"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

vendredi 9 juin 2023

L'ultra-gauche mène-t-elle à la poésie ou au néant ?


Rosa Luxemburg

Le qualificatif ultra-gauche n'a jamais été très sérieux, ni luxembourgiste, mot valise, mot caméléon, tant dans l'après 68 où il désigna comme tel tout groupe hors du gauchisme, d'une part (et fort justement) diverses revues de 3 ou 4 compères intellos plus anars que marxistes : La guerre sociale, la Banquise, jusqu'aux situationnistes. Une bande de littérateurs à la mode. Les groupes de militants sérieusement militants dans la classe ouvrière, par exemple des bordiguistes au CCI n'ont jamais admis pour leur compte ce qualificatif idiot d'ultra-gauche qui faisait référence à une mouvance plus ou moins sombre de comploteurs de cacahuètes. Heureusement aujourd'hui l'ultra-gauche ce ne sont vraiment que des incendiaires de poubelles. Le groupe phare des années 1950 – Socialisme ou Barbarie – issu du trotskisme et non pas des groupes historiques de l'avant-guerre, provisoirement sous le boisseau ou considérés comme fossilisés, n'a jamais été qualifié d'ultra-gauche, qualificatif post 68 dont j'ignore la paternité. Donc le titre de cet article, même si Daniel Blanchard est passé de S ou B à la poésie, n'a rien à voir avec le sujet qui est :

DES MEMOIRES MILITANTES PASSIONNANTES

Les mémoires de militants, même et surtout de tous ceux qui en sont « revenus » de leur militantisme, m'ont toujours intéressées, voire passionnées. Car elles éclairent les nouvelles générations sur ce qu'il faut dépasser, outrepasser, voire remettre en cause tout dogmatisme. Le témoignage de Daniel Blanchard (alias Canjuers dans S ou B) peut être ajouté à des monuments comme l'ouvrage du jeune Edgar Morin « Autocritique » (1959). L'ouvrage de Blanchard est captivant, reflet de cette génération militante « prolétarienne » et marxiste anti-stalinisme de l'après-guerre. En y ajoutant aussi ex-staliniens et ex-trotskistes, Pierre Daix (J'ai cru au matin), Pierre Naville, Yvan Craipeau (Mémoire d'un dinosaure trotskiste), etc.

Daniel Blanchard

Je ne m'attarderai pas sur la trajectoire personnelle de l'auteur, encore vivant – cette génération de personnages politiques exemplaires atteint en général les 90 piges (Henri Simon et Edgar Morin ont franchi la barre des 100 ans !) L'ensemble du livre est passionnant, honnête d'une belle écriture, malgré les faiblesses politiques d'un accouplement du trotskisme et de l'anarchisme. On verra par après que les « fossiles » dont certains ont transité par S ou B, ont mieux tiré les leçons politiques des échecs qu'en se réfugiant dans la poésie. Que ces trajectoires d'abandon du militantisme soient la conséquence de tel renoncement personnel, d'un suicide (Lagant) ou d'une désaffection face à un prolétariat qui, depuis près de cent années, n'a pas été à la hauteur des espérances révolutionnaires qu'on avait en lui, ne sera pas le sujet mais une étude de trajectoire. Cette irrésistible volonté de s'engager pour changer la société.

QUAND LE COMBAT REVOLUTIONNAIRE MENE A LA POESIE

Passionnante est la narration de Blanchard de sa rencontre avec le principal groupe révolutionnaire sorti heureusement du trotskisme, et que l'on peut considérer comme la plus sérieuse tentative de renouveler le marxisme, 75 ans après... Plus précurseur de l'esprit mai 68 que les fossiles bordiguistes. Avec cette lucidité, certes morose, des membres de petits sectes dynamiques mais incomprises et ignorées par la chape de plomb de l'ordre dominant :

« … De fait, nous étions, à l'échelle de la société, invisibles (…) Et il fallait à la fois ce retrait et une


puissante passion intellectuelle pour assumer l'audace de refuser de s'incliner devant la double hégémonie idéologique du libéralisme capitaliste et du prétendu marxisme stalinien. A la différence des quelques sectes « ultra-gauche » qui cultivaient un étroit corpus idéologique bloqué, le projet et la démarche du groupe Socialisme ou Barbarie étaient essentiellement dynamiques : à partir de quelques idées forces empruntées au marxisme – pour l'essentiel, l'idée de la lutte des classes, entendu désormais comme l'opposition entre dirigeants et exécutants pour l'étendre aux sociétés du bloc de l'Est...1 ». Hélas, Blanchard plante le décor de ce qui sera la faillite théorique finale du groupe. Pas complètement débarrassé de l'esprit trotskien, le groupe naviguait déjà sur une conception anarchiste fourre-tout, ne rendant pas compte de la complexité de la lutte des classes ; après tout il y a aussi des dirigeants et des dirigés dans tous les syndicats et partis politiques, et ce n'est pas cela qui fonde en premier lieu l'exploitation. Quant à la théorie, repiquée sans le dire à la Gauche Hollandaise, d'une « société fondée sur la démocratie autogestionnaire », ce ne fut que la matrice néo-anar pour la plupart des gauchismes après 68.

La faillite théorique de S ou B a suffisamment été démontrée par le groupe de Chirik après guerre et qui a donné naissance au plus vieux groupe politique en France, Révolution Internationale, fonctionnant désormais sur un mode gérontocratique et radoteur. On peut consulter à l'Institut d'Amsterdam et à la Bibliothèque Nationale, mon ouvrage où Lucien Laugier démonte très bien les carences théoriques de S ou B2.

Blanchard est bien plus intéressant et concret lorsqu'il décrit les personnages de S ou B. Subsiste une admiration incongrue pour le guru Castoriadis (qui a fini psy). Les Véga, Lyotard, Souyri, etc. repassent devant nos yeux et mes yeux. J'ai participé la dernière réunion publique de Pouvoir Ouvrier en 1968 et pu apprécier les talents d'orateur de Véga, comme la beauté de sa femme Martine. Lorsque je vis arriver à la réunion les dinosaures de SB, je fus frappé par leur prestance. Il est vrai que les militants (militaires bis?) se tiennent plus droits que la moyenne lambda). Ils m'apparurent grands et hautains. Avec une allure de profs. Nous les jeunes nous sentions merdeux devant ces revenants d'un marxisme plus à la mode.

Souyri vint nous donner des cours d'économie en 1972 dans le groupe éphémère Gauche Marxiste ; je lui demandais parfois conseil par téléphone. Lorsque je fus dans ma phase d'adhésion à RI, il me déconseilla la chose : « tu sais, je me méfie de ce genre de groupe, ils restent en général des fossiles léniniste ». J'ai passé outre et je suis resté ami avec son fils qui vit en Suisse. Et je ne le regrette pas, pour moi ces années passées au CCI me permettent de dire : j'ai le bac plus 20 du CCI, comme études supérieures en politique. La première prise de contact, qui se vivait à l'époque en version clandestinité affublé d'emblée d'un pseudo, se tint près de chez mes parents, avenue de Suffren, J'avais rendez-vous avec Guy Sabatier, charmant, mais paradoxe il m'annonce qu'il vient juste pour établir le contact car il a décidé de quitter le groupe. Au deuxième rendez-vous, qui a lieu face au jardin du Luxembourg, je rencontrerai le jeune fondateur, Raoul Victor. Sublime personnage : une étonnante faculté d'écoute et une argumentation pas du tout sectaire ; il sera éjecté du groupe au milieu des années 1990 par des méthodes injurieuses et policières.

Blanchard a fait route commune avec Debord, avant que celui-ci n'adhère pour un court moment à S ou B. On peut dire que Blanchard se situait plus à droite de S ou B : illusions sur les libérations nationales (il fût porteur de valise) et foi en Castoriadis.

Mais il en reste un témoignage vivant, pas historien (cf.Gotraux) en nous faisant vivre scissions et départs (celui de Lefort et Henri Simon en particulier) ; de même il remarque le peu de fiabilité d'une excroissance subite pour un groupuscule – S ou B compta une centaine de membres – à la veille de sa disparition (p.112).

Au bout de 7 ou 8 ans, il commence à s'ennuyer, et avec raison. La France, une fois finie la guerre d'Algérie, retombait dans une apathie où les ouvriers devenaient des touristes de la lutte de classe, comme on vient de le subir pendant cinq mois de balades syndicales gentilles et sans aucun risque, comme dans les années 1950...

Il ne s'ennuie plus avec le retour en force de la classe ouvrière en 1968. Il note que la plupart des mini-groupes révolutionnaires (y inclus les fondateurs de RI, malgré leur vantardise) n'ont rien vu venir. Lui se mêle passionnément au barricades et se joint au 22 mars, dont il apprécia le refus de se considérer comme « la direction du mouvement ». Après cet homme est devenu poète et actif dans les milieux littéraires, ce qui n'enlève rien à l'aspect honnête et touchant de son témoignage.

