"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

vendredi 14 octobre 2016

LES PRIMATES DE LA DROITE BOURGEOISE


Ce fût un régal. Niveau « Questions pour un champion », le jeu pré-électoral fut captivant de bout en bout. Les journalistes furent excellents, pugnaces et serviles comme seule la chaîne des beaufs sait en produire : toutes les questions pipoles ayant trait aux ennuis judiciaires de ces mannequins en cravate Macron furent posées laissant croire à une totale liberté de la parole journalistique, sauf que l'envers du décor, les menées impérialistes de la bourgeoisie française – par exemple : est-ce que vous allez continuer à bombarder comme l'incorrigible Hollande – ne vint pas à la lumière des sunlights audiovisuels.
Je m'apprêtais cette nuit à user de la métaphore journalistique, hélas tout la presse s'est jetée dessus ce matin. Je peignais déjà un Hollande en Raymond Domenech lors de la malédiction de Knysna, ancienne EDF en voie de remplacement par l'entraîneur Deschamps-Juppé, l'avant-centre Benzéma-Sarkozy, l'ailier d'extrême droite Aurier-Poisson, la charnière centrale Pogba-Lemaire, l'arrière droit Koscieny-Fillon, l'arrière gauche Kurzawa-Copé, et une préraphaélite (jeu de mot imprévu) entrée par mégarde sur le terrain électoral pipé.
Il ne me restait que l'anaphore, trop usée, dont je décidai de me passer, sans doute par admiration pour les dérapages heureux du président François. J'aime finalement ce petit bonhomme rond qui se moque de la fonction présidentielle contrairement à son prédécesseur qui la ridiculisait ; sa sortie sur les magistrats, même liée à l'épisode de la défense clanique de Taubira, est un régal, oui les magistrats sont des lâches et des salauds1, pas seulement Mornet mais les actuels juges cyniques qui s'acharnent contre les faibles et les femmes ; sa sortie sur le cerveau d'huitres des footeux, excellent quoiqu'il ait oublié les fans. Et les sans dents, superbe image du mépris de l'élite rose. Ce président est exemplaire lorsqu' il faut montrer comment se tirer une balle dans le pied, il y a du Macron et du Sacher-Masoch chez lui, sans oublier les rebondissements de la Vénus à la fou-rire Trivamachine.

Reprenons depuis le début du jeu télévisé. D'emblée ils se tirent tous eux aussi une balle dans le pied. Alors que la presse nous jurait que cela allait être un carnage, les champions n'ayant guère de différence de programme (moins d'impôts, moins de fonctionnaires, moins de 35 heures, plus de réduction des salaires, recul éternel de la retraite, plus de flics, plus de menées impérialistes, plus de justice de classe, plus de prisons), patatras : la main sur le cœur ils ont aussitôt déclaré se désister les uns pour les autres. Complices toujours, pourris aussi.
Au fur et à mesure du questionnement précis et limité en thème franchouillard des fonctionnaires de TF1, on comprit aisément l'unité autour du programme futur des challengers de la droite Neuilly-Passif-Bygmalion :
vider les poches de la classe ouvrière pour diminuer le chômage en embauchant plus de flics, de militaires et de parasites des fonctions régaliennes de l'Etat bourgeois !

Le match fut nul dans l'ensemble. Dans ce « au théâtre ce soir », théâtre de marionnettes, ils avaient tous cette allure de cadres compassés dans séminaire d'entreprise ronronnant, où les tics de Paul Bismuth n'enrayèrent pas les rebuffades de Copé et de son meilleur ennemi Fillon. Libé a apprécié le multiculturalisme heureux de papy Juppé comme Le Figaro l'a crédité de meilleur homme de main,

pardon de demain. Lemaire s'est fait tâcler comme un gosse qui ne peut pas répondre aux questions qu'on lui pose, pourtant il n'y avait rien du voyou chez lui, les voilées devront faire gaffe à leurs fesses. Le Poisson joua sur son physique de rugbyman pour gagner la sympathie du public avec cet alliage de l'eau et du feu : l'opposition au mariage pour tous et la liberté de s'accoutrer en Belphégor dans nos rues (les centristes bourgeois sont des caméléons comiques). La préraphaélite NKM réussirait sans nul doute une meilleure carrière dans les films d'épouvante érotique que dans son imitation politique faiblasse et snob d'une femme politique qui se prendrait pour Ségolène ou Hillary.
Tous nous ont promis non pas moins de terrorisme mais plus de surveillance, plus de répression, plus de freinage à l'expansion musulmane, (plus de guerre in fine) et, fin du fin, les comptes d'Etat apurés en fin de mandat. Le Graal européen. L'ancien président des riches faisait pitié en reprenant un concept soixante-huitard gaulliste, se pavanant comme plus sûr porte-parole de la majorité silencieuse sans dents (des dentistes seront-ils promus ministres?). L'ancien repris de justesse n'eût pas de mots assez durs pour fustiger un paltoquet (qui déshonore la fonction suprême en haut de l'élite bourgeoise) en prenant la défense des corbeaux noirs de la république qu'il a où mes poules ont l'oeuf. Difficile pour son colistier Copé de faire plus décomplexé, quoique qu'il ne soit pas loin de proposer le coran comme papier pq. Je me suis dit que Hollande l'incorrigible gardait toutes ses chances, avec lui au moins on rigole bien.

Se sont-ils vraiment jeanmarisés ou déshollandisés ? L'avenir nous le dira.

Tout à fait Thierry.


PS: les notes de Pascal Praud: Lemaire: 3, Juppé: 6, NKM: 0, Sarkozy: 4, Copé: 3, Poisson: 2,
Fillon: 5.

1 Qui ne se souvient de la lâcheté de la justice dans le spectacle qu'elle a donné lors du procès de Pétain : le Procureur André Mornet avait prêté serment à Pétain et participé à l'élaboration du "statut des juifs" en France. C'est le même salaud qui est en poste à la Libération. Et son passif est exemplaire. Entre 1914 et 1918, il a envoyé devant le peloton d’exécution nombre de rebelles, de déserteurs, soldats fusillés pour l’exemple. En 1917, il est le substitut du procureur qui expédiera en trois jours l'espionne Mata-Hari vers le peloton d'exécution. Retraité, il est néanmoins président honoraire de la Cour de cassation en 1940. Il est nommé directeur de la Justice militaire en mai de la même année. En septembre 1940, il devient vice-président de la commission pour la révision des naturalisations, qui est chargée de priver en particulier les juifs de la nationalité française3 et élabore le statut des juifs4 « voté » le 3 octobre 1940. En novembre 1944, il est appelé comme procureur général près la Haute Cour de justice. À ce titre, il est partie prenante des procès de Philippe Pétain et Pierre Laval, pour lesquels il réclame et obtient la peine de mort. Pendant le procès de Pétain, durant lequel il sera pris à partie par l'un des avocats de l'accusé, Jacques Isorni, sur son attitude durant l'occupation, il déclare, afin de faire cesser la clameur de la foule, « J'invite la cinquième colonne à cesser ses manifestations ». Le procès Laval terminé, il insiste pour que le condamné soit réanimé après sa tentative de suicide, le matin de son exécution.
En janvier 1948, il est admis définitivement à la retraite et est nommé en 1952 procureur général honoraire près la Haute Cour de Justice et procureur général honoraire de la Cour de Cassation. Lors de l'insurrection de juillet 36 en Espagne on l'aurait fusillé avec plaisir.

