la protestation en riposte à des licenciements et allongements de la durée du travail ; conjointement le KPD propose une action commune de tous les partis et syndicats ouvriers. L’ADGB et l’AFA désavouent cette initiative et appellent à la reprise du travail. Finalement, la fédération « apolitique », devant le refus opposé par les organisations ci-dessus à sa requête d’action de solidarité, donne à son tour l’ordre de reprise en se contentant de vagues assurances concernant les licenciements. L’autocritique à laquelle procède alors le KPD porte sur l’insuffisance de ses efforts en vue de populariser l’idée de grève générale, et non sur la validité de la tactique suivie (P.Br.-585, note bas de page).

En mars commence la grève des métallos qui durera jusqu’à la fin de mai. Le schéma est sensiblement le même que pour les cheminots. Le patronat décide l’augmentation de deux heures de la durée du travail. Du 17 au 22 mars, il y a 150.000 grévistes (Nuremberg, Stuttgart, Francfort). L’ADGB, qui dispose seule de la fameuse « arme » du centralisme, soutient la grève sans la généraliser. Le KPD lance des appels à la solidarité et à l’aide financière aux grévistes. Le patronat utilise contre ces derniers les sanctions, les licenciements massifs, les équipes de briseurs de grève. Les syndicats, au lieu de heurter de front le mouvement, le laissent cette fois pourrir. La grève des métallos se répercute pourtant en d’autres secteurs : agitation des ouvriers agricoles (Thuringe, Hesse, Halle-Mersebourg), celle des municipaux de Berlin, qui se dénoue de façon tragique (4 morts faits par la police le 2 mai au cours d’une manifestation). En protestation, le KPD propose en vain aux autres organisations ouvrières une grève de 24 heures. Le mouvement des métallos se termine début juin par un compromis que P. Broué juge « positif » parce qu’il prévoit le paiement en heures supplémentaires de l’allongement de la durée du travail. Il est vrai que l’historien trotskyste trouve matière à satisfaction dans le fait que « les communistes ont pris la majorité dans d’importantes organisations syndicales » (à Berlin les cheminots avec Geschke, le bâtiment avec Kaiser à Berlin et à Düsseldorf, la métallurgie à Stuttgart). Encore que les communistes n’obtiennent pas toujours dans les organismes dirigeants le nombre de sièges correspondant aux voix qu’ils ont obtenues et que leurs mandats soient quelquefois invalidés (P.Br.-586).

L’assassinat du leader catholique Ratheneau par des extrémistes de droite (24 juin) et qui survient après plusieurs tentatives identiques contre des socialistes et des communistes provoque des manifestations monstres dans toute l’Allemagne (27 juin). A l’origine de cette protestation, il y a l’accord passé entre tous les partis et syndicats ouvriers, deux heures après l’attentat, et survenu à la suite d’un appel au front unique lancé par le KPD (lancé sur la revendication de la mise hors-la-loi des agitateurs monarchistes et similaires).

Cette unité – déjà précaire parce que le SPD, l’USPD, l’ADGB et l’AFA renâclent devant certaines propositions communistes (grève générale, constitution de comités de contrôle, perspective de gouvernement ouvrier) – est ébranlée dès le 26 juin, lorsque le chancelier Wirth promet d’inclure la revendication ouvrière dans un décret-loi déjà en discussion devant le Reichstag, tout en manoeuvrant pour faire retomber sur les communistes la responsabilité de la rupture prévisible du front unique. Ils prodiguent les mises en garde contre les « incontrôlés », les « provocateurs », rejettent la loi d’amnistie réclamée par le KPD et, le 4 juillet, somment ce parti de s’en tenir aux revendications décidées en commun. Comme le KPD proteste, ils lui déclarent qu’il s’est placé lui-même « hors de l’action ». C’est la rupture du front unique, en dépit de l’effort des communistes pour le « maintenir ». L’agitation est retombée ; la loi votée au Reichstag pour « la défense de la République » prétend satisfaire la revendication contenue dans la protestation massive du 27 juin. Le SPD et l’USPD refusionnent et le PC demeure isolé.

