"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 30 novembre 2024

En avant pour la révolution prolétarienne face au bordel des bourgeois

l'état de la bourgeoisie française


« Quand la gauche est arrivée au pouvoir, j’aurais pu être Lénine,. La situation était révolutionnaire, vous savez ». Mitterrand Histoire intime de la Vème république, tomeI I)

 « Il suffit pas que ceux d'en bas ne veuillent plus, il faut aussi que ceux d'en haut ne puisse plus ». Lénine (OC)



La situation en France suppose d'abord une comparaison avec l'année 1968 mais autrement plus gravissime. Excusez du peu : faillite de plusieurs grandes entreprise de la distribution, explosion du chômage, endettement faramineux de l'Etat, endettement dû en partie aux dépenses militaires, situation sociale minée par l'insécurité de la population et la prégnance de l'idéologie wokiste et islamiste. Et surtout déliquescence de toutes les cliques politiques de la droite caviar à la gauche néo-stalinienne de la secte à Mélenchon.

La marque indélébile de 68, quelles qu'en restent les diverses interprétations, reste d'avoir posé la question de la révolution avec un grand R. Question posée par la perte de contrôle évidente de ceux d'en haut. Cependant sans crise économique majeure, sans endettement important, l'Etat avait pu se ressaisir. Et refermer l'incident pour finalement développer une politique économique où la France pouvait rester dans le quarteron de tête des pays plus développés que les autres sous le court règne de Pompidou. Mais à la fin des années 1970 ce qui se passe sous le règne de Giscard devient catastrophe et fait étrangement penser à notre période actuelle : requête auprès des français pour s'associer à une « rigueur budgétaire » accompagnée de dramatisation et culpabilisation.

Quand il devient président, la France prend le premier choc pétrolier de 1973 de plein fouet, puis, le second en 1979. Après 30 années de richesse, et de forte croissance, la France s'enfonce dans la crise. La balance commerciale se dégrade. C'est la spirale inflationniste.

À partir de 1976, avec Raymond Barre, qui deviendra son Premier ministre, Valéry Giscard d'Estaing mène alors une politique de rigueur budgétaire : gel temporaire des prix et des hausses de salaires, augmentation des impôts. On serre la vis, on s’endette. Raymond Barre aura d’ailleurs cette formule restée d’actualité : "La France vit au-dessus de ses moyens". À l’époque, la dette est autour de 20% du PIB (produit intérieur brut), ça fait rêver. Mais la pilule est amère pour les Français.

Giscard restructure la sidérurgie, avec à la clef la suppression de plusieurs dizaines de milliers d’emplois. Le cap du million de chômeurs est franchi. Il met fin à l’immigration économique. C’est aussi cette politique d’austérité, souvent qualifiée de libérale, qui pourrait expliquer sur le fond sa défaite en 1981, face à Mitterrand qui promettait des lendemains meilleurs (au moins jusqu'en 1983...)

J'ai défendu en 1981 la même position que mes petits camardes de RI. Je n'en démord pas, et nous avions dû faire front face à une poignée d'imbéciles dont Robert Camoin qui, par vengeance personnelle, hurlaient à l'erreur historique du CCI, le vouant au bûcher de la contre révolution. Notre théorie de base, classique du mouvement révolutionnaire lucide a toujours été (et vérifiée) qu'en temps de crise il vaut mieux la fraction de droite au gouvernement et celle de gauche dans l'opposition, configuration élémentaire pour maintenir l'ordre social même avec des grèves des manifestations méchantes contre président, premier ministre et députés. Pas besoin de développer plus ici, les plus intelligents comprendront. Que s'est-il passé vraiment pour cette victoire (courte victoire inattendue) ? On peut lister trois types d'explication. La première signalée plus haut, assez simpliste, la paupérisation chez les basses classes ; ce qui est pourtant faux politiquement au niveau des urnes il n'y a jamais de détermination de toutes les classes et surtout de la classe ouvrière pour imaginer que quoi que ce soit va être modifié par un bulletin anonyme. Le deuxième type d'explication, pas totalement fantaisiste, est que ce sont les cinq cent mille voix de Chirac (en pleine haine de Giscard) qui auraient fait la différence. La troisième c'est bien l'accident inattendu. La victoire de Giscard coulait trop de source, c'était aussi un roitelet méprisant comme Macron et indifférent aux réalités sociales. Mitterrand lui-même a reconnu avoir été dans un premier temps aussi catastrophé que ses financiers. L'heure était grave car il fallait continuer la rigueur budgétaire barriste, tout en sachant que l'explosion de mai 68 n'était pas encore un lointain souvenir. C'est pourquoi cela m'a rempli d'aise de découvrir que 50 ans après Mitterrand pensait la même chose que nous ! Et dieu sait si on nous a reproché, même dans nos rangs de parler sans arrêt de la nécessité de la révolution.

Or, et c'est tout l'intérêt rétroactif de « l'accident » : la gauche au pouvoir a calmé les ardeurs révolutionnaires d'une classe ouvrière pas encore submergée par une noria de cadres. Mais comme un bonheur illusoire n'arrive jamais sans un malheur dilatoire, avec deux ou trois mesures de l'imbitable « programme commun » (que la plupart des militants bobos n'avaient même pas lu) l'invasion des bons postes, et surtout la retraite à 60 ans, le capital français allait le payer hors de prix et ce...jusqu'aujourd'hui. Un retour à la retraite à 60 piges est franchement ridicule dans ce pays de vieux et une promesse en l'air de la gauche hystérique qui a enflammé en vain des milliers de moutons syndicaux. Les promesses de la gauche bourgeoise n'engagent que les millions de cocus.

L'accident enfin a eu pour excellent résultat « historique » de décrédibiliser les fractions de gauche qui promettent la lune avant d'accéder au pouvoir mais une fois qu'elles s'en sont emparé promettent l'enfer surtout à la lutte de classe.

Au surplus, et il faut s'en réjouir, il y a cette différence très appréciable avec les années 70 (où d'ailleurs en bons soixante-huitards nous n'avions pas vu monter le parti par excellence des couches moyennes, le PS) et maintenant -ici et maintenant (sic) – où prévaut un marais de gauche bourgeoise insoumise à toute responsabilité (bourgeoise bien sûr mais nihiliste et anti-prolétariat), dont le résidu PS est le premier irresponsable. Je dis d'ailleurs bravo au passage au vrai pouvoir de l'ombre (financière) pour tout faire pour empêcher ces crétins irresponsables d'accéder au pouvoir, bien que n'étant ni de leur bord ni à leurs ordres. Après c'est au prolétariat de s'occuper de changer la société mais surtout pas à la queue de petits putschistes de merde.

Non seulement ces cliques contestataires sont éparpillées et minoritaires dans la tricherie électorale, non seulement irresponsables du point de vue de la gestion du capital mais franchement irrationnelles et ridicules par leurs comportements outranciers dans le bordel qu'est devenu le parlement. La fraction pas du tout indépendante de la bourgeoisie – la magistrature – qui ne comprend rien à la politique, a commis un autre « accident » dangereux : juger hors de proportion la mère Le Pen pur convenir à des commanditaires obscurs qui croient qu'il est possible d'empêcher ainsi le RN "anti-républicain" d'emporter la prochaine présidentielle (possiblement pas très éloignée) mais qui déjà désavouée par leurs politiciens lucides qui craignent soit l'abstention massive soit que cela favorise son élection triomphale ; après tout Reagan et Trump n'ont jamais été supposés gagner le tremplin final...)

La bourgeoisie française ne veut plus d'accidents mais il y en a désormais à répétition, à commencer par la dissolution imbécile du roitelet Macron qui devient de plus en plus nouvel inaugurateur de chrysanthèmes comme au temps de la IV ème. avec la monstrueuse parade ridicule à Notre Dame, tout en espérant être le nouveau Clémenceau sans la moustache.1

La crise est profonde et vaut la comparaison avec 19582 décrit Nicolas Baverez, dont il faut lire intégralement l'article lumineux, qui souligne en particulier que la situation française va bouleverser toue l'Europe ; c'est la même chienlit politicienne en Allemagne et en Espagne (quoique Baverez néglige l'impacte économique mais aussi au moyen terme subversif de la guerre)!

« La France vit une situation sans précédent depuis 1958. Elle a perdu le contrôle de ses finances publiques, avec un déficit qui atteindra 6,2% du PIB en 2024 alors qu’il était prévu à 4,4% du PIB. La dette atteindra 3300 milliards d’euros à la fin de l’année, soit 113% du PIB. L’économie est désormais à l’arrêt, le chômage remonte et les investisseurs se détournent massivement de notre pays. Surtout, situation inédite depuis mai 1968, les institutions plongent dans le chaos et l’État affiche son incapacité à assurer ses missions essentielles. » (...)La crise de la dette française et l’incertitude politique impactent déjà lourdement le CAC 40 et les banques. Elle menace de contaminer l’ensemble de la zone euro, avec une montée des coûts de financement, une violente divergence entre les États-membres et une chute de la monnaie unique face au dollar.  l’irresponsabilité de la classe politique française. Elle culmine avec Emmanuel Macron, premier responsable de la tempête politique, économique et financière, dont toute l’activité est consacrée à la mise en scène de sa personne à l’occasion de la réouverture de Notre-Dame. Un monde sépare cependant les bâtisseurs géniaux et anonymes des cathédrales de l’auteur de l’étrange défaite qui est en passe d’emporter notre République. »

Dure époque. Bah quand on ne peut plus s'appuyer sur le bon dieu il reste le diable, Barnier a négocié avec le maudit RN qui détient les clés de la dissolution et pas ce pauvre Mélenchon seul (qui du coup se compromet avec des amis « fachiste » si le RN l'épaule). Evident que MLP bluffe obtenir davantage de concessions de la part de Barnier c'est pour épater la galerie électorale. En tout cas pour épater le bon peuple, sachant qu'elle a plus probablement exigé qu'il calme ces crétins de juges). Elle a tout intérêt à jouer la carte de la responsabilité face aux délirants de LFI que personne ne prend plus au sérieux. Plonger la France dans le chaos, pourquoi pas ? Car Macron n'a aucune obligation de démissionner et qu'il faudra le supporter jusqu'à la fin. Un pouvoir, même partagé avec les cons de LFIet du revenant le rigolo Hollande ce serait 81 X 10 . La revue Marianne révélait la semaine dernière que dans les dîners des grands patrons le personnel parlementaire du RN st invité désormais régulièrement à trinquer et que les financiers lui font les yeux doux.

Dans l'un ou l'autre cas la crise politique demeurera, mais le maintien de Barnier (qui peut être immédiatement remis en place malgré une censure) serait dilatoire et non un nouvel accident. La censure oui.

PS : deux types considérés comme des bouseux de la politique voyaient très clair en privé, Mauroy et Chirac. (extraits de leurs confidences à FOG)

« Bon Mitterrand a des excuses. Il est entouré de lèche-cul, commissaires politiques, pseudo-marxistes d’école primaire, comme Attali, Fabius ou Bérégovoy qui ont pris le contrôle de son cerveau. Tous réclament une politique économique et sociale plus à gauche Je me battrai contre eux jusqu’au bout mais je sais bien que je vais finir en loques……Plus nos résultats seront mauvais plus ils auront envie de gauchir l’action gouvernementale…. Je me sens cerné par des fous, je le répète. Des bourgeois d’extrême gauche dont le modèle est, tiens-toi bien, Cuba, et qui parlent comme les manuels d’économie soviétiques. Nous sommes en train de creuser comme tu n’imagines pas les déficits du budget, du commerce extérieur, des comptes sociaux…Ce sont les importations chinoises qui vont bondir grâce à notre relance par la consommation populaire. S’il n’y a pas des gens pour mettre le hlà aux dérives, un risque d’entrer dans le cycle maudit des révolutions qui dévorent toujours les plus modérés… ».(…) le programme commun un monument de bêtises inapplicable.

