"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mercredi 9 mai 2018

Bashing SNCF: L'imagination n'est pas au mouroir d'une grève ratée


Sur la grève schématique abstraite des bonzes des cheminots, pour les épuiser longuement et assurer leur défaite complète, voici la précognition de Rosa quant à cette grève « perlée » destinée à finir en larmes :

« On entend par là un débrayage massif et unique du prolétariat industriel, entrepris à l'occasion d'un fait politique de la plus grande portée, sur la base d'une entente réciproque intervenue à propos entre les bureaux du Parti et des syndicats, et qui, mené avec l'ordre le plus parfait et dans un esprit de discipline, cesse dans un ordre plus parfait encore, sur un mot d'ordre donné au moment opportun par les bureaux dirigeants, étant entendu que le règlement des subsides, des frais, des sacrifices, en un mot tout le bilan matériel de la grève, est déterminé à l'avance avec précision ».
Rosa Luxemburg (1906)1

LETTRE DE LOIN (Corrèze)

Qu'il est bien lointain et fade le remake imaginaire du mai 68 d'un autre siècle ! Quel bide pour nos super-bobos black blocs, ingénieurs et fistons à papa cagoulés, et autres libertaro-trotskiens qui nous promettaient sinon le revival du moins une copie approx avec le front unique des étudiants ratés et des trotskistes fainéants et aigris au chômage ! Adieu mai 68 et tes copies ringardes ou reloues ! Adieu étincelle estudiantine et embolie prolétarienne d'une révolution sans cesse repoussée ! Et vous pauvres cheminots pétroleurs de carnaval grugés comme des morveux apprentis syndicalistes de base, que vous faites peu honneur à une glorieuse tradition de vrais combats de classe !

Quand on pense que la colonne vertébrale politique de la révolution de 1905 en Russie avait été le rebondissement de la grève généralisée (grève en masse et pas grève générale) par la corporation des cheminots démarrée un 7 octobre2 et généralisant la grève à tout le pays en une semaine, puis après la paralysie des grandes usines de Saint-Pétersbourg qui s'étendit le 15 même aux professions petites bourgeoises et aux médecins... on se dit que la grève à la SNCF, grève à épuisement de deux mois (16 jours de grève réelle pour une partie des cheminots), fabriquée par les labos syndicaux et encensée par les divers suivistes gauchistes, n'est plus qu'une lamentable torture qui fait ricaner les vrais privilégiés du président des très riches et des millions d'intermédiaires qui l'ont élu.

L'invention obscure de cette « grève perlée » est assimilable au fameux lock-out, dit jadis grève patronale ; en cas de grève subite, le patron fermait son entreprise ce qui entraînait le non paiement des non-grévistes et donc favorisait heurts violents et divisions parmi les ouvriers (c'est pourquoi par exemple un Lénine s'opposait vigoureusement à toute grève face à un lock-out patronal). Le lock-out est interdit en France mais fut très pratiqué par Miss Thatcher en son temps. Comme le disent si bien les canadiens il est destiné à « cadenasser » la grève. L'invention de la grève perlée par les bonzes syndicaux et les conseillers d'Etat c'est la même chose, mais inversée : la grève est autorisée mais son fonctionnement est si réglementé que les cheminots sont de fait opposés entre ceux qui continuent à travailler et ceux qui font grève ponctuellement. On assiste donc à la même division qu'avec la méthode du lock-out. De plus les usagers sont informés mieux qu'avant des trains disponibles, et les sociétés de cars Macron et autres blablacars explosent leurs profits. La grève perlante peut donc durer dix ans encore sans déranger personne et en favorisant la haine entre cheminots comme en permettant d'entretenir grogne et indifférence de la part de la population en général ou de son ombre aléatoire, dite opinion publique. La dernière invention syndicrate, la vot'action, consultation pourrie par référendum des grévistes et des non-grévistes évite de poser la question gênante principale: qui est pour la continuation de cette grève ratée et perverse? Au lieu de quoi on va poser, de façon peu fiable (sous organisation des mafias syndicales) l'idiote question: êtes-vous pour applaudir à l'attaque du gouvernement contre vos garanties statutaires? Evidemment qu'une majorité même non gréviste va dire NON, alors qu'il y aurait lieu de s'abstenir de se laisser piéger pour la prolongation de la torture syndicrate réglée comme papier à musique pour faire mordre la poussière à la "corpo" isolée et désapprouvée pour obstination absurde et situation en impasse, comme à Air France où les syndicats se fichent de couler la boite.

POURQUOI LA GREVE SNCF n'a pu s'étendre et prendre un tour politique ?

Pour qu'une lutte économique et catégorielle ait quelque chance de succès il faut des conditions générales très dramatiques, guerre, pic d'une crise économique, répression révoltante. Il faut aussi que toute la classe ouvrière se sente concernée et mobilisée réellement à partir de revendications claires non inventées par la syndicratie. Or, quand un des argumentaires des syndicaux gauchistes est celui-ci : « si tu ne montres pas ta solidarité avec les cheminots, ce sera ton tour après »... on se gausse. La majorité du prolétariat n'a aucun statut ni service public à défendre. Les cheminots, et cela le gouvernement Macron mise complètement dessus, ne défendent que leur pomme et, éventuellement avec pour décor une énième défense de la nationalisation avec quelques pitres comme les Mélenchon et Ruffin. Lorsque en octobre 1917 les cheminots russes entrent en lutte ils deviennent non l'avant-garde d'une défense statutaire mais de deux revendications unifiantes pour toute la classe ouvrière : la lutte contre la guerre et la journée de huit heures, que le régime tsariste cédera mais trop tard.

S'agissant d'une lutte économique sérieuse du point de vue de classe, la confrontation avec l'Etat ne peut que devenir politique comme l'analysait Rosa Luxemburg à une époque où les syndicats n'étaient pas totalement inféodés à l'Etat bourgeois ni dépendants des conciliabules secrets qui font l'ordinaire de nos actuels « partenaires sociaux », si virulents à la télé mais terriblement discrets sur le contenu de leurs rencontres tamisées. Pour qu'une grève d'un important secteur de la classe ouvrière puisse ouvrir la voie à la grève en masse (pas à la fumeuse et fantaisiste « grève générale ») il faut un arrière-plan de projet politique sinon il ne se passe rien. En 68 il y eût de vagues projets mais inconsistants par immaturité, le vrai récupérateur de ce court bouleversement fût... le parti socialiste de François Mitterrand. Nombre de grèves sous Giscard étaient plus ou moins récupérées dans l'attente de la succession d'un « gouvernement de la gauche unie », surtout dans le secteur avantagé du dit secteur public (emplois à vie, garanties sociales plus généreuses que pour ceux du privé, etc.)
Aujourd'hui il faut être clair : il n'y a aucun projet politique alternatif sérieux au court terme pour épauler ou conscientiser collectivement les prolétaires si diversifiés et découpés en catégories étrangères les unes aux autres ! Sauf pour le quidam qui imagine Mélenchon président et Ruffin Premier ministre. Sauf pour le fils à papa cagoulé qui imagine qu'un grand baston contre les flics va permettre de bazarder le capitalisme et de lancer des « croizades » partout.
Mais il reste deux vieilleries idéologiques qui brident à la fois l'espoir traditionnel et impérissable d'une autre société que la capitaliste mais aussi la finalité de grèves « se coagulant » pour reprendre l'expression macronesque : la croyance en la défense  "socialiste" du « service public » et les vilenies et sarcasmes contre tout bilan de la révolution en Russie (que nous abordons en deuxième partie comme toile de fond du vide syndical et politique).

LE MYTHE DE LA DEFENSE DU SERVICE PUBLIC

Le service public n'est pas un domaine "prolétarien" ni socialiste ni communiste. Le développement dès le XIXe siècle avec les deux révolutions industrielles des transports en commun visait non au confort des travailleurs mais à accélérer leurs déplacements vers le turbin. A notre époque les plus grandes entreprises capitalistes cotisent à la SNCF ou à la RATP non pour rendre un service public à la multitude d'employés et de travailleurs de tout acabit mais pour mieux réguler le profit... Pour ce qui concerne les vacances la bagnole est largement préférée au "service public" qui est devenu plutôt un "sévice public" d'Etat. Le tout premier statut des cheminots date de 1920, modifié à plusieurs reprises et consigné dans un document numéroté RH0001, il définit les bases du contrat de travail et fixe l'essentiel des garanties
collectives des cheminots: conditions d'embauche, éléments de rémunération et déroulement des carrières, mobilité, congés, droit syndical, sanctions disciplinaires etc. Le "statut", élément fort de la culture "cheminote", met les agents SNCF à l'abri d'un licenciement économique puisqu'il prévoit seulement trois cas de départ: démission, retraite ou radiation. Il renvoie également à un régime spécial de prévoyance et de retraite. Pour être embauché au statut, il faut être Français ou ressortissant européen, avoir un casier judiciaire vierge, avoir moins de 30 ans, et réussir une longue période d'essai (jusqu'à deux ans et demi pour les cadres). Passé 30 ans, la SNCF recrute en contrat de droit privé. Le statut est à peu près le même à EDF, ou à ce qu'il en reste par morceaux. Pour les syndicats corporatifs de ce secteur, ces acquis sociaux ont constitué historiquement un moyen de "compenser" des conditions de travail particulières (horaires décalés, jours fériés et week-end travaillés). Ce qui est partiellement faux dès la Libération avec la généralisation des nationalisations ; ces dernières servent à reconstruire le pays sur les décombres de la guerre mondiale, dont la France a été encore un des principaux champs de bataille. Il faut appâter les ouvriers et les intéresser à des carrières longues et sécurisantes dans les secteurs du transport et de l'énergie, car tout Etat, depuis la Chine antique, a besoin de fonctionnaires « fidélisés » (idéiologisés) pour garantir la solidité et pérennité de son pouvoir, et de la mise en ordre de la société.
Le seul groupe politique maximaliste à avoir placé depuis 50 ans dans sa plateforme politique la critique des nationalisations comme mesures bourgeoises aura été Révolution Internationale, quand ces « nationalisations » sont restées le credo réformiste radical de toutes les sectes trotskistes suivistes des partis staliniens au pouvoir ou dans l'opposition.

