"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mercredi 2 mai 2012

TROP C'EST TROP: une campagne électorale puante


Nous aurons supporté jusqu'à ce mois de mai probablement la campagne électorale la plus minable de toute l'histoire de France. Cette campagne bourgeoisie truquée, assourdissante et merdique se termine par une valse hésitation de la majorité des pelés et tondus électeurs : ils ne savent plus où donner de la tête, à qui refiler leur vote ; tous pourris ? Pas un pour relever l’autre. Ces tristes élections laissent de toute façon un goût amer aux premiers concernés, les prolétaires, et ils n’y auront trouvé aucune promesse crédible, aucune conscience élevée, aucun espoir de changement… sauf celui de virer le petit PN de l’Elysée, qui se sera trop fait prier pour dégager sans semer la zizanie, la haine et le dégoût.
Le studio où vont s’affronter les deux candidats de la bourgeoisie est fin prêt, pré-chauffé, décoré. Les caméramen ont pour consigne de ne pas filmer le crâne dégarni de Hollande ni le nez busqué de Sarkozy. Les médias ont beau user de métaphores guerrières ("duel", "guerre des mots") ou sportive (match de boxe, etc.), tout cela sera temporisé par la réalisation de l'émission. Depuis 1981, une charte établie par le duo Serge Moati-Robert Badinter exclut les "plans d'écoute". En d'autres termes, vous ne verrez pas les deux adversaires se décomposer lorsque les coups pleuvront.  
La droite ose croire encore que le blaireau de l’Elysée va écraser son adversaire quand la gauche mise sur le calme mitterrandien de son candidat. Quel ennui et quelle décrépitude que cette campagne lassante, puante et horripilante. Ils se bagarrent déjà comme des chiffonniers à droite avec le venue de la défaite comme, parmi la gauche bourgeoise et corrompue, certains « parrains » ne souhaitent pas la victoire des futurs impuissants à « maîtriser la finance, interdire la spéculation… ».

Le challenger sortant aura tout tenté, au ras du bitume, sans vergogne, sans honte, s’adressant surtout aux vieux retraités privilégiés dont cette masse grisonnante et frissonnante de bourgeois venus s’agglutiner derrière la place du Trocadéro en agitant des drapeaux tricolores pour imiter les troupes gériatriques de la smala Le Pen. Cette campagne d’insultes et d’attaques incessantes contre le candidat Hollande se termine par la pire démagogie – qui ne fait pas recette dans les zones urbaines – la dénonciation du trop d’étrangers. Comme Hollande avait bafouillé face à la question piège du Pujadas de service, le blaireau en avait profit pour clamer « oui il y a trop d’immigrés », déclamation aussi stupide qu’inique, que pourrie… Hollande, face à Bourdin, corrige par une autre hypocrisie : « il n’y a pas trop d’immigrés en situation légale, mais il y en a trop en situation illégale ». Aucun des deux concurrents n’y changera rien et là n’est pas la question. La vraie question : il n’y a plus assez de travail pour tous dans la crise, ni pour ceux qui vivent ici ni pour ceux qu’on a fait venir. Sarkozy est un salopard qui se moque des prolétaires en général, de ceux qui sont au chômage (au début de sa campagne tardive et ratée) et de ceux qui sont au travail (exaltation de l’exploitation salariée + parade clownesque pour ridiculiser le 1er mai). Sarkozy, qui a senti le vent du boulet de sa défaite annoncée, aura rendu quand même un dernier service aux syndicats traîtres, ces parangons du travail partagé et cloisonné, ces appareils sur lesquels il a pu compter entièrement pour faire passer l’attaque sur les retraites, en les criminalisant comme « rouges » et en dénonçant leur façon de se mêler de la politique. Les fonctionnaires syndicaux s’y voyaient déjà dans ce minable 1er mai, qui ne signifie plus rien, qui ne sert qu’à faire défiler menteurs et escrocs de base. Ils pensaient, en chantant les cantiques trade-unionistes ringards : « la classe ouvrière aura oublié qu’on avait sablé le champagne avec le blaireau ». Ils n’avaient pas tort, en général la classe ouvrière a autant de mémoire qu’un piaf.
Le travail en régime capitaliste n’est ni exaltant ni une gloire, il est toujours et de plus en plus une humiliation, pour l’ouvrier comme pour l’ingénieur  (Le journaliste Bourdin sur RFM a eu le génie de formuler ainsi sa première question à Hollande : « que vaut la valeur travail quand on est au chômage ? » ; que ne l’a-t-il posée au blaireau... Le président des riches se permet lui, sans cesse, de se moquer de ceux qui travaillent en exigeant qu’ils soient soumis à ses propos imbéciles de petit boutiquier néo-nazi, parce que la majorité des millions de retraités, ces chanceux en sursis, attendent que les actifs leur servent longtemps encore la soupe, et que ces gériatriques citoyens ne pensent qu’à leur gueule.

Si les électeurs provisoires et ponctuels du FN sont réellement des protestataires et en grande partie des prolétaires ils ne peuvent pas reconduire le blaireau des capitalistes, ils peuvent aussi s’abstenir. Ceux qui voteront pour le zozo de l’Elysée sont à considérer comme des épaves de l’idéologie, nullement à plaindre, parfaitement méprisables en tant que catégorie de lumpen inconscients. Mais le trafic électoral ne simplifie pas les choses, et n’agit pas au plan rationnel. La plupart des gens ne lisent ni les journaux ni internet mais prêtent l’oreille à ce qui se dit mécaniquement à la radio et à la télé.
Dans ce cadre culturel restreint et sans oxygène pour l’esprit critique et la conscience de classe, la campagne finale simpliste de Sarkozy empeste et pue considérablement. Elle pue non seulement parce qu’elle reprend les arguties du FN (le racisme d’Etat et le communautarisme entretenu ne sont pourtant pas une invention du FN, mais le jouet à plusieurs facettes agité par la bourgeoisie de droite ou de gauche au gouvernement, avec un langage double et triple au même moment, langage de la perversion narcissique de l’imbécile Copé au dictateur Sarkozy : on dénonce comme on défend les « immigrés » en général mais tout gouvernement assure en même temps des expulsions…inévitables… et qui ne servent à rien puisque les patrons du bâtiment et des services sont toujours demandeurs d’employés sans protection ni juridique ni sociale. (Le pacha Sarkozy a fait refaire une de se résidences à Versailles par des équipes de… sans papiers, dont l’un fût expulsé à la fin des travaux).
La campagne sarkodélirante pue aussi parce qu’elle s’appuie naturellement sur la pourriture des concurrents de la gauche caviar dont les politiciens sont en bagarre permanente entre eux. La gauche caviar fait son propre tort à coups de règlements de compte. Plus que la dénonciation des promesses fallacieuses du « rêveur » Hollande (ce nul, ce mou, cet incapable, dixit Sarkozy, petit pote de cour d’école), les scandales qu’on s’envoie à la figure remplacent le cartable d’écoliers morveux. En tant que premier gangster de l’Etat, Sarkozy a du sang sur les mains (affaire Karachi, guerre en Libye, etc.) – « on ne peut point régner innocemment », disait déjà Saint Just – mais il a réussi à corrompre une partie du dit « camp ennemi ». Le scandale, étrangement relativisé de l’ancien bordel de la rue Saint Denis, renommé « J’ose » et offrant des boissons égrillardes pour le prétendu anniversaire du corrompu J.Dray, a bien failli faire capoter l’armada Hollande. Le lieu (la rue Saint Denis a longtemps été la principale artère des putes parisiennes), la venue du gros dégueulasse DSK, et la présence de deux gros poissons du staff Hollande, Valls et Moscovici, dont personne ne saura jamais s’ils ont été saluer leur ancien chef de clan mafieux (un parrain, même condamné reste LE parrain), n’a pas ébranlé les éléphants et les apparatchiks tourtereaux de l’officine bourgeoise de la rue de Solférino ni Libé ni le Nobs, ni tous les cercles bobos qui se sont évertués à minimiser en tant qu’affaire « privée » une rencontre très « maçonnique » entre truands de la députation, tout comme le viol du parrain à NY n’avait soulevé aucune objection vertueuse parmi les fidèles « amis ». Par contre, imaginez l’effet confondant et écoeurant parmi d’abord les prolétaires en général, puis accessoirement les votants FN aléatoires ! On aura noté au passage la faible amplitude de l’utilisation de ce scandale par machin Sarkozy, vu qu’il est mal placé pour faire la leçon avec ses partouzes au milieu des patrons du Cac 40, et sa nomination au FMI de Gros dégueulasse… et pour ne pas aggraver le cas de son espion J.Dray, auquel il est reconnaissant d’avoir en 2009 pris la défense de son fils dans l’affaire de l’Epad… et peut-être promis une place de sous-ministre si Hollande casse, passant encore pour un yaourt incapable de contrôler les amitiés mafieuses parallèles de ses sous-fifres de la vingt cinquième heure.
Au prétendu anniversaire de J.Dray, il n’y avait pas que des putations de gauche… et vu les liens personnels amicaux entre Dray et Sarko (et Mélanchon), le scandale pouvait éclabousser tout autour… c’est pourquoi, sur ordre d’en haut, la compagne de Gros dégueulasse, qui devait orchestrer les résultats électoraux, a été priée de se tenir hors des studios de la première chaîne d’infos d’Etat, BFM…
Dur dur d’être électeur dans cette puanteur qui émane des clans bourgeois, mêlés, complices, sans passerelle, où les uns naviguent dans les eaux basses sans se soucier des odeurs pestilentielles et des cadavres qui flottent à la surface. Le choix est triplement simple : les privilégiés (très riches et retraités aigris) voteront pour le blaireau, et les pauvres prolétaires dragués par les mafias de gauche choisiront entre Hollande l’archange en peau de yaourt et l’abstention.
Après il faudra continuer à faire la queue à pole emploi, et, comme en Irlande ils mettront des anti-vols attachés à la viande et les banques imposeront une amende à ceux qui ne disposeront pas de 1500 euros en dépôt permanent. Et les prolétaires continueront de se suicider ou d’aller voter humblement pour honorer leurs exploiteurs impavides.

