"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mardi 19 décembre 2017

TROTSKISTE UN JOUR TROTSKISTE TOUJOURS... (1)

Eclats du dernier grand-papa du trotskisme français
 

http://lequenne.michel.free.fr/Telechargement/ContreRevolutionDansRevolution.pdf
 

 
« La prise du pouvoir par les maximalistes... la masse des troupes maximalistes marche derrière Lénine et Trotsky vers une seconde révolution ». Plékhanov à Sadoul
96 ans et toutes ses dents ! Jamais nous n'atteindrons une telle longévité. Quelle verdeur ce Michel Lequenne ! Quel tonus ! Le moins connu mais toujours vivant des principaux personnages en France de ce qui fût une internationale d'opérette, la IV e symphonie … gauchiste « pabliste », vient nous offrir un excellent panégyrique de la révolution d'Octobre, gratuit et accessible sur le web. Merci Michel pour cet effort malgré les critiques qui vont suivre. J'en recommande vivement la lecture. L'écriture est claire. Les explications de l'empirisme inévitable des gouvernants bolcheviques, compréhensible et tout à fait honorable, font voler en éclats les tonnes de mensonges des anti-bolcheviques primaires du faussaire « livre noir du communisme ». Pas étonnant que Lequenne n'ait été publié ni par Gallimard ni par les éditions Houria La Fabrique, caténaires and Co. Mais que d'esquives et d'oublis!
« Contre-révolution dans la révolution », je n'aime pas ce titre, bien qu'il soit subtil, trop subtil pour un trotskiste de base NPA. Oui la contre-révolution n'est pas venue de l'extérieur mais de l'intérieur ; et elle est venue aussi des immenses couches paysannes contrairement à ce que pense l'interclassiste Lequenne. Mais ce ne sont pas les trotskistes d'aujourd'hui ni même pour la plupart ceux d'hier qui ont compris cela. Les trotskistes première manière, pourtant encore à considérer comme véritables révolutionnaires, ont toujours soutenu l'armée rouge, ce mythe miteux1, face à la contre-révolution extérieure. La bourgeoisie est rentrée par la fenêtre sur cour. Pas de Thermidor mais un nouveau cheval de Troie. Ce constat est venu des communistes de gauche, de Lénine lui-même dans ses fulgurances sur ses diverses définitions approximatives de l'Etat, si peu prolétarien. Ce qui rapproche le théoricien trotskiste de son frère stalinien est donc bien de gommer de l'histoire le courant maximaliste de la Hollande à l'Italie qui dénonça, bien mieux que les intellos anars et les libéraux bourgeois, la confusion de l'Etat et du parti, sans confondre goulags staliniens et visée révolutionnaire universelle. Lequenne, pourtant si cultivé et affable, fait semblant de ne pas connaître ce qui reste pour tout sectateur trotskien une poubelle de l'histoire : le gauchisme ultra-gauche, vrai maximalisme qui, de Luxemburg à Bordiga a su dès le départ dénoncer les dérives opportunistes qui allaient mener au stalinisme et à son bâtard, le trotskisme, ce souteneur impavide du capitalisme d'Etat.
Lorsque j'avais été l'interviewer chez lui à Paris il y a près de vingt ans, en 2001, pour la rédaction de mon ouvrage sur l'histoire du trotskisme modernisé en France - « Les trotskiens » - j'avais été frappé par la disponibilité et l'affabilité du personnage, pas du tout du genre vieux comploteur trotskien à la Lambert ni magouilleur syndicaliste NPA, ni sectaire vieux gardien du temple. Un type très cultivé, mémoire crédible sur les avanies du courant trotskiste depuis la guerre, bien que membre de l'école «pabliste », courant éclectique girouette théorisant depuis 1945 tout ce qui bouge comme révolutionnaire, enfin courant notoire le plus emblématique du caméléonisme trotskiste.
Son accroche pour susciter l'envie, comme aurait dit Johnny, de lire une nouvelle mythologie à la sauce trotskienne, est de s'appuyer sur de prétendues nouvelles révélations prétendant confirmer l'aspect fallacieux et contre révolutionnaire de l'insurrection (anarchiste ? Policière?) de 1921 à Cronstadt. On verra qu'il n'y a aucune nouvelle révélation et que la question n'est pas tant dans le déroulement de « l'erreur tragique » dans le massacre de Cronstadt que dans la conception caduque de la « guerre révolutionnaire » et dans l'identification du parti avec l'Etat pas du tout prolétarien. Qu'on ne s'attende donc pas à une critique du révisionnisme trotskiste moderne, ils sont tous restés, toutes sectes confondues, incapables de justifier leur soutien « critique » un siècle durant au stalinisme même si celui-ci est tombé après un banal concert de rock.
LES OEILLERES TROTSKISTES INDELEBILES
Toute révolution passe par le parti, est intrinsèquement guidée par le parti, n'existe pas sans parti, « l'absence du parti » expliquerait tous les échecs selon le gourou Trotsky âgé. Lequenne en rajoute sur la mythification du parti bolchevique : « il était né trop tard ». Notre antique « pabliste » n'a des yeux de Chimène au début que pour les soviets « ouvriers et paysans », quoiqu'il soit plus circonspect ultérieurement sur les desideratas hétérogènes voire contre révolutionnaire de la masse paysanne. Lénine est encore présenté comme deus ex machina : « Les bolchéviks sans Lénine restaient en sectaires à la porte ». La revisitation de l'histoire de la révolution d'Octobre se fait sur le mode de penser actuel du gauchisme trotskien ; les bandes antisémites sont caractérisées comme fascistes alors que le fascisme n'existe pas encore.
Ponctuellement des annotations sonnent justes contre une mythologie anarchiste : « La faiblesse de la grève générale est que les travailleurs y épuisent leurs ressources si elle ne dépasse pas ses objectifs premiers dans l'insurrection ». Lénine joue un rôle mineur en 1905 et, apparaît à plusieurs reprises en décalage face à la réalité contrairement à Trotsky. A force de vouloir exhiber Trotsky comme prima donna, Lequenne oublie d'analyser ses contradictions et son incapacité, comparé à Lénine, à être un véritable organisateur. Sa théorie de la révolution permanente où le prolétariat est sensé accomplir, préventivement à ses propres transformations socialistes, la finition des tâches bourgeoises non réalisées, n'est pas confirmée par Octobre 17, ou alors il faut comme certains bordiguistes la considérer comme une révolution double, à la fois bourgeoise et prolétarienne. Cette théorie fantasque servira surtout à justifier quarante ans plus tard toutes les supercheries de la décolonisation impérialiste.
Lequenne, qui n'a jamais participé à un véritable débat dans la gauche maximaliste européenne sur les exigences de la période de transition, pratique l'esquive qui permet de passer à la trappe les conceptions trotskistes opportunistes qui ont ouvert la voie aussi au stalinisme. Il dit : « l'organisation spécifique de la dictature du prolétariat c'est le soviet ». C'est pas vrai ! Pendant 50 ans staliniens comme trotskiens nous ont radoté que la dictature est celle du parti.
La révolution ne peut se dérouler et éventuellement se renforcer que par la dynamique de la classe et des conseils ouvriers plus que des soviets (interclassistes). Les organes dont la révolution se dote ne sont pas préalables à la lutte comme le veut la conception trotskienne dégénérée, où chaque secte dispose de divers fabricants de comités préliminaires pour « prendre la tête des masses », ou prendre la tête aux masses... Certes, le soviet, en Russie comme en Allemagne, n'est pas fiable car il est en mutation constante. D'ailleurs, sans en tirer toutes les conséquences, Lequenne note à plusieurs reprises que les soviets sont à majorité paysanne ; cela ne gêne pas le vieux pabliste qui dort encore en lui puisqu'il croit encore les paysans révolutionnaires à l'égal de la classe ouvrière. Alors par dépit il le caractérise de « faux soviet » ; non c'était un vrai soviet représentatif des couches non exploiteuses de la population mais plus confus que les conseils ouvriers et qui ne pouvait que s'identifier à l'Etat transitoire.
Le parti en général est inexistant ou en retard, et même s'il existe plus tôt il est si rempli de comitards et de manoeuvriers qu'il ne peut que s'opposer à la dynamique révolutionnaire, comme le montre la lourdeur du parti socialiste russe pourtant soit disant aguerri par des années de clandestinité. La plupart des membres du parti, pas encore nommé parti communiste, sont plus proches des positions mencheviques conciliatrices, et Trotsky lui-même est encore un menchevique non dénué de contradictions, que Lequenne passe sous silence parce que les staliniens en ont rappelé quelques unes à charge de revanche. Les mencheviques justifient encore la guerre comme « défensive », dans le droit fil de l'idéologie cramée de la « guerre révolutionnaire ».
Lequenne ne montre pas vraiment que les « Thèses d'Avril » sont un coup de tonnerre, qui liquide en même temps la fable de la théorie de la révolution permanente. Pas besoin d'en passer par une république bourgeoise. La situation de double pouvoir a été très courte. La fondation du bolchevisme comme « pédagogie politique », ainsi que le note Lequenne n'est qu'une fleur de rhétorique néo-stalinienne, qui accompagne tous les stages de bourrage de crâne dits « écoles de formation au trotskisme ». La révolution et la lutte de classe ne s'apprennent, elles se vivent.
Je me rappelle les premières années de la fête de LO en France où toutes les chapelles trotskistes glorifiaient un Lénine très oecuménique, unitaire et antifasciste (?) évitant de se baser sur les Thèses d'Avril, trop prolétariennes sans doute pour les papas de nos bobos militants actuels. Lénine est en effet isolé et conspué, Lequenne fait bien de le rappeler. Lequenne ne nous dit rien sur les positions de Trotsky à ce moment et se contente de boucher les trous en le citant comme auguste historien. Sur le fond Lénine a compris que la révolution est en train de s'affirmer par haine de la guerre, qui est l'aiguillon qui permet de démasquer la plupart des partis qui se disent socialistes (l'utilisation des termes droite et gauche ne rime à rien dans cette situation2). Lénine comprend aussi que l'opposition croissante à la guerre ne contient pas encore la volonté de renverser le pouvoir bourgeois.
Lénine a pu penser, comme le suppose Lequenne, que la révolution ne pouvait pas être immédiatement prolétarienne face à la masse des paysans, et nous assure que ce n'était pas le cas de Trotsky avec son inénarrable « révolution permanente » en escalier. Il semble bien que Trotsky ait vu plus nettement venir la révolution prolétarienne mais elle ne confirma pas ses thèses3. Lénine était possiblement moins dogmatique que Trotsky, très surestimé comme personnalisation de la révolution où, nous apprend avec stupeur Lequenne : « prolétaires et soldats bolchevisaient la société » ; vision mythique très trotskienne quand ce sont les masses qui « bolchevisaient » le parti !
Lequenne nous entraîne dans son historique de la révolution en montrant bien qu'elle n'est pas un dîner de gala ni un coup d'Etat, ce que je partage complètement. Sur le putsch de Kornilov, notre ami Lequenne opère à un nouveau gommage des interprétations courantes des diverses chapelles trotskiennes. S'il décrit bien la réaction immédiatement offensive des prolétaires et des soldats, il fait silence sur la théorisation « front unitaire » du courant trotskiste des 70 qui avait ainsi maquillé un épisode où il ne s'est agi aucunement d'une alliance avec la bourgeoisie et son Kerenski. Car la pression des masses était si forte qu'elle n'eût pas besoin de coopérer ni de prendre des engagements avec l'aile libérale bourgeoise.
Qu'on me permette aussi de douter de cette affirmation, non démontrée ni référencée en note : « Trotsky n'en pensait pas moins que le parti ne devait pas prendre le pouvoir lui-même » (p.41). Pourquoi fût-il le principal chef du comité insurrectionnel ? Pour le remettre ce pouvoir... à un parti unique ?
Lequenne se plante pour une raison toute simple, comme ses congénères il ne voit la révolution d'Octobre que comme un produit de l'arriération de la société russe, alors qu'elle éclate dans un contexte de guerre mondiale, totalement différent des conditions du 19 e siècle, et pose la question d'une révolution internationaliste pas d'un socialisme dans un seul pays avec des étapes de « révolution permanente ». Cette théorie ouvrait plutôt la voie à l'impérialisme stalinien et à ses conquêtes déguisées en « libération nationale » dont on sait les avatars et que le courant « pabliste » feint d'avoir oublié en se réfugiant dans un antiracisme très chrétien.
UNE « DIRECTION » MYTHIQUE BIENTOT DANS LA NASSE DU POUVOIR
On n'en était qu'à l'introduction, passons au coeur du livre. Nous restons d'accord sur un point avec Lequenne, ce ne fût pas un coup d'Etat blanquiste. Le génie des Lénine et Trotsky est incontestable, l'époque produisit naturellement de telles personnalités à dimension mondiale et non pas simplement russe. Les formules de Trotsky historien ne nous enchantent pas autant que cela, après coup. Il raisonne trop souvent en général et contribue à la mythification du parti avec son disciple Lequenne qui reprend des formules carrément fausses : « En février, les bolcheviks n'étaient encore que la direction de l'avant-garde du prolétariat des grandes villes ». Il y aurait donc eu des couches hiérarchiques successives : une direction, une avant-garde, un prolétariat et des habitants des grandes villes ; « les paysans fournissant l'essentiel des troupes ». Lequenne croit déceler une fusion paysans-ouvriers ; encore un fantasme « pabliste » ?
Lequenne je ne le conseillerais point s'il n'avait lui aussi des fulgurances de vérité contre les mensonges des historiens de gouvernement. Il démontre bien que les bolcheviques n'ont pas voulu gouverner seuls, mais il se prend immédiatement les pieds dans le tapis : « le parti unique au pouvoir c'est la sélection par la claire (?) conséquence de la logique révolutionnaire » ; si je croise Lequenne dan la rue il faudra qu'il m'explicite ce charabia.
Voyons à présent comment Lequenne va se servir du chaos inévitable pour justifier l'empirisme et les petites trahisons des gouvernants bolcheviques. Tiens il s'aperçoit que les soviets des campagnes sont très hétéroclites, composés de pillards, qu'au Front c'est la débandade même si cela déplaît au général Trotsky, que les fonctionnaires, ces fayots de l'ancien régime font de l'obstruction permanente (mais pas la révolution en permanence).
Sur Brest Litovsk, comment Lequenne va-t-il sortir son épingle (trotskiste) du jeu ? D'abord à l'aide d'une tautologie trotskienne, qui confond guerre et révolution, révolution et guerre : « Les bolchéviks avaient sous-estimé que la guerre mondiale en elle-même représentait une grande victoire contre le prolétariat ». C'est mal dit, si la guerre a lieu c'est que le prolétariat est défait, mais comme la révolution commence à un bout de l'Europe, on ne peut pas parler de défaite du prolétariat. Mal débuté. Alors il va s'efforcer de ridiculiser les communistes de gauche, des « puristes », sur une « position gauchiste ». Il se méfie de leurs radotages sur la guerre révolutionnaire4, concédant que ses deux héros, Lénine et Trotsky, croyaient eux aussi encore aux vertus de la guerre révolutionnaire néo-girondine ; arrêtée momentanément lors du traité contraint de Brest, elle ne connaîtrait qu'un répit de courte durée, et prolétaires et paysans pourraient être renvoyés au casse-pipe généralisé. Lequenne-Ho Chi Minh en profite pour tout mettre sur l'inaction du prolétariat européen, qui, en effet, ne met pas crosse en l'air, cajolé en Europe de l'Ouest dans les limbes d'une prétendue victoire. Et puis, et ce n'est pas moindre pour un conservateur du léninisme étatique, les conditions allemandes à Brest ne mettaient pas en cause « la survie du régime soviétique ». Lequenne ne remet pas en cause la théorie de la guerre révolutionnaire pour étendre une révolution à coup de canon et de massacres, mais je ne lui disputerai pas les arguments contre les communistes de gauche qui étaient en effet puristes et irresponsables, alors que leurs critiques aux camarades dans leur gestion du nouvel Etat furent plus conséquentes.
Sur la mise en place de la terreur rouge (p.41) même si on désapprouve un peu, Lequenne explique bien cette tragique nécessité et ridiculise tous les historiens à gages qui n'incriminent que les bolcheviques mais qui sont les premiers à s'associer aux campagnes antiterroristes mensonges des actuels Etats capitalistes sur-développés et surarmés.
Concernant l'affaire de Tsaritsyne, où le commandant Staline s'illustra par sa cruauté contre les populations, Lequenne reste flou et il est regrettable qu'il ne démontre pas plus la rectitude de Trotsky contre les exactions de Koba, ni ne rappelle les hésitations de Lénine à sanctionner.
Sur ladite révolution allemande, il n'y a rien de nouveau dans le jardin trotskien, tous les échecs se résument à l'absence de « direction » du parti (= crise de l'humanité) : « Le groupe Spartacus n'avait pas l'implantation du parti bolchevique ». Ah que l'implantation est fleurie quand elle est trotskienne ! Surtout quand on se rappelle que le parti en Russie à la veille de la révolution restait au trois quart conciliateur menchevique et va-t-en guerre.
C'est sur le gênant débat sur la place des syndicats sous le nouvel Etat « prolétarien » que Lequenne va tricher à nouveau. Certes la révolution est isolée. On est en 1921, et il nous a dit que la révolution avait dégénéré de 1924 à 1934, il nous faudra revenir sur cette curieuse tranche. Lequenne esquive carrément d'exposer vraiment la position du maréchal Trotsky (qui a pris du galon pendant la guerre civile) : il faut militariser les syndicats. Bon ne soyons pas honteux ni bégueule envers Trotsky, il n'est pas sur ce point très éloigné de la position du courant maximaliste pour qui il faut carrément supprimer des organes de collaboration d'Etat, mais cela ne signifie point que dans la période intermédiaire, entre capitalisme et communisme, il n'y aurait plus besoin d'organismes de défense immédiate de la classe. Et que l'expérience russe a montré de plus que l'Etat du coin, certes autonome mais pas complètement du marché mondial, n'est pas vraiment un ami des ouvriers. Lequenne nous dit que le propos de Trotsky a été déformé par « une légende stalinienne » (p.145), mais sans source de référence. Donc nulle et non avenue. Le vrai problème est que le ministre maréchal Trotsky s'identifie à un Etat qui a désormais des objectifs étrangers de plus en plus et au quotidien des prolétaires et à l'avenir communiste. C'est cet attachement national sentimental qui fonde son stupide « soutien critique » éternel refilé à ses ouailles perroquets.
Le plus inquiétant n'est pas Trotsky, dont on peut comprendre la confusion, mais Lequenne qui lui défend l'idée de syndicats étatisés : « ils ne doivent pas s'opposer à l'Etat « prolétarien » mais « devenir des organes économiques de la grande production industrielle » (p.147). Il est plus trotskien que le maître, c'est à dire bon néo-stalinien conservateur du pays des soviets sans Tintin Lénine, et devrait nous ébaubir à nouveau avec spoutniks et chiffres truqués de la production industrielle cosaque. L'Opposition ouvrière, en défendant l'autonomie syndicale, ne comprend que la moitié de la chose, et n'en tire aucune réflexion subséquente : pourquoi y aurait-il nécessité d'organes de défense des ouvriers à l'époque d'un Etat bienveillant à l'égard de ces mêmes ouvriers, c'est donc que cet Etat n'est pas un ami sincère ; et, par extension, si l'Etat récuse l'existence d'organismes représentatifs des ouvriers c'est qu'il serait en toutes circonstances le défenseur de la seule classe ouvrière ! Or cela même est impossible comme la célèbre définition historique de l'Etat par Engels le démontre.
La vérité de base du trotskysme est qu'il reste enfermé, via ses derniers éléphants, dans une conception nationale stalinienne de la période de transition. Les Lequenne, Krivine, Besancenot et Cie n'ont jamais sérieusement discuté de leur vie de la période de transition. Ils ne connaissent rien, sous leur armature de carnaval trotskien, des débats dans la Gauche italienne (Bilan), la GCF (internationalisme), le CCI (Révolution internationale) ni des apports des Appel, Pannekoek et tant d'autres combattants anonymes du but final.

