"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

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vendredi 2 juin 2023

NOTES POUR UNE REHABILITATION DE L'APPORT THEORIQUE DE BOUKHARINE, malgré sa soumission ultérieure à Staline.


Ou comment Boukharine a posé le premier les limites de l'expérience en Russie révolutionnaire, montrant les dangers de la centralisation étatique transitoire et, génial précurseur politique, il est le premier à identifier la théorie du chaos). J'avais déjà publié ces notes jadis et je vous les resserves, pour combler le vide politique actuel où personne n'est capable de tirer les leçons de l'échec des promenades syndicales dont les gesticulations et guerrillas  de fiers à bras ne servent que de gimmick éculé à toute la gauche bourgeoise ridicule, irresponsable et impuissante, qui refroidit un peu plus l'espoir d'une Vraie révolution.

 Les mauvaises performances de l'économie sous le stalinisme avaient certainement en partie pour cause le système hypercentralisé instauré par Staline à la fin des années 1920, mais surtout l'autarcie où en était réduit le « pays des soviets ». Boukharine clamait en 1927 dans ses Notes d'un économiste : « Nous sommes par trop centralisés ! ». Cet excès de centralisme était-il dû à la dictature du parti-Etat fondé par Lénine puis renforcé  par Staline ou à l'arriération de la Russie et une bureaucratie militaire d'un pays « confiné » ?

Boukharine est un esprit brillant, qui peut être très réaliste mais aussi capable d'un romantisme révolutionnaire désuet. Il est réaliste dans son souci de gérer un pays à dominante paysanne jusqu'à croire à une gestion nationale d'un projet socialiste étroit et incapable de concurrencer au long terme le capitalisme libéral. Il est terriblement utopique en croyant que la « guerre révolutionnaire » pourrait relancer la révolution mondiale (cf. son opposition au traité de Brest-Litovsk).

Boukharine n'est pas le moins internationaliste des vieux bolcheviques, il est celui qui a le plus d'illusions sur la possibilité de durer et de réussir le socialisme dans un seul pays. Il est la seule tête intellectuelle capable de fournir une ossature théorique au crétin Staline. L'historien Moshe Levin a fort bien résumé les conceptions engoncées dans la Russie profonde d'un théoricien finalement réformateur du « bastion isolé »  :

1) une méfiance, parfois cachée, souvent ouverte, à l'égard du pouvoir étatique, de l'emprise administrative et bureaucratique, méfiance renforcée par les signes de « gangrène monopolistique » qui se manifestaient dans les entreprises d'État jouissant de privilèges de monopole ;

2) des conceptions économiques et sociales, exprimées en termes d'équilibre dynamique, périodiquement perturbé, particulièrement et inévitablement dans les phases de transition révolutionnaire, mais se rétablissant sous l'effet d'une remise en ordre et d'un développement judicieusement planifié ;

3) une paysannerie qui n'est considérée ni comme un élément socialiste ni comme un élément capitaliste, mais davantage comme une alliée et moins comme une menace que dans beaucoup d'autres conceptions inspirées de Lénine ;

4) enfin, une franche adhésion aux structures de la NEP et aux mécanismes du marché, avec une confiance inspirée par une vue optimiste du potentiel que représente la paysannerie pourvu qu'elle soit encadrée par le secteur socialiste avec ses « positions de contrôle ». La NEP fut essentiellement pour Boukharine le cadre économique et social le mieux adapté à la construction d'une société socialiste dans un pays arriéré, et même dans tout pays quel qu'il soit.

Il avait partagé la réflexion de Lénine sur le danger d'autonomisation de l'Etat dans la période transitoire du capitalisme au communisme, mais on ne peut s'en tenir aux suppositions que lui prête cet historien, lui-même fonctionnant avec dans la tête les clichés sur la bureaucratie stalinienne « arbitraire », avec ses « utopies despotiques ». Indépendamment de la fixation sur Staline, un Etat isolé et cerné par tant d'ennemis voués à son éradication, n'avait pour porte de sortie que deux issues : soit se démettre soit s'enfoncer dans une autarcie nationale, strictement militarisée.

 

En 2012, sur ce blog dans un très long article, j'ai eu l'occasion de rappeler les limites de Boukharine et de fustiger la sanctification de son groupe « communiste de gauche » - la revue « Kommunist » - par nos amis de Smolny et un auteur ex-membre fondateur du CCI, ainsi que les tirades anti Brest-Litovsk de Guy Sabatier. Dans une note à mon article du 12 avril 2020, Boukharine en face lui reproche de ne pas intégrer la masse paysanne dans son argumentation (de jeunesse anti-bolchevique...) et de fait ne défend, lui, que le renforcement de l'Etat russe et une solution à la russe de la révolution « confinée », en citant hors sol feu Lénine et une seule citation (creuse) du manipulateur PN Staline (https://proletariatuniversel.blogspot.com/search?q=Boukharine)

Il reprit cette thèse dans un article publié en 1929 et intitulé « Théorie du chaos organisé » (Teorija organizovannoj beshozjajstvennosti) ; et même en décembre 1930, il défendait encore son idée de la faculté d'organisation du capitalisme, malgré le chaos dans lequel la crise économique avait plongé le monde occidental et face à la position extrémiste du Komintern à cette époque, qui refusait aux pays capitalistes la possibilité même de jamais parvenir à un nouvel équilibre. Cette prise de position officielle aboutit à la politique désastreuse qui consistait à combattre le « social-fascisme » plutôt que le fascisme, avec toutes les conséquences tragiques, bien connues, que cela a entraînées, en Allemagne particulièrement. (https://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1972_num_13_4_1890)

Boukharine pensait aussi à son influence sur le caractère même de l'État. Un fonctionnarisme tentaculaire peut faire obstacle à l'implantation d'une administration moderne et efficace, au prix d'un lourd tribut. Ainsi il lançait dans la Pravda du 12 septembre 1928 l'avertissement suivant : « S'il [l'État] assume trop de choses par lui-même, il est contraint de créer un appareil administratif colossal. »

Assumer trop de choses implique la tendance à l'élimination prématurée des « petites gens » qu'il faudra alors remplacer par des « fonctionnaires », ce qui engendrera un appareil hypertrophié, coûteux et inefficace : en dernière analyse, « le coût de son entretien est incomparablement plus important que les dépenses improductives qui sont la conséquence des conditions anarchiques de la petite production... »

« Prendre trop à sa charge » contenait aussi, comme nous le savons, les objectifs hyper-ambitieux de l'industrialisation et le schéma trop

En effet, la tendance super-administrative prit bientôt sa plus totale et triste signification. Une campagne systématique contre les activités privées et coopératives de petite dimension menée sous le slogan de la révolution « anti-capitaliste » (plus importante que celle d'Octobre, prétendait la propagande), la suppression des marchés, les « rythmes accélérés », tout ceci produisit en fait les effets redoutés : vastes marchés noirs, chapardages massifs, fonctionnarisme envahissant et méthodes bureaucratiques étendues à tous les domaines de l'existence, coercition croissante et, en somme, évolution vers un despotisme oppresseur que Boukharine essaya désespérément d'empêcher. 

Comme tous les autres dirigeants du Parti à cette époque, Boukharine adhérait à la thèse de la « dictature du prolétariat », mais il considérait l'usage du pouvoir de l'État dans la perspective d'un effacement, en temps voulu, de ce pouvoir dans le processus de transformation sociale ; un tel aboutissement était bien inscrit dans l programme du Parti bolchevik. Mais Boukharine y voyait un postulat avec lequel on ne badine pas. Ceci le poussait à insister sur le slogan qu'il avait emprunté aux derniers écrits de Lénine : « pas de troisième révolution » dans le cadre du pouvoir des Soviets !

