"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

lundi 12 mai 2008

LA CLASSE PROLETARIENNE

ET SON SYSTEME COGNITIF

(la classe « pour un avenir meilleur »)

Par Georges Gurvitch

NOTULE BIOGRAPHIQUE :

Georges Gurvitch (1894-1965) : Né à Novorossisk en Russie dans une famille bourgeoise (son père dirigeait la Banque russo-asiatique), Georges Gurvitch fait des études de philosophie à Rostov-sur-le-Don et à Riga, puis à Saint-Pétersbourg. En 1917, G.Gurvitch appartient à un groupe d’étudiants contestataires qui défend une position originale en marge des bolcheviks, des menchéviks et des anarchistes. Il assiste au retour de Lénine qu’il avait déjà eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois avant la guerre (dont il donne une description dans un article intitulé : L’effondrement d’un mythe politique : Joseph Staline, 1962). Il est très actif pendant la révolution russe. L’expérience des Conseils ouvriers le marque profondément. Il est nommé assistant à l’Université de Petrograd en 1919 puis à celle de Tomsk. Il est à « bonne école », il qualifiera plus tard son système d'« hyperempirisme réaliste », affirmant par là qu'il retenait de nombreux enseignements, comme ceux de Marx, de Proudhon et de Durkheim. On peut le considérer comme le plus grand sociologue de l’après guerre, sans l’habituelle connotation péjorative (suce-boule de la bourgeoisie)de la profession.

La Révolution russe et son déroulement eurent donc une influence décisive sur sa formation comme sur ses conceptions politiques et sa vocation de chercheur en sociologie. Ardent défenseur de la Révolution et admirateur de Lénine dans les premiers mois de la Révolution, il est déçu par l’étatisation de la société et voit se dessiner l’échec de la révolution socialiste. En raison de son opposition au traité de Brest Litovsk et de sa protestation contre l’affaiblissement des conseils ouvriers, il décide d’émigrer en 1920 à Prague, puis en 1925 en France. De 1927 à 1929 il donnera des cours libres à la Sorbonne, créant une revue sociologique en 1930 qui aura une influence considérable sur la future génération des célèbres sociologues des fifties. C’est son expérience militante au cours de la révolution russe qui continue à le guider dans l’approfondissement de ses travaux sociologiques après 1945 en France et restera en arrière-fond de son apport à la sociologie française, impressionnant de nombreux futures stars de la discipline (Sauvy, Balandier, Friedmann, Braudel, Morin, Duvignaud, Touraine, etc.) qui se la pèteront « novateurs » en 1968, faisant mine d’oublier les leçons de fond de Gurvitch.

Après avoir initié formés tant d’essayistes et d’universitaires aux tendances de la philosophie allemande, Gurvitch s'orienta vers une sociologie théorique et quadrilla de concepts et de typologies le champ essentiellement mouvant du social, mais il demeura toujours soucieux de respecter la variété et la complexité du réel. Parti en guerre contre quelques faux problèmes : ordre ou progrès, individu ou société, psychologie ou sociologie ou philosophie de l'histoire, théorie du facteur prédominant, Gurvitch donne pour champ à la sociologie la réalité sociale considérée sous tous les aspects dans toutes ses strates en profondeur, irréductible à d'autres formes de réalité et saisissable à trois niveaux notamment : celui des liens microsociaux, celui des groupements, celui des classes et sociétés globales. La visée sociologique doit être celle des phénomènes sociaux totaux dont l'expression est continuellement en mouvement. Des dynamismes à la fois créateurs et créés, agents et objets du changement, affectent les "Nous", les groupements et les sociétés globales, et mettent en œuvre constamment des forces de structuration et de déstructuration. Ils engendrent des discontinuités sur lesquelles se fondent les différences entre disciplines voisines comme la sociologie et d'histoire. On a reproché à cette recherche qui se voulait anti-dogmatique, réaliste et pluraliste, d'hypercatégoriser la réalité sociale et d'aboutir à un certain formalisme dans la démarche.

Il est professeur de sociologie à la Sorbonne de 1949 à 1965. Il a participé intensément à la reconstruction de la sociologie en France, après la Seconde Guerre mondiale, et composé une œuvre considérable.

« En insistant sur la réalité de la liberté humaine dans l'existence collective et individuelle, afin de mieux déceler son fonctionnement et ses multiples interférences dans l'engrenage de la réalité sociale, nous serons conduits, dit Gurvitch, à distinguer ses degrés (liberté arbitrant selon les préférences subjectives, liberté-réalisation novatrice, liberté-choix, liberté-invention, liberté-décision, liberté-création) dont chacun agit dans une temporalité différente ».