vendredi 27 avril 2012

UNE PAGE D’HISTOIRE : TROTSKY COMPLICE DE LA « GUERRE REVOLUTIONNAIRE » STALINIENNE




D’après l’intéressante et novatrice biographie
de Trotsky par Robert Service (ed Perrin, 2009, 27 euros)

(après l’invasion des trois pays baltes par l’armée stalinienne en juin 1940, in chapitre 50 : La Seconde Guerre mondiale)

« … S’il estimait faibles les compétences du Kremlin, Trotski avait pleinement approuvé le principe de la campagne militaire soviétique. Il prétendait que la « soviétisation » apporterait un bénéfice inestimable à la Finlande. A New York, la fraction minoritaire du Socialist Workers’ Party – la plus importante des dernières grandes organisations trotskystes – formula des objections. Ses membres détestaient ce qu’ils appelaient « l’impérialisme stalinien » et rejetaient l’hypothèse de Trotski selon laquelle l’armée rouge aurait déclenché une guerre civile en Finlande. On avait au contraire assisté à une résistance nationale face à une invasion extérieure. La fraction minoritaire elle-même, dont les membres se rangeaient du côté de Trotski, mit en doute son analyse de la situation. Le révolutionnaire refusa de céder. Dans une lettre adressée à Joe Hansen, il fit remarquer qu’en 1920 les mencheviks eux-mêmes avaient admis que la guerre russo-polonaise avait mené à la guerre civile en Pologne (déjà à l’époque c’était une connerie, ndt). Il soulignait la similitude avec la situation en Finlande et continuait à croire en la victoire de l’armée rouge accompagnée d’une insurrection communiste finnoise, jusqu’à la conclusion d’une paix entre Moscou et Helsinki.
En même temps il enrageait contre les camarades qui prenaient parti dans la guerre en Europe. Sa rigidité intellectuelle s’accentuait. Il était figé dans ses souvenirs de la Grande Guerre, et se remémorait comment, à l’instar des autres délégués de la « gauche de Zimmerwald », il avait jeté l’anathème sur les parties belligérantes. Le Reich allemand et l’empire d’Autriche s’étaient montrés aussi mauvais que l’Empire britannique, la France de Napoléon et la Russie tsariste. Il énumérait les événements qui avaient jalonné les débuts du communisme – comme d’habitude de façon tendancieuse. Il se souvenait de la querelle bolchevique au sujet des accords de Brest-Litovsk en 1918, quand Boukharine avait défendu la guerre révolutionnaire en dépit de la faiblesse militaire du gouvernement soviétique (il omettait de préciser qu’il était lui-même alors plus proche de la position de Boukharine que de celle de Lénine). Pour sauver la révolution d’Octobre, Lénine préférait signer une paix séparée avec les Puissances centrales ; il stipulait aussi que, si une révolution socialiste devait éclater en Allemagne, l’armée rouge serait envoyée en renfort, même si cela impliquait de sacrifier le « pouvoir soviétique » en Russie. Trotski voulait appliquer cette stratégie léniniste à la Seconde Guerre mondiale. Si les ouvriers allemands devaient se révolter contre Hitler, écrivit-il à Shachtman, « nous dirions que nous devons subordonner les intérêts de la défense de l’Union soviétique aux intérêts de la révolution mondiale ». Il faisait bien remarquer qu’il ne demandait pas un « soutien inconditionnel au Kremlin ». Sur le plan formel cette déclaration avait l’air justifiée, sauf que l’argument était assez spécieux, en 1939-1940, dans la mesure où il n’existait pas l’ombre d’un soulèvement au sein du prolétariat allemand. Le contrôle des nazis sur la société allemande n’avait jamais été aussi étroit. En réalité, Trotski sous-entendait là son engagement total à la défense de l’Union soviétique. Il était disposé à autoriser un débat sincère sur la question et se prononçait contre l’application de sanctions organisationnelles à l’encontre de la faction minoritaire du Socialist Workers’Party. Il ne fallait pas interdire les factions mais au contraire encourager la minorité à publier un bulletin interne. Il prit contact avec Hansen : « Nous ne sommes pas des bureaucrates, au contraire. Nos règles ne sont pas immuables. Nous sommes des dialecticiens, et dans le domaine organisationnel aussi ». la discussion qui en résulta ne convainquit pas Shachtman, qui continua à critiquer Trotski sur la politique ukrainienne, le traité germano-soviétique et la Finlande (…)
Ses partisans étaient devenus trotskistes parce qu’ils le considéraient comme le plus farouche adversaire du fascisme. Et le voilà qui déclarait que le Troisième Reich et la France républicaine ne valaient pas mieux l’un que l’autre. Les tensions s’accrurent au sein du Socialist Workers’Party. Trotski craignit de voir ses membres quitter le IVème Internationale. Il demanda à Joe Hansen, son plus fidèle acolyte à New York, de tout faire pour empêcher la scission. A cet égard au moins il ne calquait pas son attitude sur celle de Lénine durant le premier conflit mondial (…) Shachtman n’en quitta pas moins la fraction pro-Trotski du mouvement américain, pour ne jamais y revenir. Trotski avait été le grand unificateur de la social-démocratie russe avant 1914 (faux, Trotski sur le plan organisationnel était un nul comparé à Lénine, ndt). Désormais il s’attirait inutilement des ennemis : il était devenu le Lénine de sa propre internationale en temps de guerre. A ceci près que le second conflit mondial ne lui offrait pas de contexte révolutionnaire à exploiter, au contraire de Lénine en 1917.  En mai 1940, la France se réveilla vaincue après une guerre éclair. Puis ce fut l’occupation, et les trotskistes français, déjà contraints d’opérer dans la clandestinité à cause de leur opposition à la guerre, se virent obligés de défendre leur vie. En tant que mouvement international, le trotskisme avait terriblement souffert. (…)
Soudain, en juin 1940, il (Trotski) proposa de tendre la main au Komintern. Il reprocha aux leaders trotskistes new-yorkais de poursuivre leurs attaques en direction du parti communiste des Etats Unis. Il argumenta : « Les stalinistes sont issus d’un courant légitime du mouvement ouvrier » et « font preuve d’un grand courage ». La Quatrième Internationale devait donc essayer de séparer la « base » des membres de la direction communiste officielle. Il confirmait qu’il était toujours dans le coup, intellectuellement et politiquement (ayant eu vent sans doute de l’accusation de dégénérescence par les camarades de Bilan : « un renégat à la plume de paon », ndt). Et il demandait à ses partisans de se considérer comme des « militaristes révolutionnaires prolétariens », parce qu’un jour, bientôt, peut-être, ils seraient peut-être amenés à prendre les armes contre les envahisseurs de l’Union soviétique ».
Une prédiction très en faveur des… Alliés bourgeois puisque plus de 300.000 soldats US furent tués en Normandie pour aider Staline à se débarrasser d’Hitler à Stalingrad… Gageons qu’il y eût des trotskistes dans le débarquement, tués eux aussi, comme ceux qui participèrent à la « guerre révolutionnaire » pour la Libération de Paris… pour mesurer combien une antique notion girondine et bolchevique (tendance com. De gauche) a sombré dans le ridicule, l’obsolescence et la récup dans le giron patriotard.

