"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mercredi 12 octobre 2022

SANDRINE ROUSSEAU SOUTIENT LA GREVE COMME LA CORDE SOUTIENT LE PENDU


les dessous du pouvoir
Au royaume des pimbêches bourgeoises féministes les syndicalistes seront reines


« Quand j'entends le mot généralisation de la part d'un syndicaliste, je me barre »

anonyme

« Dès les prochains jours, nous appellerons les salariés des autres professions à se mettre en grève. La question des salaires est incontournable, il faut la régler.» Petit moustachu

« Quand une femme commence à faire remarquer qu'elle est honnête, il est temps de se méfier ».

Alfred Capus



La colère monte dans tout le pays... Dans tous les pays ? Il y a plusieurs grèves un peu partout, dans divers secteurs, mais personne n'en fait état, surtout les syndicats dont la fonction est de cloisonner. De toute manière cela ne changerait rien même si ça se savait, une grève générale ou de masse cela ne se décrète pas, cela ne vient même pas d'une volonté mécanique ou groupusculaire de généraliser. Comme en 68 cela devient un acte évident comme un rayon de soleil, une situation de fait. On en est loin avec tous les micmacs à tire-larigot de la bourgeoisie française et le tintamarre de toutes ses factions politiques n'a pour seul but que de dissoudre la lutte de classe au nom d'une lutte générale parfaitement hypothétique et incrédible. Depuis quinze jours les salariés des raffineries mènent une grève qui, dans un premier temps est restée totalement ignorée par les médias, lesquels se répandaient en lamentation au nom de cette entité élégante « les consommateurs » pour ensuite se déchaîner en calomnies comme on a l'habitude dans l'histoire des grèves trop spontanées en France. On croirait même souvent du Poutine dans le texte. Mais ce n'est pas contre la grève en soi, phénomène qu'aucun bourgeoise n'oserait reprocher à l'ouvrier (qui l'emmerde sur ce sujet) mais contre les « responsables » : les syndicats et les bâtards de la gauche caviar et stalinienne : les NULS et les bobos fémino-écolos. Bizarre.

Alors que l'on se doute que sur le terrain la combativité est telle que les syndicats, CGT en tête, sont contraints de radicaliser leur langage, et restent des fossoyeurs professionnels de la lutte de classe, qui supportent des insultes imméritées, ces bonzes restent sereins sachant que les grands patrons et l'Etat misent sur eux, ne seraient rien sans eux. Sans syndicats intermédiaires complices (rétribués par l'Etat bourgeois) aucun gouvernement de pays développés (au sens de la mystification politique) ne pourrait fonctionner sans être renversé tôt ou tard.

L'atmosphère est des plus funestes. Guerre en Ukraine, inquiétudes pour le chauffage et l'électricité cet hiver, etc. Tout cela est venu se concrétiser par les pénuries d'essence quand le gouvernement accusa initialement les millions de travailleurs automobilistes de s'affoler pour rien, non par maladresse mais pour mieux en faire porter les conséquences sur le dos des grévistes et ainsi empêcher toute généralisation du mécontentement à l'ensemble des prolétaires, découpés entre consommateurs et grévistes. Il ne s'agit pas du tout d'une grève artificielle mise en place pour la luttes des places entre syndicats ou l'intronisation d'un clan féministe dans la succession à Martinez, mais bien d'une lutte de classe, pour des besoins de classe, économiques et sociaux, dont les travailleurs sont à l'initiative. Mieux cette grève est symbolique de la gravité de la période et de la connexion entre tous les événements qui se déroulent. Macron a encore menti ce soir à la télé en prétendant qu'elle n'a rien à voir avec la guerre. Bien sûr que si ! Le premier affolé, mais le masquant, est l'Etat français qui envoie sa première ministre lécher le cul des potentats algériens pour ne pas risquer de se retrouver dans... une pire situation que l'actuelle !La rigidité du gouvernement à ne pas céder quant à l'idée de taxer les gros profits (une galéjade ç la Mélenchon) et à rester vent debout aux côtés des patrons de Total et Esso est bien le coût de la guerre, qui pèse très lourd sur l'économie nationale sans qu'on en parle. C'est donc bien la guerre qui contraint le gouvernement à rester droit dans ses bottes. C'est pourquoi je maintiens – pas dans l'immédiat - que le pétrole est et va devenir un explosif social dangereux. Pour l'heure les globules blancs de la bourgeoisie accourent de toutes parts.

D'abord, sans l'entrée en piste officielle du « chantage syndical » - après plusieurs jours de silence radio sur la grève elle-même - le gouvernement restait minable et impuissant et il est assez en difficulté en se mélangent les pattes avec ses successifs mensonges. La première ministre Borne (dit bornée) a été chargée par son patron d'annoncer la réquisition...qui en réalité est impossible juridiquement pour des entreprises privées, et dont Martinez s'est moqué ; effet de manche ! On peut naïvement croire la révolution en cours (ce sera le cas de mes maximalistes mégalomanes) car d'autres secteurs de la même branche (néo-EDF partie nucléaire) viennent d'annoncer  s'être joints à la grève. Or ce sont des secteurs parfaitement contrôlés par la CGT et ne concernant qu'un nombre infime de travailleurs. Désolé islamo-gauchistes et stalino-fémino-syndicaux, vous nous croyez sans mémoire ! On n'a pas oublié 1995 et ces années où vous avez si bien « généralisé » pour mieux empêcher toute réelle généralisation prise en charge par les ouvriers eux-mêmes pour ensuite prétexter que cela ne servait à rien puisque l'isolement avait été cultivé lieu par lieu, et le cloisonnement caricaturalement imposé, par les encadreurs syndicaux.

Récapitulons.

Heureusement les syndicats ont savonné initialement la planche. Pas de front syndical, un truc qui risquerait d'être pris au mot. D'abord en se divisant, la CGT restant seule en piste et prenant soin de faire durer la grève dans l'isolement renforcé par le silence radio des médias. Classique mon cher Watson ! Puis en criant à tout va, deux semaines après (temps suffisant pour épuiser les grévistes)  qu'il faudrait maintenant  « généraliser », au moment ou des sections FO ont annoncé se joindre au mouvement... L'unité syndicale fait semblant de renaître pour mieux, par après, déplorer la perte de tonus des grévistes ? Chapeau bas !

