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| Marina Ginesta comme tu étais belle, je t'aime toujours plus que la révolution échouée. |
Frappante
comparaison : en 1917 le prolétariat russe transforme la guerre
en révolution quand en 1936 la bourgeoisie espagnole transforme la
révolution en guerre.
Les
historiens agréés par la classe dominante peuvent varier les
interprétations selon les besoins de l'époque. Pour le petit frère
de l'anti-fascisme, l'anti-racisme, on se gardera bien de « bouffer
du curé » par les temps qui courent (et ne se rattrapent pas)
- cannibalisme primitif bouseux que ne reste pas une des gloires de la guerre espagnole
- comme la réquisition brutale des petits commerces et des petites
entreprises à la manière du goulag stalinien ; réquisitions
qui ont fait plus pour le succès de Franco que l'indignation
occultée que le généralissime factieux ait envoyé des « maures »
massacrer en premier lieu les prolétaires espagnols. L'anarchisme
moderne était inévitablement propice à la pénétration
stalinienne. Quoi de plus autoritaire et sectaire qu'un anarchiste si
on lui donne « du pouvoir », même local ? Je souris
toujours quand je vois les stades ou médiathèques des cités
post-staliniennes nommées « salle Léo Ferré ».
Donc
bien longtemps après la tragédie de 1936, l'historiographie
bourgeoise tolérée a connu successivement deux vagues :
jusqu'à la fin des années 1960, glorification du combat
antifasciste indifférencié, mais après 1968 – on ne remarque
guère que les grandes secousses politiques du prolétariat poussent
les historiens à se rapprocher de la vérité – dénonciation du
coup de poignard dans le dos du stalinisme en Espagne, mais cette
dernière vague est encore une mystification qui dure jusqu'à
aujourd'hui en mettant tout sur le dos des seuls affidés de Staline,
faisant passer finalement les organismes traîtres comme la CNT et
l'extrême gauche de l'époque (POUM et divers) pour des victimes,
nonobstant qu'elles furent « consentantes » par leur
soumission initiale au chantage « guerre anti-fasciste d'abord,
révolution sociale ensuite », restaurant la criminelle « union
sacrée » nationale (dans une version « internationale »
romantique) qui sert à chaque fois à envoyer les prolétaires au
casse-pipe.
Sans
avoir à se fader tous les bons ouvrages classiques (Broué, l'épais
Bolloten, etc.) je vous recommande, pour aller rapidement au cœur de
la compréhension essentielle, les quinze pages du chapitre 3 (la
fraction et la guerre d'Espagne) du livre de Michel Roger : Les
années terribles .
Voici ce que j'en disais sur ce blog le 12 décembre 2012 :
(1926-1945 – ed Coleman, 2012), qui fournit le
meilleur résumé sur cette tentative révolutionnaire si vite
détruite en guerre impérialiste occultée par la foutaise de
l'antifascisme
« Sur
le moment de la guerre d’Espagne, il n’y a rien à redire, tout
est bien analysé ; y compris cette excellente remarque, contre
tous les cinglés accrocs aux armes, que l’échec était certain
sur le plan militaire et que les armes ne remplacent pas la lutte
prioritaire sur le « front de classe ». La description de
la militarisation des anars et des ouvriers par l’Etat bourgeois
républicain est une douche froide pour tous les fans de la mythique
« guerre révolutionnaire » !
.
LECONS
D'UNE DEFAITE, PROMESSE DE VICTOIRE
Le
mexicain Munis a hérité sans nul doute du sens de la formule à la
Trotsky. Bilan reconnaissait sa dette littéraire au talentueux Léon
à la plume de paon. Munis a aussi la plume brillante, plus
percutante que les lourds pensums de Bilan. Est-ce un hasard si Munis
s'est associé avec le plus politique et le plus brillant des
surréalistes Péret pour écrire bien plus tard le pamphlet « Les
syndicats contre la révolution » qui nous a tant épaté en
1968 ? Non, Munis est non seulement un orateur brillant et
courageux, mais aussi une pointure littéraire
.