Pierre Mauroy

« Il a inventé la monarchie socialiste avec sa com, ses princes , ses baronnets . A la cérémonie du Panthéon, il ne manquait plus que l’encens. J’attends maintenant le sacre du président à la cathédrale de Reims. (…) ce qu’il a toujours été au fond : un radsoc, plus radical que socialiste et beaucoup moins à gauche que moi, avec la même boue crottée que la mienne sur ses souliers (…) des mesures comme la retraite à 60 ans vont peser cher et longtemps sur l’économie française…

 Jacques Chirac

 

 NOTES

1« Sans naturellement remettre en cause le fait que Moscou soit l’agresseur en Ukraine, j’ai par ailleurs été surpris, depuis, d’entendre le président de la République évoquer l’envoi de troupes françaises sur le sol ukrainien. »

 Jean-Pierre Chevènement

2La crise de mai 1958 marque le retour au pouvoir en France du général de Gaulle, dans un contexte insurrectionnel lié à l'instabilité gouvernementale et à la guerre d'Algérie. Elle commence par le putsch d'Alger le 13 mai

mardi 26 novembre 2024

GUERRE DEMOCRATIQUE ET TERRORISME D'ETAT les aléas d'un terme diabolique


Comment Poutinet, Netanvoyou et leurs commensaux se servent du répulsif hitlérien


 THE TIMES THEY ARE a CHANGIN'  (Bob Dylan)



« Inquiétudes face à la montée des tensions et des amalgames dans une société travaillée à bas bruit depuis des années par la répétition des attentats ; et celle d’une mise à mal du «cadre» justement, celui de l’Etat de droit et des libertés fondamentales, du glissement vers une société répressive, «préfasciste». Le bréviaire à gauchistes Libération

 "Alors fut inventée cette légende des pétroleuses qui, propagée par la presse, coûta la vie à des centaines de malheureuses. Le bruit court que des furies jettent du pétrole enflammé dans les caves. Toute femme mal vêtue ou qui porte une boîte à lait, une fiole, une bouteille vide peut être dite pétroleuse. Traînée en lambeaux contre le mur le plus proche, on l’y tue à coups de revolver" . Lissagaray

« ...ce ne sont pas les piqûres de moustique de quelques éléments désespérés issus de la décomposition des couches petites bourgeoises qui sont visées par les campagnes officielles actuelles mais bien la classe ouvrière dont la révolte nécessairement violente va constituer, lors de son réveil, la seule menace sérieuse pour le capitalisme ». Marc Chiric (terreur, terrorisme et violence de classe, 1979)

En mémoire de la pétroleuse Eulalie Papavoine, défendue par Victor Hugo



"Terroriste", sobriquet infâmant, répulsif sorti de la bouche de Hitler comme de celle de l'assassin de Gaza Nethanyahou. Et en écho dans le lamentable microcosme français un projet inattendu et déchirant. Une proposition courtelinesque de supprimer le délit d’apologie du terrorisme, qui peut prendre pourtant des formes masquées et invisibles, a provoqué » l'émoi de la majorité de la « classe politique » française. Le texte déposé par un vague député provincial de LFI a émis le projet de supprimer ce délit créé par une loi de 2014, estimant que ce dernier accentue «l’instrumentalisation de la lutte antiterroriste» contre la «liberté d’expression»

Nous on n'en a rien à foutre de leurs bisbilles et colères réciproques, et de toute façon on n'est jamais convié à leurs commérages ou conciliabules. La clique de Mélenchon s'inquiète misérablement dans le bouillon du système «quelle démocratie peut encore conserver son nom, lorsque les méthodes de l’antiterrorisme sont utilisées pour réprimer des militants politiques, des militants associatifs, des journalistes ou encore des syndicalistes». 

 La provocation des gens de LFI, qui suscite ce tollé de la plupart des autres factions bourgeoises n'est pourtant pas complètement idiote, même si elle est avant tout électoraliste musulmaniaque, et reste hors sujet quant aux deux utilisations outrancières du terme terrorisme à destination de la classe ouvrière et comme facteur de guerre. Mais en restant totalement sur le terrain bourgeois d'une démocratie clean, se fichant de la classe ouvrière et choisissant un camp militaire contre un autre. Les gauchistes choisissent toujours un camp militaire, les guévaristes hier, les islamistes aujourd'hui au nom de la « libération des peuples opprimés » notion fumeuse qui légitime encore toutes les bourgeoisies autochtones tiers-mondistes dans la fable qui se nommait « libérations nationales ». Ces présumées libérations ont consisté en la continuité de l'exploitation capitaliste, souvent pire, puis ont été incapables d'industrialiser et donc sont responsables de l'explosion de l'immigration. LFI ne représente qu'une énieme secte trotskienne, mais parvenue, avec conservation des mêmes bases idéologiques réactionnaires (donc wokes) : du soutien aux luttes nationalistes de libération nationale où on est passé depuis, au soutien à la libération du voile islamique pour punir le colonialisme d'antan. D'antan en emporte le vent. La fin (partielle) des colonialismes n'a favorisé qu'un capitalisme étriqué, sous-développé et tremplin d'une misère disparue en Europe.

L’introduction du capitalisme dans ces régions d’obédience islamique s’étant réalisée tardivement et incomplètement, sans avoir accompli au préalable une quelconque révolution bourgeoise, ni développé les forces productives, n’est-il pas surprenant de relever la survivance et la prégnance des vestiges archaïques au sein de ces sociétés dominées par la religion musulmane, corollaire du reliquat du mode de production féodale réactionnaire ? De ce constat classique d'un marxisme conséquent nos faux radicaux, ou radicaux en peau de lapin, ne veulent rien savoir et toute leur logoorhée passe par la culpabilisation du capitalisme des riches comme généralité suffisante pour s'éviter de critiquer ou de remettre en place une des religions des plus violentes et envahissante.


Mais la confusion totale ou l'orchestration voulue par la clique LFI pour faire scandale et jouer au « radical démocrate » pour se différencier des autres factions bourgeoise revient en effet à valider le terrorisme ou plutôt les « actions militaires » du Hamas et de l'Iran pour un minable recrutement électoral franco-arabe. Leur seul mérite est de mettre l'Etat hébreu au rang des Etats voyous .

 « Peut-on souhaiter un monde où seuls les États voyous prolifèrent ? Questionne un obscur diplomate. S'il n'était pas souhaitable, ce monde là est bien là, avec les pires bobards pour justifier les exactions de chaque camp. Un exemple. En 1994, la nouvelle Ukraine mise en place par l'ogre américain avait accepté de renoncer à ses armes nucléaires en échange de la protection des pays signataires du mémorandum de Budapest", déplorent cyniquement le camp occidental. Il faut rappeler que l'Ukraine n'avait ni les moyens technologiques, ni les moyens financiers d'entretenir ses missiles de longue portée (qui n'auraient donc pas gêné les Russes), qui arrivaient en bout de course et dont elle ne possédait de toutes les manières pas les codes. Cette histoire répétée ad nauseam est une fable.

Jusqu’alors, cette lutte se caractérisait par sa judiciarisation et le refus de toute forme d’approche militaire. Mais en 2015, l’ampleur du bilan, les images du carnage, les armes utilisées, le type de blessures occasionnées, tout concourt à justifier cette représentation. Politiquement aussi, l’usage du mot guerre prend tout son sens.

Pourquoi l’expression « guerre au terrorisme » pose-t-elle problème ?

 «Nous sommes en guerre à la fois contre un ennemi extérieur et intérieur.» L'expression est lâchée par le ministre de l'Intérieur. En guerre «culturelle» contre un ennemi idéologique, l'islamiste, qui pénètre la société et manœuvre les consciences ; et en guerre tout court contre des ennemis immédiats, les terroristes. La rhétorique belliqueuse répond aux multiples appels lancés ces derniers jours à se donner «enfin» les moyens de lutter, quitte à «sortir du cadre», à «s'exonérer des lois de la paix», à adopter une «législation de guerre» et à «en finir avec l'Etat de droit». Ce serait le prix à payer pour juguler les menaces et apaiser les anxiétés « démocratiques »

. Il y a eu un glissement lié à l’utilisation du vocable «guerre contre le terrorisme». On le critiquait quand George W. Bush l’utilisait mais on se l’est rapidement approprié, alors qu’il est inadapté et superfétatoire. Les militaires le dénoncent régulièrement, ils rappellent que le terrorisme n’est pas une entité, mais un moyen. On ne fait pas la guerre à une méthode, on fait la guerre à un adversaire. Dire qu’on est en guerre contre le terrorisme, c’est un non-sens digne du discours hitlérien. Cette expression perverse peut faire croire que la France, ou tout autre Etat européen, est en guerre sur son sol. Alors que lorsque les forces armées interviennent sur le territoire national, cela n'a rien à voir avec l'entité terroriste même si c'est terrorisant.

Le vocable relève essentiellement de la communication politique. Les discours utilisent tantôt «intervention», tantôt «guerre». La guerre ne fait pas l'objet d'une définition consensuelle, elle est floue, relève du lexique politico-médiatique, le droit bourgeois préfère parler de «conflit armé» lorsque le terme a servi de justificatif à la guerre « démocratique ».

Que signifierait «gagner une guerre contre le terrorisme» ?

Non seulement l’expression est incohérente, mais elle pose en effet un problème de victoire. Gagner la guerre contre le terrorisme ne peut pas signifier supprimer la menace terroriste, en dépit de la tentation politique de recourir à un vocabulaire très dur comme «annihiler», «exterminer», «éliminer» - un discours qui peut se comprendre, puisqu’après un attentat il faut motiver les troupes et la population, montrer une détermination. Il est impossible d’éliminer complètement la menace terroriste. «Gagner la guerre contre le terrorisme», si tant est que l’expression ait du sens, ne peut que vouloir dire : maintenir le risque d’attentat en-deçà d’un seuil politiquement acceptable. Ce seuil n’est pas le même pour toutes les sociétés, la vie quotidienne à Gaza n’est pas la même qu’en Suisse.

La Russie, la Chine, la Turquie, mais aussi les pays dits démocratiques etc. utilisent le mot terrorisme (à la manière d'Hitler pour désigner la résistance en France), les premiers pour désigner leurs opposants, les seconds pour justifier leurs projets belliqueux. Le "politiquement correct" de l'après 7 octobre 2023, justifie le génocide par l'Etat juif des populations civiles de Gaza jusqu 'au Liban. L'Etat juif artificiel feint d'oublier ses propres fonds baptismaux terroristes et taxe d'antisémitisme toute dénonciation de ses massacres de la population civile à Gaza. L'idéologie se répète. Après les attentats du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis, le mot "terroriste" avait été abondamment utilisé pour qualifier la nébuleuse des cliques armées au Moyen Orient.

DU BON USAGE DU TERRORISME GLOBAL AU PLAN IRREDENTISTE

Les puissances impérialistes dominantes ne se gênent pas pour qualifier de "terroristes" les « Etats voyous» du bloc rival. Tout comme ils désignent au besoin ainsi les parties de leur population, plutôt prolétaires en rébellion larvée ou ouverte contre le pouvoir central.

Poutine qualifiait dans son ensemble le peuple tchétchène de "terroriste" ce qui lui a permis un massacre gigantesque de ce peuple.. Les attentats du 11 septembre 2001 ont été pain béni pour le Président russe. Il est maintenant très confortable pour Poutine de désigner le peuple ukrainien comme fasciste voire encore comme des "terroristes". A l'époque du 11 septembre 2001, la bourgeoisie russe se servit aussi de l'attentat à New York comme justificatif d'une vague menace teroriste globale. La trouble et dubitative prise d'otages d 7 octobre 2013 permet surtout à Netanyahou de massacre sans vergogne des populations civiles. En Chine les attentats du 11 septembre 2001 permettent maintenant de "justifier" la répression pratiquée depuis longtemps au Tibet, contre les Tibétains et au Xinjiang contre les Ouïgours. La Chine pratique une politique de " subversion ethnique " dans ces régions. En Turquie les attentats du 11 septembre 2001 ont justifié et justifient encore la répression contre les Kurdes du PKK. . Cette répression a été menée sous la bannière de la lutte contre le "terrorisme". Le pouvoir turc a toujours employé le mot de "terroriste" pour désigner ses opposants et la lutte de la classe ouvrière turque. La répression contre les Kurdes en Irak ou en Iran s'est faite sous le même prétexte. Sans oublier le colonialisme raciste d'Israël expulsant des masses d'habitants arabes pour le plaisir de ses colons fascistes.