La semaine dernière les journalistes du pouvoir avaient commencé à s'énerver mais en précisant, patelins, qu'il ne fallait pas désespérer de la CGT, laquelle  promettait pour le mardi suivant de ne plus peser que sur la question des salaires (adieu conditions de travail, titularisation de milliers de précaires, etc.). Mais en ce début de semaine il n'en était plus question  on apprenait que FO rejoignait la grève, les journalistes précisant que FO dans ce secteur n'est qu'une toute petite secte « non représentative » ; alors que ses fédérations ne sont pas négligeables ![1]

Les journalistes se sont soudain montrés disert sur un mouvement « en voie de généralisation ». Pour les gogos naïfs la description de l'extension apparaît magnifique, elle est en effet pourrie et perverse et sent déjà les chrysanthèmes pour la semaine prochaine :

« Chez EDF, la mobilisation s’est étendue mercredi matin, à l’appel - comme dans le pétrole - de la CGT (et de FO). Elle touche maintenant huit réacteurs dans quatre centrales nucléaires. Des salariés ont en effet voté la grève à Cattenom, suivant l’exemple de leurs collègues de certaines équipes de Tricastin, Cruas et Bugey. À Gravelines, les salariés ont voté la grève à partir du 13 octobre.

La mobilisation a gagné du terrain dans les raffineries, mais aussi dans le nucléaire. Le mouvement, qui dure chez EDF depuis fin septembre, est plus discret. Il pourrait cependant engendrer des conséquences graves sur la production d’électricité au plus fort de l’hiver. Le contexte est déjà tendu: une dizaine de centrales sont à l’arrêt à cause d’un problème de corrosion et les autorités, craignant des coupures en cas d’hiver froid, appellent les Français et les entreprises à diminuer leur consommation de kilowattheures. Chez EDF, la mobilisation s’est étendue mercredi matin, à l’appel - comme dans le pétrole - de la CGT (et de FO). Elle touche maintenant huit réacteurs dans quatre centrales nucléaires. Des salariés ont en effet voté la grève à Cattenom, suivant l’exemple de leurs collègues de certaines équipes de Tricastin, Cruas et Bugey. À Gravelines, les salariés ont voté la grève à partir du 13 octobre ».(...) «Il y a un aspect copier-coller entre le mouvement dans les raffineries et celui dans les centrales, bien que chez EDF cela prenne moins pour l’instant, décrypte un fin connaisseur du secteur. Les populations sont sociologiquement proches, avec par exemple des rythmes en “trois huit”.» Comme chez TotalEnergies et ExxonMobil, la CGT d’EDF veut faire pression dans le cadre des négociations salariales annuelles. (...) Le mouvement ne touche pas des milliers de salariés, ni même des centrales en fonctionnement, car alors ils se feraient rappeler à l’ordre par le gestionnaire du réseau RTE. Au lieu de cela, la CGT cible les équipes cruciales pour le bon avancement des travaux d’entretien des réacteurs à l’arrêt. Le syndicat utilise le minimum de troupes pour provoquer un impact maximum pour EDF ».

Tout est dit. Comme si la grogne pour le non approvisionnement en pétrole ne suffisait pas à isoler les grévistes, à les faire passer pour des salauds, on en rajoute une couche avec cette généralisation « minoritaire » des cliques CGT d'EDF (que je connais parfaitement pour y avoir été à l'intérieur une trentaine d'années mais pas membre). Horrible de chez horrible, la CGT et ces salauds d'EDF vont nous faire congeler de froid cet hiver, des coupures auront lieu parce que ces ordures auront retardé la réparation des centrales nucléaires que Hollande et la clique écolo-bobo avaient décidé d'arrêter pour les remplacer par des hélices et les manteaux de fourrure synthétique de Sardine Ruisseau[2].

Vous vous rendez compte ? Bien sûr si tout cela n'était pas la conséquence de la guerre en Ukraine et de l'irresponsabilité d'une génération nunuche d'écolos bobos, on pourrait pardonner à la CGT (et aux grévistes minoritaires et irresponsables aux aussi). Et quand une vulgaire section du sud menace du grand soir, on tremble ! « La CGT Bouches-du-Rhône menace d'appeler à la «mobilisation générale» à la première réquisition ». Quatre types ont été réquisitionnés déjà et on n'a rien vu ni entendu de la section marseillaise va-t-en guerre !

Avec de telles arguties pas besoin de réquisition ni d'envoyer les CRS...

LE FEMINO-STALINISME EN TETE DE LA LUTTE ? 


L'engeance politique qui contient la noria des bobos de toutes tendances, éclectique et moraliste, qui a remplacé depuis tant d'années la lutte de classe par la lutte des races puis maintenant par la lutte des genres, qui considère la plupart des ouvriers comme des arriérés racistes, qui passe son temps  regarder sous les culottes et les pratiques privées de ses propres membres, surtout masculins, est venue soudain apporter son soutien, accessoire et de peu d'intérêt. J'en traite ici de façon anecdotique mais pour démontrer que c'est une idéologie importante du pouvoir, avant tout en direction des bobos dont le fanatisme est facile à faire chavirer.

Mangeant mon paquet de chips devant les infaux vers quinze heures, j'assiste à l'exhibition, avec écharpe tricolore, d'une délégation de la NUPES devant la raffinerie de Port-Jérôme, constituée uniquement de femmes... dont une certaine Mathilde Panot (je ne suis pas tombé dans le panneau, c'est une simple groupie de Mélenchon qui en d'autres temps y aurait expédié plutôt le rouquin, moins con). La dame enturbannée tricolore déclare en bafouillant :  « On peut être solidaire des grévistes ET des 18 millions de personnes qui utilisent leur voiture pour aller travailler en soutenant ces revendications salariales" (hausse du Smic notammant) ».

On prend note de cette capacité inouïe à relier au plan électoral l'unité du consommateur, vulgaire automobiliste, avec la hausse du SMIC. Il est précisé que c'est pour soutenir « une lutte d'intérêt général », ce qui confirme qu'on prend les ouvriers en grève pour des cons et la grève générale pour une fable de la CGT (ce qu'elle est en effet). Et d'ajouter que "Ceux qui bloquent le pays c'est le gouvernement qui refuse de taxer les superprofits", toutes choses assez irrationnelles et qui n'ont rien à voir avec les revendications immédiates des grévistes ! Marchais et ses sbires n'étaient pas aussi ridicules dans leur soutien, même plus pourri, mais avec une sémantique plus prolétarienne.