UNE GREVE MUETTE

Preuve d'un classe ouvrière désorientée, repliée sur elle-même, le scénario de la « grève perlée » a dû sembler très bizarre au début aux cheminots qui ont la tête sur les épaules (et même aux journalistes du Monde qui notent "une invention syndicale" au sommet). Décision d'en haut elle n'est pas discutable comme en ont fait les frais ceux de Marseille (pour le peu qui fuite des réunions internes de la corpo) : les bonzes locaux leur ont refusé tout aménagement ou modification du scénario : « décision nationale », c a d c'est Paris qui décide ! Circulez. Grève attentiste, grève sans vagues, inintéressante, pas motivante pour les millions qui se foutent du statut cheminot. Les syndicats ne jouent pas la désunion tant que les plus acharnés ne se calment pas. Mais déjà SUD rail prépare la conclusion catastrophique en proposant la grève illimitée. Déjà des opérations coup de poing dans des gares se sont avérées décevantes et inutiles. Quel que soit le pneu brûlé, le coup de gueule devant le micro de BFM, rien n'y fera. L'extension ou l'éventuelle généralisation se produisent au début ou jamais. Les quêtes financières ne sont que fumisterie syndicale pour masquer l'absence de solidarité pour une lutte corporative ; l'organisme chargé de la collecte va avoir droit à une généreuse ponction de plusieurs millions sur le dos de la fausse solidarité aux cheminots.
De plus en plus isolés, sous une avalanche de mensonges du gouvernement bourgeois des privilégiés (actionnaires divers, ministres millionnaires prévaricateurs, députés godillots, patrons requins et milliers d'artisans et paysans aux revenus très confortables) la grève apparaît ridicule, bornée (comme la ministre). L'argument de la dette et du coût du statut est dérisoire comparé à la dette de l'Etat. Le gouvernement cherche surtout une victoire politique contre un secteur qui détenait un formidable pouvoir de paralysie de la société jadis, comme EDF. Comme tous les autres Etats il faut supprimer un maximum de garanties sociales et de possibilités de défense massive de la classe ouvrière.
L'obstination syndicale n'a rien à voir avec une lutte, qui devrait être générale, contre la précarisation vers le bas de l'ensemble du prolétariat. Ni l'avenir de la SNCF ni une mobilisation générale de la classe ouvrière pour renverser ce gouvernement de pourris (pour le remplacer par quoi et par qui?) ne sont leur souci. Leur seul souci est d'éteindre la colère et de reprendre le ronron des « vraies négociations », perpétuelles et à l'abri des regards et des oreilles. Laissons ronronner les infaux !
Les dernières rencontres organisées par l'aimable premier ministre de droite d'un mètre quatre vingt treize n’ont pas non plus convaincu le clan des «réformistes». «C’était presque une réunion pour rien. Le Premier ministre nous annonce une reprise substantielle de la dette, mais sans nous donner ni le montant ni le calendrier, et renvoie à une prochaine réunion dans quinze jours. Ce n’est pas de nature à nous rassurer», explique à Libé Roger Dillenseger, secrétaire général de l’Unsa ferroviaire. Qui se prononce pour «une poursuite [de la] grève». Si elle aussi est favorable au maintien du calendrier de grèves, la CFDT s’est montrée moins critique. «On a rencontré un Premier ministre très déterminé sur ses axes mais, derrière ça, prêt à ouvrir des discussions», explique Didier Aubert, secrétaire général de la CFDT Cheminots.
Mercredi, sans surprise, la poursuite du mouvement social devrait donc être actée par l’ensemble des organisations lors d’une prochaine intersyndicale au siège de la CGT. Mais les centrales pourraient adopter des stratégies divergentes en amont de l’examen du projet de loi de réforme ferroviaire au Sénat, à partir du 23 mai.
Il reste «encore trois semaines pour interrompre le processus parlementaire», note Laurent Brun, de la CGT, peu convaincu, à l’instar de SUD Rail, par la possibilité laissée aux syndicats de proposer des amendements au texte. A l’inverse, la CFDT envisage d’en fournir «une quarantaine». Et Laurent Berger, le secrétaire général du syndicat, d’argumenter : à la CFDT, c’est «mobilisation et proposition, proposition et mobilisation». Prochaine rencontre entre Matignon et les syndicats : le 24 ou 25 mai.
Mais revenons à la deuxième objection fondamentale qui permet aux bonzes syndicaux de mener la danse en toute tranquillité avec leur habituelle étroitesse d'esprit et aux gauchistes de se masturber avec une révolution imaginaire.