NB: Drôle de révolutionnaire ce "ministre prolétarien" Trotsky qui espère une alliance avec les armées bourgeoises occidentales avec ladite "armée rouge": "Il poursuivit ses discussions avec les représentants des Alliés, et le 5 mars, soit deux jours après la signature du traité de paix, il demanda aux Américains s'il pouvait compter sur leur assistance au cas où le Sovnarkom déciderait d'attaquer l'Allemagne" (ibid, p.248). Comique ce partisan de la "guerre révolutionnaire" avec des armées bourgeoises à ses côtés!

PS : contre toutes les âneries entretenues dans le milieu maximaliste sur le mythe de la guerre révolutionnaire (et le livret anarchiste et SR de Sabatier, « Brest-Litovsk »), lire Philippe Riviale : « La Ballade du temps passé : guerre et insurrection de Babeuf à la Commune », Anthropos 1977, et mon propre ouvrage : La guerre révolutionnaire de Robespierre à Lénine.




lundi 23 avril 2012

POURQUOI LA FABRIQUE DES SONDAGES A ECHOUE ?



Le secrétaire général de l'UMP, François Copé était persuadé la veille du scrutin que, "le soir du premier tour, il va y avoir une sorte de libération" ; Patatras ! L’arrogance des seigneurs sarkoziens en a pris plein le cul : crash de son maître et envolée de la mégère Le Pen. Tout faux le gus le plus grossier de la campagne. La défaite de Sarko signifiera aussi la fin des espoirs présidentiels du chauve le plus arrogant et le plus goujat de la comédie électorale. Le résultat a, il est vrai, décoiffé politologues et sondologues. Commentaire méprisant généralisé : « les invisibles votants « fachos » sont de retour… ». Haro sur les baudets, spectre du 22 avril, etc.
Les élections bourgeoises dites représentatives n’ont aucun intérêt en soi pour le prolétariat. Cette antre de faussaires organisés n’abuse plus que très relativement les masses de prolétaires : aucun enthousiasme immodéré n’a régné parmi les basses classes face à cette cacophonie d’insultes et de mensonges mutuels. Leur fin comme leur début ne consistent qu’en accumulation de vantardises et de promesses par tous les partis candidats au pouvoir acharnés à défendre la fausseté d’une consultation truquée, compartimentée, biaisée et transparente. Mieux la modernisation de la mystification électorale par la pratique sondagière, élimine toutes les classes sociales distinctes et configure le troupeau civil à dessein. L’arrière-cuisine des sondages fige invariablement la répartition des pourcentages de catégories obscures et prend sans vergogne l’électeur pour un con.
Néanmoins, un marxiste maximaliste peut en étudier l’envers du décor et en démonter le mécanisme pervers. Les sondages ont pour but de « modeler » l’électorat dans le sens voulu par les gouvernants. C’est en premier lieu ce que nous démontre ce longuet cirque électoral (8 mois !). Ainsi concernant la tendance pour les deux principaux candidats, les instituts mafieux de sondage ne se sont pas trompés, et ne se trompent jamais depuis 50 ans de sondages qui ont si bien modelés les « avis » de la population, opinion poil au citron. Mais voilà-t-il pas qu’on nous chante qu’ils se sont encore lourdement trompés pour deux partis qui se partagent la séduction envers la classe ouvrière (non reconnue mais traitée comme couches populaires ou ouvriers « minoritaires », « racistes en souffrance» voire « colériques impulsifs) »: le FN et le clone du PCF le FdeG. Certes il faut remonter à un certain mai 1981 pour trouver un tel manquement, un tel amateurisme imprévoyant en vue de l'accident électoral relativement rarissime sous la dictature démocratoque bourgeoise.

Le "lissage" des sondeurs maqués
Baratin de journalistes aristos ! Concernant les partis secondaires, ou attrape-électeurs du premier round, les sondeurs maqués ont opéré à ce qu'ils nomment en charabia de leur arrière-cuisine, à un "lissage"... pas bien heureux au final. Le gonflement du score du FDG visait tout au long des 8 principaux sondages (pour la gauche bourgeoise) à contribuer à la renaissance/restauration du parti le plus pourri de la collaboration de classe en vue de l’accélération de la misère capitaliste, avec une idéologie archi ringarde popu modèle 1936, le PCF maquillé Front de Gauche. L’abaissement volontaire du score réel du FN (Marine la bleue aurait mené mauvaise campagne) visait à siphonner les électeurs savonnettes de Le Pen en faveur de la faction Sarkozy.
Il y avait donc une complicité de fait de la part des mafias sondagières pour « fabriquer » une répartition droite/gauche si classiquement utile à la gestion de toute crise capitaliste : une gauche forte en opposition relayée par des syndicats obéis et une droite sans complexe arrogante et vulgaire à la manière de son principal chien de garde F.Copé. Pas de pot, une nouvelle bande des quatre, très problématique, est sortie du trou puant des urnes : deux partis bourgeois classiques prêts à mener la guerre louche en Syrie, un FN à 18% et une abstention bien assise.