C'est
aussi parce qu'il est au plus près des mystifications, qu'il trempe
sa plume dans l'indignation, mais, contrairement aux poncifs selon
lesquels être le nez sur le terrain diminuerait la sagacité, il va
plus loin et plus profond que les réfugiés italiens en Belgique, ou
même leur minorité de fraction qui est venue bec dans l'eau
constater la mystification et la militarisation bourgeoise.
La
contribution militante, politique et historique de Munis a été
jusqu'à présent généralement ignorée ou minimisée. Les éditions
au titre débile - Science Marxiste - ont comblé somptueusement une
partie de cet oubli. Un autre individu s'est ajouté à l'exercice, Y
Coleman avec son édition artisanale Sans patrie ni frontières. J'ai
déjà dit en 2012 ce que je pensais de l'épicerie Coleman. Bref
rappel. Coleman, ex de LO et Combat communiste, fait son retour en
politique en 2002 avec sa propre machine à imprimer et lance un
appel d'offre avec pour fonds de commerce réconcilier marxisme et
anarchisme ; cela donne pendant des années des articles
culturels, apolitiques où il pontifie dans le sens du vent de la
gauche caviar :
féminisme avec l'exhumation de Voltairine de Cleyre, Emma Goldman ;
antiracisme où il enfourche tous les dadas de l'idéologie
multiculturaliste
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| Tome 1 sans Tome 2 |
US et salue même les Gresh et autres islamophiles
à la Tariq Ramadan. C'est une sorte de gauchisme philosophoque
(c'est une faute de frappe involontaire, mais bienvenue car le phoque
aime à se glisser « dans les eaux glacées de l'égoïsme »).
Ces milieux cultuels ne passionnant guère que les bobos comme lui,
il se met à la recherche, sans le dire à sa maman, d'un arrimage
des textes de la « gauche communiste » maximaliste, il
récupère au passage un Michel Roger, puis nous concocte une compil
de textes de Munis. Recherche de la considération ? Projet
orgueilleux d'être un jour reconnu comme spécialiste de tout le
bazar politique du gauchisme et de l'ultra-gauchisme et pouvoir
obtenir une chaire à Sciences-Po ? Peu importe, il compile et
il n'y comprend rien, comme le démontre sa misérable introduction à
Munis où il rend hommage obséquieusement, s'incline devant Munis
qu'il a dû croiser une fois ou deux à la fête de LO, salue son
honneur. Mais il laisse entendre que les idées de Munis c'est
ringard, et que les textes du mexico-espagnol ne méritent d'être
lus que pour leurs « qualités humaines et politiques rares » !
Munis avait totalement raison de dire que ce pauvre cénacle nommé
Combat communiste était irrécupérable ; de même que nous
avons eu confirmation que la plupart de ces individus n'étaient bons
qu'à devenir des « avortons du capital ». Ce qui avait
choqué les âmes sensibles à l'époque, de cette sorte d'âmes
oecuméniques, pour l'union de tous, apolitiques en somme comme la
plupart de ceux qu'on trouve dans les poubelles de LO.
Sous
des airs caressant, tentant de parasiter des idées « radicales »
auxquelles il ne pige que pouic,Coleman lance un dernier crachat !
« Il est très facile, à 50 ans de distance, de repérer sur
quels points Munis s'est trompé, les phénomènes qu'il n'a pas
prévus ou envisagés, ceux auxquels il a accordé trop d'importance,
etc. ».
Quelle
flagornerie ! Mais Munis ne fût jamais une anguille idéologique
lui, ni un parasite ignorantin de la nature du projet révolutionnaire
prolétarien. Il a eu droit dans sa vie à se tromper comme vous et
moi, mais pourquoi notre sous-Maspéro
n'a-t-il pas été capable de dire plutôt que Munis s'est
« rarement » trompé politiquement, qu'il a surtout été
capable d'être un théoricien du mouvement révolutionnaire ?
Quelques exemples. Si, au début, Munis a du mal à décoller du
carcan idéologique du trotskysme et croit même aux billevesées de
Trostky sur la proximité de la révolution en France et en Espagne,
il apprend très vite à penser par lui-même et bien. Il est très
clair sur la capacité machiavélique de l'Etat à fabriquer la
théorie interclassiste et dissolvante de l'antifascisme (sur
laquelle l'antiraciste Coleman ne se prononce pas). Munis est très
clair sur la nécessité de la primauté du politique sur toutes les
jardineries autogestionnaires et peu à peu contre la fable de
« l'armée rouge » comme avant-garde de la révolution.