Quand Boukharine combattait la gauche et aidait Staline à la liquider, il contribuait involontairement au processus de transformation de son parti et au resserrement du nœud mortel passé autour de son propre cou. Il recouvra sa lucidité durant les années 1928 et 1929, lorsqu'il prit part à un combat très différent au cours duquel il exposa son nouveau programme. C'était maintenant à la gauche d'être frappée d'aveuglement. Quelques mois avant la visite assez audacieuse de Boukharine à Kamenev où il apportait à la gauche une information sur ce qui se tramait au sommet et lui offrait une alliance, Trotski voyait encore le principal danger à droite, la droite étant « un appareil de transmission de la pression des classes non prolétariennes sur la classe ouvrière », pas très loin du cliché « agent des kulaks » qui deviendra bientôt l'image officielle de Boukharine.

Les mêmes poncifs incitèrent les opposants de gauche à rejeter la proposition de Boukharine, contre l'avis de Trotski toutefois qui, en septembre de la même année, après avoir été informé des conversations Boukharine-Kamenev, fut tenté pendant un moment de conclure un accord partiel avec la droite. Mais il ne modifia pas sa conviction sur le « principal danger », comme l'écrivit I. Deutscher, en soulignant que la droite nourrissait à l'égard de la gauche les mêmes sentiments. Depuis le tournant à gauche pris par Staline au printemps 1928, les opposants de gauche escomptaient de fait une réconciliation avec Staline, parce qu'ils voyaient dans l'orientation de sa politique le triomphe de leurs propres conceptions. Trotski consentit alors à soutenir Staline, mais très vite des incertitudes sur le caractère même de la nouvelle tendance le poussèrent à mettre en garde ses partisans afin que leur soutien ne se départisse pas d'un esprit critique acéré. La raison qu'il donna était que leur propre politique de gauche ne considérait pas du tout comme un élément essentiel l'action administrative brutale menée contre les paysans3. Cet état d'esprit le conduisit à envisager, comme on l'a dit, une alliance limitée avec la droite, bien limitée en effet, parce qu'en même temps il avait des « Notes d'un économiste » de Boukharine une opinion aussi méprisante que celle de Staline. Mais en quelques mois, le gros de ses troupes abandonna Trotski et se rallia à Staline pour défendre la révolution contre les redoutables droitiers, bien que la plupart d'entre elles fussent rapidement mises à l'épreuve des plus cruelles désillusions.

Ni les militants de gauche ni leur chef ne réalisèrent à cette époque que le programme élaboré par Boukharine, dans le combat qu'il livrait contre Staline, devait devenir le leur. Les périls de droite qu'ils combattaient étaient des chimères. Le terrible Boukharine, aussi paradoxal que cela puisse paraître, exprimait à ce stade mieux que quiconque, ce qui était déjà, ou ce qui allait devenir bientôt la conviction commune de la « gauche » et de la « droite » ; mais les dissensions du passé laissaient

Si on ajoute à ces principes le refus de la contrainte massive considérée comme méthode d'édification du socialisme, en particulier comme moyen de faire entrer les paysans dans les kolkhozes, la critique des « rythmes excessifs de croissance » et le conseil de « battre en retraite » associé à des appels à la prudence et à la raison, ainsi que la demande expresse de coopérer avec la social-démocratie contre le nazisme, on voit la plate-forme « droitière » de Boukharine de 1928-29 reconstituée en totalité, sans qu'il y manque un point important...

Voilà pour le « boukharinisme » de Trotski. La justice historique veut que l'on souligne aussi, quand cela est nécessaire, le « trotskisme » de Boukharine bien que la répugnance des deux hommes à se trouver ainsi réunis eût été grande. Dans une résolution secrète contre Boukharine, adoptée par le Comité central en avril 1929, et rendue publique bien des années plus tard (ignorée par conséquent de Trotski), l'argumentation officielle était la suivante : « La déclaration de Boukharine soutenant qu'il n'y a pas de démocratie à l'intérieur du Parti, que le Parti se bureaucratise, que les secrétaires du Parti ne sont pas élus [...] que le régime habituel du Parti est devenu intolérable, est tout à fait inexacte et complètement erronée".

Cette critique de Boukharine était suivie d'une déclaration symptomatique : « II vaut la peine de noter que Boukharine rejoint ici les positions de Trotski, telles qu'elles étaient énoncées dans la fameuse lettre du 8 octobre 1923 adressée au Comité central », et Boukharine pense en fait à ce à quoi Trotski pensait alors, à la liberté des groupes et des fractions au sein du Parti.

Les dénégations solennelles du Parti étaient en fait des confessions, et ce fut la raison pour laquelle elles ne furent pas rendues publiques à l'époque ; mais l'accusation de glissement vers la position de Trotski était sur ce point exacte. L'idée générale de Staline, clamée avec une obstination grandissante, selon laquelle la gauche et la droite sont fondamentalement identiques, dénotait un meilleur jugement que celui que les deux tendances portaient sur elle-même. Il fera donc le nécessaire pour les supprimer ensemble comme une même « conspiration criminelle ».

Birmingham, 1972

En fait l’affrontement entre Lénine et Trotski a été permanent et toujours avec les mêmes accusations de la part de Lénine, de fractionnisme, de liquidation du Parti, d’aventurisme. Il est intéressant de suivre en même temps les positions de Boukharine que Lénine accuse de “nigaudchisme” et qui intervient le plus souvent comme un “tampon” entre les deux. Boukharine se caractérise par une méfiance plus ou moins exprimée à l’égard du pouvoir étatique et des nationalisations qui risquent d’engendrer selon lui la gangrène “monopolistique”, en revanche au moment de la NEP, il adhérera au marché en particulier pour la paysannerie avec régulation socialiste. Le secteur économiste du PCF a toujours été “boukharinien”, Paul Boccara ne l’ignorait pas, mais je ne sais si ceux qui poursuivent sa pensée théorique en sont conscients mais chez eux l’hostilité au léninisme et la rencontre avec la social démocratie trotskiste est structurelle dans ce refus de l’Etat, ce qui fait d’ailleurs qu’ils ne peuvent approuver la politique chinoise qui est une NEP léniniste et comme les trotskistes, ils seront sans cesse tenté par une adhésion à l’Europe contrepoids à un étatisme français.

Citation du blog  Matière et révolution  : Au plan théorique, Boukharine a été malheureux comme révolutionnaire marxiste, ayant inventé quelques inepties dont "le socialisme dans un seul pays" et "koulak enrichissez-vous" !!! Il était cependant encore trop l’héritier du parti révolutionnaire pour l’anticommuniste viscéral Staline.

« Avec le développement du processus révolutionnaire en processus révolutionnaire mondial, la guerre civile se transforme en guerre de classes, du côté du prolétariat, par une "armée rouge" régulière. (...) La guerre socialiste est une guerre de classe qu’il faut distinguer de la simple guerre civile. Celle-ci n’est pas une guerre entre deux organisations d’Etat. Dans la guerre de classe, en revanche, les deux parties sont organisées en pouvoir d’Etat : d’un côté, l’Etat du capital financier, de l’autre l’Etat du prolétariat. » (Nicolas Boukharine)

L’introduction de Controverses

C’est entre avril et juin 1918 que paraîtront à Moscou les quatre numéro de la revue KOMMUNIST. Elle contient les analyses et critiques élaborées par la première fraction de gauche apparue au sein du parti bolchevik après la prise du pouvoir en octobre 1917. Elle s’est cristallisée en janvier 1918 en opposition à la politique de Lénine prônant une paix séparée avec l’Allemagne (un traité sera signé à Brest-Litovsk le 3 mars 1918).

Cette fraction animée par Boukharine, Ossinski, Radek et Smirnov rejette la politique de ’compromission’ prônée par Lénine car, pensait-elle, signer une paix séparée avec l’Allemagne irait à l’encontre du développement de la révolution dans d’autres pays puisqu’elle permettra au militarisme des puissances centrales de se concentrer sur le front occidental et d’y étouffer plus aisément les mouvements révolutionnaires. C’est pourquoi Boukharine accusera Lénine de ’haute trahison contre la révolution’. Cette crainte était d’autant plus justifiée que, dans l’article deux du traité de paix, les bolcheviks s’engageaient à ne plus mener de propagande révolutionnaire au sein des puissances centrales, c’est-à-dire rien de moins que s’interdire d’étendre la révolution ! Apprenant la teneur des concessions qui seront faites dans ce traité ainsi que les velléités de Lénine d’accepter l’aide de l’impérialisme anglais et français, Boukharine s’écriera : "Vous faites du parti un tas de fumier" !