UNE CORRESPONDANCE MINE D'OR

Henry Chazé

La correspondance volumineuse entre Henry Chazé et Henri Simon, avec quelques autres militants admirables (comme Christian Lagant) peut vous servir de bible de chevet : deux tomes de 330 et 430 pages (ouf!) : « Vous faites l'histoire ! » (1955-1962) de Socialisme ou Barbarie à Informations Correspondance Ouvrières. Et « Le vent en poupe » : 1963-1968 Dépasser le marxisme ?

Cette longue et pertinente correspondance (privée) commence en 1953 et on pose des questions basiques depuis le milieu anarchiste :« Les copains du groupe Cronstadt qui interviennent font part de leurs doutes quant au fait que le capitalisme développe le prolétariat en nombre et en culture – développe la production – se demandent s'il faut ranger les employés parmi le prolétariat ou parmi les classes moyennes hostiles à la révolution ? Même question pour les paysans.

A la seconde réunion les camarades du groupe Cronstadt demandent à Chaulieu « des exposés moins didactiques et un ton moins « professoral » - une durée d'exposé moins longue (…) J'ai l'impression que les copains du groupe Cronstadt sont asses désorientés par la pensée systématique de S ou B et s'ajoutant à cela une certaine méfiance (pas dans le mauvais sens du terme mais plutôt à une attitude due au fait qu'ils ne nous connaissent pas personnellement) (lettre de Guy Gély).

En 1955, Henri Simon soupçonne Chaulieu de discussions parallèles extérieures à son groupe, comme il témoigne de l'attitude perverse de celui-, hautain avec la gauche Hollandaise, tout en la pillant :

« Est-ce que Chaulieu ne poursuivrait pas des discussions avec d'autres gars, en se servant de la revue comme un organe de diffusion de ses idées, tout en faisant croire à la piétaille du groupe qu'il s'agit d'une contribution originale au travail du groupe. (…)

Pour les copains de Hollande du groupe Spartacus, ça marche car nous correspondons nous-mêmes avec Cajo et Théo. Je t'envoie deux textes, l'un de Théo est une suite à l'échange de lettres Pannekoek-

Henri Simon

Chaulieu et a été fort mal accueilli par SB qui l'a dénoncé comme une caricature de ses positions, l'autre est de Cajo (…) Chaulieu n'a pas eu beaucoup d'empressement pour des relations suivies de ce côté car leurs positions sont à l'opposé des siennes, les leurs paraissant beaucoup plus logique et leur expérience du travail pratique plus grande qu'à SB » (lettre d'Henri Simon, p.46).

Les derniers arrivés à S ou B ont toutes les raisons de se méfier :

« J'ai l'air de jouer les anti-chaulieusards résolus, mais en réalité nous essayons de voir clair dans ce que veut Chaulieu, par tâtonnements plus que par certitudes. Un peu avec répugnance d'ailleurs car en venant à S ou B on pouvait espérer trouver autre chose que les rituelles luttes d'influence, les séparations en clans fermés ou l'utilisation des ficelles en honneur dans les partis traditionnels ».

Ajoutez à cela les couches petites bourgeoises comme le note Chazé:

« Le milieu des salariés petits-bourgeois est particulièrement décevant (…) Ces employés étaient pire que les techniciens ; les connards maison. (…) sachez que pour ne pas se pourrir, l'organisation genre Conseil ne doit pas vivre si le climat ne se maintient pas à un diapason élevé. La forme Conseil apparaît dans tous les grands mouvements puis disparaît, tout simplement ou d'une façon très moche ».

On ne peut pas trop compter sur les intellectuels, Chazé l'illustre mais par ses commentaires peu


honorables sur « sainte »Simone Weil :

« Je reviens à Simone Weil. Intellectuelle jusqu'au bout des ongles, juive par surcroît (?), elle n'a jamais pu trouver le contact avec le prolétariat, malgré ses efforts passionnés. Elle avait de bonnes amitiés parmi des militants et militantes, mais elle voulait violer la masse. Je suppose que du fait de sa laideur, elle a dû échouer pareillement dans ses contacts avec les mâles qui devaient se limiter aux échanges intellectuels – Qui sait, peut-être a-t-elle pu avoir des contacts physiques et ne pas y trouver ce qu'elle cherchait. Tant de névrosées sont dans ce cas. Restait ce contact avec Dieu. Elle y serait parvenue. Mais j'ai bien l'impression qu'elle a été surtout annexée par l'habile Perrin3 ».

« J'ai entièrement lu « l'univers kafkaïen » (et les enfantillages) de Mothé – j'avais écrit à Guy que les premières pages me semblaient du bavardage. L'ensemble est du même cru. Toutes ces pages pour raconter ce que tout salarié sait, aux particularités près. Car enfin c'est bien pareil dans les bureaux, ateliers de fabrication, labos, etc. On se démerde pour que ça tourne. Et la maîtrise le sait et les cadres aussi (Mothé les prend vraiment trop pour des connards) et les cadres supérieurs également et même les patrons » (p.71).

Le mouvement ouvrier retombe dans l'apathie en 1957 comme le constate par après Henri Simon :

« Les répercussions de l'insurrection hongroise sur les ouvriers ne semblent pas avoir pris l'ampleur que l'on pouvait supposer en décembre (ce qui motivait certains rêves de grandeur). Les élections dans les entreprises ne traduisent pas de perte de vitesse sensible des staliniens ; ils ont su semer habilement le doute chez ceux qui doutaient d'eux et exploitent actuellement le mécontentement chez les fonctionnaires (les grèves actuelles sont d'ailleurs le type même de grèves bureaucratiques : elles se limitent aux secteurs où le staliniens sont les plus influents et où ils trouvent la clientèle la plus obéissante » (…) La leçon de tout ça, je pense, est que les ouvriers n'évoluent pas grâce à des événements extérieurs mais sous la pression de leur situation réelle dans le régime d'exploitation. Dire que des faits comme la révolution russe ou l'insurrection hongroise les laisse indifférents, ce serait dire des conneries, mais ces faits n'ont de répercussion qu'autant qu'ils recoupent l'expérience propre de la classe ouvrière et l'aident à comprendre ce qu'elle a déjà vécu. Et les ouvriers qui « quittent » le stalinisme , sont-ils pour autant des « révolutionnaires conscients » ? Aux élections d'entreprise, les voix déplacées de la CGT vont souvent sur FO et la CFTC » (p.66). (…) En ce qui concerne les Conseils, c'est une autre histoire. Dans les pays latins, la tradition syndicaliste révolutionnaire fut si forte que la notion des Conseils ne pénétra pas ».

Sur la question des libérations nationales, S ou B ne fut pas clair surtout avec des positions « fluctuantes » (cf p.272) mais Simon et Chazé restent eux sur les positions de classe, comme l'explique Chazé :

« ...rien de fondamental ne peut avoir modifié l'attitude des révolutionnaires. Nous devons avoir une position extrêmement critique vis à vis des mouvements d'émancipation nationale, surtout lorsqu'il existe un embryon de prolétariat dans les pays en cause et que des organisations tentent de les embrigader. Ce qui n'atténue en rien la propagande défaitiste révolutionnaire au sein du prolétariat de la métropole. (…) En aucun cas, à mon avis, une étude sérieuse ne peut mener à appuyer un FLN quelconque. Il y a le MNA, cher aux copains de l'Ecole émancipée. Mais ce n'est guère mieux malgré son contenu prolétarien ».

Des tentatives foireuses, voire comiques, d'organisation du futur parti ont eu lieu à S ou B comme en témoigne Henri Simon en mai 1958 :

« Chaulieu et Guillaume avaient rêvé de contrôler chaque groupe par une tête : Chaulieu chez les ouvriers, Guillaume chez les employés, Montal aux étudiants, et Véga aux enseignants. Mais déjà ça apparaît bien artificiel. Les enseignants refusent de rester entre eux et Montal vient d'office aux « employés ».