Coleman a pondu un texte lamentable d'incongruités et de banalités sur la guérilla (cf. Offensives réactionnaires) qu'il faut lire la contribution de Munis pour
s'en laver les mains.
Toujours dans sa période trotskyste, face à ses camarades
centristes américains Munis ne s'est pas non plus trompé :
« L'impérialisme allemand en particulier illustrait seulement
les intérêts de l'impérialisme en général. Sans révolution
victorieuse, l'Europe était et reste à la servitude, toujours par
rapport au camp victorieux » (p.197).Munis ne s'est pas trompé
– ni n'a été complice comme les résidus de la IV e
Internationale après guerre – sur la nature de la guérilla
yougoslave (p.199). Munis ne s'est pas trompé en décrivant les
résistants comme forces répressives de l'Etat capitaliste (p.200).
Munis s'est-il trompé en répliquant aux trotskystes américains
qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que l'armée rouge amène la
révolution en Europe ? Munis n'est-il pas celui qui avec
Natalia Trotsky, face à cet embryon d'Internationale auto-proclamée
et impuissante remet en cause la sacro-sainte et réactionnaire
défense de l'URSS ?
Les
héritiers espagnols nous fournissent une heureuse rectification aux
billevesées de ce pauvre Coleman en introduction (géniale et
exemplaire) de la compil aux éditions Coleman : « Munis
ne croit pas au parti unique, il l'exècre, d'autant qu'il est une
pure invention stalinienne. Pour lui, le parti historique du
prolétariat ne peut être que le prolétariat lui-même en pleine
action révolutionnaire. Aucune organisation ne pourra lui ravir
cette fonction sans aller contre la révolution, car le mouvement
révolutionnaire d'une classe, son devenir, n'admettent aucune
camisole de force ni impositions partitistes, aussi savantes et
raffinées qu'elles soient. Il incarne le mouvement de la liberté
face à la nécessité : on ne peut donc penser la dictature du
prolétariat, transition vers la liberté de tous les êtres humains,
qu'en respectant et en approfondissant la liberté du prolétariat »
(p.17). Et si Munis était le dernier grand marxiste d'envergure, le
plus fidèle à l'esprit et à la méthode de Marx ? Pour Marx
la dictature du prolétariat n'était-elle pas le contraire de la
dictature d'un parti ? Pourquoi ses prétendus héritiers
« orthodoxes » ou néo-staliniens occultent-ils sa
méfiance instinctive à l'égard des conspirateurs ou
révolutionnaires professionnels, leur prétention à être « les
officiers de l'insurrection » et leur foi fétichiste en la
puissance de l'organisation.
En vérité il exista bien un drôle de parti de la révolution,
conspirateur et pour la prise du pouvoir... contre la classe
ouvrière : le PSUC stalinien

Munis
ne tresse pas un catalogue de nationalisations comme le contestataire
du POUM Rebull,
qui croit encore à un socialisme national. Munis est encore au début
sur la position trotskyste de soutien critique à la Russie et croit
en juillet 1936 que l'Etat bourgeois a disparu ; il se rend
compte vite que ce n'est pas le cas avec la réaction de la « contre
révolution démocratique », laquelle dissout le comité
central des milices le 22 octobre 1936, qui avaient pourtant déjà
été « militarisées » par le gouvernement Caballero
mais qui pouvaient devenir le principal contre pouvoir prolétarien.
L'Etat
bourgeois peut s'adapter, se déguiser. Mais il y a un héritage
bizarre et contre-indiqué du culte de l'Etat parmi la floppée de
ceux qui se réclament de Marx, qui est un culte servile de l'Etat,
oubliant sa nature, oubliant qu'il faut le détruire comme en Russie
avant de pouvoir reconstruire un autre système. Marx et Engels ont
toujours exprimé leur méfiance de l'Etat. Dans leur critique des
programmes de Gotha et d'Erfurt, Marx et Engels écrivaient
pourtant : « Une éducation du peuple par l'Etat est chose
éminemment condamnable. Déterminer par une loi générale les
ressources des écoles primaires, les aptitudes exigées du personnel
enseignant, les disciplines enseignées, etc., et comme cela se passe
aux Etats-Unis, surveiller à l'aide d'inspecteurs d'Etat ,
l'exécution de ces prescriptions légales, c'est absolument autre
chose que de faire de l'Etat l'éducateur du peuple ! Bien plus,
il faut proscrire de l'école au même titre toute influence du
Gouvernement ou de l'Eglise (…) C'est au contraire l'Etat qui a
besoin d'être éduqué d'une rude manière par le peuple ».