Il est à noter que, malgré les sévères critiques et accusations portées à l’encontre des orientations défendues par les cercles dirigeants du parti bolchevik, cette fraction a pu disposer de tous les moyens politiques et matériels nécessaires pour défendre son point de vue, y compris au niveau organisationnel avec une presse et des réunions séparées. Ainsi, la décision de signer le traité de Brest-Litovsk sera prise dans une totale liberté d’opinion et d’organisation au sein du parti bolchevik.

La capacité de ce dernier à pouvoir vivre avec des divergences significatives en son sein est particulièrement importante à souligner à l’heure où les groupes actuels de la Gauche Communiste se revendiquant de cet héritage font montre d’une incapacité totale sur ce plan. En effet, alors que la durée d’existence de ces groupes est déjà trois à quatre fois plus longue que celle des bolcheviks, aucun d’eux n’a pu vivre en bonne intelligence avec la moindre tendance ou fraction en leur sein. Pire, tous les débats conséquents qui les ont traversé se sont systématiquement soldés par des scissions toutes plus graves les unes que les autres. Ainsi, l’on pourrait paraphraser cette formule cinglante de Bordiga en réponse à Staline : « L’histoire des fractions, c’est l’histoire de Lénine » en disant que « l’histoire des groupes actuels de la Gauche Communiste c’est l’histoire de l’absence de fractions ». En d’autres mots, de nombreuses discussions sur les causes de la dégénérescence de la révolution russe seront encore nécessaires pour faire place nette à ces pratiques héritées d’un autre âge et hisser les groupes qui se revendiquent de l’héritage de Lénine à la hauteur des capacités de ce dernier à pouvoir vivre et débattre en toute liberté avec de multiples tendances et fractions.

Cependant, l’intérêt de cette fraction ne tient pas seulement aux leçons que l’on peut tirer sur la défense de l’internationalisme intransigeant et sur le fonctionnement d’une organisation révolutionnaire, elle tient aussi au regard qu’elle pose sur la politique menée par le parti bolchevik. Ce regard critique porte sur toute une série de questions cruciales relatives à l’essence même d’une révolution socialiste et à la façon de la faire vivre dans les conditions difficiles d’alors. Ainsi, un clivage radical émergera entre la volonté des communistes de gauche d’appliquer les leçons tirées par Marx de la Commune de Paris - à savoir la création d’un semi-État sur les ruines de l’ancien et basé sur le pouvoir des conseils ouvriers - et l’orientation défendue par Lénine consistant à édifier un capitalisme d’État comme antichambre au socialisme.

La publication de ces documents originaux permet aussi de jeter un regard neuf sur certains clivages qui traversent le milieu révolutionnaire actuel. Ainsi, la préface et la postface de cet ouvrage fournissent un important matériel permettant d’évaluer la proximité des positions de cette fraction de gauche avec les analyses développées par les gauches en Europe de l’Ouest, notamment celles émises par Rosa Luxemburg avant et après la révolution d’octobre 1917 [2]. Elles permettent aussi au lecteur de situer tous ces débats dans le contexte de la vague révolutionnaire et l’état du mouvement ouvrier à cette époque. Ainsi, un cadre de compréhension est proposé afin de penser plus correctement, pensons-nous, la part des facteurs externes et internes qui ont présidés à la dégénérescence de cette révolution. Est également soulignée la très grande clarté atteinte par cette fraction de gauche sur l’involution de la trajectoire prise par la révolution russe, clarté que la gauche communiste en Europe occidentale n’atteindra que quelques années plus tard.

C’est pourquoi, nous pensons qu’au-delà des contributions politiques apportées par cette première fraction, une réévaluation plus correcte de l’expérience soviétique devra encore être menée à partir de la traduction des documents originaux de ses moments les plus cruciaux et des débats qui les ont animés, en particulier des documents durant la première année du pouvoir et ceux relatifs à l’émergence des fractions de gauche successives au sein du parti bolchevik. C’est une des tâches que s’assignent plusieurs collaborateurs de Controverses et qui fournira matière à d’autres ouvrages.

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore qui sont expliquées dans ce livre, nous saluons sa publication et le recommandons chaudement à nos lecteurs.

C.Mcl, 21 janvier 2012

Il nous semble que l’édition de cet ouvrage par le groupe est une très bonne initiative par le fait qu’elle permet de retrouver les positions défendues à l’époque par Boukharine et Radek. Cependant, elle diffuse à notre avis plusieurs contresens. Le premier consiste à faire de la position de l’époque des communistes de gauche le premier pas du point de vue futur des communistes de gauche contre la politique de NEP de Lénine. C’est certainement une erreur d’interprétation puisque Boukharine estimait alors, comme il le développe dans son ouvrage "l’ABC du communisme" que le développement de la politique du communisme de guerre allait mener au socialisme. En somme, il existait, selon lui, une politique économique nationale capable de mener la Russie seule au socialisme. Boukharine de l’époque, en fait, n’est pas vraiment plus proche des communistes de gauche d’aujourd’hui que le sont Lénine ou Trotsky et nous ne parlons pas du Boukharine qui va ensuite se faire le partisan de la défense du koulak et du nepman, le théoricien de Staline avant d’être éliminé par lui...

On peut après coup se reposer les questions mais les réponses ne vont pas dans le sens des communistes de gauche malgré la trahison stalinienne qui a suivi.

Posons les :

 - est-ce que la paix de Brest-Litovsk a discrédité la révolution prolétarienne aux yeux des masses allemandes ou est-ce que cela a empêché – ou même a nui - à la révolution prolétarienne en Allemagne ?

 est-ce qu’ensuite le pouvoir des Soviets s’est montré incapable de se battre, y compris militairement, contre les impérialismes ?

 est-ce que cette signature « le couteau sur la gorge » a représenté le début d’une capitulation devant la bourgeoisie – nationale ou internationale ?

Nous devons dire que notre réponse à ces questions est clairement non. Les impérialismes se sont d’autant plus affrontés ensuite. La paix a démontré aux masses européennes que le prolétariat au pouvoir était le seul facteur de paix. La révolution allemande a éclaté ensuite. Son échec n’est nullement imputable à la politique des bolcheviks, ni leur isolement qui s’en est suivi.

Nikolaï Boukharine parvenu au sommet de l'État soviétique, cet ange ou ce cristal de la Révolution, va justifier cette terreur avec cette diatribe terrible qui m'a toujours étonné :

« La terreur est la façon dont on transforme la nature humaine capitaliste en citoyen bolchevique. La liberté est un préjugé bourgeois, la liberté de parole et de presse inutile et nuisible. Le gouvernement central est le seul dépositaire du savoir et de la sagesse. Il ordonnera tout ce qu'il faut faire. Le seul devoir du citoyen est l'obéissance. La volonté de l'État est souveraine. » 

Nous sommes en plein dans le débat qui opposa la « gauche » (Trotski, Preobrajenski) et la « droite » (Boukharine) dans les années 1925-1928. Preobrajenski pensait que le sort du socialisme dépendait de l'industrialisation accélérée du pays. Selon lui il fallait trouver très rapidement des ressources pour financer cette industrialisation. Le secteur industriel existant, démantelé par la guerre, la révolution et la guerre civile, ne pouvait à lui seul créer la plus-value nécessaire à l'industrialisation : il fallait extraire ces ressources d'investissements de l'économie rurale. L'industrialisation ne pourrait se faire qu'en transférant massivement la plus-value de la paysannerie vers le secteur industriel étatisé:

 Des critiques extrêmement violentes sont portées aujourd'hui contre Staline à l'initiative du gouvernement soviétique. Mais la destruction de l'image de Staline comme instrument du transfert violent de la plus-value de l'agriculture vers l'industrie (et, accessoirement, comme responsable de millions de morts...) a pour corollaire l'assimilation de Trotski à Staline, les deux hommes étant considérés comme partisans d'une politique économique identique.