Cette issue lamentable provoque d’aigres critiques de la part de Zinoviev qui reproche à la centrale allemande d’avoir accepté de crier « République ! République ! » (l’ADGB participait à l’agitation sous le signe de « Défense de la République ») et de n’avoir pas su garder sa spécificité communiste (« Le front unique ne doit jamais, jamais, porter atteinte à l’indépendance de notre agitation ! »).

Ce verbiage indigné ne mérite guère de commentaire : l’essence du front unique, c’est – comme tous ses partisans l’ont dit et répété – qu’il entend se placer sur le terrain même des illusions des masses qui (Radek dixit) veulent résoudre leurs problèmes dans le cadre de la démocratie. La « défense de la République » contre les violences de l’extrême-droite était l’expression la plus claire de ce traquenard : ce qui condamne inexorablement la tactique du front unique c’est qu’elle ne peut prétendre à la réalité sans passer sous les fourches caudines des objectifs politiques démocratiques.

Le nouvel échec du KPD déclenche une fois de plus le jeu de massacre au sommet de ce parti (22-24 juillet 1922). Kleine, représentant de l’Exécutif, en tant qu’exécuteur des hautes œuvres pour le compte de Moscou, s’appuie sur les critiques de la gauche berlinoise à la charge de la direction du KPD pour sommer celle-ci de reconnaître publiquement ses erreurs. Seuls finalement, Meyer, Walcher et Heckert s’y refusent et, en fin de compte, l’emportent puisque la résolution Maslow est repoussée, tandis que la majorité, Kleine compris, se borne à voter, dans la résolution présentée par Meyer, ce qu’elle y trouve de « constructif » et s’abstient sur le reste (pour la clarté, sans doute, Rote Fahne écrira que les votes, bien entendu, ont été unanimes ! – P.Br.-594).

Il est significatif qu’en présence de ces désastres successifs, la volonté de ne pas mettre en cause Moscou obéit à une loi rigoureuse, quels que soient ceux qui se plient à cet impératif catégorique. Nous verrons plus loin ce qu’il en est pour le PCI à l’occasion de sa diatribe contre le « kapédisme ». En ce moment particulier des vicissitudes du mouvement communiste où nous sommes arrivés par la lecture de Broué, le réflexe de ce dernier est caractéristique. Partisan for ever du front unique, il ne voit dans le comportement lamentable de l’appareil moscovite affolé par les contradictions qu’il a lui-même engendrées que le spectre de la résurgence possible du « gauchisme ». « L’alliance de la gauche allemande (la gauche berlinoise, NDR) – écrit-il – constitue pour la centrale un danger permanent et grave, d’autant plus que les dirigeants allemands sont toujours prêts à reconnaître des erreurs, qu’ils pensent ne pas avoir commises, pour éviter une crise avec l’Exécutif » (P.Br.-594).

P. Broué enregistre en effet avec consternation le regain d’influence de la gauche berlinoise et surtout le succès d’idées proches de la « théorie de l’offensive » dans le PC allemand après son fiasco dans l’affaire Ratheneau. ( La base – relève-t-il – réclame la grève générale, envisage l’assaut de la préfecture de police et les militants berlinois vont jusqu’à attaquer ouvertement une réunion d’extrême-droite, ce qui provoque l’arrestation de dirigeants communistes ).

Il est évidemment difficile, même avec le recul, d’avancer des hypothèses en vue de déterminer à quel moment les chances hypothétiques de la révolution prolétarienne en Allemagne ont été définitivement ruinées. Dans le faisceau de tendances révolutionnaires se réclamant du marxisme et nées de la vague subversive du premier après-guerre, chaque « école » situe ce moment en relation directe ou indirecte avec la rupture, officielle ou morale, qu’il a opérée à l’égard du courant dominant qui devait prendre le nom et le style de Staline. Pour les « unionistes » qui étaient d’accord avec Rühle, il s’agit des échecs de la Ruhr en 1920, pour les kapédistes de l’action de mars de l’année suivante ; Trotsky et la Gauche italienne prolongeront le délai jusqu’à l’avortement de « l’Octobre allemand » de 1923 dans lequel ils voient l’agonie sans appel du cours révolutionnaire international.