À suivre...

NOTES

1Malgré l'impasse de la « lutte armée » (tiers-mondiste) , qui n'est condamnée au début des années 70 que par Gérard Filoche en voie de social-pacification (cf. p.54 de mes « trotskiens »), le dernier grand-père du trotskisme français montre à nouveau sa foi en la « lutte armée » sans principes citant les incongrus écrits militaires du ministre (capitaliste d'Etat) de la guerre, Trotsky ; il fait le sale boulot de n'importe quel général, fusiller les déserteurs, envoyer les milliers au casse-pipe, etc. Nos actuels révolutionnaires en chambre qui mythifient ce commandement militaire, comme révolutionnaire, s'imaginent à l'avenir beaucoup plus comme officiers révolutionnaire mais de l'arrière contrairement au spadassin à l'avant ! Lequenne annoblit le général Trotsky : « D'une masse vacillante et hésitante, sortit une véritable armée » ! Merci pour l'Etat capitaliste d'Etat ! La même armée qui, deux décennies plus tard, sera sacrifiée par millions pour sauver le capitalisme d'une destruction totale.²²²²²²²²²²²
2Ainsi des « forces de droite » et des « masses à gauche du parti »... on n'était pas sous le règne du gouvernement d'union de la gauche mitterrandienne !
3En page 41, un peu plus loin, Lequenne ne se rend pas compte qu'il invalide la théorie de la révolution permanente puisque « la bourgeoisie est incapable de réaliser la révolution démocratique », et ce ne sont ni Lénine, ni Trotsky, ni Staline qui la réaliseront la révolution démocratique !
4Lequenne a dû lire mon livre sur cette fable ou ceux de Philippe Riviale.

dimanche 17 décembre 2017

SALUT DOMINIQUE COTTE !

Il y a quelques jours à peine les élites bourgeoises se sont crues obligées de célébrer, de façon disproportionnée, le décès causé par une "maladie incurable" d'un rocker très populaire, et dont nous ne nions pas le talent d'interprète. Pour saluer une dernière fois un passeur de marxisme et un combattant opiniâtre pendant près d'un demi siècle de la lutte de classe, et un défenseur intransigeant de la nécessité de la révolution nous, nous n'avons nul besoin d'exhiber des médailles ou des Harley Davidson.
Lorsque nous perdons un des nôtres, atteint lui aussi de cette putain d'incurable maladie, parmi les meilleurs lutteurs du prolétariat nous ne comptons pas voir arriver non plus des milliers de prolétaires à l'enterrement, non pas que cette grande masse anonyme qu'est le prolétariat historiquement soit ingrat mais dans les conditions de la domination la disparition d'un de ses meilleurs défenseurs reste inaperçue, quand bien même nous minorité maximaliste, sommes là pour rappeler celui et ceux qu'il ne faut pas oublier pour leur contribution pérenne et inexpugnable à la cause de l'émancipation de l'humanité.
Dominique, ce grand gaillard si doux, va manquer à notre mouvement. Malgré sa signature anonyme et souvent fruit d'une collaboration commune avec son ami Jean Pierre, il était véritablement un écrivain prolétarien, rigoureux et soucieux d'approfondir le marxisme à la lumière du temps présent.
Il y a quelques semaines à peine nous avions assisté au nord de Paris à une conférence de son groupe où il fît l'exposé. Il y développa les grandes lignes des leçons toujours actuelles de la révolution d'Octobre (telle qu'on la nomme entre nous et pas "révolution russe"). Il le fit de façon très vivante, tenant compte des réactions du public et s'attachant à donner une solide charpente à chaque phase de son argumentation. Sa prestation fût d'ailleurs applaudie finalement par un public qui n'était pas composé que de nostalgiques du bolchevisme.
Que ses proches et particulièrement son ami de longue date (Jean Pierre) - une amitié politique extraordinaire que dépasse en longévité celle de nos célèbres Frédéric et Karl - reçoivent ici l'expression de ma profonde tristesse.

