"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 25 octobre 2014

RETOUR SUR LA LETTRE DE SIMONE WEIL À BERNANOS



Publiée en France dans la revue « Témoins » à l’automne1954
 

Nous avons largement évoqué dans Les Fils de la Nuit [1] le séjour de cette philosophe française à Pina de Ebro en août 1936.
Après son retour en France, elle écrivit en 1938 une lettre à Georges Bernanos où elle évoquait l’histoire – devenue quelque peu emblématique du manque d’humanité de ses amis révolutionnaires – de ce jeune phalangiste fait prisonnier par le Groupe International le 22 août 1936, et exécuté sur décision de Durruti :
« J’ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l’avais respirée. […]
« Combien d’histoires se pressent sous ma plume… […] en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt prisonnier, tout tremblant d’avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu’on l’avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une carte de phalangiste ; on l’envoya à Durruti, chef de la colonne, qui, après lui avoir exposé les beautés de l’idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s’enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l’avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l’enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l’enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n’a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l’aie apprise qu’après coup. »

Simone n’était pas présente lors de cet engagement car, blessée, elle avait été amenée le jour même à l’hôpital. L’information sur le jeune prisonnier, elle la tient de ses amis du Groupe International, Ridel et Carpentier, venus la visiter à l’hôpital en septembre 1936 :
« La présentation des incidents, faits et événements correspond-elle à la réalité que Simone Weil a connue lors de son séjour en Espagne ? De l’avis des survivants du groupe international de la colonne Durruti auquel elle appartint, non. L’affaire du jeune phalangiste fait prisonnier par les miliciens internationaux lui a été contée par ces miliciens eux-mêmes qui s’indignaient de ce que le jeune homme eût été fusillé à l’arrière, avec l’approbation, dans l’indifférence, ou sur ordre — la précision n’a jamais été obtenue — de l’état-major de la colonne. Les réactions de Simone Weil furent celles des combattants. Mais la recherche d’une parenté avec Bernanos l’incita à généraliser. Il n’est pas question de nier ou de minimiser les horreurs d’une guerre révolutionnaire, ni de dissimuler les instincts de certains miliciens. Ce qui est indispensable, c’est d’établir un tableau complet des sentiments ou des passions qui purent se donner libre cours, et non pas de juger les révolutionnaires en bloc. » [2]
Phil Casoar, dans l’article qu’il a rédigé en 1999 voir ici [3] sous le titre « Louis Mercier, Simone Weil : retour sur une controverse », expose en détails plusieurs aspects de l’affaire et cite une autre source, le livre de Mathieu Corman, Salud Camarada !, publié en juillet 1937 :
« Dans Salud Camarada, Corman décrit ainsi la confrontation entre Durruti et l’adolescent :
“ Amené au comité de guerre de la colonne, le délégué-général, Buenaventura Durruti, lui dit, en l’enveloppant de son regard de fauve blessé :
‘ Tu es trop jeune pour mourir : nous ne fusillons pas les enfants ! Mais il faut que tu nous donnes ta parole de ne plus jamais rien entreprendre contre nous. Nous n’avons pas de prison pour t’enfermer. Ta parole suffira. Veux-tu me la donner ? ’
Le prisonnier imprima à sa tête un lent mouvement négatif :
‘ Non ! ’
‘ Tu as bien réfléchi ? ’
‘ Oui ! ’
‘ Tu l’auras voulu ! ’
Le tribunal populaire, constitué par le comité du village, le condamna à mort le même jour.
C’était un jeune mystique. Tout son corps tremblait quand on l’emmena vers le petit bois dont l’orée touche au village, ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire. En marchant, il murmura continuellement : ‘ Arriba España ! ’
On lui demanda s’il voulait être fusillé ‘ de dos ’. Il refusa. Les cinq miliciens se rangèrent face à lui. Il croisa les jambes, déchira sa chemise sur sa poitrine et commanda lui-même :
‘ Arriba España ! Fuego !… ’
Dans une lettre trouvée parmi des papiers, sa mère lui recommandait de se battre jusqu’à la mort… Il avait quinze ans… ” »

Tout en s’interrogeant sur la véracité du récit de Corman, qui n’était pas à Pina à cette date, Phil constate que certains éléments se retrouvent dans la lettre de Simone Weil à Bernanos. L’avait-elle lu ?
Cela faisait en tout cas plusieurs témoignages allant dans le même sens, et Phil conclut son article en s’interrogeant sur l’attitude de Durruti :
« En lui proposant un marché de ce genre, Durruti paraît manquer de discernement face à ce garçon buté dans son idéal : a-t-il essayé simplement d’imaginer la situation inverse, celle d’un jeune anarchiste mis en demeure par des phalangistes, pour sauver sa peau, de renoncer à reprendre les armes contre eux, voire de rejoindre leur rangs ? En fait, le leader anarchiste est tellement sûr de la justesse de sa cause qu’il se comporte comme un prêtre jésuite sommant un hérétique d’abjurer sa foi, sous peine de mort.
Le texte de Mercier, quoique très imprécis, porterait d’ailleurs à accréditer plutôt la version de Corman, concernant l’attitude de Durruti : en fin de compte, Durruti se serait lavé les mains du sort du jeune garçon (“ … dans l’indifférence… ”).
Pourquoi Durruti, qui savait se montrer magnanime et avait empêché plus d’une exécution sommaire, a-t-il cette fois-ci fait preuve d’une telle indifférence ? ».
C’est en consultant les archives franquistes que nous avons trouvé un document qui maintenant coupe court à ces questionnements.
Aux archives de Salamanque se trouvent les volumineux dossiers dits de la « Causa general », du nom de la vaste enquête menée village par village, ville par ville par les autorités franquistes pour inventorier les exactions et assassinats commis par « la chusma roja » et autres pendant la guerre civile. Les dossiers contiennent les dépositions de témoins, d’accusés emprisonnés et traités comme on le sait dans les geôles franquistes, et les déclarations de victimes ou parents de victimes.
En examinant les dossiers du « partido judicial » de Pina de Ebro, puis de celui de Tauste (village sur la route de Saragosse à Tudela), nous avons eu la surprise de tomber sur l’affaire de ce jeune phalangiste qui s’appelait Ángel Caro Andrés.
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Archivo Historico Nacional, FC -causa general Pina de Ebro, pp. 10 et 11.
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Archivo Historico Nacional, FC -causa general, Tauste, 1425, exp. 59, pp. 49 et 50.

Voici la traduction résumée, par nos soins, d’une partie de ces deux documents :

Déposition du père, Daniel Caro Andrés [4], instituteur et directeur du groupe scolaire de Tauste, adressée au juge de la « Causa general » de Saragosse :
« Quand commença le Glorieux Soulèvement, mon fils Ángel Caro Andrés, âgé de 16 ans, partit volontairement de Tauste pour défendre la patrie en danger et intégra le corps de la phalange n° 29 sur le front de Quinto.
Le 22 août 1936, au cours d’un combat nocturne sur la commune de Pina, au lieu dit Mejana del Blanco, il fut fait prisonnier par les rouges internationaux de la colonne Durruti [5]. Ce dernier lui laissa la vie du fait de son jeune âge et ordonna qu’on le place dans la mairie de Pina qui servait alors de prison.
Le jour suivant, mis au courant de l’histoire, des rouges ayant fui Tauste [6] demandèrent à Durruti de leur livrer le prisonnier pour le fusiller, mais il le leur refusa, toujours à cause de son jeune âge.
Alors, guidés par leurs instincts criminels, ils attaquèrent la prison au petit matin du 24 août, enlevèrent le prisonnier et l’assassinèrent près de l’Èbre ».

Quand Pina fut occupée par les troupes franquistes en mars 1938, Daniel Caro Andrés chercha et trouva les restes de son fils, qui furent inhumés dans le cimetière de Pina.
Daniel Caro Andrés cite le nom d’Andrés Cupillar Pintanel, natif de Tauste, enrôlé dans la colonne Durruti, qui aurait côtoyé à Osera les assassins qui se vantaient de leur acte.

Suivent les noms de 17 hommes incriminés dans cette affaire, pour la plupart natifs de Tauste [7]. Il semblerait qu’aucun d’entre eux n’ait été arrêté.
L’enquête sera diligentée jusque dans les années 1955 et 1965 pour trois d’entre eux, présentés comme des militants de gauche connus :

– José Pellicer Murillo, membre de la CNT, a fait partie des insurgés qui ont déclaré le communisme libertaire à Tauste le 7 octobre 1934.
– José Martínez Berlin, membre de la CNT ; a participé aux événements de Tauste en octobre 1934.
– Ramón (ou Raimundo) Hernando Lasheras, membre de l’UGT puis de la CNT, condamné en 1934 pour détention d’arme.

Un autre rapport de la Guardia civil de Tauste indique en 1964 :
« On sait qu’un groupe de Tauste où se trouvait Pellicer sema la terreur [pendant la guerre civile] dans plusieurs villages [côté républicain] et principalement à Pina, Gelsa et Osera. »

Il est assez savoureux de trouver dans les archives franquistes des documents à décharge en faveur de Durruti ; en tous cas, cela nous confirme qu’il faut toujours recouper autant que possible les témoignages et récits avec les documents, et réciproquement. C’est un gros travail, mais cela vaut souvent la peine.
Le fait que quantités d’archives soient maintenant numérisées, comme celles de la Causa General [//pares.mcu.es] ainsi que les numéros de certains quotidiens comme La Vanguardia de Barcelone [www.lavanguardia.es/hemeroteca] par exemple, facilite pas mal les recherches des historiens amateurs comme nous.
Les giménologues, 8 juin 2009.

[1] Dans les notes n° 6, 12 et surtout 16, p. 244, et 20, p. 256.
[2] Lettre de Louis Mercier à Jean-Paul Samson, datée du 16 décembre 1954, qui fut publiée dans Témoins n° 8 (printemps 1955).
[3] Présence de Louis Mercier, Collectif, ACL, Lyon, 1999.
[4] faite à Tauste le 7 novembre 1940 pour le premier document ; le deuxième est sans date.
[5] Dans le deuxième document, il est dit que « la Brigade Internationale était dirigée par un certain Luis, un Français qui parle espagnol ».
[6] après le 19 juillet 1936.
[7] José Salvador Sariñena, né à Gelsa ; José Pellicer Murillo ; Jesús Tudela Larraz ; Andrés García Melendez ; Mariano Obedé Arjol ; Ramón Hernando Lasheras, né à Mores ; Moises Candial Conde ; Luciano Navarro Alegre ; Francisco Borao Conde et son frère Saturnino ; Ignacio Bernal Sánchez ; Margarito Cañete Cañete ; Ángel Soria Morales ; Enrique Lorente del Olmo ; Pascual Laborda Laborda ; José Martínez Berlin et son frère Antonio. (Selon les dossiers, la liste comporte 15 hommes seulement.)

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mardi 21 octobre 2014

MIGRATION DU TRAVAIL OU EXODE GENERALISE?


De l'exode rural au capitalist dream...