jeudi 13 octobre 2016

LES GAUCHISTES ONT DES SOLUTIONS NATIONALES ET HUMANITAIRES A LA GUERRE EN COURS

 Sur face book l'absence de débats fait rage sur la question politique subsidiaire des migrants. J'y suis traité de bon gros nationaliste de gauche (mélanchonien?), voire victime des idées nauséabondes de Marine Le Pen (même si la diablesse honteuse pose des questions qui fâchent quoique avec des réponses nationales étriquées sur le même plan que l'extrême gauche, elle, généreuse pour peau de balle). Les insultes gauchistes et leurs multiples tentatives de déstabilisation psychologique sont de la vieille bière stalinienne, chantage à la pétition (comme le Nouvel Obs avec son dessin: les migrants vous concernent tous), appel au recrutement pour prier dans la passivité sentimentale. La question des migrants est subsidiaire - sauf à entraîner à des enculages de fourmis - car la principale question: la guerre et le cynisme de ses différents "animateurs" n'est ni sérieusement analysée ni engagé un réel combat de classe contre sa persistance et son extension. Franchement ce n'est pas la lutte en quenouille contre la loi travail qui en aurait été un début, contrairement à ce qu'un groupe d'un seul maximaliste nous a seriné. La lutte contre la guerre ce n'est pas à partir de l'esprit corporatif ou de la préservation des acquis des ouvriers français qu'elle pourrait être menée.
La focalisation sur la question des réfugiés, à Calais ou en Grèce, et l'appel gauchiste à tous les accueillir (par qui? par les autorités bourgeoises qui les trient et en rejette les plus démunis? en les accueillant chez soi comme le souhaite Mme Hidalgo?), est un bobard du même ordre que l'appel stalinien à envoyer des armes en Espagne en 1936, en adoptant humanitairement les enfants espagnols orphelins: soumettre les prolétaires à un camp de la guerre. Il suffirait que le gouvernement Hollande soit plus accueillant pour recevoir le soutien trotskiste? quand ce délégué politique de la bourgeoisie française participe au massacre!
La situation des réfugiés n'est pas à mettre sur le plan classique de l'immigration, ils sont surtout comparables à des prisonniers de guerre, lesquels ont toujours posé problème à gérer par leur amplitude et l'impréparation des territoires encore épargnés par la guerre à les recevoir provisoirement ou les intégrer (des milliers de prisonniers de guerre allemands ont été en fermés dans des camps de travail pendant les années d'après guerre en France et en Allemagne et esclavagisés dans des travaux pénibles et dangereux). Quand les gauchistes humanitaires marchent derrière Angélique Merkel et se prétendent internationalistes, ils sont en réalité les porte-voix de la supercherie qui vise à dévier des véritables questions politiques posées par la guerre et la paralysie de la classe ouvrière mondiale. Ils prétendent la mobiliser avec les arguments de l'abbé Pierre, ce qui est idéaliste, ce qui est méprisable quand le terrorisme, qui est un aspect de la guerre (un pied de la guerre en Europe) sert à ramener les masses dans le giron "protecteur" de l'Etat bourgeois. Le terrorisme c'est la grosse Bertha qui vient justifier le foyer impérialiste en Syrie. Les gauchistes jouent aux infirmiers, et dans l'ensemble, n'en sont pas, et laissent aux organismes ad hoc le boulot.


Un prof géopoliticien plus clair... que le NPA qui veut que la France accueille tous les réfugiés - ce qu'ils appellent "solidarité internationaliste solide" de la sale guerre mondiale limitée et laissent croire à une lutte "démocratique" là-bas: "Malgré le tableau très noir de la situation en Syrie, on voit l’émergence de nouvelles perspectives de résistance populaire et démocratique contre toutes les forces impérialistes et contre-révolutionnaires. Elles ont besoin d’une solidarité internationaliste solide, ce qui lui a manqué jusqu’à aujourd’hui. Les autorités françaises, qui elles-mêmes ont du sang sur les mains, ont peut-être fait les gros yeux mais restent prêtes à recevoir Poutine, un des plus sanguinaires bouchers des peuples" (https://npa2009.org/…/internat…/syrie-poutine-de-grozny-alep). En restant sur la simple dénonciation "humanitaire" du génocide en cours (Obama n'intervenant pas copie ses collègues de 39-45 qui ont laissé les juifs crever) le NPA joue du violon en renvoyant la balle protestataire aux bombardés et ne fait qu'égratigner la gauche 100% au gouvernement. En des temps lointains les véritables partis du prolétariat appelaient à une grève générale contre la guerre dans les pays développés, quoique projet trahi au dernier moment. Tendez bien l'oreille nos gauchistes appellent à la grève générale pour la moindre grève corporative mais pour la guerre génocidaire qui fait fuir des milliers de réfugiés, on reste pieusement sur le terrain humanitaire secouriste!
Exemples de slogans réformistes radicaux débiles: aucun licenciement (en régime capitaliste), un salaire minimum pour tous (en régime capitaliste), régularisation de tous les sans papiers (en régime capitaliste en guerre), ouverture des frontières (c'est pourtant le cas...mais pas pour un quelconque internationalisme mais un accueil au compte-goutte d'otages de guerre en fuite).

http://www.lefigaro.fr/…/31002-20160929ARTFIG00111-alep-pou…

mardi 11 octobre 2016

L'Ancienne hégémonie du Socialisme Allemand (I)


par Roberto Michels (1911, in Revue du Mouvement socialiste en France)

Robert Michels fut un élève de Max Weber. Il s'installa en Italie, à Turin, où il continua de militer au sein du parti socialiste. Il fut proche des idées du syndicalisme révolutionnaire et fut en contact avec Georges Sorel et Hubert Lagardelle ; il publiait des article sen leur compagnie dans la revue française Mouvement socialiste.. Dans les années 1910, il évolua vers la droite et finit par adhérer au fascisme. . Le parlementarisme participe au processus d'oligarchisation (spécialisation des tâches, commissions, etc.), rend le leader indispensable, est routinier (le leader peut faire usage de ses capacités techniques acquises). Le parlementarisme donne plus d'opportunités au leader pour s'automatiser. La caste des leaders (oligarchie) se clôt sur elle-même afin d'éviter l'apparition de nouveaux leaders issus de la masse (trust oligarchique).
La seule chose que peuvent faire les masses c'est de remplacer un leader par un autre. C'est pourquoi les leaders maintiennent un lien avec les masses. Les vieux leaders font appel à la discipline, ce qui réduit la liberté d'expression des masses.
« L'organisation est ce qui donne lieu à la domination des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants, des délégués sur les délégants. Qui dit organisation, dit oligarchie. »
La démocratie serait un meilleur système que le système héréditaire pour la sélection d'oligarchies. En 1911, Michels parle encore de la démocratie comme d'un moindre mal.
Si ce prof sociologue ultra-médaillé (voir sa photo) pour services rendus à l'Etat borgeois, nous intéresse c'est pour mieux comprendre comment à partir de prémisses justes, mais hors classes, il est tombé dans l'idéologie fasciste.C'est certainement après cette critique psychologique et très anarchiste de la Iième Internationale et du soi-disant autoritarisme de Marx qu'il a ...glissé par dépit, mais la critique de l'auguste SD allemande est impitoyable, elle sera aussi un modèle pour le nazisme et le stalinisme.


« Le témoignage le plus irréfutable de la vitalité inépuisable du parti socialiste allemand a été précisément ce fqit qu'il sut prendre, malgré toutes les lois contre les socialistes, la direction du mouvement ouvrier international ». C'est ainsi que s'exprime, non sans raison, Franz Mehring, dans son histoire du parti socialiste allemand. C'est la social-démocratie allemande qui, presqu'exclusivement, pendant de longues années, a eu la direction du socialisme international.
Déjà, l'ancienne Internationale fut, dans un certain sens, dirigée par les socialistes allemands. Il est vrai qu'à ce moment, le mouvement socialiste en Allemagne n'était pas plus unitaire, plus ordonné, plus clair au point de vue théorique, et n'en imposait pas plus que le mouvement ouvrie de la plupart des autres pays. Il jouait, au contraire, sous tous les rapports, un rôle beaucoup moins important que les sections françaises, italiennes, suisses et belges ; mais les grandes personnalités allemandes de Marx et Engels, non seulement par leur science et par leur action, mais aussi par leur énergie et leur autoritarisme, surent s'élever au-dessus de toutes les autres personnalités socialistes allemandes et imposer dans le Conseil Général la prépondérance de l' « influence allemande », dont ils étaient si fiers. Ils doivent être considérés comme les pères du patriotisme social-démocrate allemand, c'est à dire de l'amour passionné, même agressif, de la forme allemande du socialisme. Cette prépondérance de l' influence allemande » - appelée par l'indomptable amour-propre de Karl Marx « science allemande » - devint bientôt l'objet des critiques et des attaques de presque tous les partis socialistes non-allemands, qui voyaient dans cette influence un orgueil anti-socialiste, une intolérance et un despotisme dangereux ; et cela d'autant plus que, par la concentration de tous les pouvoirs de l'Internationale dans le Conseil général de Londres, qui n'était que Marx lui-même, l'hégémonie prenait une forme légale. Le socialisme allemand réussit finalement à mettre un terme à toute opposition contre lui. On fit la vie amère aux Jurassiens, à Bakounine et à sa faction italo-espagnole, si bien que les uns durent partir et les autres furent expulsés. Peu de temps après, les disputes avec les blanquistes français et les chefs du mouvement ouvrier anglais prirent un caractère tellement violent, que le « socialisme allemand » resta isolé : c'est alors qu'il se réfugia en Amérique. Le Conseil général fut transféré à New York, et ainsi disparût de la scène cette branche de l'Internationale. L'autre branche, qui s'était constituée autour de Bakounine, végéta encore quelque temps, pour mourir elle aussi, quelques années après.
Quatre lustres durant, le socialisme international resta internationalement inorganisé. Ce n'est que vers la fin de 1880, qu'on commença à faire de timides essais pour établir des rapports plus intimes entre les partis socialistes de tous les pays. Mais la Nouvelle Internationale n'imita pas sa devancière dans l'organisation qu'elle se donna. Adoptant le principe d'Engels, que « les masses ne peuvent être mises en branle que dans la voie qui correspond à chaque pays et à des circonstances particulières » - une vois qui est assez souvent un détour -, elle n'était plus une organisation qui ne tient pas compte des frontières, des races et des traditions : elle ne constituait plus une masse soumise à un salut unique et disciplinée par un programme unitaire. Elle ressuscita sous forme de partis nationaux, complètement autonomes, tant au point de vue de la théorie qu'au point de vue de la tactique, et dont la vie commune se réduisait principalement à l'organisation de congrès internationaux. Bien que, par cette nouvelle forme d'organisation, la dictature d'un Conseil général fut devenue impossible, et qu'au congrès on ne votât plus par tête, mais par nation – d'où l'impossibilité de la prépondérance d'une nation sur les autres – toutefois, dans la Nouvelle Internationale aussi, le triomphe du socialisme allemand, quoique sous une autre forme, était assuré. Il est hors de doute que le parti socialiste allemand, grâce surtout à sa forme d'organisation et d'esprit, servit de modèle à la plupart des autres partis socialistes. Domela Nuiwenhuis n'hésite pas à considérer, non sans reproche, les autres partis socialistes, dont l'arme de lutte est le parlementarisme, comme les ramifications de la social-démocratie allemande, comme des partis qui prennent pour modèle le parti socialiste allemand, dont ils sont les succursales qu'on ouvre et ferme à volonté. Oui, il est vrai que les partis socialistes étrangers ont imité servilement le parti allemand. Oui, il est vrai que le parti allemand a été considéré et adoré comme une idole, dont la moindre critique constituait un crime de lèse socialisme. En Autriche, en Italie, en Espagne, en Hongrie, la plante allemande fut souvent greffée sur les arbres indigènes, avec lesquels elle n'avait aucune parenté.
En Hollande, c'est grâce à l'argent allemand que fut implantée la forma allemande du parti (le parti social-démocrate actuel) et cela contre la forme nationale (sociaal-demokratische Bond). Le respect déjà grand pour la social-démocratie allemande s'accrut encore, lorsque les lois d'exception furent abolies. Cette abolition des lois d'exception fut représentée, dans l'exagération diplomatique, comme une victoire éclatante dûe exclusivement à la puissance extraordinaire du parti, qui avait vaincu la bête sauvage qu'était Bismark. Au premier congrès qui eut lieu après l'abolition de ces lois, du 12 au 18 octobre 1890, à Halle, les députés socialistes des partis des autres pays avaient l'air de petits écoliers qui présentaient leurs hommages au maître qui venait de créer une œuvre immortelle. Le parti socialiste allemand l'emporta sur les autres partis socialistes de l'Europe. Sa force morale était tellement grande qu'il était sûr de la victoire, dans les Congrès, même quand il s'agissait d'erreurs de tactique. Le social-démocrate allemand joua partout, même dans les pays étrangers, le rôle de professeur né du prolétariat. En Amérique, les allemands fondèrent un parti propre, dont la tactique, selon un écrivain anarchiste, était une imitation servile et ridicule de la social-démocratie allemande, et dont la décadence, survenue, selon an autre écrivain social-démocrate, à cause de son ridicule confusionnisme théorique, de son arrogance et de son fanatisme pour Lassalle, a été un vrai bonheur. C'étaient des caricatures involontaires, qui prouvaient combien était grande la nécessité de reconnaître le parti socialiste allemand comme maître et de l'égaler par tous les moyens. La social-démocratie allemande a eu le sort de toutes institutions allemandes après la guerre, de l'organisme militaire comme de la structure étatique, de la législation comme de l'enseignement, c'est à dire de servir de modèle aux institutions analogues des autres pays.