Je peux redire ici les mêmes propos que ceux que j'ai tenu en 1985 à Maastricht au nom du CCI, lors de l'enterrement de Ian Appel, président des Conseils ouvriers de Hambourg pendant la révolution  allemande et membre du Spartacusbond.Comme Engels l’a dit lors des funérailles de Marx nous retrouvons cette constance chez le révolutionnaire Dominique Cotte:

« Contribuer d’une façon ou d’une autre au renversement de la société capitaliste et des institutions d’Etat qu’elle a créées, collaborer à l’affranchissement du prolétariat moderne, telle était sa véritable vocation. La lutte était son élément, et il a lutté avec une passion, une opiniâtreté rares » (Engels, 17 mars 1883).

Dominique Cotte (20 janvier 1956-14 décembre 2017)

 Communiqué de Robin Goodfellow: https://www.robingoodfellow.info/

Notre camarade Dominique Cotte alias Verdier est décédé, emporté par un cancer du poumon.
Tout jeune, au lycée Buffon, il adhère au marxisme et rejoint la «Gauche marxiste», un groupe qui publiait le journal «Lutte continue» et qui se situait dans la continuité des groupes comme «Socialisme ou barbarie», «Pouvoir ouvrier» ou du «Groupe marxiste pour les conseils de travailleurs».
La faillite de ce courant le conduit avec d’autres anciens de la « Gauche marxiste » comme Jean-Pierre Hébert[1] (1950-2011) lui aussi mort tragiquement il y a quelques années, a une étude plus profonde de la théorie marxiste.
La stagnation de ce regroupement le conduit avec une partie du groupe à rejoindre la tradition de la gauche communiste d’Italie et d’«Invariance».
Après un bref passage au «Groupe communiste mondial », il est parmi les fondateurs de la revue «Communisme ou Civilisation» puis du collectif «Robin Goodfellow».
Polyglotte, comme le voudrait l’internationalisme, il avait un tempérament énergique et plein d’entrain dès lors que la moindre occasion favorable semblait se présenter.
Travailleur infatigable, il alliait la finesse de l’analyse des situations politiques avec une grande capacité d’expression et un style plein d’allant. Il animait également sans relâche les blogs comme les réseaux sociaux sur lesquels était présent «Robin Goodfellow».
La bienveillance, l’empathie et l’humour caractérisaient ses relations avec les camarades.
Il avait mis sa grande culture et sa connaissance approfondie du marxisme, dont il était un défenseur intransigeant, au service du prolétariat révolutionnaire. Son décès constitue une perte considérable pour le mouvement communiste.
Nos pensées vont également à sa famille qu’il chérissait.
Ses obsèques auront lieu le jeudi 21 décembre à 12h45 au crématorium de Saint-Sauveur (60320), 735 rue de Roche.


[1] https://proletariatuniversel.blogspot.fr/search?q=h%C3%A9bert

lundi 11 décembre 2017

LA MORT ORDINAIRE D'UN CHANTEUR DE VARIETES


« La musique seule peut parler de la mort ».
André Malraux, La condition humaine.

Fin de saga d'un rebelle milliardaire endetté

Je ne voulais pas oublier initialement cet article après qu'on nous ait goinfré tout azimut pendant quatre jours et demi1 avec les commémorations diverses de la mort de Johnny Hallyday, où l'obscène rivalisa avec union des larmes nationales, gros cubes de riches et petite croix autour du cou d'un homme pas vraiment vieux mais au visage ravagé par l'alcool, mais la réaction provocatrice, mais si fine, de Finkielkraut, qui choque tant l'unanimité nationale pleureuse, a mis le doigt dans le mille, ou une partie du mille feuilles idéologique...Ce qui m'interrogeait était le silence de la gauche bourgeoise. Aucune effusion du côté des trotskiens ; comme pour les attentats, chez les NPA il faut croire que le décès de Johnny ne relevait même pas du fait divers2, quant à la secte LO ils vivent toujours en vase clos dans leur univers stalinien où il n'y a que des « travailleurs » qui n'aiment que écouter que du Jean Ferrat et que applaudir au discours de la bécasse à la ducasse et que aux choeurs de l'armée rouge ? Johnny n'était-il que un simple amuseur « populaire » enrichi par des fans consentants et électeurs du FN ? Ou que un simple VRP de l'impérialisme US raciste, de ses bécanes lourdingues et de ses films que pour garçons vachers ?3
Voici ce que j'écrivis en premier lieu.

Hé Johnny ! Que le COMMERCE, lui, il est éternel !

Jeudi. Quelques heures avant l'ouverture du supermarché Carrefour à la Cité de l'Europe à Calais, ayant appris la mort du rocker dans la nuit, le directeur a fait lever fissa une poignée d'employés pour pousser au milieu du magasin le bloc de rayonnages, prêt depuis plusieurs jours, chargés de CD, de livres et d'un portrait de Johnny adolescent. Le commerce capitaliste vous prend aux tripes par les sentiments : jeunesse éternelle, twist again and always, souvenirs souvenirs...
Bref, photo sentimentale du grand blond à la guitare et cercueil de CD trônaient à l'ouverture devant les rayons informatiques, ce qui nous occasionna quelques réflexions humoristiques entre consommateurs éclairés et pas nécessairement admirateurs du chanteur et de ses déhanchements moins érotiques que ceux d'Elvis. Depuis au moins deux semaines, contrairement aux fans neuneus à qui les médias faisaient croire qu'on peut lutter contre le cancer, il faut dire que la plupart des magazines « chauffaient la salle », et la future mobilisation de masse, en préparant de façon obscène l'annonce de la mort du double francisé d'Elvis.
Je découvris une autre façon de mener l'enquête ou même de draguer dans les allées du centre commercial puisque je posais la question suivante à un certain nombre de femmes (fans?) de tout âge et en tout bien tout honneur : « Etes-vous triste aujourd'hui ? ». Une fois sur deux la personne restait interloquée, non pas de la teneur de ma question, mais parce qu'elle était anglaise, et que, à Calais. Elle ne pigeait que pouic, et, malgré le Brexit (ou à cause du) les anglais continuent à venir remplir leurs chariots de vins bas de gamme et de bières moins chères. La plupart des francophones étaient tristes évidemment, le plus grand nombre de fans résidant dans les Hauts de France, région pauvre qui aime la danse populaire et la violence contenue dans le rock and roll.
Tous les politiciens hexagonaux y ont été de leur selfie condoléant. Plus étonnant a été la réaction coincée de la gauche bourgeoise (j'ai évoqué plus haut le silence méprisant des trotskiens).
Le mutisme de la gauche bourgeoise reposait-il sur le fait que le « parvenu » Johnny n'avait jamais caché ses sympathies pour le libéralisme bourgeois, même le plus provocateur à la Sarkozy, bien qu'il s'en soit mordu les doigts et même finalement désolidarisé4. Mélenchon, qui n'aimait jamais tant que photographier les vedettes lorsqu'il n'était que un second rôle au PS, ne savait pas que dire (si je pleure mon électorat va penser que je suis vendu aux produits impérialistes, si je ris je vais m'aliéner un électorat qui hésite entre moi et Marine). Donc il n'a rien dit puisque le chanteur « de droite » est trop « populaire ». Du côté de la Bible à bobos, l'OBS, un Serge Raffy est encore plus obséquieux face à que la récup nationale macronesque : « Son œcuménisme de rocker mérite à coup sûr un immense hommage. Mais que vient faire la République dans ce deuil ? C'était un géant, certes. Il souhaitait qu'on voir en lui un simple saltimbanque. Sans message, sans leçon de morale. Peut-on pleurer une idole sans le transformer en statue ? La disparition du « monument Johnny » marque la fin historique des baby boomers. Est-ce cet événement que certains veulent glorifier par un quasi « deuil national » ? ».
Et si Hollande avait été encore au pouvoir, que le Raffy lui aurait-il reproché de surfer idem sur une « union nationale en deuil »5 ? Nulle dimension internationaliste chez le porte-plume de l'OBS, mais la même gêne que Mélenchon face à un « saltimbanque de droite », au pote des milliardaires. La plus ridicule condoléance est venue du léger Hollande pour prendre un peu de poussière de gloire du « dieu Johnny » : « on aurait bien aimé le retenir » (allusion pataude à « Retiens la nuit », qui nous berça adolescents avec des transistors grésillants dans nos tentes de camping où les filles ne voulaient pas se risquer). Remarque assez imbécile quand on sait l'état où vous met le cancer à la fin. C'est Polnareff qui a montré plus de dignité : « Il valait mieux qu'il parte, au moins il ne souffre plus ».

Autant la gauche bourgeoise se montra gênée, gênée de feindre l'indifférence, autant la droite oécuménique et son pendant macronesque afficha son affliction et une compassion biblique. Opportunité quand tu nous tiens ! Ne fallait-il pas surfer sur une émotion populaire qui s'annonçait comme massive, qui prenait des proportions gênantes où, deux décennies après la disparition de Coluche, une vedette de music-hall menaçait de ravir le vedettariat à la camarilla de politiciens officiels. Tout le monde n'est pas d'accord avec moi, l'instrumentalisation nationale aurait été acquise dès les premiers râles de Johnny. Ce que je ne pense point. L'hommage national aux Champs a été contraint et forcé, et la polémique entre premiers rôles gouvernementaux a traîné quelques jours : coût d'une telle opération, plan vigipirate, risques de flop ou pagaille d'une venue massive de « beaufs ». Toutes les oreilles policières et journalistes ont averti que la masse trépignait et ne se laisserait pas voler son deuil, qu'elle viendrait de toute façon en Harley ou en voiture neuve à 169 euros par mois à vie.
Le rendez-vous fût massif en effet. Certainement un million sur les Champs et quinze millions, dont moi, devant la télé. Du jamais vu pour n'importe quelle queue de pie présidentielle, et l'enterrement de Victor Hugo était réduit à une pauvre manif de la CGT.
La prétention de Macron à discourir avant la messe était une gageure6. Sachant que les premiers rangs, venus de province étaient plutôt électeurs du FN. Cela n'a pas raté, les sifflets ont commencé... mais n'ont pas duré. Macron a réussi à les bluffer finalement avec un discours bien tourné qui flattait à mort les fans et leur idole, dans lequel il ne se mettait aucunement en avant, et puis continuer à siffler se serait vite retourné comme une honte pour les siffleurs « beaufs ».
Les deux écrivains attitrés Labro et Rondeau firent un discours de fines plumes. Labro osant égrener, parmi d'autres facettes du personnage, son aspect caméléon mais se faisant étriller pour avoir oublié de nommer les filles adoptives (certes caprice de vieux riche). Rondeau, journaliste au Monde qui avait fait scandale en interviewant jadis en une de ce journal intello, un vulgaire rocker, fit le beau en indiquant que Laeticia lui avait décrit la mort « héroïque » et mystique de l'homme Johnny : il est tombé par terre et ses yeux ouverts étaient dirigés vers le ciel7.
Le pape, devant sa télé, devait se frotter les mains pour la pub mondiale de la principale multinationale. Cela dégoulinait de mysticisme. La croyance pipole stupide en l'immortalité de leur « idole » - ce qui était pourtant une hérésie dans l'Ancien Testament – venait se jeter dans les bras des pires bigoteries qui entrecoupaient les discours des amis du beau monde sans foi ni loi.
Le plus ridicule fût Bruel qui commença par décrire une virée en Lamborghini et un arrêt picole avec louche de caviar avec son ami qu'il croyait immortel ; oubliant que seuls les académiciens bourgeois sont immortels, du moins le croyait-on jusqu'à ce qu'un vulgaire mortel chantant vienne leur faire concurrence. Le clou du spectacle d'affectation nationale et d'affliction musicale était bien sûr la bénédiction du curé gauchiste en santiags avec la pompe à encens, et sa tête de Léo Ferré, qui figurait la facette bad boy du passé d'un Jojo rangé des Harley en fin de carrière, bon père et presque papy de la nation. Quoique rebelle milliardaire endetté.

