"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

jeudi 22 mai 2008

Les retraites ?

Travaillons moins pour vivre mieux...

Derrière la question des retraites, comme de celle du chômage, se dissimule celle, centrale du travail.

Nous, prolétaires, par définition, sommes contraints de vendre notre force de travail, physique et/ou intellectuelle, à un patron privé ou à l¹État. Jusqu¹à présent un minimum de conditions de travail, de retraite, de chances de survie en état de chômage, acquises par les luttes, garantissaient peu ou prou une existence possible au travailleur. Aujourd¹hui, la casse méthodique et programmée des régimes de retraite, du droit du travail, de l¹indemnisation des travailleurs privés d¹emploi occasionne des drames sociaux en cascade.

Pour retarder la riposte sociale, la première nécessité pour le Medef et l¹État reste de justifier cette offensive :

-Les retraités, s'ils touchent des clopinettes n¹ ont qu¹à retourner au boulot ;

- Les chômeurs sont des fainéants fraudeurs qu¹il faut pourchasser sans merci ;

-Les salariés en grève, pour défendre ce qui ne leur reste déjà plus, ont droit de voir la carotte et surtout tâter du tonfa.

Tout ce bas-peuple, martèlent politiciens et médias, passe son temps à se "prendre lui-même en otage", entravant, pour de vagues questions de survie sociale, le légitime besoin des entreprises d¹aller exploiter ailleurs d¹autres prolétaires qui devraient dire merci.

Pour l'État et le capital le travail est, dans la période, autant ce qui leur permet de créer de la valeur et de se reproduire, que l'outil d¹un contrôle social et idéologique par lequel ils assoient leur domination. Rien d'étonnant à ce que la règle soit, maintenant plus encore qu'hier : travailler toujours plus, plus longtemps, plus précaire, plus fiché, plus réprimé...

Le capitalisme dans sa version libérale serait pour les politiciens de gauche et de droite l¹ordre naturel de la société, un horizon indépassable. Depuis longtemps, partis et syndicats ont remisé la lutte des classes au magasin des accessoires alors que patrons et État, par la voix du fantoche Sarkozy, nous la mènent aujourd¹hui à outrance. Les bureaucraties syndicales, de défaite programmée en reculs entérinés, claironnent après chaque mouvement social avoir moins perdu que prévu, et se frottent les mains de garder leur place à table avec les "partenaires sociaux " que seraient le Medef et quelque médiateur de l¹État.

Ces mêmes bureaucrates appellent aujourd¹hui à une énième journée de grève. A l¹approche d¹échéances aussi « importantes » que les élections professionnelles et la réforme de la représentativité syndicale, il est vrai que Thibault, Chérèque & Cie ont bien d'autres chats à fouetter que de déclencher ou de soutenir des mouvements sociaux, souvent initiés par leurs bases respectives.

La retraite qui concluait - dans le meilleur des cas - une vie d'aliénation, de peine, de soumission est aujourd¹hui remise en cause par les patrons et l¹État. Au delà de la fin recherchée des retraites par répartition, c¹est le nouveau modèle d'organisation de la vie centré sur le travail que le capital et l'État tentent d'imposer. Un modèle du travail précaire, flexible, disciplinaire et définitif. Alors, allons nous accepter de bosser toujours plus et jusqu¹à la fin de nos jours ?

Face aux attaques de l¹État et des patrons, qui peut encore croire que se contenter d'une journée d'action de ci, de là peut amener le gouvernement à fléchir sa politique ? Il est temps de réagir, mais autrement qu'en multipliant les « temps forts ». Il faut construire un mouvement à la base, en provoquant des assemblées générales sur nos lieux de travail, pour organiser une riposte enfin digne de ce nom. Ce n'est pas à l'Élysée, ni à Matignon, ce n'est pas dans les salons que nous obtiendrons satisfaction. Il faut lutter, se regrouper, s'organiser.

Et à la moindre tentative de " Grenelle ", une seule réponse : CASSE-TOI, RICHE CON !

La Mouette Enragée
Journal Anti capitaliste et Libertaire
B.P 403 62 206 Boulogne sur mer cedex.
lamouette.enragee@wanadoo.fr

samedi 17 mai 2008

QUESTION AUX RESPONSABLES CAPITALISTES DES PAYS DEVELOPPES SUR LES CONSEQUENCES
DU PASSAGE DU CYCLONE EN THAILANDE ET
DU TREMBLEMENT DE TERRE EN CHINE


Quand cesserez-vous de nous faire croire que les méchants militaires thaïlandais freinent les secours et que les autorités chinoises manquent de bonne volonté pour les avant-postes "humanitaires" des impérialistes occidentaux?

Au moment du tsunami en Asie, vous n'avez eu besoin d'aucune autorisation pour intervenir du fait que de nombreux bourgeois européens faisaient partie des victimes vacancières. Aujourd'hui vous laissez faire, ou vous prétendez être "empêchés" par les autorités locales. En réalité vous n'avez rien à foutre de l'impéritie où ont été plongée de vastes régions de Thaïlande et de Chine où croupissent des milliers de prolétaires affamés et meurtris.
Mais nous, les millions de prolétaires, nous voyons bien que votre société continue à générer des catastrophes de plus en plus importantes et entraîne un nombre considérable de morts que vous traitez comme des fourmis sans importance. Nous voyons bien que se renouvelle votre cynisme comme à la Nouvelle Orléans. Votre imprévoyance vous en accusez les éléments fous de la nature! Sauver votre peau de riches planqués et préparer le gala des jeux olympiques est plus important que de panser les blessés, donner à manger et prévenir les épidémies.
Vous ne valez pas mieux qu'Hitler!

lundi 12 mai 2008

LA CLASSE PROLETARIENNE

ET SON SYSTEME COGNITIF

(la classe « pour un avenir meilleur »)

Par Georges Gurvitch

NOTULE BIOGRAPHIQUE :

Georges Gurvitch (1894-1965) : Né à Novorossisk en Russie dans une famille bourgeoise (son père dirigeait la Banque russo-asiatique), Georges Gurvitch fait des études de philosophie à Rostov-sur-le-Don et à Riga, puis à Saint-Pétersbourg. En 1917, G.Gurvitch appartient à un groupe d’étudiants contestataires qui défend une position originale en marge des bolcheviks, des menchéviks et des anarchistes. Il assiste au retour de Lénine qu’il avait déjà eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois avant la guerre (dont il donne une description dans un article intitulé : L’effondrement d’un mythe politique : Joseph Staline, 1962). Il est très actif pendant la révolution russe. L’expérience des Conseils ouvriers le marque profondément. Il est nommé assistant à l’Université de Petrograd en 1919 puis à celle de Tomsk. Il est à « bonne école », il qualifiera plus tard son système d'« hyperempirisme réaliste », affirmant par là qu'il retenait de nombreux enseignements, comme ceux de Marx, de Proudhon et de Durkheim. On peut le considérer comme le plus grand sociologue de l’après guerre, sans l’habituelle connotation péjorative (suce-boule de la bourgeoisie)de la profession.

La Révolution russe et son déroulement eurent donc une influence décisive sur sa formation comme sur ses conceptions politiques et sa vocation de chercheur en sociologie. Ardent défenseur de la Révolution et admirateur de Lénine dans les premiers mois de la Révolution, il est déçu par l’étatisation de la société et voit se dessiner l’échec de la révolution socialiste. En raison de son opposition au traité de Brest Litovsk et de sa protestation contre l’affaiblissement des conseils ouvriers, il décide d’émigrer en 1920 à Prague, puis en 1925 en France. De 1927 à 1929 il donnera des cours libres à la Sorbonne, créant une revue sociologique en 1930 qui aura une influence considérable sur la future génération des célèbres sociologues des fifties. C’est son expérience militante au cours de la révolution russe qui continue à le guider dans l’approfondissement de ses travaux sociologiques après 1945 en France et restera en arrière-fond de son apport à la sociologie française, impressionnant de nombreux futures stars de la discipline (Sauvy, Balandier, Friedmann, Braudel, Morin, Duvignaud, Touraine, etc.) qui se la pèteront « novateurs » en 1968, faisant mine d’oublier les leçons de fond de Gurvitch.

Après avoir initié formés tant d’essayistes et d’universitaires aux tendances de la philosophie allemande, Gurvitch s'orienta vers une sociologie théorique et quadrilla de concepts et de typologies le champ essentiellement mouvant du social, mais il demeura toujours soucieux de respecter la variété et la complexité du réel. Parti en guerre contre quelques faux problèmes : ordre ou progrès, individu ou société, psychologie ou sociologie ou philosophie de l'histoire, théorie du facteur prédominant, Gurvitch donne pour champ à la sociologie la réalité sociale considérée sous tous les aspects dans toutes ses strates en profondeur, irréductible à d'autres formes de réalité et saisissable à trois niveaux notamment : celui des liens microsociaux, celui des groupements, celui des classes et sociétés globales. La visée sociologique doit être celle des phénomènes sociaux totaux dont l'expression est continuellement en mouvement. Des dynamismes à la fois créateurs et créés, agents et objets du changement, affectent les "Nous", les groupements et les sociétés globales, et mettent en œuvre constamment des forces de structuration et de déstructuration. Ils engendrent des discontinuités sur lesquelles se fondent les différences entre disciplines voisines comme la sociologie et d'histoire. On a reproché à cette recherche qui se voulait anti-dogmatique, réaliste et pluraliste, d'hypercatégoriser la réalité sociale et d'aboutir à un certain formalisme dans la démarche.

Il est professeur de sociologie à la Sorbonne de 1949 à 1965. Il a participé intensément à la reconstruction de la sociologie en France, après la Seconde Guerre mondiale, et composé une œuvre considérable.

« En insistant sur la réalité de la liberté humaine dans l'existence collective et individuelle, afin de mieux déceler son fonctionnement et ses multiples interférences dans l'engrenage de la réalité sociale, nous serons conduits, dit Gurvitch, à distinguer ses degrés (liberté arbitrant selon les préférences subjectives, liberté-réalisation novatrice, liberté-choix, liberté-invention, liberté-décision, liberté-création) dont chacun agit dans une temporalité différente ».

Gurvitch s'est montré très hostile à la démarche de la sociologie américaine de son temps, dont l'ambition première était de décrire et de mesurer les faits : il voulait au contraire donner à la sociologie la tâche d'expliquer. C'est pourquoi il s'est efforcé de constituer un vaste appareil conceptuel. Il estimait que la méthode dialectique était la meilleure méthode pour conduire à des procédés opératoires (complémentarité, implication, etc.). Le caractère spécifique des objets de la sociologie permettait, selon lui, d'user de la diversité des points de vue pour arriver à dégager, sinon des lois, du moins des régularités fonctionnelles expliquant le social. Il a écrit notamment Morale théorique et Sciences des mœurs (1937), Essais de sociologie (1939), la Vocation actuelle de la sociologie (1949), Déterminismes sociaux et Liberté humaine (1955), Dialectique et Sociologie (1962), les Cadres sociaux de la connaissance (1966).

A la fin de sa vie il se rapproche de plus en plus de la pensée de Marx qu’il essaie de réconcilier avec Proudhon. Malgré son importante activité scientifique au niveau internationale, Gurvitch reste perpétuellement tourmenté par la question de l’oppression sociale et politique. Il prend publiquement position en faveur de la libération des pays colonisés. En 1962, un attentat à la bombe arrache la porte de son appartement, traumatise profondément sa femme et provoque chez lui la crise d’infarctus dont il mourra trois ans plus tard, le 12 décembre 1965.

Les extraits que nous produisons ci-dessous (cf. Les cadres sociaux de la connaissance) sont le produit de cours historiques et prégnants de Gurvitch, où prédominait encore parmi les chercheurs l’intérêt pour la classe ouvrière ainsi qu’une fascination pour le marxisme. Temps bien révolus… Dans ces années de la contre-révolution encore dominante, au-delà du seul intérêt pour la classe ouvrière, l’influence de Gurvitch était une oasis parce qu'elle permettait effectivement de concilier la recherche en sciences sociales avec un marxisme plus ou moins avoué, sans risquer de sombrer dans le discours idéologique pro-russe, ou inversement de risquer d'être perçue comme étant à la botte des Américains.

Il n’échappera pas, pour le lecteur attentif et intelligent, que, à la lecture de cette pensée non dogmatique, la classe ouvrière n’a pas changé sur le fond, malgré l’importance nouvelle des techniciens (et on peut inclure désormais la noria de professions liées à l’informatique), et elle n’a pas changé surtout dans sa volonté politique d’œuvrer en faveur, non d’un avenir idéal, mais d’un avenir meilleur ; c’est pourquoi elle reste la classe révolutionnaire !

Gurvitch, mieux que les pontifes Lukacs, Gramsci, etc., qui prétendaient parler au nom de la classe ouvrière, montrait sobrement et limpidement la vraie nature de cette classe révolutionnaire fondée sur son souci constant de l’avenir !