De fait, un général, D. Volkogonov, a publié un livre, Triomphe et Tragédie, dans lequel il est largement fait mention de Trotski et de ses relations avec Staline. L'optique du général soviétique ne peut évidemment convenir aux trotskistes d'aujourd'hui, mais les questions qu'il pose ne sont pas dénuées de pertinence et il nous semble important d'en faire état :

– Pourquoi des dirigeants bolcheviks de valeur tels que Boukharine, Frounzé, Roudzoutak et d'autres (Trotski n'est pas mentionné dans l'énumération) n'ont-ils pas été capables de constituer une direction collective face à Staline ? Quant à Trotski, pendant son exil, il s'est « torturé l'esprit à l'idée que sa propre passivité aurait pu aider Staline à surgir du Kremlin ». En d'autres termes, le général pose le problème de la responsabilité de Trotski lui-même dans le surgissement du phénomène stalinien. Volkogonov ajoute d'ailleurs non sans raison : « Nul autre que Trotski n'a sans doute autant aidé Staline à renforcer sa position à la tête du parti. » Trotski était, poursuit le général, « plus enclin au bonapartisme, au césarisme et à la dictature militaire qu'à l'idée d'un véritable pouvoir du peuple ».

– Le général ne manque pas l'occasion de rappeler que Trotski avait préconisé la militarisation du travail. « Trotski voulait transformer les régions de production en unités militaires pour fusionner les districts militaires avec les unités de production, pour créer des “bataillons de choc” sur des cibles particulièrement importantes de manière à accroître la production par l'exemple personnel et la répression. » On nous suggère même que Staline avait été « impressionné par cette façon de poser la question de savoir comment on pourrait pousser le peuple à “suer” volontairement “corps et âme” ».

Il ne fait pas de doute que le sort posthume de Boukharine et celui de Trotski sont liés. La réhabilitation du premier était devenue nécessaire, ne serait-ce que pour préserver du ridicule un régime qui continuait à le définir comme un traître vendu aux nazis. Elle était devenue nécessaire aussi tant que le régime éprouvait le besoin de chercher une justification à sa propre politique au sein du bolchevisme dans les positions qu'avait défendues Boukharine. Enfin, la réhabilitation était sans doute devenue nécessaire pour mieux liquider Trotski.

Si les trotskistes ont raison aujourd'hui de réclamer le libre débat et l'accessibilité à tous des œuvres de Trotski, il faut garder à l'esprit que:. Il paraît plus intéressant de noter que les bolcheviks, d'une façon générale, étaient dépourvus de la moindre idée en ce qui concerne l'organisation de la société, à commencer par Lénine et à l'exception précisément de Boukharine qui avait perçu cette chose toute bête, que dix millions d'ouvriers ne peuvent réussir une révolution contre cent millions de paysans. Il nous paraît erroné de mettre grossièrement un signe égal entre la militarisation du travail prônée par Trotski et la politique menée plus tard par Staline, parce qu'alors le point de vue des deux hommes apparaît comme des accidents de l'histoire, des erreurs qui ne peuvent être attribuées qu'à Staline et à Trotski. Il nous paraît plus intéressant de souligner que l'ensemble du parti bolchevique, confronté à un problème – la gestion économique de la société – ne trouvait qu'un type identique de solution, fondé sur la contrainte, la répression et la centralisation étatique.

Boukharine est un cas à part et ses positions méritaient d'être mieux examinées par le mouvement libertaire car il était le seul à avoir perçu le poids de la masse paysanne dans une révolution prolétarienne. Il ne s'agit pas de dire qu'il était en quoi que ce soit anarchiste, il s'agit simplement de la problématique qu'il avait soulevée. En effet, dans les exemples historiques où les anarchistes étaient hégémoniques – dans l'Ukraine makhnoviste et dans une partie de l'Espagne de 1936 – la collectivisation massive des terres par les paysans s'est effectivement réalisée sans contrainte (sans contrainte contre les paysans, s'entend), ce qui prouve que c'était possible, mais avec des méthodes radicalement différentes.  (http://1libertaire.free.fr/RBerthier37.html)

Les russes découvriront de même que Trotski contribua à l'écrasement des oppositions – intérieures au parti et extérieures à lui – qui se manifestèrent bien avant qu'il ne se décidât lui-même à bouger. A l'intérieur du parti bolchevique des voix s'étaient élevées dès 1918 contre l'orientation prise. Citons Miasnikov, qui fut le seul bolchevik, après 1917, à réclamer la liberté de parole pour les autres partis : c'était un vieil ouvrier, membre du parti depuis 1906 ; il critiquait violemment la bureaucratie, les erreurs des principaux dirigeants du parti. Son groupe ouvrier réclamait la liberté pour les autres partis comme seul moyen pour garantir l'efficacité et la probité du parti bolchevique. Miasnikov avait en outre eu l'idée saugrenue de créer des syndicats de paysans afin de réduire le fossé qui séparait ouvriers et paysans. il écrivit plus tard : « Le pouvoir soviétique devrait entretenir à ses frais un corps de dénigreurs, comme le faisaient autrefois les empereurs romains... »

La commission de l'Orgbureau qui l'exclut en 1921 comprenait Trotski et Boukharine ...

1988

La réhabilitation de Boukharine ou la seconde mort de Trotski
René Berthier en 1988
Publié dans Economies et Sociétés, « Etudes de Marxologie »,
S, n° 28-29,1991, pp. 165-177

 

 




mercredi 4 janvier 2012

UN LIVRE EVENEMENT : LA PUBLICATION D’UNE REVUE OUBLIEE ET MECONNUE DE LA REVOLUTION RUSSE DE 1917


(mais qui aurait dû éviter les radotages d’un socialisme de docteurs d’histoire)

La revue Kommunist, Moscou 1918, Les communistes de gauche contre le capitalisme d’Etat, ed Smolny, 406 pages, 20 euros.

Tout aurait été dit sur la « révolution communiste », si l’on en croit les faiseurs professionnels d’histoire. Lénine aurait été le père de Staline, Brejnev l’enfant adultérin d’un communisme romantique virant au socialisme de caserne, au totalitarisme des goulags, bienheureusement remplacé par la démocratie gangstériste de Poutine. Et le tombeur du régime stalinien essoufflé, l’alcoolique Eltsine n’a-t-il pas rendu hommage aux marins de Kronstadt massacrés en 1921 par le « parti au pouvoir » ? La nouvelle bureaucratie capitaliste désoviétisée n’a-t-elle pas redonné son honneur à Boukharine, l’ex-enfant chéri de Lénine, mais pas à tous les autres, massacrés en 1938 eux aussi par les séides staliniens, sous les ricanements de la bourgeoisie occidentale et de Hitler !

L’histoire n’aime ni les mensonges ni les falsifications des intellectuels de gouvernement. Il réapparaît toujours une petite voix qui vient rendre hommage à la vérité des révolutionnaires prolétariens qui n’est jamais définitivement enterrrée. Les éditions Smolny, grâce à la persévérance de Michel Olivier (et ses propres deniers) réalise un joli coup propagandiste pour notre cause communiste, en publiant enfin l’intégrale de cette revue – La revue Kommunist - des opposants aux dérives de la révolution bolchevique. Deux choses sont remarquables dans cette entreprise de restauration de la vérité révolutionnaire :

- Le trotskisme n’a pas été la première réaction à la dégénérescence de la révolution, bien avant que Trotsky ne se rende compte qu’il demeurait dans le mauvais wagon du char de l’Etat de dictature sur le prolétariat, des membres du parti bolchevique avaient dénoncé avec courage les dérives du parti inféodé à l’Etat ; l’opposition trotskyste, trop tardive, a même rendu service trop longtemps au stalinisme par son soutien critique inexcusable, lequel a généré toutes les fables actuelles de la gauche bourgeoise avec son arsenal de prétendues lois sociales et les nationalisations typiquement bourgeoises ;

- Contrairement aux visions propagées par les ignorants clercs, les mains pleines d’affabulations sur le parti monolithique « de fer » où Lénine aurait été un dictateur impitoyable face auquel les vieux membres du parti auraient rivalisé de bassesses serviles et népotistes, le parti bolchevique resta longtemps, plus que les conseils ouvriers syndicalistes et localistes, un lieu de débats et de confrontations sans concessions, lucides et quasiment impossible dans tous les partis bourgeois du XXème siècle. Au niveau politique, la traduction et restauration des textes des communistes de gauche révèlent non pas un monolithisme centraliste obtus mais une véritable démocratie directe, politique et honnête, au sein du parti, bien que relativement en extinction dans l’ensemble d’une société percluse de misère dans l’isolement international. Après le jeune Bordiga, Boukharine définit justement les communistes sincères comme tenants du « maximalisme » révolutionnaire (p.250), avec ses faiblesses et ses traits de génie.