Pour tout dire, le spectacle religieux fût un concert réussi. Jésus Christ, ce hippie, ne nous en
voudra pas d'autant que Johnny a chanté toute sa vie avec sa croix autour du cou. Il lui manqua cependant la djellaba de Jésus et ne se promena jamais pieds nus sur scène. Jésus ne connut point l'électricité pour amplifier le son des guitares ni ne voyagea à bord d'une Lamborghini. Exhiber le luxe était contre révolutionnaire en ces temps là. Il y avait un côté obscène chez le Hallyday du XX e siècle finissant post bigoterie universelle de chanter la misère spirituelle du commun des mortels prolétaires tout en roulant carrosse, mais comme l'art ne peut pas être prolétarien, on aima quand même. Un riche peut connaître des déceptions d'amour comme un prolétaire, peut connaître la dépression, quoiqu'ils soient une infime minorité à mourir dans la rue. C'est pourquoi le sort de Johnny jette le trouble en nous, qu'on l'ai aimé ou pas.

Johnny était né relativement dans la rue, dans un milieu bohème artiste qui ne vivait pas si
pauvrement (le manteau dont il est vêtu, mes parents n'auraient pu me l'offrir à l'époque). Mais cette histoire de Johnny nous touche parce qu'elle nous renvoie à notre vie personnelle. Ce qui est étranger aux groupes politiques, quels qu'ils soient, y compris ceux qui se disent marxistes. L'individu n'existe pas en politique, et « le parti » n'a aucun compte à lui rendre8. C'est pourquoi nos pauvres bobos gauchistes ils restent coincés et ne peuvent rien dire sauf à se ridiculiser. Pourtant L'Huma a publié un article tout à fait digne et correct sur Hallyday, même si, inévitablement, on ne peut douter qu'il s'agisse d'une opération de séduction électoraliste car les vieux ouvriers, oui que ils aiment beaucoup Johnny dont les chansons gueulées, à fond la caisse, leur ont parfois donné du baume au cœur pour les humiliations subies au boulot, nota « qu'est-ce qu'elle a ma gueule ? » et « je ne suis pas un héros »9.

Comparé aux enterrements corbillards silencieux et emmerdants, l'hérésie pouvait entraîner l'ire du catho de base, mais ce ne fût pas ridicule, et ce ne fût pas, quoiqu'on en dise une invention européenne ou d'homme blanc irrespectueux envers la religion. On chante le gospel dans les églises américaines. L'église française a évolué, elle est devenue païenne sans complexe, elle laisse depuis longtemps entrer les musiciens dans l'église au moment des mariages ou des enterrements, le rock remplacer ou cohabiter avec la musique sacrée. Vous ne verrez jamais cela dans une mosquée ou une synagogue10. La faculté de « récupération » de l'église catholique n'est donc pas négligeable et elle est loin d'être moribonde en Amérique du Sud et en Afrique11.


LA FIN D'UNE CERTAINE CULTURE IRENIQUE POST 1945 ?

J'en viens à la déclaration provocatrice, comme toujours, de Finkielkraut : « Pour Finkielkraut, seuls les «petits blancs» ont rendu hommage à Johnny, pas les «non-souchiens» qui « brillaient par leur absence ». Moi je l'aime bien finalement Finki, pas pour son soutien à l'Etat colon Israël, mais pour sa capacité à aller à rebrousse-poil de l'idéologie libéral gauchiste antiraciste dominante. Il faut toujours des extrêmes pour animer l'ennui politique dominant, Finki est l'extrême de la raciste Houria Boutelja et de tous les anonymes qui ont fait du tueur débile Merah leur idole. L'humour sur la question sociétale et ses labyrinthes idéologiques actuels provoque la déflagration. Je m'y attendais. Je voyais bien moi aussi cette dominante de visages blancs, malgré quelques noirs quand même, antillais sans doute. Hurlent tous ces bien-pensants qui ont baratiné que supprimer le mot race de la constitution supprimerait le racisme. Hurlent tous ceux qui sont contre tout contrôle des migrants mais ne s'occuperont jamais de leur trouver un foyer et un travail. Mais leurs amis antiracistes professionnels relativisent aussitôt que c'est parce que le rock est désormais ringard, que la dépouille de Johnny signifie la fin de l'emprise des baby-boomers, des égotistes, ces consommateurs sans âme, ces vieux jeunes !
Ces furieux contre le provocateur Finki ont certainement raison sur un plan : la société française est devenue multiculturelle. Il faut laisser construire à gogo mosquées et clubs de foot animés par des intégristes musulmans, laisser les élèves défavorisés insulter leurs profs, applaudir au port généralisé du voile. Toute la musique « que j'aime » serait désormais le rap. Le rock c'est pour les vieux blancs racistes ; d'ailleurs (hum hum) il paraît que Elvis l'était12.

Ce constat très pertinent de Finki n'est pourtant qu'un vrai constat, l'aboutissement des cloisonnements communautaristes. Les noirs et les arabes on ne les vit point, ou en nombre, aux enterrements pour Charlie13. Les noirs et les arabes – pour parler de façon tristement schématique – ils ne se montrent qu'en banlieue lors des manifs pour protester contre des exactions policières, ou pour soutenir n'importe quelle exaction de voyou si cela concerne « la race ». On aimerait bien les voir pourtant plus nombreux dans les manifestations « de classe » (ouvrière) ; quoique chacun soit toujours libre de manifester pour ce qu'il veut.

Mais, comme toujours, la provoc de Finki reste superficielle et décalée par rapport à la réalité sociale, et que nombre de noirs et d'arabes étaient aussi devant leur écran de télévision. Je ne pense pas qu'on puisse reprocher non plus à d'innombrables prolétaires blancs de ne pas être venus à l'enterrement pipole ; Finki ne nous dit pas quelles classes ou couches composait cette masse de gens, ni la proportion de voyeurs ou de joggers. Ensuite la mort d'une vedette de variétés depuis le temps du général – lequel déclara que Johnny serait plus utile à la construction des autoroutes – ne peut pas enterrer les années 60. Il ne fût qu'un personnage de ces années-là, et c'est réduire l'histoire à un spectacle de Michou Drucker que d'imaginer que les préoccupations des gens pendant 50 ans ont été les santiags et les vêtements ridicules de scène du caméléon Johnny.

L'ENVIE DE PROLONGER LA VIE... ou d'assister à un cancer


L'émotion populaire renvoie à quelque chose de plus profond, et qui nous touche tous, toutes races confondues, quelles que soient nos « idoles ». J'ai pour cela deux explications dont vous pouvez inverser l'ordre.
La première est que le dégoût de la politique en général (« noir c'est noir... il nous reste l'espoir »), renferme les gens (j'évite de dire toujours les prolétaires ce qui finit par paraître ...communautaire!) dans des soucis d'ordre privé et sentimental. Assister à un concert (et aussi cancer) d'une bête de scène les touche bien plus que les lamentables meetings électoraux. Le plaisir est immédiat par le chant, le rythme, l'ambiance. Les lendemains chantants tu peux toujours attendre et te morfondre politiquement.
La deuxième est ce refus de vieillir et d'accepter la mort qui est typique justement de la génération des baby-boomers. Jusqu'à nos jours le cancer a été une maladie cachée, masquée; on trouve encore nombre de nécrologies qui indiquent "victime d'une maladie incurable"; car elle était honteuse cette maladie; honteuse parce qu'imbattable, qu'elle ridiculise la médecine, et qu'elle signifie qu'il y a un gêne pourri dans votre hérédité familiale. Avec l'exhibition du cancer de Hallyday, on aura certainement décomplexé l'information sur le sujet mais pas fait avancer le schmilblic.  Obscène et fallacieuse fût cette prétention, étalée par les médias, à combattre la maladie à coups de gueule ou de doigts d'honneur, ou avec les prières des fans. Johnny put allumer le feu souvent mais conjurer le sort en vain. Certainement au courant depuis l'an passé du mal qui le rongeait, et auquel l'abus de tabac, d'alcool et de drogues illicites n'est pas étranger, il faisait le fanfaron. Il mena une série de concerts au titre de « Rester vivant » avec une grosse tête de mort qui pendait au-dessus de la scène de chaque représentation. Le chanteur à tête de loup et au sourire désarmant soliloquait avec sa maladie à travers les paroles poignantes qu'on lui avait composé sur mesure : « l'envie de prolonger la vie ». Les meilleures incantations même musicales ne peuvent rien contre ce putain de cancer, surtout du poumon ; j'en sais quelque chose pour avoir été aux premières loges lors de l'agonie d'Anouke et d'autres. Tout le corps part en couille, se vide littéralement en un liquide infâme. Le malade meurt littéralement de faim car il ne peut plus manger. Je plains les proches de Hallyday qui lui ont tenu compagnie jusqu'aux derniers jours, et, désolé, mais toutes classes et races confondues, le chagrin des autres allume toujours une immense peine en nous. Pauvres êtres humains nous sommes périssables comme les fleurs, mais pas tous en même temps. Notre espoir et notre joie réside dans le fait que l'humanité ne s'arrête pas à la mort de celui-là ou de celle-ci. Que nos successeurs vont connaître à nouveau la vie et peut-être un monde meilleur.
Johnny a probablement dit à ses médecins : « stop débranchez-moi, je veux pas finir complètement décomposé ». Peut-être est-ce une de ses dernières blagues d'avoir attendu que l'écrivain bourgeois oecuménique d'Ormesson le précède. Johnny était croyant depuis toujours, sinon il n'aurait pas porté la croix catholique pendue à son cou même pour les concerts les plus hérétiques. Il a dû penser que monter au ciel avec d'Ormesson serait moins emmerdant qu'avec Mireille Mathieu. C'est sans doute le seul vrai combat qu'il a pu imaginer. M'ont fait rigoler les inventions de ses amis ou des toubibs clientélistes qui ont clamé qu'il avait mené un combat acharné contre le cancer. On ne peut pas lutter contre le cancer soi-même comme on ne peut pas réparer tout seul sa jambe cassée. Les soignants vous bourrent de cachets, pas de music-hall, et dosent d'une manière plus alchimique que scientifique avec la chimio. Le crabe, lui, avance inexorablement même si vous avez « encore envie de vivre ».