DES NOTES INDISPENSABLES POUR BIEN CONNAITRE L'HISTOIRE DU VRAI COURANT REVOLUTIONNAIRE DANS SA DIVERSITE


Le premier tome fournit un très important appareil de notes (p.243), qui doivent être lues intégralement non en sautant de la page où elles sont renvoyées mais comme un texte à part entière, car elles contiennent une foule d'informations indispensables à tout jeune révolutionnaire moderne. . Tous les personnages qui ont tant compté dans ce milieu internationaliste de Pannekoek à la revue Bilan, de Suzanne Voute à Marc Chirik, de Jan Appel à Canne Meijer, de Barta à Pierre Bois, Goupil, Pierre Brune ; des révélations sur Mercier-Vega, ponte anarchiste aux bons soins de la CIA (p.294)

VERS L'EXPLOSION DE MAI 1968 (mais la correspondance s'arrête au mois de février 68)

Le deuxième tome – Le vent en poupe – pérennise la profondeur et la subtilité des échanges (sic) ente Simon et Chazé. Les deux compères lisent beaucoup pour mieux juger de la félonie de certains intellectuels depuis l'avant-guerre ; Chazé étrille le bouquin de Daniel Guérin sur le Front populaire :

« Il en ressort que D.Guerin est de la race des opportunistes indécrottables. Ces gars-là n'ont pas d'excuse, comme les mandarins de S. de Beauvoir. Ils savaient. C'est trop facile maintenant de dire que des « groupuscules » disaient bien que...mais que leur activité ne pouvait être efficace. Tu parles – et leur efficacité à tous ces Guérin, Pivert, Colette Audry, Collinet, etc. espérant en Blum, en Doriot, en Pivert, en trotski, espérant toujours, cherchant surtout les auditoires, et, en définitive, ficelés et faisant le jeu de Blum et Thorez et tutti quanti ! Phrase révolutionnaire et couilles molles ; gens de bonne volonté, pour être moins vache » (Chazé, p.41)

De nombreux commentaires ponctuels, parfois courts, fournissent des jugements ou appréciations bien vues sur groupuscules, auteurs ou événements.

Voix ouvrière (ancêtre de LO) : « poids plus grand des intellectuels et dirigeants aux dépens de la base ouvrière » (p.45)

« Broué est bien inférieur à Souvarine en ce qui concerne l'histoire du parti bolchevik d'avant 1917 » (p.49)

« A propos de Pouvoir ouvrier – j'ai reçu le dernier numéro. Que c'est faiblard ! Au moins SB avait toujours un intérêt certain. La formule adoptée par PO, pour un groupe politique, ça ne vaut rien. Ce sont à peine des articles bons pour un quotidien. Cela rehausse ICO, nettement plus vivant et qui reflète quelque chose : des contacts, des liaisons » (Chazé p.49).

En 1964, Chazé est ravi (comme le fut Blanchard) que Chaulieu balance tout par la fenêtre, croyant encore qu'il restera fidèle au marxisme et au prolétariat :

« Que Chaulieu fasse le saut et rejette d'un seul coup un marxisme trop vieux, le léninisme, le trotskisme, le bordiguisme, etc. c'est tout de même un sacré pas en avant. Coup de chapeau à Rosa Luxemburg et aux Communistes de Conseils, et il reste du bon côté, quand tant d'autres « dépasseurs » du marxisme finissent à la SFIO. « reste toujours l'ambiguïté sur l'organisation révolutionnaire » qui « doit préfigurer l'organisation future de la société, avec la plus grande autonomie des composants »... « il faudrait le prendre par le revers de la veste et s'expliquer » (Chazé p.51).

Chazé est ami avec Christian Lagant de Noir et Rouge : « Si seulement quelques bons copains anars, et je pense à N et R, pouvaient faire un effort semblable et renvoyer dans le passé les Kropotkine, Bakounine, Reclus, Malatesta et la Révolution espagnole ! Mais je ne les en crois pas capables – pour le moment ».

En août 1964, Henri Simon a organisé un colloque en Normandie où il a trouvé de jeunes anars capables d'évoluer :

« Les jeunes anars sont beaucoup moins sectaires que ceux de Paris, moins « famille anarchiste », mais terriblement ignorants de choses évidentes pour nous (l'isolement) et abordant tout avec le souci « d'éduquer » ; ce parti pris de militer au sens de se poser comme modèle détenteur d'une vérité les rend très vulnérables et peur critiques en regard d'entreprises syndicales ou révolutionnaires type Voix ouvrière ou autre (qui valent les staliniens ou les gttrotskystes impénitents). Mais ils sont très ouverts et jamais je n'ai été si loin dans une discussion avec des anars. Résultats ; négatif ; pas de bilan de la réunion – positif : on décidé d'essayer d'écrire chacun dans son domaine d'intérêt un texte bref en essayant de dépasser les controverses habituelles et de le situer dans la totalité de la vie sociale ». (p.71).

Début 1968 Chazé félicite Christian Lagant pour le dernier numéro de Noir&Rouge :

« Je reviens à ces deux articles du n°39. Celui sur le Viet-Nam est particulièrement bon et opportun, car tout le monde s'excite en ce moment et « on bouffe de l'Amerloque », comme « on ;bouffait du boche » au temps de l'antifascisme. Maintenant, c'est l'anti-impérialisme qui sert et pourrait nous mener droit au casse-pipe avec la fleur au fusil ». (p.277)

« La revue Autogestion existe depuis quelque temps. Tu peux juger sur pièces ça vaut les autres, par le contenu et par le prix. L'équipe des nantis du CNRS a intégré Guérin et Raptis (Pablo) – mordus délirants de l'autogestion algérienne et yougoslave » (Simon à Chazé, où il parle du copain isolé à Marseille (Camoin)p. 279)

Christian Lagant correspond avec Chazé, comme plus tard Guy Sabatier et Camoin. Il mange avec

Christian Lagant

Henri Simon chaque mardi « en toute cordialité fraternelle, comme toujours » (p.78). Dans les années 1970 Lagant a joué un rôle important pour la clarification des positions révolutionnaires. Il s'est suicidé en 1978. Nous avons été très ému à cette annonce et RI lui a consacré un article fraternel à l'époque. Les notes des pages 329 et 330 font l'éloge de Lagant et témoignent de sa contribution au mouvement révolutionnaire hors des poncifs ultra-gauches et des groupuscules « anti-capitalistes » du...Capital..

Tous ces courriers des « sixties » jusqu'en 68 témoignent de l'ébullition des groupuscules révolutionnaires des USA au Japon, de l'Allemagne au Royaume Uni, fourmillent des échanges entre groupes sans jamais oublier le passé et ses personnages si importants pour le développement de la théorie révolutionnaire. Au mois de décembre 1967, Chazé fait la remarque suivante à Henri Simon :

« Il est regrettable que tu n'aies pas vu Marc (Chirik) pour t'entendre avec lui au sujet des informations à recevoir du Venezuela - pour l'échange d'opinions, ce n'est pas grave – ce qui ma plu de sa part, c'est son dynamisme si opposé au scepticisme de son ami Laroche. Les divergence avec Marc seront toujours ce qu'elles furent – je t'avais dit que nous avions suivi des évolutions parallèles, car depuis l'Unité léniniste de 1928, nous ne nous étions jamais retrouvés dans les mêmes groupes. Alors que nous avions recueilli les bordiguistes dissidents en 36-37, lui se liait avec les théoriciens, et toujours il y eût avec lui de tels désaccords. Mais toujours aussi une possibilité de discuter utilement » (Chazé, p.256). Dans les notes page 324 on peut lire un long et intéressant compte-rendu de l'activité de Marc Chirik et de tous ceux qui l'entourent. Page 389 sont listés tous mes travaux et documentaires sur Marc Chirik.

Que certains aient abandonné le combat pour la poésie, d'autres trahi en se couchant dans des partis bourgeois, on s'en fout. D'autres relèvent toujours la tête, et ces témoignages du passé, toujours vivant, sont le meilleur cadeau à leur offrir.



NOTES

1Blanchard voir confirmé sa volonté d'engagement politique avec les événements de Hongrie en 1956. J'ai eu l'occasion de les connaître de l'intérieur car, dans les années 1990, j'ai eu une amante hongroise qui y avait participé.

2J'ai eu l'occasion de porter ce livre à Jacques Signotrelli (Garros) lorsqu'il vivait encore à Sceaux. Autanty a-t-il apprécié la critique de Lucien Laugier, autant a-t-il désapprouvé ma postface au livre. Signorelli était voisin de Jacquy Mamane, un des fondateurs de RI à Toulouse, décédé hélas il y a quelques années à soixante ans. J'ai toujours regretté de ne pas avoir organisé une rencontre entre ces deux hommes.

3Un père dominicain. La note 9 de la page 257 rappelle que c'est Georges Bataille qui remarquait « l'incroyable laideur » de Simone Weil, or Boris Souvarine répondit que c'était un mensonge impudent : « son visage rayonne d'intelligence et de bonté ».




mardi 6 juin 2023

FIN DU MATCH.... du réformisme utopique syndical

 « la liberté des bourgeois c'est la confusion» Georges Bataille.

« Cette victoire est précieuse pour l’avenir. Parce que nous savons que les attaques vont encore s’accroître ». CCI

 

Cinq mois et 14 promenades syndicales inutiles sauf à entendre des pétards de carnaval. Voir autant de manifestants se plier aux programmations intercalées et filandreuses des généraux syndicaux. Etre sidérés avec cet épilogue minable du triomphalisme des mafias syndicales. Suivies par les sectes gauchistes et « révolution internationale »

Entretenir la confusion est devenu une arme de communication. Pendant cette longue, trop longue fin de feuilleton de la réforme des retraites, la gauche a agité les mêmes gimmicks menaçant le gouvernement d'un grand chambardement qui n'est jamais venu, qui ne pouvait advenir tant la poudre était mouillée depuis le début. La confusion sur une possible voire inévitable victoire du « camp des travailleurs a été délibérément entretenue par la gauche contestataire et creuse de la bande à Mélenchon, et les ballons gonflés des bandes syndicales en costume fluoré.