Dans le camp des adversaires du socialsme allemand, dans le socialisme international, surtout parmi les anarchistes, ces « bêtes noires » des historiens socialistes et les premières victimes des « procédés » du parti dans les Congrès internationaux, on expliqua cette prépondérance évidente par le fait que la social-démocratie terrorisait les congrès internationaux. Elle a été accusée d'avoir donné des mandats à quelques éléments dociles de petites et très petites nations, et de s'assurer ainsi les votes de ces pseudo-nations, qui, ne disant toujours que oui, aidèrent ainsi la social-démocratie allemande à remporter une victoire facile. On a dit qu'elle s'est emparée, brutalement et par des intrigues, d'accord avec quelques amis de France et de Russie, qui formaient « la famille Marx », de la présidence et des places de traducteurs, en en tirant profit, d'une manière honteuse, pour leurs buts particuliers. Dans toutes ces accusations, il y a un grain de vérité. Ce n'est pas en vain qu'au Congrès de Londres, des hommes comme Edouard Vaillant et Marcel Sembat, Keir Hardie et Bernard Shaw et E. Vandervelde, qui au fond étaient de leur côté, s'élevèrent énergiquement contre la prépondérance des allemands. Qui lit attentivement les lettres d'Engels adressées à Sorge, ne peut pas ne pas remarquer la finesse et la solidité des fils tissés pour maintenir au pouvoir la « famille Marx », et la manière inouïe et arrogante dont ils prétendaient avoir le droit moral à la direction de l'Internationale. Cependant, malgré l'unanimité des critiques socialistes sur la manière éhontée de la social-démocratie allemande, et malgré la jsutesse de ces critiques, on ne peut pas admettre que cela soit une explication suffisante de cette hégémonie même. Au contraire, le fait que la social-démocratie allemande ait réussi, même par des intrigues et des habiletés diplomatiques, à s'empare de la direction réelle des Congrès internationaux, nous détermine plus que jamais à en rechercher les véritables causes. Par des intrigues seules, on ne peut pas dominer, pendant vingt-cinq ans, un mouvement gigantesque. Donc, encore une fois : Quelles sont les causes de l'hégémonie allemande dans le socialisme international ?
Si nous faisons abstraction de la littérature, inspirée par la haine justifiée des anarchistes, qui, grâce à la social-démocratie, ont été définitivement exclus de l'Internationale – et nous ne parlons pas des individualistes, mais des autres, des socialistes antiparlementaires – nous ne trouvons, dans toute la littérature socialiste non allemande, que des hymnes de louange et d'admiration pour le socialisme allemand. Même des hommes doués d'esprit critique en parlent avec la plus grande considération. Bertrand Russel en admirait son organisation magnifique et « master piece of ingenuity and efficiency », Antonio Labriola son enthousiasme conscient, Guglielmo Ferrero sa forte critique des conditions présentes de l'Allemagne, Filippo Turati son énergie et sa fermeté. Il n'y a pas une qualité qui contribue à la gloire d'un parti politique, qui n'ait pas été attribuée à la social-démocratie allemande par les hommes les plus autorisés. Même l'hypercritique Arturo Labriola admirait sa tactique sincère dans la question de la monarchie et déplorait que le parti socialiste italien ne prit pas pour modèle le parti allemand. Presque jamais la moindre critique dans ce choeur dithyrambique d'admirations ! Ainsi, par exemple, un critique italien, parlant du programme agraire, qu'une fameuse commission avait présenté au parti socialiste allemand à Breslau, et le considérant comme dépassé et tout à fait réactionnaire, le justifiait pourtant en disant qu'un grand parti a le droit, en face d'un adversaire résolu, de passer sous silence la moitié de ses vues et de faire du vieux jeu diplomatique. Même ces critiques bénignes ne sont que des exceptions ; en général, l'admiration est sans réserve. IL ya des ouvrages, qui nous charment comme le cantique des cantiques. Le jaurésiste Edgard Milhaud, professeur d'économie politique à l'université de Genève, a écrit presque 600 pages de louanges en l'honneur du socialisme allemand, sans qu'il y ait la moindre critique sérieuse. Cet ouvrage d'ailleurs de talent et de persévérance, conclut par une apothéose, où il exprime la conviction que, quels que soient les obstacles que le socialisme allemand va rencontrer sur sa route, il saura toujours les surmonter facilement !
Toutes ces manifestations font preuve d'une absence absolue d'esprit critique. Mais cela est de grande importance comme témoignage de l'énorme considération que les socialistes étrangers avaient pour la social-démocratie allemande.

À suivre...

lundi 10 octobre 2016

NOTES SUR LE MOUVEMENT DES COOPERATIVES (2e partie)

En Allemagne comme en France, à la veille de la guerre le débat n'est pas vraiment concluant, même si la fraction maximaliste du socialisme international semble faire des concessions sur l'utilité des coopératives, elle reste très critique quand les tenants de cette soi-disant préparation des ouvriers à la gestion socialiste tentent l'alliance avec l'aile réformiste des syndicats... L'expérience des coopératives n'aura été que le premier pas du supermarché moderne récupéré par le commerçant Leclerc et les trotskiens qui avaient fondé la FNAC, nullement un apprentissage du socialisme ni du communisme. Donc.


