"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

vendredi 26 octobre 2012

Pas vraiment le plus con des suisses prochinois





Le moins con des cinéastes pro-situationnistes ? Il faut revoir le film de Godard « La chinoise » (1967), non pour y retrouver un film morose comme les critiques à courte vue du cinéma se complaisent à le décrire, ni pour encenser sa réputation surfaite d’avoir été prémonitoire de mai 68 (croyance des vieux profs en retraite). « La chinoise » provoque une saine jubilation. Ces neuneus, enfermés dans l’appart à Godard passent leur temps à faire des inscriptions murales à mourir de rire. Moquerie de la « lutte anti-impérialiste » quand ces idiots jouent à la guerre du Vietnam avec des maquettes. Léaud déguisé ou avec son arc et ses flèches est impayable. Le leader africain, étudiant maoïste à Nanterre, qui joue son propre rôle de propagandiste de foire, fait pitié  . Le philosophe F.Jeanson a l’air con. Wiazemski, avec sa trogne enfarinée et sa perpétuelle moue boudeuse, joue à fond la convertie récente sectaire et hors réalité. Il ne manque que le grand pote à Godard, Cohn-Bendit, mais il faisait partie de l’autre bande anar de Nanterre, les anars intelligents, face aux anars gogols, la dizaine de mao qui fût beaucoup plus mis en vedette par les médias bourgeois because plus capables (par eux-mêmes) de ridiculiser le stalinisme juvénile. Godard atteint le sommet de l’ambiguïté, d’une perversion à la croisée des chemins idéologiques : plus que d’un début d’engagement il recherchait la reconnaissance du monde du théâtre (Jean Vilard qui accepte la projection à Avignon) et de l’avant-garde des petits bourgeois radicalisés. Inconsciemment, en ne recherchant pas la reconnaissance politique mais artistique il côtoie plus la vérité politique qu’il n’agrège à un mensonge propagandiste grossier.
En vérité Godard n’est pas encore maoïste au moment du tournage. Film de dérision, il nous montre en réalité le ridicule des militants maoïstes, confondant, délirant, pathétique. On explose de rire à chaque séquence, comme nous étions quelques uns au lycée Buffon et à Censier à exploser de rire dès 67 face aux discours d’estrade des fils néo-staliniens de grands bourgeois. Godard est un artiste peintre, figuratif, il ne se rend pas compte de ce que sa sensibilité ne peut transcender une théorie de débiles profonds. Il est si naïf, comme le révèle son ex-compagne l’actrice Anne Wiazemski, sponsorisée par le trust Gallimard, qu’il va porter copie du film à l’ambassade de Chine, et reste interloqué qu’on l’ait viré à coups de pieds au cul. En vérité « La chinoise » est le meilleur film situationniste, le plus beau déshabillage du crétinisme maoïste, la dénonciation imagée la plus crue de « la révo cul dans la Chine pop ». Le littérateur précieux Guy Debord, lui qui s’était moqué de Godard, n’a produit que des merdes à l’écran. Sa critique antérieure de Godard était valable en 1966, elle ne l’est plus en 1967, où Godard s’est deborisé, et a plagié l’imagerie situ. Il peut paraître curieux que Godard soit si anti-maoïste avant de le devenir comme un abruti mené par le bout du nez par le guru Gorin pendant les quatre années suivantes. La fin des sixties c’est l’effet renversant ; moi-même il n’y avait pas plus anti-marxiste à la veille de mai 68, retournement complet après et depuis.
Star culturelle des sixties Godard se fracasse à la projection de « La chinoise » à Avignon. Pensez, les maoïstes sont ulcérés et ne veulent plus le fréquenter ; la clientèle stalinienne des théâtreux  le considère comme un traître car les « rigolos » « aventuristes », quoique simples acteurs, les traitent de « révisionnistes » tout au long du film. Danger commercial, le PCF a programmé toujours la pluie et le beau temps en France depuis la Libération.  Godard replonge dans l‘ombre du sectarisme du groupe « Dziga Vertov », dont il ne ressortira pas indemne, fragilisé et pour produire un cinéma commercialisable dans l’antre du capitalisme récupérateur.
Les néo-néo situationnistes avec Agamben (pape des tarnaciens en résurrection)[1] continuent le culte voué à Debord l’arrogant littérateur disparu. Or, Debord s’était très bien moqué de tous ses pseudos  et futurs héritiers parasites et sans imagination, tels le pervers Sollers et le confus Agamben ; ce dernier ne trouve pas mieux que de réunir le commercial Godard et le Debord gallimardisé :  « Chaque moment, chaque image est chargée d'histoire, parce qu'elle est la petite porte par laquelle le Messie entre. C'est cette situation messianique du cinéma que Debord partage avec le Godard des Histoire(s) du cinéma. Malgré leur ancienne rivalité - Debord avait dit en 68 de Godard qu'il était le plus con des Suisses prochinois -, Godard a retrouvé le même paradigme que Debord avait été le premier à tracer ». ( Le cinéma de Guy Debord  Image et mémoire Giorgo Agamben, 1995).
Deux différences, Godard a fait avec « La chinoise » ce que Debord a été incapable de réaliser avec ses navets creux. Deuxio, le film qui sera capable de ridiculiser les intellectuels et artistes situationnistes et dérivés modernes, comme Godard a été capable de le mettre en image excellemment bien avec « La chinoise », reste à produire. Le scénario est prêt, il est contenu dans mon livre « Précis de communisation » (qui frémit à nouveau à la vente). Avis aux cinéphiles maximalistes!
LE ROLE DE GODARD (1966)