Dans ce bordel dit unitaire le plus frappant a été le mensonge quant à la défense de la démocratie...des élites des partis et des syndicats. En passant sur le corps des millions de prolétaires indignés à l'idée de se faire exploiter deux années de plus, on batailla pour que le parle-ment soit vraiment une instance « représentative » du « peuple » et des syndicat « enfin écoutés », c'est à dire pour du vent. Aux balades syndicales toujours plus moutonnières répondaient les milliers d'amendements ridicules d'une gauche plus bobo que caviar, plus spécialisée dans une fonction de victime d'un « manque de démocratie » que vraiment menaçante pour le pouvoir d'Etat.

L’effet de la confusion est de renvoyer dos à dos aux yeux de l’opinion tous les acteurs du jeu parlementaire. D’autant qu’on n’assiste pas ici à un débat de fond sur deux visions distinctes du financement des retraites, mais à une bataille de procédure à coups d’articles de la Constitution et du règlement de l’Assemblée. L’alliance Nupes-Liot fait le pari que le rejet très majoritaire de la réforme Borne-Dussopt conduira à un rejet parlementaire ultime le 8 juin, mais avec un spectacle qui, globalement, ne revalorise pas vraiment l’image du Parlement. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir les défenseurs les plus ostensibles du parlementarisme favoriser l’incompréhension sinon le dégoût des pratiques parlementaires. Bien que Binette et Bergerette n'aient pas cessé de défendre leurs amitiés sincères au parle-ment1, concernant non la démocratie ouvrière mais la démocratie...bourgeoise !

C'est une fiction comique, malgré l'échec du mouvement social contre la réforme des retraites, les syndicats estiment s'en sortir grandis - si ce n'est gagnants - de ces cinq mois de contestation. Adhésions en hausse, image positive dans l'opinion... Les mafias sociales soulignent régulièrement leurs gains engrangés depuis janvier, estimant par ailleurs être parvenues à peser comme exécutants face à l'exécutif. «Nous avons gagné la bataille de l'opinion», martèle, bravache mais peu crédible, la pimpante nouvelle cadre cheffe de la CGT, Sophie Binet.

Le 4 juin, sur son site, le CCI conclut sur cette « victoire »2 : « Ce mouvement est une promesse pour l’avenir. Il est le signe que nous, la classe ouvrière, nous avons commencé à redresser la tête. À nouveau, nous nous serrons les coudes dans la lutte. Durant des décennies, nous avons subi les attaques incessantes des gouvernements successifs, de droite comme de gauche. Mais dorénavant, nous refusons cette dégradation continue de nos conditions de vie et de travail. Voilà ce que montre la massivité de notre mouvement ».

Pas une seule critique sur l'essentiel, l'organisation méthodique de la défaite par les mafias syndicales ! Vantardise de la massivité, autrement dit du nombre, qui a toujours servi d'argumentaire aux pires démagogues3. Or le nombre en l'espèce a été complètement domestiqué depuis le début par les mafias syndicales. Il n'y a eu aucune conscience d'une identité de classe mais domination de l'idéologie du « peuple en colère », du malaise d'une société en crise. Enfin il n'y eût aucune remise en cause de la stratégie des promenades syndicales pépères nullement gênantes pour le gouvernement. La seule promesse qui demeure est d'attendre sur les autres sujets le renouvellement de la comédie d'union syndicale bâtarde.

Le CCI qui, au dire de certains de ses lecteurs, radotent les mêmes choses, veut même conduire Marx au tombeau en croyant pouvoir se servir de la fameuse citation sur « le triomphe éphémère des ouvriers en lutte » ; comme triomphe concernant l'attaque sur les retraites on fait vraiment mieux au 24 heures du Mans ! Et «l'union grandissante des prolétaires » est restée une fiction dans les cortèges hétéroclites des défilants toujours parqués dans leurs diverses corporations. Sans parler des AG inexistantes et du silence radio vide de toute initiative ouvrière entre les séquences d'attente de la rando syndicale suivante. La seule union grandissante c'est le bordel des luttes sociétales et petites bourgeoises prônées en dépit de tout bon sens par le NPA, pourtant affaibli par le départ des illuminés de « révolution permanente », les principaux agités du bonnet lors des défilés parisiens.

Pour se mentir à lui-même sur le doit disant « réveil international du prolétariat », on peut même se servir d'un petit mensonge, dérisoire tant il est ridicule : « Ce n’est pas un hasard si le slogan le plus populaire brandi sur les pancartes était : « Tu nous mets 64, on te re-Mai 68 ». Or que nenni, ils avaient repiqué une photo que j'avais prise de trois jeunes lycéennes avec leur petit affiche, assises sur un trottoir, et auxquelles personne ne prêtait attention. Les slogans « populaires » dominant exhibaient surtout la haine contre Macron, et exprimaient bien plutôt l'absence d'une réflexion de classe au niveau historique. Pour la majorité des bonzes syndicaux et leurs suivistes, Mai 68 c'était au 19 ème siècle !

Quand un mensonge a peu de poids on peut en ajouter un autre :« Contrairement à 2018, où les cheminots avaient fait grève seuls durant des semaines et jusqu’à épuisement, tandis que les autres secteurs étaient appelés à la « grève par procuration » et à la solidarité platonique, cette fois aucun secteur n’est resté isolé, aucun secteur ne sort abattu. Même les raffineurs qui ont pourtant été poussés, mois après mois, à se replier sur leur lieu de travail au nom du blocage de l’économie. Cette fois-ci, c’est bien la dynamique de la solidarité active dans la lutte qui l’a emporté. Le piège classique de la division et de l’isolement n’a pas fonctionné ».

VICTOIRE A LA PYRRHUS DE MANIFESTANTS TOURISTES SANS RISQUES

Aucun secteur n'est sorti isolé ? Aucun secteur ne sort battu ? Faut-il lire pour avaler ce nouveau mensonge digne de n'importe quelle secte gauchiste ? Les syndicats se targuent d'avoir gagné la bataille de l'opinion, mais perdu sur le fond. En catimini ces gugusses ont dupé à l'eau de rose la masse des travailleurs, et sans forcer, ont maintenu éparpillés tous les secteurs avec pour seul lieu de rencontre tous les dix ou quinze jours la rando pédestre entre les places urbaines, suivie d'une dispersion peu rebelle jusqu'à la programmation sportive suivante.. Des grèves ? Pratiquement pas. Les syndicats ont même inventé un moyen de s'en passer, avec un même argument utilisé par le CCI : la grève coûte cher et les temps sont durs ; or les temps étaient aussi durs jadis ,voire plus, mais la grève constituait un effort de classe qui ne laissait pas la porte ouverte à la manipulation syndicale pacifique avec ses solutions de balades bon enfant gratuites et pas du tout favorables à l'expression d'un lutte consciente de la gravité et des enjeux au niveau social et historique. Un historien du mouvement ouvrier a très décrit ce qui est hors de portée de la comprenette des sectes (révolues...) :

«Longtemps, cela a été d'abord la grève, puis la manifestation, qui venait d'abord renforcer la pratique gréviste. Aujourd'hui, c'est l'inverse : la manifestation devient l'outil privilégié, la grève ne venant qu'en soutien, pour permettre aux gens d'aller battre le pavé. Une évolution visant à «envoyer des messages aux institutions», par de puissantes journées d'action, et qui permet aussi d'emporter le soutien populaire, en évitant une grève pénalisant l'usager. Ce changement souligne aussi, en creux, les difficultés de salariés ne pouvant se permettre de faire grève, mais aussi la fragilisation des organisations, qui n'ont plus les moyens, sur le terrain, de mobiliser les travailleurs, y compris dans des secteurs pourtant traditionnellement fortement engagée, comme le ferroviaire. «Si vous regardez comment partent les grands mouvements sociaux comme 1936 ou 1968, ceux-ci démarrent toujours des lieux d'emploi où se joue, depuis quelques années, un travail de terrain des organisations syndicales ». (Stéphane Sirot)

Contrairement aux larges mouvements de 1995 dans certaines entreprises et dans la fonction publique, cette fois-ci, «les mouvements de grève ont été généralement très peu suivis, y compris dans des secteurs emblématiques», note le sociologue au Cevipof, pour qui la grève a été «inexistante» dans le privé.

VICTOIRE A LA PYRRHUS AUSSI POUR LES MAFIAS SYNDICALES et un retour en grâce provisoire

Les syndicats sont parvenus à mobiliser des millions de personnes, dans un climat « responsable et cadré », but qui était indispensable pour ces appareils de défense sociale de l'Etat, comme je l'ai souligné dans mes premiers articles.