Enquête : la coopération et le socialisme par Louis Bertrand, député au Parlement belge (1911)

En 1881, Edouard Bernstein considérait la coopération avec mépris. Louis Bertrand pensait que la ccopération réduirait « la puissance du commerce privé », « par la suppression des intermédiaires ».
Von Elm déporait le manque d'intérêt du parti :
« Le parti est neutre vis à vis de la création des coopératives, supposant existantes des conditions préalables nécessaires, comme propres à apporter quelques améliorations dans la situation économique de leurs membres ; il voit encore dans la création de coopératives, comme dans toutes les organisations des ouvriers destinées à la défense de leurs intérêts, un moyen efficace à l'éducation de la classe ouvrière pour diriger elle-même ses affaires ; mais il n'accorde à ces coopératives aucune valeur décisive pour l'affranchissement du prolétariat du joug du salariat. »

La résolution du congrès socialiste de Berlin stipulait contre divers congrès syndicaux que les coopératives ne sont pas à même « d'influer sur les conditions de production capitaliste ou d'améliorer la situation de la classe ouvrière ». Pour Von Elm : « le secret du succès réside dans la ssuppression du bénéfice du commerçant » ; en Angleterre et en Allemagne : « le grand nombre de consommateurs est intéressé dans une proportion beaucoup plus grande à la prospérité des entreprises coopératives, que les clients d'une affaire capitaliste privée, à celle-ci ».
Une pression croissante de la municipalisation et de la socialisation pourrait seule « amener à la coopération les grandes industries capitalisées ».
Ernst Lenz appuie la même conception : « Le mouvement coopératif est devenu une partie du mouvement social si important et si fertile pour la classe ouvrière que le parti ne peut plus se borner longtemps à le regarder favorablement ou à le laisser aller où il va (…) Il faudrait se rappeler la parole de Lassalle sur le lamentable manque de besoins des ouvriers. Est-il possible que le prolétariat regarde indifféremment comment ses organisations vont dans des mains étrangères et ne sont pas dirigées dans son esprit et qu'il tolère qu'on lui dise que le mouvement coopératif a ses lois particulières de développement et n'a rien de commun avec le mouvement social ».

En juin 1910 au septième congrès des coopératives allemandes sont énumérés les devoirs coopératifs des syndiqués par rapport aux sociétés d'achats en gros :
« Le congrès syndical....... recommande aux ouvriers et ouvrières organisés dans les syndicats, la décision prise au congrès syndical de Cologne (1905) de soutenir le mouvement coopératif, par leur entrée dans les coopératives et par la propagande des idées coopératives ».

J.Barth croit bon de conclure : « Il est indéniable que les décisions du congrès de Munich exerceront une profonde influence sur le mouvement ouvrier allemand, dans sa double forme coopérative et syndicale. Cette union des coopératives et des syndicats, effectuée malgré des divergences de nature, de terrain et d'activité, et malgré aussi une ancienne rivalité entre coopérateurs et synicaux, marque un pas énorme dans la voie de l'organisation de la classe ouvrière allemande. Le prochain congrès syndical l'affirmera, à son tour, en confirmant les décisions du Congrès coopératif ».

Le mouvement copératif français avait début au début des années 1880, sociétés dispersées et non fédéralisées. Pendant de la Bourse du travail de Paris, une Bourse coopérative des Sociétés ouvrières de consommation avait été créée en 1895 et fixé ses statuts. En 1900, premier congrès de la Bourse des Coopératives ouvrières de consommation.
En France, à la même époque le mouvement coopératif semble fusionner avec le syndicalisme comme s'en félicite G.Boudios :
« Au Comité confédéral de mai, notre Comité refusait d'entrer en pourparlers avec l'Union Coopérative. Depuis, une controverse s'est établie dans le Bulletin entre adversaires et partisans de l'Unité. (…) Sous la poussée des difficultés de la vie, devant le cynisme de spéculateurs, la C.G.T. A été amenée à inviter ses membres à combattre en partie les influences néfastes de l'agiotage, en apportant leur puissance de consommation à la coopération.
Enfin, nous ne verrons donc plus dans nos syndicats, d'un côté les syndicalistes coopérateurs et, de l'autre, des syndicalistes anti-coopérateurs. Les efforts patients des syndiqués coopérateurs ont obligé la fraction la plus révolutionnaire du syndicalisme à convenir que ceux, que jadis, ils couvraient de quolibets, avaient raison puisque la Confédération Générale du Travail a officiellement invité tous ses membres à devenir coopérateurs.
Allons, vieux coopérateurs syndiqués, ayons la victoire modeste, réjouissons-nous de voir nos camarades de travail entièrement d'accord avec nous sur la question coopérative.
Nous constatons également que, d'une manière officielle, le Parti socialiste, après avoir reconnu l'autonomie de la Coopération à Paris dans son congrès national, et à Copenhague dans son congrès international, invite ses membres à venir grossir les rangs des coopérateurs déjà groupés. Sous la poussée des événements, les capitaliste sont travaillé pour nous, en spéculant sur les denrées nécessaires à la vie. (…) Nos adversaires voient d'un mauvais œil la force sans cesse accrue de notre mouvement coopératif, et surtout de notre service d'achats et de production en commun, le Magasin de Gros.

« A l'origine, l'épicerie coopérative est incomplète, mais elle devient peu à peu un magasin confortable muni de provisions de marchandises considérables et variées. Puis elle se ramifie. La Société ouvre des succursales dans les différents quartiers de la localité, le nombre des magasins qui viennent se grouper autour de son administration centrale et de son entrepôt principal augmente continuellement. Le petit commerce coopératif est devenu un grand établissement de distribution de denrées alimentaires.
Mais là ne se borne pas son extension. Aux denrées alimentaires viennent s'ajouter peu à peu d'autres objets de première nécessité, pour lesquels il faut créer bientôt des services spéciaux ayant leur administration et leurs établissements propres. Ce sont les services de combustibles, des chaussures, des eaux minérales, etc., auxquels viennent s'ajouter les boulangeries, les laiteries, les boucheries. Des magasins spéciaux fournissent aux sociétaires les ustensiles de ménage et de cuisine, et les vêtements. Cette extension grandissante conduit parfois à la création de grands magasins coopératifs, où le sociétaire peut aller s'approvisionner de toutes les marchandises dont il a besoin, y compris les meubles, les instruments de tous genres et les articles de maroquinerie. (…)
L'espérience a démontré que leur activité est capable d'embrasser toute le domaine de la civilisation, et qu'il n'existe pour ainsi dire plus aucun domaine d'intérêt général auquel la Société de consommation ne soit capable de collaborer ».

Les sociétés de consommation doivent-elles s'affilier à un parti politique.

« La Coopération de consommation n'est pas un mouvement de classe. L'intérêt économique que les Sociétés de consommation et leurs Fédérations défendent et cherchent à faire triompher dans l'économie sociale, c'est sans contredit l'intérêt des consommateurs.
Or, comme toutes les classes de la société se composent de consommateurs, l'intérêt des consommateurs est de fait l'intérêt général commun de tous les membres de la société. En d'autres termes : toutes les classes, tous les peuples sont solidaires en tant que consommateurs, comme tels, les hommes ne connaissent pas d'intérêts opposés et par conséquent, ils n'ont aucun motif à se livrer à des luttes de concurrence et de classe et à des guerres entre peuples. L'intérêt des consommateurs est une unité supérieure qui fait disparaître tous les intérêts opposés sociaux et nationaux. (…)
La Coopération de consommation aide à créer les fondements économiques d'une civilisation sociale de l'humanité exempte de l'exploitation indigne de l'homme par l'homme ».

LA POSITION DE GUESDE AU CONGRES DE PARIS : si l'atelier prépare l'ouvrier à la lutte collective, la coopérative peut préparer à ce même titre le paysan... mais d'autres orateurs contestent cette dernière idée.

Gaston Lévy fournit un excellent résumé de la dernière discusion au congrès :

« … Mais par contre, si on lit les deux discours de Guesde et de Héliès, on aperçoit distinctement les deux thèses. Guesde, se plaçant au point de vue théorique , déclare : « La Coopérative n'a de valeur que par l'usage qu'on en fait ; elle peut être socialiste, comme patronale ou chrétienne. Seul compte, pour le prolétariat, son parti de classe, qui l'affranchira par la conquête du Pouvoir. On jugera donc la valeur socialiste de la Coopérative à l'appui qu'elle apportera au Parti Socialiste. Les coopératives resteront autonomes, oui, mais elles ne seront pas socialistes pour cela et, en fait, le principe même de la Coopérative n'est qu'une forme d'association évoluant dans les cadres de la société bourgeoise, et par conséquent ne pouvant les dépasser. Des individus se rassemblent pour acheter en commun ou produire en commun, et pour répartir leurs produits ou leurs achats ; mais ils ne s'arrêtent pas là ; ils font du commerce et touchent des bénéfices. Et même si les ouvriers profitent du bon marché des produits, en se généralisant, est-ce que les coopératives, diminuant le prix de la vie, n'abaisseront pas le taux des salaires, et cela d'autant plus qu'elles peuvent contribuer à déposséder les 1.500.000 petits commerçants qui viendront grossir l'armée des sans travail ? La preuve, c'est que le pays où les salaires sont les plus bas et les coopératives sont les plus répandues : c'est la Belgique, dont les travailleurs émigrent en masse et viennent abaisser le taux des salaires dans nos provinces du Nord. Dans les campagnes, on peut dire que réellement, les coopératives font œuvre d'éducation, dans le fait qu'elles transforment la mentalité paysanne dans le sens collectif ; mais dans les villes, ce n'est pas la même chose et c'est l'atelier lui-même qui prépare et contient tous les germes d'une société socialiste ». Et en tout cas, termine-t-il, il est impossible à des socialistes de reprocher aux coopératives du Nord de verser des fonds au Parti, puisque ce sont les mêmes reproches qui nous sont adressés par M.Motte et ses amis.