Les NULS de la NUPES ne pouvaient rester impassibles devant l'arrogance retrouvée de la CGT. Il


fallait aussi que la folle du logis se manifesta à son tour. Oui la même qui accuse le genre masculin de toutes les tares et de l'oppression des femmes, pas le capitalisme, ramène sa fraise devant les médias acquis à sa connerie. Le langage est aussi châtié que sa consoeur (je suis poli)Mathilde, la citation est de troisième main journalistique : « Sandrine Rousseau estime que le gouvernement doit faire pression sur la direction de Total et dénonce la réquisition des grévistes dans les raffineries. Elle espère "un mouvement de grève générale". "J'espère que ce sera l'étincelle qui déclenchera un mouvement de grève générale", affirme la députée EELV de Paris. "La colère dans le pays est telle que je pense qu'il y a vraiment matière à bloquer et à changer les politiques libérales mises en place par le gouvernement", a-t-elle expliqué" sur France Info ce matin. L'élue assure que ces grèves sont "justifiées" et qu'elles ne se seraient pas déclenchées si les salaires avaient été augmentés. "Total fait des superprofits depuis des mois, c'est incroyable que tout cet argent parte aux actionnaires" de l'entreprise, et non aux salariés ».

D'abord personne ne lui a demandé son avis, à part les professionnels de l'infaux, mais surtout c'est le langage d'une bobo totalement étrangère au monde ouvrier avec des questions dont on n'a que foutre et qui plongent dans le ridicule ! Demander à un gouvernement bourgeois de faire pression sur ses principaux commanditaires ? Espérer un « mouvement de grève générale » ? On n'est pas chez les curés, on n'espère rien du tout. C'est la masse qui décidera tôt ou tard et qui se fiche des espoirs d'une pimbêche bobo. Autant elle nous fit ricaner avec ses jacasseries contre les barbecue mâle, ses volontés de « déconstruire » les hommes, autant sa guimauve bourgeoise apparaît lamentable et pitoyable, la révolution nunuche de pimbêche ce serait : « bloquer et changer les politiques libérales » ; ah bon on irait prendre les armes et se faire tuer pour un libéralisme écolo-neuneu ? Le reste de l'argumentation est du genre « si j'avais pas cassé ma montre elle marcherait toujours » ! Plus pitoyable qu'une syndicaliste de base. C'est bien la peine d'avoir été à l'école te de jouer au professeur.

Elle pourrait peut-être bien finir ministre avant la fin de l'ère Macron ? La belle et sémillante Aurore

Le relais de Sardine, Aurore sexy

Bergé, féministe de choc du parti renaissance – qui tombe bien puisque la belle est enceinte – trouve surtout son inspiration chez la Sandrine. Les mots employés pour fustiger la gifle incontinente du pauvre Quatennens étaient les mêmes que Sandrine. Le gamin Macron va-t-il bientôt préférer l'originale à la copie ? C'est un fait le secret du pouvoir finissant de Macron ce n'est pas sa maman et épouse mais le féminisme stalinien, assez intégré mondialement ; dans la plupart des pays avancés (en matière de mystifications démocratiques) on place en tête des pouvoirs des pimbêches bourgeoises, sans que rien ne soit changé au sort des millions de femmes prolétaires.

Mais jusque là il y a un lieu où des effets de manche comme l'antifascisme et l'antiracisme ne passaient pas vraiment. Désormais il faut tenter d'y introduire le féminisme stalinien. Mais ce sera présenté à l'inverse de l'utilisation journalistique.

Mais enfin on s'en branle complètement de Sandrine Rousseau, on l'a sifflée dans la rue dans la manif pour les iraniennes, et j'en étais. Sa défense de l'improbable liberté de se voiler, comme toute la clique à Mélenchon et les troglodytes trotskiens, dans les dictatures nazislamiques, l'a définitivement décrédibilisée.

Prendra-t-elle le risque d'être sifflée avec sa victime collatérale Quatennens le jour du carnaval tant


attendu et si déniaisé par l'éclatement des NULS en querelles de chiottes ? Nul doute que le prolétariat n'ira pas défiler derrière pimbêches et mélenchoniens mélancoliques (Corbière doute que la manif soit massive), derrière un slogan aussi nunuche digne des magasins Leclerc : MARCHE CONTRE LA VIE CHERE et l'inaction climatique !

UNE CGT EN DECLIN QUI VA SE RESSOURCER AVEC DES PIMBECHES ? 

Le Figaro, journal du patronat éclairé ne cesse de clamer que la grève est surtout une manip pour ressourcer une CGT déclinante, le syndicat gouvernemental la CFDT lui ayant soufflé la première place : « La CGT, en déclin face à la CFDT, tente de relancer une dynamique avec cette démonstration de force. Avec comme autre enjeu, la succession de Philippe Martinez ».

Ce n'est pas faux, mais secondaire pour l'instant face à la réelle colère de classe. Les renseignements des journaleux du Figaro (auquel je suis abonné parce qu'on peut y faire des commentaires alors que Libé reste stalinien, même abonné on ne peut rien corriger ni objecter) m'ont semblé intéressant car confirmant l'alignement du pouvoir, ou ce qui serait une meilleure formule, l'utilisation du féminisme bourgeois outrancier dans partis et syndicats, une orientation totalement dissolvante pour le prolétariat, mais surtout qui se moque de la condition féminine avec l'exhibition non d'une réelle appréhension du long chemin qui reste à parcourir, mais de la course aux places entre femmes et hommes dans les hautes sphères ou dans les pyramides des diverses sectes de bobos. Une boboïsation de la CGT ?

« … Car derrière les formules guerrières des grévistes face aux menaces de réquisitions, se cache pour la fédération un double enjeu. Longtemps majoritaire chez EDF, la CGT est depuis plusieurs années en perte de vitesse, notamment face à sa grande rivale réformiste, la CFDT. Une démonstration de force réussie pourrait lui permettre de reconquérir ce vieux bastion. Les puissantes fédérations ont aussi en ligne de mire le congrès de la centrale qui doit se tenir en mars 2023 à Clermont-Ferrand. Philippe Martinez, l’actuel secrétaire général, qui n’a jamais réussi à rassembler ses troupes tentées de prendre leur indépendance vis-à-vis de la ligne plus modérée de la confédération, a déjà prévenu qu’il ne rempilerait pas.