SARCASMES ET VILENIES CONTRE LA REVOLUTION RUSSE

Grand oubli de "l'ambiance" de 68, l'espoir de changement de société ne se basa pas sur les révolutions des enfants du stalinisme, guévaristes, maoïstes et trotskistes, et oublia le sous-fifre Debray prisonnier en Bolivie et apôtre de la guerre révolutionnaire paysanne (il publie en ce moment ses mémoires désabusées et nihilistes). La référence qui fît irruption dans la plupart des têtes fût évidemment la révolution prolétarienne en Russie... 50 ans avant (sic!), et cette expérience, qu'on le veuille ou non, est restée dans la mémoire , même mitigée et inconsciente, des millions d'ouvriers qui ont fait grève ou lutté pour telle ou telle revendication politique au cours de ces décennies. En arrière-plan donc, malgré des tonnes de dénigrements des historiens et divers journaleux officiels. Jean-Jacques Marie dans sa dernière et excellentissime biographie de Lénine liste d'ailleurs les auteurs des vilenies et saloperies destinées à détruire toute possibilité sérieuse de révolution "prolétarienne", et pas ce cinéma barricadier qui ne fût pas l'illustration la plus brillante de la guerre de classes en 68, phénomène spectaculaire mais superficiel admirable seulement aux yeux de nos bobos d'aujourd'hui. Je déplore que dans le courant classique révolutionnaire, et même de la part de véritables révolutionnaires, acteurs du grand mouvement de classe du début du siècle dernier, certains desservent toute idée de révolution sérieuse en critiquant n'importe comment la révolution en Russie, et surtout du point de vue impuissant et caracoleur, l'anarchiste, qui se confond naturellement avec les sarcasmes des bourgeois.
En réalité la prise du pouvoir par les soviets devient très vite le pouvoir des instances du parti bolchevique qui ne fait finalement que s'emparer de la machine « toute prête » selon une ancienne formule du Lénine utopiste. Et cet Etat dit faussement prolétarien ne peut même plus laisser croire que la banale cuisinière ou l'ouvrier lambda qui n'a jamais fait l'ENA va pouvoir prétendre au ministérialisme « de classe », ou plutôt à la commissariacratie « communiste » qui va s'imposer peu à peu via l'échec de la révolution mondiale. Pour restaurer finalement Etat local nécessaire pour mettre fin au chaos suite à l'effondrement du précédent, « l'Etat ouvrier » peut tout à fait recopier les innovations des Etats modernes qui, à la veille de la guerre mondiale de 1914, avaient compris l'urgence d'intégrer les syndicats à l'Etat bourgeois, ce qui fût déjà source de carrière ministérielle pour quelques syndicalistes en vue3. Lénine et Trotsky, fascinés par le dirigisme économique militarisé mis en place par l’état-major prussien en Allemagne, vont remettre les ouvriers au travail selon des méthodes non pas similaires mais pires, afin de pouvoir tenir le choc face à la contre-révolution qui ne viendra pas pourtant de l'extérieur.
La priorité du gouvernement bolchevique avec participation minoritaire de quelques SR de gauche (socialistes révolutionnaires), fut d'abord de canaliser les initiatives aléatoires et anarchiques des comités d'usine, et pour ce faire en s'appuyant sur les jeunes syndicats. D'autant plus que ces syndicats restaient des défenseurs des intérêts ouvriers corporatifs et marquaient fortement leur opposition au nouveau pouvoir au mois de décembre. Le 28 novembre 1917 s'était réuni l'annexe de l'Etat, le Conseil pan-russe du contrôle ouvrier, qui avait décidé de subordonner les comités d'usine aux syndicats.
Le premier congrès pan-russe des syndicats, lui, se réunit les 7-11 janvier 1918, avec des délégués bolcheviks, mencheviks et SR. Il adopte un texte qui revient largement sur la logique du décret sur le contrôle ouvrier. Il est affirmé que « pour que le contrôle ouvrier puisse apporter le maximum d’avantages au prolétariat, il est nécessaire de rejeter une fois pour toutes toute idée d’éparpiller ce contrôle en donnant aux ouvriers des entreprises le droit de prendre des décisions ayant valeur opératoire sur des questions qui affectent la vie même de leur entreprise ». Les comités d’usine doivent opérer sur « la base d’un plan général formulé par les instances supérieures du contrôle ouvrier et les organes qui décident de l’organisation de l’économie ». Enfin, il faut rendre « clair à leurs délégués » le fait que le contrôle ne signifie pas le transfert de l’entreprise aux ouvriers en général ou à n'importe qui, « le contrôle ouvrier n’étant que le premier pas vers la socialisation ».
Certains délégués bolcheviques et des syndicalistes dénonçaient alors une politique gouvernementale qui trahissait « la classe ouvrière en supprimant le contrôle ouvrier pour lui substituer la direction unique de l’entreprise, abandonnant les comités d’usine, enfants chéris de la révolution, pour le syndicat qui édictait décrets et sanctions en guise de démocratie dans l’industrie ».
Un exemple du chaos autogestionnaire des conflits entre comités d'usine et organes supérieurs était la socialisation spontanée mise en place dans certaines usines, alors que l'Etat bolchevique cherchait d'abord à conserver une centralisation classique, l'efficacité plutôt que la dispersion anarchique. Les appareils syndicaux, « responsabilisés » à la reconstruction d'un Etat d'ordre, s’associaient aux décisions prises par le gouvernement « prolétarien » qui sélectionnait les types d’entreprise à nationaliser ou non, et sans direction collégial. La limitation des pouvoirs des comités d’usine dispersés, menait déjà au renforcement de celui des syndicats. L’Etat « prolétarien » va les contrôler de plus en plus étroitement, malgré les coups de collier de certains, le syndicat des cheminots en particulier... la quasi-totalité des délégués au 2e congrès des soviets en 1917 votent une résolution du menchevique Martov, soutenue par le bolchevique Lounatcharski, demandant que le Conseil des commissaires du peuple soit élargi à des représentants d’autres partis socialistes. Le puissant syndicat des cheminots, le Vikhjel, reprend cette revendication d'un Etat pour une palette démocratique. Cette revendication sera récusée malgré l'adjonction de deux ou trois ministres SR.

Le 2e congrès pan-russe des syndicats se réunit en janvier 1919. Un conflit commence à apparaître entre la direction des syndicats, en accord avec le pouvoir, et la base. Dans leur motion du 23 janvier 1919, les syndicats commencent par s’aligner sur le texte gouvernemental en parlant eux aussi au passé du contrôle ouvrier. Mais ils font état d’un « conflit latent qui se livre dans le cadre des nouvelles formes organisationnelles que prend la vie économique ». Ils tentaient de maintenir un certain rôle aux syndicats : « Suivre sans doute le travail des gestionnaires, non le précéder », mais en le « supervisant ». À cette session, un texte qui maintenait le droit pour les ouvriers de faire grève était rejeté, au nom du fait que les ouvriers ne peuvent faire grève contre eux-mêmes. Dans le congrès, certains protestèrent contre le fait que le Commissariat au Travail ratifie les délégués élus par les syndicats pour les représenter dans les instances centrales.
Fin 1920, le Macron de l'époque, idole de nos libertaro-trotskiens actuels, Léon le Trotsky, qui ne connaissait rien aux chemins de fer, place les cheminots sous loi martiale et exige la militarisation des syndicats. Voici un ancien bateleur d'estrade prolétarien qui était gagné à son tour à la défense du capitalisme d'Etat contre la classe ouvrière. La prise du pouvoir est un naufrage pour Léon la barbiche, il est carrément sur une position ultragauche débile qui imagine qu'il suffit de supprimer les syndicats pour que la classe ouvrière soit définitivement libérée d'un combat qui reste permanent même dans la période transitoire au communisme mondial, alors que la révolution étant restée locale, impossible dans les principaux pays industrialisés, les prolétaires n'ont plus pour se défendre ni syndicats, ni conseils ouvriers et encore moins d'un Etat calqué sur l'ancien. Le débat de 1920 sur l'utilité des syndicats est une impasse et un non sens, opposés à « l'Etat prolétarien » les syndicats ne sont pas prolétariens pour autant, et c'est d'ailleurs pourquoi ils se dissoudront dans la longue nuit stalinienne4.

LA FABLE DES NATIONALISATIONS

Dans l'un des textes de « Marxisme et communisme d'Etat » de Max Hempel, qui viennent d'être traduits par JP Lafitte, à la demande d'Olivier, donc vers la fin des années 1920 le rejet des nationalisations comme mesures socialistes est clairement démontré par l'un des plus grands théoriciens de la Gauche hollandaise, après les Pannekoek et Gorter, avec le même type de critique d'ailleurs que le Lénine d'avant la prise du pouvoir :
« La Révolution russe a donc épousé complètement le schéma de la “nationalisation” de l’industrie. Dans ce cas, les secteurs économiques qui étaient “mûrs” ont également rejoint l’appareil d’État central. En 1917, les producteurs ont commencé à exproprier les propriétaires des différentes entreprises, au grand embarras de ceux qui voulaient diriger et gérer la vie économique “d’en haut”. Les ouvriers désiraient organiser la production sur de nouvelles bases selon les règles communistes. Au lieu de ces règles, ils ont eu des pierres en guise de pain : le Parti Communiste a donné des lignes directrices selon lesquelles les entreprises devaient s’unir en trusts afin qu’il les place sous une direction centrale. Ce qui ne pouvait pas être inclus dans le plan central de déploiement retournait chez leurs propriétaires parce que ces entreprises n’étaient pas encore “mûres” ».
Cette critique de Hempel est cependant idéaliste en rejoignant finalement l'idéologie anarcho-syndicaliste de « charbonnier maître chez soi » avec une vision romantique des « producteurs » alors que la classe ouvrière ne peut pas transformer en 48 heures telle ménagère léninienne en ministre formé à l'ENA ni tel ouvrier illettré en gestionnaire des comptes d'une région ou du pays. La société en transition ne peut se passer d'Etat et par l'opération du Saint Esprit permettre la disparition de toute centralisation des besoins et la dissolution immédiate de mesures politiques.

Pire, reproche est fait au parti bolchevique de ne pas avoir eu la science infuse :

« si, le Parti Communiste n’a pas donné de lignes directrices selon lesquelles les travailleurs pourraient par eux-mêmes joindre leur entreprise au secteur communiste, il n’a pas donné de directives selon lesquelles l’administration et la gestion du processus productif serait transféré effectivement à la société ; pour lui, la libération des travailleurs n’était pas l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, mais la mise en place du communisme dépendait des “hommes de science”, des “intellectuels”, des “statisticiens”, et de tous ces hommes instruits quel que soit la façon de les nommer. Le Parti Communiste croyait qu’il était suffisant de déloger les vieux généraux de l’industrie et de s’emparer de leur droit à commander sur les ouvriers pour tout conduire vers le havre sûr du communisme ! La classe ouvrière était tout juste bonne à balayer les anciens dirigeants du travail - et à mettre de nouveaux à leur place. Son rôle n’allait pas plus loin et il n’a pas pu aller plus loin parce que la base de l’auto-organisation n’avait pas été fournie en donnant des règles de production applicables en général ».

Notre brave théoricien hollandais ne prend pas vraiment en compte l'improvisation inévitable dans un « cadre national » étriqué de l'expérience russe et imagine qu'on aurait pu passer directement à une sorte d'autonomie communiste sans centralisation et sans expansion territoriale d'une véritable révolution mondiale ! Lénine et ses compagnons n'avaient pas le culte de l'Etat en soi, mais perpétuaient nolens volens les critères gouvernementaux de la social-démocratie allemande, et aussi comme parti unique au pouvoir ils allaient servir à la légende des nationalisations « socialistes », ou premiers pas socialistes, à toutes les gauches bourgeoises du monde entier. Critiquer l'expérience russe ne peut se limiter à la remise en cause des nationalisations(en rien des « internationalisations »)mais se justifierait vraiment si notre hollandais volant n'oubliait pas les conditions drastiques de l'isolement des russes. Le système des nationalisations en Russie d'effervescence révolutionnaire comme lors de la reconstruction de 1945 en France est bien décrit ci-après mais se trompe de cible en accusant Lénine qui affirmait qu'il s'agissait de mesures provisoires et non d'une recette pour les temps à venir.