Ce discours, dont la forme était parfaite, et la séduction qui se dégage toujours de la parole de Guesde, produisirent une grosse impression sur le Congrès : elle ne pouvait guère être renforcée par les arguments de ceux qui appuyaient ce point de vue, même quand c'était, soit Bracke avec son érudition, soit Sanson avec la compétence particulière que lui donne sa qualité de secrétaire de la Fédération des Coopératives du Nord.

Compère Morel, lui, se contenta d'insister encore sur les Coopératives agraires, tout en faisant remarquer que les paysans qui y viennent, y vont par intérêt plus que par idéal.
L'autre thèse, qui était représentée par la motion de la Seine, fut défendue vigoureusement par Héliès, qui répondit victorieusement aux arguments de Guesde et eut un gros succès. Sa situation de directeur du Magasin de gros des Coopératives de France lui permettait d'apporter une documentation précise à l'appui de sa théorie, et il n'y manqua point.
Il signala tout d'abord, l'importance du mouvement coopératif international et français, puis démontra que la coopération a par elle-même une valeur sociale, d'abord en ce sens que son développement permet la réglementation du marché des denrées et empêche l'augmentation de la cherté de la vi, puis au point de vue éducatif, en associant la feme et l'enfant au grand désir de revendication sociale, et en assurant plus de bien-être.
Héliès insista sur l'action de la Coopération pour l'apprentissage de l'administration. « Ce qui créera, dit-il, la société socialiste, c'est la capacité de la classe ouvrière dans l'organisation et la production et de la répartition des produits ; mais, pour cela, il nous faut une autonomie complète des Coopératives, qui sont des organismes de la classe ouvrière et qui d'ailleurs s'organisent et se fédèrent selon le principe même que ses délégués ont admis au Congrès de Monthermé. Et d'ailleurs, toute son action est empreinte d'un caractère socialiste . L'Humanité y a trouvé son appui, toutes les grèves sont soutenues par les coopératives. La production elle-même est en partie touchée, mais ce ne sont plus des petites coopératives autonomes devenant la propriété de quelques individus ; ce sont des organismes de production possédés par l'ensemble des consommateurs fédérés par le M.D.G. Le chiffre d'affaires des magasins de gros est déjà considérable, mais, malgré tout, les coopératives ne suffisent pas, et le rôle des socialistes qui y pénètrent est de le faire comprendre aux coopérateurs. Mais on ne peut pas non plus faire dépendre la révolution sociale seulement de la prise du pouvoir politique et la classe ouvrière, majeure dans ses organismes, prépare elle-même sa libération.
« Les coopératives réclament leur autonomie ; nous n'avons pas à faire peser sur elles cette suspicion, qui consiste à ne leur reconnaître une valeur socialiste que si elles subventionnent le parti politique qui est créé pour servir la classe ouvrière et non pour s'en servir ».
Vaillant insista, en termes heureux, sur le fait que, partout où la classe ouvrière se rassemble pour une action commune, elle répand un stimulant de la force socialiste et ce sont les actions de masse de la classe ouvrière qui sont les véritables actions socialistes.
Tarbouriech, défendant une motion similaire à celle de la Seine, rappela toute la valeur socialiste des coopératives du Jura, qui, comme celle de St-Claude, n'ont pourtant jamais admis les versements au parti politique.
Albert Thomas et Poisson étaient également intervenus chaleureusement en faveur de la motion de la Seine, qui fut adoptée par 202 voix contre 142.
De cette discussion, qui a terminé le congrès, on ne peut pas conclure que le Parti ait affirmé réellement qu'il devrait se passer des subsides des Coopératives. Les uns les réclament ouvertement, les autres les admettent possibles, soit sous une forme soit sous une autre ; et l'on paraît encore assez éloigné d'une forme de coopérative communiste, d'où tout bénéfice serait banni, et qui serait simplement la répartition des produits achetés ou fabriqués en commun. Peut-être aussi est-ce incompatible avec le développement des Coopératives ? ».

Et la guerre de 1914 arriva...

Les appelations de queqlues coopératives françaises :
L'économie sociale (Neufmanil, Ardennes) ; La Ruche (Monthermé-Laval-Dieu, Ardennes) ; La Laborieuse (Troyes, Aube) ; L'avenir du Prolétariat (Trélazé) ; Coopérative syndicale de consommation (Lure) ; L'Alliance des travailleurs (Montceau les mines) ; L'économie parisienne (Paris 3e) ; La nature pour tous (Paris, rue de Bretagne) : La famille nouvelle (Paris, 173 bd de la Villette) ; La ménagère (Paris, rue de la Jonquière) ; Restautant coopératif de Belleville (19 rue de Belleville) ; L'abeille ( 57 av des Batignolles) ; Chez nous (Puteaux) ; « L'émancipatrice » (Choisy le roi) ; L'Union d'Amiens.

PS : je n'ai pas retrouvé le chapitre sur le travail des coopératives dans les prisons. Et Rosa ne semble pas avoir goûté du débats sur les coopératives réformistes et anarchistes-réformistes...



vendredi 7 octobre 2016

La Guépéou dans le mouvement trotskyste


Voilà un livre passionnant qui serait à rééditer. Publié à compte d'auteur à la Pensée universelle (imprimerie d'escrocs) comme toutes celles qui se répandent aujourd'hui sur le web à prix prohibitif et dites toujours à mécomte d'auteur, ce livre est dans la lignée de ce que les honnêtes militants témoins et acteurs de l'histoire prolétarienne sont contraints de faire, publier petitement à leurs frais et hors système. Normal qu'ils n'aient pas accès à la littérature commerciale bourgeoise, comme il est aussi normal qu'ils soient refusés par les éditions de merde des petits commerces Sulliver, Agone, Spartacus, Smolny, etc. qui ne publient que des vieilleries et requièrent complaisance et idéologie libérale-anarchiste.
Le bouquin de Vereeken est à rééditer, rare et introuvable il est passionnant. Découvert par Michel Roger au début des années 1980 alors que le débat faisait rage dans le CCI sur les possibles infiltrations policières – que nos éternels naïfs anarchistes internes méprisaient déjà comme « théorie caduque du complot » - il fût une révélation sur la façon dont le grand Trotsky fût roulé dans la farine et comment les staliniens surent saboter l'Opposition de gauche et finalement dévitaliser ce qu'avait de potentiellement révolutionnaire le courant trotskyste juste avant la guerre. Marc Chirik avait été épaté par cette contribution après que Michel lui eût prêté son exemplaire ; lui qui en avait tant vu s'exclamait : « çà alors ! Faut le faire lire aux camarades ! » ; Marc ignora jusqu'à sa mort qu'une véritable action policière de l'intérieur et de longue durée était déjà en cours, et allait aussi miner son organisation chérie, le CCI.
J'ai acquis in extremis le dernier exemplaire disponible à ces éditions à compte d'auteur, et j'en fis profiter mes camarades de l'époque. J'en livrerai des chapitres ultérieurement suivant la vélocité de mes doigts. Voici en tout cas la préface de Jef Impens.

PREFACE

Voici un livre qui, sous plusieurs aspects, sort de l'ordinaire. Comme certains films policiers, il commence par le dénouement. Mais en fait, serait-ce bien un dénouement ? Cette tragédie ne se prolongerait-elle pas avec les nouveaux acteurs, moins atroces, plus cléments, à l'instar de leurs nouveaux maîtres ? …
Quoiqu'il en soit, ce dénouement, si nous pouvons dire, c'est la nouvelle, à peine croyable, qu'un des personnages les plus importants du mouvement dit trotskiste est démasqué, en 1955, comme un agent de la guépéou. Il s'agit de Zborovski, qui jouissait de la confiance de Trotski lui-même et qui avait réussi à s'imposer auprès du fils de celui-ci comme son « ami » le plus intime et son « collaborateur » le plus proche.
                           Du beau monde    chez  les belges, même si le jeune Mandel a fini dans le trotskisme dégénéré après guerre.
« Donc lui aussi ! », s'exclame, perplexe, Georges Vereeken, qui a connu de très près tout ce monde :
Trotski, Zborovski et tout le mouvement trotskiste, dans lequel il militait dès le début. Le vertige d'empare de lui. En l'espace de quelques heures, le film de sa vie se déroule plusieurs dois et en plusieurs sens, avec arrêts, retours en arrière, retardements, accélérations, découpages, recoupages...
Puis, c'est le tour aux archives, aux documents de toute sorte, lettres, revues, manifestes... Notre auteur en possède une collection unique. Pas mal de militants d'extrême gauche et du même âge avaient pratiquemnt tout liquidé, par mesure de sécurité, sous l'occupation nazie. Lui, non. Il y tenait tellement que ses camarades et lui consentaient à courir des risques extrêmes afin de conserver cette richesse historique. Depuis peu, d'ailleurs, une grande partie de ces archives ont rejoint celles de Trotski lui-même à l'Université d'Harvard.