Note : Cf. Jean-Christophe Marcel « Gurvitch les raisons d’un succès, 2001) + Robert Cramer (éléments biographiques)

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La classe ouvrière ou prolétariat, qui occupe dans l’industrie capitaliste une place défavorisée parce qu’elle ne possède pas la propriété des moyens de production et ne vit que de son travail, qualifié ou non par une formation professionnelle, a été lente à se constituer et à prendre conscience d’elle-même. Cela tient à la provenance hétéroclite de cette classe, issue de la population la plus pauvre des villes, de l’artisanat ruiné, enfin des couches inférieures et désintégrées de la paysannerie.

La « prise de conscience de classe » du prolétariat ne date que du début du XIXe siècle ; elle s’est manifestée dans diverses doctrines socialistes et collectivistes, dont le marxisme de diverses obédiences, devenu dominant par la suite. La mentalité et la conscience collectives du prolétariat débordent, bien entendu sa « conscience de classe » proprement dite. Elles impliquent, outre les aspirations vers un avenir meilleur et la révolution sociale, la conscience des besoins, les déceptions successives éprouvées, les lassitudes, les inquiétudes concernant l’intensité des divisions internes, enfin, parfois, même l’indifférence prolongée. C’est que la classe prolétarienne peut entrer en conflit avec ses propres organisations, être découragée par les luttes intestines en son sein ou se sentir écrasée et trahie par la nouvelle bureaucratie qui administre ses appareils.

Les variations mêmes, non seulement de la force des luttes de classes (qui entraîne un changement aussi bien dans les accentuations des éléments « masse », « communauté », et « communion », que dans l’importance des groupes au sein du prolétariat), mais des formes que prennent ces luttes, et plus récemment l’apparition de la tendance vers la constitution de « fractions », sinon vers l’éclatement en plusieurs « classes ouvrières », compliquent considérablement le problème du prolétariat en tant que cadre social de genres et formes de la connaissance.

Dans le passé, la hiérarchie des groupements intégrés dans la classe ouvrière, contrairement à ce qui se passe dans la classe bourgeoise, était établie moins par référence à des strates économiques (par exemple ouvriers électriciens et ouvriers du livre – les mieux payés -, dockers et porteurs – les bien moins payés)) et aux aptitudes professionnelles, qu’au rôle de certains groupes au sein du prolétariat dans sa lutte contre les autres classes (élites syndicales, délégués ouvriers, « minorités agissantes »). Or, d’après le résultat des enquêtes les plus récentes, la hiérarchie des groupements à l’intérieur de la classe ouvrière s’est encore compliquée durant les dernières décennies. En effet, les strates prolétariennes possédant des compétences techniques particulièrement importantes pour le fonctionnement des machines (par exemple les « dépanneurs » des engins automatisés), bénéficient, à côté d’une situation économique privilégiée et d’une influence directe sur l’administration des entreprises, de la possibilité de recourir à la stratégie nouvelle et spécifique dans la lutte pour leurs propres intérêts et pour ceux de la classe ouvrière tout entière, y compris les syndicats et leurs organes de contrôle dans l’entreprise. De nouveaux problèmes concernant l’unité effective de la classe prolétarienne à notre époque se trouvent ainsi posés, sans qu’on puisse en arriver à une conclusion définitive.

Mais, jusqu’à preuve du contraire, il reste difficile d’admettre que ces « fractions privilégiées du prolétariat » perdent leur conscience de classe, qui les unit à tous les autres groupes et strates prolétariens. Nous croyons donc pouvoir traiter la classe ouvrière comme le foyer unique d’un système cognitif, tout en tenant compte des certaines nuances, liées aux variations internes de ce cadre social.

A) Indubitablement, le genre de connaissance prédominant dans le système cognitif propre à la classe prolétarienne est la connaissance politique, aussi bien spontanée et implicite, qu’élaborée, explicite et finalement cristallisée en diverses doctrines. Elle se rapporte autant à la stratégie à employer qu’aux idéaux à atteindre dans un avenir proche ou lointain, car la classe prolétarienne n’ayant encore jamais été privilégiée, ni sous les régimes capitalistes ni sous les régimes communistes centralisateurs qui, tout en parlant en son nom, la maintiennent cependant dans une situation subalterne, est une classe mécontente qui aspire à un avenir meilleur et à la satisfaction d’une série de besoins jusqu’ici insatisfaits.

Une connaissance des tactiques de lutte s’impose donc : lutte avec le gouvernement, avec les dirigeants des usines et entreprises, avec les autres classes, avec les organisations syndicales et politiques, lesquelles, ou lui sont hostiles ou, le plus souvent, la trahissent en prétendant la représenter et parler en son nom. Il s’agit aussi d’un avenir meilleur et d’un régime tenant mieux et plus efficacement ses promesses. Il peut être question ici soit d’une image idéale permettant une réalisation rapide, soit d’un mythe (au sens sorélien d’appel à l’action). Dans ces deux cas, la connaissance politique du prolétariat peut surgir d’une façon empirico-intuitive, directement de la pratique des luttes, ou, au contraire, être cristallisée dans des doctrines conceptualisées, durcies même, et parfois imposées. D’ailleurs, une dialectique entre la forme empirique et la forme conceptuelle au sein de la connaissance politique du prolétariat, peut aussi bien conduire à leur polarisation qu’à leur interpénétration. Ceci n’est pas à négliger…

Selon les différentes fractions et strates au sein du prolétariat, cette connaissance politique peut prendre un aspect plus opportuniste ou plus révolutionnaire, plus réaliste ou plus utopiste, plus rationnel ou plus mystique. Mais, quel que soit le caractère qu’elle revêt, elle est toujours présente et son orientation ne dépend pas seulement de l’ensemble du prolétariat ni des strates et groupes divers qui y sont intégrés, mais aussi des conjonctures (révolutionnaires, contre-révolutionnaires, pacifiques, agressives, etc.), où se trouve placée la société globale, terrain d’action et de lutte de toutes les classes en présence.

B) (…) A mesure que se généralise la formation professionnelle, en particulier celle qui a trait aux réparations et dépannages des machines automatiques, le savoir technique joue un rôle de plus en plus important dans l’activité productrice de la classe ouvrière. Si, au début du capitalisme, c’était un savoir spontané, acquis uniquement dans le travail, qui restait plutôt superficiel et ne dépassait pas le niveau du doigté et de l’adresse manuelle, aujourd’hui, malgré l’extrême complication des machines, cette connaissance technique peut servir de base à la constitution de fractions spéciales de travailleurs. Ce qui distingue alors des ingénieurs cette catégorie de travailleurs sélectionnés d’après leur compétence professionnelle, c’est que leur connaissance technique reste sans lien avec la connaissance scientifique. Or, c’est cette absence de jonction entre les deux genres de connaissance qui est le point vulnérable des ouvriers les plus qualifiés et les maintient au rang de prolétaires.

C) A la troisième place, dans le système des connaissances correspondant à la classe ouvrière, il faut mettre la connaissance perceptive du monde extérieur, bien plus subjective et bien plus émotive ici que dans la classe bourgeoise, le prolétariat parvenant difficilement à se détacher des conditions et du lieu de travail, de la distance entre celui-ci et l’habitat, des moyens de transport pour aller de l’un à l’autre, enfin des conditions mêmes de l’habitat, etc.

Par ailleurs, la connaissance perceptive du monde extérieur de la classe ouvrière se distingue également de celle qui est propre à la classe paysanne laquelle, nous l’avons vu, est essentiellement égocentrique, repliée sur elle-même, méfiante à l’égard de tout ce qui lui est inconnu. Au contraire, la classe prolétarienne est attirée par la connaissance de tous les aspects du monde extérieur et futur, et aussi par la situation des classes tant dans les pays étrangers que dans le sien. Ainsi ce sont les extériorisations de leur propre classe qui attirent surtout l’attention des ouvriers, en quelque endroit qu’elles se produisent.

Les étendues et les temps où est ici placé le monde extérieur ont un caractère spécifique. Les fatigues, les déceptions, les lassitudes, les indifférences enfin, propres aux travailleurs, les entraînent vers les étendues égocentriques et projectives. Les étendues des organisations prolétariennes, syndicales et politiques, combinées avec des temps où l’avenir domine souvent le présent, manifestent une tendance prospective. Quant aux étendues concentriques, diffuses et se desserrant, elles se trouvent en compétition, selon qu’il s’agit du prolétariat lui-même, des classes qui lui sont hostiles ou de la société future. Par ailleurs, la connaissance du monde extérieur et des étendues où il est placé subit fortement l’influence de la connaissance des temps où le futur à longue échéance domine sur le présent. ; le temps en avance sur lui-même et, à certains tournants, le temps de création ont tendance à prévaloir sur la connaissance des étendues. (…)

D) Quant à la connaissance d’Autrui et des Nous, elle mérite, dans le cadre du prolétariat, une analyse particulière. La connaissance de l’Autrui concret s’y limite aux membres des mêmes cellules syndicales et politiques ou à ceux des mêmes équipes de travail. La personnalité d’Autrui s’y présente, par ailleurs, sous l’aspect préférentiel du militant. Mais si la connaissance d’Autrui est ici très restreinte, celle des Nous, des groupes et des classes, en revanche, est très intense. Qu’il soit question de la classe prolétarienne, de ses subdivisions (cas privilégiés) ou des classes hostiles, neutres ou intermédiaires, la connaissance des collectivités joue un rôle important dans l’action et dans la conscience de cette classe. Il ne s’agit nullement de représentations vagues, ou de simples préjugés, mais d’une connaissance souvent pénétrante, liée à la mémoire historique, à la longue pratique des luttes syndicales et politiques, enfin aux images d’un avenir meilleur ».

« Les cadres sociaux de la connaissance » a été publié pour la première fois en 1966, puis une deuxième fois en 2001 (ed Tops). L’ouvrage analyse le rapport qui existe entre le savoir et les groupements humains (familles, usines, Etats, Eglises), les classes sociales et les sociétés diverses, archaïques, patriarcales,e tc. Il met en lumière les particularités de chacune des collectivités. Malgré son aspect universitaire se lit facilement, est accessible à un large public contrairement aux merdes littéraires officielles (ou leurs pâles plagiats communisateurs ou néo-situs à la con). Gurvitch croit lui-même à un avenir meilleur sous la responsabilité des producteurs, avenir autogestionnaire et non pas « communisme centralisateur » à la Staline ; en totale fidélité avec son combat révolutionnaire de jeunesse.

Il est pas formidable ce Georges Gurvitch ? C’est chouette d’avoir baigné dans l’atmosphère politique des conseils ouvriers de la révolution de 1917…. Çà vous marque pour toute une vie, même de professeur d’Université. Une leçon impérissable pour tous les douteux, les chagrineux et les péteux observateurs impatients du prolétariat qui ne dort que d’un œil face à ce monde finissant.

mercredi 7 mai 2008

BITOT ABANDONNE

LE MARXISME

« Quel autre monde possible ? Retour sur le projet communiste »,

Par Claude Bitot (Colibri, Italie, mars 2008)

« La théorie devient réalité dans un peuple dans la mesure

où elle est la réalisation de ses besoins ». Marx (1846)


La rumeur courait dans les librairies parallèles parisiennes : « Bitot abandonne le marxisme » ! Une blague communisatrice ? J’ai été vérifier en lisant son dernier livre. Surprise l’ouvrage décoiffe. Il fonce sans concession. Il secoue le cocotier du marxisme endormi. On peut ne pas être d’accord, trouver qu’il exagère mais il a le mérite de soulever les big questions pour l’humanité et le prolétariat. Ne se fait-il pas trop l’avocat du diable ?

Il réussit son coup, non pas parce qu’il fait mine d’abandonner le marxisme. Des abandons comme cela j’en veux à la pelle. Laissons le marxisme fossilisé aux sectes ultra-gauches et aux individus communisateurs modernistes. Laissons le Marx bourgeois individualiste à Attali.

Sa démonstration non en soi anti-capitaliste, mais bien plutôt signal d’alarme sur le cataclysme auquel conduit un capitalisme à bout de souffle, immense prédateur en décadence, montre avec brio qu’il n’y en a plus pour longtemps. Avis aux impatients : il faudra avant toute chose régler un certain nombre de questions. Fi des imbéciles communisateurs qui imaginent que la bourgeoisie va s’éclipser avec galanterie, Claude Bitot ne fait pas dans la demi-mesure ni dans la démagogie : ce sera dur et il faudra se serrer la ceinture !

Et pourquoi cet homme est-il si profond dans sa démonstration au début tout au moins? Parce qu’il part d’un point de vue qu’ignorent depuis 40 ans toutes les sectes dites révolutionnaires et les intellectuels relookés de l’ultra-gauche : il part du point de vue de la dialectique des besoins !

Dialectique des besoins ? Quésaco ? vont-ils tous dire ?

Les « orgas » se soucient des besoins de l’organisation (comment recruter ? comment trouver du pognon ?), des besoins du parti futur (combien de divisions pour tirer sur les ouvriers en grève ?), de l’Etat prolétarien (combien de bureaucrates pour diriger la société ?) mais JAMAIS AU GRAND JAMAIS des BESOINS des masses !

La petite bourgeoisie intellectuelle a ses vapeurs. Comme il n’y a plus de religion crédible, elle tente de sauver son âme en se souciant des miséreux, des étrangers en situation irrégulière, de l’état de la planète, des droits des homosexuels et des communautés religieuses, etc.