L'agitation des tout petits scandales sur le déroulement des cérémonies ou de la dernière provoc de Finki, servent à laisser au second plan l'essentiel : la recherche sur le cancer n'a pas progressé depuis des décennies. La « science capitaliste » est plus apte à tuer des milliers d'hommes à des distances lointaines qu'à guérir les milliers qui souffrent et périssent de cette maladie glorifiée comme « incurable »14. Incurable comme le capitalisme ?





NOTES



1Alors que des informations autrement plus graves sur ce qui se passe dans le monde méritaient de rester en une, la grave provocation de Trump contre les Palestiniens, l'armement accéléré de la Corée du Sud, l'invraisemblable déclaration de victoire de la camarilla gouvernementale irakienne assurant avoir fini la guerre contre daesh, les vagues de destruction d'emploi dans les grandes surfaces et les banques, etc.
2Par contre, ils passent du temps à défendre un vieux bureaucrate du PS, qui fût un de leurs pères trotskistes en sa jeunesse, accusé d'antisémitisme pour avoir publié un montage bête de Soral montrant Macron comme otages des juifs et des banques, ce qui n'est pourtant pas totalement faux ni antisémite, quand chacun sait que Goldman&Sachs, banque de banksters est couramment nommé banque juive. Et qu'il y a quand même des magnats juifs aussi pourris que nos magnats chrétiens ou musulmans. Naguère, des groupes, pas aussi étroits, qui faisaient eux partie de mouvement révolutionnaire (S ou B et Pouvoir ouvrier) n'hésitaient pas à parler des concerts de rock comme événements ; même si ultérieurement a été théorisé cette truie « le soulèvement de la jeunesse ».
3Pour ce qui me concerne, cela ne me fit ni chaud ni froid, il n'est pas un proche et je le savais condamné malgré les sottises sur sa robustesse et un (impossible) combat contre une telle maladie. Comme je l'ai dit au début de mon livre jadis (« Les cartons d'Albi ») on ne peut nier qu'il fait partie de l'histoire de France au même titre que De Gaulle et Bardot, que, même à partir de l'exemple américain il a envoyé valser la musique de papa. Quant à sa trajectoire personnelle et ses fortunes diverses elles sont secondaires. Comme interprète il fût un soleil. Je l'ai croisé souvent involontairement, enfant d'abord, à Albi,où il fît un de ses premiers concerts vers 1961 ; il était venu se balader dans mes belles rues autour de la cathédrale. J'ai assisté avec indifférence à son concert au palais des sports vers 1967 à Paris, plus intéressé par la mise en scène (danseuses aux seins nues avec paillettes) . Puis je le vis parfois dans les rues de Paris où il passait dans les 70 avec ses hordes parasites de Harley Davidson. Enfin, à l'enterrement de Coluche à Montrouge, je marchais derrière lui avec Michel Leeb, dans le maigre cortège qui accompagna le comique jusqu'au cimetière. Chacun est accompagné d'une chanson lors de son premier amour, moi, avec Anouke, c'était en 1969 : « Que je t'aime » et le Polnareff du « je te donnerai tous les bateaux ».
4Tant de bardes à la Doc Gynéco, qui firent la lèche à Sarko, ont fini aux oubliettes médiatiques.
5Pas vraiment, comme on le verra grâce ) Finki...
6A l'origine Macron devait discourir à l'intérieur de l'Eglise, où il ne risquait pas de sifflets de la part de la haute caste réunie sous toit catholique. Cela eût été une transgression à la veille (le 9) de l'anniversaire de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ! Chacun tint son rang, les curés dedans et la République dehors, mais Johnny attend désormais d'être béatifié. On le fit passer pour un saint, oubliant ses frasques de riche parvenu ou ses abus sur les sans grades, même si on nous rappela lourdement qu'il avait donné son cachet de concert aux sidérurgistes de Longwy en lutte en 1979.
7Pitoyable imagerie mystique, en général on ne tombe pas par terre lors d'un malaise pour se retourner et regarder le bon dieu. La réalité est simple : on débranche dès que le malade fait signe. Ce qu'un hebdo pipole a fort bien résumé : « madame, c'est maintenant ». C'est cela qui est terrible pour les proches, pas vraiment pour celui qui est débranché, en vérité euthanasié, et qui voit la fin de ses souffrances.
8Pour exemple, j'ai envoyé de vieux films de vacances à des responsables du CCI, récemment, qui contenaient des moments de vacances avec de charmant(es) camarades disparus. Ni merci, ni merde. Et je doute même qu'ils les aient transmis aux concernés. Je ne peux résister à ajouter cette anecdote qu a choqué les personnes que j'avais fait venir à leur dernière réunion publique à Paris. Une sympathisante de Rennes (j'espère non militante) a déclaré : « je ne veux surtout pas que mon fils devienne prolétaire ». Réunion de bobos ?
9Le rock n'a jamais été subversif, un défouloir tout au plus. C'est le rock qui a fait tomber le mur de Berlin, plus encore que la course aux armement qui a épuisé l'URSS. Avec le rock on peut s'amuser entre fils de bourgeois ou d'ouvriers. Le rock a cassé les frontières et les clichés politique bien plus que nos vieux refrains révolutionnaires. S'il contient plus d'amusement immédiat, de communication sociale joyeuse dans le présent, que nos lointains déhanchements communistes, inatteignables lendemains, il reste une mode aléatoire, et c'est bien la CIA qui a sponsorisé les grands concerts qui ont servi à culbuter les choeurs ringards de l'armée rouge !
10Lors d'un mariage familial, mon fils, guitariste, avait composé une chanson pour sa grand-mère et la chanta au beau milieu de l'Eglise avec l'accord du curé.
11Le chant au moment des enterrements est immémorial en Afrique. Au Burkina Faso des veillées de chants sont organisées lors des funérailles mossi pour tous les défunts ou défuntes décédés des suites d’une mort jugée socialement acceptable et alors que leur statut permet la tenue de rites funéraires. Aux îles Tonga, les femmes chantaient des complaintes autour du cadavre et les continuaient encore au dessus de la tombe.Les Maori de la Nouvelle Zélande ont laissé des chants funéraires d’une beauté rare. Ils s’appelaient Waiata tangi et étaient chantés en choeur. En Amérique, nous trouverons la même coutume et les mêmes productions orales. Chez les Indiens du Paraguay, dès que le guerrier défunt était paré de ses armes, les femmes de sa famille éclataient en pleurs effroyables. Puis elles se levaient deux par deux, entonnaient un chant monotone et faisait en dansant le tour de la cabane. Ces chansons et ces danses étaient continuées par les femmes pendant trois jours. Les hommes se tenaient à l’écart et vaquaient à leurs occupations habituelles.

12Etrange étrange, le rock qui vient du blues et du jazz, donc d'une musique inventée par les noirs révoltés, reste quand même immortel pour autant de noirs que de blancs. Il faut constater tout de même une communautarisation musicale. Les boites en banlieue parisienne sont dominées par la musique antillaise. Pratiquant depuis peu le Linky Hop, j'ai pu vérifier que cette danse de 1930, inventée par les noirs américains, était pratiquée surtout par une jeunesse à majorité blanche. Pourtant elle reste ouverte à tous, et nos plus brillants danseurs ou profs de cette danse qui fait fureur depuis deux ans sont noirs.
13Je l'avais signalé sur mon blog à l'époque, mettant cette absence plus sur une conscience de classe, même faible, rétive à ces grandes communions nationalistes d'un hypocrite « tous ensemble contre le terrorisme » planifiées et encadrées par l'Etat bourgeois ; malheureusement il semble que le prolétariat est en grande partie divisé, et que chacun pense « nos morts ne sont pas les vôtres ».
14Plusieurs amis et camarades sont actuellement frappés par le cancer, et c'est à eux que je pense. Je leur dis qu'il n'est pas aussi rapide pour tous, que certains connaissent de longues rémissions et je les embrasse. Tous, de toute façon, malade ou pas, on atteint tôt ou tard, le point « fatal », le moment « final ».

samedi 2 décembre 2017

QUAND LES PRINCIPAUX ETATS VOYOUS REGULENT JURIDIQUEMENT LE COMMERCE MONDIAL


« Sans le renversement révolutionnaire du capitalisme, aucune cour internationale d’arbitrage, aucune réorganisation “démocratique” de la Société des Nations, ne sauraient sauver l’humanité de nouvelles guerres impérialistes ». Lénine (1917)
« Mes compatriotes ne doivent pas prendre prétexte de la culpabilité passée de l’Allemagne pour fermer les yeux » ; la défense des droits humains peut impliquer de « prendre les armes ». Gauck (président allemand 2014)


Deux scandales scandés par le MEDIAWEB

On lit en ce moment ceci en une de la presse et du médiaweb : « L'enquête sur les activités du groupe cimentier Lafarge en Syrie, soupçonné d'avoir financé l'État islamique de 2012 à 2014 pour maintenir en fonctionnement son site de Jalabiya, s'accélère. Trois cadres du groupe ont été mis en examen vendredi à l'issue de 48 heures de garde à vue pour «financement d'une entreprise terroriste», «violation du règlement européen» concernant l'embargo sur le pétrole syrien et «mise en danger de la vie d'autrui»1.

De manière obsessionnelle on lit aussi, sans rapport apparent avec le scandale précédent, que « L'inculpation de Michael Flynn menace la Maison-Blanche » ; cet ancien conseiller de Trump aurait menti sur le degré de collusion de Trump avec « l'ingérence russe dans la campagne électorale ». L'objet de cet article sera de montrer les accointances et les raisons de ces scandales martelés par les menteurs professionnels accrédités à la désinformation généralisée.

EN FINIR avec l'impérialisme juridique américain ?