Zborovski démasqué ! Vereeken n'en revenait pas. Mais que de mystères éclaircis à la suite de cette révélation ! Du moins pour quelqu'un qui en savait aussi long que lui.
C'est du fruit de toutes ces expériences que nous sommes régalés aujourd'hui, en tant que lecteurs de ce livre. Expériences de l'auteur même, faites au cours de son extraordinaire vie militante, et puis les réflexions après coup, les rapprochements, les déductions, les éclaircissements à la suite du coup de théâtre que fut l'affaire Zborovski en 1955.
Il en résulte un livre qui tient des mémoires, du roman policier, de l'historiographie, de la psychologie, etc.
De nobreux autres auteurs ont traité cette extraordinaire tranche d'histoire qui s'étend de la mort de Lénine et l'accession au pouvoir de Staline jusqu'à la mort de celui-ci, en passant par l'écartement, l'expulsion et enfin l'assassinat de Trotski. Après la mort de Staline, beaucoup d'oeillères sont tombées. Les fameux « faussaires de l'histoire », ce n'était pas ceux qu'un vain peuple pensait... La mort physique de Staline fut suivie de sa mort politique, hélas beaucoup plus lente, mais en fin de compte tout aussi sûre.
Rares sont ceux qui peuvent en parler de la façon dont le fait notre auteur : à la fois en tant que connaisseur, témoin, acteur, et même en tant que victime, du moins jusqu'à un certain degré, disons victime morale.

Fils d'une famille ouvrière gantoise, au moment où il entra dans la vie politique, c'est immédiatement vers le mouvement communiste de cette époque qu'il s'est orienté. Le vieux « socialisme », celui de son concitoyen Anseele, p.e., il y a longtemps qu'il avait fait une croix dessus, fort de toute son expérience de fils du peuple, de jeune ouvrier, de soldat pendant la Première Guerre mondiale... Il fut aussi un des premiers communistes belges à s'apercevoir de la gravité du phénomène du stalinisme naissant au creux de la vague qui suivit la Révolution d'Octobre. D'autres en discernaient la nature, eux aussi, mais ils se taisaient pudiquement, ce qui prouve qu'ils n'en pressentaient pas les proportions futures au même degré que notre auteur.

En tant que dirigeant du Parti Socialiste Révolutionnaire, il était en rapport avec le Secrétariat Internationale, dirigé par Trotski exilé. Cependant, comme son homologue hollandais Sneevliet et beaucoup d'autres (Nin, Landau...), il finit par une brouille avec le « Vieux », sur un certain nombre de points, dans lesquels – en toute objectivité – l'histoire lui a donné raison, ne fût-ce que par le fait que Trotski lui-même, ultérieurement, a revu ses positions dans un sens analogue, ce qui s'est révélé beaucoup plus tard.
Il n'y a jamais eu, cependant, de réconciliation, parce qu'un autre facteur était en jeu : l'infiltration de la police secrète stalinienne dans le mouvement dit « trotskiste ». Trotski ne se méfiait pas suffisamment sur ce point. Déjà les circonstances de sa mort le prouvent. C'était décidément un de ses côtés les plus faibles. Il avait une confiance aveugle dans des faux jetons qui ne visaient qu'une chose : disloquer totalement l'opposition communiste de gauche, en dressant les uns contre les autres par tous les moyens. C'est ainsi qu'ils ont fini par faire croire à Trotski que les Sneevliet, les Vereeken e tutti quanti n'étaient que des sectaires, des instables, etc.
Et même, tant de décennies plus tard, même après la déclaration officielle de réhabilitation de Sneevliet et Vereeken, publiée par la Section Belge de la Qatrième Internationale ainsi que par la Tendance Internationale Marxiste Révolutionnaire, Vereeken a continué à trâiner le poids de ses démêlés avec le « Vieux ». Il est même arrivé – chose particulièrement trouble ! - que ceux-ci aient été invoqués comme « argument » par des personnes qui avaient consenti à cette réhabilitation !
L'auteur, qui a actuellement 78 ans (en 1975, ndt), a visiblement voulu, dans ce livre, ne pas se placer au premier plan. S'il n'a pas pu échapper à exposer son rôle de témoin et d'acteur, il l'a quand même réduit à des proportions trop modestes. Ceux qui ne le connaissent pas personnellement, n'apprendront rien sur sa personnalité en lisant son livre. Incurablement modeste, il est en outre dur comme fer envers lui-même, exigeant mais compréhensif pour ses colaborateurs. Il s'impose auprès d'eux comme un leader incontesté, non seulement par sa qualité de vieil ouvrier, formé par l'étude et l'action, non seulement par son intégrité (mesurable entre autres à sa capacité d'autocritique), mais avant tout par son activité dévorante, débordante, aujourd'hui encore en tant que dirigeant d'un « groupsucule » belge. Si l'époque qu'il a vécue, ne lui a pas été favorable, du moins n'a-telle pas réussi à fléchir sa conviction et sa ténacité.

QUATRIEME DE COUV DU LIVRE

Membre du C.C. du P.C. Dès 1925, il y défend la ligne trotskiste jusqu'en 1928. Le Komintern s'oppose à sa présence au congrès où se produit la scission. Dirigeant d'une tendance au sein du mouvement trotskiste international. Arrêté par la Sûreté belge avant 1940. Clandestinité. Arrêté en février 1944, il est interné à la Citadelle de Huy jusqu'à la libération.
Ce livre a comme toile de fond l'évolution politique de l'Europe occidentale dans les années 30 : les défaites du mouvement ouvrier, particulièrement allemand et espagnol, les responsabilités de la II e Internationale et la dégénérescence du mouvement communiste sous Staline, la persécution et l'assassinat de Trotski.
Le point culminant de cette tragédie se situe à l'époque de sprocès de Moscou et de la destruction de l'aile révolutionnaire de tendance marxiste et la gauche anarchiste en Espagne.
Sur cet arrière-fond s'inscrit l'infiltration des agents stalinien et de la police politique dans le mouvement trotskiste. D'après l'auteur, celui-ci n'a pas suffisamment fait la lumière sur ce plan. L'esprit de troupeau et un certain culte aveugle de Trotski y sont pour beaucoup.




Georges Vereeken was a Belgian socialist. He was born in Ghent, Belgium in 1896 and died in Brussels in 1978. He was a taxi driver by trade. From 1925, he was a member of the Central Committee of the Parti Communiste de Belgique (PCB) but was active in Brussels in the Belgian Section of the International Left Opposition (ILO) and its successor the International Communist League (ICL) during 1928-1935. He broke with the official Trotskyist movement to lead the Groupe Spartakus 1935-1937, then re-joining the Parti Socialiste Révolutionnaire (PSR), of which he was the Secretary, 1937-1938. He broke with the official Trotskyists again in 1938, editing Contre le Courant 1938-1945. Later, he was involved in the Tendance Marxiste Révolutionnaire (TMR) 1964-1978. He was closely allied to Dutch socialist Henk Sneevliet and made many serieous critcisms to the Workers' Party of Marxist Unification (POUM) in Spain.

Georges Vereeken (Gand, 1896 – Bruxelles, 1978)



vendredi 30 septembre 2016

Le prolétariat est-il à même de succéder à la bourgeoisie pour gérer la société communiste ?


Supermarché tu dois tout aux coopératives ouvrières !

NOTES SUR LE MOUVEMENT DES COOPERATIVES OUVRIERES
(aux origines de la société de consommation moderne)

Le Mouvement coopératif depuis ses balbutiements utopistes au début du XIXe siècle a posé les jalons d'une alternative à la société bourgeoise, d'abord de façon immédiate par des expériences locales visant à concrétiser une solidarité populaire sans interférer sur la politique d'Etat ni poser le problème du changement entier du fonctionnement de la société. Les expériences des phalanstères et sociétés de secours mutuel furent des tentatives qui jetèrent les bases de la pensée socialiste.
Plus que le babouvisme, les intellectuels de l'utopie ont permis l'accouchement de la classe ouvrière (développer sur l'eschatologie millénariste et L'union ouvrière de Flora Tristan (1842) et le Voyage en Icarie de Cabet (1844, écarté par Marx comme « communiste grossier »)), Agricol Perdiguier, etc.

Les théoriciens socialistes du début du XIXe siècle, les Buchez, Pecqueur, Louis Blanc, Prodhon préconisaient l'association coopérative de production. En 1831 Philippe Buchez pensait résoudre la question sociale par le développement de l'association de production, dont le capital social, s'accroissant chaque année du cinquième des bénéfices réalisés, serait inaliénable et appartiendrait à l'association qui serait déclarée indissoluble.
Louis Blanc, dans son « Organisation du travail », défendit aussi l'association ouvrière de production, comme moyen de résoudre le problème de la misère, mais il ne la croyait viable que si elle était subventionnée par l'Etat.

Marx et Engels, réagissant tardivement à ce mouvement, et encore eux-mêmes en phase de maturation politique, le considérèrent d'abord d'un œil positif avant de modifier radicalement leur point de vue. Déjà dans le Manifeste de 1848, ils prenaient pour cible « la réalisation expérimentale » des « utopies sociales » hors de l'organisation de la production de la société.
La révolution de 1848 avait éclaté comme conséquence d'une crise économique grave entraînant un chômage massif inattendu où apparaît la formule « droit au travail », formule ambiguë face à la suite du désespoir apparu lors de la fermeture des Ateliers nationaux. Cette formule est vivement critiquée par les utopistes, et Mars la prolonge : « Derrière le droit au travail, il y a le pouvoir sur le capital, derrière le pouvoir sur le capital l'appropriation des moyens de production, leur subordination à la classe ouvrière associée, c'est à dire la suppression du capital, du salariat et de leurs rapports réciproques ».

