"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mardi 19 octobre 2010

Mes impressions sur la manif parisienne


Les manifs se suivent et se ressemblent lamentablement. Les slogans sont les mêmes depuis 25 ans, usés jusqu’à la corde du ridicule : « tous ensembleu… tous ensembleu » pour le cortège des vieux cons CGT. « Ta réformeu… ta réformeu… Sarko… tu sais où on s’la met… » pour la CFDT. L’animateur camionneur de la maison gériatrique CFDT en rajoute : « hé hé les mecs… vous la connaissez la Carmagnole ? Allez tous ensemble… et celle-là… sur l’air d’Aïcha :
« Comme si on n’existait pas
Il fait du jogging dans les bois
Sans un regard roi de l’Etat
Il dit moi Nicolas j’prends tout est à moi… »
L’animateur poursuit : « hé sautez en l’air, et ceux qui peuvent plus secouez les drapeaux de la CFDT ».
Je ne peux pas cacher que j’étais resté derrière mon clavier lors des promenades précédentes, donc aujourd’hui j’ai été prendre un bain de foule syndicale. Vieux et badgés voilà l’impression première qui fut la mienne sous le corridor en briques du métro qui relie la place d’Italie à la place Denfert Rochereau. Les premières loges étaient occupées par les cols blancs de la CFDT, syndicat majoritaire en France chez les encravatés, avec ces ballons ridicules et les animateurs de camionnettes qui abrutissent les troupes pépères. Çà ! l’armée qui fait trembler Sarko Ier roi des francs bourgeois ! Oh ma mère ressort de ton tombeau pour les fesser !
J’ai été jusqu’à filmer les deux bonzes syndicaux qui plaisantaient entre eux, sérieusement gardés par une armada de fonctionnaires et de profs retraités, moustaches blanches et air méchant, persuadés de protéger le miel de la « multitude salariée ». D’ailleurs, un abruti crie au mégaphone derrière moi une insanité dont je ne me suis pas encore relevé (pourquoi n’ai-je pas crié pov’con ?), il beugle : « On compte sur vous les liders, ne lâchez pas ». Les bonzes passent pourtant hautain et aristocrates comme jamais sous les sunlights des professionnels et les appareils jetables des minables comme moi.
Il faudra se farcir les chants débiles jusqu’aux Invalides, je fatigue déjà. Heureusement en cours de route un ancien collègue délégué CGT vient me saluer, et je rencontre des militants révolutionnaires rangés de voitures mais pas un seul membre des groupes maximalistes « léninistes » ni luxemburgistes. Je m’en fiche. Je suis heureux, moi qui ne sait jamais où me placer dans les manifestations des abrutis syndicaux. J’ai trouvé ma place au milieu de la géante figurine de la Justice de la troupe du théâtre du soleil qu’Ariane Mnouchkine guide dans le spectacle de rue, entre les magnifiques citations qui ornent les banderoles.
A présent des révoltes incessantes lui reprochent ses parjures.
Ceux qu’il commande n’agissent que sur commande. Rien par amour.
Et maintenant il sent son titre qui pend, flasque, sur lui
Comme la robe d’un géant sur un faussaire nain.
Shakespeare (Macbeth)
Triste spectacle public
On ne songe plus qu’à soi
Les dignités, les places, l’argent
On prend tout, on veut tout, on pille tout
On ne vit plus que par l’ambition et la cupidité.
Victor Hugo (Ruy Blas, préface)
Les frelons ne sucent pas le sang des aigles
Mais pillent les ruches des abeilles.
Shakespeare
On a de tout avec de l’argent,
Hormis des moeurs et des citoyens.
J.J Rousseau
Elle est bientôt finie cette nuit du Fouquet’s ?
Le Peuple
Les oriflammes tricolores qui dansent autour de la justice blessée dont le visage est ensanglanté ne me choquent point. La révolution française fût universelle. Le drapeau tricolore est beau sorti des champs de bataille et des stades de foot. Il est un pied de nez à l’oligarchie sarkozienne. Les drapeaux virevoltent autour de cette immense justice blessée qui virevolte et bougent frénétiquement ses bras géants comme pour inciter le peuple à se soulever.