Ce qui peut être établi avec quelque vraisemblance, c’est la stabilisation des alignements politiques et des comportements sociaux à partir de l’année 1922. Au travers de son cours en zigzags, le PC allemand s’achemine vers ce passéisme qui laisse la voie libre à la solution historique que réalisera le nazisme avec plus de décorum barbare que d’originalité ou d’initiative créatrice. Quant à la classe ouvrière allemande, elle se partage en deux fractions toujours plus inégales : d’une part la grande masse, tout aussi efficacement découragée sous enseigne communiste que social-démocrate et mise en condition pour n’importe quel asservissement, d’autre part la minorité toujours plus réduite qui en vient aux actes de violence isolés.

Mais avant que survienne la dernière manifestation de cette violence – l’affaire Van der Lubbe de l’incendie du Reichstag – il reste à parcourir toute une décennie durant laquelle le KPD et l’IC s’enferment dans le problème des rapports avec la social-démocratie, abordé dans des sens violemment divergents, mais également efficaces pour la dissolution de l’influx historique du prolétariat révolutionnaire.

Le gouvernement ouvrier.

L’abandon frauduleux de la formule de dictature du prolétariat au profit de celle du « gouvernement ouvrier » est le piège caché que dissimulait la tactique du front unique. Le déclic fonctionnera de façon irréversible durant l’année 1922, mais avant d’examiner comment, il nous faut revenir sur les événements du second semestre de 1921 que nous n’avons jusqu’ici considérés que sous un seul jour : les incidences du 3ème congrès de l’IC sur la crise permanente du PC allemand.

Les injonctions insidieuses du front unique sont révélées en fait par les tournants politiques survenant dans la situation instable de l’Allemagne de cette époque. P. Broué nous donne acte, élégamment, du fait que, cette instabilité se traduisant en termes de fluctuations de majorités parlementaires, la tactique adoptée par le 3ème congrès faisait apparaître « une grave difficulté par rapport à la théorie de l’Etat et à la traditionnelle hostilité des communistes au parlementarisme » (P.Br.-618, souligné par nous). « Si le parti communiste joue le jeu de l’action commune – poursuit-il – il ne peut refuser son soutien ni même sa participation à des gouvernements à direction socialiste excluant des représentants des partis bourgeois, dans la mesure où ils se donneraient comme programme la réalisation des revendications contenues dans le programme du front unique ouvrier » (P.Br.-618, souligné par nous).

A l’exception de la Gauche italienne, toutes les sections de l’Internationale convergèrent, pratiquement, vers cette conclusion que P. Broué formule à sa manière radieuse : « le mot d’ordre du gouvernement ouvrier apparaît comme le couronnement de la tactique du front unique ». C’est en ce qui concerne les justifications et les perspectives du mot d’ordre que des nuances apparaissent parmi ses partisans. Une acception « droitière » attribue au gouvernement ouvrier la faculté d’opérer des déplacements de forces à l’intérieur du dispositif constitutionnel du capital. Si un tel gouvernement s’engage à réaliser des mesures de transition – comme l’armement des ouvriers, le pouvoir de décision conféré aux conseils d’usine – le parti communiste a pour devoir de soutenir le gouvernement ouvrier, et même d’y participer. L’argument de recul à l’appui de cette perspective – « si les social-démocrates trahissent, ils se « démasquent » - néglige bien évidemment le fait qu’une telle trahison entraîne répression et désarroi, auprès desquels pèse bien peu « l’avertissement préalable » qu’on recommande aux communistes d’adresser aux masses pour les prévenir de cette « fonction inéluctable » de la social-démocratie.