C'est le titre d'un court article du député de droite gaulliste Pierre Lellouche dans Marianne de la fin novembre 2017 (j'ai rajouté le point d'interrogation). Ce député, qui avait déjà protesté en son temps contre les sanctions visant la SNCF, considérée, et non pas Pétain le bref, comme coupable de la déportation des juifs français, fait un constat évident : « Depuis une dizaine d'années, de très importantes sanctions financières ont été infligées par les autorités judiciaires américaines à des entreprises européennes. Et comme il s'agit des Etats-Unis, puissance qui ne peut faire que le bien (benevolent power) , ces sanctions sont imposées au nom, bien entendu, des plus nobles causes : lutter contre la corruption ou la fraude fiscale, punir ceux qui contournent les sanctions contre les « Etats voyous » ou jugés comme tels par les Etats-Unis, protéger les consommateurs ou les règles de la Bourse ou du marché ».
Il liste ensuite toutes les entreprises françaises qui ont trinqué : BNP Paribas, Alstom, le Crédit Agricole, Airbus, Sanofi, Veolia. Ces mêmes entreprises sont obligées de se soumettre au contrôle américain « relevant du secret des affaires ». Il dénonce « une application du droit pénal américain hors des Etats-Unis (qui) détruit le droit international tel qu'il est construit sur la base de la souveraineté des Etats ». C'est donc une arme de soumission et de destruction systématique de leurs concurrents étrangers ». Très bien vu, mais pas analysé en profondeur sur l'état du capitalisme2.
La juridicisation de la vie politique et sociale on connait depuis un moment. Cette mode a été imposée par l'impérialisme dominant surtout depuis la chute de l'ex URSS. A l'anti-communisme primaire a succédé la morale primaire. Il faut s'interroger plutôt sur cette nouvelle forme de compétition entre entreprises, multinationales en façade, par Etats interposés, ou mieux par justice interposée.
On se souvient qu'en décembre 2014: « Un accord entre la France et les Etats-Unis a été signé pour immuniser la SNCF contre des poursuites sur le territoire américain visant sa responsabilité dans la Shoah. Pour cela, la compagnie ferroviaire indemnisera les victimes américaines à hauteur de 100.000 euros »3. La SNCF, et non pas le maréchal et sa milice armée, était accusée d'avoir, durant la seconde guerre mondiale, transporté près de 76.000 de juifs vers les camps de la mort. Seuls 3.000 d'entre eux en sont revenus. Avec cet accord, l'Etat américain s'engagea à immuniser la SNCF contre toutes poursuites judiciaires (on rigole du tour de passe passe mafieux). Il ne s'était agi que de modérer les ambitions de la SNCF en territoire américain. La SNCF n'avait pas participé aux négociations concernant son éventuelle inculpation pour « crime de guerre »...
L'ambassadrice française aux Droits de l'homme (sans ticket), Patrizianna Sparacino-Thiellay avait annoncé cet accord lors d'une visio-conférence de presse, "la SNCF n'a jamais été tenue pour responsable de la déportation. Elle a été un instrument de la déportation. (...) c'est de la responsabilité des autorités françaises" d'en assumer les conséquences, a rappelé la diplomate française. Encore une autre subtilité de langage diplomatique pour dire que si la SNCF a été un instrument, l'Etat français actuel devait bien, lui, raquer à sa place, en tout cas à la place de Pétain.
Bon sang chauvin ne saurait mentir. En juillet 2014 l'Huma faisait râler à sa place le justiciable Le Flock Prigent contre les multiples attaques « juridiques » américaines, lequel en devient même léniniste: « CHANTAGE AMÉRICAIN :Nous venons donc d’abandonner à la fois notre souveraineté, des savoir-faire technologiques essentiels que peu de pays au monde maîtrisent et que nous avons mis des années à construire, et une entreprise rentable qui dispose de débouchés commerciaux indéniables. En l’espèce, la loi du marché ne justifiait nullement cette vente. Outre son rejet du pouvoir socialiste, l’une des raisons qui ont conduit Patrick Kron à vendre Alstom à GE est la menace de poursuites pour corruption qui pèse sur les dirigeants du groupe français, sans qu’il soit possible d’en mesurer le bien-fondé. Il s’agit bien là d’un chantage américain. En effet, nous sous-estimons toujours les pratiques déloyales et illégales américaines dans la compétition économique mondiale. Rappelons qu’au nom de la « guerre contre le terrorisme », la NSA écoute la planète entière, en particulier les entreprises étrangères qui concurrencent les firmes américaines4. Ainsi, depuis la fin de la guerre froide, les Américains ont développé une véritable stratégie planétaire de domination politique, juridique et économique : la mondialisation n’est finalement que l’imposition au reste du monde du droit et des lois américains. C’est là la définition même de l’impérialisme.
« LA PERTE DE SAVOIR FAIRE ESSENTIELS BÂTIS SUR DES ANNÉES DONT LA LOI DU MARCHÉ NE JUSTIFIAIT PAS LA VENTE.»
L’affaire Alstom est à rapprocher d’autres offensives que les États-Unis ont déclenchées contre nous, profi-tant de notre faiblesse politique du moment. A cause d’un président impopulaire et passif (Hollande): remise en cause par Washington de la vente de navires Mistral à la Russie et véritable racket dont a été victime BNP Paribas. C’est pourquoi il est temps de sortir de l’aveuglement dans lequel nous baignons : nous ne sommes plus amis depuis longtemps avec les États-Unis, tout au plus alliés. La guerre économique est depuis longtemps déclarée et il est affligeant que nous ne rendions pas les coups ! Ainsi, contrairement aux allégations du gouvernement, le dossier Alstom n’est en aucun cas une victoire française. C’est uniquement une victoire de GE qui a eu tout ce qu’il voulait. Ce qui est incroyable, c’est que l’entreprise américaine a pu dérouler toute sa stratégie sans la moindre opposition de la part de notre pays.
INCOMPÉTENCES
L’affaire Alstom révèle donc l’incompréhension de la compétition économique des dirigeants politiques français. Le gouvernement n’a pas été à la hauteur des enjeux. Mis à part les rodomontades d’Arnaud Montebourg, rien n’a été fait. Pire, certains, dans la haute administration, ont torpillé dès le départ l’option d’un rachat d’Alstom par la France. Ils ont eu le toupet de justifier cette décision au nom de « l’intégration silencieuse des discours du Front national dans la politique économique de la France ». Une note de l'Huma tenait à se démarquer de tout discours nationaliste, tout en restant national et donnant une petite clique à la CGT : «  Affligeant. Défendre les intérêts nationaux, c’est aujourd’hui être du Front national ! Enfin, il convient de ne pas oublier le silence assourdissant des syndicats, que l’on n’a pas entendus dans cette affaire : comment la CGT, d’habitude plus réactive, a-t-elle pu rester absente de ce dossier ? Ce sont là autant de signes inquiétants d’une démission collective ».

La France n'est pas seule obligée de cracher au bassinet, il faudrait évoquer aussi l'Allemagne avec l'affaire Volkswagen, et d'autres pays européens. Cette juridicisation des rapports économiques interpelle évidemment tout honnête homme sur le fallacieux droit international chanté depuis 1945, comme le soit disant contrôle des ventes d'armes entre pays belligérants5 ; quand la pièce de théâtre à terreur froide Corée/Trump côté jardin, quand, côté cour, les affaires, militaires et mafieuses, vont bon train.

LES CONSEQUENCES « JURIDIQUES » DE L'IMPERIALISME

On peut dire que c'est avec la fin des expansions coloniales que naît l'impérialisme. Marx notait que l’aube de la production capitaliste était marquée par la « découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires […]. Le régime colonial […] assurait des débouchés aux manufactures naissantes [et les] trésors directement extorqués hors de l’Europe […] refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme capital », ce qui permit aux capitalistes européens d’établir d’immenses réserves de richesses vouées à être ensuite transformées en capital. Bien qu’il remarque que le « pouvoir de l’État » a joué dans ces transformations, Marx ne fait pas mention du droit international à l'époque. On ne peut cependant pas nier que ces processus internationaux ont été médiatisés par le droit international. L’expansion coloniale a été réalisée par l’intermédiaire d’un droit d’acquisition des territoires coloniaux, tandis que plusieurs traités ont joué un rôle central afin de garantir le commerce, la navigation et le règlement des guerres entre prédateurs concurrents. Marx pouvait assister à l'expansion régulière du capitalisme depuis l’Europe, et à l'affermissement du rôle de la bourgeoisie pour donner « un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays » au point que « l’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles ». Déjà s'estompait la différence entre économie mondiale et économie nationale.

L’analyse de Marx de la politique mondiale fut en réalité très limitée par l'état du capitalisme de son temps, encore « jeune ». La contribution approfondie du marxisme en matière de relations internationales revient à Lénine, qui fut le premier à synthétiser les réflexions de Rudolf Hilferding, Rosa Luxemburg et Nicolaï Boukharine pour expliciter le lien entre capitalisme tout entier et les conflits du système au niveau mondial entre Etats capitalistes. Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, il expliquait que la concentration du capital due à la course au profit mène inévitablement à limpérialisme, c’est-à-dire à une politique agressive, économique et militaire, des Etats capitalistes visant à accroitre leur domination sur les autres Etats capitalistes, rivaux ou plus faibles. La conséquence de cet impérialisme était décrite par l’apparition de frictions et de conflits entre puissances capitalistes qui, parce qu’elles recherchent de nouveaux débouchés pour leurs produits, s’affrontaient déjà pour le contrôle des territoires non capitalistes, les colonies ; et il y a affrontement désormais en plus, un siècle plus tard, comme les quelques exemples repris ci-dessus le démontrent, entre entreprises et cartels industriels, sous arbitrage de la justice... d'Etat dominant6.
Marx aurait tout à fait compris l'aboutissement impérialiste et juridique du capitalisme moderne, puisqu'il avait montré, dans le contexte des « Lois sur les manufactures », qu’ « entre deux droit égaux, c’est la force qui tranche », autrement dit que devant deux arguments juridiques irréfutables, c’est la force qui résout la contradiction. Dans la « Préface » de la Contribution à la critique de l’économie politique, Marx décrit le droit comme l’une des « formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience [du conflit de classe] et le mènent jusqu’au bout ». Concernant l'idéologie, Engels a montré que la fonction du droit est essentiellement, de servir d’écran de fumée pour masquer les processus « réels » à l’œuvre dans le monde.
Loin d’être d'apaiser les relations internationales, le droit international depuis 1945 en est venu en fait à cornaquer et à déchirer le monde .
Les rivalités nationales, loin de se résorber, se sont intensifiées dans la période de 1914. Hilferding a fourni le premier l'analyse de la naissance de l'impérialisme, soutenant que les prédictions de Marx au sujet de la concentration du capital se sont révélées justes à la fin du XIXe siècle. Avec la banqueroute et le rachat de certaines firmes, l’industrie capitaliste s’est trouvée concentrée aux mains de plusieurs corporations en situation de monopole. Afin de garantir leur stabilité et leurs profits, ces firmes se sont organisées en cartels, réalisant la fusion des capitaux industriel et financier au sein de vastes blocs. Ce mouvement a opposé les capitalistes au « libre échange » et aux limites que celui-ci imposait au regroupement en cartel.
La solution à ce problème a été double : augmenter la taille de la zone tarifaire grâce à la conquête de colonies, et exporter le capital. Cette dernière stratégie combinait la vente de marchandises à l’étranger, le développement à vaste échelle et l’investissement dans les manufactures, les infrastructures de transports, etc. ; elle repose sur l’établissement d’entreprises commerciales à l’étranger et l’exploitation directe de la main-d’œuvre étrangère. En raison de leur sous-développement relatif, les économies capitalistes moins avancées ont à chaque fois fourni le plus grand nombre d’opportunités pour accroître les profits. Boukharine et Lénine ont été plus loin, montré qu’une division internationale du travail découlait du processus décrit par Hilferding, et correspondait à l’avènement d’une phase qualitativement distincte du capitalisme, alors décrit selon Lénine comme «un système universel d’oppression coloniale et d’asphyxie financière de l’immense majorité de la population du globe par une poignée de pays “avancés” ». Les Etats rivaux étaient conduit à s'affronter sur le « territoire économique ». La concurrence « économique » s’est transformée en concurrence politique et militaire.
On pourrait croire qu'ils n'ont pas traité de façon explicite, du droit international. Bien au contraire, ils lui sont carrément rentré dans le chou. Boukharine, Lénine et Hilferding ont ainsi tous démontré que le droit international constituait l’un des mécanismes de la lutte entre puissances impériales, et l’un des instruments pour sanctionner l’oppression coloniale. Les traités internationaux, définis comme une manière de codifier un certain équilibre au sein des rapports de forces, en offrent un exemple manifeste. Pour Lénine, le Traité de Versailles repose sur une « paix dissymétrique et prédatrice », et a fait émerger une situation « dans laquelle soixante-dix pour cents de la population mondiale est mis en servitude ».
Par conséquent, Lénine a aussi décrit les institutions internationales de son temps comme basées sur un code juridique hypocrite. La Société des Nations était en particulier vue par lui comme une « meute de loups qui se saisissent mutuellement à la gorge », « une pure imposture […] une caverne de brigands, chacun essayant de dérober quelque chose aux autres ». Il a défendu l’idée que les institutions juridiques internationales incluaient et exprimaient les rivalités engendrées par l’impérialisme. Le capital financier est « un facteur si puissant, si décisif, pourrait-on dire, dans toutes les relations économiques et internationales, qu’il est capable de se subordonner et se subordonne effectivement même des États jouissant d’une complète indépendance politique ». Lénine soutient en fait que l’impérialisme n’était pas uniquement le fait des puissances coloniales et de leurs colonies, mais qu’il s’étend à des « formes variées de pays dépendants qui, nominalement, jouissent de l’indépendance politique, mais qui, en réalité, sont pris dans les filets d’une dépendance financière et diplomatique » – ce qu’il nomme des « semi-colonies »7. Cependant, il expliquait clairement que l’impérialisme s’exprimait en priorité dans le lien immédiatement juridique que la puissance coloniale entretient avec la colonie. L’annexion politique « rend souvent l’annexion économique plus facile, moins cher […] plus accessible et moins pénible ».
Il y a peu d'analyses marxistes « techniques » sur le droit international, on doit à Pachoukanis d'avoir approfondi Lénine pour les conséquences « juridiques » de l'impérialisme8. Dès lors que les États sont structurés en classes et qu’ils sont pris dans les filets d’un impérialisme, cette stratification de classe s’exprime à travers le droit international. Reprenant ainsi la théorie de Lénine sur l’impérialisme, Pachoukanis montre que, loin d’être un corps de règles générales neutre, le droit international équivaut à « la forme juridique de la lutte des États capitalistes entre eux pour la domination du reste du monde » : fondamentalement, c’est ainsi qu’est façonné l’ordre juridique international. À la suite de Lénine, Pachoukanis aborde le rôle joué par certains traités pour structurer et organiser la domination impérialiste, et conclut qu’une « obligation issue d’un traité n’est rien d’autre que la concrétisation, sous une forme spécifique, des rapports économiques et politiques ». Les vainqueurs de 1945 n'ont pas dérogé à la règle... juridique.