Fait étrange, j’avais envisagé, il y a quelques mois de proposer à Claude d’écrire ce que nous avons écrit chacun un peu différemment de notre côté. Sans nous consulter aucunement je m’aperçois que nous avons traité de cette question cruciale des besoins, et j’en suis heureux même si je ne dessine pas les mêmes orientations que lui. Sur le fond, je suis persuadé que nous manifestons un questionnement réel dans le prolétariat (qu’on trouve aussi bien sur les site du CCI, des altermachins et du PCF de la part de sympathisants) : quel autre monde est possible ?

Claude Bitot rompt d’emblée avec le marxisme des bègues en s’attachant à questionner sur la dérive industrialiste (productivisme attribué à Marx) et le massacre de l’environnement. Ce sont des questions, dit-il, qu’on ne peut pas laisser aux petits bourgeois écologistes. Il a raison. Mais il se lance immédiatement dans sa thèse principale : le communisme ne peut plus avoir pour but le développement des forces productives. Il fustige en même temps (et avec raison) les critiques anarcoïdes du travail (la poignée de communisateurs stupides) et nous annonce qu’il faut « revaloriser le travail manuel ». Mauvais signe ! comme je le montrerai, il prend le problème à l’envers, il se situe hors de l’évolution du travail, hors des conditions de travail des plus défavorisés et il ne mesure pas les conséquences de la raréfaction du travail (il propose une solution backward sur laquelle je reviendrai). Le marxisme (ou au moins un des marxismes comme méthode révolutionnaire) aura plus été victime d’une réputation déterministe que productiviste (qui veut vivre joyeusement dans la pénurie ?)

Son mérite reste en tentant un inventaire de dénoncer trois lieux communs :

- la croyance que la société communiste ne serait qu’une société de loisirs,

- la croyance en la disparition du travail manuel,

- la croyance en une consommation illimitée et sans frein.

Il prend ensuite comme hypothèse que le communisme ait réussi dans les années 1920 pour nous prétendre qu’il n’aurait été au fond qu’un appel à la consommation « abondanciste » de type capitaliste… donc heureusement qu’il a échoué à être mis en pratique ! Il imagine que le détestable individu moderne aurait été placé dans une situation de « toujours jouir plus » au lieu des valeurs morales qu’il semble priser comme un vulgaire parpaillot : « de courage, de dignité, d’entraide, de solidarité ». Bigre ! quand l’on sait que Marx a dit un jour que la lutte communiste n’était pas morale !

C.Bitot croit avoir trouvé les véritables inspirateurs du vrai communisme futur : les Babouvistes (« rien que la suffisance mais toute la suffisance »), ces nouveaux cathares simplistes dont le bourgeois Marx s’était moqué pour leur « ascétisme universel » et leur « égalitarisme grossier » ! C.Bitot aurait pu tout aussi bien se reporter aux Grecs antiques au lieu de vouloir trouve rmeilleur que Marx chez ses antécédents aile gauche du robespierrisme, limités par leur époque.

Marx reste une « puissante synthèse » des mouvements de révolte antérieurs ami Bitot ! Mais tu as le mérite de questionner sans cesse, en refusant de considérer Marx comme une icône, et c’est pourquoi ton ouvrage est important et oxygéné. La société moderne a besoin d’être « réorientée » vers des besoins qu’elle est incapable de satisfaire. Je ne dis pas autre chose sur le fond dans mon propre ouvrage. Besoin de communauté, besoin de travail…

Que deviendra le besoin de travail ? Géniale question.

Oui le mode de production capitaliste n’a plus rien de « progressiste », il est même devenu une entrave, et il faudra entreprendre d’abord « un démantèlement complet » de ce qu’il nous lèguera.

C’est très bien de vouloir nous resituer le projet communiste mais sans objet, sans sujet, il n’apparaît ici qu’une pétition de principes ! C.Bitot imagine tout le long, comme nos veilles barbes hippies et modernistes, un prolétariat intégré à cause de la consommation !? Pourtant il fustige bien l’hédonisme des petits jouisseurs du quartier latin et leurs délires téléologiques, étrangers à l’empirisme modeste en milieu ouvrier.

Néanmoins le prolétariat se serait cantonné à une « simple lutte revendicative ne visant nullement à remettre en cause le capitalisme » ! La lutte pour le pain s’est traduite en « lutte querelleuse » pour des intérêts corporatifs et de petits privilèges. Ce n’est pas faux, mais au lieu d’accuser la classe ouvrière, comme les modernistes et les gauchistes, de ne pas avoir été capable d’aller au casse-pipe (une révolution c’est tout de suite plus de privations, des morts, des prisonniers, etc.) pourquoi ne montre-t-il pas du doigt l’immense couche profiteuse et parasite de la petite bourgeoisie qui a fait la pluie et le beau temps jusque là, et qui tremblote à peine au vu des risques de paupérisation qu’elle va subir sans un geste de solidarité pour la classe « inférieure » ? C’est pas tous les jours dimanche, c’est pas tous les dimanches que les prolétaires ont envie de se lancer dans un assaut sanglant, surtout si l’heure n’est pas venue et que la survie quotidienne n’est pas complètement intolérable ! Il faudrait cesser de stigmatiser la masse des prolétaires au nom de désidératas d’intellectuels observateurs et impatients ! Si la classe ouvrière n’a pas jugé bon encore (en ce moment ou il y a 20 ans) de foutre en l’air le système, elle avait peut-être ses raisons, et parmi ses raisons beaucoup de tout à fait louables : ne pas recommencer Kronstadt, ne pas se soumettre à un nouveau parti totalitaire ou un Etat potiche « prolétarien »…

Bitot finasse en plus sur le faible nombre de travailleurs productifs signifiant déclin, alors que la productivité des métiers n’a jamais été un facteur de conscience de classe en soi, et que, l’employé de banque a aussi « peur du lendemain » (expression de Babeuf) que l’immigré en situation irrégulière (bien qu’à un degré moindre et une servilité pleine de bassesses).

Pour C.Bitot donc en fin d’introduction il suffit d’abandonner le « bourgeois éclairé » Marx et d’en référer à des auteurs hétéroclites pourtant peu fiables au vu de leur trajectoire : W.Morris, Orwell, S.Weil, G.Leval. dont la communauté de pensée fût plutôt de type anarchiste.

Au lieu de cesser de simplement aduler ou criminaliser ou faire de Marx un prophète infaillible, Bitot reprend un peu de ces trois caricatures. L’essentiel de son argumentation de base est reprise aux écologistes, mais avec cette précision : « l’hyperdéveloppement des forces productives » est la cause de la « crise écologique ». OK, mais il ne répond pas politiquement lui non plus à cet endroit : est-ce que la crise écologique signifie que nous les prolétaires avons des intérêts communs avec la bourgeoisie (sauver la planète, sauver l’eau, etc.) ?

Pour bien saisir ici qu’il ne s’agit pas de cynisme de notre part, faisons la comparaison avec la guerre mondiale. En guerre la bourgeoisie fait toujours valoir l’intérêt « commun », la « solidarité nationale », etc. quand bien même ce sont les prolétaires qui sont envoyés massivement au massacre. Avec l’écologie, formule de confusion tous les gouvernements bourgeois depuis trente années, le procédé est le même. Nous ne traitons pas ici des papiers gras ni de la tabagie (à laquelle les couches supérieures échappent désormais) mais des impôts et amendes que la bourgeoisie exige des prolétaires pour amenuiser ses propres carences, mais des conditions de travail « inchangées » dans les mines en Chine mais aussi bien dans les usines chimiques européennes que dans les salles de classe en murs amiantés…

Avec la théorie écologique il n’y a ni égalité ni réciprocité pour les couches exploitées du prolétariat. La même barbarie écologique se poursuit sous les discours hâbleurs… Pour ne prendre que l’amiante, ce sont des ouvriers canadiens qui ont initié la lutte protestataire contre son usage dès la fin du 19e siècle, et malgré d’autres protestations ailleurs, des centaines de tavailleurs continuent de mourir du fait de l’amiante et les patrons de ce secteur d’être protégés juridiquement ! Je pourrais prendre aussi bien les victimes de Bohpal, de Tchernobyl, de New Orleans, des tsunami, etc. pour montrer que la catastrophe écologique (ou ses conséquences dans le dérèglement de la nature) ne révèle aucunement une « solidarité commune », ou même un « terrain d’entente » sur lequel nous pourrions, prolétaires, bourgeois et petits bourgeois marcher du même pas. Il faut le dire clairement : le communisme se fera sur le fumier écologique de la bourgeoisie, et plus tôt le prolétariat stoppera les dégâts mieux ce sera. En chœur avec les écolos bobos du Nouvel Obs, C.Bitot vient nous conter que la soi-disant négligence du facteur écologique signifie l’écroulement de l’échafaudage marxiste ! Et d’un, les militants révolutionnaires du XXe siècle ne pouvaient prévoir le degré de barbarie et de destruction qu’atteindrait le Capital décadent, et de deux l’écologie n’est en soi, utilisée électoralement, qu’une variante de l’antique « union nationale » (quand Jacques Chirac nous parle de préserver l’eau, je sors mon revolver !). L’eau va manquer, horreur ! L’essence aussi ! Et alors ? ce n’est pas le problème du prolétariat. On ne lui demande pas son avis. On lui demande de payer ses impôts et de faire du vélo à Paris…

Le système communiste s’imposera certainement dans une situation inédite de « sortie de secours » d’autant plus à ce moment-là comme besoins d’une autre époque, et je ne vois pas franchement quelle catégorie d’électeurs, d’orgas humanitaires pourraient être à la hauteur de la tâche et responsabilité de la classe ouvrière.

C.Bitot veut-il dès maintenant comme les pitres Besancenot et Bové qu’on exige du capitalisme qu’il économise pour notre avenir possiblement communiste les matières premières dont il use si dispendieusement ?

UN COMMUNISME EN SABOTS

Bitot a trouvé la solution au capitalisme déchaîné et pollueur : le retour en arrière au niveau de la petite production et une rigoureuse « simplicité des besoins »! Un auteur, antistaliniste de service, aux côtés de sa bourgeoisie en guerre, et rétribué par les services secrets, G. Orwell – mais aussi la bigote Simone Weil et le pseudo historien anar Gaston Leval – vont supplanter Marx dans l’imaginaire prospectif de C.Bitot. Il faudra « démécaniser, désautomatiser, réduire le nombre de machines ». Cet auteur accumule une série de constats effarants de la capacité de nuisance du capitalisme, mais avec des carences dans l’interprétation, ou des idioties malthusiennes : ce serait la faute à la surpopulation ! Or la famine est causée par des végétaux, non simplement, brûlés pour la biomasse mais pour le « carburant vert » des 4X4 pour bobos, et la majeure partie des terres pour maïs sert à nourrir les bovins plus que les humains (on n’a pas besoin de manger tant de viande certes !).

Il faudra donc en revenir au travail manuel, le « mettre au centre » nous dit Claude Bitot, un programme de revalorisation que ne moquerait ni Martine Aubry ni Sarkozy. Etrange souci commun ? On se souvient que Engels avait décrit les utopistes (les projeteurs d’avenir) comme d’impondérables potaches incapables de décrire autre chose que la société présente. Il n’est pas étonnant que notre ami du travail manuel décrive la révolution de 1917 comme première révolution de sous-développés courant après le capitalisme ; les bolcheviks sont ainsi rendus moins gênants dans leurs prétentions, et il ne restera plus qu’à louer les expériences barcelonnaises…

Sur le refus du travail des Hippies aux communisateurs, C.Bitot met tout le monde dans le même sac, ouvriers en grève et étudiants petits bourgeois non sevrés. Il ne voit que les stars de 68 (situs et autres cons et coms), mais il ignore (ou a oublié) que DANS LA CLASSE OUVRIERE en 68 ce n’était pas de refus du travail (on bouffe et on s’habille comme les hommes des cavernes et on fait de la musique avec des peaux de bêtes, autrement ?) comme tel qu’il s’agissait mais de la remise en cause de son DEROULEMENT (commandement humiliant, hiérarchies des petits chefs, primes à la gueule). Il n’évoque pas une seule fois les besoins des travailleurs au travail dans ce bouquin. Comme tous les groupes politiques il ne traite quasiment pas de la division du travail telle qu’elle est haïe et rejetée par les ouvriers lorsqu’ils relèvent la tête. Travers typique de l’intellectuel qui se prend pour la tête et se fiche de celle de ceux dont on ne voit que les bras. Il méconnaît l’histoire du travail dans les sociétés antérieures où on ne travaillait pas autant que sous le capitalisme (cf. p. 308 de mon propre ouvrage) ; de même il n’a pas étudié la longue lutte du mouvement ouvrier pour le temps de loisirs (p.310), saluée par Marx comme centrale pour la réduction du temps de travail, et liée au projet de société communiste sous ses aspects ludiques, festifs et déliés sexuellement (merci Fourier).

Evidemment cela ne signifie pas « jouir sans entraves », l’espèce humaine aura toujours besoin de s’autocontrôler, sachant sa prédisposition à accumuler les besoins qui n’est pas née dans le capitalisme (cf. les bonnes pages de Gorter auquel je fais référence traduit par Discontinuité).