Munis
comprend très vite la supercherie « démocratique » qui
enveloppe de sa toile d'araignée et de son chantage à
l'anti-fascisme toute l'extrême gauche espagnole : « …
le POUM a couvert les traîtres et s'est lui-même fermé l'accès
aux masses. Le même processus s'est produit avec la CNT, de façon
plus accentuée » ;
bien que pas encore dégrossi de l'héritage lénino-trotskien – il
manquerait le parti et une « armée rouge » - et donc
paradoxal dans ses explications, Munis tape juste en ce début 1937,
malgré son retard sur les prises de position des italiens de Bilan :
« La bourgeoisie mondiale, aidée efficacement par la
bureaucratie soviétique, s'appuie sur les partis socialiste et
stalinien pour sauver la bourgeoisie espagnole et transformer la
guerre civile en guerre impérialiste ». En février il est de
plus en plus lucide : « Les rivalités impérialistes se
déchaînent en Espagne puisque notre société reste capitaliste
(…) Les possibilités d'une issue révolutionnaire à court terme
sont pratiquement inexistantes. (…) Avant d'être en mesure de
vaincre militairement les fascistes, il (le prolétariat) devra
vaincre politiquement les staliniens et les réformistes. Les plus
grands maux sont à craindre si le prolétariat ne prend pas cette
orientation » (p.58).
Le
tract de la section « bolchevique-léniniste » de la IV e
Internationale, qui suit au même moment, est certes rédigé
collectivement mais on y trouve des formules à l'éclat de diamant
dont seul Munis est capable : « … derrière le mot
populaire, se cache la politique de la bourgeoisie ; celle-ci à
son tour se reflète dans la création de l'armée populaire, dont le
nationalisme va concurrencer celui de l'armée de Franco, dans la
réorganisation de l'appareil répressif de la bourgeoisie ;
elle se lance dans la persécution des révolutionnaires et apparaît
dans toute sa splendeur réactionnaire en essayant de faire la paix
avec les fascistes – aussi espagnols – ou en transformant la
guerre révolutionnaire de classe, en guerre bourgeoise, c'est à
dire impérialiste ». Mais des illusions de correction ou
redressement des piou-pious de base des CNT, FAI et POUM demeurent,
tout comme la fable de « l'armée révolutionnaire aux mains du
prolétariat ». Les limites politiques évidentes des « amis
de Durruti » sont fraternellement relevées. En août 1937,
Munis émet des doutes sur l'aspect révolutionnaire des armes, qui
n'ont pas servi à faire progresser la « révolution » en
cours : « Cela montre que les armes ne peuvent pas
résoudre le problème, si elles ne sont pas guidées par une
politique claire » (p.77).
En
février 1938, les victoires militaires et les prolétaires sous
uniforme sont des pièges de plus en plus visibles : « Si
un soldat émet une critique contre son chef immédiat ou contre le
gouvernement, ou s'il lit un journal ouvrier clandestin, il est puni
d'une peine d'emprisonnement et parfois d'une condamnation à mort.
Dans 80% des cas, les commissaires politiques ne sont rien d'autre
que des espions staliniens qui agissent contre les soldats
révolutionnaires. (…) Loin de changer cet état d'esprit, la
victoire de Teruel va renforcer la lutte des officiers contre les
soldats (…) Les ouvriers, en revanche, peuvent être condamnés
comme fascistes simplement parce qu'ils sont en possession d'un
fusil. Les réunions des travailleurs sont interdites, les réunions
syndicales elles-mêmes sont restreintes et surveillées par la
police (…) la presse et les organisations ouvrières les plus
fidèles à leur classe sont dans la clandestinité ; plus de
quinze mille combattants sont emprisonnés et les agissements des
bandes de la Guépéou sont couverts par le ministre de l'Intérieur »
(cf. Voz leninista n°3, 5 février 1938).