«Nous répétons que dans un tel système tout le pouvoir est concentré dans le gouvernement, que les ouvriers sont plus durement opprimés dans cette société-là que sous le capitalisme, que la démocratie est à nouveau ici transformée en une farce et que la prospérité d’une telle société dépend en fin de compte de la bonne volonté et des capacités des hommes du gouvernement et de leur administration. Dans ces circonstances, l’État avec sa démocratie doit se donner des bases plus solides plutôt que d’être inutile et de s’éteindre, ainsi que Lénine le veut aussi. Lénine nous assure que, malgré cela, l’État mourra, et même que cela arrivera précisément à cause de son organisation rigoureuse. Or il ne fournit aucun argument pour cela, et il ne soumet qu’un raisonnement obscur selon lequel « les fonctions de plus en plus simplifiées de surveillance et de comptabilité seront remplies par tout le monde à tour de rôle, pour ensuite devenir une habitude et disparaître enfin en tant que fonctions spéciales d'une catégorie spéciale d'individus ».
Comme on l’a déjà dit, c'est obscur parce que, si quelqu’un peut imaginer cela de manière générale, ce ne peut être alors qu’en rêve. Présenter la direction du monopole de production de l’État (système de la “poste” ou trust) comme des fonctions de surveillance et de comptabilité qui peuvent devenir très faciles, c'est renverser complètement l’ordre des choses ».

LA FABLE D'UNE CLASSE OUVRIERE COMPETENTE

Hempel rappelle les grandes lignes de la future société gérée par le prolétariat :
«L'émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Ces paroles ne perdent pas de leur validité quand l’on considère la libération économique des ouvriers. Les ouvriers les plus doués, même quand les travailleurs les suivent avec une discipline absolue, ne peuvent pas assumer le travail de libération que le prolétariat doit effectuer par lui-même. De plus, si la dictature prolétarienne paralyse la relation entre le dirigeant et les masses, comme cela se produit dans le communisme d’État, alors ce leadership se transforme, au détriment de toute démocratie, en une nouvelle caste dirigeante dont la société devient dépendante ».
La masse « triste et maussade » des millions de travailleurs qui ont fait la révolution en Russie s'est fait rouler par le « communisme d'Etat » quand le « pouvoir d'Etat » ce doit être les travailleurs armés sur la base de leurs entreprises (!?) :

« Lorsque la Russie, le pays où une avant-garde révolutionnaire déterminée, prenant d’assaut le ciel, et ayant entraîné une masse triste et maussade de millions de personnes dans la révolution, a donné naissance à la doctrine du communisme d’État ; quand cette doctrine, en tant que flamboyant signal de mise à feu de la première révolution prolétarienne victorieuse, a suscité l’enthousiasme des travailleurs de tous les pays, alors sa bureaucratie rigide, son pouvoir d’État ayant été réétabli par la monopolisation de la production, fournit la preuve que l’émancipation finale de la classe ouvrière ne peut pas être déterminée par le communisme d’État, ni non plus par les dirigeants auxquels les masses obéissent par discipline, mais seulement par la propre force des travailleurs eux-mêmes. Naturellement, la force unie des ouvriers armés doit écraser la bourgeoise parce que c'est seulement de cette manière-là que le pouvoir concentré de l’État bourgeois peut être vaincu. Mais ici ce sont les travailleurs eux-mêmes, armés sur la base des entreprises, qui constituent le pouvoir d’État ».

J'attendais depuis des années la traduction de ces textes « conseillistes » du hollandais Hempel, mais à ce point je dois avouer ma déception d'y découvrir une critique de type anarcho-syndicaliste de Lénine et une histoire d'armement des ouvriers sur leur lieu de travail qui confine au délire concernant la garantie « prolétarienne » que constituerait ce type de « militarisation » de la lutte sociale ! Ces textes contiennent au demeurant une vision mythique de la classe ouvrière qui, tout au long de l'histoire s'est toujours fait voler la mise par la petite bourgeoisie. Les couches intermédiaires occupent une place encore plus considérable de nos jours et se veulent les décideurs partout. Le lumpen de la zaderie nantaise n'est que l'écume de ces multiples assocs, parents d'élèves, syndics de copropriétaires et autres assemblées de connards de profs qui veulent tout régenter hors de leur estrade corporative. La plupart sont aussi soldats des diverses sectes gauchistes ou de ce qui reste de la gauche moisie. Cherchez le prolétariat dans ce marais de bobos qui autogère leur propre nombril et catéchise leurs mioches pour en faire des coupeurs de cheveux en quatre. Il n'est plus celui de Hempel et de Lénine, il n'est pas la catégorie sociologique des bleus sans diplômes. Il est atomisé en une multitude d'entreprises. Certains cadres sont plus « ouvriers » que de vrais ouvriers. Le prolétariat est encore tout et rien. Et s'il se décide un jour à foutre en l'air le capitalisme ce sera cette fois-ci, dieu merci faut y croire ! Pour ne plus se faire rouler par petit conseilliste ou cheffaillon de parti.

LE RADOTAGE DES FABLES DE LA COMMUNE5

Le raisonnement que tient ensuite Hempel pour un passage rapide à ce qu'il nomme communisme s'appuie d'une part sur la très critiquable, limitée et ringarde Commune de 1871 à Paris pour ensuite développer des arguments qui sont à peu de choses près le laïus des théoriciens tarnaciens des black blocs, où l'Etat est sensé disparaître par enchantement en remisant son pouvoir aux « communes », autogérées bien évidemment ; après l'abolition générale de la propriété privée sous l'impulsion de la dictature du prolétariat (qu'on ne nous définit pas) et avoir vaincu la résistance des principaux privilégiés :
«... les communes où cette résistance a été surmontée (par exemple, quand il y a une large majorité de travailleurs qui sont loyaux envers le communisme) pourraient elles-mêmes assumer ces fonctions. L’extinction graduelle de l’État est impensable autrement. Mais il résulte par conséquent de cela que l’État prolétarien doit être attentif à se priver de tout pouvoir dès le début en attribuant le pouvoir à une centralisation volontaire, c’est-à-dire en le transférant aux communes. La création de ces conditions est la tâche de la dictature puisque son objectif est de devenir superflue ».

Avec le courant conseilliste on retrouve toujours la problématique anarchiste tordue dirigeants/dirigés, et paradoxalement chez un « dirigeant » - Hempel fût président des Conseils ouvriers de Hambourg et délégué à Moscou pour rencontrer Lénine – il y a une incapacité à envisager la complexité de la gestion d'une société non plus à l'échelle de communes nationales mais à l'échelle de continents, une incapacité à poser la question des besoins de l'ensemble de l'humanité, anciens et nouveaux (pollutions, nucléaires, etc.). Tout le mal viendrait du ou des partis quand les conseillistes eux-mêmes sont des partis fantômes composés de « potes », d'hommes ou femmes de confiance, de réseaux, de clans et de sectes.

À suivre...


PS: je viens de m'apercevoir que, après leur tract tardif, le CCI a publié ceci: "Grève "perlée": l'Etat et ses syndicats contre toute la classe ouvrière" (en date du 25 avril). Très bon article dans le silence religieux (ou consterné) qui entoure la grève muette des ouvriers ficelés et cadenassés par les syndicrates, y compris les suivistes gauchistes jusqu'auboutistes. Article long qui tient compte de mes remarques (ils n'avaient pas relu eux-mêmes leur bon article sur 95 et avaient oublié ses principaux enseignements) et corrige une certaine timidité à critiquer cette grève ratée et bradée par la syndicratie à l'aide d'inventions abstraites et étrangères à toute dynamique de classe (ils ne font pas référence à mon blog évidemment comme les autres partis-individus de la mouvance maximaliste, car l'individu n'existe pas pour le marxisme dogmatique et ses sectes. Dommage.