«On a prouvé qu'on était capable d'organiser un mouvement social et de le faire monter», se réjouissait ainsi mi-février Patrick Privat, trésorier de FO, lors de la cinquième journée de mobilisation mi-février. Une capacité qui ne s'est pas démentie trois mois plus tard. Voici donc les centrales relégitimées, leur popularité rassérénée, une dynamique visible dans leurs adhésions en hausse : la CGT et la CFDT auraient ainsi enregistré 30.000 adhésions et prises de contact depuis le début de l'année. Cinq mois de carnaval syndical et mélenchoniste animés par une poignée de bébés wokistes de rue rodés et manipulés par la police sans uniforme à la casse pour aboutir à rien. Comme Chirac, Macron peut dire « ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. »

Il y a toujours un effritement du taux de syndicalisation et un énorme taux d'abstention aux élections professionnelles. Sur les retraites les mafias syndicales ont toujours chanté les défaites. Depuis 1995, les syndicats n'ont jamais permis une victoire ouvrière sur la question des retraites. Ils ont mobilisé largement dans la rue, mais pour aboutir à un résultat analogue en 2010, 2006, 2003 et 1995. Or ce que sociologues et observateurs historiens ne pigent pas, est la vocation première de la gauche syndicale : toujours perdre en attendant une révolution utopique. Cultiver une absence de réelle réflexion politique en encourageant la haine contre les personnes du gouvernement, la détestation sans nuances de la police et bien sûr l'épouvantail du fascisme inexistant. C'est avec ces gimmiks idéologiques que les gauches bourgeoises « gouvernent » et « disciplinent » la classe ouvrière depuis des décennies ; n'en déplaise au CCI menteur par omission, nul réveil des prolétaires moutons contre les ficelles qui les entourent encore.

LA FABLE DE L'UNION SYNDICALE

Depuis la guerre, et même depuis 1936 en France, il n'est plus admissible de faire reposer la paix sociale sur un unique syndicat, non seulement pour saboter toute réelle union de classe dans les luttes, mais parce qu'un syndicat unique (comme la CGT d'antan) est une conception de type stalinienne, tout comme certains gérontocrates de l'ultra-gauche des EPHAD, imaginent un seul Conseil ouvrier central. Le mouvement ouvrier révolutionnaire comprendra toujours des diversités de tendances qui devront mûrir ensemble et s'allier pour les moments décisifs. L'unité de façade des bonzes syndicaux, nullement représentatifs des masses de prolétaires, était une condition indispensable pour berner les masses et les conduire à une défaite...regrettable mais si douce comme ces moments passés ensemble en agapes et à chanter lors du mariage de la fille du puisatier quoique assombri par un rapide divorce dans la violence.

L'intersyndicale a bâti sa capacité d'encadrement sur l'opposition au recul de l'âge légal à 64 ans, non sur le reste des revendications, ni sur les modalités d'action face au gouvernement. En jouant chacun sa partition, la CFDT bonne pomme, la CGT la méchante, FO plutôt trans, SUD en déraillant souvent, etc.

Un autre aspect de la manœuvre d'ensemble des appareils de la bourgeoisie, négligé, traité le plus souvent accessoirement? a été la séparation affirmée du syndicalisme et des partis politiques de la gauche en confettis bobos et wokistes4. Phénomène qui exprime le mieux la capacité de l'Etat à dépolitiser la question sociale, en même temps que le constat de la faiblesse de la gauche bourgeoise en miettes fémino-écolo-bobo, incapable pour longtemps d'incarner une alternative au pouvoir actuel par irresponsabilité totale et radicalité débile.

UNE PAGE TOURNEE...

J'annonçais il y a cinq mois que le mouvement de colère se conclurait par la division syndicale. Non pas vraiment. Le syndicalisme d'Etat sait varier langage et tactique Le gros du boulot ayant été accompli par épuisement lors de centaines de kilomètres pédestres, il ne restait plus qu'à tabler sur la confusion du long et pénible cinéma parlementaire et juridique et la lassitude des masses pour laisser notre Berger déclarer : « le match est en train de se terminer », quand les autres, sans l'insulter, hurlent : « "On ne va pas tourner la page": ardemment prêts prêts à continuer la « mobilisation » surtout celle qui sert à rien et à remonter le moral des encadreurs professionnels.

C'est une idée de gauche, surfer sur l'infinité de la confusion et la promesse des réformes du grand soir, qui se pointera jamais dans le cimetière des banderoles corporatives et au milieu des ballons syndicaux dégonflés.



NOTES


1« Pour Sophie Binet, c'est une question de "respect de la démocratie" et une décision contraire ferait "monter l'antiparlementarisme". "Ca va provoquer une grande colère. Après ça, la question sera à quoi sert le Parlement, à quoi servent les parlementaires?", redoute la leader cégétiste, pour qui "c'est la moindre des choses que les députés puissent s'exprimer sur un texte de cette ampleur ».

2Un mouvement riche de leçons pour les luttes futures (sic!)

3On la retrouve chez la secte trotskienne, mais plus critique Lutte ouvrière : « Quels que soient les calculs des dirigeants syndicaux, saisissons-nous de l’occasion et soyons nombreux à manifester et faire grève le 6 juin pour affirmer les intérêts de notre classe sociale. Montrons que nous nous fions à nos propres forces pour inverser le cours des choses ! « .Même si les dirigeants des confédérations syndicales ont choisi d’appeler à la grève la veille d’une énième péripétie parlementaire, il n’y a rien à attendre de tout ce cirque » (édito du 4 juin). LO est plus radical et critique de l'encadrement de la gauche bourgeoise que notre ultra-gauche gérontocrate, moins suiviste apparemment.

4« Non content de reléguer le monde politique en marge des journées d'action, les syndicats n'ont pas non plus hésité à s'en prendre frontalement à l'ensemble des partis et notamment à l'opposition de gauche, pourtant elle aussi opposée au recul de l'âge de départ. En cause, le choix de la Nupes de proposer un nombre incalculable d'amendements dans le seul but de ne pas permettre un échange sur la question des 64 ans à l'Assemblée nationale. La critique a été immédiate parmi l'ensemble des représentants des salariés » (beurk, propos de journaleux inéduqué)

vendredi 2 juin 2023

NOTES POUR UNE REHABILITATION DE L'APPORT THEORIQUE DE BOUKHARINE, malgré sa soumission ultérieure à Staline.


Ou comment Boukharine a posé le premier les limites de l'expérience en Russie révolutionnaire, montrant les dangers de la centralisation étatique transitoire et, génial précurseur politique, il est le premier à identifier la théorie du chaos). J'avais déjà publié ces notes jadis et je vous les resserves, pour combler le vide politique actuel où personne n'est capable de tirer les leçons de l'échec des promenades syndicales dont les gesticulations et guerrillas  de fiers à bras ne servent que de gimmick éculé à toute la gauche bourgeoise ridicule, irresponsable et impuissante, qui refroidit un peu plus l'espoir d'une Vraie révolution.

 Les mauvaises performances de l'économie sous le stalinisme avaient certainement en partie pour cause le système hypercentralisé instauré par Staline à la fin des années 1920, mais surtout l'autarcie où en était réduit le « pays des soviets ». Boukharine clamait en 1927 dans ses Notes d'un économiste : « Nous sommes par trop centralisés ! ». Cet excès de centralisme était-il dû à la dictature du parti-Etat fondé par Lénine puis renforcé  par Staline ou à l'arriération de la Russie et une bureaucratie militaire d'un pays « confiné » ?

Boukharine est un esprit brillant, qui peut être très réaliste mais aussi capable d'un romantisme révolutionnaire désuet. Il est réaliste dans son souci de gérer un pays à dominante paysanne jusqu'à croire à une gestion nationale d'un projet socialiste étroit et incapable de concurrencer au long terme le capitalisme libéral. Il est terriblement utopique en croyant que la « guerre révolutionnaire » pourrait relancer la révolution mondiale (cf. son opposition au traité de Brest-Litovsk).

Boukharine n'est pas le moins internationaliste des vieux bolcheviques, il est celui qui a le plus d'illusions sur la possibilité de durer et de réussir le socialisme dans un seul pays. Il est la seule tête intellectuelle capable de fournir une ossature théorique au crétin Staline. L'historien Moshe Levin a fort bien résumé les conceptions engoncées dans la Russie profonde d'un théoricien finalement réformateur du « bastion isolé »  :

1) une méfiance, parfois cachée, souvent ouverte, à l'égard du pouvoir étatique, de l'emprise administrative et bureaucratique, méfiance renforcée par les signes de « gangrène monopolistique » qui se manifestaient dans les entreprises d'État jouissant de privilèges de monopole ;

2) des conceptions économiques et sociales, exprimées en termes d'équilibre dynamique, périodiquement perturbé, particulièrement et inévitablement dans les phases de transition révolutionnaire, mais se rétablissant sous l'effet d'une remise en ordre et d'un développement judicieusement planifié ;

3) une paysannerie qui n'est considérée ni comme un élément socialiste ni comme un élément capitaliste, mais davantage comme une alliée et moins comme une menace que dans beaucoup d'autres conceptions inspirées de Lénine ;

4) enfin, une franche adhésion aux structures de la NEP et aux mécanismes du marché, avec une confiance inspirée par une vue optimiste du potentiel que représente la paysannerie pourvu qu'elle soit encadrée par le secteur socialiste avec ses « positions de contrôle ». La NEP fut essentiellement pour Boukharine le cadre économique et social le mieux adapté à la construction d'une société socialiste dans un pays arriéré, et même dans tout pays quel qu'il soit.