L’acception propre à la gauche berlinoise se colore d’une nuance subversive qui s’apparente à l’esprit de la théorie de l’offensive : la réalisation du gouvernement ouvrier doit entraîner la réaction de la bourgeoisie et, par là, la radicalisation des masses. Outre le précédent doctrinaire que cette acception a indéniablement fourni aux plus grotesques verbiages trotskystes ultérieurs, celle-ci n’a que trop fréquemment été sanctionnée par le sort sanglant réservé depuis par toute répression bourgeoise aux légales conquêtes de position par le mouvement ouvrier sous le talon de fer du capital. Ce trait permettrait à lui seul de conclure à la dérision de cette gauche berlinoise si, aujourd’hui, n’apparaissait de façon transparente la véritable raison d’une telle acception du front unique : s’assurer l’imprimatur moscovite tout en poursuivant le jeu de massacre interne aux dimensions duquel se réduisait, pour cette gauche berlinoise, le « redressement » de l’Internationale.

Nous traiterons à part la façon dont la Gauche italienne a « accepté » le front unique (sur le plan « syndical », et non politique) et qui, selon nous, diffère considérablement, dans son esprit, de celui dans lequel l’IC avait adopté cette tactique, comme le prouve la succession des décisions politiques conjointement élaborées par l’Exécutif et le PC allemand durant le second semestre de 1921 et toute l’année 1922.

L’engagement du KPD dans la voie du gouvernement ouvrier se précise avec le développement des problèmes de gouvernement que rencontre le Reich lors de l’accentuation de la pression des puissances de l’Entente (12). Lors de la crise ministérielle d’Octobre 1921, le SPD s’oriente vers la constitution d’une « grande coalition » ministérielle, tandis que les partis du centre bourgeois cherchent un appui vers la droite. Dûment chapitré par Moscou, qui engage le KPD à adopter comme base de propagande le mot d’ordre de l’ADGB (saisie des « valeurs réelles ») à se préparer à soutenir un gouvernement ouvrier s’engageant à désarmer les groupes contre-révolutionnaires, réorganiser « démocratiquement » la Reichwehr, etc. (13), le PC allemand tente de prévenir la manœuvre électorale de la social-démocratie. Aucun parti ouvrier, dit en substance l’appel du KPD, ne saurait accepter de contribuer, même indirectement, « à l’entrée dans le gouvernement des hommes de la grande industrie et des banques ». Le KPD avance son propre programme qui, ajoute son appel, « ne saurait en aucun cas être l’œuvre d’un gouvernement issu de manœuvres parlementaires », mais seulement d’un gouvernement « reposant sur la solide puissance extra-parlementaire du prolétariat » (P.Br.-621, souligné par nous).

Naturellement le SPD et l’USPD ne sont pas prêts à s’en laisser compter à l’aide de belles pétitions de principe ; ils demandent brutalement au PC allemand s’il serait décidé à entrer dans un gouvernement purement socialiste. Ayant essuyé un refus, ils rompent immédiatement les discussions (P.Br.-622). Cette fois c’est l’Exécutif qui exigera du PC allemand de nouvelles concessions. Dans sa lettre du 7 novembre à Rote Fahne, Radek définit le gouvernement ouvrier comme « unique moyen praticable et réel de conquérir la majorité de la classe ouvrière à la dictature du prolétariat », comme la « meilleure des transitions », « l’étape intermédiaire entre dictature du prolétariat et dictature de la bourgeoisie ». Le KPD doit donc « s’engager d’avance à soutenir loyalement le gouvernement ouvrier qu’il réclame » (P.Br.-624, souligné par nous). L’injonction n’a pas d’incidence réelle sur la solution que le capital allemand trouve à sa crise gouvernementale, mais elle donne une forte impulsion au renforcement de l’acception droitière de la tactique de front unique dans le parti allemand et dans l’Internationale.