Sur l'héritage de Saint-Simon, développer : Il y eut au moins quatre familles, qui se sont développées après la mort de Saint-Simon : la branche mystique et mystico -érotique des disciples formant la communauté 14 de Ménilmontant, et qui évolua ensuite en branche entrepreneuriale, où prit naissance la plus grande partie des entrepreneurs de banque et de réseaux (navigation maritime, canal de Suez, chemins de fer) du Second Empire et des débuts de la IIIème République ; la postérité féministe, avec Flora Tristan, Jeanne Deroin, Pauline Roland, plus proche de l'utopie coopérative parce que ces militantes, dont le rôle important est une caractéristique jamais renouvelée des années 1840-1850, ont eu une influence décisive dans l'éclosion del'associationnisme ouvrier sous toutes ses formes ; la branche socialiste, illustrée en particulier par Pierre Leroux, le génial Leroux disait Marx à Feuerbach en 1843, et Philippe Buchez et ses élèves ; à la jointure de la 1ère et de la 3ème , un saint-simonisme échappant de justesse, après y avoir succombé, aux extravagances de Ménilmontant sans pour autant se convertir au capitalisme pur et dur...

Dans ses écrits du début des années 1850, au moment où les associsations de producteurs commencent à se multiplier, Marx présente ce mouvement comme l'une des conséquences de la défaite de l'insurrection de juin 1848 :
« Pour une part, il se jette dans des expériences doctrinaires, banques d'échange et associations ouvrières, c'est à dire dans un mouvement où il renonce à transformer le vieux monde, mais cherche tout au contraire, à réaliser son affranchissement, pour ainsi dire, dans le dos de la société, de façon privée, dans les milites de ses conditions d'existence, et, par conséquent, échoue nécessairement ».

En résumé, sans renversement de la bourgeoisie, les formes coopératives de production et de consommation sont vouées à l'échec, et pire, menacent de détourner le prolétariat de la perspective fondamentale de la prise du pouvoir. Marx s'attaque en fait déjà aux racines du réformisme.

Marx modulera cependant sa critique face à l'essor du mouvement coopératif dans les années 1850, car elles participent comme les premières trade unions à la constitution du prolétariat en classe ; certaines sociétés coopératives adhérant à l'AIT. Dans l'Adresse de 1864 il présente l'expérience coopérative comme une preuve indéniable de la capacité du prolétariat à supplanter la bourgeoisie :
« … il y avait en réserve une victoire plus grande encore de l'économie politique du travail sur l'économie politique du capital. Nous voulons parler du mouvement coopératif et surtout des manufactures coopératives, montées, avec bien des efforts et sans aide aucune, par quelques bras audacieux. La valeur de ces expériences sociales ne saurait être surfaite. Par des actions et non par des raisonnements, elles ont prouvé que la production sur une grande échelle, et en accord avec les exigences de la science moderne, peut marcher sans qu'une classe de maîtres emploie une classe de « bras » ; que les moyens de travail pour porter fruit n'ont pas besoin d'être monopolisés pour la domination et l'exploitation du travailleur ; et que le travail salarié, comme l'esclavage, comme le servage, n'est qu'une forme transitoire destinée à disparaître devant les travailleurs associés qui, eux, apporteront à leur tâche des bras bien disposés, un esprit alerte, un cœur réjoui. En Angleterre les graines du système coopératif ont été semées par Robert Owen. Les travailleurs du continent ont tenté des expériences qui donnaient une conclusion pratique à des théories qu'on n'a pas inventées en 1848 mais qu'on a alors préconisées bien haut ». Une résolution sur le travail coopératif va dans le même sens :
« Nous reconnaissons le mouvement coopératif comme une des forces transformatrices de la société présente, fondée sur l'antagonisme de classes. Son grand mérite est de montrer pratiquement que le système actuel de subordination du travail au capital, despotique et paupérisateur, peut être supplanté par le système républicain de l'association des producteurs libres et égaux ».

Le mouvement coopérateur a alors une valeur démonstrative et une portée anticipatrice des capacités de la classe ouvrière à régenter une autre société. Ce salut au mouvement coopératif est cependant assorti d'une mise en garde : « Il y a une autre chose que ces expériences faites entre 1848 et 1864 ont établi sans doute possible : pour excellente qu'elle soit dans ses principes, et si utile qu'elle apparaisse dans la pratique, la coopération des travailleurs, si elle reste circonscrite dans un cercle étroit, si quelques ouvriers seulement font des efforts au petit bonheur et en leur particulier, alors cette coopération ne sera jamais capable d'arrêter les monopoles qui croissent en progression géométrique ; elle ne sera pas capale de libérer les masses, ni même d'alléger de façon perceptible le fardeau de leur misère (…) Donc, la grande tâche des classes travailleuses, c'est de conquérir le pouvoir politique ». La socialisation coopérative généralisée est donc renvoyée après l'insurrection. Marx et Engels tirent à vue sur faux radicaux les Proudhon, Buchez (et son journal l'Atelier) et Lassalle. Il réplique à ce dernier en 1865 :
« l'aide aux sociétés coopératives de la part du gouvernement royal prussien – et quiconque est au courant des conditions de la Prusse en sait d'avance l'insignifiance – est égale à zéro en tant que mesure économique, cependant qu'elle aggrave le régime de tutelle, corrompt une fraction de la classe ouvrière et émascule le mouvement ouvrier ». C'est à cette occasion que Marx, dans sa lettre à Schweitzer de février 1865, lance sa fameuse formule : « l'honneur du parti ouvrier exige qu'il repousse de telles chimères, avant que l'expérience n'en ait démontré l'inanité. La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n'est rien ».

On n'est pourtant qu'au tout début des capacités de l'économie bourgeoise à absorber des échanges commerciaux artisanaux et dispersés avant de fondre cette cacophonie dans le grand marché moderne qui portera le nom de société de consommation et d'inventer cette catégorie massive de petits sous-offs d'industrie et du commerce, les cadres (cf. le système fouriériste « participationniste » qui opère la transition de l'artisan et du plouc en cadre cravaté).

Ce mouvement de coopération ne peut déboucher que sur des pratiques de secte, et Marx est impitoyable en 1871 : « Les ouvriers veulent instaurer les conditions de la production coopérative à l'échelle de la société et tout d'abord à l'échelle nationale. Ce fait ne signifie qu'une chose : les ouvriers travaillent au bouleversement des conditions de production actuelles, elles n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont des créations autonomes des travailleurs et ne sont protégées ni par le gouvernement ni par les bourgeois ». Mais l'avenir n'est pas à la généralisation d'une mosaïque d'entreprises autogérées (dont se moqua Bordiga) mais à la mise en commun du travail et des richesses sans qu'ils ne puissent plus appartenir à une classe ; Marx et Engels utilisent le terme de nationalisation dans le sens de dépossession et non pas dans celui chauvin et étriqué de la gauche bourgeoise moderne :

« Transférer la terre à des travailleurs agricoles associés, ce serait livrer toute la société à une classe particulière de producteurs. La nationalisation de la terre (c'est à dire la propriété du sol et son affermage aux coopératives) opérera une transformation complète des rapports entre le travail et le capital, et elle éliminera enfin la production capitaliste dans l'industrie, aussi bien que dans l'agriculture. C'est alors que seulement que les différences entre les privilèges de classe disparaîtront, en même temps que la base économique sur laquelle ils reposent, et la société se transformera alors en une association de « producteurs ».C'est une des leçons les plus méconnues que Marx tire de la Commune de Paris :

« … ceux des membres des classes dominantes qui sont assez intelligents pour comprendre l'impossibilité de perpétuer le système actuel, - et ils sont nombreux – sont devenus les apôtres importuns et bruyants de production coopérative. Mais si la production coopérative ne doit pas rester un leurre et un piège ; si elle doit évincer le système capitaliste ; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la production nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous sa propre direction et mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du communisme du très « possible » communisme ? ».

Marx fait toujours confiance à la spontanéité créatrice de la classe ouvrière et récuse toute recette « pour les marmites de l'avenir ». L'expérience des coopératives ne pouvait être qu'une des formes de transition entre le mode de production capitaliste et le système d'association des industriels bourgeois. Ses colères successives visaient à récuser la précipitation à recommander la coopération comme remède miracle sans renversement de l'Etat : « le socialisme critico-utopique ne peut qu'émousser la lutte des classes ».