Il a cependant présenté, comme le veut la tradition, la «camarade» qu’il souhaite voir lui succéder: Marie Buisson, secrétaire générale de la fédération de l’éducation et soutien actif de l’alliance avec plusieurs associations écologistes dans le collectif «Plus jamais ça». Parmi elles pointent notamment Greenpeace et les Amis de la Terre… dont les convictions environnementales sont loin de plaire aux puissantes fédérations de la chimie et de l’énergie. Une sortie victorieuse du conflit serait donc un atout de poids pour influer davantage sur le choix de la future direction du syndicat et ainsi radicaliser un peu plus une ligne jugée trop molle. Le message semble d’ailleurs être passé. Après avoir affiché tardivement son soutien au mouvement, la confédération vient d’annoncer que, suite aux demandes de réquisition de personnels, elle suspendait sa participation aux prochaines réunions avec le gouvernement ».

https://www.lefigaro.fr/politique/penurie-de-carburant-derriere-la-strategie-jusqu-auboutiste-de-la-cgt-les-querelles-internes-20221011


EN CONCLUSION : où l'on voit que la « féminisation » des postes dirigeants sert surtout à prétexter que la radicalisation est avant tout « féministe » pour ne pas dire fumiste. Qu'on se le dise, s'il y a de plus en plus de pimbêches au gouvernement et dans les appareils syndicaux, vous comprendrez pourquoi Sardine Ruisseau


[1]Les syndicats FO de Donges (Loire-Atlantique), Feyzin (Rhône), Normandie (Seine-Maritime), La Mède (Bouches-du-Rhône), Grandpuits/Gargenville (Seine-et-Marne), Flandres (Nord) ont tous rejoint la grève légitime engagée depuis le 27 septembre", détaille FO dans un communiqué. L'organisation syndicale est néanmoins non représentative au niveau du groupe et quatrième force dans la branche raffinage-pétrochimie.


[2]Mercredi matin, une équipe responsable du rechargement du combustible nucléaire du réacteur numéro 4 de Bugey s’est déclarée en grève, interrompant l’opération en cours. Le réacteur doit redémarrer le 28 octobre, avec un mois de retard par rapport au calendrier initial. Des équipes ne délivrent pas non plus les autorisations nécessaires à l’entretien de différentes parties des réacteurs de Bugey et Cruas, ce qui provoque, avance-t-on à la CGT, des retards de remise sur le réseau de l’ordre de plusieurs semaines. Mais tout dépend du moment auquel la grève survient, tempère-t-on du côté de la direction. Plus la perturbation est proche de la date de redémarrage, plus le retard risque d’être important. Ce, alors qu’EDF est lancé dans une «remontada» pour redémarrer le plus vite possible plusieurs réacteurs par mois avant l’arrivée des pics de consommation liés aux grands froids hivernaux. Hi !

samedi 8 octobre 2022

DE LA MEGALOMANIE EN MILIEU REVOLUTIONNAIRE (marxiste et religieuse)

 (passage en revue de conceptions  bizarres, caduques et invraisemblables)


                                                  
"Ce ne sont pas les révolutionnaires qui, en jouant le rôle d'éducateurs du peuple, peuvent créer la situation historique dans laquelle le prolétariat devient ce qu'il est, mais le développement même de la société moderne". Denis Authier

"Six mois de révolution feront davantage pour l'éducation de ces masses actuellement inorganisées que dix ans de réunions publiques et de distribution de tracts". Lénine

"Oui les sociaux-démocrates doivent défendre leur pays lors des grandes crises historiques". 
Rosa Luxemburg (in brochure de Junius critiquée par Lénine)


Le magazine "Révolution ou guerre" n°22, commence par l'article suivant: "Crise et guerre font rage. L'enjeu du moment...? Ne pas laisser l'initiative aux syndicats et la direction des luttes aux syndicats". L'article semble prendre en compte la gravité du moment face à un "réarmement général". On pouvait s'attendre à ce qu'il traite de la guerre en Ukraine, non pour ses conséquences secondaires (les ventes d'armes) mais pour l'absence de réaction du prolétariat en Russie et ailleurs. Il nous invite à sauter avec lui dans ces diverses luttes et grèves dans le monde entier, surtout en Grande Bretagne, avouant qu'il prend son rêve insurrectionnaliste pour la réalité d'une conscience de classe pourtant ,au ras des pâquerettes: "L'affrontement idéologique et politique central s'est déplacé sur la confrontation directe entre les classes, sur le terrain des luttes ouvrières et surtout sur celui de leur conduite, de leur direction politique". Miaux, la maturité révolutionnaire du prolétariat serait déjà là, éclatante. Nul besoin par conséquent d'en convaincre les prolétaires qu'ils doivent lutter! Enfin, stade suprême de cette conscience ultra développée , mais étrangement hémiplégique face à la question inquiétante de la guerre: "la revendication salariale est centrale"!

Outre que les termes "direction, politique" fassent partie classiquement du langage stalinien et trotskien (on verra plus loin que l'influence grammaticale provient aussi d'une certaine ultra-gauche fossilisée), cette histoire de "revendication salariale centrale" est curieuse; on sent une sorte de bolchevisation ouvriériste où la grève de masse (mais en, version syndicale "générale"= serait le stade suprême de la révolution et de la conscience des ouvriers, laquelle serait strictement motivée par la feuille de paix et le "pouvoir d'achat".
L'invocation des récentes nombreuses grèves corporatives en Angleterre prête à sourire. Toute la presse gauchiste et de la gauche bobo se sont  enthousiasmés, y voyant pour les plus pourris un bienfait pour un retour de la gauche bourgeoise au pouvoir et pour les autres, une lutte exemplaire. Le CCI, dithyrambique aussi dans ses articles a mis de l'eau dans son à ce sujet au cours de ses réunions publiques... vu la facilité avec lesquelles ces diverses grèves se sont tues pendant 15 jours pour l'enterrement nationaliste de la Reine, puis par leur essoufflement corporatif; ce qui ne signifie pas qu'elles ne vont pas se radicaliser ultérieurement vu l'ampleur de la crise et les carences de la bourgeoisie britannique. . Il faut s'y résoudre, ces prolétaires "en lutte" restent au fond très trade-unionistes, font confiance aux syndicats: ils ont doc besoin d'une "direction". Ce combat central que les prolétaires en lutte doivent mener aujourd'hui se cristallise autour de "la direction" présumée qu'on leur promet, en faveur de leur "maîtrise" pour annihiler le "chevauchement" des syndicats. Mais aussitôt on assiste concernant la "maîtrise" des prolétaires sur leur lutte à un déplacement vers un autre engin, le parti virtuel, autrement dit les "avant-gardes": "Appeler les prolétaires à disputer aux syndicats et au gauchisme la maîtrise du temps (sic), des buts, des moyens, est la première des responsabilités des avant-gardes communistes".
L'article se conclut par un appel immédiatiste à une lutte encore en plein enterrement royal, car la lutte ne doit pas attendre - avertissement sévère aux ouvriers anglais qui lambinent - "l'automne chaud" (pourquoi pas l'hiver froid?) après quoi il sera "trop tard"... par rapport à quoi ou à qui, on ne le saura point.