La question de la migration ou de l'immigration est de plus en plus complexe et sans solutions nettes à court terme. Elle génère autant de fantasmes que de raisonnement faux ou simplistes. Elle n'est pas une question qui relèverait des seuls gouvernants ni prolétarienne en soi. Elle sert de référence ou de défouloir politique aux démagogues des partis des uns et des autres sans être abordée sérieusement au plan historique, industriel et social. Comme par hasard, à l'époque de la chute du bloc russe, alors que la bourgeoisie US dresse un mur face au Mexique, la question de l'immigration devient aussi un discours central en Afrique de l'Ouest, la xénophobie est encouragée; on invente même le concept d'ivoirité!1

La décadence du capitalisme, une démographie qui ne peut plus être absorbée par l'industrie mondiale ni plus considérée comme simple reproductrice d'une "armée de réserve" du chômage, et des guerres incessantes qui jettent des centaines de milliers de personne sur les routes de la misère et plus directement vers d'immenses camps de réfugiés, tout cela vient modifier toute compréhension du phénomène de migration mondiale à la manière du passé, celui de la deuxième moitié du XXe siècle en tout cas.
Partout les puissances dominantes ont dressé des murs ou développés des moyens de surveillance et de refoulement sophistiqués, de Lampedusa à Jerusalem mais aussi en Afrique et à la frontière du Mexique et des Etats Unis où, depuis 1989, 1132 km de tronçons de mur, de surveillance électronique et de barrières anti-véhicules tentent d'empêcher tout franchissement frontalier aux "clandestins".
D'une façon générale, comme expression de la misère exponentielle provoquée par la crise capitaliste le nombre des clandestins, s'il n'excède pas forcément le nombre des "admis" pose un réel problème, quoique pas à tout le monde, pas aux exploitants agricoles ni aux patrons d'usine près de la frontière du Mexique versant USA, et encore moins aux gauchistes angéliques. Le questionnement en Europe posé par l'afflux de clandestins à Calais ou à Lampedusa est qualifié de xénophobe par les biens pensants autistes – mais c'est de l'ordre du débat, on n'égorge pas ici -
mais que penser du sort réservé au Mexique par les sinistres groupes para-militaires aux pauvres travailleurs clandestins pris dans leurs sales filets?

Indépendamment des marchands de sommeil et de travail payé au rabais, et des agitateurs moralistes professionnels de l'impuissance politique, la bourgeoisie mondiale démontre depuis un demi-siècle une incapacité à analyser et à prévoir les conséquences à long terme de la migration : le migrant n'est pas un individu rationnel qui choisit le départ quand les politiques se durcissent, le processus migratoire s'inscrit dans le temps long (recherche d'ascenseur social, tradition migratoire, migration politique, migration de survie..)2 alors que les mandats électoraux des délégués politiques du capitalisme ne durent que quelques années.
L'inadéquation entre les objectifs et les mesures aléatoires des Etats bourgeois qui laissent le phénomène migratoire dans un flou intégral; par exemple en militarisant la frontière avec le Mexique, la bourgeoisie américaine renforce les réseaux illégaux et ne réduit pas le flux de migrants principalement mus par la dépendance de leurs pays de départ aux transferts financiers. Obama qui avait promis dans son discours électoral de régulariser tous les sans papiers a dû faire marche arrière face à la réalité; son rival Mc Cain s'était tiré une balle dans le pied en prônant une solution vaine: sanctionner les employeurs de sans papier afin de réduire le flux de migrants économiques.
Il n'est plus possible de réguler l'immigration comme au temps du travail forcé3 et aléatoire sous la colonisation où, époque des trente glorieuses, la migration du travail restait motivée par la recherche de revenus additionnels, avec un caractère saisonnier, sans regroupement familial au pays de destination. Chaque puissance coloniale gérait sa propre main d'oeuvre "importée". L'accession aux indépendances nationales a brouillé les cartes pour la provenance des diverses anciennes colonies, la migration de travail en son double politique: recherche du refuge politique face aux dictatures du nouveau tiers-monde et surtout fuite de la misèrede "jeunes capitalismes" mort-nés cornaqués par des camarillas de partis militaires. L'immigration individuelle, la survie et la débrouille, tend à prendre le pas sur une ancienne immigration plus communautaire, plus solidaire, plus ouverte à l'intégration ouvrière, et flirte avec des réseaux criminels4, voire islamistes désormais.
Pour reconstruire au lendemain de 1945, les pays détruits d'Europe et en particulier la France auront besoin de faire venir massivement la main d'oeuvre des colonies, fixant une population bariolée qui a établi ses quartiers depuis des générations et fait partie naturellement de la France: Barbès pour les Algériens, Montreuil est aujourd'hui le plus grand village soninké au monde. De nos jours, alors qu'il ne s'agit plus de reconstruire, mais de mieux répartir, indépendamment des chiffres maquillés ou pas des instances statistiques internationales, il existe un flux, une amplification significative et non maîtrisable de migrations transcontinentales face aux conflits armés terrifiants, aux crises environnementales cycliques et à l'effondement non seulement de pans entiers économies industrielles occidentales mais aussi du "commerce de commission"5.
Enfin, si on peut relativiser le cas de l'immigration en Europe ou aux Etats Unis, et que le phénomène des réfugiés et des "déplacés" est bien plus considérable encore en Asie et en Afrique, sans compter par exemple les pays arabes limitrophes du terrible conflit en Syrie, il n'en reste pas moins qu'on n'en est qu'au début, que l'explosion des migrations internationales – non comme rationalité économique et industrielle mais comme fuite éperdue – n'en est qu'à son début, les arrivées massives aussi bien sur les marchés du Sud que du Nord se profilent face au nombre croissant d'Etats en déroute (Somalie, Soudan, Yémen, Afghanistan, Irak, Libye, Mali, République Centrafricaine, etc.).
Il faut bien le souligner enfin, la rencontre de la courbe démographique des migrations planétaires et d'un capitalisme qui étouffe ou veut annihiler les forces productives en surplus, pose non le simple problème de gérer la misère du monde, mais de réorganiser entièrement la société hors du capitalisme, sinon celui-ci, tôt ou tard, "régulera" démographie et immigration par la guerre mondiale.


Deux idées majeures nous guideront au cours de cet article:
L'immigration, même difficilement contrôlable, reste indispensable au capitalisme. Ce n'est pas le cas pour le prolétariat car ce phénomène peut être utilisé en trompe l'oeil pour le diviser, le pousser à l'absence d'estime pour lui-même, et au repli autarcique national ou ethnique. L'immigration vient plus participer de l'exhibition de la misère du monde et refléter l'anarchie grandissante du mode de production capitaliste. L'immigration traitée comme une généralité, au lieu d'addittionner ou d'unifier les mécontentements sociaux contre les élites dominantes cyniques, ou de féconder une prise de conscience révolutionnaire prolétarienne, avive les divisions de la misère. Il faut sérier les divers types d'immigrations, les majeures des mineures, la migration des prolétaires de celle des aventuriers. Mais même après avoir fait cela on ne trouvera pas la science infuse de l'unité internationale autrement que dans des événements politiques et sociaux qui dépassent l'analyse sociologique ou empirique, et qui, nous l'espérons favoriseront l'unité de classe inter-nationale et anti-ethnique.

IMMIGRATION NATURELLE OU EXODE ACTUEL?
Est-ce la porte ouverte aux HORDES AFFAMEES promises par Louis Dumont dans les années 1960?
Non et pour deux raisons qui vont vous surprendre. La première est que ce ne sont pas les plus pauvrent qui migrent et émigrent, ni les moins qualifiés, ce sont bien plus souvent les enfants de cette petite bourgeoisie du tiers-monde flouée par les libérations nationales fictives qui veulent tenter de parvenir ailleurs ou maintenir leur statut social. La deuxième, et c'est un phénomène plus intéressant, est le développement de la migration de femmes seules; selon Papa Demba Fall: "la migration internationale est de plus en plus un lieu d'expression de femmes qui migrent seules et de manière autonome afin de satsifaire les besoins liés au statut de chefs de ménage"6. L'analyse est restrictive, la migration féminine n'a pas eulement une causalité familiale mais aussi et peut-être surtout une fuite face au machisme religieux dominant dans les pays du Sud. Et la "fuite des cerveaux" s'explique par le désir d'échapper aux dictatures militaires (comme l'enfer carcéral d'Erythrée).
Contrairement aux divers naïfs ou anges bcbg du gauchisme ou du maximalisme ringard, ce constat nous amène à dire que ces migrations ne sont pas plus naturelles que ne l'était le travail forcé par le colonisateur avant 1946, ni une prolongation de la régulation naturelle du besoin de main d'oeuvre au niveau mondial par le même capitalisme que celui florissant de jadis. P.Demba Fall a raison de qualifier plutôt le phénomène migratoire moderne d' "exode international". L'exode, dans l'histoire et comme phénomène n'est ni une partie de plaisir ni un signe de progrès, c'est le nom donné à la fuite massive de populations civiles devant une guerre ou une catastrophe naturelle. Exode de personnes de plus en plus seules, coupées de toute communauté, l'émigration dans les pays africains confirme, ce que d'aucuns s'échinent à ne pas voir en Europe, que "les préjugés ethniques et religieux restreignent singulièrement les possibilités d'intégration" (P.Demba Fall).
L'immigration ne participe plus au développement du capitalisme ni de la classe ouvrière, comme au XIXe et XXesiècle.
La demande chronique de main d'oeuvre corvéable dans les services et le bâtiment ne s'accompagne ni d'une solidarité ni de garanties sociales comme pour la classe autochtone. Même l'argument du vieillissement dans les pays riches se retourne contre les prolétaires européens qui ont encore besoin de travailler puisqu'on éloigne leur retraite face à la "préférence jeune immigré et soumis". Même l'argument de la nécessité de maintenir de hauts taux de production en pays riches ne tient pas la route puisque les "délocalisations" permettent d'exploiter mieux encore les possibles immigrés s'ils restent chez eux!
Il est devenu à la mode chez les élites politiques bourgeoises de compatir à "l'échec du développement" et à "la faillite de l'aide au développement" du Sud. Les libérations nationales n'ont pas tenues leurs promesses "d'égaliser le développement du capitalisme moderne", mais tous les pays dits développés et dominants n'ont pas tenus leurs promesses de consacrer 0,7% de leur PNB à l'aide au développement. 

UNE MYSTIFICATION DATANT DU REPARTAGE DU MONDE EN 1945
Le 20 janvier 1949, Harry Truman, le président américain qui a signé la fin de la guerre, lance au monde un appel au développement d'une aide aux pays du tiers-monde destinés à être détachés des pays colonisateurs, plus pour faire face au danger "communiste stalinien"que pour éradiquer la misère: "Nous devons nous engager à bâtir un nouveau programme mettant à profit nos avancées technologiques et notre progrès industriel pour aider au relèvement et à la croissance des aires sous-développées. Plus de la moitié des peuples du monde vit dans des conditions proches de la misère. Leur nourriture est insuffisante. Ils sont victimes de la famine. Leur vie économique est primaire et stagne. Leur pauvreté est un handicap et une menace pour eux et pour les zones plus développées (sic!). Pour la première fois dans l'histoire, l'humanité possède la connaissance et la capacité de sortir de la souffrance ces peuples.
Les Etats Unis sont à l'avant-garde des nations pour le développement des techniques industrielles et scientifiques. Les ressources matérielles que nous pouvons apporter pour aider les autres peuples sont limitées. Mais nos ressources impondérables en connaissance technique sont en croissence constante et inépuisable. Je crois que nous devrions rendre disponible aux peuples pacifiques les avantages de notre stock de connaissances afin de les aider à réaliser leur aspiration à une meilleure existence. Et, en coopération avec les autres nations, nous devrions favoriser l'investissement dans les aires qui ont besoin de développement.
Notre but devrait être d'aider les peuples libres du monde (resic!), par leurs propres efforts, à produire plus de nourriture, plus de vêtements, plus de matériaux d'habitation, plus de pouvoir pour alléger leurs fardeaux".
Depuis la fin de la fiction de l'hyper-puissance russe, si l'aide ronflante promise ne s'est pas développée extraordinairement, le baratin multicultiraliste est venue couvrir les fausses promesses. L'aide d'urgence apparaît ponctuellement plus que l'aide dite durable.
La vérité est toute simple pour expliquer cette aide aléatoire, versatile et parcimonieuse: LE CAPITAL A BESOIN DE LA MAIN D'OEUVRE DES PAYS DU SUD. Si l'aide avait été et était conséquente, l'immigration de travail aurait été infime. Evidemment que les petits bourgeois ou les prolétaires dans les pays sous-développés développés à leur tour avec une industrie moderne et leurs riches matières premières, ils n'auraient pas besoin de s'expatrier au loin. C'est pourquoi toutes les instances, conseillers gauchistes des multinationales et des partis officiels s'ingénient à découpler aide au développement de la question de la "fuite immigrée" vers moins de misère7. Et chacun de nier qu'un réel développement du capitalisme dans les zones arriérées (mainenues dans l'arriération après avoir été pillées) aurait pu tarir l'immigration massive depuis une trentaine d'années. On affirme même que l'aide au développement du SUD favorise les immigrations; ce qui est vrai puisque par exemple l'aide à la scolarité permet de fuir plus rapidement des pays dirigés par des caciques militaires corrompus en ayant une chance d'être intégrable en pays riche.
Sur Wikipédia, la propagande gauchiste-bourgeoise masque le truc pour le rendre acceptable (le marchande de l'immigration comme donnée naturelle du "libéralisme humaniste et antiraciste": "Les représentations dominantes (sic) actuelles sur les migrations internationales dans les pays européens se sont forgées dans un contexte de crise économique et de précarisation de l'emploi qu'ont connu ces pays à partir des années 1970. L'arrêt des migrations de travail, encouragées durant la période précédente des Trente Glorieuses fut l'une des premières mesures, fortement médiatisée, pour faire face à la montée du chômage. Constamment réaffirmé depuis et souvent renforcé, cet arrêt des immigrations de travail s'est transformé un temps en France en politique d' "immigration zéro", afin de répondre, entre autres, à la montée de l'intolérance et de la xénophobie".
Le "entre autres" est risible quand l'on sait qui attise quoi.
Il faudrait ouvrir grand les frontières à la fuite immigrée du monde entier car, nous dit-on, par après, les politiques de contrôle aux frontières coûtent bien trop cher! Un internationaliste de salon bourgeois nous explique ensuite:
"En restreignant trop la liberté de circulation, on affecte négativement les échanges de toutes sortes entre pays et on limite les possibilités de formation au Nord des jeunes élites des pays en développement".... lesquels petits bourgeois s'empresseront de réussir carrière au Nord en oubliant leur Sud misérable!