L’introduction de Michel et Marcel, restitue parfaitement les données et les enjeux de l’époque dans cette « confiscation du pouvoir prolétarien » dénoncée avec pertinence et un total désintéressement par cette fraction de communistes courageux.

L’action et les démonstrations des « communistes de gauche » n’étaient pas totalement inconnus ni ignorées des historiens les plus sérieux. La republication d’un chapitre de l’ouvrage de Stephen Cohen sur Boukharine démontre très bien le génie de ces communistes de gauche (puisque les autres étaient gagnés à l’opportunisme « de droite », c'est-à-dire en faveur de la restauration de l’Etat comme entité nationale qui ne pouvait déboucher que sur la mascarade du « socialisme dans un seul pays ». C’est une véritable militarisation de la société à laquelle opère le parti-Etat. Les communistes de gauche sont eux-mêmes contaminés, comme le note Stephen Cohen – sans que les présentateurs ne relèvent l’importance de ce fait et donc les limites du « communisme de gauche » : « Ses conceptions politiques et théoriques (de Boukharine, la grande figure de proue de cette fraction) sont un mélange de conviction idéologique et d’expédients militaires ; on le voit dans l’articulation de son communisme de gauche en 1918, comme dans la manière dont il systématise en 1920 la politique militaire du parti » (p.36) ; Cohen note aussi le romantisme désuet de la mythique « guerre révolutionnaire » chez « l’enfant chéri » du parti (c'est-à-dire son principal théoricien au sens de Lénine) : « il promettait la « guerre sainte » contre la bourgeoisie européenne » ! Il y a un « sentimentalisme idéologique » indéniable chez Boukharine et un certain infantilisme : « La relation père-fils n’est, de plus, pas étrangère à la défaite finale de l’opposition » (cf. Cohen p.40). Boukharine flirte même avec les lubies de l’anarchisme pour lequel la classe ouvrière n’a jamais été révolutionnaire ; avec cette théorie de la « guerre de partisans », dont le plus ridicule fleuron sera le guévarisme moderne, Boukharine régresse : « « C’est justement le moujik qui nous sauvera ». Pas Lénine, c’est pourquoi il reste supérieur et autrement avisé du point de vue du marxisme classique que ses oppositionnels. Le « radicalisme » de Boukharine ne pèse pas lourd face à l’empirisme de Lénine. Pourtant Lénine, craignant toujours d’être débordé sur sa gauche (ou plutôt sur les principes marxistes) est aussi un opportuniste de première et pille à l’occasion le meilleur de Boukharine ; ni Cohen ni les présentateurs ne rappellent que Lénine a « pompé » dans sa cuisine théorique et Boukharine et Pannekoek pour réaliser son magnifique ouvrage « L’Etat et la révolution », alors qu’il n’était pas encore devenu par devers lui « chef de l’Etat ». Cohen voit clairement les faiblesses de la fraction Boukharine, qui oscille entre des solutions nationales et ce truc débile de « guerre révolutionnaire » : « Si l’on excepte ses propos elliptiques sur la nationalisation, Boukharine ne contribue pas pratiquement à la recherche d’une politique économique viable. Il parle vaguement de la fin de marché et de l’avènement de la planification et il ignore complètement l’agriculture. Ses plaidoyers fervents en faveur de la guerre révolutionnaire et son opposition mitigée à la politique économique de Lénine reflètent ses propres incertitudes face à la politique intérieure du parti. Le « communisme de guerre » qui est exalté par les communistes de gauche n’est qu’une « économie de survie dans un pays assiégé ». C’est la contraignante guerre civile et ce « communisme de guerre » qui ouvrent la voie à la militarisation « envahissante » de toutes les formes de la vie publique, et qui inspirera le futur autocrate Staline.

Il est regrettable que les présentateurs et les membres de Smolny, pour la plupart anciens membres du CCI, aient oublié ce qu’il leur avait appris intra-muros, ne pas « sanctifier » ces communistes de gauche, malgré nombre de leurs critiques fondées. Voici ce que notait avec justesse la revue internationale de l’organisation-mère :

« LA N ATUR E DU COMMUNISME DE GUERRE

Comme le souligne l'article sur la "dégénérescence de la révolution russe", nous ne pouvons plus désormais entretenir les illusions des communistes de gauche de cette époque qui, pour la plupart, voyaient dans le communisme de guerre une "véritable" politique socialiste, contre la "restauration du capitalisme" établie par la NEP. La disparition quasi-totale de l'argent et des salaires, la réquisition des céréales chez les paysans ne représentaient pas l'abolition des rapports sociaux capitalistes, mais étaient simplement des mesures d'urgence imposées par le blocus économique capitaliste contre la république des Soviets, et par les nécessités de la guerre civile. En ce qui concerne le pouvoir politique réel de la classe ouvrière, nous avons vu que cette période était marquée par un affaiblissement progressif des organes de la dictature du prolétariat, et par le développement des tendances et des institutions bureaucratiques. De plus en plus, la direction du Parti-Etat développait des arguments montrant que l'organisation de la classe était excellente en principe, mais que dans l'instant présent, tout devait être subordonné à la lutte militaire. Une doctrine de l’"efficacité" commençait à saper les principes essentiels de la démocratie prolétarienne. Sous le couvert de cette doctrine, l'Etat commença à instituer une militarisation du travail, qui soumettait, les travailleurs à des méthodes de surveillance et d'exploitation extrêmement sévères. " En janvier 1920, le conseil des commissaires du peuple, principalement à l'instigation de Trotski, a décrété l'obligation générale pour tous les adultes valides de "travailler, et: en même temps, a autorisé" 1’affectation de personnel militaire inemployé à des travaux civils". (Averich, Kronstadt 1921, Princetovn 1970, p. 26-27). En même temps, la discipline du travail dans les usines était renforcée par la présence des troupes de l'armée rouge. Ayant émasculé les comités d'usine, la voie était libre pour que l'Etat introduise la direction personnalisée et le système de "Taylor" d'exploitation sur les lieux de production, le même système que Lénine lui-même dénonçait comme "l'asservissement de l'homme à la machine". Pour Trotski, "la militarisation de travail est l'indispensable méthode de base pour l'organisation de notre main-d’œuvre". (Rapport du III° Congrès des Syndicats de toutes les Russies. Moscou 1920). Le fait que l'Etat était alors un "Etat-ouvrier" signifiait pour lui que les travailleurs ne pouvaient faire aucune objection à leur soumission complète à l'Etat » (cf. Les leçons de Kronstadt, publié par la Revue Internationale du CCI, le 10 Octobre 2006).

Ne boudons pas notre plaisir de découvrir les articles géniaux des plumes « communistes de gauche », les Radek, Ossinski, Lomov, Kristman. Les présentateurs auraient été plus inspirés et plus honnêtes de faire aussi référence à mon ouvrage de 2005 – qu’ils connaissent pourtant – « La guerre révolutionnaire », où j’ai consacré tout le dernier chapitre à l’énorme contribution de Kristman ; où je souligne que « … si les communistes de gauche avec Ossinski appuyaient tant sur la pédale de la « guerre révolutionnaire », c’est qu’ils étaient conscients de l’absence de projets sociaux et économiques à court et à moyen terme pour la Russie isolée et sous le blocus international » (p.205) ; « Les communistes de gauche ont semblé entrevoir le rôle du « bâton », la militarisation de la société, mais ils vont abandonner cette critique de fond pour participer eux aussi aux projets économiques immédiatistes de gestion de la révolution dans l’isolement » (p.211) ; « Les deux concepts, guerre révolutionnaire et économie prolétaro ou naturallo-prolétarienne sont basés sur la même croyance des communistes de gauche depuis 1918 que la guerre tire en avant dans tous les domaines la révolution » (p.220).