On ne peut être que frappé par la mégalomanie d'u n tel raisonnement (plus bordiguiste que luxemburgiste ou léniniste). L'enflure de la prétention d'un cartel de quelques individus, emmenés par le signataire de la plupart des articles, ancien chouchou de Marc Chirik, dit RL (Roland Luxuriant) (1) fait presque pitié.

Cet immédiatisme activiste comme c'est affirmé dans l'article, reflète un abandon de la théorie, de la méthode marxiste et de l'état réel et actuel de la lutte des classes. C'est un triomphalisme hors sol, qui fait fi de l'état plutôt lamentable où se trouve pour l'heure le mouvement du prolétariat, et depuis des décennies, où est laissé sous la table l'imposant bouleversement des mentalités et des croyances depuis l'effondrement du bloc de l'Est, où un sans-frontiérisme  bobo multiculturaliste a prétendu succéder au véritable internationalisme de classe, tout en restant complètement chauvin, et quand l'islam s'avère plus efficace que la CGT pour diviser la classe ouvrière, et dont la bourgeoisie se sert amplement pour dévier du terrain social sur le respect et le partage du pouvoir avec les religions donc en faveur des hypocrites "droits civils" où la religion serait sensée être du domaine privé.

Tout cet activisme, qui devient effréné et répétitif à la lecture des autres articles, n'a plus rien à voir avec les acquis historiques de l'expérience révolutionnaire du début du siècle dernier et aurait fait rire Lénine et Luxemburg. Un vieil article de Révolution internationale avait naguère bien déshabillé cet activisme ouvriériste:
Seulement, elle (Rosa Luxemburg) s'opposait à la surestimation de l'organisation aux dépens de l'action des masses. Elle voyait la lutte pratique des masses comme le piston de la révolution. Le parti ne jouant un rôle significatif qu'au moment de la révolution. Il deviendrait alors "une boussole sûre, capable à chaque moment stade de la lutte, dans chaque victoire comme dans chaque défaite, de lui indiquer ans erreur la direction même du but suprême, celle de la révolution socialiste mondiale" (l'utilisation du terme direction par Rosa n'a évidemment rien à voir avec l'usage tactique qu'en fait RL).(2)

Rosa l'a dit à plusieurs reprises, la révolution n'est pas en soi une accumulation des grèves, plus ou moins corporatives, surtout de nos jours et dans la période actuelle. Elle peut imaginer et créer de nouvelles formes de lutte, auprès desquelles le mouvement des gilets jaunes n'apparaîtra plus que comme la colère de potaches boutiquiers. Une révolution à notre point de vue de classe, dépend de la période, du moment de l'importance ou pas de la confrontation entre les classes, qui est souvent à somme nulle. Elle a surgi plus souvent d'une étincelle pas nécessairement depuis l'usine mais en dehors: répression brutale, situation de guerre; etc. En 68, moment pas vraiment révolutionnaire, le mouvement n'éclate pas autour de la "revendication salariale centrale" mais face à la répression de la police gaulliste.
De plus, contrairement à ce que croyait Luxemburg à son époque (et Lénine aussi), n'importe quelle petite grève défensive n'est pas destinée à exploser en confrontations généralisées, "même au contact du souffle de la révolution"(3).Par contre Rosa a complètement raison face à notre philistin de l'accumulation de grèves débouchant automatiquement sur l'insurrection révolutionnaire (cf. l'accumulation des grèves en 68 a débouché sur...Grenelle).

Sue le contenu de ;la grève de masse, Rosa mettait en garde contre toute simplification (ce qui est la manière de Roland Luxuriant) et la séparation de ses différents aspects. Ceci parce que la caractéristique de la période de grève de masse est la convergence de différentes facettes d'une lutte prolétarienne offensive/défensive, généralisée/localisée, politique/économique. La véritable nature des conditions auxquelles le prolétariat répond dans la grève de masse crée une interconnexion indissociable entre les différents aspects de la lutte de classe, pas en soi avec cet "esprit gréviculteur"(4). Vouloir les disséquer, vouloir trouver par exemple une grève de masse "pure", mènerait par cette hérésie "direction des avant-gardes"; "comme pour tout autre événement", non pas à appréhender le phénomène comme tel, mais ...à le tuer". En gros, ce philistinisme veut "fabriquer" la révolution, un peu comme Lénine le  reprochait à la brochure de Junius, donc à la naïve Rosa.(5). La révolution n'est pas équivalente à une grève. (6)

Rosa dans son analyse sur les grève de masses réfute l'idée selon laquelle la lutte serait le produit d'une organisation "parvenue à un certain degré de sa force", et pose, au contraire, l'organisation des ouvriers en parti comme un "produit de la lutte". Ainsi est-il important de ne pas prendre l'effet pour la cause. D'ailleurs le parti communiste allemand s'était formé dans ce sens. Il s'est organisé après la révolution du 9 novembre en vue des luttes politiques ardues à venir. Il le fit donc à partir de la lutte et non avant celle-ci. Le parti bolchevique, malgré les légendes, n'était pas dans la vague révolutionnaire un parti dogmatique ni militarisé. Pour Rosa en tout cas, la surestimation ou l'erreur d'appréciation sur le rôle propre du parti est due le plu souvent à la sous-estimation de la "masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique".