LE BAL DES FAUX CULS

Etranges et dérangeantes élections où tous les partis bourgeois firent grise mine à l’annonce des résultats. Le PS et son candidat se gardant de pavoiser car la gauche bourgeoise reste minoritaire en France, et l’abstention au deuxième tour menace de réfréner les vengeances populistes. Les excités du Front de Gauche et leurs sponsors du PCF se mirent à gémir de dépit (dans mes interventions sur les posts de Libé j’avais ferraillé avec quelques-uns leur prédisant même plutôt un score à un chiffre et un avenir de comète à la NPA). La fabrique des sondages, par une propagande outrancière en complicité avec les médias, avait tout fait pour populariser le PN Mélenchon, pour qu’il détrône le FN de la troisième place. Peine perdue. Avec sa lourdingue campagne antifasciste à retardement, à laquelle même les gauchistes n’adhérèrent point, et sa défense angélique de l’immigration tout azimut, sans oublier un programme démagogique et impuissant, le clone du PCF ne pouvait remettre sur ses jambes le paralytique parti stalinien. Disons qu’il a surtout servi à limiter l’abstention en milieu ouvrier, tout comme il continue à se poser comme une opposition à un futur gouvernement Hollande, et ainsi en allié objectif de Sarkozy and Cie (Mélenchon fait partie de la même loge que le président sortant, et fréquente sans honte ses proches conseillers). En bon PN rigide, ce pauvre Mélenchon a assuré que ses électeurs feraient la différence et qu’à défaut de « prendre le pouvoir » ils le refileraient au bourgeois Hollande « sans rien demander en échange » (preque la même formule que LO lors du sacre de Mitterrand I); moi à la place du syndiqué moyen CGT, j’aurais honte d’avoir apporté ma voix à un tel saltimbanque. A.Juppé avait raison de remarquer qu’il n’y a pas eu de poussée de la gauche, tout en se fourrant le doigt dans l’œil sur une possible victoire de sa faction « jouable », c à d faiblement possible. Il se dessine en France, comme en Grèce, comme en Belgique, comme en Espagne et en Italie une situation ingouvernable, où aucun parti ne peut plus rien promettre de crédible dans la crise.
Les Verts n’ont eu que ce qu’ils méritaient et tentèrent de se consoler derrière les pleurnicheries antifascistes de grand-mère d’E. Joly (« honte à ceux qui ont préféré se laisser berner par le FN… » pas par les écolos-bobos ?), à l’unisson du pauvre Mélenchon, quoique l’antifascisme ne donne ni travail ni protection sociale. Ne parlons pas des figurants Poutou et Arthaud, ils ont servi comme toujours à ridiculiser toute perspective de révolution avec un langage ras du bitume syndicaliste et simplement antibanquiers.
Même si le « normal » Hollande l’emporte sur « l’anormal » Sarkozy, les législatives sont au bout, et ce ne sera pas une mince affaire pour trouver une solide assise gouvernementale. La bourgeoisie française se prépare à une crise majeure, qui va contribuer à déstabiliser un peu plus l’Europe en papier mâché.

La baffe au blaireau 

A droite le paysan Bayrou pourra toujours ruminer sur son avenir présidentiel disparu. Dans la crise les « centristes » ne représentent plus rien qu’une aile secondaire de la droite bourgeoise, aussi moralisatrice que ridicule, et ils ne sont pas non plus comestibles pour la gauche. Le plus choqué de la bande fût le psychopathe en chef, le blaireau de l’Elysée. Alors qu’il était sensé se montrer à 20H30, il fallut poireauter une heure et demi devant nos écrans plats pour le voir apparaître, et dans une salle pas très grande, celle de la Mutu, pâle et décontenancé. Le regard était vitreux. La gestuelle compassée. S’était-il shooté ? Pas beau à voir un perdant. La surprise qu’il avait promise entre les deux tours, une proposition de trois combats de ring avec son adversaire, qui suscita des hurlements de joie (organisés et planifiés) depuis le parterre, fût vraiment bêbête (comme le reconnut la girouette FOG du Point). Pour atténuer la baffe magistrale que les diverses sélections de votants lui avaient filé, le blaireau n’a plus que sa réputation de superman pour prétendre conjurer son destin funeste déjà programmé pour la deuxième série électorale. Espère-t-il pouvoir, catcheur de foire, contrer à sa guise un Hollande dit mou à la façon de son chien Copé lors de trois duels télévisés, sans respecter les « règles » ? L’équipe Hollande, déjà avertie, a naturellement refusé cette histoire infantile et inédite de trois duels, et ses réalisateurs discutent déjà d’arrache-pied pour qu’il n’y ait pas de dialogue faussé et un filmage à tour de rôle. On va semble-t-il vers un clash, même pour l’unique duel télévisé. La bourgeoisie – sa fraction leader actuelle de la droite caviar -est prête à toutes les intimidations, viols des règles, mensonges éhontés et trucages de dernière minute, pour conserver le manche même si le capitalisme n’est pas en danger en France. Du sang et des larmes, cela suffira-t-il à maintenir la tension jusqu’au terme du deuxième tour ? Rien n’est moins sûr, deux hypothèses peuvent dominer : un doublement des abstentionnistes ou (et) un report massif des votants FN vers Hollande ; car, là aussi les sondages mentent, les 60% de votants FN sensés se reporter sur Sarkozy sont une gageure invraisemblable ; si tant d’électeurs ont laissé tomber Sarkozy pour le FN – donc déçus par sa prétendue droitisation – ce n’est pas pour lui resservir la soupe. Le papy du FN a clairement laissé entendre que la consigne secrète est la défaite de Sarkozy, car l’élimination du blaireau permettra de rétablir une dose de proportionnelle favorable à une véritable représentation du FN aux législatives, autorisant une gauche gouvernementale blafarde, à la manière de Mitterrand, à raviver la flamme antifasciste, cette vieillerie qui autorise tous les amalgames, et à tenir la droite classique hors du pouvoir principal. A moins qu’au cours des tractations secrètes le blaireau reprenne la promesse d’une proportionnelle plus conviviale pour le FN… 

LA « SOUFFRANCE » DU VOTANT FN

Mais là encore rien n’est très sûr. Etrange discours de la bourgeoise M. Le Pen, pas du tout fasciste, qui emprunta ses deux idées maîtresses à deux espèces de catégories politiques étrangères au pétainisme, à la résistance (« entrons en résistance ») et au gauchisme (« ce n’est qu’un début, continuons le combat ») ; avec une prétention à devenir le centre de la droite , gentille fable pour appâter les nuls : le FN n’a pas l’ossature d’un parti bourgeois solide (vieillards sourds, jeunes demeurés et délégués gogols ou avinés comme ce pauvre Collard, infoutu de développer une argumentation.
Le votant du FN n’est pas fiable, ce n’est pas un électeur de parti fasciste, embrigadé, marchant au pas, prêt à aller se faire zigouiller pour la patrie… Les grands élitaires des deux mafias dominantes ont immédiatement compati : « l’électeur du FN est un type qui souffre ». Plus malin quand même que les soldats consentants du clone du PCF qui traitent d’abruti et de moins que rien ce « pauvre type »… au chômage, précarisé, exclu de toutes les décisions civiles, méprisé par les services municipaux qui préfèrent les grandes familles d’immigrés qui vont limiter le manque de main d’œuvre dans le bâtiment grâce à leurs échecs scolaires, et à qui on peut laisser exhiber le voile caritativement… Ce « pauvre type » qui ne supporte pas qu’on donne le droit de vote aux étrangers parce qu’il a été renforcé dans sa croyance que les étrangers en question ne sont pas fichus de s’émanciper de leur soumission à l’islamisme arriéré… comme l’ont montré les élections ridicules des révolutions « de jasmin »… Il faut le dire, ce « sous-électeur » est tout de même plus conscient que les fonctionnaires et les diplômés du FdeG (Foutage de Gueule, ai-je écrit) de la saloperie des grands partis élitaires morale répudiée en bandoulière. Son vote n’est pas plus politique que celui du brave électeur de la gauche ronron antiraciste et bêlante, il n’est ni raciste ni fâchiste, il témoigne de l’impuissance de la politique bourgeoise à berner les laissés pour compte avec ses partis traditionnellement oligarchiques. Ce vote protestataire est plus jumeau de celui, abstentionniste, qui refuse de cautionner l’hypocrisie du système faussement démocratique et imbibé de fric, que des couches moyennes qui votent PS soft libéral et PC déguisé.
Cette idée de « souffrance » particulière de l’électeur FN prêtée par les deux principales mafias électorales, est une nouvelle façon de tenter de le berner une fois de plus, pour transformer son vote protestataire en vote soumis, celui des millions de moutons qui bêlent derrière les divers oligarques rétribués sur le dos des masses et archi corrompus. Esperanza tchi tchi tchi!