Gurvitch s'est montré très hostile à la démarche de la sociologie américaine de son temps, dont l'ambition première était de décrire et de mesurer les faits : il voulait au contraire donner à la sociologie la tâche d'expliquer. C'est pourquoi il s'est efforcé de constituer un vaste appareil conceptuel. Il estimait que la méthode dialectique était la meilleure méthode pour conduire à des procédés opératoires (complémentarité, implication, etc.). Le caractère spécifique des objets de la sociologie permettait, selon lui, d'user de la diversité des points de vue pour arriver à dégager, sinon des lois, du moins des régularités fonctionnelles expliquant le social. Il a écrit notamment Morale théorique et Sciences des mœurs (1937), Essais de sociologie (1939), la Vocation actuelle de la sociologie (1949), Déterminismes sociaux et Liberté humaine (1955), Dialectique et Sociologie (1962), les Cadres sociaux de la connaissance (1966).

A la fin de sa vie il se rapproche de plus en plus de la pensée de Marx qu’il essaie de réconcilier avec Proudhon. Malgré son importante activité scientifique au niveau internationale, Gurvitch reste perpétuellement tourmenté par la question de l’oppression sociale et politique. Il prend publiquement position en faveur de la libération des pays colonisés. En 1962, un attentat à la bombe arrache la porte de son appartement, traumatise profondément sa femme et provoque chez lui la crise d’infarctus dont il mourra trois ans plus tard, le 12 décembre 1965.

Les extraits que nous produisons ci-dessous (cf. Les cadres sociaux de la connaissance) sont le produit de cours historiques et prégnants de Gurvitch, où prédominait encore parmi les chercheurs l’intérêt pour la classe ouvrière ainsi qu’une fascination pour le marxisme. Temps bien révolus… Dans ces années de la contre-révolution encore dominante, au-delà du seul intérêt pour la classe ouvrière, l’influence de Gurvitch était une oasis parce qu'elle permettait effectivement de concilier la recherche en sciences sociales avec un marxisme plus ou moins avoué, sans risquer de sombrer dans le discours idéologique pro-russe, ou inversement de risquer d'être perçue comme étant à la botte des Américains.

Il n’échappera pas, pour le lecteur attentif et intelligent, que, à la lecture de cette pensée non dogmatique, la classe ouvrière n’a pas changé sur le fond, malgré l’importance nouvelle des techniciens (et on peut inclure désormais la noria de professions liées à l’informatique), et elle n’a pas changé surtout dans sa volonté politique d’œuvrer en faveur, non d’un avenir idéal, mais d’un avenir meilleur ; c’est pourquoi elle reste la classe révolutionnaire !

Gurvitch, mieux que les pontifes Lukacs, Gramsci, etc., qui prétendaient parler au nom de la classe ouvrière, montrait sobrement et limpidement la vraie nature de cette classe révolutionnaire fondée sur son souci constant de l’avenir !

Note : Cf. Jean-Christophe Marcel « Gurvitch les raisons d’un succès, 2001) + Robert Cramer (éléments biographiques)

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La classe ouvrière ou prolétariat, qui occupe dans l’industrie capitaliste une place défavorisée parce qu’elle ne possède pas la propriété des moyens de production et ne vit que de son travail, qualifié ou non par une formation professionnelle, a été lente à se constituer et à prendre conscience d’elle-même. Cela tient à la provenance hétéroclite de cette classe, issue de la population la plus pauvre des villes, de l’artisanat ruiné, enfin des couches inférieures et désintégrées de la paysannerie.

La « prise de conscience de classe » du prolétariat ne date que du début du XIXe siècle ; elle s’est manifestée dans diverses doctrines socialistes et collectivistes, dont le marxisme de diverses obédiences, devenu dominant par la suite. La mentalité et la conscience collectives du prolétariat débordent, bien entendu sa « conscience de classe » proprement dite. Elles impliquent, outre les aspirations vers un avenir meilleur et la révolution sociale, la conscience des besoins, les déceptions successives éprouvées, les lassitudes, les inquiétudes concernant l’intensité des divisions internes, enfin, parfois, même l’indifférence prolongée. C’est que la classe prolétarienne peut entrer en conflit avec ses propres organisations, être découragée par les luttes intestines en son sein ou se sentir écrasée et trahie par la nouvelle bureaucratie qui administre ses appareils.

Les variations mêmes, non seulement de la force des luttes de classes (qui entraîne un changement aussi bien dans les accentuations des éléments « masse », « communauté », et « communion », que dans l’importance des groupes au sein du prolétariat), mais des formes que prennent ces luttes, et plus récemment l’apparition de la tendance vers la constitution de « fractions », sinon vers l’éclatement en plusieurs « classes ouvrières », compliquent considérablement le problème du prolétariat en tant que cadre social de genres et formes de la connaissance.