L'AIDE DES MIGRANTS A LEUR PAYS D'ORIGINE EST UN PIS ALLER
Pour les naïfs qui pensent encore que l'immigration serait un phénomène constitutif d'une classe prolétarienne internationale, il suffit d'examiner le rapport qu'ils maintiennent au pays. Un rapport de sujétion et de dépendance à leur Etat national et à leur famille. L'envoi des fonds des travailleurs émigrés à leur pays – source de devise appréciable pour les balance sde paiement des pays d'origine - serait supérieur à toute l'aide publique internationale à développement des laissés pour compte du développement inégal du système capitaliste. Ce n'est ni un péché ni une honte, mais la preuve d'abord de l'incapacité du Capital à développer la même productivité partout et d'autre part un dévouement louable de prolétaires besogneux, qui peuvent encore moins avoir envie de faire grève qu'une mère seule ni risquer d'être renvoyés au pays pour trouble à l'ordre national français, avec rétention de salaires8.
Mieux encore, l'exportation du surplus de main d'oeuvre non qualifiée, comme celle de cadres au chômage, constitue une soupape de sécurité à des troubles sociaux récurrents dans les pays du Sud.
Les grandes puissances maintiennent une attitude charitable face au Sud, manient promesses et leçons fallacieuses pour maintenir arriération économique et religieuse afin de conserver ces immenses réservoirs de main d'oeuvre, et refuse un des mots d'ordre du communisme:


Tu aideras mieux ton prochain si tu l'apprends à pêcher plutôt qu'en lui donnant du poisson.





1"Boucs émissaires commodes, accusés de tous les maux, les immigrés sont tenus pour responsables de la criminalité et de l'insécurité qui règne dans les centres urbains. Le développement des sentiments nationalistes ou xénophobes trouve très vite un écho favorable dans toutes les couches sociales (...) loin de constituer un fait isolé, on constate que des pays jadis considérés comme des foyers d'accueil sont devenus des pays d'émigration ou ont clairement réaffirmé, à travers la politique dite de préférence nationale, leur hostilité à l'égard des étrangers (...) La liste est longue de ressortissants africains expulsés d'un pays voisin. Aucun pays n'échappe à cette pratique qui prend parfois une tournure d'autant plus macabre que la diffusion en temps réel de l'événement provoque des scènes de vengeance dans le ou les pays d'origine des victimes" (cf. La dynamique migratoire ouest africaine de P.Demba Fall).
2Pour certains groupes ethniques (Mauritanie, Mali, Sénégal) la migration est un rite de pasage dans le cursus individuel, "il faut partir pour être un homme", avoir un statut social; le capital social est d'avoir déjà un membre de la famille sur place au coeur d'un réseau d'accueil structuré "qui fonctionne comme un des principaux leviers de l'exode international" (cf. P. Demba Fall), op.cit.).
3Aboli en 1946, abolition trop tardive pour empêcher le processus des libérations nationales, pilotées par les deux grands blocs rivaux pour dépouiller un peu plus les puissances vaincues de 1918 et 1945. Le recutement de travailleurs immigrés sera désormais opéré par des bureaucrates spécialisés des colonies d'origine, en lien avec les patronats respectifs dans les ex-métropoles colonialistes, au fur et à mesure...
4"C'est dans le souci de rebondir que des migrants quittent leur première destination pour s'installer dans un nouveau pays de cocagne. Hommes seuls, ils n'hésitent pas à intégrer les réseaux occultes ou criminels" (cf. P. Demba Fall, p.13, écrit en 2007 et utilisant un document de 1999, La population africaine au XXIe siècle). Relevant le "culte du migrant" (que l'on trouve chez tout jeune africain, comme chez tout révolutionnaire de salon européen), Demba Fall décrit le nouveau parcours du combattant: "Ceux qui ne peuvent se procurer un visa auprès des services consulaires voires des réseaux mafieux de leur pays d'origine, choisissent alors d'emprunter les routes du Sahara (qui) relève de la terre promise et est plus qu'aléatoire".
5Classique dans le tiers-monde, dont traitait Marx et auquel je fais référence dans mon livre "Immigration et religion".
6Cf. La dynamique migratoire ouest-africaine entre ruptures et continuités, Dakar 2007.
7Sauf les ONG dont l'objectif, inavoué comme dit Semba Fall, est tout de même "comment aider les Africains à retourner ou à rester chez eux".
8C'est bien pire en Afrique lors d'expulsions de travailleurs combatifs, qui pose la question d'une sécurisation des transferts de fonds: "La perte de biens enregistrés par des migrants lors d'expulsions brutales (600 ouest africains expulsés de Zambie en 1984) ou de tragiques événements survenus dans le pays d'accueil (240 000 mauritaniens rapatriés du Sénégal et 80 000 sénégalais chassés de Mauritanie en 1989) pousse les migrants à envisager, avec les banques de leur pays d'origine, des systèmes de transport de fonds plus fiables (...). Mais notez bien l'immigré s'embourgeoise:"si une bonne partie des revenus du migrant est affectée à l'entretien des familles restées au pays, le migrant désormais préoccupé par le prestige lié à la propriété immobilière, s'oriente de plus en plus vers l'amélioration qualitative de l'habitat" (cf. Demba Fall). Après l'ouvrier-consommateur on ne jettera tout de même pas la pierre à l'immigré-consommateur...

mercredi 15 octobre 2014

LE SUICIDE raté de ZEMMOUR


Ou quand la bourgeoisie française s'est couchée devant l'occupant allemand et fait la même chose avec l'occupant américain, constat dont aurait dû partir Zemmour au lieu de batifoler avec des circonstances atténuantes pour le boucher de Verdun et celui des enfants juifs... Sarkozy la banane l'avait précédé en exigeant que dans les écoles on sanctifie "le vainqueur de Verdun" (encore une idée de Buisson). En s'appuyant sur le vieux con de 40 Zemmour donne hélas des verges pour se faire battre et surtout amoindrir un propos qui n'a rien à voir avec Pétain (faut-il remercier Sarkozy et Hollande de trier les immigrés ou leur reprocher de ne pas exiger de l'Angleterre un ferry boat pour emporter vers la Perfide Albion libérale à géométrie variable les 2000 réfugiés qui attendent dans les rues de Calais les désidérats des patrons british?). Il rend service surtout à la gauche au pouvoir en confortant la mystification de la focalisation sur les immigrés "en général", quand plus que les pauvres hères qui lanternent au pied des Préfectures, l'utilisation idéologique de la "tolérance" religieuse et vestimentaire est une superbe arme de la gauche caviar pour diviser les prolétaires et encourager l'obscurantisme. Le triomphe du folklore public islamiste est surtout le reflet de l'absence d'horizon politique alternatif au capitalisme!
La légende des mille ans d'histoire de France avec laquelle le petit juif pied noir venu d'Algérie veut fayoter au "bon français" est une légende nationale éculée. La nation n'existe qu'à partir de 1789. L'histoire, et même l'histoire nationale, n'existe pas avant le XIXe siècle, elle n'est qu'un fatras d'histoires religieuses ou repose sur les écrits éclectiques des auteurs successifs. La discipline histoire ne naît qu'au XIXe et sert à la formation du sentiment national, comme la météo quotidienne à la télé a moins pour fonction d'indiquer la température dans les régions qu'à imprimer dans le cerveau l'image hexagonale éternelle.
Ce qu'il y avait avant n'est qu'une histoire de diverses peuplades en guerres de rapines et religieuses. La nation est par conséquent un moment transitoire dans l'histoire de l'humanité. Anticommuniste primaire (en regrettant que les flics n'aient pas tiré à Villiers le Bel il se réjouit que les Versaillais aient tiré sur les Communards p. 500) Zemmour n'a d'autre perspective qu'un impossible retour en arrière dans la misère des années 1950 qu'il n'a pas vécue.

Il est rare qu'un polémiste "raciste", "homophobe", "islamophobe" soit autant livré à la vindicte des médias à la veille des prix littéraires, que les principaux médias dirigent leurs projecteurs et leurs loupes grossissantes avec tant d'ardeur et de réprobation pour qu'on n'y voit point le début d'une campagne d'intoxication idéologique, ou sa prolonagtion récurrente et aléatoire.

Eric Zemmour, qui fait partie de l'élite des journalistes du panel médiatique est venu troubler les grosses ventes de la pétasse Trierweiler, amante arriviste répudiée heureusement par le président en titre de la République bourgeoise. Et alimenter la problématique immigrée récurrente, confuse et prurit national incessant. Son épais ouvrage "Le suicide français", avant même d'avoir été lu par les lecteurs ordinaires a fait l'objet d'une décrédibiliation en règle. La Licra nationaliste commandita un sondage ad hoc à OpinionWay

On s'en prit d'abord à sa présumée "rhébabilitation de Pétain" qui aurait sauvé la majorité des "juifs français". Quand on lit la démonstration de Zemmour, on se pose deux questions: la première est qu'avec une demi-vérité on ne restaure pas la vérité. C'est vrai que l'Etat vichyste a "marchandé", c'est vrai aussi que des collabos ont sauvé des juifs. C'est vrai qu'une partie des résistants et des "justes" français ont aussi sauvé des juifs. C'est vrai surtout, et là Zemmour a raison, que l'Etat d'une France vaincue a été soumis aux désidératas des nazis, dont la théorie raciale était avant tout une théorie nationaliste d'éradication du communisme en remplaçant les prolétaires internationalistes par les juifs apatrides.
La première question est de se demander pourquoi à la fin des années 1960 la focalisation sur la Shoah a pris son envol avec l'historien US Paxton, mettant fin à toute gloriole nationale résistancialiste. Zemmour, partant d'un point de vue national poussiéreux, part en vrille en posant la question de l'immigrationnisme de travers et du point de vue francophile. La deuxième question est pourquoi a-t-il débuté son livre passionnant à beaucoup d'égards sur une prétendue "résistance pétainiste" à l'ogre nazi? Pour arguer d'une dignité minimum du roman national? Ou pour faire un clin d'oeil aux vieux admirateurs de Pétain, un important lectorat d'électeurs du FN qui ont besoin de trouver une assise historique aux reniements successifs envers l'impérialisme américain? Et qui se précipitent en masse pour en faire un best-seller, et qui sera de plus en plus un best-seller au fur et à mesure que les élites taperont dessus. Et sa référence à la grandeur de De Gaulle (assassiné par les bobos de mai 68) n'est-elle pas un antidote à l'accusation attendue de restauration du pétainisme, à la manière de la vieille barbe crapoteuse Maurras ou de Marine la coquine?
La campagne de la Shoah à la fin des sixties n'est pas dûe à la critique par un historien extérieur à la France (Paxton) d'une histoire passée franco-française que les historiens du cru auraient été incapables de faire, elle est une campagne germano-américaine pour ridiculier la bourgeoisie française (nota sa fraction gaulliste) et lui faire payer Mai 68.