Le travail restera une activité sociale importante, pas forcément centrale, pas besoin d’en faire un plat pour les prolétaires conscients ; tant pis si les intellectuels communisateurs ne veulent pas comprendre, ils comprendront assez tôt qu’il leur faudra nettoyer leurs chiottes eux-mêmes et qu’il n’y aura plus de femmes de ménage, ni au Kremlin ni chez Roland Simon ou Tahar Benjelhoun.

Comme le repenti maoïste Baudrillard, les hippies et les riches, C.Bitot considère que les ouvriers se sont vendus à la consommation (n'est-ce pas une considération bourgeoise de grand seigneur?), il méprise machine à laver, bagnole et télé, n’y voyant qu’arcane subliminale de la société de consommation. Or c’est faux et superficiel, et pas une concession à la modernité, toutes ces innovations correspondaient et correspondent aux besoins du Capital de fidéliser les travailleurs au boulot : la machine à laver pour que les femmes passent plus de temps l’usine, la bagnole parce que le capital est si pingre qu’il refuse de développer les transports en commun à la campagne (pas rentable), la télé parce que les ouvriers n’ont ni le temps ni le goût pour aller au théâtre, etc… Et C.Bitot voudrait nous supprimer la machine à laver peut-être pour que la femme puisse à nouveau aller battre son linge à la rivière ? Et le frigo? on supprime aussi cet élément d'embourgeoisement occidental? pour que je retourne chercher des pains de glace comme je le faisais, enfant à Albi, à la fin des années 1950, pendant que maman était au boulot... Il est vrai qu'il n'y aura plus que des frigos pour cantines collectives...

De reconstruction en destructurations, la classe ouvrière de tous les pays a vu se diversifier les distractions misérables que le système lui propose, et alors ? C.Bitot croit-il que les prolétaires eux-mêmes ne dénigrent jamais la futilité des besoins artificiels ou des fétiches qu’on jette à leurs enfants (en créant la « frustration du besoin » comme je le souligne p.306).

Ils sont certainement plus conscients en famille et en AG que nous, et ils discutent parfois aussi des besoins universels ("radicaux" sans le savoir) et ce que pourrait être une société de liberté sans mièvreries sur un bonheur parfaitement communiste…

FIN DE LA CENTRALITE DU TRAVAIL ET TRAVAIL DENREE RARE ?

Je le répète, même si Claude Bitot a tendance à tirer en arrière et à donner des verges pour se faire battre, il a posé des questions qui ne sont pas indécentes, et qui ont à voir, même s'il a esquivé le sujet, avec la transition, une période de transformation marquée certainement au coin de la pénurie et des déséquilibres hérités de la société divisée en classes.

Il y apporte hélas immédiatement des solutions incrédibles. Il n’y a pas et il n’y aura plus de travail pour tous. Le travail connu de nos jours (et ses humiliations) ne sera plus au centre, n’en déplaise à feu Marx. La solution réactionnaire de supprimer les machines (en réduisant les naissances drastiquement) en croyant que cela permettrait de re-répartir un travail de type artisanal est une douce lubie anar. Les machines on nepeut même plus se passer des plus efficaces (de la moissonneuse batteuse à l’avion… et à internet). Le rejet de ces « instruments » par Bitot peut le ranger dans les réacs de la bande à Riesel (l'inénarrable Encyclopédie des nuisances); veut-il comme les talibans jeter à la benne télés, portables et appareils photos numériques si plaisants (pour restaurer la boutique photo de jadis)? Il y aura bien des choses à garder de l’industrie capitaliste que ni une réorganisation à l’aide de petites mains de fourmis khmers rouges ou de multitudes chinoises remises aux champs avec des charrues ne pourront jamais plus remplacer. Plutôt que de ridiculiser le projet communiste avec un remake généralisé du travail artisanal, Claude Bitot aurait mieux fait de tenter de répondre à comment on va occuper les millions de surnuméraires laissés en rade par le capitalisme, comment recycler les millions d’emplois improductifs et désormais inutiles des banques, des assurances, de l’immobilier…

Désolé que notre nouveau Babeuf veuille restreindre ce qui n’est pas forcément abondant pour nombre de prolétaires des pays développés, mais n'y aura-t-il pas d’abord - que cela plaise ou déplaise aux ouvriers corporatifs ou au petit bourgeois pleurnichard - comme premiers besoins urgents de produire encore plus de nourriture pour sauver des millions de crève la faim du monde délaissé (en premier lieu en faisant cesser cette aberration de transformation des céréales en biocarburant!… Dans une situation moins aggravée ne disait-on pas à la fin des années 1960 qu'il faudrait cesser de détruire les surplus alimentaires? Priorité à la distribution non mercantile…

Je suis OK avec lui que les besoins du communisme restent à définir – on est pas madame Soleil – mais au lieu de taper comme un sourd sur les limites du théoricien Marx pourquoi ne reconnaît-il pas le travail aussi sera à redéfinir (non pas comme une prolétarisation de l’ensemble de la société… veille idée industrialiste socialiste pourtant et anar): en terme de rotation ou de partage? en termes d’activité sur tous les plans de la vie ? (nettoyage de la cage d’escalier, réparation des toits après une tempête, garde des enfants, écrire des histoires, jouer de la musique, animer et organiser des voyages) participation à la vie commune par débats, projets, propositions, etc. Il existe déjà des millions de retraités ou d’assistés financièrement qui trouvent le moyen de se rendre utiles à la société sans pointer à une usine quelconque, par des activités considérées comme bénévoles. La recherche et la création dans tous les domaines n'auront jamais assez d'un nombre d'énergies en constant renouvellement.

L’informatique n'a-t-elle pas eu du bon, réduisant le job de sténodactylo; l’ouvrier et le patron sont devenus leur propre secrétaire… C. Bitot raille nombre d’activités de détente (randos, bridge, club Med., etc.) mais nous pourrons en garder et en inventer d’autres nullement nuisibles non plus ni ridicules. On ne peut plus défendre un projet communiste grossièrement matérialiste, en se passant du besoin humain de multiplier les activités. L’homme ne vit pas que de pains mais aussi de loisirs. L’ingénieur nettoiera ses chiottes. La femme de l’ingénieur, sans diplômes pourra surfe sur le web ou faire son footing… Le petit bourgeois, coupé de ses fonctions de commandement au boulot n’est pas rétif en soi au travail manuel (le boom du bricolage, même pour sa maison de campagne, en fait déjà foi). L’ex petit bourgeois fera comme les prolétaires si les règles de base de l’ancienne société ont sauté ; la disparition de l’argent et des médailles est plus efficace que les goulags souhaités par Robert Camoin.

L’injonction que « tous participent au travail productif » résonne étrangement léniniste et robespierriste (qui ne travaille pas, ne mange pas), mais on peut faire travailler une majorité deux heures par jour (ils n’en mourront pas et ne se sentiront pas humiliés) et faire tourner les tâches; chacun à son niveau géographique, urbain ou campagnard peut occuper une place où il est utile à la société sans que cela signifie l’oisiveté décervelée. Dans les villages jadis chacun avait un rôle, de la commère au cantonnier, mais on n’en reviendra pas à ce stade comme l’imagine notre ami Bitot. Le capitalisme taylorisé et informatisé a créé des milliers d’emplois différents, pourquoi nous (ou ceux qui vivront alors) ne pourrions-nous pas créer mille autres sortes d’occupations sans les réduire au travail physique, ( sans risque de parasitisme), comme nous y enjoint Claude Bitot ?

UNE INQUIETANTE APPROXIMATION

Alterné avec la bougie, les sabots en bois véritable, le vélo écolo et le battoir à linge (+ lessive bio), l’amusement et la créativité sous le régime dépeint par C.Bitot seront tristes à mourir, c’est la ducasse de LO au niveau planétaire avec des stands de tir au pavé en chiffon contre effigie des CRS en carton (de l'ancien monde) et sous-groupes musicaux invités à remplacer les vedettes trop chères et désormais impayables...

C.Bitot avec qui j’ai eu l’occasion de travailler il y a vingt ans sur la question de l’Etat transitoire fait preuve d’une étrange lacune en squizzant la transition qu’il avait abordée dans son précédent ouvrage (Le communisme n’est pas encore commencé ; il a toujours des titres super bons). Ce n'est pas très cohérent et semble plaider pour un saut "qualitatif"... Il n'est pas de ces muscadins modernistes qui imaginent que cela passera comme un suppositoire... Il laisse planer vaguement le doute sur la pérennité d'un Etat (qu'il attribue à Marx!?) Franchement: Y aura-t-il un Etat dans la phase supérieure du communisme? Il semble dire que oui, après nous avoir baladé dans des histoires de communautés locales vasouillardes où on ne sait jamais qui fait quoi, sans oublier un plan « immobile » (fixé une fois pour toutes) pour les siècles des siècles… un peu cathare non ? Il caresse les gentilles naïvetés de l’honorable Kropotkine mais il est plus dommageable pour son propos, qui se prétendait initialement novateur, de vouloir nous fourguer comme exemple de « mouvement révolutionnaire le plus spectaculaire de tous les temps » (miséreux à souhait) l’autogestion espagnole de 1936 à l’ombre de l’Etat bourgeois républicain (chose qu’il avait dénoncée pourtant dans son précédent livre).

Pire on ne sait pas d’où finalement va éclore cette société communiste frugale, monacale et pieuse (sexuellement?). Qui pourrait être en désaccord avec Bitot que le « mouvementisme », de tous les agités du bocal syndicaliste ou altermondialiste, ne sert en rien le projet révolutionnaire et que la plupart des grèves syndicales sont des promenades sans gravité ?

Le problème de l’échec du projet "babouviste" de Bitot est qu’il tient un discours comme quand il se voulait un marxiste orthodoxe : oyez la vérité braves gens, le système court à la cata because il est productiviste effréné !

Cela les prolétaires le savent déjà. Ils veulent bien en finir. Mais encore faudrait-il qu’ils aient confiance en eux ! On ne cesse de leur raconter des salades au jour le jour après leur avoir promis pendant si longtemps le grand soir. Il est légitime qu’ils doutent, hésitent et attendent eux aussi. Mais, t’inquiètes camarade Bitot, l’attaque capitaliste se précise, s’obstine à enfoncer dans la misère et la révolte. Les prolétaires ne se pensent pas en catégoriesde productifs et improductifs, ni ne se soucient de l’inessentialisation de la valeur. Ils se demandent peu à peu quelles seront les meilleures armes pour mettre à bas la bourgeoisie dominante afin de faire disparaître « la peur du lendemain », comme les définissait Babeuf.

La compréhension de la dialectique des besoins radicaux (ceux de toute l’humanité portés par le prolétariat qui privilégiront l’être à l’avoir) est le creuset pour dépasser contradictions et freins qui immobilisent encore le prolétariat.

J’espère que la contribution de Claude sur les affres du changement de société - qui chevauchent la transition, dépendent de la transition même jusqu'aux débuts de la phase 2 du communisme (au contraire de son saut monacal) - comme la mienne, permettra à la discussion révolutionnaire de renaître de ses cendres.

JLR

Note : Je trouve parfaitement scandaleux qu’un effort comme celui de Bitot, aussi critiquable et critiqué qu’il soit ici n’ait pas trouvé d’éditeur. On est effaré des merdes étalées en librairie ces temps-ci. Les petits éditeurs ne relèvent pas le niveau. L’Harmattan a filé un strapontin aux deux imbéciles de Temps critiques, qui filtrent et censurent tout ce qui n’est pas délire communisateur. Sulliver et les éditions de l’obscurité du manipulateur sans parole Lastelle – qui rêve de capter un peu de poussière de gloire de Debord - gâchent des forêts avec des pensums verbeux et imbitables (l’invraisemblable et débile « la vie n’est pas moderne ») et polluent toute réflexion sensée sur une alternative de société par de la branlette intellectuelle d’impuissants qui mendient une éventuelle gallimardisation. Les Cahiers Spartacus dorment avec leur vieux stock et ne font aucun effort pour aider à renouveler la pensée révolutionnaire.

On peut trouver l'ouvrage de C.Bitot, excellemment réalisé au niveau maquette, dans toutes les librairies sympas de Paris, à la marge des consortiums de l’édition bourgeoise friquée et niveleuse.