Radek a écrit à titre personnel : il n’a pu voir Zinoviev, Lénine s’est déclaré d’accord tout en faisant des réserves en raison de sa méconnaissance de la situation allemande et du fait qu’il n’a pas entendu les thèses adverses. Tout se passe comme si le « sommet » se partageait la tâche, les uns s’engageant dans une direction donnée, les autres s’abstenant sans toutefois critiquer. La centrale allemande, devant le CC du parti, défend la thèse de Radek et rencontre une vive opposition de la part de Ruth Fisher. La résolution finale, adoptée par 31 voix contre 15, « met l’accent sur la nécessité du soutien (à un gouvernement ouvrier socialiste, NDR) mais ne mentionne pas une éventuelle participation ». Malgré cela l’élan est donné : la circulaire du KPD du 8 décembre 1921 déclare que le parti est prêt à entrer dans un gouvernement ouvrier socialiste « s’il a la garantie qu’il représente les intérêts et revendications de la classe ouvrière contre la bourgeoisie, saisira les valeurs réelles, poursuivra les kappistes, libérera de prison les ouvriers révolutionnaires, etc. ». Il suffit de voir qu’en Allemagne la social-démocratie remplace, avec plus d’efficacité, les partis bourgeois traditionnels, pour identifier la nature de la manœuvre dictée au KPD par Moscou : du pur ministérialisme.

Avec les expériences de Saxe et de Thuringe, Broué aborde les fiascos les plus éclatants du mot d’ordre du gouvernement ouvrier et qu’il suffira d’évoquer en quelques lignes. Dans ces deux « lands », de 1920 à 1922, le KPD se trouve en présence de gouvernements provinciaux à majorité social-démocrate, issus d’élections et sans que soient apparus de conseils ouvriers. L’appui communiste à ces gouvernements renforcerait la social-démocratie hostile aux principales mesures du programme du KPD (saisie des valeurs réelles, armement des ouvriers, etc.). Mais le refus de cet appui entraînerait la coalition de la social-démocratie avec les partis de la droite bourgeoise. Comment justifier un tel refus aux yeux des travailleurs, demande Broué qui, bien entendu, ne soupçonne pas une seconde que ce jugement redoutable des ouvriers dans ce second cas démontre de la façon la plus irréfutable que toute adhésion au parlementarisme – même en lui accolant l’étiquette de « révolutionnaire » - ne peut conduire qu’à des impasses de ce genre.

Celui dans lequel le PC allemand, en Saxe, demeure enfermé, est sans doute le plus significatif. Déjà, en 1920, le respect des principes communistes dans la tactique parlementaire s’avère impossible. Socialistes, Indépendants et communistes pourraient ensemble s’assurer la majorité au « lander ». Mais le KPD refuse un gouvernement de coalition des trois partis et finit par voter pour un ministre-président qui est adversaire résolu du programme de front unique défendu par le PC. En juin 1921, ce parti est aux prises avec le dilemme suivant : ou soutenir un gouvernement social-démocrate qui prend des mesures économiques combattues par les communistes, ou le renverser avec la venue inévitable d’un gouvernement « de droite ». Finalement, le KPD divisé jusqu’au sommet (Ernst Meyer s’oppose âprement à Walcher partisan du soutien inconditionnel) sauve le gouvernement social-démocrate. La situation de 1922 reproduit la précédente en aggravant ses incidences sur l’évolution droitière de la tactique du KPD. Sociaux-démocrates (46 députés) et communistes (10 députés) détiennent la majorité. Dans le groupe social-démocrate, des éléments « de gauche » (Eric Zeigner notamment et le syndicaliste G. Graupe) font pression en faveur du gouvernement ouvrier, mais l’ensemble du SPD refuse absolument l’armement des travailleurs et la tenue d’un congrès des conseils d’usine (c’est-à-dire, précisément, les points qui, dans le front unique, prétendent figurer la « soudure » entre le gouvernement ouvrier et la dictature du prolétariat). Parmi les communistes, Thalheimer et Ernst Meyer, partisans du gouvernement ouvrier même dans ces conditions, y renoncent finalement sous la pression de Lénine, Radek et Zinoviev, lors de discussions de coulisses au cours du 3ème congrès de l’IC. Le KPD renouvelle donc ses conditions auprès de la social-démocratie qui, refusant le principe de la confirmation des lois par le congrès saxon des conseils d’usine, forme donc elle seule le nouveau gouvernement.