Munis
et ses compagnons rejoignent finalement l'analyse faite deux ans plus
tôt par Bilan comme le raconte Michel Roger : « Au lieu
de mener la lutte sur un front de classe, on a mené les ouvriers en
dehors des centres industriels. La lutte était perdue d'avance !
Pour la Gauche italienne, pendant la révolution la lutte est
essentiellement politique, sortir de cette sphère dès le début
c'est aller à l'échec car sur le terrain militaire, on rencontre
les spécialistes de la guerre et des professionnels qui sont mille
fois plus forts que les prolétaires expérimentés. Sur le terrain
de la lutte sociale, c'est une situation inverse qui existe »
.
Le
groupe de Munis n'est ni défaitiste ni résolu à rester
observateur, ni manichéiste à la façon des éternels bobos, vis à
vis des autres groupes aussi « impurs » soient-ils ;
il se bat pour un regroupement avec les « centristes »,
la gauche du POUM et les Amis de Durruti : « Le centrisme
peut inclure des éléments révolutionnaires qui évoluent vers le
réformisme, ou vice versa ; dans tous les cas l'évolution
prend du temps et transforme un courant politique au fil des
événements. Personne ne se couche révolutionnaire un soir pour se
réveiller centriste le lendemain matin » (p.90). Mais Munis
n'a guère d'illusions sur l'avenir du POUM et Cie :
« Conquérir
le pouvoir en faveur de la classe ouvrière », quelle belle
perspective ! Les dirigeants du POUM espèrent se mettre
d'accord avec la CNT et la FAI (…) alors qu'ils espèrent également
arriver au pouvoir pour livrer le prolétariat entre les mains du
gouvernement » (utilisant) le mot d'ordre de Front unique pour
le transformer en un slogan mensonger, afin de calmer le
mécontentement de leurs militants » (p.91).
En
février 1939, interviewé par ses camarades français de la Lutte
ouvrière (n°110), sur la déploration par les médias de la
faiblesse en armement du gouvernement de Front populaire en Espagne,
Munis va décoiffer ses interlocuteurs qui n'en attendaient pas
tant :
« …
Militairement, malgré la propagande du Front populaire, cette
politique (de guerre) n'a pu créer qu'une « discipline »
au sens bourgeois du mot, mécanique et répressive, sans donner aux
soldats ni organisation, ni capacité technique, ni non plus la
solidarité d'une armée bourgeoise. Le résultats concrets furent le
monopole de tous les postes de commandement par des arrivistes
dépourvus de toute capacité militaire, ce qui entraînait une
discipline ne s'exerçant contre les soldats que pour maintenir les
privilèges des parvenus (…) Les soldats avaient le sentiment que
l'organisation de la fameuse « armée populaire » ne se
faisait que pour garantir les privilèges des parvenus et de la caste
militaire pour réfréner toute activité politique à la base. Aux
moments décisifs et dangereux, cette organisation aboutissait
inévitablement à la fuite du commandement,
ou à son passage à l'ennemi.. » (p. 98).
En
avril 1938, Munis est à nouveau interviewé mais par Le Réveil
syndicaliste. Décidément tous les intervieweurs sont obsédés par
l'aspect militaire, et Munis corrige encore :
« C'est
de toute évidence que les causes principales de la défaite
militaire sont dans la politique du gouvernement et non dans
l'insuffisance du matériel de guerre. Le Front populaire par son
programme bourgeois démocratique, a réussi, grâce à l'aide des
organisations ouvrières, à empêcher le prolétariat d'organiser
la société socialiste esquissée le 19 juillet 1936 ». Mais
il est encore dans la croyance en un socialisme pouvant débuter dans
un cadre national (isolé) espagnol, pensée éminemment trotskyste
et néo-stalinienne. Il pense encore que le comité central des
milices (en effet vite dissous par le gouvernement bourgeois) aurait
pu ouvrir la voie à un renforcement (militaire révolutionnaire?) de
la tentative révolutionnaire. Mais sa pensée évolue très vite,
basta les histoires de victoires militaires mais aussi les fumeuses
collectivisations et autres nationalisations : « Toutes
ces réalisations admirables du prolétariat n'ont aucune valeur
durable sans l'affermissement de ses conquêtes par son pouvoir
politique, ses armes ».