« DANS LE CINÉMA, Godard représente actuellement la pseudo-liberté formelle et la pseudo-critique des habitudes et des valeurs, c’est-à-dire les deux manifestations inséparables de tous les ersatz de l’art moderne récupéré. Ainsi tout le monde s’emploie à le présenter comme un artiste incompris, choquant par ses audaces, injustement détesté ; et tout le monde fait son éloge, du magazine Elle à Aragon-la-Gâteuse. On développe de la sorte, en dépit du vide critique que Godard trouve devant lui, une sorte de substitut de la fameuse théorie de l’augmentation des résistances en régime socialiste. Plus Godard est salué en génial conducteur de l’art moderne, plus on vole à sa défense contre d’incroyables complots. Chez Godard, la repétition des mêmes balourdises est déconcertante par postulat. Elle excède toute tentative d’explication ; les admirateurs en prennent et en laissent dans une confusion corrolaire à celle de l’auteur, parce qu’ils y reconnaissent l’expression toujours égale à elle-même, d’une subjectivité. C’est bien vrai ; mais cette subjectivité se trouve être au niveau courant du concierge informé par les mass media. La « critique » dans Godard ne dépasse jamais l’humour intégré d’un cabaret, d’une revue Mad. L’étalage de sa culture recoupe celle de son public, qui a lu précisément les mêmes pages aux mêmes pocket books vendus à la bibliothèque de la gare. Les deux vers les plus connus du poème le plus lu du plus surfait des poètes espagnols (« Terribles cinq heures du soir — le sang, je ne veux pas le voir » dans Pierrot-le-Fou), voilà la clé de la méthode de Godard. Le plus fameux renégat de l’art révolutionnaire, Aragon, dans Les Lettres Françaises du 9 septembre 1965, a rendu à son cadet l’hommage qui, venant d’un tel expert, convient parfaitement : « L’art d’aujourd’hui, c’est Jean-Luc-Godard… D’une beauté surhumaine… Constamment d’une beauté sublime… Il n’y a d’autre précédent que Lautréamont à Godard… Cet enfant de génie. » Les plus naïfs s’y tromperont difficilement après de tels certificats.
Godard est un Suisse de Lausanne qui a envié le chic des Suisses de Genève, et de là les Champs-Élysées, et le caractère provincial de cette ascension est la meilleure marque de sa valeur éducative, au moment où il s’agit de faire accéder respectueusement à la culture — « si moderne qu’elle puisse être » — tant de pauvres gens. Nous ne parlons pas ici de l’emploi, finalement conformiste, d’un art qui se voudrait novateur et critique. Nous signalons l’emploi immédiatement conformiste du cinéma par Godard.
Certes, le cinéma, ou aussi la chanson, ont par eux-mêmes des pouvoirs de conditionnement du spectateur ; des beautés, si l’on veut, qui sont à la disposition de ceux qui ont actuellement la parole. Ils peuvent faire jusqu’à un certain point un usage habile de ces pouvoirs. Mais c’est un signe des conditions générales de notre époque, que leur habileté soit si courte, que la grossièreté de leurs liens avec les habitudes dominantes révèle si promptement les décevantes limites de leur jeu. Godard est l’équivalent cinématographique de ce que peuvent être Lefebvre ou Morin dans la critique sociale ; il possède l’apparence d’une certaine liberté dans son propos (ici, un minimum de désinvolture par rapport aux dogmes poussiéreux du récit cinématographique). Mais cette liberté même, ils l’ont prise ailleurs : dans ce qu’ils ont pu saisir des expériences avancées de l’époque. Ils sont le Club Méditerranée de la pensée moderne (voir infra : L’emballage du « temps libre »). Ils se servent d’une caricature de la liberté en tant que pacotille vendable, à la place de l’authentique. Ceci est pratiqué partout, et aussi pour la liberté d’expression formelle artistique, simple secteur du problème général de la pseudo-communication. L’art « critique » d’un Godard et ses critiques d’art admiratifs s’emploient tous à cacher les problèmes actuels d’une critique de l’art, l’expérience réelle, selon les termes de l’I.S., d’une « communication contenant sa propre critique ». En dernière analyse, la fonction présente du godardisme est d’empêcher l’expression situationniste au cinéma.
Aragon développe depuis quelque temps sa théorie du collage, dans tout l’art moderne, jusqu’à Godard. Ce n’est rien d’autre qu’une tentative d’interprétation du détournement, dans le sens d’une récupération par la culture dominante. Pour le compte d’une éventuelle variante togliattiste du stalinisme français, Garaudy et Aragon s’ouvrent à un modernisme artistique « sans rivages », de même qu’ils passent avec les curés « de l’anathème au dialogue ». Godard peut devenir leur theilardisme artistique. En fait le collage, rendu fameux par le cubisme dans la dissolution de l’art plastique, n’est qu’un cas particulier (un moment destructif) du détournement : il est déplacement, infidélité de l’élément. Le détournement, primitivement formulé par Lautréamont, est un retour à une fidélité supérieure de l’élément. Dans tous les cas, le détournement est dominé par la dialectique dévalorisation-revalorisation de l’élément, dans le mouvement d’une signification unifiante. Mais le collage de l’élément simplement dévalorisé a connu un vaste champ d’application, bien avant de se constituer en doctrine pop’art, dans le snobisme moderniste de l’objet déplacé (la ventouse devenant boîte à épices, etc.).
Cette acceptation de la dévalorisation s’étend maintenant à une méthode d’emploi combinatoire d’éléments neutres et indéfiniment interchangeables. Godard est un exemple particulièrement ennuyeux d’un tel emploi sans négation, sans affirmation, sans qualité ».
Internationale situationniste n°12 (mars 1966), sans doute texte de Guy Debord.