Note additive: deux auteurs ont abordé la question des besoins chez Marx mais de façon désinvolte et bourgeoise: le clown mao-althussérien Jean-Paul Dollé in Le désir de révolution (10-18, 1972) et un certain Dick Howard in "Marx, aux origines de la pensée critique" (ed Michalon 2001).

mardi 29 avril 2008

LES STALINIENS RESTENT STALINIENS

A LA FIBRE NATIONALISTE


Il fallait s'en douter: suite aux ouvrages de Liaigre et Berlière (dont j'ai dit tout le bien sur le site Smolny) sur la fumeuse résistance à éclipses du PCF pendant la guerre, l'instrumentalisation de pauvres types dont les attentats ont permis aux occupants nazis de justifier les prises d'otages et leur exécution, l'appareil agonisant de ce parti anti-ouvrier a envoyé ses chiens de garde intellectuels. Je ne résiste pas à livrer à mes chers lecteurs cet article de l'Huma-Lagardère qui tente de faire oublier que le virage terroriste du PCF eût pour but de faire oublier le lamentable pacte coco-naze, et afin que le sang des innocents servent à masquer la compromission et la chiennerie politique de ces cuistres sans foi ni loi.
Je fais confiance au sens critique des lecteurs avisés pour mesurer combien la défense de l'indéfendable consiste à réitérer l'accusation de vichysme (pour ne pas dire hitléro-trotskiste). Et faire passer à la trappe, en compagnie de Sarkozy, que le petit Guy Môcquet a été victime lui aussi, en premier lieu, des orientations politiques criminelles du PCF dans la clandestinité. Le relent nationaliste qui suinte de cette copie ridiculise les historiens qui se prêtent à cette tentative minable de défense pro-domo.
Bravo encore aux auteurs qui ont fait l'effort de décrypter l'hypocrisie et l'action criminelle de la lamentable "résistance stalinienne". Ils ont de la chance d'écrire de nos jours. Il y a un peu plus de 50 ans, l'appareil n'aurait pas lancé ses porte-plumes, mais ses hommes de main pour leur loger une balle dans l'occiput.
JLR


Un peu de rigueur SVP !

Par Xavier Vigna, Jean Vigreux, Serge Wolikow, historiens, Université de Bourgogne, UMR CNRS 5605.

À lire l’article de Jean-Marc Berlière et Sylvain Boulouque (*), aucun communiste n’a été résistant avant juin 1941. Cette vieille querelle, à la fois historiographique et politique, a donc la vie longue. Pensons au débat Vercors-De Gaulle en 1956, où le premier venant de lire les Mémoires de l’homme du 18 juin, s’interroge et même s’étonne dans une lettre envoyée au second, le 11 février 1956, de retrouver « sous votre plume les calomnies ordinaires que l’on porte contre les communistes ? On a suffisamment de choses à leur reprocher pour ne pas y ajouter des accusations historiquement fausses (…) »

S’il est utile de repenser et revisiter la part des mythes historiques, il ne faudrait pas qu’au nom de ce révisionnisme l’historien oublie le contexte précis et les actes de l’époque.

Les tracts diffusés par le jeune Môquet ne sont plus ceux de 1939 de défense du pacte germano-soviétique et d’une dénonciation de la « guerre impérialiste ». Si dénoncer Vichy et les conditions de vie de l’été et l’automne 1940 n’est pas une forme de Résistance, que reste-t-il pour apprécier la Résistance de 1940 ? La Résistance se limite-t-elle à la dénonciation de l’occupant, en gardant un caractère patriotique ? Il semble que cette vision est réductrice. On peut considérer à rebours que la dénonciation du régime de Vichy, régime de l’exclusion (qui a promulgué le 13 août la « dissolution des sociétés secrètes » et le 3 octobre « le statut des Juifs ») et qui prépare l’entrevue de Montoire (24 octobre), est un moment de la Résistance. C’est dans ce contexte que le jeune Môquet est arrêté le dimanche 13 octobre 1940 à la gare de l’Est… Dire qu’il est dans la logique du pacte germano-soviétique et de la ligne de rapprochement avec les forces d’occupation à la fin de l’été 1940 revient à oublier les inflexions qu’impose Thorez depuis Moscou. Pourquoi Môquet a-t-il été arrêté ? Par erreur ? Par zèle ? Ce jeu de bascule est dangereux quant à l’interprétation historique. D’autant que le jeune Môquet, une fois interné, participe à diffuser des messages résistants.

De même que certains résistants à cette date - et pas des moindres - sont à la fois pétainistes et hostiles à l’occupation, on peut sans doute considérer que l’hostilité à Vichy est une étape dans la bascule des communistes vers la Résistance.

Est-ce que la police qui arrête le jeune Môquet dépend d’un régime républicain ? N’y a-t-il pas rupture fondamentale entre Vichy et la IIIe République ? Ce raccourci historique conduit à trahir la réalité et aboutit à un amalgame contestable.

Dans ce même article, les auteurs n’ont pas de mots assez durs contre les jeunes communistes qui font des attentats contre les officiers allemands au moment où Guy Môquet est exécuté comme otage, à l’automne 1941. Où est le sens profond de la dénonciation ? C’est celui d’actes isolés, qui conduisent aux représailles. Lire ces actes de lutte armée, donc de Résistance, à l’aune d’attentats organisés - mais dissimulés par le PCF -, c’est aussi reprendre la terminologie de Vichy et de l’occupant sur des « terroristes », c’est nier les contextes variés et emboîtés de l’époque, c’est escamoter la réalité de l’occupation militaire allemande. Les jeunes engagés dans la lutte armée sont-ils seulement « manipulés », n’ont-ils pas conscience de se battre contre l’occupant ? Si l’on dénie aux otages le droit d’être résistant, pourquoi dire alors que les attentats se font dans « la plus totale improvisation » ? Il s’agit aussi de dénier aux auteurs des attentats le qualificatif de résistant. Toute la résistance qui se fait dans la clandestinité et qui est loin d’être unifiée (ce qui arrivera seulement en 1943) serait alors impensable, inimaginable, voire impossible.

Les deux moments, les deux stigmatisations de la jeunesse - pour ne pas dire du jeunisme - permettent aux auteurs de tout réduire au mythe et à la mystification communiste. N’y a-t-il pas là une déformation induite par la lecture des archives des brigades spéciales, donnant lieu à une sorte d’« histoire spéciale » dont la principale caractéristique serait d’être un tract anticommuniste ?

De fait, nos collègues, au lieu d’élucider les usages politiques du passé que Sarkozy déploie, semblent sombrer dans un anticommunisme suranné. Un tel choix leur appartient, mais aboutit à gommer les complexités du phénomène résistant, à l’intérieur duquel il faut compter des militants communistes, entre le printemps 1940 et l’automne 1941.

(*) « Guy Môquet : le mythe et l’histoire » le Monde, 23 juin 2007.

jeudi 24 avril 2008

MEMOIRE JUSTIFICATIF AU PCF AU SUJET DE MON EXCLUSION

Par Dionys Mascolo (18 mars 1950)

J’habitais dans le XIVe arrondissement lorsque je me suis inscrit au parti, en mars 1946. Comme il était normal, j’ai été rattaché à la cellule de l’entreprise où je travaillais : cellule Gallimard-Rombaldi (Vie arrondissement) dont le secrétaire est le camarade (nom illisible). Les réunions de cellule avaient lieu une fois par semaine, à 18 H. Comme je ne quittais pas mon travail avant 19H30 ou 20 H, je ne pouvais assister aux réunions que très irrégulièrement, en prétextant des rendez-vous de travail à l’extérieur. Cette situation a duré un an environ. J’ai fini par demander ma mutation. J’habitais alors 165 av. du Maine (XIVe), avec ma mère et un jeune frère, tous deux à ma charge. Mais ma femme, Marguerite Duras, membre du parti depuis 1944, ainsi que notre enfant, né en juin 1947, habitaient rue Saint Benoît (VIe). C’est à partir de novembre 1948 que la rue Saint Benoît est devenu mon domicile régulier. Nouvelle mutation. Je n’avais donc jamais milité de façon suivie lorsque j’ai été rattaché à la cellule Saint-Germain des Prés (722). Cette cellule était alors composée presqu’entièrement d’intellectuels, d’écrivains, du journalistes, de cinéastes, d’actrices, etc. Les fêtes qu’elle organisait parfois, et qui avaient lieu à deux pas des cafés de Flore, des Deux-Magots, etc., attiraient à peu près la même clientèle que ces cafés. Cela pour dire quelle pouvait être l’atmosphère dans laquelle on était invité à faire acte de communistes.

C’est ici que je dois donner quelques explications sur mon compte, explications qui doivent être prises à la fois comme plaidoyer (ce serait hypocrite de ma part de le nier) et comme une autocritique.

Par tendance native, que ma profession a sans doute développée, j’ai toujours été rebuté par les ridicules, les prétentions, les faussetés de toutes sortes des intellectuels en général. Par exemple, j’ai toujours évité de fréquenter les cafés « littéraires » du quartier. Non pas en raison de toutes les corruptions qui, dit-on, y règnent (je crois plutôt que c’est la naïveté la plus plate qui y règne). Mais parce que j’aurais été assuré d’y retrouver les gens à qui j’ai affaire dans mon travail, et que ce n’est pas à cela que j’avais envisagé de consacrer mes heures de liberté. C’est sans doute de là que me vient la réputation d’être un « sauvage », de me « replier sur moi-même », etc. Mais il y a plus grave. Ce ne sont pas seulement les intellectuels en général qui me rebutaient par leur manière d’être.
Pour parler franchement, et tout à fait sans nuances, à quelques exceptions près, la compagnie des intellectuels du parti m’a toujours déplu profondément. J’ai tort sans doute. Il n’est pas possible que tous soient mauvais. Mais presque tous, en tout cas presque tous ceux que j’ai connus à la cellule Saint-Germain, m’ont paru méprisants, aristocratiques, ou intrigants et arrivistes. Bref, profondément animés d’un esprit bourgeois de recherche du privilège. Je sais que cela peut paraître excessif. J’ai certainement été parfois excessif dans ce sens. Mais, étant considéré moi-même comme un intellectuel, je n’en suis que plus sensible à ce que je considère comme des travers propres aux intellectuels.

Je sais bien qu’il serait imbécile d’exagérer dans ce sens. Je sais que les intellectuels, même médiocres, sont nécessaires. Je ne fais pas d’ouvriérisme. Mais justement, parce que l’intellectuel communiste lui-même risque de se conduire comme un privilégié, il me semble qu’il est juste d’exiger de lui le maximum de scrupules à cet égard. C'est-à-dire qu’il montre qu’il se garde d’abuser de sa situation. C’est la première règle, pour moi, de la morale d’un intellectuel communiste. Et je ne pourrai jamais passer là-dessus. Je vais en venir aux faits. Pour clore ce chapitre d’explication sur mon propre compte (qui était nécessaire pour la compréhension des faits eux-mêmes) j’ajouterai simplement ceci.

Les camarades de cellule se sont mis à rire lorsque je leur ai fait dire qu’en m’inscrivant au parti, mon espoir était de me trouver en compagnie de véritables travailleurs, et que cet espoir était loin d’être réalisé dans la cellule Saint-Germain. Ces camarades avaient tort de rire. J’ai été plus de deux ans garçon de courses, un an standardiste de téléphone, six mois chômeur, et je sais ce que c’est concrètement que des travailleurs. Tandis que la plupart d’entre eux, n’en ayant aucune expérience personnelle, ne le savent pas. Je ne veux pas me livrer à trop d’attaques personnelles, mais enfin, est-ce un hasard si ceux qui se sont attachés à me faire exclure sont presque tous des espèces de « fils à papa », munis de parents riches et aisés qui les ont fait vivre ou les font encore vivre ? (Encore une fois, je regrette d’avoir à dire ces choses-là, les seules qu’ils aient à me reprocher vraiment et ce sont ces choses-là qui m’ont fait exclure). Je maintiens donc que c’est un fait que, lorsqu’on n’a jamais connu des travailleurs dans le travail, ce n’est pas en fréquentant aux réunions de cellule qu’on peut les connaître vraiment, savoir vraiment quelle est leur vie, quelles sont leurs difficultés, leurs besoins, et parler en leur nom de façon valable.

J’ai eu l’occasion de le dire à quelques-uns de ces camarades intellectuels de la cellule. J’ai toujours pris au sérieux les recommandations de Maurice Thorez – « pas de mannequins dans le parti » - « Que les bouches s’ouvrent », etc. Mais, avec des exceptions, j’ai plus souvent vu des mannequins et des bouches closes qu’autre chose chez les intellectuels que j’ai connus à cette cellule. Et c’est pourquoi les réunions de cellule étaient le plus souvent d’un ennui mortel, c’est pourquoi chacun finissait par les considérer comme une corvée : parce qu’aucun effort n’était fait pour revivre et exposer de façon vivante les problèmes, parce que, pour être plus sûr d’être dans la ligne, on se contentait de réciter une leçon inintelligible et que personne n’écoutait. On peut demander leur sentiment là-dessus aux camarades de la cellule. Je me souviens par exemple d’avoir dit un jour à un camarade, après une réunion, qu’il semblait que je venais d’entendre réciter la ligne du parti comme en latin.

J’ai bien conscience qu’en ce moment j’explique seulement ce qu’était ma psychologie, et que je n’explique pas assez pourquoi je n’ai pas su m’élever, au sein de la cellule, contre ce que je considérais comme un mal. J’avoue que je n’ai pas su le faire, par maladresse, par manque de courage politique, de persévérance, et en raison d’un parti pris d’isolement auquel je n’ai que trop tendance à me résoudre en ces cas-là. Il y a aussi que j’étais nouveau dans la cellule, que je n’avais encore jamais milité de façon suivie, et que j’aurais craint de jouer au mauvais coucheur, de troubler la cellule, etc.