Un
étonnant tract du groupe d'avril 1939 – intitulé Vive la
révolution espagnole (p.111) – explique qu'une « révolution
sociale » n'a pas pour principales armes... les armes :
« Pourquoi,
avec leur force ordinaire, ont-ils pu vaincre votre héroïsme
combatif et votre volonté d'émancipation politique et sociale ?
A cause du manque d'armement, comme vous le disent les chefs du Front
populaire ? Mensonge ! En juillet 1936, ils furent vaincus
sans armes ; sans armes furent conquis l'Aragon, Guadalaraja,
Albacette, San Sebastian ; avec une proportion d'armes
infiniment inférieures à celles disponibles dernièrement, Madrid
fût défendue durant les journées mémorables de novembre ;
les révolutions se sont toujours faites et se feront en
infériorité en armes par rapport à l'ennemi.
Ne vous laissez pas tromper par cette fumisterie mensongère répandue
par les traîtres à votre cause, coupables de votre défaite.
L'infériorité en armement du prolétariat résulte de son
infériorité comme classe dans le monde capitaliste. C'est une
difficulté qui ne pourra jamais être dépassée, mais contrecarrée
à grande échelle en introduisant dans le camp ennemi le facteur
dissolvant des idées et des consignes révolutionnaires ».
Puis
Munis avec ses formules concises et percutantes démolit l'idéologie
antifasciste dominante et qui est derrière toutes les questions
naïves des observateurs lointains du théâtre « des
opérations » :
les russes ne fournissent qu'une quantité minuscule
d'armes,
les partis pro-russes utilisent l'argument mensonger de
l'infériorité en armement pour faire oublier qu'ils sont eux les
vrais usurpateurs casseurs de la révolution,
la défaite n'est pas due à une « trahison des
démocraties » amis à une idéologie de Front populaire qui a
servi « à noyer le mouvement de solidarité du prolétariat
international »,
le prolétariat a d'abord été vaincu par le Front
populaire avant de l'être par Franco.
Munis
frappe un grand coup en décrivant la soumission anarchiste et celle
du principal parti d'extrême gauche le POUM comme le résultat, on
peut dire classique, de l'apolitisme
anarchiste :
« … le Front populaire déchaîna contre les masses
exploitées une véritable guerre civile, de l'apolitisation et de la
hiérarchisation de l'armée en consonance avec le code bourgeois,
jusqu'à l'assassinat et la persécution des militants
révolutionnaires. Cette politique allait épuiser le prolétariat,
lui imposer une passivité chaque fois plus évidente face à la
guerre, à laquelle les commandants gouvernementaux ne fixaient que
des objectifs bourgeois (les 13 points de Negrin) (…) Une
situation, en somme, où même la supériorité en armement n'aurait
pu garantir la victoire (…) Le Front populaire organisa une armée
bourgeoise ».
Enfin, leçon supplémentaire, la plupart des organisations d'extrême gauche sont
désormais, depuis l'expérience espagnole, étrangères au
prolétariat et à ses buts : « Le Front populaire,
pouvoir politique de la bourgeoisie, put se maintenir, vaincre les
travailleurs et faciliter la voie à Franco, parce que les
organisations ouvrières d'extrême gauche, l'anarchisme et le POUM
ne surent pas (?) guider les masses vers la conquête du pouvoir
politique. La trahison va d'une extrémité à l'autre de la gamme
politique. Aucune de ces organisations ne sera capable demain de
garantir la victoire de la révolution. La guerre civile espagnole a
été leur tombe ».
J'ai
mis un point d'interrogation sur le « ne surent pas » -
car j'ai des doutes sur la traduction des anars de L'esclave salarié
qui ont traduit ce texte – sans oublier l'incompétence politique
de Coleman. J'aimerais savoir quel fût le verbe utilisé en
espagnol, car le raisonnement ici de Munis est sortir des oeillères
trotskystes, et signifie plutôt que les « organisations
traîtres » n'étaient plus à même d'indiquer ou diriger quoi
que ce soit au nom du prolétariat révolutionnaire.