Cette analyse est d'ailleurs clairement actuelle (et valide l'idée du Manifeste que le communisme sortira du sol de la société bourgeoise, pour ne pas dire de sa pourriture). De grands partis socialistes ou communistes il n'y a plus, quoique en général plus ils étaient grands plus ils étaient réformistes! Disparues aussi les fortes minorités de l'après 68. De conscience socialiste de classe tout autant. J'ai eu le même mépris de la classe ouvrière (russe)  que Rosa face à la vague de chauvinisme de 1914, infoutue de s'opposer ou d'arrêter la guerre (ce qu'elle est sans doute en train de faire en ce moment, indirectement via mutineries et désertions massives). La situation en Russie et dans le reste du monde n'a pas montré cet espèce de réveil politique du prolétariat qu'on était en droit d'attendre de lui; la lutte corporative des prolétaires anglais se fichait de la guerre et de sa dangerosité, quoique le CCI ait cru bon d'y faire une connexion hors sol aussi. Pendant plusieurs insensible (et terrorisé) apparemment aux massacres en Ukraine, le prolétariat russe une fois confronté au recrutement forcé de ses propres enfants, se met à réagir pas par la grève miracle, mais par diverses formes de protestation, des mères, avec des manifs courageuses, etc.
J'ai plus d'admiration pour ces combats que pour toute grévette corporative. 
C'est face à la question de la guerre que notre prolétariat moderne reviendra aux fondamentaux, c'est à dire qu'il sera apte à envisager une autre société débarrassée des guerres et du capitalisme, et pas centralement ni simplement à partir de son "pouvoir d'achat".¨

Pour sûr, il vaudrait mieux que des groupes révolutionnaires soient constitués de façon rigoureuse et cohérente pour aider à l'insurrection des masses, mais le plus souvent une telle situation implique que ces "avant-gardes" se prennent la tête et décident de tout "diriger", à la place des masses puis contre les masses. Conseiller oui mais éduquer c'est fini, c'était l'objectif ,douteux des écoles des anciens partis socialistes réformistes et du PCF dans les sixties... En tout cas ils peuvent toujours attendre Godot ces partisans du parti de demain puissant et infaillible, vu l'émiettement et les haines réciproques qui perdurent parmi ce marécage de sectes ou d'individus mégalos qui se prennent pour des Lénine au petit pied.

Une des biographes de Rosa, Irène Petit, expliquait mieux la chose:

"Rosa Luxemburg pense que le processus révolutionnaire est un mouvement continu marqué précisément par une série d'actions à la fois politiques et économiques. C'est pourquoi elle pose en termes absolument nouveaux la question du succès ou de l'échec de la révolution: si la révolution n'est pas un acte unique, mais une série d'actions s'étendant sur une période plus ou moins longue, un échec momentané ne met pas tout le mouvement en cause. Bien plus, de son point de vue, la révolution ne se produit jamais prématurément; ce n'est qu'après un certain nombre de victoires et de reculs que le prolétariat s'emparera du pouvoir politique et le conservera".

En résumé, par conséquent, les acquis du combat n'étaient pas tellement une amélioration économique graduelle (ni des augmentations égales pour tous à la LO puis RL), mais la croissance intellectuelle et culturelle du prolétariat malgré les défaites au niveau économique. C'est pourquoi Rosa dit que la phase d'insurrection ouverte "ne peut venir d'aucune autre voie que l'école de séries de défaites de toutes sortes (pas seulement de grèves défaites) mais aussi dans la combat idéologique, hors du Parlement, et où la bourgeoisie dispose du totalitarisme des médias.


LE FANTASME DU PARTI DISPARU

Toujours dans l'imaginaire d'un parti pré-existant, Roland Luxuriant pose dans l'abstrait ce que ferait ce pauvre parti (s'il existait) émettant le truisme bien connu, répété à satiété, quasi religieux: "L'intervention de parti exigeait d'appeler l'ensemble des prolétaires à se mettre en grève tous ensemble"... tous ensembleu... tous ensembleu... ouais!
Mais le parti ne se situe pas sur le plan politique et social seulement voire pas du tout dans l'entreprise - il n'y a plus de grandes usines, les lieux de boulot sont émiettés - une noria de bureaux qui servent de missi dominici au commerce chinois dont les usines ne sont pas de nature à générer la révolution mondiale - et divers métiers individualisés du genre livreurs et vigiles. Le parti "historique" contrairement à ses imitateurs lilliputiens, s'adresserait plutôt à toute la population; car on ne voit pas pourquoi des étudiants, pas encore enfermés au travail seraient étrangers à celui-ci; ils sont souvent à la tête des révolutions. Et les cadres prolétarisés ou au chômage ils n'auraient pas leur place dans la grève de masse, ou plutôt désormais LA MOBILISATION DE MASSE; Telle grève peut-être improductive ou néfaste pour la lutte générale. Pour la marche de la société (nourriture, électricité) il peut être évident de ne pas faire tous grève en même temps à moins d'être sûr d'abattre l'Etat bourgeois en une semaine!  Les grèves à notre époque, outre qu'elles concernent le plus souvent les services publics, ne sont pas en soi les bienvenues et peuvent diviser le prolétariat. La société ne fonctionne plus comme les villages du passé, les besoins sont immenses, les livraisons de tout ordre ne peuvent cesser, ou être bloquées durablement face aux besoins urgents et incessants de millions de personnes. Un mouvement gréviste ne peut durer indéfiniment sauf s'il est massif, efficace pour faire tomber la bourgeoisie puis s'emparer des armes.
Or pour Roland Luxuriant, tout se déroule sur les lieux de travail:

"Ainsi les revendications économiques et la dimension politique de toute lutte sont étroitement liées car les groupes communistes ( c à d les avant-gardes qui expliquent aux prolétaires comment ils doivent fabriquer la grève en masse, note de JLR) et leurs militants SUR LES LIEUX DE TRAVAIL doivent mettre en avant des revendications qui font partie de ce combat pour l'extension pour que les travailleurs d'autres lieux puissent les reprendre à leur compte et ainsi entrer dans la lutte elle-même".

Là encore c'est complètement hors sol; c'est même du réchauffé bordiguien! Cela ne se passe jamais comme cela et cela ne s'est jamais passé comme cela, ni avec des "augmentations égales" ni pour de simples revendications corporatives... généralisées, fort peu probable. L'extension est du domaine du politique pas de l'économique.
Au total, le tempo de notre Posadas bis, est perpétuellement excité, immédiatiste, rigide, arrogant et finalement faiblard et inculte théoriquement, ce qui n'est pas de nature à enthousiasmer les masses, qui ne le connaitront jamais, qui s'en fichent ni les quelques individus qui gravitent autour d'un micro-parti imaginaire. Le fonctionnement interne de ce petit réseau est le même que celui du CCI, très hiérarchisé, basé sur la ruse et la crainte de ne pas être dans la ligne, ne pas trop penser, ne pas trop se poser de questions; dans les deux cas un chouia d'avis divergents est publié mais ridiculisé.