NOTES


1L'essentiel est décrit là : https://www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve3.htm

2On sait que les grèves s'étaient généralisées en janvier autour de l'usine Poutilov, mais sans remettre en question le pouvoir, ce qui sera le cas avec le rebondissement grâce aux cheminots en octobre et que, comme l'avait remarqué Rosa Luxemburg, le mouvement avait donné lieu à de nombreuses grèves victorieuses avec notamment l'obtention de la journée de huit heures, les syndicats récemment créés n'ont jamais initié la lutte contrairement aux comités ou conseils mais étaient un produit de celle-ci, pas encore intégrés à l'Etat bourgeois. En 2018, en France, il n'y a que des grèves défaites face à des gouvernements successifs impavides et méprisants. (cf. Lire l'excellent Jean Sanvoisin : https://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1967_num_5_1_3086). La classe ouvrière est toujours composée de couches plus avancées qui entraînent les autres ; pour les socialistes comme Rosa et Lénine les métallurgistes sont moins arriérés que les ouvriers du textile, et il faut compter sur les vieux ouvriers chargés de famille pour constituer des syndicats pérennes. Mais, même au début de leur constitution les syndicats sont des organismes étroits et ambigus et un frein à l'action politique ; le syndicat cheminot qui avait été à l'initiative de la généralisation en octobre 1905 ne joint pas la grève de masse de décembre et laisse la révolution échouer au cours de plusieurs jours d'émeutes et de barricades inutiles. Le caractère dominant de 1905 est plus une révolution bourgeoise « pour la démocratie institutionnelle » où le prolétariat ne peut être encore qu'une force secondaire d'appoint contre l'autocratie. Lénine, qui n'a pas encore saisi l'importance des soviets, ne fait déjà pas confiance aux syndicats dont il a compris le rôle foncièrement conservateur ; il écrit à l'époque : « le tout est pourtant de savoir, dans la révolution actuelle, autour de quoi graviteront l'éducation et l'organisation de la classe ouvrière. Autour des syndicats et associations légales ou autour de l'insurrection ? ». Les bolcheviks se font beaucoup d'illusions sur le rôle révolutionnaire des syndicats, au lendemain de l'insurrection du 25 octobre, les syndicats des cheminots et des postiers s'opposent au pouvoir qui est celui des soviets et pas encore du parti.
3Les diverses sectes trotskiennes, y inclus wiki rouge, se gardent de rapporter les successives retouches de Lénine à la qualification « d'Etat prolétarien » ou « ouvrier » ; on trouve bien cette rectifications : « « on se trompe manifestement car cet État n'est pas tout à fait ouvrier, voilà le hic. [...] En fait, notre État n'est pas un État ouvrier, mais ouvrier-paysan, c'est une première chose. [...] Notre État est un État ouvrier présentant une déformation bureaucratique.  Mais jamais vous ne trouvez ses remarques qualifiant l'expérience étatique post-révolution de variante de « capitalisme d'Etat » !
4La question de la révolution permanente, trop souvent référencée à la conception datée de Trotsky, est faussée et sert de recette caméléon aux derniers idiots trotskiens – la révolution démocratique en Russie devait déboucher inéluctablement sur une révolution ouvrière (ce qui fût vrai brièvement) – pour toutes les fausses révolutions depuis plus d'un demi-siècle dans les ex-colonies, dans les protestations en pays islamistes comme dans les sérénades anti-racistes. Chez Marx l'idée de la révolution « en permanence » indique bien plutôt que la période révolutionnaire n'est pas une fin en soi mais est rythmée par de nombreuses années de « lutte continue », et ce constat n'est pas une recette automatique de victoire « prolétarienne », aboutissant d'ailleurs de la fin du prolétariat.
5Je renvoie ici à plusieurs textes dans ce blog consacrés à démystifier la Commune de 1871 après Marx, Reclus et Philippe Riviale, ignoré et conspué par l'intelligentsia gauchiste suiviste et néo-stalinienne.

mercredi 25 avril 2018

LETTRE OUVERTE AUX CHEMINOTS non grévistes et grévistes

Une grève qui s'éternise est une grève qui agonise
« La lutte économique “fait penser” les ouvriers uniquement à l'attitude du gouvernement envers la classe ouvrière; aussi quelques efforts que nous fassions pour "donner à la lutte économique elle-même un caractère politique", nous ne pourrons jamais, dans le cadre de cet objectif, développer la conscience politique des ouvriers (jusqu'au niveau de la conscience politique social-démocrate), car ce cadre lui-même est trop étroit ».
Lénine (1903)
« Le secrétaire général de la CFDT François Chérèque choque en qualifiant le mouvement "d'inutile" tandis que le patron de la CGT Bernard Thibault reconnaît une grève "trop longue pour tout le monde, en particulier pour les grévistes"  (1995)    

Il existe une multitude de formes de grève, la mythique grève générale,la grève « sauvage », la grève spontanée, la grève instantanée, la grève programmée, la grève préventive, la grève indéfinie, la grève stéréotypée et la grève trahie. Cette dernière est quasiment introuvable sur les sites de recherche du web ni en tout cas ses causes et responsables à de rares exceptions (militantes) près. Par contre la gauche bcbg, gouvernementale comme oppositionnelle et avec tous ses suivistes gauchistes, n'étale que des
histoires de grèves victorieuses de 1936 à 1995 par exemple pour le seul cas de la France. Elle ment comme le web et de la manière la plus totalitaire qu'il soit. L'histoire de la plupart des grèves montre qu'elles ont coûté beaucoup de peine et d'argent aux prolétaires des diverses catégories, qu'elles ont été affaiblies pour ne pas dire trahies par les appareils syndicaux, anciens ou modernes. Car il ne faut pas se leurrer la seule grève victorieuse c'est la révolution. Toutes les grèves ont abouti la plupart du temps à de savants et opaques marchandages. Telle petite grève a pu être victorieuse pour imposer la réintégration d'un camarade licencié sous la menace de devenir grande ou d'affoler tel patron ou tel ministre. La plupart des grandes et longues grèves qui ont confronté gouvernement et tel secteur, comme celle des mineurs en Angleterre au début des années 1980, ont pour caractéristique d'avoir été longues et... défaites1. A l'époque grève dite « innovante » avec les fameux flying piquets, et qui ont mené à la défaite. Il faut toujours se méfier des grèves « innovantes » !
Les grèves courtes sont souvent plus efficaces que les grèves longues. Par exemple la généralisation en 1968 s'est produite en 3 à 4 jours. Dans toutes les grèves où j'ai eu l'occasion de participer au cours de ma vie, j'ai toujours défendu l'idée que si notre grève ne s'étend pas rapidement, c'est foutu ; et extension évidemment non limitée aux barrières de la corporation ni cloisonnée comme la farce (cloisonnée par les apparatchiks syndicaux de tous secteurs) du « tous ensemble » de 1995. Le trou d'air de 68 s'explique surtout d'ailleurs par le manque de contrôle (d'encadrement!) de la classe ouvrière. Sous le bla-bla « soixantehuitard » vantant la réforme des mœurs, nos éduqués commentateurs nostalgiques oublient opportunément de signaler la principale rouerie de accords « paritaires » de 68. Les syndicats gagnent leur droit d’entrée au sein de l’entreprise avec la loi du 27 décembre 1968 qui officialise la surveillance et coopération syndicale dans toute entreprise. En Angleterre, les délégués syndicaux existaient eux depuis l’après Première Guerre mondiale.

Je suis personnellement profondément désolé de ne pas vous promettre la conservation de vos « avantages » (et inconvénients) ni de vous promettre une victoire certaine grâce aux sirènes d'une extrème gauche extrêmement bête et caricaturale2. Cette grève scénarisée par la syndicartie restera une douloureuse expérience de dépossession totale de la lutte par les ouvriers eux-mêmes. Je pense même qu'il doit y avoir de sévères prises de bec entre vous et que, contrairement aux sirènes des syndicaux anars jusqu'auboutistes, « ça se passe mal » et met à mal le fameux « tous ensemble ». On ne peut même pas faire de la surenchère en criant « virez les syndicats et leurs amis gauchistes » puisque, faute de revendications unitaires et anti-corporatistes, vous n'avez acquis aucune popularisté face à l'ensemble de la classe ouvrière ; ni vous dire « stop » car, non seulement ce n'est pas vous qui déciderez de l'arrêt de cette grève bidon mais le système totalitaire « novateur » mis en place par les canailles syndicales, mais nombre parmi vous ont déjà dit stop individuellement et sont obligés de se taire pour ne pas être crucifié comme « jaunes ». Et pourtant, ne vaut-il pas mieux écourter une défaite programmée pour mieux garder ses forces pour l'avenir ? Ou on aura vraiment l'occasion de lutter tous ensemble et « mêlés » mais avec de vraies organisations prolétariennes, un parti et un programme de classe ! Derrière le cirque syndicalo-gauchiste il n'y a rien de crédible politiquement et socialement, ni relève électorale de gauche caviar, ni programme de remplacement eu capitalisme libéral ; juste quelques pauvres clowns au fond du décor, les Mélenchon, Poutou et Ruffin. Tous ceux de ma génération qui ont fait une grève d'au moins un mois n'ont jamais refait grève de leur vie !