L'usage du qualificatif terroriste dans la lutte des classes

On ne l'avait pas encore inventé en 1871 mis les historiens au service de l'ordre dominant ne sont pas gênés pour dénoncer le terrorisme des communards pour mieux couvrir l'effroyable massacre du nain Thiers.. Les communards des terroristes ? Il faut lire la contribution nuancée de Kautsky pour comprendre qu'une révolution n'est jamais pure et que les internationalistes y restent les plus clairvoyants :

« Le 18 mars, Rigault eût d’office l’occasion de jouer le Préfet de Paris. Son premier acte, dans la nuit du 18 au 19 mars, fut de s’établir dans la préfecture. Ses pratiques policières furent vivement combattues de tous côtés et surtout par les internationalistes. Elles avaient peu de commun avec les principes de 1793, bien qu’il eût travaillé à une histoire de la Première Commune. D’autre part, comme nous l’avons déjà remarqué plus haut, on ne peut mettre sur le compte de la Commune l’exécution des généraux Thomas et Clément. Ceux-ci furent exécutés avant même que la Commune fût formée et malgré le Comité Central. Une seule mesure de la Commune peut être considérée comme terroriste, appelée à effrayer l’adversaire en faisant violence à des gens sans défense : l’emprisonnement des otages ».


Les ouvriers des faubourgs parisiens dénoncés, au XIXe siècle, comme une "vile populace". Sans parler des jeunes prolétaires présentés tour à tour comme des apaches, des sauvageons, des blousons noirs ou des racailles. Les femmes du peuple eurent droit, elles aussi, à ce genre d'avanies, comme le montre l'exemple des communardes, qui furent surnommées les "pétroleuses". ut le cas aussi pour les ouvriers des faubourgs parisiens dénoncés, au XIXe siècle, comme une "vile populace". Sans parler des jeunes prolétaires présentés tour à tour comme des apaches, des sauvageons, des blousons noirs ou des racailles. Les femmes du peuple eurent droit, elles aussi, à ce genre d'avanies, comme le montre l'exemple des communardes, qui furent surnommées les "pétroleuses".

Le terrorisme majeur à notre époque, qui a succédé longtemps après à celui des années « de plomb » (années 1970-1980), qu'on qualifie généralement de terrorisme islamique, n'a plus rien à voir avec la névrose dite « action exemplaire de l'attentat individuel » des couches petites bourgeoises post-68. Ni surtout avec un mouvement ouvrier...mécréant et blasphémateur.

QUAND LE TERRORISME FINIT PAR S'ALLIER AVEC LA TERREUR

Les guerres actuelles sont devenues essentiellement des guerres contre les populations civiles, plus que jamais comparé aux guerres du passé du capitalisme. Des mers de sang depuis 40 ans ont prouvé que ces fleuves rouges de sang humain ont fusionné terreur et terrorisme. Seule nouveauté les attentats terroristes ne peuvent plus provoquer une nouvelle guerre mondiale contrairement aux deux précédentes. La nature majoritairement islamiste du terrorisme aujourd'hui est de nature à terroriser le prolétariat mais pas de le convaincre au sacrifice pour la patrie, sacrifice réservé à Allah.

Le terrorisme est devenu un instrument de guerre des fractions bourgeoises1 On peut même dire que terrorisme et terreur se confondent désormais Ce sont toujours des éléments décadents provenant des couches petites bourgeoises qui sont les soldats (de plomb) du terrorisme islamique. Les différences que Marc Chiric établissait entre terreur et terrorisme, qui étaient valables à l'époque des trois glorieuses ne le sont plus aujourd'hui, pourquoi ?

D'abord parce que du fait que le prolétariat est endormi depuis au moins trois décennies, et que la désespérance en un autre monde a fait exploser le retour du religieux, maigre consolation mais dont Marx dit qu'il faudra que la société de l'avenir s'en débarrasse, ce que ne se risquent pas à susurrer nos radicaux du terrorisme à voile et à vapeur2.

Qui aurait pu supposer un tel retour du fait religieux d'une telle intensité en Europe il y a trente ans ? Anticiper autant de mouvements réactionnaires aussi bien identitaires que religieux. En tout cas la bourgeoisie se sert de tous ces remuggles irrationnels d'un passé croupissant avec les mêmes doses de nihilisme et de décomposition.

Minoritaires jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les mouvements islamistes ont connu une prodigieuse expansion, sous-estimé durant la Guerre froide autant que pendant les « libérations nationales ». Tous les mouvements islamistes contemporains tirent leurs fondements calotins de l’organisation des Frères musulmans fondée en Egypte en 1928. Secte contemporaine du nazisme... il a souvent été démontré les accointances idéologiques réactionnaires et anti-ouvrières communes à ces deux idéologies. Elles se fondent toutes deux sur la pureté des origines, le culte des ancêtres, la glorification d’un prétendu passé mythifié, auréolé de toutes les vertus, non pas morales mais guerrières. Mais aussi, corrélativement, sur le rejet de la «modernité», assimilée à la décadence. Au reste, le mouvement islamiste, à l’instar du nazisme, dénonce, verbalement, avec virulence, «l’idolâtrie socialiste et capitaliste».

Un entre deux typiquement bobo. Ces deux forces réactionnaires prêchent une troisième voie : axée, pour le nazisme sur la Race érigée en programme exclusif politique du nouveau Reich et, pour l’islamisme, sur la Charia (les lois d’Allah) hissée en principes uniques de gouvernance de la nouvelle Oumma (une tentative illusoire de perpétuer les anciens rapports de production féodaux précapitalistes, variété moisie et cramoisie historiquement en désintégration avérée, tout comme le mode de production capitaliste contemporain est voué à se dissoudre. Autre similitude avec les mouvements fascistes : les Frères musulmans prônent la violence terroriste pour accéder au pouvoir, pour combattre leurs «adversaires» politiques. Or, à la différence des années de plomb (quoique pas dans tous les cas : par ex la bande à Baader était financée par la RDA), une chose est sûre : les mouvements islamistes ne doivent leur éclosion et leur existence qu’au soutien financier et logistique fourni par les multiples Etats qui les ont toujours manipulés. La diversité sociale de ces oligarchies nationalistes explique l’hétérogénéité des tendances islamistes réactionnaires. Toutes les organisations islamistes ont été patronnées par les puissances impérialistes et leurs affidés politiques locaux. Il en est ainsi du Hamas (Mouvement de la résistance islamique), fondé par Israël pour affaiblir l’OLP. De même, le GIA (Groupe islamiste armé) a été financé par les Etats-Unis pour évincer la France de sa chasse gardée algérienne néocoloniale. Pareillement, pour le Hezbollah, les Talibans, Al Qaïda, Daesch, etc. Cependant, chacun de ces mouvements a eu son parcours singulier, résultant de ses origines sociales et de ses soutiens internationaux, mais séides ou fidèles moutons, à dominante petite bourgeoise, ne seront jamais « prolétarisables». Ou alors Marc aurait essayé de nous démontrer que les SA petits bourgeois de Hitler auraient pu se prolétariser un jour. Soulignons en passant que ce poids de l'islamisme réactionnaire aurait tout lui de nous inquiéter en le comparant au nazisme, car ce type d'idéologie totalitaire n'apparaît qu'en période de contre révolution.... .

Heureusement nous n'avons pas connu récemment de révolution...

L'article de Marc Chiric reste probablement le meilleur pur le mouvement révolutionnaire moderne pour comprendre les nuances et les doses de terreur et de terrorisme chez la bourgeoisie comme parmi les couches petites bourgeoises flouées. Même si on n'a plus affaire aux terroristes style « brigades rouges » mais plutôt brigades islamistes, aucune mutation de la petite bourgeoisie, religieuse ou pas, ne vient infirmer l'analyse profonde de Marc. On peut cependant y ajouter quelques remarques négatives pour certains de ses développements.

«  Ce qui les caractérise (les bobos) fondamentalement c'est: l'individualisme, l'impatience, le scepticisme, la démoralisation et leurs actions qui relèvent plus de suicide spectaculaire que d'un but à atteindre. Ayant perdu "leur passé", n'ayant aucun avenir devant eux, ils vivent un présent de misère et la révolte exaspérée contre la misère de ce présent ressenti dans l'immédiat et comme un immédiat. Même si en contact avec la classe ouvrière et son devenir historique ils parviennent à s'inspirer d'une façon généralement déformée de ses idéaux, cela dépasse rarement le niveau de la fantaisie et du rêve. Leur véritable vision de la réalité reste le champ réduit et borné de la contingence. L'expression politique de ce courant prend des formes extrêmement variées qui va de la stricte actuation individuelle aux différentes formations de sectes fermées, de conspiration, de complot, de préparation de "coup d'Etat" minoritaire, d'actions exemplaires et, à l'extrême, le terrorisme. Ce qui constitue leur unité dans cette diversité c'est leur méconnaissance du déterminisme objectif et historique du mouvement de la lutte des classes, leur méconnaissance du sujet historique de la société moderne, seul capable d'assurer la transformation sociale: le prolétariat. La persistance des manifestations de ce courant est donnée par la permanence du processus de prolétarisation de ces couches tout le long de l'histoire du capitalisme ».

Or nos terroristes islamistes actuels n'ont pas « perdu leur passé", leurs idéologues barbus et en robe ne cessent de leur coller celui de leur tradition religieuse et ils sont prêts à mourir pour cette tradition. Nos terroristes des années de plomb voulaient bien mourir mais en combattant le capitalisme. Entre parenthèses Marc commet une erreur en disant que les gauchistes dénonçaient Baader et les italiens, ce qui est faux car ils les saluaient plutôt en héros, et Marc lui-même indique que du point de vue marxiste on ne pouvait pas les considérer comme des chiens de bourgeois. Quant à la prolétarisation des milliers de fanatiques islamisés... peau de balle cher Marc !

La réflexion suivante pour autant qu'elle soit perspicace en voulant à tout prix différencier terrorisme petit bourgeois et terreur de l'Etat capitaliste, est erronée pour notre monde actuel : « le terrorisme une réaction de classe opprimée », si Marc revenait je lui dirais : « tu es sur la même position que Mélenchon » !

« Le courant représentant les couches en voie d'une difficile prolétarisation ne saurait désormais être la moindre contribution à un mouvement de classe déjà développé. Non seulement ce courant doit revendiquer le type d'organisation de sectes et de méthodes de conspiration, mais, arrivant avec un retard toujours plus accentué sur le mouvement réel, il est amené dans son exacerbation à pousser cette revendication à outrance, à en faire une caricature, trouvant son expression extrême en préconisant l'action terroriste. Le terrorisme n'est pas simplement l'action de terreur. C'est là se placer sur un terrain terminologique. Ce que nous voulons faire ressortir et mettre en relief c'est le sens social et la différence que ces termes recouvrent. La terreur est un système de domination, structuré, permanent, émanant des classes exploiteuses. Le terrorisme par contre est une réaction de classe opprimée, mais sans devenir, contre la terreur de la classe opprinante? Ce sont des réactions momentanées, sans continuité, des réactions de vengeance et sans lendemain ».