[1] Un retrait bancaire de Yldune, la compagne du chef des marginaux modernistes qui avaient été la cible d’une campagne anti-terroriste de la mafia policière sarkozienne, vient réduire à néant le montage policier ; ce qui ne change en rien notre appréciation d’alors concernant la débilité politique de ces marginaux portés aux nues par les Agamben et Cie, et sponsorisés « nouveaux Debord » par papy Hazan éditeur. Ce dernier vient toutefois de publier un excellent ouvrage « Une histoire de la révolution française » (ed La fabrique), où il ne fait pas référence à mon propre livre mais va dans le même sens concernant les fadaises sur la prétention de « la guerre révolutionnaire » et l’invention de la notion de « terreur révolutionnaire » ; autrement intéressant que le navet de Camoin (Smolny n’a toujours pas publié ma critique à cet auteur qu’ils considèrent pourtant comme néo-stalinien). J’y reviendrai.

mardi 23 octobre 2012

LA POLICE EN TROIS POINTS


Bénédicte Desforges, lieutenant de police, auteur de "Flic, chroniques de la police ordinaire" (éd. J'ai Lu) et de "Police Mon Amour" (éd. Anne Carrière)

"Les hommes naissent libres et égaux en droit.
Après ils se démerdent." Jean Yanne





Jamais je n’avais lu une appréciation aussi juste des « frangins » franc-macs dans la police en particulier, qui relativise et ridiculise en même temps cette officine de l’ombre qui n’a finalement qu’un pouvoir de « promo » pour arrivistes dans les administrations, la mouvance EDF plus ou moins privatisée, etc. L’auteure, Bénédicte Desforges a publié deux livres chocs et rares sur la police de base avec une écriture synthétique et un humour qui fait mouche contre toutes les hiérarchies – Chroniques de la police ordinaire et Police mon amour – qu’il faut absolument lire. Elle fait rêver à une police honnête et plus souvent victime des puissants et des cons lambdas qu’on ne pouvait le penser. J’en venais même à me dire qu’au moment de l’insurrection nous pourrions, après dissolution des corps mercenaires de l’Etat (armée, police, gendarmerie) en conserver quelques Eliot Ness. Las elle a fini par quitter ce corps de protection de la classe bourgeoise, trop étranger aux autres classes.