NOTES (La REVOLUTION de NOVEMBRE…)

1. Rossmer confirme cette opinion en déclarant que le principal souci de Moscou, à cette époque, était d’éviter « cette jonction » (cité par

2. P.Br.-541. En dépit de la réalité de la blessure d’amour-propre de Lévi, il serait faux de ne voir que cet aspect. Le désaveu espéré par Lévi était impossible, de la part du sommet de la IIIème Internationale, sans compromettre la politique centriste qu’elle avait adoptée, ou, tout au moins, sans déconsidération des dirigeants russes aux yeux de la gauche de l’Internationale dans tous les pays.

3. On notera à ce sujet, comme une constante de ce parti étiqueté « communiste » sur les fonds baptismaux de l’USPD, la phobie du « gauchisme » et la propension aux méthodes inaugurées par Lévi à Heidelberg.

4. Les stages en URSS des récalcitrants à l’égard de la ligne de Moscou se profilent comme une anticipation, inconsciente mais géniale, de la méthode bien ultérieure d’internement psychiatrique.

5. dues aux vainqueurs de la guerre par le Reich et qui paralysent effectivement tout redressement de l’économie allemande.

6. Que cette teinte de réformisme d’Etat doive beaucoup au « modèle russe », c’est ce que montre une expression, reproduite par P. Broué (p.555) et qui y voit « la NEP allemande ».

7. Clara Zetkin : Souvenirs sur Lénine. Cité P.Br.-556.

8. Une fois de plus, l’argument de l’argument, c’est la référence décisive au précédent russe : Zinoviev évoque les bolchéviques qui, tout en menant une lutte systématique contre les menchéviques, conclurent à maintes reprises des accords avec eux (cité P.Br.-562).

9. Cette politique d’unité entérine en fait une réalité de division : celle qui oppose les travailleurs syndiqués et pourvus d’emploi aux chômeurs (cf. l’intervention kapédiste au 3ème congrès).

10. P. Broué rapproche sa thèse des conseils légaux, « utilisables pour des révolutionnaires », de celle de Daümig qui, en 1919, avait envisagé ces organismes comme constituant « une sorte de second pouvoir économique » s’élevant « jusqu’au sommet du pouvoir d’Etat » (P.Br.-581).

11. Il s’agit, pour les communistes, de « conquérir » les conseils d’usine afin de contrebalancer la puissance des syndicats. « A la fin de 1922 – écrit P. Broué – (les communistes) disposent d’un réseau suffisamment implanté dans plusieurs milliers de conseils d’usines … pour être capables (d’en) convoquer un congrès national qu’ils contrôlent de bout en bout » (P.Br.-582).

12. Broué, qui consacre tout un chapitre au gouvernement ouvrier, fait précéder l’énumération des principales étapes du processus d’un assez long commentaire du programme du PC allemand, rédigé seulement en 1922. En rétablissant l’ordre chronologique des événements, il est possible de vérifier que la formule du gouvernement ouvrier a commencé à faire carrière dès l’automne 1921.

13. Lettre de l’Exécutif du 10 octobre 1921. Il faut noter que même la droite du KPD manifeste des réticences à l’égard des directives de Moscou. Ernst Meyer – dit Reisberg cité par Broué – « craint de se retrouver sur la route de l’opposition loyale » (P.Br.-621, note bas de page). La responsabilité de l’Exécutif ne saurait donc être niée : non seulement il propose ses manœuvres, mais désoriente les réactions qu’elles provoquent.