Et va donc dégager les fanatiques de l'impasse musulmaniaque ceux qu'on a ferré dedans :

« Il est absolument certain que la classe ouvrière manifeste généralement une attitude de solidarité et de sympathie, non pas à l'égard du terrorisme qu'elle condamne en tant qu'idéologie, organisation et méthodes, mais à l'égard des éléments qui s'y livrent. Cela pour des raisons évidentes: 1) parce qu'ils sont en révolte contre l'ordre de terreur existant que le prolétariat se propose de détruire de fond en comble; 2) parce que comme la classe ouvrière, ils sont également des victimes de la cruelle exploitation et oppression de la part de l'ennemie mortelle du prolétariat: la classe capitaliste et son Etat. Le prolétariat ne peut pas ne pas manifester sa solidarité à ces victimes en essayant de les sauver des mains des bourreaux, de la terreur d'Etat existante et en s'efforçant de les dégager de l'impasse mortellement dangereuse: le terrorisme, dans lequel ils se sont fourvoyés ».

 J'imagine le CCI expliquer à Marc se réincarnant malgré son corps donné à la science : « camarade le monde a changé depuis ta disparition, il n'y a plus de Baader ou de Prima linea mais partout des brigades musulmanes qui égorgent, violent et veulent tuer toujours plus. Tu te rends compte ? Non, alors on va t'expliquer. D'abord c'est la faute à la décomposition, un concept que tu as oublié et que pourtant tu nous avais enseigné jadis...

Enfin pour le fun, qui n'existe plus dans le CCI dont je suis le bouffon de cour selon un haut responsable belge rangé des voitures et universitaire distingué, je rappelle qu'aucune question n'était bannie ni moquée. On n'allait pas aux réunions comme à la messe des certitudes religieuses.

Dans les années 1970-1980-1990 le CCI était le seul à défendre la notion de « cours historique » conçu initialement comme cours à la révolution puis « cours aux affrontements de classe » (espérant encore la révolution). Cette notion procédait plutôt d’un choix basé sur l’espoir suscité par les innombrables luttes ouvrières de ces 20 années et surtout un mai 68 mythifié. D’autres groupes marxistes pensaient plutôt que l’on allait vers la guerre mondiale de toute façon avant toute révolution. De nos jours personne ne sait trop où on en est, tout le monde observe et attend !



HEIN ! ET SI LE COURS HISTORIQUE SE RENVERSAIT…



Réponse à Maxime, décembre 1983



Dans l’article ci-dessus, le camarade Max se pose et nous pose la question de savoir quelle serait la position et l’activité du CCI si le cours historique se renversait et au lieu d’aller vers la reprise et le développement de la lutte de classe, c’est le cours de la guerre qui s’imposait. Il lui semble que dans les discussions et polémiques avec d’autres groupes nous éprouvons quelque gêne à répondre clairement à cette question. Peut-être même se demande-t-il, nous nous réfugierions dans l’affirmation de l’existence d’un cours de luttes et dans la vision apocalyptique d’une 3ème guerre pour ne pas avoir à répondre à la question – pour esquiver la réponse. Et même si nous ne le faisons pas consciemment, il reste encore à savoir si la conviction que nous avons du caractère catastrophique d’une 3ème guerre nucléaire, laissant peu d’espoir à la possibilité d’une révolution, n’entraînerait-elle pas – cette conviction – à immobiliser, à paralyser notre volonté d’activité révolutionnaire ?

Sans rentrer dans de longs développements, essayons de donner des réponses aussi précises que possible à ces questionnements qui peuvent tracasser certains camarades. 1) Le cours des luttes peut se retourner. Nous l’avons toujours affirmé. Pas plus que tous les marxistes – Marx y compris – nous ne sommes « des croyants » en une prédestination. Il n’y a pas d’absolu dans l’histoire. Il n’y a pas de fatalité. Nous fondons nos convictions sur des analyses, des études de l’évolution du capitalisme, du rapport de force entre les classes en présence d’où découlent des probabilités, mais non des croyances. Nous connaissons même les conditions dans lesquelles le cours peut se renverser et nous les avons toujours explicitées : « défaite physique et politique du prolétariat ». C’est pourquoi nous formulons toujours la perspective non en termes de certitude à l’instar de Bordiga, mais en terme d’alternative : socialisme ou barbarie, révolution prolétarienne ou guerre impérialiste avec tout ce que celle-ci implique. 2) En cas de renversement du cours, allant à la guerre, les révolutionnaires ont pour tâche de poursuivre leur activité révolutionnaire, même si les chances de la révolution s’amenuisent. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe pas de certitude à 100% qu’un tel cataclysme ne soit à son tour irréversible, fatal. La question de 95% et 5% de possibilités de réussite ne se pose pas aux révolutionnaires. C’est là une question de spéculation intellectuelle. Les révolutionnaires n’ont pas le choix. Tant qu’existe la classe, existe la lutte. Et les révolutionnaires font partie intégrante de cette lutte sans exiger au préalable des garanties d’une issue favorable que personne ne peut leur donner. Une classe opprimée, même si elle doit succomber, n’a pas d’autre remède que de lutter. Il en est des révolutionnaires comme il en est des médecins ; tant qu’il subsiste un souffle de vie, ils ne peuvent qu’assister le malade et ne jamais lever les bras au ciel avant que le patient ne soit mort. Cela n’enlève en rien l’importance et l’intérêt de poursuivre l’examen et de se rendre conscient de probabilités et des possibilités. 3) Tant qu’une possibilité subsiste, même dans de pires conditions, le CCI (s’il est une organisation révolutionnaire) accomplira sa tâche révolutionnaire dans une guerre impérialiste mondiale, à l’instar des révolutionnaires dans la 1ère et la 2ème Guerre mondiale. Il ne peut y avoir de questionnements sur ce point. Le CCI ne sera jamais gêné pour l’affirmer sans aucune réserve. S’il n’y a pas de garanties absolues, si, comme nous l’enseigne l’histoire, bien des organisations autrefois révolutionnaires ont, au moment critique trahi et sont passées du côté de l’ennemi de classe dans la guerre, le CCI présente aujourd’hui – dans tout le milieu révolutionnaire – le maximum de garanties possibles de rester fidèle à la révolution en cas de guerre. Sur ce point, loin de se trouver gêné et dans le flou, comme le pense la camarade Max, le CCI n’a vraiment pas de leçon à recevoir ni de bordiguistes et de leurs épigones, ni des descendants des anarchistes et autres modernistes. Il suffit pour cela de se référer au comportement des organisations dont les uns et les autres se réclament ou cherchent à couvrir leur comportement politique durant la dernière guerre mondiale, et dans les guerres localisées depuis, connues sous le nom de guerres de libération nationale. Leur radicalisme verbal d’aujourd’hui en est d’autant moins rassurant. 4) La question de ce que sera l’activité du CCI en cas d’un renversement du cours débouchant dans une guerre classique (non nucléaire) n’a donc aucun sens et est ridicule par définition. Quant à la question sur l’activité du CCI en cas de guerre nucléaire, personne ne peut répondre, pour la simple raison que personne ne sait ce qu’il restera encore de l’humanité. D’après un récent colloque de physiciens qui a eu lieu à Londres, 1 milliard 200 millions d’êtres humains seront morts dans le premier quart d’heure, si seulement un tiers du potentiel nucléaire de Russie et des USA était utilisé ! Ce même colloque a examiné sérieusement l’éventualité d’une nouvelle ère 149 glaciaire entraînant la disparition pendant des siècles de toute vie sur terre. Dans de telles conditions, la question posée ne relève que de la pire spéculation, et rien de plus. 5) Ce qu’il y a à mettre en évidence, ce n’est pas « la gêne » dont souffrirait le CCI, mais l’incapacité de groupes, qui se disent révolutionnaires, de comprendre la gravité de l’enjeu que le prolétariat affronte aujourd’hui. Pour certains groupes comme Battaglia et le CWO, leur déclaration d’internationalisme de demain dans la guerre n’est faite que pour cacher leur pratique de flirt aujourd’hui avec des groupes plus ou moins staliniens et nationalistes. Si une question se pose à nous, ce n’est pas « notre flou », « notre gêne », mais l’extrême timidité avec laquelle nous dénonçons ce soi-disant « défaitisme » de demain, pour mieux couvrir les hésitations quant à l’activité révolutionnaire de bien des groupes. «

 



1Lire : Le terrorisme une arme de guerre du capitalisme : Le terrorisme, une arme de guerre du capitalisme | Courant Communiste International (internationalism.org) Et surtout l'article de Marc Chiric « Terreur, terrorisme et violence de classe , lisible sur le site du CCI et sur mon blog. Et bien sûr mon ouvrage "les avatars du terrorisme".

2La religion, a dit Marx, est erronée : «  mais une réponse à l’oppression réelle (mais une réponse inappropriée) : «La détresse religieuses est, d’une part, l’expression de la détresse réelle et, d’autre part, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans-cœur, de même qu’elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple ».

lundi 18 novembre 2024

KARL KAUTSKY: De Marx à Hitler

 

par PAUL MATTICK (en 1939)

Traduction: Jean-Pierre Laffitte

À l’automne de 1938, Karl Kautsky est décédé à Amsterdam à l’âge de 84 ans. Il était considéré comme le théoricien le plus important du mouvement ouvrier marxiste après la mort de ses fondateurs, et l’on peut parfaitement dire qu’il a été son membre le plus représentatif. Il incarnait très clairement les aspects à la fois révolutionnaires et réactionnaires de ce mouvement. Mais, tandis que Friedrich Engels pouvait dire devant la tombe de Marx que son ami « était un révolutionnaire avant tout », il serait difficile de dire la même chose devant celle de son élève le plus connu. « En tant que théoricien et qu’homme politique, il restera toujours un objet de critique », écrivait Friedrich Adler en mémoire de Kautsky, « mais son caractère est ouvert, et toute sa vie il est resté fidèle à la plus haute majesté, sa propre conscience. »1.

La conscience de Kautsky s’est formée durant l’essor de la social-démocratie allemande. Il est né en Autriche(*), fils d’un peintre de décors au Théâtre Impérial de Vienne. Dès 1875, bien qu’il ne soit pas encore marxiste, il apportait sa contribution aux journaux ouvriers allemands et autrichiens. Il est devenu membre du Parti Social-démocrate allemand en 1880, et « c’est seulement à ce moment-là », disait-il lui-même, « qu’a commencé mon développement vers un marxisme cohérent et méthodique »2. Il a été inspiré, comme tant d’autres, par l’Anti-dühring d’Engels et il a été aidé dans son orientation par Eduard Bernstein, qui était alors le secrétaire du socialiste “millionnaire” Hoechberg. Ses premiers travaux ont été publiés avec l’aide de Hoechberg et il a trouvé de la reconnaissance dans le mouvement ouvrier en raison de sa direction éditoriale d’un certain nombre de publications socialistes. En 1883, il fondait la revue Neue Zeit, laquelle, sous sa direction, est devenue l’organe théorique le plus important de la social-démocratie allemande.

L’œuvre littéraire et scientifique de Kautsky est impressionnante non pas seulement du fait de l’étendue de ses intérêts, mais aussi à cause de son volume. La bibliographie de ses écrits, même sélective, remplirait de nombreuses pages. Ce qui éclatait au grand jour dans cette œuvre, c’est tout ce qui semblait être et tout ce qui était important pour le mouvement socialiste durant les 60 dernières années. Elle révèle que Kautsky était avant tout un professeur, et que, parce qu’il considérait la société dans la perspective d’un maître d‘école, il convenait parfaitement à son rôle d’esprit de premier plan d’un mouvement qui visait à éduquer aussi bien les ouvriers que les capitalistes. Parce qu’il était un éducateur préoccupé par le “côté théorique” du marxisme, il pouvait apparaître plus révolutionnaire que ce qui était cohérent avec le mouvement qu’il servait. Il se montrait comme un marxiste “orthodoxe” qui essayait de sauvegarder l’héritage marxiste, à l’instar d’un trésorier qui désire préserver les fonds de son organisation. Cependant, ce qui était “révolutionnaire” dans l’enseignement de Kautsky ne semblait révolutionnaire que par contraste avec l’idéologie capitaliste générale


1 Der Sozialistische Kampf [La lutte socialiste], Paris, 5 novembre 1938, p.271.

(*) En réalité, il est né à Prague en 1854. (NdT).