Nombre d'entre vous qui ne font pas partie des idéologues agités du bonnet des sudistes gauchistes qui promettent la lune et une insurrection romantique pour après-demain, voire qui ont lâché cette grève obscure ont certainement conscience que « c'est plié ». Les « réformes » d'Etat pour toujours plus de mondialisation déréglementée avancent partout à pas de pachyderme, et ce n'est pas votre secteur (nationalisé) qui va les bloquer. On va vous lâcher une concession quelconque, sur le statut (qui serait responsable de la dette) ou (dans les négoces secrètes paritaires) tel avantage cogestionnaire pour une partie des syndicats qui trouveront soudain l'accord respectable, et briseront la fumeuse « unité syndicale », vieux mensonge classique qui sert à éviter de prendre eux-mêmes l'affaire de la grève dans leurs propres mains. Mais le pire pour une grève, justifiée ou pas n'est-ce pas l'indifférence et l'immobilité de la grande masses des concernés, les exploités qu'ils soient des bureaux ou des usines privées ?

Une image comparée est frappante qui signifie la tranquillité de l'Etat face à cette longuette grève
militarisée par les obscurs appareils syndicaux : au début de mai 68 Pompidou est allé tranquillement visiter la Roumanie alors qu'il aurait dû rester veiller au lait sur le feu, il revient en vitesse, De Gaulle lui s'affole à la fin du mois et court en Allemagne consulter son Massu ; avril 2018 Macron Badinguet rend visite à son pote Trump sans le moindre souci pour ses arrières sociales, et d'autres balades sont prévues à Moscou et ailleurs.

Au début cette grève cyclique et hyper programmée par les généraux syndicaux gêna les prolétaires des grandes villes, mais il y a tant d'autres moyens de transport que, de guerre lasse, chacun se démerde. La grève à la SNCF, à raison de deux jours sur cinq depuis début avril, est sans conséquence sur la vie personnelle des trois quarts des Français, selon un sondage BVA pour Orange publié mercredi, c'est à dire ce jour. Mais la grève des cheminots est un sujet de conversation, puisque 84% des Français disent en avoir discuté avec des collègues, amis ou proches, dont 68% à plusieurs reprises. Sondage réalisé par internet les 23 et 24 avril auprès d'un échantillon de 1.007 personnes majeures (méthode des quotas).

PETIT RAPPEL DE LA FABRIQUE D'UNE GREVE ARTIFICIELLE

Les syndicats se basent toujours sur les trous de mémoire (et l'absence de mémoire sur leurs trahisons successives sur le web) pour inventer de nouvelles formes d'action susceptibles de faire oublier leurs mascarades antérieures, qui ont toutes menées aux échecs successifs sur les retraites, la loi travail, etc. Rien que ce souvenir devrait pourtant ôter à tout ouvrier l'envie de commencer une grève AUX ORDRES DES SYNDICATS. Voici la chronique de la fabrique dispendieuse et épuisante :
  • Les quatre syndicats représentatifs de la SNCF (CGT, Unsa, SUD Rail, CFDT) décideront "le 15 mars" d'une éventuelle grève, en fonction des premières réunions de concertation avec le gouvernement sur la réforme du rail, a annoncé mardi soir Laurent Brun, secrétaire général de la CGT-cheminot (27 février).
  • La plupart des syndicats de la SNCF a annoncé jeudi une grève sur le rythme de "deux jours sur cinq", à partir du mardi 3 avril et jusqu'au jeudi 28 juin, pour protester contre la réforme en cours de l'entreprise (16 mars).
  • Sept syndicats de fonctionnaires avaient appelé à une "journée de mobilisation" le 22 mars, a-t-on appris mardi de sources concordantes à l'issue d'une réunion entre les neuf syndicats ... "Sept fédérations sur neuf appellent à la grève et à la mobilisation pour le 22 mars", a déclaré à l'AFP Christian Grolier (FO) (le 6 fév 2018).

On a vu où ont conduit ces hétérogènes mobilisations, mêlées souvent dans les commentaires aux exactions du lumpenprolétariat de Notre dame des glands (comme s'il s'agissait d'un même monde aux mêmes objectifs contre le « criminel Macron »), voire à la mise en vedette du procès ridicule fait aux rigolos tarnaciens, et évidemment à la fronde universitaire des bobos floués dans leurs ambitions diplômées : une démobilisation et un désintérêt croissant, non pas seulement de « l'opinion », mais de la plupart des prolétaires qui ne se sentent ni concernés par un statut particulier (fabriqué après-guerre par les ministres staliniens pour remettre les ouvriers à la tâche), ni intéressés par les discours creux des agités du bonnet syndicalistes gauchistes. J'ai trouvé un parfait résumé de la situation sur le site du CCI concernant une époque passée : « On voit depuis plusieurs mois une totale dispersion des luttes, ponctuée par quelques journées d’action syndicales stéréotypées de moins en moins mobilisatrices qui renvoient les ouvriers à un sentiment d’impuissance ». Description impeccable et cruelle certes pour ceux qui se sont laissés embarquer dans cette grève tout à fait « stéréotypée » !

C'est pourtant une leçon de l'histoire de la lutte des classes que vous auriez dû retenir : les syndicat préparent et accompagnent les défaites successives ! Sinon leurs officines ne recevraient plus aucun subside de l'Etat et les milliers de « permanents », ennemis du travail salarié pour leur pomme, seraient obligés d'aller pointer à pôle emploi pour incompétence. Le gouvernement Macron reste droit dans ses bottes, comme Juppé en 95, mais ce n'est ni une faiblesse ni signe qu'il pourrait plier par... manque de souplesse avec ses « partenaires sociaux ». Le gouvernement Chirac de 1995 n'est pas tombé et une autre réforme est passée haut la main sans crier gare.

UNE TRAHISON PEUT EN CACHER UNE AUTRE, CAMARADES CHEMINOTS

Sortez du panneau dans lequel vous êtes tombés ! Revisitons la mythologie de la « victoire » de 95. D'abord la version mensongère d'un caméléon de l'idéologie staliniste passé par la CFDT pui retourné à la CGT ; voici ce qu'il confiait à l'Huma (journal tenu à bout de bras par un grand banquier) il y a quelques années ; le ponte Dalbero explique avec des demi-vérités pour effacer le souvenir des débordements du syndicalisme étatique en 1986 et pour nous servir une « restauration de l'autorité syndicale » face aux ouvriers désabusés :

« S’il y a eu une organisation plutôt spontanée de la grève chez les cheminots, cette mobilisation n’a été possible que parce que nous, syndicats, l’avions construite pendant des années. Depuis le conflit important de 1986 (qui portait sur des retraits de primes et l’introduction d’une nouvelle grille salariale – NDLR), des coordinations s’étaient créées, un peu en défiance vis-à-vis des syndicats. Il a fallu reconstruire l’unité syndicale pour que les cheminots reprennent confiance. Alors, on a fait tout un travail d’information et de sensibilisation auprès des agents. On voyait 
la SNCF arriver dans une impasse avec le nouveau contrat de plan, qui prévoyait la fermeture de milliers de kilomètres de voies ferrées et la casse des emplois liée au gros problème d’endettement de la compagnie.
….On a pu tenir pendant trois semaines grâce à l’unité syndicale, et au fait que les assemblées générales de cheminots étaient souveraines pour prendre les décisions, donc à l’abri des querelles de clocher. Au final, quand Juppé a retiré sa réforme, on a eu un grand sentiment de victoire, mais en gardant toujours une certaine vigilance. Avec le recul, je regrette que le conflit n’ait pas pu se prolonger pour d’autres catégories de professions. Mais nous, en tant que cheminots, on n’avait aucun mandat pour le faire. Il y a eu de vifs débats et de grosses déchirures à l’intérieur de la CFDT à l’occasion de ce mouvement ».

Le ponte Dalbero explique fort bien ensuite comment la colère des grévistes contre la trahison syndicale a été récupérée par les professionnels gauchistes :

« Par la suite, le débat a été saignant, une partie des cheminots CFDT a quitté le syndicat pour créer SUD rail. Je suis parti en 2003, quand Chérèque a trahi brutalement l’unité syndicale pour signer la réforme des retraites. J’ai ensuite adhéré à la CGT, où j’ai fait une véritable cure de rajeunissement, en retrouvant l’esprit de transformation sociale et de syndicalisme de masse qui animait la CFDT des années 1970. Pour moi, 1995 a été porteur d’espoir pour le rail et pour d’autres secteurs. On sait que les cheminots répondent présent dans la mobilisation quand il y a une unité syndicale ».3

La vérité sur la « victoire de 95 », on la trouve sur le site d'un groupe qui n'était pas encore devenu une secte frileuse. L'article est une superbe démonstration du bis repetita que vous êtes en train de vivre avec cette grève cadenassée par l'imaginaire bureaucratique et finalement pas du tout innovante en matière de dévitalisation et de trahison à venir :

« Le mouvement n'avait-il pas été victorieux ? Juppé n'avait-il pas tremblé devant la masse des manifestants ? La classe ouvrière n'avait-elle pas retrouvé "sa dignité" et renoué avec la "solidarité" et "l'unité dans la lutte" ? A cette époque, celui qui émettait le moindre doute là-dessus passait au mieux pour un rabat-joie, au pire pour un "jaune". Et pour mieux envelopper la classe ouvrière dans cette euphorie de la victoire et dans ce sentiment trompeur de puissance retrouvée, la bourgeoisie mettait les bouchées doubles. Des syndicats aux médias, des gauchistes aux instances patronales et gouvernementales, tous s'accordaient à voir dans l'événement un "nouveau mai 68", le prototype de futures "explosions sociales" du même acabit qu'il fallait s'attendre à voir surgir un peu partout »4.