Pour en finir avec moi, je tiens encore à affirmer ceci :
Le sens de ma fidélité au parti est très simple. C’est la fidélité à la classe ouvrière. Cela signifie que si la classe ouvrière se trompait, je préfèrerais en tout cas me tromper avec elle que d’avoir raison contre elle. J’ai toujours conformé ma conduite à cette règle. »


En souvenir d’Anouke… dix ans déjà que tu es partie. (cf. revue Lignes n°33, mars 1998, éditions Hazan)

mercredi 23 avril 2008

COHN-BENDIT contrarié EN 1985


Petite explication pour la vidéo qui suit. Je m'étais fait inviter à l'automne 1985 à l'émission de Canal + "Direct", animée par Philippe Gildas. J'avais préparé et dosé le contenu exact de mon intervention possible à la télé avec Marc Chirik, la veille, au cours de la réunion de section du mercredi de "Révolution Internationale". Intrigué et dubitatif, j'avais trouvé par chance une place pour garer mon véhicule face à l'immeuble de la nouvelle chaîne décoiffante.
Comme tout téléspectateur lambda j'avais dû refiler ma carte d'identité à l'entrée de l'immeuble de Canal, sis dans le 15e arrondissement.
Je suis assis à côté de la nana de DCB, qui se plaint à moi, elle a hâte que l'émission se termine because elle a envie de pisser. J'ai donc assisté et subi pacifiquement comme tous les présents dans le studio au cirage de pompes de la vedette soixante-huitarde, croyant qu'à la fin on nous demanderait notre avis, comme cela se faisait quotidiennement dans l'émission. Bernique. C'est pourquoi on m'entend gueuler à la fin et que je surprend tout le monde.
Je suis un peu emprunté parce que je me demande tout le long quand on va me couper la parole, et je surveille un gros balèze des studios qui est venu se placer derrière moi.

Cohn-Bendit est légèrement contrarié, mais comme il a le sens de la réplique, il ment effrontément pour se justifier. Evidemment je lui attribue encore trop d'importance - les millions d'ouvriers se fichaient du petit rouquin malin - et la théorie de la révolution n'avait pas eu l' écho qui fut le sien du fait de ce petit étudiant. Mais il ment grossièrement quand il assure: "je n'ai jamais dit que la classe ouvrière était la classe révolutionnaire, je n'aurais jamais dit une bêtise pareille". Or une bêtise pareille il la dit dans le livre co-écrit avec soin frère Jean-Gabriel à l'époque: le communisme maladie sénile. Il était conseilliste, c'est-à-dire anarchiste sans parti et aimait "tant la révolution" qu'il l'a trompée avec sa carrière médiatique et politicarde.
Il se trahit en me répondant aussi: "tu crois en la révolution dans la classe ouvrière, Dieu t'entende!". Ce n'est pas à la révolution dans la classe ouvrière que je faisais allusion mais à la révolution PAR la classe ouvrière, ce qui n'est pas du tout la même chose. Et Cohn-Bendit en disant "révolution dans la classe ouvrière", trahit l'idéologie petite bourgeoise qui l'a toujours habité: "il faut révolutionner ces cons d'ouvriers". C'est pour cela qu'il leur enseigne à présent l'écologie, et à se tenir propre au boulot.
Hors champ de la caméra, cet olibrius est venu me serrer la main. Apercevant mon bleu de chauffe EDF, il dit: "qu'est-ce que tu fous là au lieu d'être au boulot".
Oui j'aurais dû être au boulot. Heureusement mes patrons ne regardaient pas Canal + entre midi et deux.

samedi 19 avril 2008

Un tract anonyme de Toulouse pour étudiants futurs cadres


POUR UNE MANIFESTATION DIGNE ET EFFICACE

Soyez tous les bienvenus à la manifestation d'aujourd'hui qui, nous l'espérons, comptera parmi les plus importantes que Toulouse ait connues depuis des années. La grande majorité d'entre vous saura, nous en sommes certains, rester digne. Dans un grand rassemblement la discipline est essentielle si on veut éviter de se discréditer aux yeux du public et de se voir refuser l'autorisation de la police. Nous ne voulons donner aux médias aucune occasion de condamner notre opposition au CPE en pointant des actions trop imaginatives. A cette fin, nous appelons chacun à obéir aux injonctions des membres du service d'ordre, qui se trouveront en communication avec la police. Ils agiront dans votre intérêt. Ce sont des personnes raisonnables - s'il vous plaît soyez raisonnables avec elles. Faites attention aux fauteurs de troubles. Vous pouvez en côtoyer certains dans la foule ; si vous en repérez un n'hésitez pas à le signaler au service d'ordre ou aux policiers, qui, ne l'oublions pas, sont nos frères dans le travail. Etudiants ! Même dans une société plus citoyenne, il faudra toujours des Spécialistes de l'Ordre pour combattre les casseurs et les déviants.


RESPECT AU MORT

Nos tactiques sont celles auxquelles le plus grand nombre peut se conformer avec le moins de difficulté. Elles ne requièrent rien d'autre que votre présence et un minimum de participation. Tout ce que nous vous demandons est que vous créiez les conditions de votre travail.
Souvenez-vous ! C'est le nombre qui compte ; l'ennui que vous ressentez est aussi imposé par la manif à tous les autres. Chaque manifestant doit être l'exacte réplique des autres. D'accord ?

Nous vous demandons par conséquent de vous conformer aux simples règles suivantes :

1. Exactement cinquante par rangée, chaque rangée doit être séparée d'un mètre de la ligne de devant. Pas de débordement, s'il vous plaît.

2. Attendez l'initiative du porte-voix officiel avant de répéter les slogans corrects, toujours reconnaissables à leur forme. Par exemple : " QUE VOULONS-NOUS ? - QUELQUE CHOSE !... QUAND ? - QUAND ÇA VOUS ARRANGERA ! ".
Ayez la bonté de vérifier que tout slogan extra parlementaire reconnaisse la souveraineté ultime du parlement. Si vous avez un doute quelconque, consultez notre aide-mémoire :

Ne dites pas, mais dites à la manifestation :

SCANDEZ Non, non, non au CPE ! Oui, oui, oui au CDI !
NE SCANDEZ PAS CPE on s'en fout ! On ne veut pas de patrons du tout !

SCANDEZ Partage du travail !
NE SCANDEZ PAS On veut des emplois fictifs !

SCANDEZ Tous ensemble ! Tous ensemble, meuh, meuh !
NE SCANDEZ PAS Vous êtes syndiqués, on n'est pas syndiqués !

SCANDEZ Etudiants, pas casseurs !
NE SCANDEZ PAS SO Collabo !

3. La partie gauche du grand rassemblement a été désignée zone " Non-fumeur ". Il est demandé avec respect aux manifestants de se conformer à cette requête.

4. Si vous voyez un quelconque extrémiste impatient informez-nous s'il vous plaît immédiatement. Ils sont facilement à repérables aux signes suivants d'individualisme sectaire :

a) Invention de slogans non officiels comme " La retraite à 20 ans ! ", ou " Des logements de fonction pour les chômeurs ! " ou autres agressives inepties utopiques.

b) Eloignement du parcours indiqué de la manif dans le but de se livrer à des actes de vandalisme contre les agences d'intérim. Prenez soin de noter que la place du Capitole, avec ses banques, ses commerces de luxes et ses bâtiments publics est une zone à haut risque que vous devez éviter.

c) Saupoudrage de farine, jets d'oeufs ou de poches d'eau sur des journalistes, le SO et les vitrines.

d) Incitation des manifestants à former des bandes de cinquante ou plus en tête de manif au détriment des organisations syndicales, seules représentantes légitimes du mouvement social. Ou à dévier le parcours des manifestations.


FUTILITÉ REGLÉE

5. Pendant le grand rassemblement on vous conseille vivement d'applaudir vos orateurs favoris. Limitez s'il vous plaît votre enthousiasme à des interruptions de 15 secondes au milieu d'un discours et un maximum de 30 secondes à la fin. Nous vous prions de ne pas crier " JE M'ENNUIE ! " en plein milieu d'un discours.

6. N'oubliez jamais de sourire devant l'objectif des journalistes et d'adopter une position de militant comme il faut, même si vous commencez à en avoir marre.

7. Si vous vous demandez si tel comportement est convenable ou non, faites simplement comme tous les autres. Si de fortes envies non conventionnelles demeuraient, n'hésitez pas à en discuter avec un ou des membres du SO. Il sera évidemment ravi de vous orienter vers un spécialiste du comportement à l'hôpital Marchand ou un pharmacien compétent.

8. A la fin de la manif, nous vous prions de ne pas traîner. Ne pas rentrer à la maison peut rapidement avoir pour résultat de vous faire rater votre passage à la télé.


Ce tract a été composé par l'Intersyndicale des salariés et étudiants de Toulouse (CFDT, CGT, FO, CFTC, CGC, FSU, Unsa, Solidaires, Unef, Confédération étudiante, UNL, Fidl).

Les personnes suivantes ont refusé de signer ce tract : Les occupants de la Sorbonne qui ont craché sur Jean-Luc Mélenchon (PS) et ceux de l'EHESS, auteurs de la banderole " Mon bulletin de vote est un pavé mais il ne rentre pas dans l'urne. ", les occupants du Collège de France, sous la bannière " CPE ou CDI, c'est toujours le STO ", les contestataires rennais qui ont déménagé les meubles d'une agence immobilière et d'une ANPE, les collectifs ni CPE ni CDI.


Nota Bene : Toute ressemblance avec une quelconque organisation syndicale existante a été délibérément voulue.
(repris du site Dissidence)



lundi 14 avril 2008

LA

FAMINE CAPITALISTE SIGNE LA FIN DU REFORMISME ECOLOGIQUE

Dans la société présente, secouée de plus en plus par la baisse tendancielle du taux de profit (*), les maîtres du monde feignent de considérer les émeutes de la faim comme des éruptions sporadiques de misère, soubresauts sans lendemain de pauvres crève-la-faim vus cyniquement comme « une hécatombe annoncée ». Une hécatombe rêvée qui n’éclabousserait donc point la classe bourgeoise qui en est responsable ?

Qu’ils prennent garde, dans le monde entier grandit une jeunesse prolétarienne ardente qui ne se résignera pas à expier les échecs de ses pères. Ce n’est pas elle qui a rendu ce monde si invivable et si meurtrier. Son existence se présente déjà, malgré des inégalités abyssales entre jeunes occidentaux et du tiers-monde, comme une chaîne de privations matérielles, de souffrances morales, d’exclusions. Si elle veut que « cela change » il lui faudra monter à l’assaut de la forteresse capitaliste, déjà minée, mais encore redoutable. Il lui faudra, comme à l’ensemble du prolétariat, clarifier les méthodes et moyens pour renverser le pouvoir bourgeois partout dans le monde, pourquoi il sera indispensable d’établir la dictature du prolétariat sans que ce soit le pouvoir du parti mondial de la révolution. Il lui faudra se familiariser avec les classiques des idées essentielles du mouvement ouvrier pour aller vers la société sans classes, sans guerres et sans famines.

Les événements, pour autant que chacun est capable d’y lire la révolte profonde contre ce capitalisme de misère, sont aussi formateurs que les livres théoriques. La violence à laquelle sont contraintes les masses affamées vient éduquer les plus naïfs sur le mythe « démocratique » du système bourgeois mondial.

Autre révélateur pour tous ceux qui sont légitimement révoltés par l’hypocrisie de la dictature mondiale capitaliste, la capacité de nuisance et d’embrouillamini des médias sur les causes de la nouvelle catastrophe humanitaire.

  1. LES MENSONGES DE LA BOURGEOISIE POUR FUIR SES RESPONSABILITES :

Déjà lors de sa période de colonisation, la bourgeoisie tentait de cacher sa vilenie derrière une causalité naturelle invraisemblable, mais les meilleurs acteurs du mouvement ouvrier dénonçaient déjà la supercherie. Rosa Luxemburg :

« Il avait fallu autrefois la grande famine indienne de 1866 pour éclairer l'opinion publique en Angleterre sur les beaux résultats de la politique coloniale anglaise et provoquer l'institution d'une commission parlementaire chargée d'enquêter sur la situation désastreuse de l'Inde. De même, à la fin des années 1860, l'Europe fut alarmée par les cris de détresse de l'Algérie, où quarante ans de domination française se traduisaient par la famine collective et par un taux de mortalité extraordinairement élevé parmi les Arabes. On réunit une commission chargée d'étudier les causes et l'effet des lois nouvelles sur la population arabe ; l'enquête aboutit à la conclusion unanime que la seule mesure susceptible de sauver les Arabes était l'instauration de la propriété privée. En effet, la propriété privée seule permettrait à chaque Arabe de vendre et d'hypothéquer son terrain et le sauverait ainsi de la ruine. On déclara ainsi que le seul moyen de soulager la misère des Arabes qui s'étaient endettés parce que les Français leur avaient volé leurs terres et les avaient soumis à un lourd système d'impôts, était de les livrer aux mains des usuriers. Cette farce fut exposée à la Chambre avec le plus grand sérieux et les dignes membres de l'Assemblée l'accueillirent avec non moins de gravité. Les vainqueurs de la Commune de Paris triomphaient sans pudeur. »(L’accumulation du Capital »).