Dans le passé, la hiérarchie des groupements intégrés dans la classe ouvrière, contrairement à ce qui se passe dans la classe bourgeoise, était établie moins par référence à des strates économiques (par exemple ouvriers électriciens et ouvriers du livre – les mieux payés -, dockers et porteurs – les bien moins payés)) et aux aptitudes professionnelles, qu’au rôle de certains groupes au sein du prolétariat dans sa lutte contre les autres classes (élites syndicales, délégués ouvriers, « minorités agissantes »). Or, d’après le résultat des enquêtes les plus récentes, la hiérarchie des groupements à l’intérieur de la classe ouvrière s’est encore compliquée durant les dernières décennies. En effet, les strates prolétariennes possédant des compétences techniques particulièrement importantes pour le fonctionnement des machines (par exemple les « dépanneurs » des engins automatisés), bénéficient, à côté d’une situation économique privilégiée et d’une influence directe sur l’administration des entreprises, de la possibilité de recourir à la stratégie nouvelle et spécifique dans la lutte pour leurs propres intérêts et pour ceux de la classe ouvrière tout entière, y compris les syndicats et leurs organes de contrôle dans l’entreprise. De nouveaux problèmes concernant l’unité effective de la classe prolétarienne à notre époque se trouvent ainsi posés, sans qu’on puisse en arriver à une conclusion définitive.

Mais, jusqu’à preuve du contraire, il reste difficile d’admettre que ces « fractions privilégiées du prolétariat » perdent leur conscience de classe, qui les unit à tous les autres groupes et strates prolétariens. Nous croyons donc pouvoir traiter la classe ouvrière comme le foyer unique d’un système cognitif, tout en tenant compte des certaines nuances, liées aux variations internes de ce cadre social.

A) Indubitablement, le genre de connaissance prédominant dans le système cognitif propre à la classe prolétarienne est la connaissance politique, aussi bien spontanée et implicite, qu’élaborée, explicite et finalement cristallisée en diverses doctrines. Elle se rapporte autant à la stratégie à employer qu’aux idéaux à atteindre dans un avenir proche ou lointain, car la classe prolétarienne n’ayant encore jamais été privilégiée, ni sous les régimes capitalistes ni sous les régimes communistes centralisateurs qui, tout en parlant en son nom, la maintiennent cependant dans une situation subalterne, est une classe mécontente qui aspire à un avenir meilleur et à la satisfaction d’une série de besoins jusqu’ici insatisfaits.

Une connaissance des tactiques de lutte s’impose donc : lutte avec le gouvernement, avec les dirigeants des usines et entreprises, avec les autres classes, avec les organisations syndicales et politiques, lesquelles, ou lui sont hostiles ou, le plus souvent, la trahissent en prétendant la représenter et parler en son nom. Il s’agit aussi d’un avenir meilleur et d’un régime tenant mieux et plus efficacement ses promesses. Il peut être question ici soit d’une image idéale permettant une réalisation rapide, soit d’un mythe (au sens sorélien d’appel à l’action). Dans ces deux cas, la connaissance politique du prolétariat peut surgir d’une façon empirico-intuitive, directement de la pratique des luttes, ou, au contraire, être cristallisée dans des doctrines conceptualisées, durcies même, et parfois imposées. D’ailleurs, une dialectique entre la forme empirique et la forme conceptuelle au sein de la connaissance politique du prolétariat, peut aussi bien conduire à leur polarisation qu’à leur interpénétration. Ceci n’est pas à négliger…

Selon les différentes fractions et strates au sein du prolétariat, cette connaissance politique peut prendre un aspect plus opportuniste ou plus révolutionnaire, plus réaliste ou plus utopiste, plus rationnel ou plus mystique. Mais, quel que soit le caractère qu’elle revêt, elle est toujours présente et son orientation ne dépend pas seulement de l’ensemble du prolétariat ni des strates et groupes divers qui y sont intégrés, mais aussi des conjonctures (révolutionnaires, contre-révolutionnaires, pacifiques, agressives, etc.), où se trouve placée la société globale, terrain d’action et de lutte de toutes les classes en présence.