2 K. Kautsky, Aus der Frühzeit des Marxismus [Les débuts du marxisme]. Prague, 1935, p.20.


d’avant-guerre. Contrairement aux théories révolutionnaires établies par Marx et Engels, cet enseignement était un retour à des formes plus primitives de pensée et à une moindre aperception des implications de la société bourgeoise. C’est ainsi que, bien qu’il ait gardé la malle au trésor du marxisme, il n’avait pas regardé tout ce qu’elle contenait.

En 1862, dans une lettre à Kugelmann, Marx exprimait l’espoir que ses ouvrages non- populaires, qui tentaient de révolutionner la science économique, trouverait en temps voulu une popularisation adéquate, un exploit qui serait plus facile après que la base scientifique avait été posée. « L’œuvre de ma vie m'est apparue clairement en 1883 », écrivait Kautsky ;

« elle devait être destinée à la propagande et à la vulgarisation et, autant que je le pouvais, à la continuation des résultats scientifiques de la pensée et des recherches de Marx »3. Cependant, pas même lui, le plus grand vulgarisateur de Marx, n’a comblé l’espoir de Marx ; ses simplifications se sont révélées être de nouvelles mystifications, incapables d’appréhender le véritable caractère de la société capitaliste. Néanmoins, même sous leur forme édulcorée, les théories de Marx demeuraient supérieures à toutes les théories sociales et économiques bourgeoises et les écrits de Kautsky fournissaient force et joie à des centaines de milliers de travailleurs possédant une conscience de classe. Il a exprimé leurs propres pensées et dans un langage plus proche d’eux que celui du penseur plus indépendant Marx. Bien que ce dernier ait démontré plus d’une fois son grand don en ce qui concerne la pertinence et la clarté, il n’était pas assez maître d’école pour sacrifier à la propagande le plaisir de son caprice intellectuel.

Lorsque nous disons que Kautsky représentait également ce qui était “réactionnaire” dans le vieux mouvement ouvrier, nous employons ce terme dans un sens très spécifique. Les éléments réactionnaires chez Kautsky et dans le vieux mouvement ouvrier étaient objectivement conditionnés, et c'est seulement après une longue période d'exposition à une réalité hostile que s'est développée cette disposition subjective à se transformer en défenseurs de la société capitaliste. Dans le Capital, Marx signalait que « le mouvement ascendant imprimé aux prix du travail par l’accumulation du capital prouve au contraire que la chaîne d’or, à laquelle le capitaliste tient le salarié rivé et que celui-ci ne cesse de forger, s’est déjà allongée pour permettre un relâchement de tension »4. La possibilité, dans les conditions d’une formation progressive du capital, d’améliorer les conditions de travail et d’augmenter le prix du travail transformait la lutte des ouvriers en une force pour l’expansion capitaliste. Comme la compétition capitaliste, la lutte des ouvriers servait de motivation pour faire progresser l’accumulation du capital ; elle accentuait le “progrès” capitaliste. Tous les gains des travailleurs étaient compensés par une exploitation accrue qui permettait à son tour une expansion encore plus rapide du capital.

La lutte de classe des travailleurs pouvait même servir les besoins non pas des capitalistes individuels, mais du capital. Les victoires des ouvriers se retournaient toujours contre les vainqueurs. Plus les ouvriers gagnaient, et plus le capital devenait riche. L’écart entre les salaires et les profits grandissait avec chaque augmentation de la “part des ouvriers”. La force apparemment croissante du travail était en réalité l’affaiblissement continu de sa position dans sa relation avec celle du capital. Les “succès” des travailleurs, acclamés par Eduard Bernstein comme étant une nouvelle ère du capitalisme, ne pouvaient, dans cette sphère de l’action sociale, que déboucher sur la défaite finale de la classe ouvrière, dès que le capital passait de l’expansion à la stagnation. Dans la destruction du vieux mouvement ouvrier, et Kautsky n’a pas manqué de la voir, les milliers de défaites subies durant la période de l’essor du capitalisme sont devenus manifestes, et, bien que ces défaites aient été célébrées comme des victoires du gradualisme, elles ont été en réalité seulement le gradualisme de la défaite des ouvriers dans un champ d’action où l’avantage est toujours du côté de la


3 Ibidem, p. 93.

4 Le Capital, Livre I, VII, section, chapitre XXV.


bourgeoisie. Néanmoins, le révisionnisme de Bernstein, qui était fondé sur l’acceptation de l’apparence pour la réalité et qui était suggéré par l’empirisme bourgeois, bien que celui-ci ait été dénoncé dans un premier temps par Kautsky, fournissait la base de son propre succès. En effet, sans la pratique non révolutionnaire du vieux mouvement ouvrier, dont les théories avaient été façonnées par Bernstein, Kautsky n’aurait pas trouvé un mouvement et une base matérielle sur lesquels s’ériger en un important théoricien marxiste.

Cette situation objective qui, comme nous l’avons vu, a transformé les succès du mouvement ouvrier en autant de pas vers sa destruction, a créé une idéologie non- révolutionnaire qui était davantage en harmonie avec la réalité apparente, et qui a été dénoncée plus tard comme étant du social-réformisme, de l’opportunisme, du social- chauvinisme, et une trahison pure et simple. Cependant, cette “trahison” n’a pas beaucoup dérangé ceux qui étaient trahis. Au contraire, la majorité des ouvriers organisés a approuvé ce changement d’attitude dans le mouvement socialiste, étant donné qu’il était conforme à ses aspirations développées dans un capitalisme en croissance. Les masses étaient aussi peu révolutionnaires que leurs dirigeants, et tous deux étaient satisfaits de leur participation au progrès capitaliste. Ils étaient organisés non seulement pour obtenir une plus grande part du produit social, mais aussi pour avoir davantage de voix dans la sphère politique. Ils ont appris à penser en termes de démocratie bourgeoise ; ils ont commencé à parler d’eux-mêmes en tant que consommateurs ; ils voulaient participer à tout ce qui était bon en matière de culture et de civilisation. L’Histoire de la social-démocratie allemande de Franz Mehring se termine typiquement par un chapitre portant sur “L’art et le prolétariat”. La science pour les ouvriers, la littérature pour les ouvriers, les écoles pour les ouvriers, la participation à toutes les institutions de la société capitaliste – c'était cela, et rien d'autre, le véritable désir du mouvement. Au lieu de réclamer la fin de la science capitaliste, il demandait des scientifiques du travail ; au lieu d’abolir la loi capitaliste, il formait des juristes du travail ; il voyait dans le nombre croissant aussi bien d’historiens, de poètes, d’économistes, de journalistes, de docteurs et de dentistes, s’occupant du travail, que de parlementaires et de bureaucrates syndicaux, la socialisation de la société, laquelle, avec tout cela, devenait de plus en plus sa propre société. Ce que l'on peut de plus en plus partager, on le trouvera bientôt défendable. Consciemment ou inconsciemment, le vieux mouvement ouvrier voyait dans le processus de l’expansion capitaliste sa propre voie vers un bien-être et une reconnaissance amplifiés. Plus le capital prospérait, et meilleures étaient les conditions de travail. Satisfaites par l’action à l’intérieur du cadre du capitalisme, les organisations ouvrières ont commencé à se préoccuper de la profitabilité du capitalisme. Les rivalités concurrentielles capitalistes nationales n'étaient opposées que verbalement. Bien que le mouvement ait d’abord lutté uniquement pour une “meilleure patrie”, et qu’il ait ensuite été disposé à défendre ce qui avait déjà été acquis, il a rapidement atteint le point où il était prêt à défendre la patrie “telle qu’elle est”.

La tolérance que les “disciples” de Marx affichaient envers la société bourgeoise n’était pas unilatérale. La bourgeoisie elle-même avait appris, dans sa lutte même contre la classe ouvrière, à « comprendre la question sociale ». Son interprétation des phénomènes sociaux est devenue de plus en plus matérialiste ; et il y a eu bientôt un chevauchement des idéologies dans les deux champs de la pensée, une condition qui a accru encore davantage l’“harmonie” fondée sur la disharmonie réelle des frictions de classe au sein d’un capitalisme en plein essor. Cependant, les “marxistes” étaient davantage désireux que la bourgeoisie « d’apprendre de l’ennemi ». Les tendances révisionnistes s’étaient développées bien avant la mort d’Engels. Ce dernier, et Marx lui-même, avaient hésité et ils avaient montré des moments où ils s’étaient laissé emporter par le succès apparent de leur mouvement. Mais ce qui n’était pour eux qu’une modification temporaire de leur pensée, laquelle était essentiellement cohérente, est devenu une “croyance” et une “science” pour ce mouvement qui a appris à voir le progrès dans des trésoreries syndicales plus abondantes et des voix électorales plus importantes.


Après 1910, la social-démocratie allemande s’est retrouvée divisée en trois groupes essentiels. Il y avait les réformistes, qui étaient ouvertement favorables à l’impérialisme allemand ; il y avait la “gauche”, qui se distinguait avec des noms tels que Luxemburg, Liebknecht, Mehring et Pannekoek ; et il y avait le “centre”, qui essayait de suivre les voies traditionnelles, c’est-à-dire seulement en théorie, car, dans la pratique, l’ensemble de la social-démocratie allemande ne pouvait faire que ce qui était possible, c’est-à-dire ce que Bernstein voulait qu’elle fasse. S’opposer à Bernstein ne pouvait signifier que s’opposer à l’ensemble de la pratique social-démocratique. La “gauche” n’a commencé à fonctionner en tant que telle qu’au moment où elle a entrepris d’attaquer la social-démocratie en tant que partie de la société capitaliste. Les différences entre les deux factions opposées ne pouvaient pas être résolues de manière conceptuelle ; elles ont été résolues quand la terreur de Noske a assassiné le groupe Spartacus en 1919.

Avec l’éclatement de la guerre, la “gauche” s’est retrouvée dans les prisons capitalistes et la “droite” dans l’état-major du Kaiser. Le “centre”, dirigé par Kautsky, s’est débarrassé de tous les problèmes du mouvement socialiste en déclarant que ni la social-démocratie, ni son Internationale, ne pouvaient fonctionner durant des périodes de guerre, étant donné que toutes deux étaient essentiellement des instruments de paix. « Cette position », a écrit Rosa Luxemburg, « est la position d’un eunuque. Après que Kautsky a complété le Manifeste communiste, on peut désormais y lire : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous en temps de paix, en temps de guerre, coupez-vous la gorge. »5.

La guerre et ses conséquences ont détruit la légende de l’“orthodoxie” marxiste de Kautsky. Même son élève le plus enthousiaste, Lénine, a dû se détourner du maître. En octobre 1914, il a dû admettre que, pour ce qui concerne Kautsky, Rosa Luxemburg avait eu raison. Dans une lettre à Chliapnikov6, il écrivait : « Elle avait depuis longtemps compris que Kautsky, en théoricien servile, reculait devant la majorité du parti, devant l’opportunisme. Il n’y a de nos jours rien de plus nuisible et de dangereux au monde pour l’indépendance idéologique du prolétariat que cette hypocrisie grossière, pleine de suffisance et dégoûtante, de Kautsky. Il veut tout étouffer, tout escamoter, et, par des sophismes et une rhétorique pseudo-scientifique, apaiser les consciences en éveil des ouvriers ».

Ce qui distinguait Kautsky de la masse générale des intellectuels qui affluaient vers le mouvement ouvrier dès qu’il est devenu plus respectable et qui n’étaient que trop désireux de favoriser la tendance à la collaboration de classe, c’était un plus grand amour de la théorie, un amour qui refusait de comparer la théorie à la réalité, comme l’amour d’une mère qui empêche son enfant d’apprendre trop tôt les “faits de la vie”. Kautsky ne pouvait rester révolutionnaire qu'en tant que théoricien ; il ne laissait que trop volontiers à d'autres le soin de gérer les affaires pratiques du mouvement. Mais il s’est trompé. Dans le rôle d’un simple “théoricien”, il a cessé d’être un théoricien révolutionnaire, ou plutôt il ne pouvait pas devenir un révolutionnaire. Dès que la scène d’une réelle bataille entre le capitalisme et le socialisme a été établie, ses théories se sont effondrées parce qu’elles avaient déjà été séparées dans la pratique du mouvement qu’elles étaient supposées représenter.