J’avais entendu parler de cette chose comme d’une sorte de secte dont les membres se reconnaissaient par des signes invisibles des profanes. Je me suis documentée, et j’ai lu que cette chose qui rayonnait (comme ils disent) à travers le monde avait une vocation humaniste. Et puis j’ai appris qu’il  y avait plein de francs-maçons dans la police, alors, j’ai naïvement pensé que police et humanisme faisaient bon ménage et que c’était une bonne chose.
J’étais loin du compte…
J’ai été approchée (comme ils disent) trois ou quatre fois. Cette approche se faisait sur le ton du secret : « Il faut que je te parle de quelque chose d’important, mais n’en dis mot à personne… ». Et là on me proposait une initiation (comme ils disent) sous couvert de fournir préalablement quelques petits travaux écrits, sur la laïcité par exemple, ou les droits de la femme. L’un et l’autre thèmes me semblaient pourtant hors sujet. Parler de laïcité lorsqu’on affectionne des rituels parareligieux dignes de pratiques moyenâgeuses, ou des droits de la femme en s’interdisant d’appliquer le principe de mixité dans la plupart des loges (comme ils disent), me paraissait tordu. Et rien que ça, qui me semblait tout droit sorti d’un autre âge, me confortait dans l’idée qu’il y avait entorse à la vocation originelle des droits de l’homme (et de sa femelle) qu’ils présentaient pourtant comme leur bible.
Appartenant à une administration où l’obligation de réserve et de discrétion est largement de rigueur, la perspective du silence auquel est réduit l’apprenti (comme ils disent), ne me séduisait guère  plus. Apprendre à écouter, prétextaient-ils… Mais moi, je pensais au vœu de silence des moines, qui entre eux s’appellent aussi « frères ». Et puis surtout, s’intégrer dans une autre hiérarchie, il fallait vraiment en avoir envie.
Un des plus exaltés, une espèce de fasciste de gauche à géométrie politiquement variable, et gardien de la paix à temps perdu, m’avait évoqué une seconde naissance, une voie vers la lumière. Il était persuadé que j’avais ma place parmi eux, et désirait me réconcilier avec le concept. Mais le connaissant plus machiavélique que lumineux, son discours néomystique m’avait paru suspect. Il m’avait décrit par le menu et d’un ton passionné la cérémonie initiatique, et j’avais eu la délicatesse d’attendre la fin de son exposé pour éclater de rire. Il m’a définitivement achevée quand, dans une ultime parade de séduction, il a fièrement passé ses gants blancs, son sautoir (comme ils disent) et son tablier, et que je lui ai trouvé un air de soubrette lubrique.
Il m’avait énuméré les francs-maçons qui m’entouraient au boulot. J’ignorais tout de leur occulte particularité, bien sûr. Mais même à les regarder de cet œil averti, je n’avais pas su détecter l’étincelle d’un humanisme hors du commun. Ordinairement pistonnés et intouchables, rien de plus… La plupart étaient des délégués de syndicats, de mutuelles, de l’orphelinat, ou des trois à la fois, et le rayonnement policier de leurs vertus restait, par la force des choses, dans les basses fréquences. Et il y avait le patron…
« Aaah, le patron ! me disait-il. J’en fais ce que je veux, on est dans la même fraternelle ! (comme ils disent)
-    Ah ? Ca se passe comme ça ?
-    Evidemment, et c’est là tout l’intérêt, le court-circuit… »
Et il m’avait touché deux mots de cette hiérarchie parallèle en perpétuelle interférence avec la hiérarchie officielle, et de l’avantage à être ffranc-maçon, en matière d’avancement de carrière, de mutation et de nomination aux postes influents ou aux planques.
Je n’aime pas ceux qui croient penser mieux et plus haut que les autres.
Je n’aime pas l’embrigadement.
Je n’aime pas les tours d’ivoire.
Je n’aime pas les hiérarchies.
Je n’aime pas les magouilles.
Et j’ai toujours dit non…
L’humanisme est un prétexte, mais le pouvoir une réalité.
Les soi-disants nombreux et influents francs-maçons de la police nationale ne sont qu’une sorte de Rotary club où la coutume dominante est l’échange de services, et le passe-temps la chasse aux sorcières profanes. Et les procès en sorcellerie. Sans jugement. Sans justice. Juste dans le secret des commissions administratives paritaires. Et de leurs backrooms…
Ca doit être un rite accepté (comme ils disent).