Il avait partagé la réflexion de Lénine sur le danger d'autonomisation de l'Etat dans la période transitoire du capitalisme au communisme, mais on ne peut s'en tenir aux suppositions que lui prête cet historien, lui-même fonctionnant avec dans la tête les clichés sur la bureaucratie stalinienne « arbitraire », avec ses « utopies despotiques ». Indépendamment de la fixation sur Staline, un Etat isolé et cerné par tant d'ennemis voués à son éradication, n'avait pour porte de sortie que deux issues : soit se démettre soit s'enfoncer dans une autarcie nationale, strictement militarisée.

 

En 2012, sur ce blog dans un très long article, j'ai eu l'occasion de rappeler les limites de Boukharine et de fustiger la sanctification de son groupe « communiste de gauche » - la revue « Kommunist » - par nos amis de Smolny et un auteur ex-membre fondateur du CCI, ainsi que les tirades anti Brest-Litovsk de Guy Sabatier. Dans une note à mon article du 12 avril 2020, Boukharine en face lui reproche de ne pas intégrer la masse paysanne dans son argumentation (de jeunesse anti-bolchevique...) et de fait ne défend, lui, que le renforcement de l'Etat russe et une solution à la russe de la révolution « confinée », en citant hors sol feu Lénine et une seule citation (creuse) du manipulateur PN Staline (https://proletariatuniversel.blogspot.com/search?q=Boukharine)

Il reprit cette thèse dans un article publié en 1929 et intitulé « Théorie du chaos organisé » (Teorija organizovannoj beshozjajstvennosti) ; et même en décembre 1930, il défendait encore son idée de la faculté d'organisation du capitalisme, malgré le chaos dans lequel la crise économique avait plongé le monde occidental et face à la position extrémiste du Komintern à cette époque, qui refusait aux pays capitalistes la possibilité même de jamais parvenir à un nouvel équilibre. Cette prise de position officielle aboutit à la politique désastreuse qui consistait à combattre le « social-fascisme » plutôt que le fascisme, avec toutes les conséquences tragiques, bien connues, que cela a entraînées, en Allemagne particulièrement. (https://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1972_num_13_4_1890)

Boukharine pensait aussi à son influence sur le caractère même de l'État. Un fonctionnarisme tentaculaire peut faire obstacle à l'implantation d'une administration moderne et efficace, au prix d'un lourd tribut. Ainsi il lançait dans la Pravda du 12 septembre 1928 l'avertissement suivant : « S'il [l'État] assume trop de choses par lui-même, il est contraint de créer un appareil administratif colossal. »

Assumer trop de choses implique la tendance à l'élimination prématurée des « petites gens » qu'il faudra alors remplacer par des « fonctionnaires », ce qui engendrera un appareil hypertrophié, coûteux et inefficace : en dernière analyse, « le coût de son entretien est incomparablement plus important que les dépenses improductives qui sont la conséquence des conditions anarchiques de la petite production... »

« Prendre trop à sa charge » contenait aussi, comme nous le savons, les objectifs hyper-ambitieux de l'industrialisation et le schéma trop

En effet, la tendance super-administrative prit bientôt sa plus totale et triste signification. Une campagne systématique contre les activités privées et coopératives de petite dimension menée sous le slogan de la révolution « anti-capitaliste » (plus importante que celle d'Octobre, prétendait la propagande), la suppression des marchés, les « rythmes accélérés », tout ceci produisit en fait les effets redoutés : vastes marchés noirs, chapardages massifs, fonctionnarisme envahissant et méthodes bureaucratiques étendues à tous les domaines de l'existence, coercition croissante et, en somme, évolution vers un despotisme oppresseur que Boukharine essaya désespérément d'empêcher. 

Comme tous les autres dirigeants du Parti à cette époque, Boukharine adhérait à la thèse de la « dictature du prolétariat », mais il considérait l'usage du pouvoir de l'État dans la perspective d'un effacement, en temps voulu, de ce pouvoir dans le processus de transformation sociale ; un tel aboutissement était bien inscrit dans l programme du Parti bolchevik. Mais Boukharine y voyait un postulat avec lequel on ne badine pas. Ceci le poussait à insister sur le slogan qu'il avait emprunté aux derniers écrits de Lénine : « pas de troisième révolution » dans le cadre du pouvoir des Soviets !

Quand Boukharine combattait la gauche et aidait Staline à la liquider, il contribuait involontairement au processus de transformation de son parti et au resserrement du nœud mortel passé autour de son propre cou. Il recouvra sa lucidité durant les années 1928 et 1929, lorsqu'il prit part à un combat très différent au cours duquel il exposa son nouveau programme. C'était maintenant à la gauche d'être frappée d'aveuglement. Quelques mois avant la visite assez audacieuse de Boukharine à Kamenev où il apportait à la gauche une information sur ce qui se tramait au sommet et lui offrait une alliance, Trotski voyait encore le principal danger à droite, la droite étant « un appareil de transmission de la pression des classes non prolétariennes sur la classe ouvrière », pas très loin du cliché « agent des kulaks » qui deviendra bientôt l'image officielle de Boukharine.

Les mêmes poncifs incitèrent les opposants de gauche à rejeter la proposition de Boukharine, contre l'avis de Trotski toutefois qui, en septembre de la même année, après avoir été informé des conversations Boukharine-Kamenev, fut tenté pendant un moment de conclure un accord partiel avec la droite. Mais il ne modifia pas sa conviction sur le « principal danger », comme l'écrivit I. Deutscher, en soulignant que la droite nourrissait à l'égard de la gauche les mêmes sentiments. Depuis le tournant à gauche pris par Staline au printemps 1928, les opposants de gauche escomptaient de fait une réconciliation avec Staline, parce qu'ils voyaient dans l'orientation de sa politique le triomphe de leurs propres conceptions. Trotski consentit alors à soutenir Staline, mais très vite des incertitudes sur le caractère même de la nouvelle tendance le poussèrent à mettre en garde ses partisans afin que leur soutien ne se départisse pas d'un esprit critique acéré. La raison qu'il donna était que leur propre politique de gauche ne considérait pas du tout comme un élément essentiel l'action administrative brutale menée contre les paysans3. Cet état d'esprit le conduisit à envisager, comme on l'a dit, une alliance limitée avec la droite, bien limitée en effet, parce qu'en même temps il avait des « Notes d'un économiste » de Boukharine une opinion aussi méprisante que celle de Staline. Mais en quelques mois, le gros de ses troupes abandonna Trotski et se rallia à Staline pour défendre la révolution contre les redoutables droitiers, bien que la plupart d'entre elles fussent rapidement mises à l'épreuve des plus cruelles désillusions.

Ni les militants de gauche ni leur chef ne réalisèrent à cette époque que le programme élaboré par Boukharine, dans le combat qu'il livrait contre Staline, devait devenir le leur. Les périls de droite qu'ils combattaient étaient des chimères. Le terrible Boukharine, aussi paradoxal que cela puisse paraître, exprimait à ce stade mieux que quiconque, ce qui était déjà, ou ce qui allait devenir bientôt la conviction commune de la « gauche » et de la « droite » ; mais les dissensions du passé laissaient

Si on ajoute à ces principes le refus de la contrainte massive considérée comme méthode d'édification du socialisme, en particulier comme moyen de faire entrer les paysans dans les kolkhozes, la critique des « rythmes excessifs de croissance » et le conseil de « battre en retraite » associé à des appels à la prudence et à la raison, ainsi que la demande expresse de coopérer avec la social-démocratie contre le nazisme, on voit la plate-forme « droitière » de Boukharine de 1928-29 reconstituée en totalité, sans qu'il y manque un point important...

Voilà pour le « boukharinisme » de Trotski. La justice historique veut que l'on souligne aussi, quand cela est nécessaire, le « trotskisme » de Boukharine bien que la répugnance des deux hommes à se trouver ainsi réunis eût été grande. Dans une résolution secrète contre Boukharine, adoptée par le Comité central en avril 1929, et rendue publique bien des années plus tard (ignorée par conséquent de Trotski), l'argumentation officielle était la suivante : « La déclaration de Boukharine soutenant qu'il n'y a pas de démocratie à l'intérieur du Parti, que le Parti se bureaucratise, que les secrétaires du Parti ne sont pas élus [...] que le régime habituel du Parti est devenu intolérable, est tout à fait inexacte et complètement erronée".