Enfin, la domination coloniale, sous sa forme juridique, ne fut pas, pour Pachoukanis, l’unique moyen qui permettait au capitalisme avancé d’exploiter les États moins développés. Elle officialisait une égalité formelle de tous les sujets mais reconnaissant en même temps des inégalités de richesse réelles ; le droit international reconnaît « l’égalité de droit entre États bien que leur pouvoir et leur poids dans les relations internationales soient incomparables », ce que l’absence d’État international centralisé renforce. La corrélation entre violence et forme marchandise contamine également la forme juridique, étant donné que la justification des droits repose clairement sur la violence de l’autorisation à posséder en priorité comme loi du plus fort. La loi du plus fort est le ciment juridique du droit international. La coercition est inhérente à la forme marchande.

LE DROIT PENAL INTERNATIONAL COUVRE LE CAPITALISME

Plusieurs juristes ont démontré la farce de ce droit qui essentialise (réduit à une seule dimension) les diverses conséquences de la barbarie capitaliste. Des actes ignominieux au cours d'une guerre, ou de persécution de populations, ne font plus partie du système global de violence mais sont imputés à quelques « fruits pourris » ; le droit pénal s'occupe de « violences conjoncturelles et de leur caractère anormal »9, comme le concierge témoin d'un fait divers. Le rapport « pratique » aux droits de l’homme est profondément dépolitisé. Le juriste nationaliste Mohamed Bedjaoui restreint la définition de l'impérialisme à l'oppression de l'homme blanc, le droit international a, selon lui, « permis la colonisation, l’exploitation de l’homme par l’homme, les discriminations raciales, [et a] facilité et légalisé l’enrichissement des pays riches ». Le droit international classique est pour l'ex-conseiller du FLN, « dérivé des lois de l’économie capitaliste et du système politique libéral », et dans sa version contemporaine, il continue d’autoriser l’exploitation néo-coloniale au sein de laquelle les firmes multinationales remplacent les États. Définition non seulement simpliste mais complice des nouveaux Etats post-coloniaux. Aux côtés des juristes autorisés, Bedjaoui considère qu'il n'y a pas de lien nécessaire entre droit et impérialisme. On a vu que pour le juriste bolchevique Pachoukanis, contrairement au juridte bourgeois Mohamed Bedjaoui, le droit dépend pourtant structurellement du capitalisme.
Boukharine et Lénine avaient parfaitement vu la division internationale du travail, non pas au sens de complot, mais où les classes dominantes charchent à satisfaire leurs intérêts à travers le droit international. Le marché mondial du capitalisme moderne ne vise pas au regroupement des différentes économies nationales quand, même des entreprises d'une même nation sont prêtes à s'allier avec un conglomérat d'un autre pays. Comme l'a démontré le juriste indien B.S.Chimni, c'est le droit international qui avait permis l'accélération des colonisations en Afrique sous couvert d'un droit des « nations civilisées » d'un côté, et, de l’autre, « l’achèvement du colonialisme ne constitue pas celui de l’impérialisme mais le début d’une nouvelle phase : l’impérialisme sans colonies ». La période 1945-1980 a été marquée par l’essor du néo-colonialisme, situation dans laquelle « l’indépendance politique marche main dans la main avec la dépendance économique » dit ce juriste (pratiquement luxemburgiste), ce qui déteint sur le droit international. La souveraineté de chaque État était pour la première fois reconnue à part égale, mais ce principe juridique a perpétué les inégalités réelles favorisées par le droit international. Ces États (dits nations libérées) nouvellement dotés d’une personnalité juridique s’inscrivaient alors dans un droit écrit sous l’ère coloniale, « expression géométrique de l’hégémonie que la doctrine bourgeoise exerce encore aujourd’hui ».
Pour le juriste indien, à partir des années 1980 la principale évolution du capitalisme repose sur l’essor « d’une classe capitaliste transnationale », classe véritablement globale, sans attache précise à un système économique national, à la pointe du tournant de la «mondialisation ». Le capital transnational dépend de manière essentielle d’un « espace économique fonctionnel, homogène et mondialisé » et de la liberté de circulation pour les capitaux. Pour Chimni, les institutions internationales jouent à ce titre un rôle crucial, et, de manière analogue à la fonction de l’État dans les phases antérieures du capitalisme, elles ont servi à faire tomber « les obstacles locaux à l’accumulation du capital ». Ainsi, l’OMC, le FMI et la Banque mondiale ont-ils remodelé les économies des sociétés périphériques de manière à les rendre bien plus attractives aux yeux du capital transnational. Il ne défend pas l’idée d’un État global qui aurait supplanté les États nationaux, mais soutient plutôt que la mondialisation a transformé la place structurelle qu’occupe chaque État souverain au sein de l’ordre international, ce qui a conduit à la création des institutions internationales et à la mise en œuvre par ces États des fonctions d’un État global. Comme cette évolution représente un pas en arrière face aux bénéfices du droit démocratique bourgeois,Chimni a théorisé au milieu du carnaval altermondialiste la nécessité d'un nouveau mouvement social et global qui devrait tenter de soumettre cette forme étatique aux principes de la démocratie et à l’autorité de la loi. Un utopiste radical à sa façon.

L'économiste Charles-Albert Michalet considère que l’analyse du comportement des firmes multinationales est indispensable à la compréhension du système économique mondial qui se crée à travers leur développement, il n’en reste pas moins convaincu qu’il faut rechercher les causes à l’origine de la multinationalisation des entreprises dans les contradictions inhérentes à la dynamique du capitalisme. Ces firmes conservent un ancrage national. Certes, elles constituent des entités autonomes qui fixent leurs stratégies et organisent leur production indépendamment des découpages nationaux, mais cela ne signifie pas qu’elles soient dépourvues d’une nationalité et qu’elles forment des entités souveraines. Elles ont une appartenance nationale qui est déterminée par la nationalité des capitaux qui contrôlent la maison mère, de sorte que le pays d’origine est aussi celui où sont rapatriés les profits réalisés par les filiales à l’étranger.

À ce titre, la firme multinationale doit être perçue comme négation du commerce international, son activité à l’étranger tendant à se substituer à l’exportation. La multinationalisation des entreprises constitue ainsi une remise en cause radicale de la théorie standard de l’échange international qui assimile les économies nationales à des boîtes de facteurs de production mobiles à l’intérieur et immobiles internationalement.
La genèse des multinationales d’origine française semble calquée sur le schéma américain. Dans l’un et l’autre cas, la stratégie des firmes est défensive. Il s’agit de défendre des positions oligopolistiques exploitées jusque-là par le biais de l’exportation et qui se trouvent menacées par une concurrence accrue. Là s’arrête la ressemblance. Les voies française et américaine de l’internationalisation diffèrent pour deux raisons : d’une part l’écart existant entre le niveau de développement des deux économies, d’autre part la différence dans la prise de conscience des avantages offerts par l’internationalisation de la production. L’avantage oligopolistique que détiennent les firmes américaines est fondé sur une avance technologique elle-même liée à leur appartenance à l’économie la plus développée du monde. Leur implantation à l’étranger revient à exploiter l’inégal développement des économies nationales en bénéficiant à la fois d’économies d’échelle et d’une réduction des coûts salariaux. L’investissement à l’étranger des firmes françaises ne vise pas prioritairement des économies moins développées compte tenu des risques politiques encourus et surtout de l’exiguïté des marchés locaux. Au contraire, leur implantation à l’étranger concerne avant tout des pays de niveau de développement comparable ou plus élevé, comme les États-Unis, ce qui met en doute l’idée que la production à l’étranger vise à protéger une position oligopolistique préalablement acquise par l’exportation. Ce qui explique les longs marchandages avec la SNCF sur fond de punition antifasciste.

Deux concepts lui semblent cruciaux dans Le Capital. D’une part, l’expansion du marché mondial doit être comprise comme une condition indispensable au développement du capitalisme, d’autre part, la division internationale du travail qui en résulte entraîne un développement inégal entre pays à l’avantage de ceux qui sont les plus riches au départ. Michalet souligne deux constats à travers l’inventaire critique qu’il dresse des principales théories d’inspiration marxiste : la nécessité pour les pays capitalistes développés d’étendre le marché à l’échelle mondiale et la possibilité pour eux de bénéficier d’un transfert de valeur au détriment des pays les moins développés. Cependant, ces phénomènes ne suffisent pas à eux seuls pour expliquer les caractéristiques de l’économie mondiale qui se met en place sous l’égide des FMN. L’internationalisation du capital décrite par les théories marxistes reste cantonnée aux relations d’échange sur le marché mondial, alors que pour saisir les spécificités de l’économie mondiale inhérentes au développement des FMN elle devrait être perçue en termes de délocalisation des processus de production. D’où le basculement théorique que Michalet opère dans Le Capitalisme mondial, en rompant avec l’analyse de l’économie internationale, fondée sur le primat donné à la sphère de circulation, afin d’élaborer une analyse de l’économie mondiale privilégiant la sphère de production.
Aux yeux de Michalet, le principal mérite de Marx dans Le Capital est d’introduire une rupture radicale par rapport à l’approche standard en économie internationale en fondant l’analyse sur deux principes essentiels qui sont développés ultérieurement par Rosa Luxemburg. Le premier principe consiste à admettre que l’ouverture d’une économie nationale sur le marché mondial, loin de relever d’un choix de politique économique entre libre-échange et protectionnisme, constitue une nécessité impérieuse pour un pays développé, en ce sens que le marché mondial représente dès l’origine une condition indispensable au développement du capitalisme. D’un côté, la baisse des coûts à l’importation des biens salariaux et des matières premières permet de contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit. De l’autre, les débouchés extérieurs permettent de lutter contre la surproduction de marchandises et, par suite, la suraccumulation de capital. Quelles qu’en soient les modalités, le développement du marché mondial se traduit par une extension des rapports de production capitalistes au niveau international.
Le second principe inhérent à l’analyse de Marx revient à considérer que le commerce extérieur, loin d’assurer des relations égalitaires entre pays co-échangistes, est à l’origine de relations de domination sur le marché mondial, qui sont fondées sur la concentration et la centralisation du capital au sein des grandes entreprises des pays développés et qui sont à même d’opérer un transfert de valeur des pays moins développés vers les pays plus développés. Ce transfert de valeur tient à l’avance technologique dont disposent les pays développés et qui leur permet de vendre leurs marchandises sur le marché mondial à des prix fixés au-dessus de leurs valeurs, de sorte que les entreprises engagées dans le commerce extérieur obtiennent un taux de profit plus élevé que celles qui exercent leurs activités sur le seul marché domestique. Les échanges internationaux servent donc de fondement à un développement inégal des pays en fonction de leurs positions au sein de la hiérarchie instaurée par la division internationale du travail.