B) (…) A mesure que se généralise la formation professionnelle, en particulier celle qui a trait aux réparations et dépannages des machines automatiques, le savoir technique joue un rôle de plus en plus important dans l’activité productrice de la classe ouvrière. Si, au début du capitalisme, c’était un savoir spontané, acquis uniquement dans le travail, qui restait plutôt superficiel et ne dépassait pas le niveau du doigté et de l’adresse manuelle, aujourd’hui, malgré l’extrême complication des machines, cette connaissance technique peut servir de base à la constitution de fractions spéciales de travailleurs. Ce qui distingue alors des ingénieurs cette catégorie de travailleurs sélectionnés d’après leur compétence professionnelle, c’est que leur connaissance technique reste sans lien avec la connaissance scientifique. Or, c’est cette absence de jonction entre les deux genres de connaissance qui est le point vulnérable des ouvriers les plus qualifiés et les maintient au rang de prolétaires.

C) A la troisième place, dans le système des connaissances correspondant à la classe ouvrière, il faut mettre la connaissance perceptive du monde extérieur, bien plus subjective et bien plus émotive ici que dans la classe bourgeoise, le prolétariat parvenant difficilement à se détacher des conditions et du lieu de travail, de la distance entre celui-ci et l’habitat, des moyens de transport pour aller de l’un à l’autre, enfin des conditions mêmes de l’habitat, etc.

Par ailleurs, la connaissance perceptive du monde extérieur de la classe ouvrière se distingue également de celle qui est propre à la classe paysanne laquelle, nous l’avons vu, est essentiellement égocentrique, repliée sur elle-même, méfiante à l’égard de tout ce qui lui est inconnu. Au contraire, la classe prolétarienne est attirée par la connaissance de tous les aspects du monde extérieur et futur, et aussi par la situation des classes tant dans les pays étrangers que dans le sien. Ainsi ce sont les extériorisations de leur propre classe qui attirent surtout l’attention des ouvriers, en quelque endroit qu’elles se produisent.

Les étendues et les temps où est ici placé le monde extérieur ont un caractère spécifique. Les fatigues, les déceptions, les lassitudes, les indifférences enfin, propres aux travailleurs, les entraînent vers les étendues égocentriques et projectives. Les étendues des organisations prolétariennes, syndicales et politiques, combinées avec des temps où l’avenir domine souvent le présent, manifestent une tendance prospective. Quant aux étendues concentriques, diffuses et se desserrant, elles se trouvent en compétition, selon qu’il s’agit du prolétariat lui-même, des classes qui lui sont hostiles ou de la société future. Par ailleurs, la connaissance du monde extérieur et des étendues où il est placé subit fortement l’influence de la connaissance des temps où le futur à longue échéance domine sur le présent. ; le temps en avance sur lui-même et, à certains tournants, le temps de création ont tendance à prévaloir sur la connaissance des étendues. (…)

D) Quant à la connaissance d’Autrui et des Nous, elle mérite, dans le cadre du prolétariat, une analyse particulière. La connaissance de l’Autrui concret s’y limite aux membres des mêmes cellules syndicales et politiques ou à ceux des mêmes équipes de travail. La personnalité d’Autrui s’y présente, par ailleurs, sous l’aspect préférentiel du militant. Mais si la connaissance d’Autrui est ici très restreinte, celle des Nous, des groupes et des classes, en revanche, est très intense. Qu’il soit question de la classe prolétarienne, de ses subdivisions (cas privilégiés) ou des classes hostiles, neutres ou intermédiaires, la connaissance des collectivités joue un rôle important dans l’action et dans la conscience de cette classe. Il ne s’agit nullement de représentations vagues, ou de simples préjugés, mais d’une connaissance souvent pénétrante, liée à la mémoire historique, à la longue pratique des luttes syndicales et politiques, enfin aux images d’un avenir meilleur ».

« Les cadres sociaux de la connaissance » a été publié pour la première fois en 1966, puis une deuxième fois en 2001 (ed Tops). L’ouvrage analyse le rapport qui existe entre le savoir et les groupements humains (familles, usines, Etats, Eglises), les classes sociales et les sociétés diverses, archaïques, patriarcales,e tc. Il met en lumière les particularités de chacune des collectivités. Malgré son aspect universitaire se lit facilement, est accessible à un large public contrairement aux merdes littéraires officielles (ou leurs pâles plagiats communisateurs ou néo-situs à la con). Gurvitch croit lui-même à un avenir meilleur sous la responsabilité des producteurs, avenir autogestionnaire et non pas « communisme centralisateur » à la Staline ; en totale fidélité avec son combat révolutionnaire de jeunesse.

Il est pas formidable ce Georges Gurvitch ? C’est chouette d’avoir baigné dans l’atmosphère politique des conseils ouvriers de la révolution de 1917…. Çà vous marque pour toute une vie, même de professeur d’Université. Une leçon impérissable pour tous les douteux, les chagrineux et les péteux observateurs impatients du prolétariat qui ne dort que d’un œil face à ce monde finissant.

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