Cette critique de Boukharine était suivie d'une déclaration symptomatique : « II vaut la peine de noter que Boukharine rejoint ici les positions de Trotski, telles qu'elles étaient énoncées dans la fameuse lettre du 8 octobre 1923 adressée au Comité central », et Boukharine pense en fait à ce à quoi Trotski pensait alors, à la liberté des groupes et des fractions au sein du Parti.

Les dénégations solennelles du Parti étaient en fait des confessions, et ce fut la raison pour laquelle elles ne furent pas rendues publiques à l'époque ; mais l'accusation de glissement vers la position de Trotski était sur ce point exacte. L'idée générale de Staline, clamée avec une obstination grandissante, selon laquelle la gauche et la droite sont fondamentalement identiques, dénotait un meilleur jugement que celui que les deux tendances portaient sur elle-même. Il fera donc le nécessaire pour les supprimer ensemble comme une même « conspiration criminelle ».

Birmingham, 1972

En fait l’affrontement entre Lénine et Trotski a été permanent et toujours avec les mêmes accusations de la part de Lénine, de fractionnisme, de liquidation du Parti, d’aventurisme. Il est intéressant de suivre en même temps les positions de Boukharine que Lénine accuse de “nigaudchisme” et qui intervient le plus souvent comme un “tampon” entre les deux. Boukharine se caractérise par une méfiance plus ou moins exprimée à l’égard du pouvoir étatique et des nationalisations qui risquent d’engendrer selon lui la gangrène “monopolistique”, en revanche au moment de la NEP, il adhérera au marché en particulier pour la paysannerie avec régulation socialiste. Le secteur économiste du PCF a toujours été “boukharinien”, Paul Boccara ne l’ignorait pas, mais je ne sais si ceux qui poursuivent sa pensée théorique en sont conscients mais chez eux l’hostilité au léninisme et la rencontre avec la social démocratie trotskiste est structurelle dans ce refus de l’Etat, ce qui fait d’ailleurs qu’ils ne peuvent approuver la politique chinoise qui est une NEP léniniste et comme les trotskistes, ils seront sans cesse tenté par une adhésion à l’Europe contrepoids à un étatisme français.

Citation du blog  Matière et révolution  : Au plan théorique, Boukharine a été malheureux comme révolutionnaire marxiste, ayant inventé quelques inepties dont "le socialisme dans un seul pays" et "koulak enrichissez-vous" !!! Il était cependant encore trop l’héritier du parti révolutionnaire pour l’anticommuniste viscéral Staline.

« Avec le développement du processus révolutionnaire en processus révolutionnaire mondial, la guerre civile se transforme en guerre de classes, du côté du prolétariat, par une "armée rouge" régulière. (...) La guerre socialiste est une guerre de classe qu’il faut distinguer de la simple guerre civile. Celle-ci n’est pas une guerre entre deux organisations d’Etat. Dans la guerre de classe, en revanche, les deux parties sont organisées en pouvoir d’Etat : d’un côté, l’Etat du capital financier, de l’autre l’Etat du prolétariat. » (Nicolas Boukharine)

L’introduction de Controverses

C’est entre avril et juin 1918 que paraîtront à Moscou les quatre numéro de la revue KOMMUNIST. Elle contient les analyses et critiques élaborées par la première fraction de gauche apparue au sein du parti bolchevik après la prise du pouvoir en octobre 1917. Elle s’est cristallisée en janvier 1918 en opposition à la politique de Lénine prônant une paix séparée avec l’Allemagne (un traité sera signé à Brest-Litovsk le 3 mars 1918).

Cette fraction animée par Boukharine, Ossinski, Radek et Smirnov rejette la politique de ’compromission’ prônée par Lénine car, pensait-elle, signer une paix séparée avec l’Allemagne irait à l’encontre du développement de la révolution dans d’autres pays puisqu’elle permettra au militarisme des puissances centrales de se concentrer sur le front occidental et d’y étouffer plus aisément les mouvements révolutionnaires. C’est pourquoi Boukharine accusera Lénine de ’haute trahison contre la révolution’. Cette crainte était d’autant plus justifiée que, dans l’article deux du traité de paix, les bolcheviks s’engageaient à ne plus mener de propagande révolutionnaire au sein des puissances centrales, c’est-à-dire rien de moins que s’interdire d’étendre la révolution ! Apprenant la teneur des concessions qui seront faites dans ce traité ainsi que les velléités de Lénine d’accepter l’aide de l’impérialisme anglais et français, Boukharine s’écriera : "Vous faites du parti un tas de fumier" !

Il est à noter que, malgré les sévères critiques et accusations portées à l’encontre des orientations défendues par les cercles dirigeants du parti bolchevik, cette fraction a pu disposer de tous les moyens politiques et matériels nécessaires pour défendre son point de vue, y compris au niveau organisationnel avec une presse et des réunions séparées. Ainsi, la décision de signer le traité de Brest-Litovsk sera prise dans une totale liberté d’opinion et d’organisation au sein du parti bolchevik.

La capacité de ce dernier à pouvoir vivre avec des divergences significatives en son sein est particulièrement importante à souligner à l’heure où les groupes actuels de la Gauche Communiste se revendiquant de cet héritage font montre d’une incapacité totale sur ce plan. En effet, alors que la durée d’existence de ces groupes est déjà trois à quatre fois plus longue que celle des bolcheviks, aucun d’eux n’a pu vivre en bonne intelligence avec la moindre tendance ou fraction en leur sein. Pire, tous les débats conséquents qui les ont traversé se sont systématiquement soldés par des scissions toutes plus graves les unes que les autres. Ainsi, l’on pourrait paraphraser cette formule cinglante de Bordiga en réponse à Staline : « L’histoire des fractions, c’est l’histoire de Lénine » en disant que « l’histoire des groupes actuels de la Gauche Communiste c’est l’histoire de l’absence de fractions ». En d’autres mots, de nombreuses discussions sur les causes de la dégénérescence de la révolution russe seront encore nécessaires pour faire place nette à ces pratiques héritées d’un autre âge et hisser les groupes qui se revendiquent de l’héritage de Lénine à la hauteur des capacités de ce dernier à pouvoir vivre et débattre en toute liberté avec de multiples tendances et fractions.

Cependant, l’intérêt de cette fraction ne tient pas seulement aux leçons que l’on peut tirer sur la défense de l’internationalisme intransigeant et sur le fonctionnement d’une organisation révolutionnaire, elle tient aussi au regard qu’elle pose sur la politique menée par le parti bolchevik. Ce regard critique porte sur toute une série de questions cruciales relatives à l’essence même d’une révolution socialiste et à la façon de la faire vivre dans les conditions difficiles d’alors. Ainsi, un clivage radical émergera entre la volonté des communistes de gauche d’appliquer les leçons tirées par Marx de la Commune de Paris - à savoir la création d’un semi-État sur les ruines de l’ancien et basé sur le pouvoir des conseils ouvriers - et l’orientation défendue par Lénine consistant à édifier un capitalisme d’État comme antichambre au socialisme.

La publication de ces documents originaux permet aussi de jeter un regard neuf sur certains clivages qui traversent le milieu révolutionnaire actuel. Ainsi, la préface et la postface de cet ouvrage fournissent un important matériel permettant d’évaluer la proximité des positions de cette fraction de gauche avec les analyses développées par les gauches en Europe de l’Ouest, notamment celles émises par Rosa Luxemburg avant et après la révolution d’octobre 1917 [2]. Elles permettent aussi au lecteur de situer tous ces débats dans le contexte de la vague révolutionnaire et l’état du mouvement ouvrier à cette époque. Ainsi, un cadre de compréhension est proposé afin de penser plus correctement, pensons-nous, la part des facteurs externes et internes qui ont présidés à la dégénérescence de cette révolution. Est également soulignée la très grande clarté atteinte par cette fraction de gauche sur l’involution de la trajectoire prise par la révolution russe, clarté que la gauche communiste en Europe occidentale n’atteindra que quelques années plus tard.

C’est pourquoi, nous pensons qu’au-delà des contributions politiques apportées par cette première fraction, une réévaluation plus correcte de l’expérience soviétique devra encore être menée à partir de la traduction des documents originaux de ses moments les plus cruciaux et des débats qui les ont animés, en particulier des documents durant la première année du pouvoir et ceux relatifs à l’émergence des fractions de gauche successives au sein du parti bolchevik. C’est une des tâches que s’assignent plusieurs collaborateurs de Controverses et qui fournira matière à d’autres ouvrages.

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore qui sont expliquées dans ce livre, nous saluons sa publication et le recommandons chaudement à nos lecteurs.