On s'en prend ensuite à ses chiffres exagérés des enfants immigrés (sept millions alors qu'ils ne seraient que trois millions et des poussières). Zemmour exagère les chiffres sans doute mais ses contempteurs ne prennent jamais le métro; ou sont toujours dans les aéroports comme il s'est brillamment moqué du nunuche Attali et de son "retour à soi". Le Monde et les journaux télévisés, les émissions de débats ne bruissent que du cas Zemmour. Or, comme chacun sait le gouvernement est celui de la gauche caviar, c'est à dire celui qui est le donneur d'ordre des idées dominantes. Un gouvernement "socialiste" empêtré dansla crise économique, qui méprise les "sans dents", qui supprime les allocations chômage pour le deuxième enfant mais pas pour le troisième ou le sixième, qui veut fliquer à mort les abonnés à pôle emploi, ne peut pas être tout à fait innocent de tant de leçons d'antiracisme et de défense de l'idéologie républicaine nouvelle du commnautarisme si européen et universaliste.

Zemmour veut nous conter le roman national de mille ans de francisation mais cet historicisme ne tient pas la route, non par ce qu'il se contredit – il ne fait pas un réel historique rigoureux de l'apparition et du développement de la nation française qui commence parfois au XIXe siècle et à d'autres pages avec le grand Charlot général – et s'enfonce dans des descriptions sociologiques agrémentées de ses conceptions machistes ou ces banalités ordinaires freudo-lacaniennes (la mort du père avec la décapitation de Louis Capet et la mort de la famille en position du missionnaire). Depuis bien avant la décapitation de Louis XVI, puis l'échec de Napoléon et la retraite de De Gaulle, jamais les peuples en révolte n'ont considéré despotes ou dictateurs comme leur père1. Trotsky, jeune président du Soviet en 1905 n'avait-il pas répliqué à un prince du tsar: "nous ne sommes pas vos enfants"! Que le minuscule Zemmour ait besoin d'un père comme Debord regrettait de ne pas être un baraqué, c'est son problème pas celui de l'histoire de France ni de la lutte des classes.

LA RELIGION ARRIEREE EST PLUS LE VRAI PROBLEME QUE L'IMMIGRATION

L'enveloppe explicative au déclin de la France concernant l'envahissement immigré n'est pas et n'a jamais été un problème français mais mondial. Le déclin de la bourgeoisie française est plus lié à sa défaite lors des deux guerres mondiales et à ses faiblesses économiques et politiques qu'à la question de l'immigration, qui n'est qu'un épiphénomène social qui n'a pris un tour dramatique et insoluble que depuis l'effondrement du bloc de l'Est et l'étouffement des aires des anciennes colonies par des guerres interminables où la France (officielle) est aussi criminelle que les autres grandes puissances et dans la continuité impérialiste des généraux héros de Zemmour, les Pétain et De Gaulle.

Zemmour ne se place pas au niveau historique plus général dont j'ai traité moi, d'une problématique immigrée moderne liée désormais à la fuite éperdue face aux guerres et au chômage de masse (cf. Mon livre "Immigration et religion"). Il n'a pas tort cependant sur la plupart des conséquences de l'envahissement musulman qu'il décrit depuis les années 1970. Mais il ne voit pas les causes réelles ni l'utilisation de ce phénomène non pas en soi contre "la tradition française" ou les "français de souche méprisés", lequel est à la fois un besoin du Capital pour renouveler une classe ouvrière manuelle et soumise, et une nécessité pour diviser cette même classe ouvrière grâce à une religion arriérée et fétichiste.
Il est étonnant, même s'il se distingue aimablement de toute assimilation aux thèses du FN qu'il ne rende pas hommage à sa prescience; c'est le FN et l'extrême droite qui dès la fin des années 1960 avaient mis en garde contre "l'envahissement" mais nullement comme une impéritie du capitalisme mais avec cet esprit colonialiste arriéré et raciste hérité des Drumont et Ferry. A gauche et à l'extrême gauche, et même ultra-gauche, nous n'y vîmes que le discours "raciste" même au moment du "regroupement familial", et pas une possible montée d'intégrisme religieux et une tiermondisation/halalisation des villes européennes2.

Le FN n'est qu'une faction politique oligarchique comme les autres qui rament dans l'empirisme habituel des politiciens à courte vue. En réalité plus sérieusement des prévisionnistes avaient déjà soulevé le problème. Certains avaient tiré l'alarme en disant que laisser le tiers-monde se paupériser aurait pour conséquence que des "hordes" de populations pauvres viendraient chercher refuge dans les pays riches. On a oublié qu'il y a une trentaine d'années l'ONU et les organisations charitables de la gouvernance mondiale sous l'égide des deux blocs plaidaient pour une "aide aux pays en développement".
Face à la fuite éperdue de populations paupérisées face aux guerres causées par la rivalité des grandes puissances, on a envie de poser: où est passée l'aide aux pays "en voie de développement"? Que sont devenus les grands programmes de l'ONU depuis que Balavoine s'est tué en hélicoptère en venant contribuer à la pose de pompes à eau?
Ce n'est donc pas une simple immigration de "peuplement" à laquelle on assiste depuis tant d'années qu'à une fuite éperdue devant la guerre et la misère, ni à une simple manipulation des Etats vertueux et de leurs amis gauchistes angéliques. Que ces derniers militent utopiquement pour une ouverture totale des frontières n'est pas bien méchant en soi, sauf à entériner l'aggravation de la division entre prolétaires autochtones (souvent anciens immigrés depuis plusieurs générations) et sans destination en leur faisant croire que la misère peut être partagée nationalement.
La faiblesse de la démonstration de Zemmour est là: dans une solution nationale étriquée "comme avant", comme avant la crise, comme avant la guerre, comme à l'époque des Capétiens, comme à l'époque de Pompidou et de De Gaulle, voire de 89 ou 93, mais on ne sait pas trop s'il admire ou rejette la révolution "française".

En outre, bouffon parmi les bouffons, ne posant pas les termes en classes antagonistes mais en rival des Marchais, Mélenchon et Le Pen, il contribue à alimenter les fausses questions. Sur la période de la guerre cela redevient la question des juifs, pas la guerre capitaliste ignoble, pas les déportations à Auchswitz non seulement de juifs étrangers, mais de résistants, de syndicalistes ou de tous ceux qui osèrent dire merde à la soldatesque occupante. Le problème n'est pas le chiffrage de l'immigration ou la fixation sur le "banditisme maghrébin" mais l'utilisation d'une religion débile pour rigifier des ghettos banlieusards, des poches de misère.

Et c'est dommage car, non seulement il a raison concernant l'islamophilie gouvernementale et gauchiste, dans la description du tableau invraisemblable des accoutrements et des désidératas antiques d'une partie de ces populations qui se refusent à s'intégrer au prolétariat, mais parce quil nous livre une histoire réelle de la pourriture de la bourgeoisie française comme aucun maximaliste révolutionnaire (même Debord) n'a été capable de la décrire sur quarante années de vilenies, de gangstérisme et de prévarications de tout ordre. Des vérités sui resteront ensevelies sous les reproches de racisme, d'exagérations, de collusion avec le FN, etc.
Il faut lire ce livre intégralement et vous saurez bien des choses sur les mafias qui nous gouvernent: la création de SOS racisme, gang étatique, Canal +, cette merde télévisuelle, l'invention des Restos du coeur (il ignore qu'Attali et Goupil tiraient les ficelles de ce pauvre Coluche), le soubassement des dénationalisations, la fabrication de la Shoah, BHL l'exhibitionniste, le nul politique Sartre, l'invention du RMI et de l'assistanat, les chiottes de Skyrock, les gogols du Rap, la tolérance des prénoms excluants, les mafias du football (pages magnifiques sur la cosa nostra de l'OM), la victimologie des communautés officialisées (l'histoire du dérisoire CRIF), l'armée inféodée aux Etats-Unis (malgré un ringard regret de la conscription égalitaire), la tragédie-comédie de Sciences-po.
A noter aussi, pour la première fois qu'un essayiste s'en sert avec brio, la démonstration de l'utilisation idéologique des chansons; les saltimbanques n'apparaissent plus comme reflétant l'humeur du temps mais comme de solides propagandistes guimauves de l'idéologie dominante de P.Perret à JJ Goldman et Cie.

Contrairement aux louanges de ses fervents admirateurs, convaincus de tenir là le polémiste anti-système majeur, Zemmour ne propose aucune solution à l'éclatement des modes relationnels classiques dans et entre les classes, au niveau vestimentaire, social et religieux, qu'une vaine complainte nostalgique au passé des petits boutiquiers roublards bouffé par les supermarchés, aux ploucs dépeçés par les banques, au chef de famille respecté dont l'épouse élève les gosses et assure la tambouille. Il y a trop de Poujade dans ce noyé de l'immigration envahissante mais paupérisée et endoctrinée. Sur la question taraudante de l'immigration, même s'il a raison sur l'utilisation perverse de la ghettoïsation religieuse et arrogante de l'immigration – et l'halalisation des quartiers -, Zemmour maintient la confusion entre ancienne immigration magrhébine (plus ou moins contrôlée) dont les enfants sont inintégrables en effet mais plus du fait de la société capitaliste en faillite excluante, et les nouveaux boat-people symboles de la gabegie capitaliste incapable de donner du boulot à tous sur ses anciennes aires tout comme destructrice de vie sociale paisible et de bien-être dans les zones du toujours tiers-monde abandonnées à la guerre.

Sa conclusion est pitoyable. Prenant à témoin le peuple boudeur (abstentionniste) il fait l'éloge du
présumé dernier "père de la nation" vieux général qui a "rétabli la souveraineté de la France"! Le coq gaulois fier comme Artaban mais les deux pieds dans la merde de sa puissance disparue? Aucun raisonnement historique hors hexagone, mais hors-sol de la vérité historique, rien sur le nouveau partage du monde mais focalisation sur des personnalités qui ont cru "faire l'histoire".
"40 ans d'égalitarisme et d'individualisme (qui ne pût accoucher) d'un nouveau père de la nation"!
Jugement de valeur psychologique creux qui excuse la crise capitaliste, la propaganda anarchiste individualiste du pouvoir et des médias (dont certes les bobos parvenus de 68), les pertes de repère politique après 40 ans de mépris de la classe ouvrière et d'amalgame du socialisme au stalinisme, etc. De la même taille que le nain Thiers, Zemmour râle après "la nostalgie de cet ordre qui n'existe plus"!
Le plus risible est un appel à la restauration du nationalisme stalinien: virer l'euro donc rétablir le franc (millénaire voire millionnaire), "retissser la trame de son capitalisme d'Etat" (= renationaliser! Revenez Thorez et Marchais!). Après un clin d'oeil au lectorat FN comme je l'ai noté en intro, Zemmour finit par un cl'in d'oeil au lectorat PCF (ou ce qu'il en reste) par son obstination sarkozienne à cracher sur mai 68 ("Mai 68 fût une révolution de la société contre le peuple"!?), dans des termes qui ravissent outre-tombe Marchais et ses gros bras, avec cette notion foireuse de peuple si agréable aux oreilles électoralistes staliniennes quand 68 avait remis sur la table la notion plus inquiétante de prolétariat.
L'invocation pitoyable de la "spécificité chrétienne et romaine" du "royaume des Francs" prolongé par le képi du général et la braguette de Hollande ne vaut pas mieux que le dogme islamiste.
Plus catho que le plus ordinaire des cathos butés Sainte Jeanne Zemmourien veut buter les nouveaux protestants dans leurs "La Rochelle islamiques". Et, faisant référence à la puissance auvergnate dans son corset de maille gaullienne il nous exhibe flambant neuf son héros colbertiste moderne, ventru et avec sa clope car il nous la faut "la poigne de Pompidou"(p.526). Et terminer en citant ce crétin de Marcl Gauchet nous laisse pantois. Notre éclat de rire à l'évocation du laquais des Rothschild aux sourcils épais s'est arrêté net. Tout ça pour ça.