Le
texte qui résume superbement l'analyse de la tentative
révolutionnaire en Espagne, est rédigé par Munis en août 1943
(p.126) : Signification historique du 19 juillet (p.137).
Spécialiste de la dénonciation de la farce de la théorie de la
« guerre révolutionnaire », j'ai évidemment été
ébloui par la réflexion profonde, méconnue, et que tous les
apprentis guévaristes ou terroristes eussent dû avoir lu (sans
lustucru) à l'orée des sixties : Quelques réflexions sur la
guérilla « nationaliste », qui ne comporte qu'un seul r
contrairement à guerre. Munis démonte impeccablement les lubies et
illusions sur les possibilités des guérillas « organisées en
général par des pouvoirs réactionnaires » : « Les
paysans sont les derniers à se mobiliser contre l'oppression, et,
quand ils le font, ils ont tendance à adopter des formes de lutte
extrêmes et antisociales si l'occasion se présente. Ce sont ces
caractéristiques qui feront des paysans les derniers émancipés (…)
Il faut combattre le particularisme paysan, le faire passer de la
guérilla à la lutte sociale ».
Enfin,
je crois que, après Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek, il est un des
rares à avoir remis en cause la fable séculaire sur la « guerre
révolutionnaire » : « En finir avec l'oppression
n'est pas un problème militaire, mais social, ce n'est pas un
objectif national, mais international » (p.140). Sa période
trotskyste, non seulement montre que le trotskysme d'avant-guerre
était l'aiguillon du mouvement révolutionnaire international, bien
que centriste (= confus et en dégénérescence), et en retard par
rapport à la reconnaissance de l'URSS comme Etat impérialiste
anti-ouvrier, mais permettait des avancées théoriques dans ses
débats.
Dans les débats avec le SWP américain, Munis décèle déjà les
théories moribondes (qui nous paraissent d'ailleurs aussi comiques
qu'invraisemblables aujourd'hui) : « … l'instruction
militaire sous contrôle syndical aurait dûe être conçue comme un
mot d'ordre pour démontrer aux masses que le contrôle des
dirigeants traîtres n'altère en rien le caractère réactionnaire
de la guerre « antifasciste », et que les masses armées
évoluent plus facilement vers les révolutionnaires afin de
transformer la guerre impérialiste en guerre civile » .
Osons
une interprétation, je pense que Munis approfondit la question
controversée de la guerre révolutionnaire, pendant sa période
trotskyste parce qu'il est amené à remettre en cause la défense de
l'URSS, le fameux « soutien critique », en état critique
depuis surtout le pacte Hitler-Staline : « Notre « défense
inconditionnelle de l'URSS » était un mot d'ordre
fondamentalement militaire, destiné à empêcher la défaite de
l'Etat ouvrier dégénéré face à l'impérialisme, et qui était
déterminé en grande mesure par la défaite générale de la
révolution mondiale » (p.203). Et de charger l'incroyable
déduction délirante des trotskystes américains : « ...Comme
si la victoire militaire de l'URSS pouvait inévitablement entraîner
le triomphe de la révolution prolétarienne, du moins en Europe.
Voici ce qu'écrivait The Militant le 27 février 1943 : « il
est presque impossible de concevoir l'avancée de l'armée rouge en
Allemagne sans que ne s'ensuive une révolution sociale »
(p.205). Munis répond : « l'armée rouge ne peut pas être
un instrument de la révolution, elle en sera son bourreau ».
Depuis
Mexico, en avril 1946, Munis fournit un texte rare, méconnu voire
inconnu qui analyse très finement du point de vue marxiste le
triomphe du capitalisme d'Etat (sans le nommer) en Russie : Les
révolutionnaires devant la Russie et le capitalisme mondial, où il
prévoit l'effondrement au long terme du « vandalisme
stalinien ».
On
trouve le texte de 1950, alors que Munis a fondé un autre groupe,
Union ouvrière internationale : Contre les deux blocs, pour le
socialisme (p.368). L'explication de l'omerta sur la rupture de
Natalia Trotsky avec la Quatrième Internationale par Munis
(p.376) ; et la lettre de Natalia à... France-Soir.
Cela
fait trois ans qu'on attend le tome 2.
notes (+ voir plus bas: chronologie d'une révolution avortée)