C.Mcl, 21 janvier 2012

Il nous semble que l’édition de cet ouvrage par le groupe est une très bonne initiative par le fait qu’elle permet de retrouver les positions défendues à l’époque par Boukharine et Radek. Cependant, elle diffuse à notre avis plusieurs contresens. Le premier consiste à faire de la position de l’époque des communistes de gauche le premier pas du point de vue futur des communistes de gauche contre la politique de NEP de Lénine. C’est certainement une erreur d’interprétation puisque Boukharine estimait alors, comme il le développe dans son ouvrage "l’ABC du communisme" que le développement de la politique du communisme de guerre allait mener au socialisme. En somme, il existait, selon lui, une politique économique nationale capable de mener la Russie seule au socialisme. Boukharine de l’époque, en fait, n’est pas vraiment plus proche des communistes de gauche d’aujourd’hui que le sont Lénine ou Trotsky et nous ne parlons pas du Boukharine qui va ensuite se faire le partisan de la défense du koulak et du nepman, le théoricien de Staline avant d’être éliminé par lui...

On peut après coup se reposer les questions mais les réponses ne vont pas dans le sens des communistes de gauche malgré la trahison stalinienne qui a suivi.

Posons les :

 - est-ce que la paix de Brest-Litovsk a discrédité la révolution prolétarienne aux yeux des masses allemandes ou est-ce que cela a empêché – ou même a nui - à la révolution prolétarienne en Allemagne ?

-  est-ce qu’ensuite le pouvoir des Soviets s’est montré incapable de se battre, y compris militairement, contre les impérialismes ?

-  est-ce que cette signature « le couteau sur la gorge » a représenté le début d’une capitulation devant la bourgeoisie – nationale ou internationale ?

Nous devons dire que notre réponse à ces questions est clairement non. Les impérialismes se sont d’autant plus affrontés ensuite. La paix a démontré aux masses européennes que le prolétariat au pouvoir était le seul facteur de paix. La révolution allemande a éclaté ensuite. Son échec n’est nullement imputable à la politique des bolcheviks, ni leur isolement qui s’en est suivi.

Nikolaï Boukharine parvenu au sommet de l'État soviétique, cet ange ou ce cristal de la Révolution, va justifier cette terreur avec cette diatribe terrible qui m'a toujours étonné :

« La terreur est la façon dont on transforme la nature humaine capitaliste en citoyen bolchevique. La liberté est un préjugé bourgeois, la liberté de parole et de presse inutile et nuisible. Le gouvernement central est le seul dépositaire du savoir et de la sagesse. Il ordonnera tout ce qu'il faut faire. Le seul devoir du citoyen est l'obéissance. La volonté de l'État est souveraine. » 

Nous sommes en plein dans le débat qui opposa la « gauche » (Trotski, Preobrajenski) et la « droite » (Boukharine) dans les années 1925-1928. Preobrajenski pensait que le sort du socialisme dépendait de l'industrialisation accélérée du pays. Selon lui il fallait trouver très rapidement des ressources pour financer cette industrialisation. Le secteur industriel existant, démantelé par la guerre, la révolution et la guerre civile, ne pouvait à lui seul créer la plus-value nécessaire à l'industrialisation : il fallait extraire ces ressources d'investissements de l'économie rurale. L'industrialisation ne pourrait se faire qu'en transférant massivement la plus-value de la paysannerie vers le secteur industriel étatisé:

 Des critiques extrêmement violentes sont portées aujourd'hui contre Staline à l'initiative du gouvernement soviétique. Mais la destruction de l'image de Staline comme instrument du transfert violent de la plus-value de l'agriculture vers l'industrie (et, accessoirement, comme responsable de millions de morts...) a pour corollaire l'assimilation de Trotski à Staline, les deux hommes étant considérés comme partisans d'une politique économique identique.

De fait, un général, D. Volkogonov, a publié un livre, Triomphe et Tragédie, dans lequel il est largement fait mention de Trotski et de ses relations avec Staline. L'optique du général soviétique ne peut évidemment convenir aux trotskistes d'aujourd'hui, mais les questions qu'il pose ne sont pas dénuées de pertinence et il nous semble important d'en faire état :

– Pourquoi des dirigeants bolcheviks de valeur tels que Boukharine, Frounzé, Roudzoutak et d'autres (Trotski n'est pas mentionné dans l'énumération) n'ont-ils pas été capables de constituer une direction collective face à Staline ? Quant à Trotski, pendant son exil, il s'est « torturé l'esprit à l'idée que sa propre passivité aurait pu aider Staline à surgir du Kremlin ». En d'autres termes, le général pose le problème de la responsabilité de Trotski lui-même dans le surgissement du phénomène stalinien. Volkogonov ajoute d'ailleurs non sans raison : « Nul autre que Trotski n'a sans doute autant aidé Staline à renforcer sa position à la tête du parti. » Trotski était, poursuit le général, « plus enclin au bonapartisme, au césarisme et à la dictature militaire qu'à l'idée d'un véritable pouvoir du peuple ».

– Le général ne manque pas l'occasion de rappeler que Trotski avait préconisé la militarisation du travail. « Trotski voulait transformer les régions de production en unités militaires pour fusionner les districts militaires avec les unités de production, pour créer des “bataillons de choc” sur des cibles particulièrement importantes de manière à accroître la production par l'exemple personnel et la répression. » On nous suggère même que Staline avait été « impressionné par cette façon de poser la question de savoir comment on pourrait pousser le peuple à “suer” volontairement “corps et âme” ».

Il ne fait pas de doute que le sort posthume de Boukharine et celui de Trotski sont liés. La réhabilitation du premier était devenue nécessaire, ne serait-ce que pour préserver du ridicule un régime qui continuait à le définir comme un traître vendu aux nazis. Elle était devenue nécessaire aussi tant que le régime éprouvait le besoin de chercher une justification à sa propre politique au sein du bolchevisme dans les positions qu'avait défendues Boukharine. Enfin, la réhabilitation était sans doute devenue nécessaire pour mieux liquider Trotski.

Si les trotskistes ont raison aujourd'hui de réclamer le libre débat et l'accessibilité à tous des œuvres de Trotski, il faut garder à l'esprit que:. Il paraît plus intéressant de noter que les bolcheviks, d'une façon générale, étaient dépourvus de la moindre idée en ce qui concerne l'organisation de la société, à commencer par Lénine et à l'exception précisément de Boukharine qui avait perçu cette chose toute bête, que dix millions d'ouvriers ne peuvent réussir une révolution contre cent millions de paysans. Il nous paraît erroné de mettre grossièrement un signe égal entre la militarisation du travail prônée par Trotski et la politique menée plus tard par Staline, parce qu'alors le point de vue des deux hommes apparaît comme des accidents de l'histoire, des erreurs qui ne peuvent être attribuées qu'à Staline et à Trotski. Il nous paraît plus intéressant de souligner que l'ensemble du parti bolchevique, confronté à un problème – la gestion économique de la société – ne trouvait qu'un type identique de solution, fondé sur la contrainte, la répression et la centralisation étatique.

Boukharine est un cas à part et ses positions méritaient d'être mieux examinées par le mouvement libertaire car il était le seul à avoir perçu le poids de la masse paysanne dans une révolution prolétarienne. Il ne s'agit pas de dire qu'il était en quoi que ce soit anarchiste, il s'agit simplement de la problématique qu'il avait soulevée. En effet, dans les exemples historiques où les anarchistes étaient hégémoniques – dans l'Ukraine makhnoviste et dans une partie de l'Espagne de 1936 – la collectivisation massive des terres par les paysans s'est effectivement réalisée sans contrainte (sans contrainte contre les paysans, s'entend), ce qui prouve que c'était possible, mais avec des méthodes radicalement différentes.  (http://1libertaire.free.fr/RBerthier37.html)

Les russes découvriront de même que Trotski contribua à l'écrasement des oppositions – intérieures au parti et extérieures à lui – qui se manifestèrent bien avant qu'il ne se décidât lui-même à bouger. A l'intérieur du parti bolchevique des voix s'étaient élevées dès 1918 contre l'orientation prise. Citons Miasnikov, qui fut le seul bolchevik, après 1917, à réclamer la liberté de parole pour les autres partis : c'était un vieil ouvrier, membre du parti depuis 1906 ; il critiquait violemment la bureaucratie, les erreurs des principaux dirigeants du parti. Son groupe ouvrier réclamait la liberté pour les autres partis comme seul moyen pour garantir l'efficacité et la probité du parti bolchevique. Miasnikov avait en outre eu l'idée saugrenue de créer des syndicats de paysans afin de réduire le fossé qui séparait ouvriers et paysans. il écrivit plus tard : « Le pouvoir soviétique devrait entretenir à ses frais un corps de dénigreurs, comme le faisaient autrefois les empereurs romains... »

La commission de l'Orgbureau qui l'exclut en 1921 comprenait Trotski et Boukharine ...

1988

La réhabilitation de Boukharine ou la seconde mort de Trotski
René Berthier en 1988
Publié dans Economies et Sociétés, « Etudes de Marxologie »,
S, n° 28-29,1991, pp. 165-177