Dauvé et Nézic terminent septièmes aux mondiaux de la révolution de pacotille

Dauvé veut tirer une légitimité du fait que naguère il a réalisé des ouvrages sur la prétendue révolution allemande, très faibles et pompés d’un auteur stalinien fort connu. Il est certainement admiré par de pauvres types ex-militants comme Greg et Raoul, et leurs amis communisateurs, pas par moi. L’Harmattan a publié un ouvrage conjoint avec le nommé Nézic, le résumé qui en a circulé nous a convaincu de l’inutilité de l’acheter. Par contre, ces lascars ont déposé en librairies marginales un fascicule : « Zone de tempête (sur une crise advenue) » qui montre que les intellectuels révisionnistes sont intrigués par la crise systémique. Les verra-t-on dans les AG d’ouvriers licenciés ? Certes pas, pas ils ramènent leur fraise pour nous assurer, comme le syndicalo-bobo Berthier, qu’ils avaient raison depuis qu’ils attendaient. Citons pour mourir de rire : « Nous avons critiqué la double thèse que le capital restructuré triomphait, et qu’en écrasant les prolétaires il les pousserait à réagir. Il semble plutôt qu’il ne triomphait pas, en tout cas pas comme on l’a cru, et que l’écrasement du travail par le capital ne garantit jamais que le premier se débarrassera du second ». Ah Ah ! Les petits cons ! Comme l’autre enfoiré, instituteur de merde, Roland Simon (qui imagine une restructuration du Capital qui se déstructure dans sa revue postiche…) ces pauvres professeurs viennent expliquer la crise aux prolétaires en bavant tout et son contraire : « L’enjeu c’est l’exploitation du travail, et son traitement » (ah bon ?) contre : « Ce n’est jamais seulement pour des motifs techniques que l’on ferme des usines ou que l’on liquide un secteur, mais toujours aussi par stratégie sociale » (ah bon ?). Un maçon peut comprendre l’économie capitaliste en défaillance mille fois mieux que ces cons d’instites et de profs complexés. Et Dauvé exhale des relents de mythologie stalinienne : « la bourgeoisie sait ce qu’elle peut craindre de professions occupant des positions-clés ». Bravo pour un intellectuel qui avait pronostiqué la disparition de la classe ouvrière et qui fantasme sur les forteresses ouvrières disparues ! Car « il a fallu éliminer une catégorie rebelle ». Il a toujours ce côté plagieur de son idole Guy Debord ou du nullard belge Vaneigem : « Le fils de l’ex-sidérurgiste ne reçoit qu’un emploi au rabais, mais il est invité à se consoler en jouant avec une play-station made in China ». Nos bons révisionnistes ont quelque espoir réformiste que le Capital se sortira de la crise systémique : « Seule certitude, à moins qu’une révolution communiste (hé hé) ne vienne traiter le problème à sa façon, l’un des « défis capitalistes » contemporains sera de concilier obsolescence et économie d’énergie ». Formidable réflexion de nos deux zozos inspirateurs devant l’Eternel des communisateurs de la boutique L’Harmattan ! Car : « Ce que le système défait, il peut le refaire, autrement ». Autrement quoi ? Qu’ils sont stupides et aveugles nos braves petits profs du secondaire ! Alors que le capitalisme est dans son aire quaternaire décadente ! Lucidité égale catastrophisme pour ces protégés du salariat fonctionnarial : « Le catastrophisme s’avère d’ailleurs aussi paralysant pour la subversion du monde que les promesses de prospérité ». Qu’il aille dire cela aux prolétaires licenciés de Caterpillar envoyés stupidement défiler à Hanovre ! Ces pauvres nazes en sont réduits à exalter les « soulèvements » (paysans et estudiantins) d’Oaxaca et de Grèce. Formidable capacité d’abstraction des prétendus spécialistes de la révolution allemande de 1918 ! Mais les envolées lyriques pour tout ce qui a bougé hors de réelles mobilisations ouvrières s’accompagnent toujours d’une régression névrotique vers une supposée régénérescence capitaliste : « … il est fort possible qu’en dépit de l’âpreté des luttes, les secousses historiques actuelles et prochaines, comme d’autres dans le passé, aboutissent à une régénération du système ».

Ces pauvres intellectuels imaginent que le prolétariat va attendre indéfiniment, ou quoi ?