 LA DECADENCE DES SOIREES ELECTORALES

TF1 et BFM, chaînes clairement sarkoziennes ont été les moins matées de la soirée, au profit de la 2. Néanmoins, tout débat s’est avéré impossible dans le luxueux "service public". La haine apparaissait aussitôt, suivie de ricanements, d’interruptions incessantes laissant les journalistes impuissants à organiser quoi que ce soit. La foire d’empoigne entre Copé et Aubry confirma la petitesse et la bêtise de ces précieuses ridicules. Le larbin Fillon fût d’une platitude consternante dans son appel minable aux « français ». NKM apparut comme une tragédienne bourgeoise ergoteuse à qui un manant aurait mis sans gêne un doigt dans le cul. On eût dit une peinture de mœurs comme ces tableaux de la bourgeoisie obèse et pornographique sous Weimar par le dessinateur révolutionnaire G. Grosz.
Voilà pourquoi, en plus, la fabrique des sondages a généré une cacophonie politicarde propre à faire dégobiller tout prolétaire digne de ce nom, et rehaussé la nécessité de détruire les élections bourgeoises truquées avant de se prononcer sur quoi que ce soit, et en refusant d’obéir ou de « donner sa voix » à l’oligarchie de la gauche socialo-stalinienne, comme aux divers droites, y compris à ce vieux cénacle de FN, traditionnel cache-sexe de tous les gouvernants depuis 30 ans, qui ne sert qu’à véhiculer des fantasmes mêlés à des demi-vérités.

samedi 21 avril 2012

DEUX REACTIONS AVANT LE TERME DE LA BOUFFONNERIE ELECTORALE



L’AFFOLEMENT DE LA DROITE BOURGEOISE
« Hollande, ce sera mai 81 en pire ! » (d’après le blog Avallon du Monde)
La conversation roulait depuis plus d'une heure. Sur la presse "honteusement injuste" à l'égard du président sortant, sur Eva Joly, "la-men-ta-ble" avec ses attaques "inadmissibles", sur "les 35 heures qui nous ont mené à la faillite", sur "Mélenchon et le retour du communisme", sur l'irresponsabilité des Verts à propos du nucléaire, sur la "honte" des ralliements de la dernière heure – "Martin Hirsch, c'est indécent" – sur "la catastrophe"que représenterait un retour de la gauche au pouvoir, et sur la nécessité absolue, pour le pays, de reconduire Nicolas Sarkozy.
Ils étaient sept, cinq hommes et deux femmes, réunis ce jeudi 19 avril autour de Patrick Coutance, l'un des notaires d'Avallon. On en avait croisé certains au Rotary Club. Ils sont ou ont été chefs d'entreprise, exploitants agricoles, infirmière, cadre à La Poste, directeur de grandes sociétés. Trois d'entre eux sont maires de leur petite commune rurale. Tous ont voté Nicolas Sarkozy en 2007 et vont le refaire, sans hésiter, dès le premier tour de l'élection présidentielle de 2012. Tous veulent croire qu'en dépit des sondages, Nicolas Sarkozy sortira victorieux du second tour de la présidentielle. "J'attends le face-à-face entre les deux candidats. Hollande va forcément être en difficulté. Il n' a ni l'aisance, ni l'expérience de Sarkozy qui va l'écraser", dit Jacqueline. Charles partage son avis : "C'est forcément Sarkozy qui va l'emporter au débat". Hubert est convaincu que le président sortant "va enfin se libérer au deuxième tour et qu'il va montrer vraiment qui il est". Patrick, le chef d'entreprise se rassure en se disant que "la France est à droite et que les Français ne sont pas prêts à accepter que tous les pouvoirs soient à gauche". Jean-Louis, l'agriculteur qui est aussi maire de sa commune, est beaucoup moins optimiste: "Moi, je pense que c'est plié. Parce que les gens attendent tout et que dès qu'on leur promet quelque chose, ils y croient". Patrick, le notaire, a "l'espoir d'un sursaut" parce que "ce n'est pas raisonnable de ne pas voter pour Sarkozy en ce moment". On ne sait plus qui, le premier, a invité le spectre de 81 dans les débats. "Si Hollande passe, ce sera pire qu'en 81, parce qu'en 81, on n'avait pas la dette". "Pendant deux ans, il faudra faire plaisir à Mélenchon. Et puis après, rappelez-vous 83 !" "On tiendra même pas deux ans ! En juillet, Hollande s'apercevra qu'il ne pourra rien faire". "Mais non ! Il ne voudra même pas être raisonnable !" "C'est simple, ça va faire comme l'Espagne !", "Vous avez vu la Bourse ce soir ? Elle baisse, ça nous donne déjà un avant-goût".

Rancière: «L'élection, ce n'est pas la démocratie» (excellente analyse de J.Rancière, interrogé par le Nobs)

LES ENTRETIENS DE L'OBS. A la veille de l'élection présidentielle, le philosophe s'interroge sur les limites de la démocratie représentative et s'insurge contre la confiscation du pouvoir du peuple.

Le Nouvel Observateur L'élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique française. Ce n'est pas votre avis. Pourquoi? 
Jacques Rancière Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l'idée d'une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu'il se pratiquait à Athènes, afin d'empêcher l'accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent.
La représentation, elle, est un principe oligarchique: ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population: la naissance, la richesse, le savoir ou autres.
Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous: les représentants des puissances établies sont devenus les représentants du peuple, mais, inversement, le peuple démocratique délègue son pouvoir à une classe politique créditée d'une connaissance particulière des affaires communes et de l'exercice du pouvoir. Les types d'élection et les circonstances font pencher plus ou moins la balance entre les deux.
L'élection d'un président comme incarnation directe du peuple a été inventée en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par de Gaulle pour donner un «guide» à un peuple trop turbulent. Loin d'être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d'une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des «compétents».
Lorsque François Hollande promet d'être un président «normal», lorsque Nicolas Sarkozy se propose de «rendre la parole au peuple», ne prennent-ils pas acte des insuffisances du système représentatif?
Un président «normal» dans la Ve République, c'est un président qui concentre un nombre anormal de pouvoirs. Hollande sera peut-être un président modeste. Mais il sera l'incarnation suprême d'un pouvoir du peuple, légitimé pour appliquer les programmes définis par des petits groupes d'experts «compétents» et une Internationale de banquiers et de chefs d'Etat représentant les intérêts et la vision du monde des puissances financières dominantes.
Quant à Nicolas Sarkozy, sa déclaration est franchement comique: par principe, la fonction présidentielle est celle qui rend inutile la parole du peuple, puisque celui-ci n'a qu'à choisir silencieusement, une fois tous les cinq ans, celui qui va parler à sa place.
Mettez-vous la campagne de Jean-Luc Mélenchon dans le même sac?
L'opération Mélenchon consiste à occuper une position marginale qui est liée à la logique du système: celle du parti qui est à la fois dedans et dehors. Cette position a été longtemps celle du Parti communiste. Le Front national s'en était emparé, et Mélenchon essaie de la reprendre à son tour. Mais dans le cas du PCF cette position s'appuyait sur un système effectif de contre-pouvoirs lui permettant d'avoir un agenda distinct des rendez-vous électoraux.
Chez Mélenchon, comme chez Le Pen, il ne s'agit que d'exploiter cette position dans le cadre du jeu électoral de l'opinion. Honnêtement, je ne pense pas qu'il y ait grand-chose à en attendre. Une vraie campagne de gauche serait une dénonciation de la fonction présidentielle elle-même. Et une gauche radicale, cela suppose la création d'un espace autonome, avec des institutions et des formes de discussion et d'action non dépendantes des agendas officiels.
Les commentateurs politiques rapprochent volontiers Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en les accusant de populisme. Le parallélisme est-il fondé?
La notion de populisme est faite pour amalgamer toutes les formes de politique qui s'opposent au pouvoir des compétences autoproclamées et pour ramener ces résistances à une même image: celle du peuple arriéré et ignorant, voire haineux et brutal. On invoque les pogroms, les grandes démonstrations nazies et la psychologie des foules à la Gustave Le Bon pour identifier pouvoir du peuple et déchaînement d'une meute raciste et xénophobe.
Mais où voit-on aujourd'hui des masses en colère détruire des commerces maghrébins ou pourchasser des Noirs? S'il existe une xénophobie en France, elle ne vient pas du peuple, mais bien de l'Etat lorsqu'il s'acharne à mettre les étrangers en situation de précarité. Nous avons affaire à un racisme d'en haut.
Il n'y a donc pas de dimension démocratique dans les élections générales qui scandent la vie des sociétés modernes?