1C'est une problématique d'historiens et de psychologues bourgeois. Par exemple, dans la plupart des œuvres littéraires de la littérature canadienne-française du XIXe siècle, on trouve le thème du père et celui de la perte de son pouvoir, interprété comme un résultat de l'onde de choc au Québec de la décapitation de Louis XVI en France... Or, malgré une culture assez hétéroclite et bardée de citations, la connaissance de Zemmour plafonne sur le sujet à un niveau gaullien, ras des pâquerettes franchouillardes. Le roi était le représentant de dieu sur terre en zone catho européenne. Ce n'est pas la décapittaion du roi qui signifia la mort de dieu le père, ou du pater familia tout court, mais la dynamique de l'époque des Lumières, produite indirectement par la révolution capitaliste qui fît progressivement éclater toutes les barrières mentales antiques et féodales, à une lutte des classes de plus en plus internationale, où l'on fît voler en éclat les vieilles superstitions et remit en cause l'exploitation de la femme par l'homme (en ce sens Marx est le premier féministe si je puis dire).

2Mai 68 n'a tué aucun père, mais il est vrai que c'est la petite bourgeoisie estudiantine qui a tenu le haut du pavé (faisant passer au second plan une grève de masse fort pacifique des "ouvriers-consommateurs" peu déterminés à brûler leur propre bagnole) et prit le pouvoir déjà avec les concessions féministes de Giscard, puis avec tous les anciens chefaillons gauchistes nommés par Mitterrand ce grand ami de Bousquet qui s'était si bien occupé avec Laval des enfants d'immigrés juifs... Il est déplorable pourtant que notre génération ait fait sienne une façon de conchier la France à la manière des anars surréalistes des années 30 (Aragon en tête), conchier l'Etat bourgeois et sa classe dirigeante est une chose mais nier toute culture nationale est une imbécillité. Jusqu'à preuve du contraire les plus grandes oeuvres artistiques mondiales sont le produit de cultures nationales différentes, toutes aussi respectables les unes que les autres. Bien sûr que je suis fier d'être né au pays de Voltaire et Pasteur comme j'aurais été fier d'être né au pays de Bordiga ou de Mandela. Cela ne veut pas dire que je pourrais être pour le maintien des frontières en réaction à une Europe supranationale, emoliente et régie par une bureaucratie obscure. Ce sont les gauchistes, trotskiens en tête, qui collaborent depuis toujours à la mystification européenne et ainsi créent une frontière "européenne" (les fameux Etats socialistes d'Europe à la manque) coupée du reste du monde sous-développé (ou dit facétieusement en développement) alors que les frontières n'ont plus de raison d'être nulle part et que la révolution communiste aura pour première tâche de mettre fin au développement inégal du capitalisme en mettant fin justement aux immigrations sauvages de la peur de la guerre, de la faim et de la misère. A moins que par hypothèse, selon l'acception de nos sectes trotskiennes, le pouvoir prolétarien européen ne trouve matière à accueillir les millions de crève la faim des zones où le capitalisme continuera à régner et à assiéger... l'Europe des Etats socialistes ou les Etats socialistes d'Europe, truie politique invraisemblable; navrante copie projetée des "démocraties populaires"...

dimanche 12 octobre 2014

UNE DEDICACE NARCISSIQUE... QUI DEVRAIT ABOUTIR A UNE PREOCCUPATION POLITIQUE


Le narcissisme est d'abord le reflet de la confiance en soi lorsqu'il est relatif, son contraire lorsqu'il est exagéré ou surtout maladif. Lorsque les auteurs de livres viennent dédicacer leur ouvrage il ne s'agit pas simplement d'un promo commerciale de l'éditeur mais bien d'un acte narcissique. Le soi, comme dirait le cuistre J.Attali, est livré à l'admiration. On pose des questions à l'auteur, on le félicite, on le cajole, on lui demande une petite phrase pour le destinataire du cadeau-livre. Dans ce sens chaque rencontre avec le public a valeur thérapeutique, comme cette ancienne amante, violée adolescente par son père, qui me confiait se ressourcer à chaque expérience sexuelle nouvelle et surtout voulue.

Ce samedi à la librairie L'horizon de Boulogne sur mer, nulle autre auteure que Maude Julien n'a autant mérité la compassion, l'affection et le soutien du public et la reconstruction narcissique minimum. Son témoignage sur ce qu'elle a subi de l'enfance à l'adolescence par un père pervers narcissique, pendant quinze ans (le double de Natascha Kampusch) est si bouleversant par l'accumulation de cruautés qu'il révèle, qu'on regrette que ce sinistre Monsieur Didier n'ait pas eu le temps d'être pendu haut et court, en plus pour maltraitance particulièrement sadique d'animaux. N'ayant pas encore lu le livre, nous ne mesurons pas encore l'ampleur des humiliations que l'enfant a dû subir au cours de si longues années. La femme, grande et belle, ne donne pas la leçon de psychologie sur les PN en général ni ne théorise – elle en a l'aisance et les moyens intellectuels puisqu'elle est devenue thérapeute avec cabinet sur rue à Paris – elle livre des conséquences de sa maltraitance: forcée à devenir musicienne, elle joue bien mais ne peut pas jouir d'écouter la musique; jetée de force dans l'eau glacée sans savoir nager, elle hait la piscine. Etc.

La libraire quelque peu histrionne la questionne pendant une heure, et nous laissons faire car les questions sont en général pertinentes. Je ne reprends la libraire que lorsqu'elle se fait l'écho d'une lectrice qui avait objecté: "cette victime n'est peut-être pas la plus indiquée pour soigner les autres victimes".
  • ce doit être une PN qui vous a posé cette question... ce genre de psychopathe nie non seulement toute existence, mais toute capacité aux autres... je pense moi que la victime est la plus indiquée pour devenir la meilleure thérapeute.
  • non, non je vous assure c'était une lectrice en bonne santé mentale.

J'étais assez étonné, connaissant le black-out ou les déformations des médias (et des militants politiques) sur le sujet de voir autant de personnes, une vingtaine, dans cette librairie exiguë, en majorité des femmes d'âge mûr... Les présentes posèrent surtout des questions littéraires ou centrées sur l'expérience malheureuse de l'auteure, qui à chaque fois montra sa formidable aspiration à la vie, et insista sur sa longue ténacité à combattre tout repli suicidaire.
Son expérience a valeur plus large qu'un simple coup de projecteur sur sa longue persécution intra-familiale (emprisonnée 15 ans par un couple de fous furieux) ou une habituelle dédicace narcissique au niveau de son passage chez Ardisson ou après lecture de l'article élogieux de Libération.

UN PREMIER TEMOIGNAGE D'ENFANT VICTIME DE L'EMPRISE PN

Comme je l'en ai félicitée, son ouvrage est le premier à mettre en lumière la destruction psychologique perverse narcissique contre un enfant, vue et subie par un enfant. En général le sujet connait des modes aléatoires assez superficielles centrées sur l'emprise de maris abusifs ou de quelques folles dominatrices, mais on n'avait pas encore le témoignage vu de l'enfance. En s'exprimant sur le mode présent Maude Julien nous fait ressentir plus vivement qu'un traité de psychologie ou une description façon enquête journalistique la pourriture mentale de son salopard de père.
Comme je l'ai remarqué aussi, ce témoignage n'a aucune chance d'être reconnu ni appréhendé par la psychiatrie officielle et freudienne qui nie ce phénomène – normal puisque les pros de ce domaine dit thérapeutique sont souvent des graines de PN. Mais j'étais venu avec une question bien précise sur laquelle j'avais buté lors de la rédaction de mon propre livre sur le sujet: est-ce contagieux? Est-ce que dans un couple où l'homme est PN, dans le cas où son épouse n'est pas directement la première victime, cette femme peut le devenir? Le parodier?

Sur le fond nous étions d'accord. Tout le monde ne peut pas être PN. Le PN souffre d'une carence/négligence affective depuis l'enfance de la part d'un ou de deux parents. Il sera toute la vie "un sale gosse", qui a toujours raison, qui ne vit que dans la mesure où "il pompe l'air" d'un(e) souffre-douleur. Sous ses grimaces terroristes il n'y a pas plus peureux, plus lâche.
Maude Julien m'apporta une réponse claire et convaincante.
- Non la compagne n'hérite pas du fond vampiriste de son mari PN, mais comme la favorite du gourou elle adopte le même comportement, comme tout membre d'une secte parodie le gourou. Elle sera désagréable, elle aura un même comportement destructeur mais dans l'imitation.

Laissons maintenant cette librairie de gauche qui se flatte de ne pas vendre la pétasse Trierweiller ni "le raciste" Zemmour et portons-nous à l'épilogue du livre qui nous fait souhaiter que l'auteure offre ultérieurement un travail plus théorique sur le constat effarant de la tolérance sociale et politique de la perversion narcissique au nom de la démocratie anarchiste individualiste:
"...Dans l'emprise, il y a d'abord un prédateur, un ogre, pour qui seul compte son propre monde mental, ses croyances, ses besoins, ses désirs. Les autres ne sont que des instruments ou des obstacles. Le piège de l'emprise est créé quand un prédateur rencontre une victime. Il lui fait croire que leur rencontre est l'amour avec un grand A. Il prend peu à peu possession d'elle tout en la traitant comme un objet méprisable qui n'a de valeur q'à travers lui. Le piège se referme quand la victime commence à adhérer à cette image dégradée d'elle-même. La voie est libre alors pour sa destruction, qu'il va mener systématiquement et sur tous les plans: physique, intellectuel, relationnel, social".

Dans les discussions mutuelles qui se sont déroulées à la fin de la séance de dédicace, nous ne discutâmes pas de la tragédie de Maude ni de son incroyable aptitude à survivre mais... des salauds qui nous font chier en entreprise. C'est cela qui revenait le plus souvent dans les conversations. Une telle disait en avoir supporté une (car des femmes peuvent aussi être PN) durant des années avant de réussir à la faire pleurer (des larmes de crocodile). Un autre étonné du sous-titre de mon livre (Le pervers narcissique dévoilé, une approche politique) reconnaissait que nombre de DRH était choisi avec cette "qualité", puis lorsque je lui objectai le niveau de décomposition de la société conditionnant plus de faits divers, plus de crimes au couteau, plus de pervers narcissiques (avec les familles mono-parentales, etc.) il admit que cela méritait... une réflexion politique.
Toutes les couches sont touchées. Une femme de médecin était venue pour trouver des solutions pour son mari persécuté par un supérieur administratif. J'en ai donné quelques-unes efficaces contre les psychopathes... même non admises légalement puisque le système capitaliste est ... pervers narcissique et prétend que tous les prolétaires sont devenus comme lui: anarchistes individualistes!
Les prolétaires peuvent bien être considérés comme des révoltés primaires mais ils ne sont pas "individualistes" en soi comme le capitalisme qui lui, dans sa décadence, génère l'idéologie individualiste dont la devise bien connue est "Pour briller il faut éteindre les autres" (qui n'est pas seulement un slogan interne à EDF ou au CCI)!