Dans un des premiers articles de la revue, Radek révèle l’intenable position de la théorie fumeuse de la guerre révolutionnaire. D’un côté il renie toute défense « de la patrie socialiste » ouvrant la voie (évidemment) « à la propagande petite bourgeoise pour la défense de la patrie, mais il se contredit aussitôt en assurant que l’isolement « a été initié par la paix de Brest » ! Or par leur refus de la paix contrainte de Brest-Litovsk, les « communistes prolétariens » ne pouvaient que retomber dans cette même ornière de la « défense de la patrie socialiste », car la révolution prolétarienne n’a jamais pu, ne pourra jamais se répandre par la conquête militaire ; l’armée rouge s’est cassée rapidement les dents en entrant en « guerre révolutionnaire » contre la Pologne, aboutissant à enfermer les ouvriers polonais dans la « défense de leur patrie » ! Les Radek et Cie accumulent les poncifs jacobins sur la « formation à l’art militaire des ouvriers et paysans pauvres » ! Pauvre art militaire dont on a vu le type d’armée mexicaine qu’avait pu produire la défunte Commune de Paris. Sans compter cet avatar de socialisme d’intellectuel qui consistait à envoyer au casse-pipe, au front des « unités de partisans » (p.84).

La paix de Brest-Litovk n’est pas une humiliation pour les bolcheviques ni un « coup d’arrêt à la révolution mondiale », puisque comme on le lit dans la note 53 de la page 92, puisque les ouvriers allemands manifestent et font grève pour une paix sans annexion, contredisant l’innocente et irréaliste Rosa Luxemburg qui compara bêtement Lénine à Hindenburg.

On retrouve cette ambiguïté des communistes de gauche, si bien soulignée par Cohen, dans le numéro 1 de la revue Kommunist, où Ossinski prône que « nous devons construire le socialisme » (cf. La construction du socialisme, p.95). Bien qu’il dénonce l’apparition des « directives des petits bourgeois » - cette « apparition de l’aristocratie ouvrière indifférente à la politique », quand « le prolétariat russe (sic) doit choisir une autre voie (…) sa capacité de résistance aux pillards étrangers » - Ossinski retombe dans la même ornière nationale que son maître Lénine, qui ouvrira la voie au « socialisme dans un seul pays », dont Boukharine, ex-partisan de la « ligne sans compromis » sera alors le principal théoricien aux ordres du nouveau maître, nul intellectuellement, Djougachvili Staline. Dans le second article sur la construction du socialisme, Ossinski se couvrira du bla-bla « nous faisons confiance à l’instinct de classe, à l’initiative du prolétarit », pourtant déjà muselé et frigorifié par les horreurs de la guerre civile et de la guerre mondiale. Au plan intérieur, Ossinski défend les mêmes âneries de l’Etat « prolétarien » assiégé qui exige des efforts accrus des ouvriers « nationalisés » : « La nationalisation (…) doit augmenter la productivité du travail et des entreprises et compenser bien des avantages de l’économie privée » (p.151). La contestation du décret sur les chemins de fer par les « communistes prolétariens » est un exemple de leur légèreté gestionnaire empirique, quand Ossinski assure que : « il faut beaucoup investir dans la construction des chemins de fer » ; Lénine s’est moqué de leurs atermoiements : « Le 20 avril paraît le numéro 1 du Kommounist, qui ne contient pas un mot sur les modifications ou les corrections qu’il aurait fallu, de l’avis des « communistes de gauche », apporter au décret sur les chemins de fer. Par ce silence, les « communistes de gauche » se sont eux-mêmes condamnés. Ils se sont contentés d’insinuations agressives contre le décret sur les chemins de fer, mais ils n’ont rien répondu de clair à la question : « Dans quel sens corriger le texte s’il est erroné ? » (cf. p.206 de mon livre + l’argumentation subséquente de Lénine).

Dans le numéro 2 de la revue le subtil Radek a mis de l’eau dans le vin frelaté de la guerre révolutionnaire, il dit des chose évidentes (qui se retournent encore une fois contre la fable de la guerre révolutionnaire version « communistes prolétariens » en se différenciant des anars terroristes et de leurs compères populistes : « L’opposition à la paix de Brest-Litovsk de la part des SR de gauche n’est que l’écho tactique du combat singulier de l’intelligentsia terroriste où le héros audacieux se substitue à la masse passive. Les prolétaires communistes n’ont pas le droit de jouer à l’héroïsme : ils doivent préparer une nouvelle insurrection des masses dans les conditions héritées de la paix de Brest-Litovsk ». Puis il retombe dans les lubies d’une guerre qui devait épuiser le capital, mais n’explique pas pourquoi il a eu l’intelligence de la faire cesser provisoirement dans des conditions qui soumettaient inévitablement la Russie révolutionnaire à mettre l’arme au pied. L’armée rouge, débandée, était de toute façon impuissante à continuer la guerre, d’autant qu’elle était l’objet de désertions en masse, et d’autant que les prolétaires des autres pays n’en pouvaient plus eux aussi des sacrifices militaires, et que, si l’Etat bolchevique avait persisté dans la fable de la guerre révolutionnaire il aurait aggravé son cas aux yeux des masses de soldats martyrisés. La pensée de Radek est sinueuse, il défend la guerre révolutionnaire désormais inutile mais aussitôt tourne casque avec un optimisme infantile : « Il est clair que la signature du traité de Brest-Litovsk met un terme à l’isolement politique et économique de la Russie consécutif à l’insurrection d’octobre ». Contre son ex-compagne de lutte, assez romantique sur les bords, la pauvre Rosa, Radek reconnait que la signature obligée n’est pas une trahison car : « Cette dernière (la révolution russe), contrainte à signer la paix de Brest-Litovsk qui a renforcé l’impérialisme allemand, n’a pas perdu son influence sur le prolétariat européen, elle n’est pas devenue à ses yeux l’alliée des brigands de Berlin parce que tout ouvrier d’Europe occidentale voit très bien que l’impérialisme allemand l’a forcée à signer le traité les armes à la main (…) Nous avons subi un terrible échec, mais nous n’avons pas cessé d’être le seul foyer de libre propagande révolutionnaire du monde. Nous demeurons la seule lumière qui luit dans les ténèbres » (p.137). Radek en remet une couche contre la fable de la guerre révolutionnaire dans l’article « L’Armée rouge » : « L’armée est nécessaire à la révolution russe pour lutter contre l’impérialisme mondial, bien que nous ne voulions pas reconquérir par les armes à la main les territoires arrachés à la Russie » (p.165). Et il a même ce trait de génie prémonitoire : « … aucune mesure de prévention ne sauvera l’Armée rouge de sa transformation en un instrument opposé à la classe ouvrière » (p.168).

Un second pipeau, Lomov a été au front vérifier l’humeur révolutionnaire des troupes : « Ce que j’ai vu ». Pas de bol pour la théorie de la guerre révolutionnaire : « Oui, les détachements sont incapables de combattre, ils fuient même après de petits affrontements. La moitié, et même plus, de ces détachements est formé d’éléments de mauvaise qualité dans tous les sens du terme ; ils se foutent solennellement du pouvoir soviétique, de l’internationalisme, etc. » (p.186). En gros, les troupes indifférenciées ne veulent plus aller au casse-pipe pour les intellectuels de gouvernement bolchevique ! Ce fayot de Lomov déplore que les commissaires politiques ne connaissent « pas parfaitement l’art et la science militaires » !