Le suffrage universel est un compromis entre les principes oligarchique et démocratique. Nos régimes oligarchiques ont malgré tout besoin d'une justification égalitaire. Fût-elle minimale, cette reconnaissance du pouvoir de tous fait que, parfois, le suffrage aboutit à des décisions qui vont à l'encontre de la logique des compétents.
En 2005, le Traité constitutionnel européen fut lu, commenté, analysé; une culture juridique partagée s'est déployée sur internet, les incompétents ont affirmé une certaine compétence et le texte a été rejeté. Mais on sait ce qu'il advint! Finalement, le traité a été ratifié sans être soumis au peuple, au nom de l'argument: l'Europe est une affaire pour les gens compétents dont on ne saurait confer la destinée aux aléas du suffrage universel.
Où se situe alors l'espace possible d'une «politique» au sens où vous l'entendez?
L'acte politique fondamental, c'est la manifestation du pouvoir de ceux qui n'ont aucun titre à exercer le pouvoir. Ces derniers temps, le mouvement des «indignés» et l'occupation de Wall Street en ont été, après le «printemps arabe», les exemples les plus intéressants.
Ces mouvements ont rappelé que la démocratie est vivante lorsqu'elle invente ses propres formes d'expression et qu'elle rassemble matériellement un peuple qui n'est plus découpé en opinions, groupes sociaux ou corporations, mais qui est le peuple de tout le monde et de n'importe qui. Là se trouve la différence entre la gestion - qui organise des rapports sociaux où chacun est à sa place - et la politique - qui reconfigure la distribution des places.
C'est pourquoi l'acte politique s'accompagne toujours de l'occupation d'un espace que l'on détourne de sa fonction sociale pour en faire un lieu politique: hier l'université ou l'usine, aujourd'hui la rue, la place ou le parvis. Bien sûr ces mouvements n'ont pas été jusqu'à donner à cette autonomie populaire des formes politiques capables de durer: des formes de vie, d'organisation et de pensée en rupture avec l'ordre dominant. Retrouver la confiance en une telle capacité est une oeuvre de longue haleine.
Irez-vous voter?
Je ne suis pas de ceux qui disent que l'élection n'est qu'un simulacre et qu'il ne faut jamais voter. Il y a des circonstances où cela a un sens de réaffirmer ce pouvoir «formel». Mais l'élection présidentielle est la forme extrême de la confiscation du pouvoir du peuple en son propre nom. Et j'appartiens à une génération née à la politique au temps de Guy Mollet et pour qui l'histoire de la gauche est celle d'une trahison perpétuelle. Alors non, je ne crois pas que j'irai voter.
Propos recueillis par Eric Aeschimann 
JACQUES RANCIERE, philosophe, a été l'élève de Louis Althusser. Publié en 1974, son livre de rupture, "la Leçon d'Althusser", vient de reparaître aux Editions La Fabrique. Parmi ses autres essais: "le Philosophe et ses pauvres" (Champs-Flammarion, 1981), "la Haine de la démocratie" (2006) et "le Spectateur émancipé" (2010), aux Editions La Fabrique. (Ibo/Sipa)

Etonnant pour un disciple du stalino-mao Althusser ? Non ?



lundi 9 avril 2012

FAUT-IL RESTAURER LES SYNDICATS ?



« Les manuels d’économie sont remplis d’équations et de graphiques, qui sont presque toujours vides de sens, sinon comme exercices élémentaires de calcul différentiel et d’algèbre linéaire ». Castoriadis (1997)