Bien que Kautsky ait été opposé au chauvinisme inutilement enthousiaste de son parti, bien qu’il ait hésité à se réjouir de la guerre, comme Ebert, Scheidemann et Hindenburg, l’ont fait, bien qu’il n’ait pas été favorable à un octroi inconditionnel des crédits de guerre, néanmoins, jusqu’à la toute fin, il a été obligé de détruire de ses propres mains la légende de son orthodoxie marxiste qu’il s’était acquise dans ses écrits depuis 30 années. Lui qui avait affirmé en 19027 que nous étions entrés dans une période de luttes prolétariennes pour le pouvoir, il déclarait que de telles tentatives étaient de pures et simples absurdités quand les


5 Die Internationale. Printemps 1915.

6 The Letters of Lenin [Les lettres de Lénine]. Londres 1937, p.342.

7 he Social Revolution [La révolution sociale].


ouvriers le prenaient au sérieux. Lui qui avait lutté si vaillamment contre le ministérialisme de Millerand et de Jaurès en France, il défendait 20 ans plus tard la politique de coalition de la social-démocratie allemande avec les arguments de ses anciens opposants. Lui qui s’intéressait dès 1909 au Chemin du pouvoir, a rêvé après la guerre d’un “ultra-impérialisme” capitaliste comme représentant un chemin vers la paix mondiale, et il a occupé le reste de sa vie à réinterpréter son passé afin de justifier son idéologie de collaboration de classe. « Au cours de sa lutte de classe », écrivait-il dans son dernier ouvrage, « le prolétariat devient de plus en plus l’avant-garde de la reconstruction de l’humanité, dans laquelle des couches non- prolétariennes de la société sont elles aussi intéressées dans une mesure toujours plus grande. Ce n'est pas une trahison de l’idée de la lutte des classes. J’avais déjà cette position avant qu’il n’y ait le bolchevisme, comme par exemple en 1906 dans mon article sur Classe – Intérêts particuliers et communs dans la Neue Zeit, un article dans lequel j’en arrivais à la conclusion que la lutte de classe prolétarienne ne reconnaît pas la solidarité de classe, mais seulement la solidarité de l’humanité. »8.

Bien sûr, il n’est pas possible de considérer Kautsky come un “renégat”. Seule une totale incompréhension de la théorie et de la pratique du mouvement social-démocrate ainsi que de l’activité de Kautsky pourrait conduire à une telle idée. Kautsky aspirait à être un bon serviteur du marxisme ; en réalité, le fait de plaire à Engels et à Marx a semblé être sa profession à vie. Il faisait toujours référence à ce dernier de la manière typiquement social- démocrate et philistine en le traitant de “grand maître”, de l’“Olympien”, du “Dieu du tonnerre”, etc. Il s’est senti extrêmement honoré parce que Marx « ne l’avait pas reçu de la même façon froide avec laquelle il avait reçu son jeune collègue Heine »9. Il avait dû se jurer de ne pas décevoir Engels quand celui-ci a commencé à le considérer, lui ainsi que Bernstein, comme des « représentants dignes de confiance de la théorie marxiste », et pendant la plus grande partie de sa vie, il a été le plus ardent défenseur de « la parole ». Il est très honnête quand il se plaint auprès d’Engels10 « que presque tous les intellectuels dans le parti… réclament des colonies, une pensée nationale, une résurrection de l’antiquité teutonique, la confiance dans le gouvernement, la substitution du pouvoir de la “justice” à la lutte des classes, et expriment une aversion marquée pour l’interprétation matérialiste de l’histoire – le dogme marxiste, comme ils l’appellent ». Il voulait argumenter contre eux, défendre contre eux ce qui avait été établi par ses idoles. Bon maître d’école, il était aussi un excellent élève.


Engels n’avait que trop bien compris cette “dégénérescence” précoce du mouvement. Dans sa réponse à la plainte de Kautsky, il déclarait11 « que le développement du capitalisme s’est avéré plus fort que la contre-pression révolutionnaire. Une nouvelle montée en puissance contre le capitalisme nécessiterait un choc violent, comme la perte par l’Angleterre de sa domination du marché mondial, ou une opportunité révolutionnaire soudaine en France ». Mais ni l’un ni l’autre événement ne s’est produit. Les socialistes n’ont plus attendu la révolution. Bernstein a plutôt attendu la mort d’Engels, pour éviter de décevoir l’homme à qui il devait le plus – avant de proclamer que « le but ne signifiait rien et le mouvement tout ». Il est vrai qu’Engels lui-même avait conforté les forces du réformisme durant la dernière partie de sa vie. Mais, ce qui dans son cas pouvait être pris seulement comme l’affai- blissement de l’individu dans sa position face au monde, a été pris par ses épigones comme la source de leur force. Marx et Engels reviennent à plusieurs reprises sur l'attitude intransigeante du Manifeste communiste et du Capital, par exemple dans la Critique du programme de Gotha, dont la publication a été retardée pour ne pas troubler les conciliateurs du mouvement. Sa publication n’a été possible qu'après une lutte avec la bureaucratie du parti,


8 K. Kautsky, Sozialisten und Krieg [Les socialistes et la guerre], Prague, 1937, p.673.

9 Aus der Frühzeit des Marxismus, p. 50.

10 Ibidem, p. 112.

11 Ibidem, p. 155.


ce qui a fait dire à Engels que c'est une idée brillante que de voir la science socialiste allemande présenter, après son émancipation des lois socialistes bismarckiennes, ses propres lois socialistes, formulées par les fonctionnaires du Parti social-démocrate12.

Kautsky défendait un marxisme déjà émasculé. Le marxisme radical, révolutionnaire et anti-capitaliste, avait été vaincu par le développement capitaliste. Lors du Congrès de l’Internationale Ouvrière en 1872 à La Haye, Marx lui-même avait déclaré : « L’ouvrier doit saisir un jour la suprématie politique pour asseoir la nouvelle organisation du travail… Mais nous n’avons pas prétendu que pour arriver à ce but les moyens aient été identiques partout… et nous ne nions pas qu’il existe des pays comme l’Amérique, l’Angleterre … où les travailleurs peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques. ». Son affirmation a permis même aux révisionnistes de se déclarer marxistes, et le seul argument que Kautsky a pu invoquer contre eux, comme par exemple lors du Congrès du Parti social-démocrate de Stuttgart en 1898, a été la dénégation que le processus de démocratisation et de socialisation, que les révisionnistes prétendaient voir en cours en Angleterre et en Amérique, s'appliquait également à l'Allemagne. Il a répété la position de Marx quant à l’éventualité d’une transformation plus pacifique de la société dans certains pays, et il n’a fait qu’ajouter à cette remarque que lui aussi « ne souhaite rien d’autre que d’obtenir le socialisme sans une catastrophe ». Cependant, il doutait d’une telle possibilité.

L’on comprend bien que, sur la base de cette réflexion, il était parfaitement cohérent pour Kautsky de supposer après la guerre que, avec le développement plus rapide, qui était maintenant possible, des institutions démocratiques en Allemagne et en Russie, la voie la plus pacifique au socialisme pouvait être empruntée aussi dans ces pays. La voie pacifique lui semblait être la voie la plus sûre car elle servirait mieux cette « solidarité de l’humanité » qu’il souhaitait développer. Les intellectuels socialistes voulaient retourner la décence avec laquelle la bourgeoisie avait appris à les traiter. Après tout, nous sommes tous de gentlemen ! La vie petite-bourgeoise bien ordonnée de l’intelligentsia, qui lui était garantie par un puisant mouvement socialiste, l’avait conduite à mettre l’accent sur les aspects éthiques et culturels des choses. Kautsky haïssait les méthodes du bolchevisme avec non moins d’intensité que les gardes blancs, sauf que contrairement à eux, il était pleinement d’accord avec le but du bolchevisme. Derrière l’apparence de la révolution prolétarienne, les dirigeants du mouvement socialiste voyaient à juste titre un chaos dans lequel leur propre position ne serait pas moins compromise que celle de la bourgeoisie proprement dite. Leur haine du “désordre” était une défense de leur position matérielle, sociale et intellectuelle. Le socialisme devait être développé non pas illégalement, mais légalement, étant donné que, dans ces conditions-là, les organisations existantes et les dirigeants en place continueraient à dominer le mouvement. Et leur interruption réussie de la révolution prolétarienne imminente a démontré que non seulement les “acquis” des travailleurs dans la sphère économique se retournaient contre les travailleurs eux-mêmes, mais que leur “succès” dans le domaine politique s’avérait également être une arme contre leur émancipation. Le rempart le plus solide contre une solution radicale de la question sociale était la social-démocratie dans la croissance de laquelle les travailleurs avaient appris à mesurer leur pouvoir grandissant.

Rien ne montre plus clairement le caractère révolutionnaire des théories de Marx que la difficulté à les maintenir durant des temps non révolutionnaires. Il y avait une once de vérité dans l’affirmation de Kautsky selon laquelle le mouvement socialiste ne peut pas fonctionner en temps de guerre, car le temps de guerre crée temporairement des situations non- révolutionnaires. Le révolutionnaire se retrouve isolé, et il enregistre une défaite temporaire. Il doit attendre jusqu’à ce que la situation change, jusqu’à ce que la disponibilité subjective de participer à la guerre soit brisée par l’impossibilité objective de servir cette disponibilité


12 Ibidem, p. 273.


subjective. Un révolutionnaire ne peut pas s’empêcher de se tenir “hors du monde” de temps à autre. Croire qu’une pratique révolutionnaire, qui s’exprimerait en action indépendante des ouvriers, est toujours possible signifie tomber victime des illusions démocratiques. Mais il est plus difficile de se tenir “hors du monde” étant donné que personne ne peut savoir quand les situations changent, et que personne ne souhaite être laissé à l’écart quand le changement survient. La cohérence n’existe que dans la théorie. L’on ne peut pas dire que les théories de Marx étaient incohérentes ; mais l’on peut dire que Marx n’était pas cohérent, c'est-à-dire qu’il a dû, lui aussi, montrer de la déférence à l’égard d’une réalité changeante et que, dans des temps non révolutionnaires, afin de fonctionner quand même, il a dû fonctionner de manière non  révolutionnaire. Ses théories étaient limitées aux éléments essentiels de la lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat, mais sa pratique était continue, et elle traitait les problèmes « comme ils survenaient », des problèmes qui ne pouvaient pas toujours être résolus avec des principes essentiels. Peu disposé à se mettre en retrait durant la période d’essor du capitalisme, Marx ne pouvait pas éviter de fonctionner d’une manière contraire à une théorie qui résultait de la reconnaissance d’une lutte de classe révolutionnaire réelle et toujours présente. La théorie de la lutte de classe permanente n’a pas plus de justification que le concept bourgeois de progrès. Il n’y a pas d’automatisme qui fasse avancer les choses ; au contraire, la lutte connaît des fortunes changeantes ; elle peut être confrontée à l’impasse et à la défaite complète. Le simple nombre de travailleurs opposés au puissant État capitaliste, à une époque où l’histoire est encore en faveur du capitalisme, ne représente pas le géant sur le dos duquel s’appuient les parasites capitalistes, mais plutôt le taureau qui doit se déplacer dans la direction que sa mouchette lui impose. Durant la période non révolutionnaire du capitalisme ascendant, le marxisme révolutionnaire ne peut exister que comme idéologie, laquelle sert une pratique complètement différente. Sous cette dernière forme, elle a été limitée par les événements réels. En tant que simple idéologie, elle a dû cesser d'exister dès que de grands bouleversements sociaux ont exigé le passage d'une idéologie indirecte de collaboration de classes à une idéologie directe à des fins capitalistes.