DE LA SECTE FAMILIALE A LA SECTE POLITIQUE

Ce qui m'a frappé personnellement dans ce témoignage saisissant c'est la focalisation des PN, version gourous en puissance, sur l'occultisme, la fascination du père pour le nazisme et les camps de la mort. Comment ne pas penser que le PN a tout du facho de base? Mais pas simplement car c'est aussi un anar démocrate qui a toujours raison (mais il oblige sa fille gamine à se farcir Le Capital pour qu'elle comprenne l'apport immense du marxisme...); il est autant anti-religieux que procédurier, autant victime de la terre entière que le premier à aller pleurer chez les flics (ou l'organe central), autant menteur à la louche que vantard pleurnichard ; on se méprend sur ses idées parce qu'on ne l'a pas vraiment lu ou écouté quand c'est lui qui est seul apte "à expliquer". Souvent il ne finit pas ses phrases pour exprimer sa lassitude d'avoir affaire à autant de crétins... ou pour inciter ses sectateurs à comprendre... "tu vois ce que je veux dire". C'est le zozo des sous-entendus permanents pourtant creux comme une baleine, incapable d'expliquer lorsque cela touche au trivial ou au détail.

Ce répugnant personnage qui oblige tous les soirs sa gamine à lui tenir le pot à pipi et à aller le vider après exposition de sa grosse bite sale et baveuse, par sa complexion mentale terroriste me fit penser à un gourou du CCI en 1993 que j'avais été parmi les premiers à identifier et à faire éjecter. L'explication des prémisses de secte à travers ce genre de personnalité opaque psychopathe est décrit limitativement à mon avis (profession oblige) par cette psychothérapeute estimable pour le couple ou la secte, sans aller jusqu'au politico-social, même si elle l'effleure pour l'entreprise (l'emprise dans l'entreprise... Ah AH... mais c'est de moi).

Lisons sa description lumineuse jamais analysée ni évoquée par les connards pros des sectes officielles psy et consorts (seuls autorisés à jacter à la télé) qui montre aussi qu'une secte ce peut être un couple, une famille qui croupit dans un état d'insanité mentale hors du contrôle de la société : "La "secte familiale à trois" dont j'ai été partie intégrante présentait la quasi-totalité des caractéristiques des sectes religieuses. Mon père qui me mettait en garde contre les gourous du dehors, avait lui-même tout d'un gourou. Sa rencontre avec l'occultisme, sa croyance dans les "pouvoirs spirituels" avaient fait de lui un homme fasciné par la domination, persuadé d'être un "esprit élu" et prêt à trangresser les règles communes".

Or, par extension, et avec ma coutumière habitude à faire sauter les barrières des genres, contre toute éthique moraliste nunuche en politique, et après plusieurs livres et articles sur l'errance politique du milieu maximaliste, je pense qu'on doit poser un regard attentif sur le comportement de la plupart des leaders politiques officiels ou de sectes. J'ai déjà démontré que Sarkozy est un PN de première, sa réapparition en donne confirmation chaque jour, mais aussi Monique Avril du CCI: on voit mise en oeuvre la même emprise, la même vampirisation des individus, la même soumission à des fantasmes terroristes, le même mal être chez les sectateurs qui eux ont un subconscient même s'ils sont des moutons de Panurge. En ce sens, le jour où il sera possible de débattre dans un parti politique de la nocivité et de la nécessité d'identifier et de paralyser ces tarés mentaux destructeurs on évoluera vers un regain de confiance dans la politique, contre l'emprise de ces soit disant guides ou leaders ou managers ou animateurs qui ne cachent que des anarchistes individualistes autoritaires. Mais il faudra avoir réfléchi sainement au phénomène en tant que "pouvoir spirituel" sur les autres (qui est en soi totalement déconnecté de l'argent ou de l'esprit capitaliste, quand le CCI devenu secte persistait dans l'amalgame), et annihilateur de toute conscience individuelle et capacité de décision collective, pour FORMULER COMME UNE NOUVELLE FRONTIERE DE CLASSE L'INTERDICTION D'EXERCER UN QUELCONQUE POUVOIR A CERTAINS INDIVIDUS PREDATEURS, POUR MAINTENIR UN CONTROLE PERMANENT DES DEVIANCES PRIVEES. Je vois déjà un contradicteur qui se moque de moi du fait que je fais une tautologie, le pouvoir capitaliste et de ses chefs de parti n'est-il pas par essence PN? Objection retenue mais pas contradictoire avec ma proposition d'une nouvelle "position de classe".

Enfin, quoique l'auteure ne se batte pas à ma connaissance sur un plan politique et que je n'ai pas ses capacités professionnelles et artistiques, je suis très fier qu'elle m'ait accordé cette dédicace:

"à Jean-Louis,
  • Partageant ce même combat de lutte contre l'emprise,
    avec toute mon amitié
    Maude.

mardi 7 octobre 2014

LA LUTTE DES CLASSES DANS L’AIRE ARABE (3)

"Explorateurs en lendemains" (?) nous a fait parvenir ce texte d'excellente qualité dont nous aimerions disposer des parties précédentes et ultérieures. Pour une fois que quelqu'un élève le débat contre les simplismes et récurrences du "danger islamiste". Ce texte a été envoyé aussi aux personnalités, cercles du milieu maximaliste, R.Goodfellow, et groupes pol comme le PCI, le CCI et la FGCI. (j'ai corrigé quelques fautes)



6/ MARX/ENGELS ET L’AIRE ARABE



Marx et Engels ont échangé une correspondance au sujet des caractéristiques de l’aire arabe. Dans une lettre du 26 mai 1853 Engels commente un livre du révérend Charles Forster, « La géographie historique de l’Arabie ». Il en tire une série de remarques sur l’histoire des tribus arabes et l’identité d’origine des arabes et des hébreux:

« 1. La prétendue généalogie de Noé, Abraham, etc.qui figure dans la genèse est l’énumération assez exacte des tribus de bédouins qui existaient alors selon leur plus ou moins grand degré de parenté dialectale. Comme on sait, les tribus de bédouins continuent de s’appeler de nos jours les Beni Saled, les Beni Jussuf, etc., c.à.d fils d’un tel ou d’un tel. Cette dénomination produit d’un mode de vie patriarcal, donne finalement naissance à ce genre de généalogie. L’énumération que fait la genèse se trouve plus ou moins attestée par les anciens géographes et les voyageurs modernes attestent que ces noms anciens subsistent encore la plupart du temps avec des modifications dialectales. Mais ce qui en découle, c’est que les Juifs ne sont eux-mêmes qu’une petite tribu de bédouins parmi les autres que certaines circonstances locales, un mode d’agriculture, différencièrent des autres bédouins. »

La différenciation entre arabes et juifs repose donc sur des données parfaitement matérialistes et non pas religieuses. Les distinctions religieuses découlant de la différenciation ultérieure dans la structure économique et sociale du fait de circonstances géo-historiques ayant conditionné une certaine évolution de l’activité productive.

En outre, même dans la religion Engels décèle une souche commune et ramène les religions juive et musulmane à un vieux fond monothéiste commun tout en expliquant les différences par la séparation entre nomades et sédentaires déjà évoquée:

« En ce qui concerne le charlatanisme religieux, les vieilles inscriptions du Sud ou prédomine encore la tradition monothéiste (comme chez les indiens d’Amérique) vieille tradition nationale arabe, et dont la tradition hébraïque n’est qu’une faible partie, ces inscriptions tendent à prouver que comme tout mouvement religieux, la révolution religieuse de Mahomet était une réaction pure et simple, un soit disant retour à la simplicité et à la tradition anciennes. Une chose m’apparaît maintenant avec évidence: cette prétendue sainte écriture juive n’est rien d’autre que la transcription de l’antique tradition religieuse et tribale des anciens Arabes qui s’est trouvée modifiée du fait que très tôt les Juifs se séparèrent de leurs voisins issus de la même souche mais nomades. Cette évolution historique distincte s’explique par le fait que, du côté Arabe, la Palestine n’est bordée que par le désert, qui est un pays bédouin. »

Dans « La naissance de l’Islam », de Toufic Fahd, on trouve un commentaire qui renforce le point de vue d’Engels au sujet du monothéisme primitif des arabes et sur son appréciation de la réaction religieuse mahométane :

« Al-Lâ ou Allâh, forme assimilée d’al-Ilâh, l’équivalent de l’accadien Il et du cananéen El, désignait comme ces derniers, la divinité impersonnalisée et se confondait couramment avec la première personne de la trinité sémitique, constituée par le Père, la Mère et le Fils. L’importance prise par la Mère, al-Uzzä, par le fils Hubal, et par les deux filles , al-Lât et Manât, avait éclipsé Allâh, le père de tous, le Dieu universel. La mission de Mahomet consistera à redonner sa place de premier et d’unique à Allâh, ainsi qu’avait fait Abraham pour Elohîm et Moïse pour Yahvé.
Dans l’esprit de Mahomet, le monothéisme primitif des Arabes était indéniable. Il s’agissait d’y retourner. » (p651 Histoire des religions II La Pléiade )

Au-delà de ce caractère originel de la religion musulmane et de son
aspect de réaction et de retour aux sources il faudra déterminer ce qui en fait l’originalité et en quoi cela répondait à des données matérielles et historiques propres à cette aire et aux relations qu’elle entretenait avec les aires environnantes. On trouve des éléments intéressants dans l’ouvrage de Maxime RODINSON sur la vie de Mahomet.

Au sujet des invasions arabes, Engels rappelle que les tribus arabes n’ont pas surgi du désert pour la première fois soudainement sous Mahomet mais qu’elles ont régulièrement progressé dans toute cette aire, ce qui est important pour démystifier le caractère surnaturel de ces invasions:

« «2. En ce qui concerne cette grande invasion arabe dont nous parlions autrefois: le livre fait apparaître que, tout comme pour les Mongols, les invasions bédouines furent périodiques, que l’empire assyrien et celui de Babylone ont été fondés par des tribus bédouines à l’endroit même ou plus tard s’élèvera le califat de Bagdad. Les Chaldéens, fondateurs de l’empire babylonien, vivent encore dans la même localité et sous le même nom, les Beni Chaled. L’édification de grandes villes comme Ninive et Babylone s’est faite exactement de la même façon que la fondation, il y a 300 ans aux Indes orientales, à la suite des invasions afghane, tatare etc. de villes gigantesques analogues, Agra, Dehli, Lahore, Multan. L’invasion musulmane perd par là même beaucoup de son caractère singulier. »

Non seulement l’invasion arabe musulmane n’est pas véritablement originale puisque l’on retrouve le même phénomène avec les Mongols, les Tatares, etc. peuples également nomades, mais encore toute l’aire orientale arabe actuelle était depuis longtemps et régulièrement investie et occupée par des tribus arabes depuis la plus haute antiquité, et notamment à l’emplacement des capitales des empires de l’antiquité.

En outre Engels rappelle que les Arabes de l’époque pré islamique avaient atteint un degré élevé de civilisation et ne pouvaient donc pas être considérés uniquement comme des bédouins:

« 3. Il semble que dans le Sud Ouest, là où ils s’étaient sédentarisés, les Arabes aient été un peuple aussi civilisé que les Egyptiens, les assyriens, etc. comme l’attestent leurs monuments. »  
Dans une lettre du 2/06/1853 Marx reprend ce sujet :

«  Au sujet des Hébreux et des Arabes ta lettre m’a beaucoup intéressé. D’ailleurs: 1. On peut prouver, dans toutes les tribus orientales, un rapport général entre la sédentarisation d’une partie de celles-ci et la persistance de la vie nomade chez les autres, depuis que l’histoire existe.1 2. Au temps de Mahomet, la route commerciale d’Europe en Asie avait changé considérablement de parcours et les villes d’Arabie qui avaient eu une grande part au trafic avec l’Inde etc. , se trouvaient commercialement en décadence, ce qui a en tout cas aussi provoqué cette évolution. » (Correspondance tome III éditions sociales)


Toutes les sociétés orientales évoluent depuis le passage du stade chasseur/cueilleur au stade agriculteur/éleveur au travers de ce rapport général entre sédentaires et nomades. D’autre part la question du rôle des changements de voies commerciales dans la révolution islamique est à mettre en rapport avec le développement de la valeur d’échange dans toute cette aire et avec les conséquences sur l’organisation communautaire des Arabes, en particulier des bédouins dont la survie était en étroite liaison avec les villes commerçantes.