Dans le monde régit par la « révolution managériale » tous les anciens clivages et concepts de classe sont dissous. L’exploitation et les inégalités ne sont pas la conséquence de rapports sociaux imposés par la société bourgeoise, mais la conséquence de choix hasardeux, d’opportunités que l’individu n’a pas su choisir, de malchances accumulées, de mauvaises orientations. L’individu n’existe plus comme membre d’une classe, simple agrégat de diplômes, de formations ou petit cumul d’échecs n’a plus affaire qu’à l’organisation anonyme qui décide s’il doit vivre ou mourir, ou au moins être reconnu intégrable et « gérable », où l’individualisme n’est que la fin de la dignité de l’individu, où perte d’emploi rime avec « mort sociale ».
Dans son fameux texte de 1929, le plus radical qui ait été écrit en France concernant le passage des syndicats à l’ordre bourgeois (bien avant les Munis et Chiric) – Faut-il conquérir les syndicats ou les détruire ? – André Prudhommeaux tirait le bilan depuis Marx : « Dans le siècle passé, au début du mouvement de la classe ouvrière, Karl Marx fut porté à considérer dans les organismes syndicaux, les formes par lesquelles la lutte de classe avait abouti à une lutte politique et révolutionnaire. Les expériences du chartisme en particulier contribuèrent à étayer historiquement l’opinion de Marx suivant laquelle les syndicats, école du socialisme, seraient l’arène de la Révolution. Ce jugement ne peut pas être condamné si l’on considère la période historique, où il fut formulé. Mais si l’on se reporte à l’époque actuelle, il faut constater que les syndicalistes ont indignement spéculé sur l’ancienne opinion de Karl Marx, pour attribuer aux formes syndicales l’exclusivité du rôle révolutionnaire. C’est un fait généralement ignoré en France et en Italie, que Marx, en observateur scrupuleux du développement de la lutte des classes, et en adversaire inlassable de toute conclusion dogmatique n’a nullement manqué de réviser son point de vue à la lumière de l’expérience historique. Il se rendit compte que les syndicats enlisés dans les sables de la résistance économique n’étaient plus les organes naturels de la lutte de classe, comme l’affirment encore les épigones de l’école léniniste, (Trotskistes, Bordiguistes, Brandleristes, etc.) mais que leur fonction se limitait à résister à la tendance des capitalistes de réduire au minimum possible les frais d’existence du capitalisme.
Il est avéré que cette résistance des syndicats ne saurait amener aucune amélioration réelle et générale dans la situation ouvrière. La lutte économique dans les limites de la société capitaliste ne permettrait à l’ouvrier que de perpétuer sa vie d’esclavage lors même que les crises de chômage ne viendraient pas enlever à de larges masses leurs moyens d’existence.
D’autre part Marx remarqua que les syndicats manquaient au rôle d’éducateurs révolutionnaires du prolétariat. Et c’était là, pour lui, l’élément essentiel de développement de la lutte de classe vers la victoire du socialisme. Il va de soi qu’aucun révolutionnaire ne saurait perdre de vue le point de vue fondamental qui contient en soi la libération du prolétariat et de la société toute entière. Ce que Marx ne pouvait encore voir, c’est la fin des organisations syndicales dans le marais de la collaboration de classe. C’est ce que nous avons vu pendant et après la guerre (de 1914-18) ». (texte intégral sur le site Espace contre ciment »
Après la guerre mondiale et la révolution russe, deux tendances se trouvèrent en face dans le mouvement communiste, deux tendances qui donnaient au problème syndical des solutions complètement différentes. Les uns, les Léninistes, préconisaient la nécessité de conquérir les syndicats, c’est- à- dire de remplacer les chefs réformistes par des chefs communistes, ou bien de révolutionner les syndicats réformistes. Les autres, extrémistes d’Allemagne, tribunistes de Hollande, préconisaient la destruction des syndicats. Aux syndicats, comme instruments de lutte directe de la classe prolétarienne, étaient opposés les conseils révolutionnaires surgis spontanément en Allemagne au cours des mouvements insurrectionnels de 1918- 1919 ».
Il va de soi que ces deux tendances ne se manifestaient pas sans degrés intermédiaires. Il y avait encore des éléments soit communistes, soit syndicalistes qui préconisaient la sortie des syndicats réformistes, pour former des syndicats révolutionnaires. Il faut remarquer que le léninisme avait déjà rendu compte, surtout pendant la guerre, de la nature contre- révolutionnaire des syndicats et de la nature bourgeoise de leur bureaucratisme. Il est bien étrange que cette étude ne l’ait pas poussé sur des positions radicales. C’est qu’en 1920 l’école léniniste a senti le besoin de capter la sympathie des masses et c’est ainsi qu’elle a amené le mouvement révolutionnaire dans le cercle vicieux de la conquête des syndicats. En fait, la théorie d’après laquelle les syndicats seraient les organes naturels du prolétariat n’avait aucune justification historique. Si même ces organes avaient été tels dans leur origine, ils avaient donné déjà la preuve de leur dégénérescence pendant et après la guerre. Ils n’étaient plus seulement des organes non- révolutionnaires, ainsi que Marx les avaient définis, ils étaient aussi des organes qui avaient mené à la collaboration de classe, à la victoire des forces contre- révolutionnaires. Et ce n’est pas sans déplaisir que nous lisons dans le discours de Bordiga au 2ème congrès du Komintern sur la question parlementaire que «le syndicat même quand il est corrompu reste toujours un centre ouvrier!». Cette affirmation est si enfantine, que n’importe qui peut en saisir 1’évidente inconséquence. Bordiga, qui veut légitimer la théorie de la conquête léniniste, légitime la possibilité de cette conquête même par les organes syndicaux réactionnaires, même par les corporations fascistes. Cette manière d’envisager le problème syndical est d’ailleurs abstraite et anti-historique. Si les syndicats sont corrompus, ce n’est pas certes à cause de l’existence du réformisme. Le réformisme est au contraire un produit de l’évolution des syndicats dans le sens contre-révolutionnaire. Le révisionnisme en Allemagne se développe dans la social- démocratie et la domine, mais il a ses racines, sa force dans les syndicats. La théorie de la conquête, qui admet la régénérescence syndicale, part évidemment du point de vue que des forces extérieures ont corrompu les organismes de la résistance prolétarienne et qu’il faut les chasser pour mettre à leur place des forces révolutionnaires. Si on part de ce point de vue, que la corruption syndicale comme phénomène historique trouve sa raison d’être dans la nature du syndicat, il ne peut être question de vouloir concilier les nouvelles formes révolutionnaires avec les vieilles formes surannées corrompues de la lutte de classe ». 

La révolution managériale qui se passe des syndicats :

Ce n’est pas parce qu’une ancienne arme de la classe ouvrière est dénoncée par les capitalistes rois de la flexibilité et du brigandage que cette arme pourrait retrouver de son tranchant à être ressuscitée. La violence du modèle managérial actuel - qui démantèle tous les systèmes de protection sociale ou de défense a minima des prolétaires, qui prétend généraliser une exploitation illimitée, qui conduit à la « liberté » de travailler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, à travailler le dimanche, à être licencié si on est malade, à renoncer à toute retraite – procède en désamorçant systématiquement les revendications collectives, en marginalisant et dénigrant des syndicats pourtant depuis si longtemps inféodé au capitalisme moderne. Deux questions sont posées : les syndicats sont-ils encore utiles à la domination bourgeoise, et les prolétaires atomisés pourraient-ils faire un pas vers la restauration de la solidarité de classe en reprenant les anciennes tactiques et structures syndicales ?
1.      Les syndicats ne s’usent que si l’on s’en sert :
La bourgeoisie n’a nullement l’intention de supprimer les syndicats. Sans eux point de tranquillité sociale. Il n’est qu’à observer les cinq ans de règne du blaireau de l’Elysée pour mesurer à quel point la complicité dans l’Etat a été généreuse face à la syndicratie, et comme le pays a été calme socialement ; si le président sortant semble montrer quelque agressivité à leur égard, cela est pure conjoncture électorale pour leur redonner un simple lustre contestataire.
Sans la collaboration – non pas de classe, car les syndicats ne représentent plus la classe ouvrière – intéressée des professionnels partenaires sociaux, l’attaque contre les retraites ne serait pas passée. Sans les prébendes luxueuses servies sous la table à cette aristocratie ouvrière – qui n’en mérite même pas le nom aristocratique ni l’adjectif ouvrière – à cette syndicratie donc, les luttes eussent pu éclater et ne pas être réfrénée systématiquement ou organisées à la légère sans décision des prolétaires et sans lendemain contrôlé. Les divers syndicalismes obéissent au même clientélisme patriotard et charognard que les divers partis de politiciens.
Dans ce cadre marécageux, comme le remarquait il y a 80 ans Prudhommeaux, redresser les syndicats serait comme prétendre redresser les jambes aux chiens… du capital. Pas un mot à changer dans ce constat de 1929 :
« Pour le prolétariat, comme classe, le mouvement syndical est une impasse dans l’état actuel du capitalisme. Alors que les syndicats au siècle dernier représentaient les organes d’unification du prolétariat dans la résistance à la baisse des salaires, ils représentent, aujourd’hui, des organismes par lesquels s’introduit une inégalité de conditions et de situations dans la classe prolétarienne. Pour le grand nombre ils sont un instrument inutile, pour d’autres, un moyen pour se constituer des privilèges et les sauvegarder par des compromis de classe… ».