Marx a élaboré ses théories au cours d’une période révolutionnaire. Étant le plus avant-gardiste des révolutionnaires bourgeois, il était le plus proche du prolétariat. La défaite de la bourgeoisie avec ses éléments révolutionnaires et les succès de cette dernière au sein de la contre-révolution ont convaincu Marx que la classe révolutionnaire moderne ne peut être que la classe ouvrière, et il a développé la théorie socio-économique de sa révolution. Comme beaucoup de ses contemporains, il a sous-estimé la force et la flexibilité du capitalisme, et il escomptait trop tôt à la fin de société bourgeoise. Deux possibilités se sont présentées à lui : il pouvait soit se tenir éloigné du cours réel des choses, se limitant à une pensée radicale inapplicable, soit participer sous certaines conditions aux luttes réelles, et réserver ses théories révolutionnaires “pour des temps meilleurs”. Cette dernière possibilité a été rationalisée sous la forme « d’un bon équilibre entre la théorie et la pratique », et la défaite ou le succès des activités prolétariennes sont redevenus en conséquence le résultat d’une “bonne” ou d’une “mauvaise” tactique ; la question d’une bonne organisation et d’une direction correcte. Ce n’était pas la liaison première de Marx avec la révolution bourgeoise qui a conduit au développement ultérieur de l’aspect jacobin du mouvement ouvrier auquel il a donné son nom, mais la pratique non révolutionnaire de ce mouvement en raison de l’époque qui était non révolutionnaire.

Le marxisme de Kautsky était donc un marxisme ayant pris la forme d’une simple idéologie, et il était destiné en conséquence à revenir au cours du temps à des voies idéalistes. L’“orthodoxie” de Kautsky était en vérité la préservation artificielle des idées contraires à la pratique réelle, et elle était par conséquent obligée de battre en retraite étant donné que la réalité est toujours plus forte que l’idéologie. Une “orthodoxie” marxiste véritable ne pouvait être possible qu’avec un retour à des situations révolutionnaires réelles, et alors cette “orthodoxie” ne se soucierait pas d’être fidèle “à la lettre”, mais au principe de la lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat qui devra être appliqué à des situations nouvelles et ayant changé. L’on peut suivre en toute clarté dans les écrits de Kautsky la régression de la théorie devant la pratique.

Les nombreux livres et articles écrits par Kautsky traitent de presque tous les problèmes sociaux, en plus des questions spécifiques concernant le mouvement ouvrier. Cependant, ses écrits peuvent être classés en trois catégories : économie, histoire et philosophie. Dans le domaine de l’économie politique, l’on ne peut pas dire grand-chose sur sa contribution. Il a popularisé le premier volume du Capital de Marx et il a édité les Théories de la plus-value de Marx, publiées au cours des années allant de 1904 à 1910. Ses popularisations des théories économiques de Marx ne se distinguent pas de l’interprétation généralement acceptée des phénomènes économiques dans le mouvement socialiste – les révisionnistes inclus. En réalité, certaines parties de son célèbre ouvrage : Les doctrines économiques de Karl Marx ont été écrites par Eduard Bernstein. Kautsky n’a pris qu’une très petite part dans les discussions passionnées qui ont été menées au tournant du siècle en ce qui concerne la signification des théories de Marx dans les deuxième et troisième volumes du Capital. Pour lui, le premier volume du Capital contenait tout ce qui avait de l’importance pour les travailleurs et leur mouvement. Il traitait du procès de production, de l’usine et de l’exploitation, et il contenait tout ce qui était nécessaire pour le soutien du mouvement ouvrier contre le capitalisme. Les deux autres volumes qui traitent de manière très détaillée des tendances capitalistes aux crises et à l’effondrement ne correspondaient pas à la réalité immédiate et ils rencontraient peu d’intérêt non seulement chez Kautsky, mais aussi chez tous les théoriciens marxistes de la période d’essor du capitalisme. À l’occasion d’un compte rendu portant sur le deuxième volume du Capital, écrit en 1886, Kautsky exprimait l’opinion que ce volume est de moindre intérêt pour les travailleurs étant donné qu’il traite largement du problème de la réalisation de la plus-value qui, après tout, devrait intéresser plutôt les capitalistes. Quand Bernstein, au cours de son attaque contre les théories économiques de Marx, a rejeté la théorie de l’effondrement de ce dernier, Kautsky a défendu le marxisme en niant simplement que Marx ait jamais développé une théorie particulière indiquant une fin objective du capitalisme, et en affirmant que ce concept était carrément une invention de Bernstein. C’est dans la sphère de la circulation que Kautsky a cherché à situer les difficultés et les contradictions du capitalisme. La consommation ne pouvait pas s’accroître aussi rapidement que la production et une surproduction permanente conduirait à la nécessité politique d’introduire le socialisme. Contre la théorie de Tougan-Baranovsky exposant un développement capitaliste sans entraves, laquelle procédait du fait que le capital crée ses propres marchés et est capable surmonter des disproportions de développement, une théorie qui a influencé l’ensemble du mouvement réformiste, Kautsky13 a établi sa théorie de la sous-consommation afin d’expliquer le caractère inévitable de crises capitalistes, des crises qui aideraient à créer les conditions subjectives de la transformation du capitalisme en socialisme. Mais vingt-cinq ans plus tard, il admettait ouvertement qu’il s’était trompé dans son évaluation des possibilités économiques du capitalisme, car « du point de vue économique, le capital est beaucoup plus dynamique qu’il y a 50 ans »14.

Le manque de clarté et de constance dont Kautsky15 faisait preuve dans les questions économiques a atteint son point culminant lorsqu’il a accepté les idées de Tougan-Baranovsky

 


13 Neue Zeit, 1902, n° 5.

14 K. Kautsky, Die Materialistische Geschichtsauffassung [La conception matérialiste de l’histoire], Berlin, 1927, vol. II, p. 623.

15 Les limites des théories économiques de Kautsky et leurs transformations au cours de ses activités sont excellemment décrites et critiquées par Henryk Grossman dans son livre : Das Akkumulations- und


qu’il dénonçait autrefois. Ce manque était seulement le reflet de son attitude générale changeante vis-à-vis de la pensée bourgeoise et de la société capitaliste. Dans son livre : La conception matérialiste de l’histoire, qui était, selon ses propres déclarations, le meilleur produit final de l’œuvre de toute sa vie, et qui traitait sur près de 2 000 pages de l’évolution de la nature, de la société et de l’État, il fait la démonstration non seulement de sa méthode pointilleuse d’exposition et de sa connaissance considérable des théories et des faits, mais aussi de ses nombreuses idées fausses en ce qui concerne le marxisme et de sa rupture finale avec la science marxiste. Il déclare ouvertement « que, de temps à autre, les révisions du marxisme sont inévitables »16. Il y accepte maintenant tout ce qu’il avait apparemment combattu pendant toute sa vie. Il n’est plus seulement intéressé par l’interprétation du marxisme, mais il est prêt à accepter la responsabilité de ses propres pensées en présentant son ouvrage principal comme sa propre conception de l’histoire, qui, sans être détachée totalement de Marx et d’Engels, en est indépendante. Il soutient maintenant que ses maîtres ont limité la conception matérialiste de l’histoire en négligeant trop les facteurs naturels dans l’histoire. S’appuyant non pas sur Hegel, mais sur Darwin, « il veut étendre maintenant le champ du matérialisme historique jusqu’à sa fusion avec la biologie »17. Mais cet approfondissement du matérialisme historique se révèle être ni plus ni moins qu’un retour au grossier matérialisme naturaliste des précurseurs de Marx, c'est-à-dire un retour aux positions de la bourgeoisie révolutionnaire que Marx avait dépassées dans le cadre de sa critique de Feuerbach. Sur la base de son matérialisme naturaliste, Kautsky, comme les philosophes bourgeois avant lui, ne pouvait pas éviter d’adopter une conception idéaliste de l’évolution sociale, qui, par conséquent, quand elle traitre de l’Etat, s’engage ouvertement et complètement dans les anciennes conceptions bourgeoises de l’histoire de l’humanité comme étant l’histoire des États. Concluant avec l’État démocratique bourgeois, Kautsky prétend

« qu’il n’y a plus place pour le conflit de classe violent. C’est pacifiquement, au moyen de la propagande et du système électoral, que les conflits peuvent prendre fin, que les décisions peuvent être prises »18.

Bien qu’il nous soit impossible ici de passer en revue de manière détaillée l’énorme ouvrage de Kautsky19, nous devons dire qu’il démontre de bout en bout le caractère douteux du “marxisme” de son auteur. Sa relation avec le mouvement ouvrier, d’un point de vue rétrospectif, n’a jamais été plus que sa participation à une certaine forme de travail social bourgeois. Il ne peut y avoir aucun doute sur le fait qu’il n’a jamais compris la position réelle de Marx et d’Engels, ou du moins qu’il n’a jamais rêvé que les théories puissent avoir un lien immédiat avec la réalité. Cet étudiant marxiste apparemment sérieux n’avait jamais réellement pris Marx au sérieux. Comme beaucoup de prêtres pieux qui se sont engagés dans une pratique contraire à leur enseignement, il était possible qu’il n’ait même pas été conscient de la dualité de sa pensée et de son action. Il ne fait pas de doute qu’il aurait aimé sincèrement être en réalité le bourgeois dont Marx a dit une fois qu’il est « un capitaliste seulement dans l’intérêt du prolétariat ». Mais il rejetterait même un tel changement de situation, à moins qu’il ne soit réalisable de manière “pacifique” et démocratique, bourgeoise. Kautsky

« repousse la mélodie bolchevique qui est désagréable à son oreille », a écrit Trotski, « mais

 

 


Zusammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems [La loi de l’accumulation et de l’effondrement du système capitaliste] (Leipzig, 1929), auquel le lecteur intéressé est renvoyé.

16 K. Kautsky, Die Materialistische Geschichtsauffassung. vol. II, p.630.

17 Ibidem, p. 629.

18 Ibidem, p. 431.

19 Nous renvoyons le lecteur à la critique approfondie qu’effectue Karl Korsch de l’ouvrage de Kautsky dans : Die Materialistische Geschichtsauffassung. Eine Auseinandersetzung mit Karl Kautsky [La conception matérialiste de l’histoire. Un débat avec Karl Kautsky], Leipzig, 1929.


il n’en cherche pas une autre. La solution est simple : le vieux musicien refuse purement et simplement de jouer de l’instrument de la révolution. »20.

Reconnaissant vers la fin de sa vie que les réformes du capitalisme qu’il souhaitait voir se réaliser ne pouvaient pas être menées à bien par des voies démocratiques et pacifiques, Kautsky s’est retourné contre sa propre politique pratique, et de même qu’il avait été en d’autres temps le défenseur de l’idéologie marxiste qui, totalement coupée de la réalité, ne pouvait que servir ses opposants, il devenait maintenant le défenseur de l’idéologie bourgeoise du laissez-faire, qui était aussi éloignée des conditions réelles de la société capitaliste en voie de développement fasciste, et qui servait aussi cette société de la même façon que son idéologie marxiste avait servi la phase démocratique du capitalisme. « L’on affecte volontiers aujourd’hui », dit-il dans son dernier ouvrage, « de mépriser l’économie libérale. Mais les théories de Quesnay, d’Adam Smith et de Ricardo, ne sont nullement périmées. Marx en a repris les principes essentiels et les a perfectionnés, mais il n’a jamais contesté que la production marchande libérale a été la base la meilleure pour le développement de la production. La différence entre Marx et les Classiques est la suivante : si ces derniers voyaient dans la production marchande pour compte privé la seule forme de production concevable, Marx, quant à lui, considérait que la forme de production la plus évoluée, la production marchande, engendrait en vertu de son développement propre des conditions permettant de passer à une forme de production supérieure, la production sociale, grâce à laquelle la société – c’est-à-dire la population laborieuse dans son ensemble – se trouve à même de gérer les moyens de production, tournant désormais en vue de satisfaire les besoins, et non plus de créer du profit. Le mode de production socialiste obéit à des lois qui lui sont propres, différentes donc à bien des égards des lois régissant la production marchande. Tant que cette dernière prédomine cependant, elle fonctionne d’autant mieux que les lois de son mouvement, découvertes à l’ère du libéralisme, sont respectées »21.