Michalet justifie la nécessité d’un retour à Marx par les impulsions qui incitent les entreprises capitalistes à conquérir des débouchés extérieurs et qui résident dans les relations entre le procès de valorisation du capital et son procès d’accumulation. Le principal obstacle auquel se heurte le procès de valorisation du capital tient aux limites de la demande qui imposent aux entreprises d’élargir sans cesse leurs marchés, notamment au plan mondial, afin de réaliser sous forme de profit la plus-value créée. Or, cet élargissement repose sur le procès d’accumulation du capital, condition d’une reproduction élargie des rapports de production capitalistes, notamment à travers leur extension mondiale. La conquête de marchés à l’étranger apparaît ainsi comme une nécessité pour la croissance des entreprises et comme un facteur déterminant dans leurs stratégies d’investissement.
Avec la théorie de l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme de Lénine et, plus encore, avec l’ouvrage précurseur de Boukharine, de nouveaux pas ont été franchis, après Marx, dans la compréhension de la dimension internationale du procès de valorisation du capital et de son procès d’accumulation. Des trois changements apportés par rapport à l’analyse de Marx-le capital financier, les monopoles et l’exportation des capitaux - c’est le troisième qui retient le plus l’attention de Michalet. L’exportation des capitaux qui prend le pas sur l’exportation des marchandises constitue une caractéristique centrale de l’impérialisme. Les déterminants de l’exportation des capitaux sont nombreux, mais le plus fondamental est la tendance à la surproduction de marchandises, toujours présente dans le fonctionnement du capitalisme et qui se traduit en période de crise par une suraccumulation de capital ; celle-ci se manifeste dans le capitalisme financier, où les banques d’affaires dominent la grande industrie, sous la forme d’une suraccumulation de capital-argent. En outre, l’exportation de capitaux dans des zones moins développées élargit les marchés à l’exportation des marchandises compte tenu des nouvelles activités marchandes qu’elle génère à l’étranger. En tant qu’exutoire à la suraccumulation du capital, l’exportation des capitaux permet d’étendre les rapports de production capitalistes à des régions moins développées, ce qui crée en retour de nouveaux débouchés extérieurs pour écouler les marchandises produites par les pays développés. 

Cependant, cette rupture apparaît inachevée pour deux raisons avancées par Michalet. D’une part, au plan factuel, la théorie de l’impérialisme a vieilli en ce qu’elle apparaît inadaptée pour décrire et interpréter les relations économiques internationales qui se développent après la seconde mondiale. Depuis le début des années 1960, l’exportation de capital n’a plus pour but principal d’acquérir le contrôle sur des matières premières et des ressources énergétiques dans les pays en développement. Son objectif prioritaire est de délocaliser la production des entreprises d’un pays développé vers une région du monde ayant atteint un niveau de développement comparable. D’autre part, au plan théorique, la rupture inaugurée par la théorie de l’impérialisme par rapport aux théories de l’échange international est incomplète, parce qu’elle reste centrée sur l’internationalisation de la sphère de circulation du capital, alors qu’une réelle prise en compte du rôle des firmes multinationales exige de s’intéresser à l’internationalisation de la sphère de production.

La fixation des gauchistes sur les multinationales depuis une trentaine d'années ne permet pas une vraie lutte contre le capital ; la principale multinationale reste l'Eglise catholique ! Leur étendue et leurs ramifications ne dévoilent pas la politique concurrentielle des Etats comme la juridisation mafieuse et le racket des entreprises aussi bien par Washington que par Moscou. Michalet voit bien pourtant l’influence décisive des désidératas des États-Unis, qu'il nomme « régulation » (triste euphémisme), en tant que puissance hégémonique, sur les diverses « régulations nationales » (penser : règles pénales). Il théorise une collusion États-multinationales jouant comme principe de régulation, et non pas racket. Il s’ensuit une concertation implicite, non proclamée, entre un pouvoir économique qui s’étiole, celui des États nationaux, et celui en plein essor d’acteurs privés, les multinationales, qui font prévaloir leurs intérêts particuliers. La collusion/concertation acquiert une ampleur qualitativement nouvelle avec la globalisation financière caractérisant la mondialisation à partir du milieu des années 1980.
À l’ère de la domination de la finance de marché (le capitalisme financiarisé) sur la finance de banque (l’économie d’endettement) une double contradiction émerge dans le fonctionnement de l’économie mondiale. D’une part, la césure entre l’espace national sous autorité étatique et l’espace mondial où les FMN (firmes multinationales dans le jargon économiste) développent leurs stratégies s’est accentuée avec la globalisation financière, parce que celle-ci confère un rôle accru au marché des capitaux et qu’elle intensifie la concurrence sur le marché mondial des biens. 

Michalet croit pouvoir en déduire une plus grande liberté d’action acquise par les acteurs multinationaux, à l’origine de la hausse de leur rentabilité financière, avec pour contrepartie une plus forte instabilité des marchés et aussi que la capacité globale de l’économie mondiale à se réguler a reculé, alors que les besoins d’une régulation accrue se font sentir. Ce grand économiste, idole des altermondialistes, passe complètement à côté de la « division internationale du travail », c'est à dire de la compétition accrue, même à l'intérieur de chaque impérialisme dominant, entre fractions haineuses, soucieuses de leurs propres intérêts. La persécution de la fraction Trump est, comme je l'ai déjà plusieurs fois souligné, le reflet opaque de la bagarre entre deux fractions de la bourgeoisie américaine, pétrole financier contre pétrole classique. La fraction Trump ne s'est jamais cachée de vouloir travailler avec la Russie (les forages dans le nord de l'Europe sont réalisés avec les russes), mais la fraction financiaro-pétrolière des Obama-Clinton orchestre une culpabilisation internationale contre le « fou Trump », non parce qu'il est en effet zarbi, mais parce qu'au plan militaire (Syrie, Irak, Ukraine) cette fraction est directement opposée aux intérêts russes, lesquels ne se croisent pas forcément avec tous les intérêts de la fraction Trump. Compliqué n'est-ce pas ?
Pas tant que cela si l'on comprend l'intense bagarre économique des Etats dominants et de leurs paniers de crabes industriels (USA, Russie, Chine, Allemagne, Angleterre, France) pour se piquer mutuellement par tous les moyens, juridiques comme militaires), les marchés intérieurs, les zones pétrolières et le fond des mers avec les terres rares, puisqu'il n'y a plus de colonies à partager. Même au prix de la désagrégation de fictives unités nationales. La guerre contre le terrorisme opaque et les interdictions de commercer avec les Etats voyous – quand tous les Etats tendent à se comporter comme des voyous – sont la principale régulation actuelle du commerce international !
Une amorce à des réflexions à prolonger pour mieux décrypter les mystères de la politique internationale.




NOTES 

1Ce qu'on ne crie pas sur les toits c'est ceci : le dirigeant du groupe Lafarge qui a supervisé les négociations financières avec l’organisation Etat islamique était candidat FN aux dernières municipales à Paris. Faut-il rappeler, que, sous la table, le FN est acquis à l'impérialisme russe, lequel le soutient financièrement ? Mais en sous-main, le gouvernement de gauche n'a pas pour autant sermonné Lafarge pendant les deux ans qu'ils ont commercé « empiriquement » avec Daesch ; l'Etat américain n'était-il pas au courant lui non plus ? Les oukases pour punir la Russie, auront été bien douloureux surtout pour l'Etat français qui n'aura pas pu écouler ses bateaux ; les autorisations de commercer avec l'Iran restent au compte-goutte et bien incertaines avec les revirements de Trump.
2Lellouche est évidemment moqué par les blogs d'extrême-droite qui récusent l'absence de continuité entre Vichy et la République d'après-guerre, et font allusion aux origines juives du député. La position chiraquienne, on s'en souvient, était de nier cette continuité, mais pas la position américaine. Où notre extrême droite est au moins d'accord sur un point avec l'Etat racket US – la France actuelle comme continuité de l'Etat pétainiste – mais pas pour raquer. Cette fraction bourgeoise passéiste ne cachant pas par ailleurs son amitié pour le tsar Poutine, un autre maréchal que voilà.
3Les victimes américaines n'étaient pour la plupart pas nées pendant la guerre... ni n'avaient été directement victimes.
4Ce qui est complètement indubitable !
5On pourrait lister longuement les ventes d'armes ou de pièces de rechange entre industries françaises et allemande pendant la guerre de 1914 ou le fait que des entreprises américaines ont continué à commercer avec IGFarben pendant 39-45, etc. Examiner le prêt bail refilé à Staline pour qu'il tienne tête à l'armée allemande, et les chars américains repeints aux couleurs russes à Stalingrad. L'industrie capitaliste ne fait pas de sentiment et n'a pas de morale. Question cynisme deux factions de la bourgeoisie allemande nous jouent encore la valse à deux temps, militariste avec pacifiste. En 2014, la République fédérale figurait sur la troisième marche du podium des marchands de canons, derrière les Etats-Unis (31 % du marché mondial) et la Russie (27 %), et juste devant la Chine et la France (environ 5 % chacune). La position de M. Gabriel tranche avec celles de la chancelière Angela Merkel ou du président Joachim Gauck.Traduisant le désir croissant de l’Allemagne d’assumer des responsabilités internationales en adéquation avec son poids économique, ce dernier ne ratait pas une occasion de plaider pour que son pays « s’implique plus tôt, avec plus de détermination et de façon plus conséquente » dans les conflits et les opérations de paix. « Mes compatriotes, avait déclaré Gauck, ne doivent pas prendre prétexte de la culpabilité passée de l’Allemagne pour fermer les yeux » ; la défense des droits humains peut impliquer de « prendre les armes ». Cette dernière affirmation lui a valu le qualificatif d’« odieux va-t-en-guerre » de la part de Die Linke. le parti de la gauche radicale.

6Ce qui est reproché à Poutine, par exemple l'occupation de la Crimée, est une autre façon de faire de la politique économique que les Etats-Unis, pour parodier une célèbre formule.
7Ce qui est une compréhension prémonitoire et géniale de la future fumisterie des libérations nationales, compréhension qu'il oubliera en cours de route mais que lui rappellera Rosa Luxemburg.
8Pachoukanis est un juriste bolchévique, connu après la période révolutionnaire initiale. Il a été le théoricien du droit du Soviet suprême dans les années 1920 et 1930 ; il avait dirigé l’Institut de droit de l’Académie des sciences de Russie. Bien qu’il ne fit pas partie de l’Opposition de gauche, son travail est tombé progressivement en disgrâce aux yeux du régime stalinien, et Pachoukanis, dénoncé comme « ennemi du peuple », fut exécuté en 1937.
9cf. Tor Krever. La cour pénale de La Haye sert ainsi d'arbuste qui cache la forêt du capitalisme en condamnant régulièrement tel ou tel "criminel de guerre" comme si ce n'était pas le capitalisme qui est le principal criminel de guerre. Un chien de guerre bosniaque a tout de même réussi à se suicider au nez et à la barbe des juges de la fausse paix.