Choisis tu es libre: le voile ou le voile

LA RELIGIOSITE MARXISANTE ET ISLAMOPHILE DES BORDIGUIENS
(au souvenir de Kautsky, le "pape" du marxisme)

Le numéro 545 de l'organe (réduit) et confidentiel des derniers mohicans bordiguiens exprime bien en général les conditions et les besoins de la lutte de classe, un peu trop obsédés par les questions économiques et le racisme...En fait c'est assez indigeste en général et répétitif avec le sermon sur le parti immanent, mais pas imminent, plus dans la domination irréelle que dans la domination formelle. On notera malgré tout au passage un bon article culturel qui défend la position correcte de la gauche révolutionnaire en 14 contre les saloperies staliniennes déversées par la radio d'Etat France culture, visant à faire croire que notre gauche historique italienne aurait favorisé la montée du fascisme par refus de l'unité avec les hâbleurs réformistes: "France-cul contre Bordiga et le PC d'Italie".

Mon propos maintenant va surtout concerner l'incapacité de ce courant pithécanthrope à saisir la nature des changements catastrophiques dans la société actuelle qui entravent et abrutissent le prolétariat. Probablement parce que le temps s'est arrêté pour eux vers 1924 à la mort de Saint Lénine.Et surtout parce qu'ils n'admettent pas que le capitalisme est entré en décadence depuis longtemps.
Passant à la  librairie La brèche, dernière librairie en France qui offre à peu près toute la littérature marxiste et même la littérature faussement marxiste, j'ai cueilli leur brochure, compil d'articles, intitulée: "La laïcité un principe bourgeois".

Le titre ne me plut pas, parce que je suis laïc, parce que je conchie toutes les religions et en particulier l'islam, et surtout parce que, au-dessus de toutes, l'islam et le terrorisme qui s'en réclame ont pris une pl ace envahissante dans les pays développés, pas civilisés en soi, mais grandement débarrassés des idéologies religieuses arriérées qui se caractérisent par un mépris de la femme et la soumission-collaboration aux Etats bourgeois. Je n'ai pas eu envie de me plonger dans la période de Jules Ferry et de son colonialisme pour justifier un islam anti-colonialiste. Nos bordiguiens si. La place grandissante prise par l'islam et son idéologie pose question. Il est tentant de l'analyser comme une idéologie de remplacement du stalinisme disparu et d'une apparente disparition d'une possibilité de changer la société. Il y a certes du vrai là-dedans, les hommes ont besoin de croire à quelque chose, mais de là à considérer que la religion serait une base pour la révolte prolétarienne, il y a un pas ridicule à ne pas franchir. Nos bordiguiens eux le franchissent. Le CCI nous explique avec une simplicité désarmante que tout ce bordel est dû à la décomposition ce qui lui évite de se prononcer sur les détails ou de prendre des risques à critiquer l'islamisme et ses bigotes. Roland Luxuriant s'en tape, il n'y a qu'un prolétariat, même pas multiraciale ni multiculturel, mais une entité prolétarienne abstraite et pure de toutes différences raciales.

Plongeons-nous dans l'introduction bordiguienne en prenant le temps de respirer.

"Les campagnes pour la laïcité (loi contre le port des signes religieux à l'école - en réalité contre le voile islamique (sic) - a été l'aboutissement de la dernière en date de celles-ci - ne sont rien d'autre que des mobilisations destinées à noyer les prolétaires dans une union interclassiste pour défendre les "valeurs laïques' censées être celles de la "civilisation" au même titre que la démocratie et l'Etat "républicain", ces valeurs devraient unir le patron et l'ouvrier, le sans-logis et le milliardaire, la capitaliste et la prolétaire des banlieues".

Il nous est rappelé ensuite que l'anticléricalisme était au 19ème siècle un des dérivatifs les plus pernicieux contre la lutte de classe. Voilà un mensonge bien gros, à moins de considérer que les anarchistes et nombre de marxistes de cette époque avaient tort de ne pas oublier les siècles d'oppression de la curaille, cul bénie.

Qu'on se le dise: la laïcité n'est donc rien de plus qu'un e merde bourgeoise... anti-immigrés!

"L'invocation de la laïcité ne sert plus, au nom d'une pseudo identité qui laisse le terrain entièrement libre à l'idéologie la plus conformiste, qu'à interdire la lutte politique à l'école (?) et à légitimer le racisme contre les prolétaires immigrés de confession musulmane, désignés pratiquement comme des barbares; l'école laïque ne fonctionne plus sans les juges et la police". On oublie d'ajouter sans les agressions violentes de parents ou de frères arabes contre les professeurs et les flics.

Continuez:
"Les révolutionnaires et les prolétaires conscients des intérêts de leur classe ont donc la tâche de dénoncer et de combattre comme anti-prolétarienne toutes les campagnes laïques (...)". Suit le credo unanimiste, religieux et pur nommé "unité internationale des prolétaires" avec leur pantagruelique "parti communiste international".
On dirait, à s'y méprendre, le discours sentencieux immigrationniste des bobos gauchistes charitables de la rive gauche. L'islamophilie bordiguienne est ancienne puisque en 2003, un article proclamait son soutien non voilé: "Voile islamique: A bas les lois discriminatoires!!".
On lit par après nombre de jugements effarants voire débiles profonds qui relèvent un soutien ...à peine voilé à la "révolte terroriste" porteuse de révolution comme leur soutien passé aux attentats du FLN. Nous, fins connaisseurs de ces délires des wokistes décolonisateurs à retardement, n'avons pas oublié leur soutien au terrorisme palestinien, à  Baader et Cie comme à tous les dictateurs des libérations nationalistes. Morceau choisi:

"Ce qu'ils redoutent (les bourgeois) vraiment, c'est moins les attentats, toujours possibles, de groupes terroristes, que la contagion de la lutte violente à certaines couches des prolétaires arabes et par là au reste du prolétariat, c'est que, de formes islamistes réactionnaires en fait inoffensives (sic) pour le capitalisme, la révolte qui pousse ces éléments en vienne à les porter sur le terrain prolétarien, sur le terrain révolutionnaire. De là la nécessité du contre-feu religieux".

Et de dénoncer "le racisme anti-arabe" au sein du prolétariat, l'exclusion "honteuse" d'une élève portant le foulard islamique, expulsion renforçant donc l'oppression dont souffre cette partie du prolétariat. Interdire le port du voile à trois lycéennes fût un "délire raciste" et du...social-chauvinisme. L'islam est une religion "classe"; ces voeux islamophiles sont si bien exaucés aujourd'hui avec la généralisation bordélique des abayas et autres qamis aux portes des lycées qu'on peut être sûr que la révolution (islamiste) est en marche dans les têtes des chérubins, qui affichenr ainsi non simplement une vague croyance mais des références culturelles arabes quand ce n'est pas par  l'exhibition de tee-shirts aux couleurs du drapeau algérien.
"La religion plonge ses racines dans le terrain social de l'exploitation capitaliste et de la misère des masses; elle acquiert donc une nouvelle vigueur (sic) dans les périodes crises économiques".
Cette dernière affirmation est d'ailleurs complètement fausse. Lors des grandes grèves dans les pays arabes, la prière est secondaires et les imams n'ont pas droit de cité.