Ces idées sont très surprenantes chez un homme qui avait publié Les théories de la plus- value de Marx, un ouvrage qui démontrait de manière exhaustive « que Marx à aucun moment de sa vie n’a approuvé l’opinion selon laquelle les nouveaux contenus de sa théorie socialiste et communiste ont pu être dérivés, comme une simple conséquence logique, des théories totalement bourgeoises de Quesnay, de Smith et de Ricardo »22. La position de Kautsky fournit par conséquent les justifications nécessaires à notre affirmation précédente selon laquelle il a été un excellent élève de Marx et d’Engels. Mais il ne l’a été que dans la mesure où le marxisme pouvait s’intégrer dans ses propres concepts limités de l’évolution sociale et de la société capitaliste. Pour Kautsky, la “société socialiste”, c'est-à-dire la conséquence logique du développement capitaliste de la production marchande, est en réalité seulement un système capitaliste d’État. Lorsqu’il a confondu le concept de valeur de Marx avec une loi de l’économie socialiste si on l’appliquait consciemment au lieu de la laisser aux opérations “aveugles” du marché, Engels lui a fait remarquer23 que, pour Marx, la valeur est une catégorie strictement historique ; que, ni avant ni après le capitalisme, il n'a existé et il ne pourrait exister une production de valeur qui ne différerait de celle du capitalisme que par la forme. Et Kautsky a accepté la déclaration d’Engels, ainsi que cela s’est manifesté dans son livre : Les doctrines économiques de Karl Marx (1887), dans lequel il considérait lui aussi la valeur comme une catégorie historique. Mais ultérieurement, en réaction à la critique bourgeoise de la théorie économique socialiste, il a réintroduit dans son ouvrage : La révolution prolétarienne et son programme (1922) le concept de valeur, le marché et


20 L. Trotski, Dictature contre démocratie.

21 Sozialisten und Krieg [Les socialistes et la guerre], p.665.

22 K. Korsch, Karl Marx. New York, 1938, p. 92. Voir également : la Préface d’Engels à l’édition allemande de La misère de la philosophie, 1884; et au second volume du Capital, 1895.

23 Aus der Frühzeit des Marxismus, p. 145.


l’économie monétaire, la production marchande, dans son schéma de société socialiste. Ce qui était autrefois historique est devenu éternel ; Engels avait parlé en vain. Kautsky était revenu à ses origines, à la petite-bourgeoisie, qui déteste avec une force égale tout à la fois le pouvoir des monopoles et le socialisme, et qui espère un changement purement quantitatif de la société, une reproduction élargie du statu quo, un capitalisme meilleur et plus développé, une démocratie meilleure et plus complète – à l’encontre d’un capitalisme atteignant son point culminant dans le fascisme ou bien se transformant en communisme.

Si la conservation de la production marchande libérale ainsi que son expression politique étaient préférées par Kautsky à l’“économie” du fascisme, c’est parce qu’il était redevable au premier système de la longue grandeur et de la courte misère qu’il a connues. De même qu’il avait protégé la démocratie bourgeoise avec de la phraséologie marxiste, il obscurcissait maintenant la réalité fasciste avec de la phraséologie démocratique. Et en orientant leurs pensées vers le passé au lieu de vers l’avenir, il rendait ses partisans frappés mentalement d’incapacité pour l’action révolutionnaire. L’homme qui, peu avant sa mort, fut chassé de Berlin et mené à Vienne par le fascisme en marche, puis transféré de Vienne à Prague et de Prague à Amsterdam, a publié en 1937 un livre24 qui montre explicitement qu’une fois qu’un “marxiste” franchit le pas pour se translater d’une conception matérialiste à une conception idéaliste du développement social, il est sûr d’arriver tôt ou tard à cette limite de démarcation de la pensée où l’idéalisme se transforme en démence. L’on raconte de nos jours en Allemagne que, alors qu'Hindenburg assistait à un défilé de troupes d'assaut nazies, il s'est tourné vers un général debout à côté de lui en disant : « Je ne savais pas que nous avions fait autant de prisonniers russes ». Kautsky, lui aussi, dans son dernier livre, en est mentalement resté à Tannenberg. Son ouvrage est une description fidèle des différentes attitudes prises par les socialistes et par leurs précurseurs à propos de la question de la guerre depuis le début du XV° siècle jusqu’à de nos jours. Il montre, mais Kautsky n’en a pas conscience, combien le marxisme devient ridicule quand il associe les besoins et les nécessités du prolétariat à ceux de la bourgeoisie.

Kautsky a écrit son dernier livre, comme il l’a dit, « afin de déterminer quelle position devrait être prise par les socialistes et les démocrates au cas où une nouvelle guerre éclaterait malgré toute notre opposition pour l’empêcher »25. Cependant, continuait-il, « il n’existe aucune réponse directe à cette question avant que la guerre ne soit réellement là et que nous soyons tous en mesure de voir qui a provoqué la guerre et pour quel objectif elle est menée ». Il recommandait que, « si la guerre éclatait, les socialistes devraient maintenir leur unité et faire en sorte que leur organisation traverse la guerre saine et sauve, de manière à ce qu’ils puissent en récolter le fruit au cas où les régimes politiques impopulaires s’effondreraient. En 1914, l’unité a été perdue et nous souffrons encore de cette calamité. Mais aujourd'hui, les choses sont beaucoup plus claires qu’elles ne l’étaient alors ; l’opposition entre les États démocratiques et anti-démocratiques est beaucoup plus tranchée ; et l’on peut espérer que, s’il l’on en arrive à une nouvelle guerre mondiale, tous les socialistes se situeront du côté de la démocratie. ».

Après les expériences de la dernière guerre et l’histoire qui s’est déroulée depuis, il n’y a pas besoin de chercher la brebis galeuse qui provoque les guerres, et la raison pour laquelle les guerres sont menées n’est pas non plus un secret. Cependant, le fait de poser ces questions n’est pas aussi stupide que l’on pourrait le croire. Derrière cette naïveté apparente, il y a la détermination de servir le capitalisme sous une forme, tout en le combattant sous une autre. Il s’agit de préparer les travailleurs à la guerre à venir en échange du droit à s’organiser en syndicats, à voter à des élections, et de les rassembler dans des formations qui servent à la fois le capital et les organisations ouvrières capitalistes. C'est la vieille politique de Kautsky qui


24 Sozialisten und Krieg [Les socialistes et la guerre].

25 Ibidem, p. VIII.


réclame des concessions à la bourgeoisie en échange de la mort de millions de travailleurs dans les batailles capitalistes à venir. En réalité, de même que les guerres du capitalisme, indépendamment des différences politiques des États qui y participent et des slogans variés qui y sont utilisés, ne peuvent être que des guerres pour les profits capitalistes et des guerres contre la classe ouvrière, de même la guerre exclut également la possibilité de choisir entre la participation conditionnelle et la participation inconditionnelle à la guerre par les travailleurs. Au contraire, la guerre, et même la période qui précède la guerre, seront marquées par une dictature militaire générale et complète aussi bien dans les pays fascistes que dans les pays antifascistes. La guerre va balayer les dernières différences qui existent entre les nations démocratiques et anti-démocratiques. Et les travailleurs se rangeront derrière Hitler de la même façon qu’ils se sont rangés derrière le Kaiser ; ils serviront Roosevelt de la même façon qu’ils ont servi Wilson ; et ils mourront pour Staline comme ils sont morts pour le tsar.

Kautsky n’était pas troublé par la réalité du fascisme étant donné que, pour lui, la démocratie était la forme naturelle du capitalisme. La nouvelle situation était seulement une maladie, une folie passagère, une chose réellement étrangère au capitalisme. Il croyait vraiment qu’une guerre pour la démocratie permettrait au capitalisme de progresser vers son terme logique, à savoir vers une réelle communauté. Et ses prédictions de 1937 comprenaient des phrases telles que celle-ci : « Le temps est venu où il est finalement possible de supprimer les guerres comme moyen de régler les conflits politiques entre les États »26. Ou bien : « La politique de conquête des Japonais en Chine, des Italiens en Éthiopie, est un dernier écho d’un temps révolu, c'est-à-dire de période de l’impérialisme. L’on ne peut guère s’attendre à d’autres guerres de ce type. »27.

Il y a des centaines de phrases similaires dans le livre de Kautsky, et il semble parfois que tout son monde a dû se résumer aux quatre murs de sa bibliothèque, à laquelle il avait négligé d’ajouter les tout nouveaux volumes de l’histoire récente. Kautsky est convaincu que, même sans une guerre, le fascisme sera vaincu, que l’essor du capitalisme réapparaîtra, et que l’on reviendra à la période du développement pacifique vers le socialisme, comme c’était le cas pour la période qui a précédé le fascisme. Il illustrait la faiblesse essentielle du fascisme avec la remarque selon laquelle « le caractère personnel des dictatures indique déjà qu’il limite leur existence à la longueur de la vie humaine. »28. Il croyait qu’après le fascisme il y aurait le retour à la vie “normale”, à une démocratie abstraite de plus en plus socialiste qui poursuivrait les réformes qui avaient commencé aux temps glorieux de la politique de coalition social-démocrate. Or il est évident maintenant que la seule réforme capitaliste objectivement possible aujourd'hui est la réforme fasciste. Et en fait, la plus grande partie du “programme de socialisation” de la social-démocratie, qu’elle n’a jamais osé mettre en œuvre, a entre-temps été réalisée par le fascisme. De même que les revendications de la bourgeoisie allemande n’ont pas été satisfaites en 1848, mais dans la période suivante de la contre- révolution, de même le programme de réforme de la démocratie sociale, qui n’a pas pu être inauguré durant le temps de son règne, a été mis en œuvre par Hitler. C’est ainsi que, pour ne mentionner que quelques faits, ce n’est pas la social-démocratie, mais Hitler, qui a accompli ce que les socialistes désiraient depuis longtemps, à savoir l’Anschluss de l’Autriche ; ce n'est pas la démocratie sociale, mais le fascisme qui a établi le contrôle souhaité de l’industrie et de la banque par l’État ; ce n’est pas la social-démocratie, mais Hitler, qui a déclaré que le 1° Mai était légalement un jour férié. Une analyse minutieuse de ce que les socialistes voulaient faire réellement et qu’ils n’ont jamais fait, comparé à la politique effective menée depuis 1933, révèlera à tout observateur objectif qu’Hitler n’a réalisé que le programme de la social-démocratie, mais sans les socialistes. Comme Hitler, la social-démocratie et Kautsky


26 Ibidem, p. 265.

27 Ibidem, p. 656.

28 Ibidem, p. 646.


étaient opposés à la fois au bolchevisme et au communisme. Même un système complet de capitalisme d’État tel que le système russe était rejeté par tous les deux en faveur d’un simple contrôle étatique. Et ce que les socialistes n’ont pas osé faire de nécessaire pour réaliser ce programme, les fascistes eux l’ont entrepris. L'antifascisme de Kautsky n'illustre que le fait que, tout comme il ne pouvait autrefois imaginer que la théorie marxiste puisse être complétée par une pratique marxiste, il n’a pas compris plus tard qu'une politique de réforme capitaliste exigeait une pratique de réforme capitaliste, ce qui s'est avéré être la pratique fasciste. La vie de Kautsky peut enseigner aux travailleurs que, dans la lutte contre le capitalisme fasciste, il est nécessaire d’incorporer la lutte contre la démocratie bourgeoise, la lutte contre le kautskisme. La vie de Kautsky peut, en toute vérité et sans intention malicieuse, être résumée par les mots : de Marx à Hitler.

 

 

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