Marx poursuit:

« 3. En ce qui concerne la religion, la question se ramène à une question générale, à laquelle il est donc facile de répondre: pourquoi l’histoire de l’Orient se présente-t-elle comme une histoire des religions? 
Sur la constitution des villes en Orient, il n’y a pas de lecture plus parlante, plus brillante et de plus convaincante que le vieux François Bernier (pendant 9 ans médecin d’Aurangzeb), « Voyages contenant la description des états du grand Moghol, etc. » Il explique aussi les questions militaires, le mode d’approvisionnement de ces grandes armées, etc. »

C’est de la lecture de Bernier que Marx va tirer une remarque fondamentale sur l’histoire de l’Orient:

« Bernier décèle très justement la forme fondamentale de tous les phénomènes de l’Orient - il parle de la Turquie, de la Perse, de l’Hindoustan - dans le fait qu’il n’existait pas de propriété foncière privée. Et c’est là la véritable clef même du ciel oriental. »2

A quoi Engels répond dans une lettre du 6/06/1853 en confirmant et en développant sur les fondements matériels et historiques de cette absence de propriété foncière privée:

«  L’absence de propriété foncière est en effet la clef de tout l’Orient. C’est là-dessus que repose l’histoire politique et religieuse. Mais d’où vient que les Orientaux n’arrivent pas à la propriété foncière, même pas sous forme féodale? Je crois que cela tient principalement au climat, allié aux conditions du sol, surtout aux grandes étendues désertiques qui vont du Sahara, à travers l’Arabie , la Perse, l’Inde et la Tatarie, jusqu’aux hauts plateaux asiatiques. L’irrigation artificielle est ici la condition première de l’agriculture ; or, celle-ci est l’affaire, ou bien des communes, des provinces, ou bien du gouvernement central. En Orient, le gouvernement n’avait jamais que trois départements ministériels: les finances (pillage du pays), la guerre ( pillage du pays et de l’étranger), et les travaux publics, pour veiller à la reproduction. Aux Indes, le gouvernement britannique a réglé les numéros 1 et 2 et jeté complètement par-dessus bord le numéro 3 - et l’agriculture indienne va à sa perte. La libre concurrence subit là-bas un échec complet. »

Mais il amène un élément pour expliquer le déclin commercial des Arabes avant Mahomet, et ceci en lien avec les caractéristiques propres à l’Orient ci-dessus précisées:

«  Cette fertilisation artificielle du sol, qui cessa dès que les conduites d’eau se détériorèrent, explique le fait, autrement bien étrange, que de vastes zones soient aujourd’hui désertes et incultes, qui autrefois étaient magnifiquement cultivées ( Palmyre, Petra, les ruines du Yémen, x localités en Egypte et en Perse, et dans l’Hindoustan); ceci explique également qu’une seule guerre dévastatrice ait pu dépeupler un pays pour des siècles et le dépouiller de toute sa civilisation. C’est dans cet ordre d’idées que se situe également , je crois l’anéantissement du commerce de l’Arabie méridionale avant Mahomet, que tu considères très justement comme un des éléments capitaux de la révolution mahométane. »

Les conditions prédominantes dans tout l’Orient déterminent l’existence et la pérennisation du MPA qui a besoin du système d’irrigation des terres. Mais les guerres, souvent menées par des peuples nomades poussés par la surpopulation ou l’appauvrissement des pâturages, ou des royaumes rivaux, peuvent anéantir rapidement et pour des siècles la civilisation dans ces aires en réduisant les infrastructures à des ruines. Le développement du commerce et par conséquent le mouvement de la valeur d’échange en sont eux-mêmes ruinés. Ce qui influe sur les voies du commerce mondial et notamment entre Orient et Occident:

« Je ne connais pas avec assez de précision l’histoire du commerce des six premiers siècles de l’ère chrétienne pour pouvoir juger dans quelle mesure des causes matérielles générales , à l’échelle mondiale, firent préférer la voie commerciale qui par la Perse mène à la mer Noire, et par le golfe Persique , à la Syrie et l’Asie Mineure, à la route qui empruntait la mer Rouge. Il est une chose en tout cas qui ne fut certainement pas sans grandes conséquences: c’est la sécurité relative des caravanes dans l’empire persan bien gouverné des Sassanides, alors que le Yémen fut, de 200 à 600, constamment asservi, envahi et pillé par les Abyssins. »

Ainsi il est parfaitement clair que sous l’effet de différentes causes historiques les voies commerciales s’étaient déplacées de la Mer Rouge vers le Golfe Persique. Parmi ces causes, les guerres menées par les Ethiopiens en Arabie méridionale, appuyés par les Byzantins en guerre permanente avec la Perse avaient provoqué le déclin de la civilisation arabe du Sud:


« Les villes de l’Arabie méridionale, encore florissantes sous les Romains, n’étaient au VII° siècle que de véritables déserts de ruines ; en 500 ans, les Bédouins du voisinage s’étaient appropriés sur leurs origines des traditions fabuleuses et purement mythiques (voir le Coran et l’historien arabe NOVAÏRI); et l’alphabet avec lequel leurs inscriptions étaient composées était presque totalement inconnu, bien qu’il n’y en eût pas d’autre, de sorte que l’écriture était tombée de facto dans l’oubli . Des choses de ce genre supposent, non seulement un refoulement, provoqué par des conditions commerciales générales, mais une destruction directe et brutale, telle que seule l’invasion éthiopienne peut l’expliquer. L’expulsion des Abyssins eut lieu environ 40 ans avant Mahomet et fut manifestement le premier acte du réveil national arabe, qui était en outre exacerbé par des invasions persanes venues du Nord qui s’avancèrent presque jusqu’à La Mecque.»

Engels tire donc aussi une série de remarques sur les superstructures idéologiques et il conclut ainsi sur Mahomet:

« Je ne vais aborder que ces jours-ci l’histoire de Mahomet lui-même; mais jusqu’à présent , elle me semble présenter le caractère d’une réaction bédouine contre les fellahs des villes, sédentaires mais en déclin, en pleine décadence religieuse aussi à l’époque, qui mêlaient un culte de la nature abâtardi à un judaïsme et un christianisme également abâtardis. »

Nous ne savons pas si Engels a poursuivi ses recherches sur ce point, mais son analyse nous paraît à ce moment trop unilatérale, ne tenant pas assez compte de la lutte au sein des villes mêmes et par conséquent de la différenciation de classe à l’intérieur des tribus citadines, comme à La Mecque dans la tribu des Qorayshites.

Cette différenciation a été produite par le développement du commerce et l’autonomisation de la valeur d’échange dans des villes dont la situation était privilégiée, rapprochant certaines couches de ces tribus, écartées des richesses ou du pouvoir de décision, des Bédouins qui étaient directement frappés par les troubles du VI° siècle et par une probable tendance à la surpopulation relative aux conditions du moment.

Il faut notamment tenir compte du fait qu’une civilisation ancienne exista tant dans l’actuel Sahara que dans les déserts d’Arabie, et que les actuelles oasis ne sont plus que l’évocation de grands lacs dont l’assèchement, sous l’effet de changements climatiques naturels, a probablement été accéléré par les déboisements et l’élevage, en particulier des ovins, rendant la situation des populations de ces contrées de plus en plus difficile et dépendante des flux commerciaux et de leurs fluctuations. Ainsi les tribus de Bédouins qui dépendaient du commerce de l’Arabie du Sud ont du subir de plein fouet la décadence de cette région et les remaniements des routes commerciales, alors que celles de la région de La Mecque semblent au contraire en avoir profité.

Les conflits d’intérêts ont ainsi frappé les relations entre tribus mais encore entre clans et entre membres d’un même clan. Mais les conditions générales ne permettaient pas non plus l’émergence des classes sociales modernes, d’où la nécessité de trouver pour la classe des marchands une forme de domination qui s’adapte au fondement tribal tout en unifiant les tribus contre les perses et les byzantins. Le développement de la valeur d’échange devait être favorisé en évitant qu’il ne dissolve les liens communautaires. D’où, comme pour les juifs, le rôle d’intermédiaires marchand entre orient et occident joué par les arabes durant tout le moyen-âge, et le rôle des croisades occidentales pour essayer de les en débouter.

Par la suite, le développement de la « civilisation islamique» est déterminé par ce rôle joué par les arabes, après l’unification de la péninsule arabique et les invasions des empires romain et perse décadents, dans le commerce entre orient et occident. La monopolisation de ce dernier par les arabes est comme une revanche historique sur les maux qu’ils ont endurés de la part des empires rivaux du Nord. Et les profits énormes qu’ils en ont retiré ont plus que compensé la faible capacité productive des campagnes de l’empire musulman.

L’association des tribus de Bédouins par Mahomet et ses successeurs à l’expansion arabe et à la domination commerciale arabe permit de surmonter ces difficultés tout en maintenant le caractère et les idéaux communautaires de celles-ci. Mais ceux-ci durent se modifier et s’adapter aux nouvelles réalités ou entrer en pleine décadence.

7/ COMMUNAUTE, CLASSES ET ETAT DANS L’AIRE ARABE

Nous avons déjà évoqué le caractère communautaire de l’organisation sociale dans le MPA, la persistance de ce caractère avec la propriété collective du sol dans tout l’orient à la suite de Marx/Engels dans la partie II de ce travail. Or un grand nombre de ces caractères subsistent encore aujourd’hui dans l’aire arabe et jouent un rôle important dans la lutte entre les classes qui s’y déroule depuis la crise économique mondiale de 2008/2009. Notamment la persistance d’une organisation tribale et d’une certaine symbiose entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires. Mais nous avons également précisé l’existence des classes sociales et de l’Etat , et par conséquent de la lutte des classes malgré cette persistance. Pour autant la forme idéologique qu’a revêtu cette lutte et cet Etat, la religion islamique, perdure aussi et ressurgit sous des variantes politiques qu’il convient d’analyser si l’on veut être à même de comprendre les évènements en cours dans l’aire arabe et ses différentes extensions dans le monde ainsi que ses perspectives futures.

Toutefois cette lutte ne parvient pas, dans le cadre du MPA, à déboucher sur une révolution des rapports sociaux qui permettrait aux forces productives de se développer sur une nouvelle base. Ce qui ne signifie pas que les forces productives ne se développent plus, mais que si elles ne stagnent pas ou ne régressent pas, comme dans le cas où des guerres mettent en ruine les infrastructures, ce développement aboutit toujours au même résultat, au même renforcement de l’Etat despotique et du mode de production asiatique sur lequel il repose. Ce développement apparaît avant tout comme expansion et nous verrons que dans le cas de l’aire arabe à l’époque de la civilisation islamique ce trait est particulièrement évident et entraîne de lui-même un nouveau développement, mais toujours sur les mêmes bases productives et suivant les mêmes rapports sociaux de production. Ce qui n’exclut pas, tout au contraire, l’apparition de caractères originaux propres à la civilisation arabe islamique. Parmi lesquels l’usage de la langue arabe écrite et parlée dans un territoire allant de l’océan Indien à l’Atlantique. Or pour le marxisme le langage et l’écriture constituent des moyens de production et par conséquent des forces productives.

Pour ce qui est du langage:

« On ne peut expliquer l’origine du langage et des langues qu’à partir des caractères matériels du milieu et de l’organisation de la production. La langue d’un groupe humain est elle-même un de ses moyens de production. »
« Il n’y a donc aucun doutes sur la définition marxiste: le langage est un des instruments de production. »
« Les forces productives matérielles de la société sont, aux différents stades du développement , la force de travail physique de l’homme les outils et instruments dont on dispose pour la mettre en application (…). »

( « Facteur de race et de nation dans la théorie marxiste » BORDIGA)


En outre, la division du travail et la technique productive demeurent étroitement limitées en dehors des villes où s’organise le pouvoir. Ce qui n’a pas empêché la civilisation arabe de l’époque de l’empire islamique, du califat, d’être à l’origine de la généralisation à d’autres aires d’un nombre important de découvertes et d’inventions qu’elle a su intégrer et adapter voire développer. Mais comme nous le signalons ci-dessus, la richesse de cette civilisation provient en grande partie du commerce entre orient et occident, et entre Afrique et Eurasie. D’Afrique provenaient une grande partie de l’or et des esclaves qui circulaient alors dans le monde dit civilisé… Autrement dit une grande partie de la richesse universelle et de la principale force productive, même si le MPE (mode de production esclavagiste) était déjà en voie d’être supplanté en Occident par le MPF (mode de production féodal).