Poursuivons avec cet excellent article qui montre au passage qu'il y avait un vrai risque de « généralisation » (ou selon le langage de Macron, de « coagulation ») en 95, ce qui n'est pas du tout le cas surtout avec les mascarades des divers gauchistes et leur promesse d'un remake de 685, et où le soutien financier organisé par l'intelligentsia bobo sert à dissoudre la véritable solidarité qui ne peut être que la généralisation c'est à dire « l'explosion » hors syndicats de grèves sœurs et de cœur :

« Loin d'avoir constitué une "gaffe", l'annonce, simultanément au plan Juppé sur la sécurité sociale, d'attaques ciblant spécifiquement les cheminots était une provocation parfaitement calculée qui allait permettre de lancer le mouvement. Les syndicats allaient se servir de la combativité existant chez les cheminots pour pousser par tous les moyens le maximum d'ouvriers à se mobiliser dans un mouvement parfaitement encadré, que ces derniers n'étaient pas prêts à mener et qu'ils ne contrôlaient pas. A cette fin, les syndicats ont systématiquement agi à l'inverse de leurs pratiques habituelles de sabotage. Ils ont arboré un langage hyper-radical et contestataire vis-à-vis du gouvernement, contrairement à la période où la gauche était au pouvoir. Tous les principaux syndicats se sont immédiatement portés à la tête du mouvement, poussant systématiquement les ouvriers à s'engager dans la lutte, à la SNCF, puis à la RATP et dans l'ensemble du secteur public. Unis, ils ont lancé des appels aux manifestations, poussant ainsi de plus en plus de travailleurs à entrer en grève. Ils se sont imposés en mettant d'emblée en avant les besoins vitaux de la lutte, ressentis comme tels par les ouvriers depuis des années et ceci afin de les dénaturer, et notamment le besoin primordial de l'extension du mouvement. Ainsi, les intersyndicales se sont démenées pour l'extension de la grève au-delà du secteur, en particulier en organisant des délégations massives de cheminots dans les centres de tri et les Télécoms, en éludant l'essentiel : pour être réellement au service de la lutte, le besoin vital de prise en charge de l'extension ne pouvait que venir des assemblées ouvrières et être assumé par elles-mêmes. C'est derrière les intersyndicales et les "unions syndicales" qu'ils ont appelé à "lutter tous ensemble". Ils ont mis en avant la "souveraineté des AG" et laissé les ouvriers "décider" au sein de celles-ci, mais dans un cadre et selon des modalités d'actions déjà décidés et contrôlés par leurs appareils. Un tel simulacre était destiné dans le fond à éluder l'antagonisme irréconciliable entre d'un côté le souveraineté des AG, la lutte autonome du prolétariat et, de l'autre, la présence des syndicats dans la lutte. Dans de nombreux secteurs, comme dans la plupart des centres de tri postaux, dans les Télécoms, à l'EDF-GDF, les syndicats ont manipulé un minimum de grévistes pour entraîner un maximum d'ouvriers dans la grève et dans les manifestations. Il a suffi que, 3 semaines plus tard, Juppé retire les attaques concernant la SNCF pour que toute cette mobilisation, sous-contrôle, retombe aussitôt comme un soufflé ».

VOUS ALLEZ REMONTER AU MEME ROCHER DE SISYPHE6

« La bourgeoisie a pu ainsi mener les opérations à sa guise : elle a fait partir le mouvement comme elle le voulait et elle a pu le faire cesser, quasiment du jour au lendemain, quand elle l'a voulu, juste à la veille de la trêve des confiseurs. Tout était donc bien réglé comme du papier à musique Comment s'y est-elle prise ?
  • à travers une focalisation médiatique sur la lassitude manifestée par une partie des ouvriers qui voulaient reprendre le travail et surtout sur les AG où était votée la reprise;
    - alors que les syndicats n'avaient cessé de pousser systématiquement un maximum de nouveaux secteurs à rentrer dans la grève, il a suffi qu'ils cessent cette pression pour faciliter la reprise. Cela démontre d'ailleurs que la "combativité syndicale" n'était pas liée à une quelconque "pression de la base", contrairement à la propagande alimentée par les médias et entretenue par les groupes gauchistes. Le travail s'est alors partagé entre la CFDT et les syndicats modérés qui ont appelé directement à la reprise du travail tandis que la CGT et FO ont dit qu'ils suivraient les décisions des AG ;
  • - les syndicats ont joué sur l'absence de centralisation du mouvement qu'ils avaient provoquée et entretenue : le fait que chaque AG décide dans son coin de la poursuite ou non de la grève a permis une propagation "spontanée" de la vague de reprise. De fait, la CGT et FO ne sont jamais apparus comme divisés, ni surtout comme des diviseurs. Les deux principaux syndicats "combatifs" n'ont, au contraire, pas cessé de proclamer la nécessité pour les ouvriers de rester unis et ont même largement mis en garde contre le développement d'une division entre "jusqu'au boutistes" et ouvriers.

Aux cris de triomphe des syndicalistes d'hier clamant que, grâce à eux, le mouvement avait fait reculer Juppé et la classe ouvrière s'était renforcée, s'oppose le constat d'évidence : le plan Juppé sur la sécurité sociale est passé. Quant à l'illusion que cette "expérience" aurait permis à la classe ouvrière de se renforcer en réapprenant à se défendre, qu'elle y aurait retrouvé ses réflexes de lutte, de solidarité de classe et d'unité, elle aussi s'est révélée une chimère.
A tout cela les ouvriers ont été incapables d'opposer la moindre résistance sérieuse, et pour cause. Pris dans la nasse de syndicats renforcés par leur nouvelle image, les ouvriers en butte aux attaques se sont retrouvé baladés, atomisés, dispersés dans des actions syndicales impuissantes et isolées, sans trouver la force de contester et encore moins de déborder cet encadrement syndical omniprésent. Bref, les syndicats ont eu les mains plus libres que jamais, dans les années suivantes, pour faire leur sale boulot habituel de saucissonnage, de division et de sabotage ouvert »7.


CONVERGENCE VERS LA DISSOLUTION DE LA PROTESTATION

Depuis la défaite des syndicats lors de la réforme des retraites de 2003, qui était pourtant l’un des conflits les plus massifs de la fonction publique, la technique des gouvernements successifs, avertis de la décrépitude généralisée de la confiance envers les machines syndicales, est davantage de laisser pourrir un conflit que de négocier.
Le gouvernement de Nicolas Sarkozy avait négocié en sous-main deux « victoires » sur les syndicats dès son arrivée au pouvoir, qui servirent surtout à « victimiser » ces appareils financés par l'Etat : l’instauration du service minimum, et une des premières réformes des régimes spéciaux de retraite (en feuilleton sans fin). L'invention de la « grève perlée » est dérisoire et ne peut masquer l'affaiblissement généralisé du syndicalisme de collaboration à la gestion de l'Etat. Elle aura révélé encore une fois la détérioration du système de régulation conflictuelle – négociation paritaire et ouvriers aux ordres – cette vieille manipulation ne fonctionne plus ou est de courte durée8.
Sans insulter la partie des cheminots encore en grève, le gouvernement et ses affidés les assimile quand même à des hors-la-loi non démocrates. C'est le patron Pepys qui leur explique depuis un plateau TV que la loi réformant la gestion SNCF étant votée par « le parlement », «en continuant la grève vous vous opposez au peuple » ! Le peuple n'existe pas, mais le prolétariat oui et il reste l'ennemi de la société hypocrite dite démocratique. Une telle déclaration est faite pour me convaincre de rester en grève ! Et jusqu'au bout ! Mais le même genre de provocation a permis les victoires bourgeoises précédentes. Par exemple lors de la discussion à l'Assemblée nationale de la réforme ferroviaire qui visait à regrouper sous une même holding publique la SNCF et Réseau ferré de France (RFF, organisme qui gère le réseau ferré) qui avait suscité 14 jours de grève un mois de juin. La mobilisation s'était effritée peu à peu et le texte était définitivement adopté par les députés un 21 juillet. On s'ingénie à vous envoyer à chaque fois, camarades cheminots, et sans faiblir, dans la voie de garage parlementaire !9
Je suis d'accord avec Robert Paris du site Matière ou Révolution : « Pour conclure, la quasi-totalité des organisations syndicales ou de gauche, sans parler de l’extrême gauche présentent comme une « solution » : la reprise de la dette SNCF par l’Etat !! Les gros malins !! Comme si cela solutionnait quoique ce soit !! Oui, là où Macron a raison, c’est qu’il faudra bien, de toutes les manières, que quelqu’un la paie cette dette. Et ce sera ou les cheminots et usagers ou les capitalistes ! C’est là que se place le choix et pas dans l’Etat !! ».