Dans le même numéro, avec l’article « L’anarchisme et le communisme scientifique », Boukharine, veut écluser l’accusation par Lénine de petits bourgeois anarchistes, et dit de bien belles choses sur l’idéologie des déclassés anarchistes. Il le définit comme « produit de la décomposition de la société capitaliste » (Marc Chirik n’avait donc rien inventé comme il le prétendait). Malheureusement, l’argument fustigeant l’anarchisme comme décomposition de la classe ouvrière ne tient pas. L’anarchisme reste le produit de classes dépassées par l’histoire. Boukharine, comme Lénine, se rend cte que la classe ouvrière ne suit plus les billevesées sur le communisme en Russie, et les prolétaires russes affamés les premiers, alors l’intellectuel théoricien brode : « C’est seulement dans les conditions de la décomposition de la classe ouvrière elle-même que l’anarchisme apparaît à l’un de ses pôles comme symptôme de la maladie. La classe ouvrière doit lutter non seulement contre sa décomposition économique, mais aussi contre sa décomposition idéologique dont l’anarchisme est le produit ». Ce bla-bla sera celui des staliniens pour justifier le « marxisme scientifique » d’Etat et coller l’étiquette d’anarchiste à tout ouvrier en grève !

Obsédé par la prétendue efficience de la violence de classe militarisée, un article non signé du numéro 3 de la revue – « A la veille » - se couche derrière les mêmes sacrifices exigés par l’Etat « prolétarien » avec la forfanterie anarchiste et localiste de « l’usine aux ouvriers » : « Les usines doivent devenir des usines ouvrières, appartenir au prolétariat dans son ensemble et, seulement à cette condition, notre patrie deviendra la véritable patrie socialiste pour laquelle l’ouvrier sera prêt à verser jusqu’à se dernière goutte de sang » (p.203).

Tout en protestant contre la « discipline du travail », Boukharine fait écho à ce même sacrifice au front sur le terrain des usines nationales : « Notre mot d’ordre comme celui du parti communiste n’est pas le capitalisme d’Etat. Il est : « Vers la socialisation de la production – vers le socialisme ! » (Certaines notions essentielle de l’économie moderne, p.226). Oui mais socialisation impossible naturellement dans un seul pays arriéré ! Kristman, par après, ets déjà plus logiquement installé dans cette logique « naturallo-prolétarienne » dans un seul pays isolé, voué à l’autarcie idéologique ! Le bla-bla abscons de Boukharine dans son livre « Economique de la période de transition », lui vaudra la note ironique et judicieuse de Lénine : « on dirait des enfants jouant à copier les termes employés par les adultes » (notation rapportée p.274 de l’édition Smolny, dans la note 26). Les « communistes prolétariens » enfoncent des portes déjà ouvertes par Lénine contre les milliers d’arrivistes, carriéristes semi-intellectuels qui donnent naissance à ces staliniens « permanents soviétiques » (cf. p.276 de l’édition Smolny) sans que ni nos communistes de gauche ni Lénine lui-même (désemparé, ne dit-il pas que « la machine de l’Etat nous échappe » ?) ne puissent empêcher leur prolifération. Sorine constate lui aussi la dévitalisation des soviets, tout en rêvant encore à la « capacité d’initiative du prolétariat » : « Donc, les soviets sont les représentants de la démocratie du travail en général, dont les intérêts, notamment ceux de la paysannerie petite bourgeoise, ne coïncident pas forcément avec les intérêts du prolétariat » (p.278). En effet, les meilleurs conseils ouvriers du monde, dans un pays où la révolution reste isolée ne peuvent que redevenir, s’abâtardir, en nouveaux … syndicats d’Etat.

Malgré mes critiques successives, il faut considérer ces débats dans le parti bolchevique, et à côté (car la revue Kommunist n’est pas patronnée par l’appareil du parti étatique) comme à la fois dépassés sur la question de l’invraisemblable guerre révolutionnaire, mais très actuels et vivifiants sur ce qu’il faudra faire face à la décomposition des Etats capitalistes modernes. L’histoire des emprunts russes – traitée dans le numéro 4 « La lutte contre la contre-révolution » - nous renvoie sarcastiquement au rififi des hedges funds, à la faillite de Goldma&Sachs. A cette différence que les « communistes prolétariens » autour de Boukharine, en peine d’arguments pour aider le capitalisme à s’effondrer, radotent de numéro en numéro « l’inertie » de Lénine sur la question militaire, comme si celle-ci avait pu être le nec plus ultra de la révolution mondiale et non plus grèves et insurrection généralisées dans tous les pays ! La lutte révolutionnaire du prolétariat part de l’intérieur des nations, elle n’est pas imposable par un impérialisme de guerre révolutionnaire… néo-girondine ou napoléonienne.

UNE POSTFACE INCONGRUE

Que les présentateurs aient voulu présenter les textes tel que des « communistes de gauche », avec une présentation raisonnablement correcte, quoique dénuée d’esprit critique, est tout à leur honneur, mais que vient faire cette postface décousue, hors sujet, qui psalmodie les radotages éculés sur la révolution allemande de nos ex étudiants ultra-gauches soixante-huitards attardés ?

Le petit prof luxembourgiste Sabatier qui, naguère avait pondu une histoire de Brest Litovsk, anonnant les pires poncifs anarchistes et SR de gauche sur la guerre révolutionnaire, sous la couverture des états d’âme romantique de Rosa, et qui n’y connaissait rien, vient jouer à l’érudit. Alors que les textes des « communistes de gauche » fichent par terre eux-mêmes la fable de la guerre révolutionnaire, et que le débat a été clos du fait du début de la révolution allemande, indépendamment des faits d’armes de l’Armée rouge hiérarchisée et instrument de militarisation de la population civile et salariée, Sabatier n’a pas l’ombre d’un remord pour son écrit de jeunesse ignorante ; par devers lui, il cite, sans se regarder dans la glace, le commentaire édifiant de Marcel Libman : « l’éclatement de la révolution allemande arrêta la controverse sur Brest-Litovsk et prouva que la politique de Lénine n’avait pas paralysé les efforts du prolétariat d’Allemagne… » (p.334)[1].

As de la citationnite dont il remplit ses écrits, Sabatier convoque l’errance du gus Walter Benjamin de façon théâtrale, nous fait rire avec son appréciation des « nouvelles générations ouvrières décimées par la hausse des prix » (a-t-on jamais vu une classe ouvrière décimée par la hausse des prix ?) et pose au découvreur. Suit un compte-rendu redondant et éclaté de ses lectures diverses, donne des coups de chapeau à la confrérie des historiens d’Etat comme Werth et Broué, et déplore que les amis de Boukharine n’aient pas persisté dans leur conception suicidaire de la guerre révolutionnaire (p.330).

Au lieu de se centrer sur la problématique de la période de transition, qui est le souci malgré tout, et concrètement des communistes de gauche, Sabatier nous balade, avec sa haine pathologique de Lénine, dans les histoires de tous ces gens hostiles à la création de l’Internationale communiste. Il tente de s’appuyer sur le « ils ont osé » de Rosa Luxemburg saluant la prise du pouvoir par les bolcheviques, mais lui n’ose pas vraiment soutenir la révolution russe . Il n’ose pas dire où et quand l’Internationale pouvait se dégager du « cadre russe », cadre qui, au début, n’était en rien un handicap. Parce que tout simplement la révolution ne s’est pas internationalisée, et qu’il est crétin d’en faire porter la responsabilité aux bolcheviques. Commençant par le gus Benjamin, il était naturel qu’il finisse l’étalage de sa science ultra-gauche par une citation accessoire et démagogique de l’espion britannique Orwel, as de l’anti-stalinisme libéral bon teint, avec cette tonalité fort démocratique qui fait passer les communistes de gauche pour des saints, et les seuls à avoir pensé « autrement le rapport au pouvoir révolutionnaire ». Sans nous dire en quoi le pouvoir serait révolutionnaire.