XXIème siècle, 13e jour du mois d’avril 2008, époque où le capitalisme décadent a décuplé la misère et la famine à un niveau inconnu à aucun autre moment de l’histoire de l’humanité, des bourgeois repus d’un organisme nommé Banque Mondiale, analysaient (sur la base d’une analyse « sommaire ») : « … que le doublement des prix alimentaires au cours des trois dernières années pourrait (sic) pousser plus profondément dans la misère (resic) 100 millions d’individus vivant dans les pays pauvres ». Ce commentaire est aussi accablant pour celui qui le prononce qu’un nazi, du haut de son mirador, expliquant en 1943 à un compère : « la continuation de la guerre pourrait pousser plus profondément dans les chambres à gaz des millions d’individus vivant dans les camps » ! On a affaire au même détachement des tueurs à distance.

Le gouvernement français avait aussi pris les devants, avec son pitre doctor Kouchner qui, avec comme co-signataires les toupies de service Jouyet et Rama Yade, eût les honneurs le 11 avril d’une tribune dans Libé. L’ancien maoïste et conseiller secret de Mitterrand commençait par une avalanche de contre-vérités pour rendre opaque la responsabilité du capitalisme.

- la jeunesse de ces pays n’a plus d’espoir (donc des fainéants… ou de possibles racailles) ;

- dans ces pays arriérés règne la corruption (qui n’empêche pas les Lang et Kouchner d’aller trinquer avec les principaux corrompus des Etats fantoches) ;

- le réchauffement climatique (vieille rengaine commune avec les bobos écolos) ;

- le malthusianisme de la Chine entre autres…


Après ces quatre gros mensonges, le doctor ministériel consent à effleurer la nouvelle poule aux œufs d’or : « un effet biocarburant consommant des surfaces de plus en plus étendues. Et il tente de noyer la deuxième cause troublante, le pétrole, entre les causes présumées « naturelles » : les mauvaises récoltes, les « prix » des céréales ( !?), une certaine libéralisation du commerce ( !?). Quand il aborde enfin avec un terme bien aimable « l’ascension du pétrole », c’est pour sauter aussitôt dans la « vocation universelle » de la France, la nécessité de soutenir les ONG (l’Arche de Zoé ?) et évoquer les violons concertés des ministères de l’écologie (après la fessée mémorable à Kosiosko-Morrisset ?) et de l’économie (mal en point). Ce raisonnement syncopé de maoïste recyclé en papier ménestrel est du Badiou craché.

Enfin, la « révolution verte » doit être une « mobilisation sur tous les fronts ». Incroyable, même ministre ? Kouchner reste révolutionnaire, et aux côtés du guérillero Sarkozy !

Mais Kouchner seul prêterait à rire. Il lui faut le relais du journal Le Monde, qui non content d’être immonde pour ses licenciés, n’a jamais été autant cire-pompe du pouvoir en place. A l’unisson, le même jour, avec un titre puant : « Le retour des ventres creux », un certain Eric Le Boucher – il l’est en tout cas dans son raisonnement – distille un poison contre la lutte des classes. Pour ce qui nous concerne, nous prolétaires salariés d’occidents, les émeutes sont aussi une expression de notre lutte générale. Pour un larbin comme Le Boucher : « le nombre de nouveaux crève-la-faim pourrait déborder les capacités nationales (entendez dans le langage de ce franc-mac favoriser un retour à un nationalisme de continent). Puis il montre d’un gros doigt la Chine. On sent venir l’accusation principale : les chinois sont trop gourmands !

Pour l’heure c’est d’une INFLATION ALIMENTAIRE qu’il s’agit et « qui risque d’annuler la victoire historique contre la pauvreté et la malnutrition que l’homme ( !?) était en passe de remporter ». Pour colporter de telles sornettes de la classe dictatoriale on comprend que Le Monde n’ait plus besoin que d’une poignée de plumitifs !

Le Boucher, derrière son haut salaire de lèche-cul, en vient aux causes, non des émeutes, mais de l’explosion des prix, ce qui est tout de même plus intéressant. A qui la faute ?

- aux « Asiatiques enrichis (qui) mangent plus de viande, ce qui renforce les besoins en végétaux pour ‘alimentation animale » (bon sang ! mais oui !) ;

- ajoutons : la baisse du dollar monnaie d’échange des matières agricoles (c’est pour ça qu’il est vert !)

- ajoutons (mais loin derrière) la spéculation financière (l’immobilier se refait une santé dans la betterave !)

- ajoutons (mais en passant rapidement) quelques vagues conséquences des cultures de biocarburants ;

- ajoutons encore autre chose, les « réflexes écolo-malthusiens » qui, EUX, PROVOQUENT LES DISETTES !

RATS DES VILLES ET RATS DES CHAMPS…

Le Boucher rejoint le « révolutionnaire » Kouchner avec les mêmes sabots « écologiques » pour leur « révolution verte » néo-US. Laissons le poète se révéler :
« Sur le moyen terme, la terre, généreuse nourricière, est capable de doubler ses productions pour alimenter les 9 milliards d’êtres humains de 2050. Mais les clés sont l’investissement, la science, la génétique (on croirait presque un marxiste productiviste !) (…) La révolution de l’agriculture sera, bien entendu, moins chimique, plus écologique mais dans le bon sens : plus précise, utilisant des semences adaptées à chaque sol, optimisant l’eau, génétiquement innovante, etc. (…) Les structures familiales des campagnes ont été volontairement laissées en l’état (état de famine comme en Chine et Afrique ?) : on ne pouvait faire la révolution partout à la fois (ce type est un communisateur !). demain, il faut continuer de transformer les enfants de paysans en ouvriers des villes (merci pour l’égalité des chances), mais aussi les transformer sur place en agriculteurs-entrepreneurs (…) Le risque politique est évidemment immense (ah bon ?). Mais il faut choisir entre pénurie des villes ou révolution dans les champs ». Une véritable Gemeinwesen quoi ou Makhno contre Lénine !

2.LA BOURGEOISIE ARRACHE LE BOL DE RIZ A L’ENFANT POUR EN FAIRE DU PETROLE


On n’a jamais réussi encore à transformer le vil plomb en or, mais le capitalisme décadent a accumulé les trouvailles destructrices depuis le XXe siècle. L’atome au lieu de soigner les humains peut détruire toute la terre. La bagnole (**)paralyse la circulation dans les villes et les avions asphyxient l’atmosphère (les bobos écolos qui prennent régulièrement l’avion et circulent à vélo à Paris oublient qu’au décollage le jet de gaz d’un boeing équivaut au démarrage de 10.000 voitures). Certains spécialistes d’un marxisme académique se moquèrent par le passé du petit groupe de la Gauche communiste de France (publications : journal L’étincelle et revue Internationalisme) parce que, face aux prétendus novateurs du cercle Socialisme ou Barbarie, ils prétendaient qu’avec le développement faramineux de l’industrie d’armement dans la période de sa décadence la bourgeoisie « mange son capital ». La GCF avait raison totalement, l’armement n’est toujours pas productif mais, pire encore, si les céréales permettent de produire des hydrocarbures (bioéthanol (***), les hydrocarbures ne permettent pas de produire des céréales ! Qu’à cela ne tienne : les riches doivent pouvoir continuer à rouler carrosse quand bien même les pauvres vont en crever !

« Entre 20 et 50% de la production mondiale de maïs ou de colza ont été détournés de leur usage initial » (au profit des « biocarburants ») a déclaré Bob Zoellick, PDG de la banque mondiale !

Les petits malins qui ont pris pour argent comptant les taux de croissance affiché ou croient encore au rôle révolutionnaire du mode de production capitaliste (les marginaux dits communisateurs) en sont pour leurs frais et leurs petits calculs en chambre hors des réalités des souffrances du prolétariat et des masses paysannes paupérisées (qui sont au niveau mondial les ¾ des victimes de malnutrition). La crise alimentaire vient démontrer en plus que la recherche effrénée de nouveaux « carburants » pour machines, et donc de profit, a lieu sans vergogne en privant de manger une masse considérable d’êtres humains. Le riz et le blé ont désormais une plus grande valeur que l’or, une fois transformé en pétrole ! Même l’auteur du Capital n’avait pas imaginé qu’un jour la bourgeoisie serait capable d’une telle ignominie, bien qu’il ait décrit son absence de scrupules si elle avait besoin d’affamer les populations pauvres « dans la boue et le sang ».

Les événements qui se déroulent sous nos yeux écrivent l’histoire et dévoilent mieux que tout discours ou ouvrage savant au prolétariat universel la capacité de nuisance ahurissante du capitalisme moderne. Les évènements enseignent la vérité de la confrontation des classes. Il ne s’agit pas ici de spéculer en soi sur les émeutes en tant que telles, avec issue ou sans issue, résorbable on non soluble au court terme, mais de souligner CE QU’ELLES REVELENT. Ce ne sont pas des émeutes de la faim ponctuelles ou limitées à un seul pays comme celles du Venezuela en 1989, où il y eût près de mille tués. Elles s’étendent et se multiplient sur plusieurs continents. On ne peut esquiver leur cause réelle en parlant de causalités « naturelles ». C’est bien le capitalisme mondial et ses thuriféraires qui en sont responsables et non pas des ventres gloutons asiatiques, des pillards à dos de chameaux ou un quelconque tsunami.

Les événements PARLENT d'eux-mêmes. Les événements ne se discutent pas. Il y a quelque chose de scientifique, comme dans le marxisme, dans es événements.

Pas besoin d’être économiste chevronné ni du célèbre député suisse Jean Ziegler pour comprendre que la racine de la série d’émeutes de la faim d’Afrique en Amérique du sud et en Asie est dûe à la transformation massive des aliments en biocarburants, et en même temps une conséquence de la crise financière dite des subprimes (les gangsters investisseurs se reportant sur les denrées alimentaires). Mais indépendamment de cette crise des requins de l’immobilier et de la banque, la « révolution verte » aux Etats-Unis s’est traduite par plus de 6 milliards de subventions pour une politique de biocarburant qui aspire 138 millions de tonnes de maïs hors du marché alimentaire ; Ziegler a raison de dire là qu’il s’agit d’un crime contre l’humanité. L’Union européenne n’est pas en reste en faisant passer la part des biocarburants à 10% d’ici 2020, ce qui fera crever les petites paysanneries africaines.

Le bourgeois Ziegler dit redouter « une colère populaire qui rappellerait la prise des Tuileries pendant la Révolution française » et que « tout peut arriver ». Tout peut arriver, vraiment ? Que non, les émeutes sont bien sûr, réaffirmons-le contre les esthètes observateurs de la misère, partie intégrante de la lutte des classes, mais hélas d’une force insuffisante pour prétendre renverser les gouvernements bourgeois, tout au plus faire sauter un fusible. De plus la signification des émeutes est noyée dans les diverses interprétations alambiquées ou confuses que nous avons esquissées dans la première partie.

Ce n’est pas un nouveau et simple « choc énergétique » : les céréales peuvent être transformées en hydrocarbures mais pas les hydrocarbures en céréales ! La situation est inquiétante pour la bourgeoisie cependant car il ne s’agit plus cependant de simples îlots de misère que les Kouchner pouvaient plus ou moins cacher pour les photographes avec un sac de riz sur l’épaule, mais d’une extension massive de la malnutrition et de la mort par famine. En même temps cette situation crée par contre un choc politique, disons qu’elle produit un éclairage soudain sur le cynisme de la classe dominante. On n’a pas oublié bien sûr le mépris avec lequel les « cops » US ont traité les prolétaires noirs à la New Orleans, ni le peu de cas qui a été fait des victimes du tsunami asiatique. Dans le sauve qui peut généralisé les bourgeois roulent avec leur 4X4 polluants sur le cadavre des noyés ou des vivants, pendant que leurs flics sabrent tous ceux qui encombrent la route à l’abîme.

L’aggravation soudaine de la famine était prévue depuis longtemps dans les cartons des technocrates de l’ONU et de la Banque mondiale. Avant les émeutes qui viennent d’avoir lieu de Haïti à la Thaïlande et au Bengladesh, fin 2007 elles avaient éclaté aussi en Guinée, en Mauritanie, au Mexique, au Maroc, au Sénégal, en Ouzbéquistan et au Yemen.

Face à la situation dramatique de famine généralisée, qui va empirer dans les zones défavorisées, il faut réaffirmer que le prolétariat d’Occident ne fait pas partie des privilégiés, ne profite pas au même titre des « agrocarburants » qui arrachent le bol de riz à l’enfant du Sahel pour « faire avancer la bagnole ». Depuis des années, et notamment depuis l’introduction de l’euro, le coût de la vie n’a pas cesser d’augmenter, et, bien qu’à un degré moins dramatique (pour le moment…) les populations pauvres des pays riches supportent de plus en plus par des privations LA MEME ATTAQUE CAPITALISTE. Il faudrait être vraiment naïf ou sous-estimer la bourgeoisie pour penser qu’elle va laisser la misère empirer en Occident comme dans le tiers-monde ; elle a besoin d’un prolétariat plus productif, et comme Hitler, durant toute la guerre mondiale, elle fera le maximum pour éviter la moindre émeute de la faim en pays riches, pour ne pas courir prématurément à un affrontement révolutionnaire « rouge » ! Le maximum elle le fait déjà pourtant en jetant à la rue de nouveaux milliers de chômeurs radiés immédiatement s’ils refusent les emplois de merde qu’on leur propose, jetant ainsi peu à peu dans une misère comparable aux masses déshéritées du tiers-monde une partie des ouvriers européens, croyant ainsi faire peur à ceux qui « conservent » leur emploi. La bourgeoise oublie qu’elle produit ses propres fossoyeurs, heureusement sinon la révolution serait impossible.