2.      Est-il possible de restaurer la solidarité de classe en recréant des syndicats ?

Les Dejours, Enriquez, De Gaulejac ont du mérite de s’efforcer de caractériser les réels malaises dans le monde du travail, de tenter de décrire l’oppression psychologique, souvent en des termes bien faibles comparés à la plume de Marx. Ces socio-psychologues devraient être lus par les militants ringards qui se contentent d’en rester aux revendications prosaïquement dites unificatrices, ou qui considèrent que la grève est le seul moyen d’exprimer sa colère individuelle et collective. Mais à notre époque où les syndicats ne négocient même plus le coût de la force de travail, ni des augmentations de salaire réelles, simples girouettes de la figuration du partenariat social, voici la triste réalité : « Aujourd’hui les conflits sont toujours présents, mais ils s’expriment de moins en moins dans des affrontements « sociaux ». Ils le font plutôt dans des manifestations individualisées de souffrance, dont le suicide est l’expression la plus tragique. Les stratégies managériales ont encouragé le traitement individualisé des mécontentements et le désamorçage systématique des revendications collectives. La mobilité permanente, la compétition fondée sur la poursuite d’objectifs personnalisés, l’opacité des promotions et des augmentations de salaire, l’évitement et le contrôle des collectifs de travail, la marginalisation et le dénigrement des organisations syndicales, autant de pratiques qui conduisent à déplacer les conflits du travail des registres socio-organisationnel et politique aux registres relationnel, comportementaliste et psychosomatique » (de Gaulejac, p.301).
Evidemment que « marginalisation et dénigrement des organisations syndicales » ne perdurent que tant que la colère ne s’exprime pas massivement chez les prolétaires ; évidemment que cette marginalisation et ce dénigrement des sadiques du management chaotique est encore rendre service à la syndicratie et à ses apprentis anarchistes et gauchistes.
Nos sociologues cliniciens du travail aliéné – qui ne les a pas attendus pour être aliéné et perfectionné dans l’aliénation – oublient qu’il subsiste des différences notables dans la classe ouvrière : on se suicide moins chez les ouvriers que chez les employés et les petits cadres. La réaction « physique » est toujours présente (et valable) en milieu ouvrier (Rosa Luxemburg parlait du poing viril de l’ouvrier…) ; on ne livre pas les statistiques des licenciements pour faits de violence contre les petits culs de la hiérarchie ou les patrons libidineux (une secrétaire a tué dernièrement son patron, et no comment dans la presse bourgeoise). La plupart des prolétaires des entreprises et des bureaux ne sont pas non plus lobotomisés à l’aune de la « révolution managériale ». On ne peut que regretter qu’ils se joignent passivement aux enterrements en réel de vrais suicidés, persécutés et détruits par une hiérarchie tout à fait identifiable et non pas opaque.
Sans que les sociologues comme de Gaulejac s’en rendent vraiment compte, en restant fixés sur les nouveautés de la cynique et inhumaine « révolution managériale » (gestion par le stress et compétitivité jusqu’à la destruction des concurrents du même niveau social ou classiste), le capitalisme libéral (que les gauchistes dénoncent comme « ultra-libéral ») ne fait que reprendre une forme psychologique du stakanovisme stalinien : être le meilleur et le plus productif afin d’être « reconnu » et « récompensé ». Pas bien nouveau au fond ce « contrat narcissique » : « …en complément du contrat de travail, contrat par lequel l’organisation propose de projeter l’idéal individuel de chacun dans un idéal collectif, de renoncer à ses désirs personnels pour les réaliser dans l’organisation, de satisfaire ses désirs de conquête et de toute puissance de l’organisation. « Ce que ne dit jamais l’entreprise c’est que ce discours est un leurre comme Freud l’avait bien pointé en ce qui concerne la civilisation, la satisfaction obtenue n’est jamais à la hauteur du renoncement exigé (cf. Enriquez) » (de Gaulejac, p.286).
Mais nos braves « cliniciens » de la sociologie se fourrent le doigt dans l’œil jusqu’au coude en rêvant que l’on puisse recommencer à zéro, sans tricherie managériale et syndicale, en vue de ce truisme patronal le « goût du travail bien fait », cette sornette de chef de service « la réussite collective », ces nuages de sueur managériale la sécurité et la considération, cette hérésie pour débiles profonds « des profits partagés de façon plus égalitaire entre les actionnaires, les salariés et l’entreprise ». Gaulejac nous définissait pourtant page 225 que la libre circulation des capitaux financiers a « changé la donne » et empêche désormais « tout compromis » : « Dans ce contexte les effectifs sont considérés non comme une ressource, mais plutôt comme un coût, les salaires comme une charge qu’il convient de diminuer à tout prix pour améliorer le rendement du capital et la productivité du travail. Au modèle fordiste va se substituer le modèle Walmart ».

Marx décrivait en 1867 un monde étrangement semblable à l’actuel, mais qui n’est plus le même : « A mesure que diminue régulièrement le nombre de magnats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procès de mutation continue, s’accroit le poids de la misère, de l’oppression, de la servitude, de la dégénérescence, de l’exploitation mais aussi de la colère d’une classe ouvrière en constante augmentation, formée, unifiée et organisée par le mécanisme même du procès de production capitaliste ».
Or, le procès de production capitaliste est déconnecté de la circulation des capitaux financiers qui s’accompagne d’une augmentation constante et faramineuse de la dette. Le capitalisme est entré dans un processus de destruction où il détruit toute possibilité de négocier, où seule la lutte à mort peut trancher. Dans ce rouage infernal les syndicats ne sont plus voués qu’à faire de la figuration, en trahissant toujours même les faibles parties de la classe ouvrière qu’ils contrôlent (secteur public surtout car dans le privé ils sont zéro !). Les syndicats ont participé à la constitution de la classe ouvrière en classe ; ils étaient même utiles au capital pour cela, parce que le capital avait besoin de fabriquer cette nouvelle catégorie sociale : l’ouvrier de fabrique, puis d’usine, puis l’employé des diverses industries, avec une « mentalité » de type collectif social et national, où un but commun pouvait émerger (défense nationale) ou diverger (révolution internationale). Les syndicats n’ont plus été la seule forme d’organisation des ouvriers en lutte dès le début du XXème siècle. Il est consternant d’avoir à le rappeler. Pas seulement les révolutions russe et allemande, mais toutes les luttes des années 1920 jusqu’à la deuxième boucherie mondiale ont montré que le prolétariat savait créer de multiples organisations de type collectif et de classe : comités, conseils, soviets, etc. Nombre de ces organismes ne se sont pas créés à partir d’une grève ou d’une entreprise mais d’un « besoin » de lutter et de se regrouper contre la répression, contre la guerre, contre des abus, etc. Cette créativité, ou plutôt les ingrédients pour l’apparition de ces formes de la lutte de la classe révolutionnaire (n’en déplaise aux bobos modernistes et écologisés qui n’ont jamais rien su du mode de vie ouvrier) s’accumulent, certes lentement, et à nouveau.
La tâche des prolétaires conscients, révoltés, en colère sourde, qui vomissent les exigences d’une hiérarchie dictatoriale, néo-nazie, ultra-con ou ce que vous voudrez, reste semblable historiquement à l’action de nos ancêtres et à leur obsession révolutionnaire : se regrouper même petitement au début, faire appel aux autres secteurs, défiler, aller frapper aux portes, ouvrir des discussions de rue en tant que prolétariat en lutte pas en tant qu’indignés frileux. En affirmant que hors de cette dynamique d’extension ne réside que des défaites, encore des défaites et des suicides toujours.
Dans cette dynamique renaîtra et se développera le projet de renversement du capital en vue de l’établissement d’une société enfin humaine. Contre la société de consolation par la drogue, le fric et la violence. Et conclure avec Rosa Luxemburg et Prudhommeaux que la classe ouvrière peut: « … prendre conscience par elle- même des développements historiques accélérés qui la mettent en face de sa tâche ou de son suicide, et se lancer à corps perdu dans une mêlée où les prolétaires «ont un monde à gagner, et tout au plus des chaînes à perdre».