Dans les Gloses marginales au programme du Parti Ouvrier allemand, Marx fustige :
Après la « loi d'airain du salaire » de Lassalle, la panacée du prophète. D'une manière digne on « prépare les voies ». On remplace la lutte des classes existante par une formule creuse de journaliste : la « question sociale » , à la « solution » de laquelle on « prépare les voies ». Au lieu de découler du processus de transformation révolutionnaire de la société, « l'organisation socialiste de l'ensemble du travail résulte » de « l'aide de l'Etat », aide que l'Etat fournit aux coopératives de production que lui-même (et non le travailleur) a « suscitées » . Croire qu'on peut construire une société nouvelle au moyen de subventions de l'Etat aussi facilement qu'on construit un nouveau chemin de fer, voilà qui est bien digne de la présomption de Lassalle !
Par un reste de pudeur, on place « l'aide de l'Etat »... sous le contrôle démocratique du « peuple des travailleurs ».
Tout d'abord, le « peuple des travailleurs », en Allemagne, est composé en majorité de paysans et non de prolétaires.
Ensuite, demokratisch est mis pour l'allemand volksherrschaftlich. Mais alors que signifie le « contrôle populaire et souverain (volksherrschaftliche Kontrolle) du peuple des travailleurs » ? Et cela, plus précisément pour un peuple de travailleurs qui, en sollicitant l'Etat de la sorte, manifeste sa pleine conscience qu'il n'est ni au pouvoir, ni mûr pour le pouvoir !
Quant à faire la critique de la recette [1] que prescrivait Buchez [2] sous Louis-Philippe par opposition aux socialistes français et que reprirent les ouvriers réactionnaires de l'Atelier [3], il est superflu de s'y arrêter. Aussi bien, le pire scandale n'est-il pas que cette cure miraculeusement spécifique figure dans le programme, mais que, somme toute, on abandonne le point de vue de l'action de classe pour retourner à celui de l'action de secte.
Dire que les travailleurs veulent établir les conditions de la production collective à l'échelle de la société et, chez eux, pour commencer, à l'échelle nationale, cela signifie seulement qu'ils travaillent au renversement des conditions de production d'aujourd'hui; et cela n'a rien à voir avec la création de sociétés coopératives subventionnées par l'Etat. Et pour ce qui est des sociétés coopératives [4] actuelles, elles n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont des créations indépendantes aux mains des travailleurs et qu'elles ne sont protégées ni par les gouvernements, ni par les bourgeois ».

L'UTOPIE COOPERATIVE BROUILLONNE ET SES VIES ULTERIEURES

Elle est à l'ordre du jour de la plupart des congrès socialistes tant en France qu'en Allemagne
(1876,1878, 1879... et aussi en 1910 à Magdebourg sur lequel je développerai). En France Jules Guesde est très féroce sur cette idéologie de la coopération : « la voie mensongère de la coopération » opposé à Charles Gide et à Jaurès dans son article La Dépêche de Toulouse (24 juillet 1900) où il développe sa position centriste qui imagine possible la fusion de la coopération et du socialisme (texte en annexe, Jaurès à le verrerie ouvrière d'Albi, soutenu par l'ex-communard réformiste Allemane). Les congrès du POF de Guesde condamnent la coopération à partir de leur 3ème congrès (1879) ; en 1880 les coopérateurs dont scission.
Le congrès CGT d'Amiens, c'est le syndicat qui doit être le cadre de production et de répartition « base de la réorganisation sociale ». Le syndicat révolutionnaire rejette l'utopie coopérative (mais dans son inféodation ultérieure à l'Etat bourgeois, le syndicalisme en gardera les « séquelles » : comités d'entreprise, camps de vacances, cogestion de la SS, etc.).

Comme l'a écrit un auteur, la Iie république « a commencé par institutionnaliser la subversion ». Les hauts fonctionnaires ont tout fait pour apporter une aide bienveillante aux coopératives, comme moyen de détourner la classe ouvrière des « dangereuses séductions du socialisme »... mais aussi comme instrument d'intégration ou resocialisation en donnant parallèlement accès à une instruction publique et la possibilité de grimper socialement, de promotion individuelle, pour ce qui allait être nommé une dizaine d'années plus tard les collaborateurs, puis après 1940, les cadres. L'idéologie bourgeoise rattrapait ainsi les coopératives sur le terrain de la gestion de l'entreprise.

(développer sur l'entreprise rationnelle et l'utopie cléricale, jusqu'à l'idéologie de l'entreprise participative)
Aboutissement de l'idéologie consommationniste interclassiste dans les années 1920 avec Charles Gide et Bernard Lavergne.

Fin de la créativité ouvrière ?

L'Almanach de la coopération socialiste (1911) citer le nombre faramineux de coopératives et l'argumentation clairement réformistes de leurs tenants (rapport de Hans Muller au congrès iternational coopératif de Zürich, extraits :

« A l'origine, l'épicerie coopérative est incomplète, mais elle devient peu à peu un magasin confortable muni de provisions de marchandises considérables et variées. Puis elle se ramifie. La société ouvre des succursales dans les différents quartiers de la localité, le nombre des magasins qui viennent se grouper autour de son administration centrale et de son entrepôt principal augmente continuellement. Le petit commerce coopératif est devenu un grand établissement de distribution des denrées alimentaires.
Mais là ne se borne pas son extension. Aux denrées alimentaires viennent s'ajouter peu à peu d'autres objets de première nécessité, pour lesquels il faut créer bientôt des services spéciaux ayant leur administration et leurs établissements propres. Ce sont les services des combustibles, des chaussures, des eaux minérales, etc ., auxquels viennent s'ajouter les boulangeries, les laiteries, les boucheries. Des magasins spécaiux fournissent aux sociétaires les ustensiles de ménage et de cuisine, et les vêtements. Cette extension grandissante conduit parfois à la création de grands magasins coopératifs, où le sociétaire peut aller s'approvisionner de toutes les marchandises dont il a besoin, y compris les meubles, les instruments de tous les genres et les articles de maroquinerie.
(…)
Plusieurs sociétés de consommation (sic) ont même déjà dépassé le cercle d'activité que nous venons de retracer, en s'intéressant à la question du logement, afin de satisfaire dans ce domaine les besoins de leurs membres. Ou bien elles construisent des habitations qu'elles gèrent elles-mêmes, ou bien elles accordent des prêts à leurs membres pour leur faciliter la construction d'habitations propres. Ainsi quelques sociétés de consommation ont même entreprise la fondation de nouvelles villes par la construction systématique d'habitations sur un terrain plus vaste, en régie et avec la collaboration d'un bureau d'architecture et de construction leur appartenant en propre.
(…)
Nous osons donc affirmer que tous les efforts qui tendent à améliorer le régime alimentaire et l'habitation des populations, à relever leurs conditions matérielles, à cultiver leurs besoins intellectuels, à ennoblir les moeurs et les habitudes, ont trouvé des champions dévoués dans les Sociétés de consommation.
L'expérience a démontré que leur activité est capable d'embrasser tout le domaine de la civilisation, et qu'il n'existe pour ainsi dire plus aucun domaine d'intérêt général auquel la Société de consommation ne soit capable de collaborer. Il est donc complètement faux de dire que les Sociétés de consommation ne sont que des associations coopératives qui ont pour but de satisfaire l'estomac de leurs sociétaires à des conditions un peu meilleur marché.
Il est vrai toutefois, que beaucoup de Sociétés de consommation en sont encore toujours à leur premier degré de développement, qu'elles se bornent à exploiter les magasins d'épiceries ; et d'ailleurs, il n'est pas permis non plus de méconnaitre que le mouvement coopératif de consommation, pris dans son ensemble, n'est pas encore sorti de l'enfance.
Bien que son histoire soit vieille de 60 ans et même plus, la Coopération en est sans contredit encore aux débuts de son développement. Elle n'a pas encore atteint le point culminant de sa force et de son expansion, pas même en Angleterre, ni en Ecosse, ni partout où elle est la plus avancée.
(…)
Les adversaires de la Coopération cherchent à amener sur le terrain de la politique, la lutte qui s'est engagée autour des Sociétés de consommation. Aussi sommes-nous obligés de les suivre.
Il ne peut donc y avoir d'abstinence politique complète pour nous. Mais il ne s'ensuit pas non plus que la Coopération de consommation doive prendre le caractère d'une espèce de parti politique, se donner un programme politique à elle. Il suffit pour qu'elle puisse prospérer qu'on la laisse en paix et qu'on ne porte pas préjudice aux droits civiques des consommateurs. (..) C'est dans ce sens que nous pouvons dire de notre mouvement qu'il est au plus haut point un élément de conservation de l'Etat.1


à suivre...

Où vous découvrirez ce qu'était un « magasin de gros », des « syndicalistes coopérateurs », les analyses du député belge Louis Bertrand sur les ambiguïtés de la coopération, le 7e congrès des coopératives allemandes et le travail des prisons, l'attachement des chefs réformistes à la Coopération et la parfaite indifférence de Rosa à ce genre de sujet.








1On est en 1911 et avant cette débâcle, l'esprit ouvrier animait encore par exemple la coopérative nommée « L'avenir du prolétariat » en 1903 à Trélazé, rue de l'Union : « Le magasin d'épicerie a été transformé et de nouveaux rayons ont été établis, car nous tenons essentiellement à ce que tous les camarades s'écartent complètement du commerçant. La buvette a été également installée et les bénéfices qui en découlent servent à alimenter les caisses de chômage et de maladie ». (cf. Almanach de la Coopération socialiste, illustré, 1911, imprimé par L'EMANCIPATRICE (imprimerie communiste).