La féodalité a été renversée à la suite d’émeutes de la faim, pourquoi la bourgeoisie ne le serait-elle pas à son tour pour les mêmes causes ?

3. LA CATASTROPHE QUI VIENT ET LES MOYENS POUR NE PAS LA CONJURER :


Depuis des décennies les minorités révolutionnaires les plus sérieuses d’obédience marxiste se sont peu préoccupées de l’écologie. Elles ont eu raison. Non pas qu’elles soient restées aveugles devant les immenses capacités de nuisance de l’industrialisme capitaliste – les effets de la pollution ont pris une autre ampleur que du temps de Bakounine et Marx – mais pour se tenir hors du réformisme écologique dans lequel ces représentants des couches moyennes que sont les gauchistes se sont recyclés après l’effondrement du mythe productiviste stalinien et trotskien. Il fallait se démarquer de l’idéologie au-dessus des classes de la petite bourgeoisie écologique qui pestait contre le prolo qui jette son mégot n’importe où et ne sait jamais quelle est la différence entre ordures recyclables et ordures à détruire, entre la couleur verte et la couleur rouge, etc.

Par un singulier retour de bâton de l’histoire, celle-ci vient donner raison à ces raides marxistes qui conchiaient les adeptes des produits écolo-bobos (maison solaire, bouffe bio, produits de la ferme bio, vin bio, haschich bio, etc. cf. les pages bio du Nouvel Obs). Bien sûr tous les écolos ne sont pas devenus des vendeurs de voitures « bio » ni ménestrels du gouvernement Sarkozy. A un niveau infra politique et impuissant à offrir une alternative crédible sans renverser l’Etat bourgeois, certains ont vu depuis longtemps venir la cata. Prenons « Kokopelli » :

« METTEZ DU SANG DANS VOTRE MOTEUR !

La tragédie des nécro-carburants

Alors que quelques pantins s’agitent frénétiquement dans l’arène électorale, l’arène véritable (au sens du terme « arena », « sable ») recouvre inexorablement la terre de son linceul stérile. Ces démagogues, de tous bords, promettent toujours plus de croissance, plus de salaires, plus de vacances, plus de travail, plus de consommation et bien sûr, plus de sécurité contre un ennemi inexistant : le seul terrorisme étant alimentaire et ce sont eux qui l’ont mis en place » (Dominique Guillet, 24 mars 2007).


Continuons la lecture de cet excellent analyste :

« Au Salon de l’Agriculture 2007, une partie du hall 2 s’était transformée en salon de l’automobile ! Ils étaient tous là, Peugeot, Ford, Renault, etc. Avec des grosses planètes qui pendaient du plafond et des petites fleurs peintes sur les portières des voitures. Emouvant : ils clament haut et fort qu’ils vont sauver la planète avec l’éthanol et les huiles de colza !
Les grands slogans sont lancés, biodiesels, biocarburants, or vert, carburants verst, « le carburant qui voit la vie en vert » (…) Un candidat présidentiable propose même en France une « pastille bleue », bleue comme la terre (vue de très haut, sinon c’est moins bleu !) pour favoriser les véhicules au « biocarburant » avec une petite ristourne au péage et des stationnements gratuits. C’est bien mignon tout cela ! L’attribution du terme « bio » pour les nécro-carburants gagne en tout cas du terrain rapidement. Cela nous rappelle le syndrome des yoghourts de chez Danone. On trouve sur internet des publicités pour Volvo : « Volvo fera du sport bio » ou pour Ford : « Ford et Europcar roulent pour le bio » ou pour Saab : « 300 chevaux écologiques ». Certaines voitures roulant au végétal ont même la mention « bio » peinte sur la carrosserie. C’est le coup de grâce pour l’agriculture bio , d’autant plus que la pression des lobbies à Bruxelles cherche à imposer une agriculture bio de « seconde génération » avec une pincée de pesticides par-ci et une demi-pincée de chimères génétiques par là ! Les cahiers de charge de l’agro-bio sont en passe de devenir des cahiers de décharge ! Pinçons-nous le nez ! L’industrie de l’automobile s’auréole, ad nauséam, d’une surenchère de slogans verdoyants. Saab vante une de ses voitures avec le logo suivant : « les forces de la nature auront toujours besoin de s’exprimer. Libérons-les ! » Koenigsegg présente une voiture comme « sa fleur à la tige puissante ». les rallyes deviennent « bios ». Les voitures et les pneus « écolos ». Les voitures deviennent « propres ». C’est la « passion verte », etc. ».

Rien à redire à cet excellent observateur de la dégénérescence du « progrès bio »qui, avec un génie incontestable (mais ignoré) prédit ce que toutes les chantres actuels du capitalisme font mine de découvrir : « Les carburants végétaux ne sont pas verts, ils seraient même plutôt rouges, de la couleur du sang. Ils vont accroître l’immense tragédie de la sous-nutrition, de la mort, de la faim, de la misère sociale, du déplacement des populations, de la déforestation, de l’érosion des sols, de la désertification, de la pénurie en eau, etc. ». Et il ajoutait, prévoyant le SCANDALE MONDIAL : « Les grands groupes pétroliers qui se sont alliés aux grands groupes de l’agro-chimie et aux grands groupes semenciers pour lancer cette farce grotesque tentent de tranquilliser le citoyen en prétendant que les carburants végétaux ne représentent aucune « concurrence pour les filières alimentaires ».

Parmi une longue liste de conséquences :

- 36.000 personnes meurent de faim tous les jours,

- Dans l’Iowa (Etat US) l’usine de Goldfield transforme tous les ans 450 000 tonnes de maïs (pour produire 190 millions de litres d’éthanol) mais, pour ce faire, elle brûle tous les jours 300 tonnes de charbon (qui arrivent par camion de bien loin) et elle relâche benoîtement du CO2 dans l’atmosphère,

- Selon le professeur Pimentel, de l’université de Cornell, le carburant végétal réchauffe davantage la planète que l’essence !

- En Amérique du sud les paysans avaient cessé de produire le maïs (la tortilla) aliment traditionnel car il est moins cher de l’importer désormais des Etats-Unis jusqu’à ce que ce pays continental décide de le garder, provoquant… des émeutes!

- Aux Etats-Unis les prolétaires sont à leur tour victimes des hausses faramineuses des produits de base ;

- La mono culture intensive de la canne à sucre pour éthanol, notamment au Brésil, développe un nouvel esclavagisme moderne.

Laissons conclure D.Guillet :

« On ne peut que répéter que le propos des entreprises capitalistes n’est pas de produire des aliments, ou des carburants végétaux ou de l’information : il est de produire des bénéfices. Point. Nous assistons, avec la folie des carburants végétaux, à une terrifiante et ultime (peut-être) concentration des grands capitaux entre l’agro-chimie, les nécro-technologies, l’agro-alimentaire et les sociétés pétrolières, avec la complicité bienveillante des Etats.

S’il est plus profitable de produire des carburants végétaux que des aliments, le grand capital s’orientera vers les carburants végétaux. (…) Les agro-carburants sont une ignominie de plus dont se rend coupable la société occidentale. Les agro-carburants vont intensifier l’état de famine de cette planète.

Le grand Capital vient de découvrir le problème du réchauffement climatique ! Il met tant d’ardeur à le médiatiser qu’on croirait presque qu’il l’ait inventé ! Le « Réchauffement Climatique » : une marque déposée du grand Capital !

Après avoir œuvre, pendant des dizaines d’années à transformer cette belle planète en poubelle agricole et industrielle, le Capital, mû par une inspiration soudaine et quasi-mystique, brandit, en toutes directions, le spectre des bouleversements climatiques (toujours avec la complicité des Etats et de certains médias bien complaisants) et nous propose, dans sa grande mansuétude, une solution qui va sauver la planète : les carburants verts.

Grâce à une grande campagne de narcose collective, le grand Capital accumule les dividendes, se donne une image verte, se concentre encore un peu plus et rigole ! ».

Bravo, mille fois bravo à ce Dominique Guillet qui écrivait tout cela il y a un an, avant les cris à retardement des pleureuses capitalistes face aux émeutes malséantes.

Je n’ai pas terminé pour autant mon article. Les écologistes qui, subitement, après les émeutes, se mettent à crier que les agrocarburants sont « une vraie fausse bonne idée » (Libé du 14 avril), ne sont pas quittes pour autant. Ils font comme tous les partis politicards ! Ils font mine d’oublier ce qu’ils avaient défendus antérieurement. Ils avaient roulé à fond la caisse pour tout ce qui portait l’étiquette « bio », pour le charbon (pollueur), pour les éoliennes (polluantes aussi). Nombre d’entre eux roulent en 4x4 à l’éthanol, députés, docteurs, architectes, avocats, etc.

Les « verts », anciens gauchistes recyclés pour suppléer aux faiblesses idéologiques des partis stalinien et social-démocrate, ont bien rempli leur rôle depuis une trentaine d’années. Le principal de leur sale boulot était de faire croire à un capitalisme « propre », « citoyen », « égalitaire » et… « vert ». Le capitalisme décadent est de plus en plus verdâtre, au sens militaire et au sens de la pourriture !

Sans beaucoup vaticiner, il nous semble que la troisième étape de la crise due à la baisse tendancielle du taux de profit, sera marquée par un regain de la lutte des classes, où le prolétariat, par ses grèves et manifestations, marquera son opposition « politique » à la marche à l’abîme que la société bourgeoise accentue, par refus de la guerre que présume le président du FMI, DSK, par refus de la logique de profit qui mène à affamer d’immenses masses « surnuméraires ».

Les « verts » viennent de prendre un bon coup de pied au cul par les masses prolétariennes du tiers-monde. Ils continueront néanmoins à jouer leur rôle archi-nocif, anti-ouvrier et anti-marxiste, en cherchant à culpabiliser les prolétaires, à la manière des chauvins en 1914 qui firent croire à un intérêt national commun dans la barbarie guerrière. La porte-parole « nationale » des verts français l’a indiqué vertement à l’unisson du gouvernement Sarkozy : « entre se nourrir ou conduire, il faut choisir. Les pays riches ont le devoir de ne pas affamer le tiers-monde pour faire leur plein d’essence, alors que des solutions de transports plus sobres énergétiquement existent ».

Les travailleurs des banlieues éloignées sans transport en commun apprécieront. Mlle Anne Souyris était venue elle en 4x4 bio à la conférence de presse.

On ne les mettra pas en prison après la révolution. On les affectera au service communal de ramassage des ordures où ils seront bien plus utiles qu’à l’époque où ils vantaient les produits pour affamer les peuples.


JLR


(*) Marx explique ainsi le concept de baisse tendancielle du taux de profit. Il considère que les capitalistes veulent toujours augmenter leurs capacités de production par des innovations technologiques pour obtenir un avantage temporaire sur leurs concurrents, appelé plus-value extra. Il s'ensuit qu'ils substituent des machines à la main d'œuvre, autrement dit ils substituent du capital constant c à du capital variable v, ce qui a pour conséquence la composition organique du capital (proportion de c et v dans le capital). Comme la plus-value est donnée par l'utilisation de travail direct, et que le taux de profit est pl / (c + v), il vient une baisse tendancielle du taux de profit qui provoque des crises. Le problème est que la substitution du travail par le capital génère de plus en plus de chômage et la famine ce qui conduit inexorablement la société vers des affrontements de classes. Historiquement et tendanciellement, le capitalisme croule sous le poids de ses contradictions. Il est en état de crise permanent, qui ne peut être repoussée temporairement par des phases d'expansion économique, mais la crise réapparaît par l'emballement de la croissance technologique (et donc par une accumulation de contradictions dont la famine actuelle est une conséquence directe).

(**) Cf. Le prolétariat universel n°125, 28 septembre 2005, après les destructions des cyclones Katrina et Rita en Louisiane et la scandaleuse fuite des riches en bagnole, j’ai consacré une colonne du journal à ce sujet : « Le début de la fin de la bagnole ».

(***) Le bioéthanol est l’éthanol d’origine biologique et agricole. Il n’est pas issu de l’agriculture biologique. Le préfixe « bio » signifie au contraire vie, mais l’éthanol n’est plus une matière vivante dont il a tiré la substance végétale. Il est le biocarburant (ou aussi hypocrite : agrocarburant) pour les moteurs à essence. Singulière découverte sous le capitalisme décadent, les végétaux contenant du saccharose (betterave, canne à sucre… ) ou de l’amidon (blé, maïs…) peuvent être transformés pour donner du bioéthanol. Ce n’est que de l’alcool éthylique qui est mélangé à l’essence en proportion dosée. Le développement des biocarburants a fait bondir le prix du maïs, du soja et du blé et diminue la surface cultivable pour se nourrir. Il ne fallait pas s’attendre à autre chose comme invention sordide pour décupler les profits et faire prédominer le fonctionnement des machines sur la vie des humains. La recherche scientifique sur le cancer ou plusieurs maladies incurables est le parent pauvre des découvertes stupides, et reste assujettie et amoindrie au niveau des grandes quêtes publiques télévisuelles !