Sans être contrebattue pour son vide théorique, cette postface correspond malheureusement à l’état d’esprit du trust Smolny (institutionnalisé désormais comme maison d’édition avec pignon sur rue) qui, sous des airs de tolérance, laisse passer le pire opportunisme anarchiste sans colonne vertébrale.

Le comble est la reproduction au final du texte (génial) de Lénine « Sur la phrase révolutionnaire », texte limpide et foudroyant, auquel est soi-disant opposé un texte des dits « communistes prolétariens », parfaitement éclectique, chevrotant, hésitant, pinailleur et plat : « sur la phrase opportuniste », qui annonce déjà le ralliement des communistes de gauche à la « guerre patriotique » stalinienne, par incapacité à tirer les leçons de leur folklore militariste impuissant ni de saisir la leçon lucide et intransigeante du « père » Lénine.


[1] Pour la petite histoire, il faut savoir que le CCI à l’époque de la parution de son ouvrage nous avait envoyé Michel et moi, porter la contradiction à Sabatier et au PIC, pour lui expliquer l’irrecevabilité de cette histoire de « coup d’arrêt à la révolution » par manquement militaire, même si la grande Rosa en avait fait son cheval de bataille. L’impétrant ne nous avait opposé que sa morgue d’auteur intronisé des cahiers Spartacus.

Lire aussi la critique du Bulletin communiste international (Fraction de la gauche communiste internationale), critique succinte, mais qui va en partie dans mon sens (sauf que j'étais moins critique sur la présentation des deux M., qui va hélas dans le même sens que l'anarcho-conseilliste Sabatier:

"En effet, la courte introduction faite par les éditeurs et surtout la préface rédigée pourtant par des camarades avec lesquels nous avons milité durant des décennies au sein du CCI, reprennent à leur compte, plus de 90 ans plus tard, les positions de Komunist et en particulier son opposition à la paix de Brest-Litovsk. Pire même, elles introduisent l'idée qu'il y aurait un lien, une continuité, entre cette opposition du début 1918 avec les oppositions et fractions de gauche qui lutteront par la suite contre la contre-révolution et la stalinisation des partis communistes !

À quelques rares expressions, il y a bien longtemps que la paix signée à Brest-Litovsk n'avait pas été remise en question par des gens qui se réclament du communisme. Comment peut-on affirmer aujourd'hui que "mieux valait (en janvier-février 1918 alors même que la vague révolutionnaire internationale n'en était qu'à ses débuts et que la guerre mondiale se poursuivait !) être défait comme la Commune de Paris que participer à une corruption du pouvoir dénaturant le socialisme et la révolution" (Préface) ? Le seul mérite du livre est de reproduire l'article de Lénine Sur la phrase révolutionnaire qui critique les déclamations tonitruantes, et vides de sens pratique, sur la guerre révolutionnaire prônées par les "communistes de gauche" alors même qu'il n'y a plus d'armée du fait des désertions massives".

mercredi 16 octobre 2024

UNE BIOGRAPHIE POLITIQUE QUI EXPLIQUE LA REVOLUTION ET SON ECHEC



Incontestablement le lourd volume consacré à une biographie de Radek, par Jean-FrançoisFayet, réalisé sous la direction d'Eric à Toulouse, mérite des louanges. D'abord parce qu'il se lit comme un roman hugolien de 700 pages. Pas ce blabla et ronchonnant, ou redondant, des ouvrages militants « connaisseurs » des « fractions de gauche », diplômés es stalinisme, radoteurs de ce qu'il faut comprendre de la gloire et de la déchéance d'Octobre 17. Ce n'est pas non plus un roman pour lecteurs de Voici ou lecteur fervent des niaiseries de LO et LFI.

Le cheminement de l'itinéraire est fondé sur de nombreuses sources, qu'on est épargné de se fader, elles sont compilées en fin d'ouvrage. Cet itinéraire n'est pas non plus idéalisé ni fixé sur la seule personnalité de Radek, mais peint de tableau de toute cette génération de révolutionnaires marxistes à cheval sur le 19 ème et le 20ème, soucieux, et capables, de transmettre et continuer l'héritage socialiste en le concrétisant ou le réaffirmant, ou le dépassant comme perspective communiste.

Pas un tableau nunuche et idéalisé de ces combattants du prolétariat contrairement aux bondieuseries des thèses ou ouvrages militants. Rien n'est caché des faiblesses humaines, des compétitions mesquines même chez ceux que nous admirons depuis toujours, Rosa Luxemburg et son entourage, Lénine lui-même rétif à tout souhait d'être déifié, les petites manœuvres entre bolcheviques, les coups bas. Nul dénigrement en vérité de cet extraordinaire mouvement social et politique qui ébranla le monde entier. On n'est pas chez ces compilateurs anarchistes qui recopient les fadaises et les haines de classe des historiens bourgeois, qui s'offusquent des mesures d'une terreur circonstancielle et à laquelle ils auraient eu recours s'ils avaient été en situation de responsabilité.

Cette lucidité en impose parce qu'elle vient revaloriser le génie de la révolution malgré les querelles, les diatribes entre groupes et individus avec parfois les pires accusations débiles qui devraient faire réfléchir les principaux procureurs moralistes des minorités d'aujourd'hui où personne n'est blanc ni complètement rouge, mais imagine liquider l'adversaire par l'opprobre injurieux, javelisation du contradicteur qui ouvrirait la voie à la révolution pure, nonobstant tout goulag infamant supposé par ces menteurs forcément coupables de collaboration avec « l'Etat démocratique bourgeois » puant et putrescent.

Est remarquable la façon d'expliquer le passage à la contre-révolution, pas fondée sur la pitoyable dénonciation du sinistre personnage de Staline à la manière simpliste des trotskiens ni par l'excommunication de la figure aussi simpliste du traître par nos maximalistes de la phrase. Le repli de la révolution est plus complexe à expliquer que la « montée du stalinisme ! Même Staline est longtemps dans la confusion car de plus il n'est pas assez intelligent pour être l'incarnation du diable absolu.

Sur ce plan l'étude du comportement de Radek, qui est à mon avis le quatrième personnage de l'Etat « soviétique » (sans soviets), après les Lénine, Trotsky, Boukharine, et plus que Zinoviev, est fondamentale. Fondamentale pourquoi ? Parce qu'il est et restera le principal diplomate de l'expérience en Russie. D'ordinaire, les connaisseurs raisonnent comme raisonnent historiens et journalistes bourgeois, comme si le camp révolutionnaire était un calque de l'arc en ciel des cliques parlementaires capitalistes. Feu donc sur les « droitiers » Boukharine, etc. Or les motivations de ces dits droitiers ne sont nullement bourgeoises. Certes ils s'identifient à la préservation de « l'Etat prolétarien » sans vraiment voir qu'ils sont emportés dans le courant de la contre-révolution et favorisent la montée de tout ce qu'une société en crise comporte comme fonctionnaires arrivistes et sans scrupules, sans oublier, plus lancinant encore la misère rampante, omniprésente, la peur ; et enfin, mais oui enfin, les terribles désillusions. On n'est pas un révolutionnaire réaliste et honnête si on ne considère l'échec que comme l'accumulation de rivalités de personnes.

Et de la même manière, l'affirmation de l'Etat russe, qu'on a simplifié comme « stalinisme » comme s i Staline avait été le tout puissant seul maître du jeu, est une farce pour écoliers. Radek comme Boukharine, même s'il est laid et poilu reste un type de révolutionnaire intransigeant. Il est utilisé par l'Etat bourgeois renaissant. Staline est un crétin inculte. Il a besoin de Radek bien connu au niveau international, apprécié et respecté par les autres diplomates. Lénine savait toutes ses qualités, d'où leur proximité pendant les années de feu.

Paradoxe qui n'en est pas un, la contre-révolution a eu besoin de certains des meilleurs vrais révolutionnaires pour assurer sa « transition » avant de les tuer chacun à leur tour..

Un livre indispensable pour tout néophyte en milieu étudiant qui veut comprendre les raisons de l'échec du début de révolution mondiale, et pour le lecteur qui apprécie tout historien intelligent et soucieux de coller au plus près de la réalité historique, des joies et des défaites.