Les manifestants, cols blancs et cadres et aristocrates syndicaux sont surpris. Ils sourient, prennent des photos. C’est gentil. Au moins manifester derrière la troupe de théâtre est supportable. Ils sont équipés d’une sono puissante qui diffuse une musique classique transcendante. Je crois bien que je plane et que c’est la première fois de ma vie qu’une manif syndicale ne me fait pas chier. Les tambours relaient la sono et se calque sur les gestes saccadés de l’immense égérie blanche, justice blessée qui semble se débattre dans des rets visibles, les ba mbous avec lesquels les comédiens font mouvoir ses longs membres.
On arrive déjà sur l’esplanade des Invalides où je pressens la présence des camions de dispersion syndicale. Ils sont là-bas au bout près des bureaux d’Air France et à côté des grilles des CRS. La place est bouclée comme une cage à poules, une vraie souricière. Au loin j’observe le pont Alexandre III barré par les CRS, sur la droite côté Parlement aussi, et côté gauche vers la tour Eiffel. On n’est pas vernis, tout est cadenassé direction palais de l’Elysée. Je m’en doutais. Les quartiers bourgeois ont toujours la plus forte densité de flics au mètre carré.
Voilà le moment débilitant de la dispersion. La troupe de Mnouchkine s’est éloignée vers le Champs de mars avec sa féérie jacobine et je regarde autour de moi les gens dispersés qui sont comme des gosses mal réveillés. J’avise un triumvirat de militants CNT avec leur drapeau noir et rouge. Je leur demande s’ils n’ont pas un mégaphone à me prêter. Ils rient.
Puis je commence à harceler la foule qui est hésitante et badaude, qui tangue et vient mourir devant les canons des Invalides. Alors je crie :
- L’Elysée c’est par là !
On me considère plus qu’on me toise. On me sourit. Enhardi de n’être point moralisé je persiste et signe :
- Vous avez le choix, soit vous montez dans les cars syndicaux et rentrez chez vous regarder la télé, soit vous me suivez jusqu’à l’Elysée.
Un puis deux jeunes s’approchent de moi : pourquoi pas ? On y va ?
ON y va. On se met à crier : « suivez-nous, on va à l’Elysée ! Sarkozy démission ! »
Et on répète pendant dix minutes, puis on se met à marcher. Et ça marche. Ils nous suivent, dix puis vint, puis cent. En souriant. Avec complicité. ON crie : Sarkozy ! ILS répondent : démission !
Jouissif. Lorsqu’on arrive devant la rangée de CRS qui bloquent le pont, je me plante devant eux et je crie : « Sarkozy démission, CRS avec nous ! ». Comme ils ne peuvent pas parler, ils rient… jaune, mais ne font pas preuve d’hostilité. En plus je contribue à miner le moral des troupes :
- La retraite vous l’aurez pas non plus… laissez-nous passer on veut juste aller dire à Sarkozy : cass’toi ! On ne commettra aucune violence…
Les gens se sont attroupés et reprennent les slogans de mes complices spontanés : Sarkozy cass’toi… Sarkozy démission… et même… Carla avec nous. On rigole bien, mais on n’est pas nombreux, une centaine peut-être… au fond les mannequins de la CGT arrivent à peine devant l’ambassade de Pologne, suivi des lycéens et étudiants bouseux.
Je décide de clore la manifestation vu notre faible nombre et je donne rendez-vous à mes camarades improvisés pour une autre fois. Un vieux me reproche la division syndicale, et je réplique immédiatement :
- Non mon ami c’est la dispersion syndicale ! Les affrontements ce sera pour plus tard car on sera capables de conclure nos manifestations.

3 commentaires:

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  3. Merci pour ce témoignage, Jean-Louis.

    Amicalement,

    Hyarion.

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