Si une vieille civilisation arabe et des Etats avaient existé dans cette aire avant l’Islam, comme au Yémen ou dans le Croissant Fertile, dans toute l’Arabie centrale habitée essentiellement par des Bédouins il n’existait pas ou plus d’Etat proprement dit.

Les Bédouins étaient organisés en Tribus:

«  Les Bédouins qui se reconnaissaient un ancêtre commun formaient une tribu subdivisée en clans (groupes de tentes) et en familles. Le clan était le cadre de vie en dehors duquel toute existence était impossible en raison de la très forte solidarité (asabiya) qui unissait les hommes. »

( «  La civilisation islamique » J. BURLOT - éditions Hachette)

Au sein, ou au dessus de cette organisation communautaire il n’existe pas d’Etat proprement dit, d’organisation placée au dessus de classes sociales opposées et antagonistes, qui aurait répondu aux intérêts d’une classe dominante. Celui-ci est encore contenu par des liens communautaires très forts. D’où le fait que le développement de la valeur d’échange et sa pénétration dans la péninsule arabique en tendant à les dissoudre provoque une crise dont l’Islam sera la solution historique, tout comme le christianisme le fut pour le monde romain. Par la suite l’histoire se poursuit comme le dit Marx sous la forme d’histoire des religions au travers des schismes et des sectes de l’islam.

«  Les Bédouins se conformaient à un idéal moral (muruwa: virilité) fait de courage, d’endurance, de dignité, du sens de l’honneur et de l’hospitalité. La justice reposait sur la loi du talion et la vendetta (Tha’r) , ce qui entraînait des meurtres en série, sauf si on payait le prix du sang par une compensation (Diya). Le clan, élément principal de cette société, était dirigé par un cheikh (ou Sayyid) , doyen qui, loin de disposer d’un pouvoir absolu, gouvernait assisté du conseil formé par l’ensemble des chefs de famille. »


(« La civilisation islamique » J.BURLOT - éditions Hachette)

On en était donc encore, au mieux, au stade précédent la confédération de tribus. Mais désormais le processus d’autonomisation des classes et des individus vis-à-vis de la communauté est enclenché et irréversible. C’est de ce processus que naît l’Etat islamique3. Les différentes tribus doivent se soumettre à Dieu, cette soumission relève de l’individu, car la loi de Dieu s’applique à tout individu quelle que soit son appartenance communautaire. L’Islam permet la réalisation d’une nouvelle communauté qui ne répond plus aux règles tribales mais tend à les subsumer dans un ensemble plus vaste qui inclut l’existence des classes sociales et contient leurs antagonismes dans des limites imposées par l’Etat:

« Médine formait, désormais, on l’a dit, un Etat. Un Etat d’un type spécial, mais indubitablement un Etat. C’était un Etat théocratique, c’est-à-dire que le pouvoir suprême était dévolu à Allah lui-même. Allah fait entendre sa volonté par l’organe de Mohammad et par lui seul. Si nous estimons que la voix d’Allah c’est en réalité l’inconscient de Mohammad, il faut en déduire que nous avons affaire en principe à une monarchie absolue. Qui pourrait tempérer, infléchir, modifier, contredire la volonté d’Allah?
Pourtant, en pratique, il n’en est pas tout à fait ainsi. C’est qu’Allah ne fait entendre sa voix que dans les grandes occasions. Les décisions multiples qui doivent être prises pour diriger et organiser la vie de la communauté médinoise dépendent, en principe, des mêmes autorités qu’autrefois: les chefs des conseils . »
( Mahomet - M.RODINSON - idem -p.254/255)

Au sujet de la crise générée dans cette société tribale avec son organisation communautaire clanique en rapport avec le développement de la valeur d’échange, encore une citation de J.Burlot:

«  La Mecque occupe une dépression entre des montagnes abruptes et dénudées. Elle avait été fondée environ deux siècles avant l’hégire et les qorayshites qui s’y sédentarisèrent. Ils firent de la ville un sanctuaire et un marché. La Kaaba, cube de maçonnerie dont on fit remonter la création plus tard à Abraham, jouissait d’une grande notoriété, grâce à la pierre noire, une météorite qui y était enchâssée. Chaque année s’y déroulait un pèlerinage en liaison avec les foires qui se tenaient dans les contrées environnantes. Ainsi à Ukaz une grande foire servait aussi de cadre à des concours de poètes arabes et on y venait pour dénoncer les traîtres et les ennemis et réclamer justice. La Kaaba et le pèlerinage procuraient aux Qorayshites un grand prestige auprès des autres tribus arabes. Bien située à mi-chemin entre le Yémen et la Syrie, La Mecque était devenue une plate-forme commerciale qui avait profité des troubles que le Yémen connut au VI° siècle. On semble déceler dans la période de jeunesse du Prophète une véritable course à l’enrichissement qui portait ombrage à l’ancien idéal tribal. »

Ceci confirme ce qu’avancent Marx et Engels dans les citations précédentes.

Ainsi des classes se précisent au sein de la société tribale des Bédouins et la nécessité d’un Etat découle des conflits d’intérêt entre elles.

Avant même le VI° siècle, la tendance à la dissolution de la communauté tribale chez les Bédouins est patente. Mais les classes ne s’autonomisent pas plus que l’individu face à la communauté, elles sont même souvent résorbées du fait des conditions précaires de la production. Car la société bédouine:
«  est basée en principe sur l’égalité. Chaque membre de la tribu est égal à chacun des autres. Tout groupe se choisit bien un chef (Sayed). Mais son autorité dépend strictement de son prestige personnel. Il doit veiller à maintenir celui-ci intact. Il en va de son rang. Aussi doit-il déborder de qualités, se conserver une clientèle par ses largesses et par son affabilité , faire preuve de modération en toutes circonstances, suivre la volonté secrète de ceux qu’il entend commander et pourtant faire preuve de vaillance et d’autorité. Et, à la réunion générale du clan, le véto d’un seul pouvait remettre en question une décision importante. Pourtant tous ne sont pas égaux à strictement parler. Certains clans se sont enrichis par la razzia, par le commerce, par le prélèvement de redevances sur les sédentaires ou même sur d’autres nomades. Des personnalités même d’un clan donné ont acquis à certains moments une fortune personnelle. Il y a donc des riches et des pauvres. Mais il suffit d’une période de sècheresse ou d’une péripétie guerrière pour ramener brutalement l’égalité dans la misère. »

(Mahomet - Maxime RODINSON - éditions du Seuil - points politique p.34/35)

HOURANI souligne qu’il existe une symbiose entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires. Néanmoins celle-ci tend continuellement à faire pencher la balance au profit des uns ou des autres, justifiant pour son rétablissement la restauration de l’unité despotique centrale.

Une chose est à noter lors du développement du nouvel Etat, alors que le prophète s’était révolté contre l’élite de La Mecque, c’est cette même élite qui fraîchement convertie format la direction des troupes qui vont envahir les territoires perses et romains. Mais ce faisant, cette extension hors du désert dans les territoires plus fertiles et plus développés du croissant fertile et de la Mésopotamie jusqu’ aux plateaux iraniens à l’est et l’Egypte à l’ouest vont modifier la forme même de l’Etat. Il ne s’agira plus d’un Etat formé par des tribus commerçantes dominant des tribus nomades d’éleveurs de chameaux et de sédentaires agriculteurs de rares oasis surpeuplées, mais d’un véritable Etat de substitution des Etats despotiques perses et romains.
Le déclin de l’empire arabe est perceptible dès le XI° siècle, autrement dit en rapport avec le développement du MPF en Europe occidentale. La citation suivante de Hourani nous donne une partie de l’explication:

« Les grandes villes étaient aussi des centres manufacturiers qui produisaient des biens courants pour le marché local - textiles, ferronneries, poteries, cuirs et produits alimentaires transformés - et des articles de qualité, en particulier des tissus fins, pour une aire bien plus étendue. Certaines données indiquent, cependant, que la production pour les marchés extérieurs au monde musulman se restreignit à partir du XI° siècle et que le commerce de transit d’articles fabriqués ailleurs- en Chine, en Inde, ou en Europe occidentale - s’amplifia. Cette évolution était liée à la renaissance de la vie urbaine en Europe, et en particulier au développement des industries textiles en Italie. »

(Histoire des peuples arabes - Albert HOURANI - éditions du Seuil - Point histoire. P158)



1 En ce qui concerne cette caractérisation de la grande aire orientale dont fait partie l’aire arabe, on peut dire à la suite de Albert Hourani (HISTOIRE DES PEUPLES ARABES p.140 à 148) qu’une symbiose se produit entre sédentaires et nomades et que certains évènements peuvent la perturber. C’est cette symbiose qui constitue l’essentiel du rapport général entre tribus nomades et sédentaires dont parle Marx. Mais elle se situe dans chaque cas particulier à un niveau de développement historique donné auquel correspond une structure économique et sociale déterminée. Dans l’aire arabe les tribus de marchands font le lien entre nomades et sédentaires et tendent à dominer l’ensemble. La société islamique est une société marchande qui repose sur ce type de symbiose. D’où le développement de villes importantes, sièges de la classe dominante, autour des centres de commerce dans une vaste étendue rurale et désertique.

2 Cette absence de véritable propriété foncière privée va constituer un obstacle majeur au développement du MPC dans les colonies et même après l’accession à l’indépendance des ex colonies cette donnée majeure continue à jouer un rôle de frein malgré le vaste mouvement d’expropriation qui touche les masses rurales. Les populations nomades constituent un obstacle particulièrement gênant pour le développement du MPC comme on peut le voir avec les Touaregs à cheval sur les territoires de plusieurs Etats du Sahel et d’Afrique du Nord. En Russie, la nationalisation des terres, après la phase révolutionnaire prolétarienne, faisait pendant à la persistance de la communauté villageoise et la propriété foncière privée n’a pu avoir de réalité légale qu’après les restructurations de l’époque de Eltsine ouvrant la voie à une modernisation du capitalisme et à sa domination réelle dans l’agriculture. Désormais la grande agriculture capitaliste peut anéantir la petite agriculture domestique et balayer les vestiges de la communauté villageoise. Nous essaierons de voir comment cette situation a évolué dans les principaux pays de l’aire arabe, et notamment au Maghreb, qui fut précocement colonisé par la France.

3 L’histoire des arabes fournit encore un exemple supplémentaire à l’appui de la thèse marxiste de la genèse de l’Etat dans l’histoire à partir de la division de la société en classes et sur la nature de classe de tout Etat. On peut ainsi mesurer à quel point est opposée aux enseignements du marxisme les délires de Controverses qui, s’appuyant sur l’idéologie bourgeoise colportée par certains auteurs, prétendent que les classes naissent a contrario de l’Etat, et qu’il pourrait exister un Etat sans classes. Même la dictature du prolétariat est un Etat de classe malgré ses spécificités. Ce qui n’exclut pas la possibilité dans certaines circonstances historiques qu’un Etat s’autonomise et tende à s’affranchir momentanément des classes, comme la monarchie absolue à certains moments de son histoire en Europe occidentale. Mais il s’agit alors de l’exception qui confirme la règle. D’ailleurs, à y regarder de plus près on trouvera toujours une fraction des classes dominantes derrière ce type d’Etat, comme l’aristocratie foncière, ou bien l’influence indirecte de nouvelles classes montantes, comme la bourgeoisie financière ou commerciale, d‘où la possibilité au début du développement d‘un nouveau mode de production que celui-ci apparaisse comme un produit de l‘action de l‘Etat: féodalisme ou capitalisme d‘Etat.