LA GREVE EN SOI N'EST PAS UNE FORME DE LUTTE EXCLUSIVE NI UNIFICATRICE

Surtout pour cet avenir proche où la classe ouvrière sera de plus en plus dispersée en petite unité et où la condition de sa force, de son unité se trouvera hors de la myriade d'entreprises, la manifestation, en se protégeant des casseurs idiots ou policiers, permettra d'occuper la rue pour y tenir des AG réellement collectives de tous les travailleurs d'où qu'ils viennent, un peu comme Nui debout en a été une esquisse limitée. La manifestation, si elle n'est pas laissé sous contrôle des complices oppositionnels de l'Etat, a en plus tendance à devenir un mode de pression plus important, puisque faire la grève reste compliqué dans le privé et coûte cher dans tous les cas, alors qu’on peut manifester sans faire grève (en prenant un jour de congé par exemple).
Votre échec « programmé » ne doit pas vous démoraliser, camarades cheminots. Cessez de vous en référer aux vieilles lunes de la gauche bourgeoise et de ses suivistes gauchistes. Le monde est en train de changer, certes pas dans le sens où nous le voudrions. Mais pourquoi ne pas se poser la question d'un nouveau programme de société ? Le capitalisme est-il éternel ? Impossible à remplacer ?
Tiens, relisons sélectivement ce confus de Sorel mais avec ses pépites. La même année que Réflexions sur la violence (1908), il publie La Décomposition du marxisme, où il analyse « l’ascension » des ouvriers vers la petite-bourgeoisie, due au trade-unionisme, aux réformes sociales et au socialisme parlementaire qui n’échappe pas au destin des autres partis politiques, « coalitions formées pour conquérir les avantages que peut donner la possession de l’Etat » (chap. II). Et cette réflexion à faire pâlir de jalousie Lénine : « la IIe Internationale pratique la « conservation d’un langage marxiste par des gens devenus complètement étrangers à la pensée de Marx ».
L'affaissement et la trahison du socialisme parlementaire et des syndicats, Sorel l’explique par la perte de la notion de classe, réduite à un regroupement des mécontents contre « les riches » : « Le terme prolétaire finit par devenir synonyme d’opprimé ; et il y a des opprimés dans toutes les classes ». çà vous dit rien ?
A charge de revanche Sorel déshabille Lénine qui voyait derrière toute grève l'hydre de la révolution : « Les syndicats révolutionnaires raisonnent sur l’action socialiste exactement de la même manière que les écrivains militaires raisonnent sur la guerre ils enferment tout le socialisme dans la grève générale ils regardent toute combinaison comme devant aboutir à ce fait ; ils voient dans chaque grève une imitation réduite, un essai, une préparation du grand bouleversement final ».

Voilà c'est tout ce que je voulais vous dire camarades cheminots, un peu de lecture ne vous fera pas de mal. Bon courage quand même.


NOTES
1Au début des années 1980, un projet de restructuration des mines est avancé. Trop chères, pas assez rentables, et produisant un charbon dont le coût est excessif : le parallèle avec 2018 est facile à établir. Commence alors la grève la plus longue que le Royaume-Uni ait connue depuis 1926. Margaret Thatcher ne lâche rien, consciente qu’il s’agit là d’une occasion unique de défaire le « socialisme non démocratique », c’est-à-dire le syndicalisme, après avoir vaincu le « socialisme démocratique » dans les urnes. À l’époque, on a comptabilisé près de 33 000 piquets de grève. Les affrontements sont nombreux et résultent de la stratégie d’Arthur Scargill, un militant syndical, basée sur les « flying pickets ». C’est un système ingénieux : les grévistes qui en faisaient partie étaient choisis parmi ceux qui avaient une réelle connaissance des luttes, sur le terrain, et étaient payés par le syndicat même. Qu’importe : l’opinion publique assiste au spectacle d’affrontements d’une rare violence, et dans le même temps, ne ressent pas dans sa chair l’arrêt du travail des mineurs. En effet, le pays continue de fonctionner, malgré la grève. Les dégâts sont alors irréversibles. Dix mille défections chez les grévistes en 1985. Cela s’amplifie, et finalement, la grève cesse brutalement en mars. Les mineurs n’ont rien obtenu, et tout perdu : la culture de la grève a disparu dans le Royaume-Uni et les mineurs perdent tout simplement toute visibilité politique. Le journaliste Owen Jones parlera ainsi du « chant du cygne du mouvement ouvrier britannique ». Est-il utile d’insister sur l’enjeu symbolique que revêt alors la lutte menée aujourd’hui par les cheminots français ?
2Je n'ai pas cessé de m'inquiéter de votre mouvement, alternant colère et incompréhension, stupeur et indignation face au bashing SNCF. Comme en témoigne ma série d'articles sur ce blog :
- Attaque gouvernementale réussie à la SNCF
- Le new big bang syndical : trouvailles incongrues pour mieux saboter toute sérieuse riposte des cheminots
- Les choristes des syndicats gouvernementaux
- la grève proclamée larmoyante à la SNCF
- SNCF bashing épisode 3 : A qui sert la grève « intermittente » ?
- Bashing SNCF épisode 4 : négociation piège à cons
- Bashing SNC épisode 5 : vers la défaite des syndicats « tous ensemble ».
4Il faut que vous lisiez intégralement ce lumineux article (et il y en a tant d'autres) : http://fr.internationalism.org/ri336/dec95.html

5Cette grève fabriquée, intermittente et incontrôlable par un système d'AG centralisées, est très en deçà de ce qu'on a vécu en 95, il n'y a pas d'envois de délégations massives aux autres secteurs hors SNCF mais des visites de touristes aux AG étroitement ficelées par les appareils syndicaux et leurs complices et concurrents sudistes. Les visites sont vécues comme « instructives » sur la corpo et confinent aux témoignages passifs, sans aucun esprit critique : http://www.europe1.fr/societe/en-marge-de-la-greve-trois-cheminots-se-mettent-en-marche-pour-aller-rencontrer-macron-3621734
Où l'on trouve un niveau de discussion lamentable avec pour centre cette notion creuse d' « usager » : https://comptoir.org/2018/04/09/greve-des-cheminots-on-a-ete-voir-une-ag-de-linterieur/

« La dernière intervention est celle d’un usager. Il propose de créer un collectif d’usagers, qui pourrait aider à la distribution de tracts ou à d’autres tâches ingrates mais d’une impérieuse nécessité. Les cheminots opinent du chef, une fois de plus. Le micro, enfin, est lâché. Les délégués syndicaux appellent à voter pour la suite du mouvement, et tout le monde se dirige vers les boîtes en carton prévues à cet effet. Je note d’ailleurs que lors de ce vote, chacun vote dans une boîte séparée, selon son affiliation professionnelle : TER, EIC… Ce qu’une personne ne manque pas de souligner : « Il s’agit de créer des moyens d’assembler un mouvement hétérogène et le chemin emprunté lors des votes semble ne pas s’y engager. Il faut qu’on en parle entre nous, le système du vote doit impérativement être repensé. Les syndicats sont nécessaires, puisqu’ils disposent d’outils pensés en vue de ce type de bataille, mais il faut que le mouvement dispose d’une réelle autonomie et surtout, qu’il dépasse le cadre strict desdits syndicats. »
6Empruntée à la mythologie grecque, l’expression ""le rocher de Sisyphe"" est une métaphore qui symbolise une tâche interminable. En effet, Sisyphe, l’un des personnages de la mythologie grecque, avait déclenché la colère des dieux de l’Olympe. En guise de châtiment, ces derniers le condamnèrent à grimper au sommet d’une montagne en faisant rouler un immense rocher. Cependant, une fois au sommet, Sisyphe n’avait pas assez de place pour y bloquer son rocher qui redescendait aussitôt, obligeant Sisyphe à le remonter encore…".
7Merci encore à l'auteur de cet article qui signe VP, et que je connais certainement.
8En Allemagne, où la pratique syndicale est beaucoup plus regroupée (avec la Confédération des syndicats allemands comme principal interlocuteur) et mieux combinée avec le gouvernement, les conventions collectives signées entre le syndicat et l’employeur garantissent la paix sociale pendant leur durée.En France, il peut très bien y avoir une convention collective signée par deux syndicats minoritaires, sur une augmentation salariale de 2%. Mais il peut y avoir grève deux semaines plus tard lancée par deux autres syndicats sur le même accord, pour avoir une augmentation salariale de 4%.
9http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/les-principales-greves-de-la-sncf-depuis-30-ans-1396790.html et voir enfin à travers la lucarne que cela se passe mal depuis un moment: https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/sncf/greve-a-la-sncf/sncf-la-greve-par-intermittence-etait-elle-une-fausse-bonne-idee_2720887.html