L'islam comme base révolutionnaire "de classe", il fallait l'inventer! Les "racines" de cette religion révolutionnaire? "La peur crée des dieux"! Sans doute Marx et la torah et Allah Akbar!
"Et si, écrit Lénine, par exemple, un prêtre entrait au parti social-démocrate et engageait à l'intérieur de ce parti, comme action principale  et presque exclusive, la propagande active de conceptions religieuses, le parti devrait nécessairement l'exclure de son sein... nous sommes absolument contre la moindre injure à leurs convictions religieuses.. Pas faciles à éradiquer les superstitions antiques cher Lénine! Sauf avec les bordiguiens qui sont galvanisés par l'islamologie comme n'importe quel bédouin gauchiste et sans-frontiériste, certifié anti-raciste, antifa mais aussi transgenre et éco-féministe.dans la galaxie wokiste.

En résumé, nos deux ou trois bordiguiens restant résident eux aussi dans les quartiers tranquilles à bobos, se fichent des régulières menaces de mort (de pauvres ex-colonisés) et des crimes contre les professeurs par des racailles immigrés qui violent, volent ou tuent (une minorité certes mais la plus nombreuse derrière les barreaux). Faire ce constat c'est comme disent les bobos gauchistes "tomber dans la propagande bourgeoisie qui divise les prolétaires". 
Dans le mode rêvé et sinistre des bordiguiens n'importe qui peut être prolétaire et tous les prolétaires sont des saints victimes du capital. 
Aveugles et consentants, ils ne veulent pas voir à qui profite ce bordel, aux patrons antiracistes affamés de main d'oeuvre taillable et corvéable (parce que les ouvriers blancs ne veulent plus se soumettre comme avant...) , et à l'Etat qui s'est rendu compte que les clans islamistes sont plus utiles que la CGT pour l'ordre social, j'allais dire le désordre social qui évite de sérier les vrais problèmes. Nos pithécanthropes participent aux côtés des gauchistes à faire passer le lumpen moderne (composé de nombreux non-français, n'en déplaise aux moralistes bourgeois islamo-gauchistes, et qui sèment dégoût et terreur dans les anciennes banlieues ouvrières, largement islamisées et "droguées") pour des amis de la classe ouvrière.
Finalement, il me faut faire le constat de cette lente destruction de la classe ouvrière internationaliste, d'une part par l'idéologie multiculturaliste où la culture française doit être dénoncée comme raciste et chauvine, voire inférieure, - sous pression de l'impérialisme US, comme le firent les allemands pendant la guerre, d'autre part que ce sont les bordiguistes qui ont précédé les think tank mitterrandiens pour décréter le remplacement de la classe ouvrière indifférenciée par le stade suprême de l'immigré et du migrant comme facteur de vengeance contre le colonialisme "blanc". On croyait que c'était la gauche caviar qui avait décidé que la classe ouvrière en France n'existait plus et que les nouveaux révolutionnaires ne pouvaient être que migrants ou féministes! 
Non les vrais faussaires ont été ces pauvres bordiguistes qui nous avaient fait marrer avec leur lutte "magnifique" pour les foyers Sonacotra.
Je propose qu'on les envoie discuter un peu avec les femmes iraniennes.


PS: des réactions ne se sont pas fait attendre à cet article, comme celle-ci:

"Très bon jugement dans ton dernier article à propos de l'économicisme dans le milieu de la gauche communiste. Il y a 2 ou 3 années de ça, j'avais échangé quelques mots avec une bordiguiste d'Algérie (*), qui avançait des revendications salariales lors du Hirak. Et je lui avais rétorqué que c'était faire se replier les ouvriers algériens dans leurs usines et les couper du mouvement du Hirak (dans lequel ils devaient s'investir avec leurs propres revendications économiques et politiques bien entendu)".(JC)

 (*)  je remarque qu'on trouve sur facebook plusieurs blogs qui se réclament du bordiguisme, dans une version encore plus rigide que l'original et de la part d'une mouvance ravie de l'islamophilie chauvine encouragée par des résidus français de feu le bordiguisme.

NOTES:

(1) Qui nous fait penser au zigoto dont on se moquait partout, même chez les sectes trotskiennes, l'argentin Posadas (1912-1981), un trotskien clownesque, chef de lui-même, de l'espèce la plus ridiculisée; connu pour les sectes qu'il avait baptisées lui-même en son honneur - il écrivait lui-même tous les articles de son journal ; il affirmait que les OVNI étaient la preuve de l'existence de sociétés communistes dans d'autres galaxies. Sa conviction que la guerre nucléaire pouvait que hâter l'avènement du communisme (un peu comme doit le croire RL) ainsi que sa xénophilie - il ,avait espoir que les dauphins puissent être intégrés dans la nouvelle société - ont alimenté sa légende de nombreuses pages de mèmes (concepts parodiques ridicules).
'2) https://fr.internationalism.org/rinte27/greve.htm
(3) Les connaisseurs de la révolution russe ne sont pas sans se souvenir du Vikjel, syndicat des cheminots hostile au pouvoir des Conseils, puis du parti bolchevique. Sur les conditions modernes de la lutte historique du prolétariat il faut signaler la parution d'un livre des plus importants de ces dernières années, malgré des concessions à la comunisation; "Mélancolie des groupes" de ENDNOTES ed la Tempête)
(4) C'était le terme utilisé par Marc Chirik pour se moquer des apologistes simplistes de la grève masse, finalement apolitiques et à un niveau ras des cacahuètes syndicalistes.
(5) Qui ne fut pas une blanche hermine infaillible; elle défendit la théorie caduque de la "guerre révolutionnaire" comme moyen pourtant, inopérant de sauver la révolution en Russie.
(6) Lénine explique que la révolution n'est pas une question de grève ni simplement de grève en masse: "Junius indique très justement, ici même, qu'on ne peut pas "fabriquer" la révolution. La révolution était à l'ordre du jour en 1914-1I916, elle était contenue dans la guerre, elle naissait de la guerre. C'est ce qu'il fallait "proclamer" au nom de la classe révolutionnaire en précisant jusqu'au bout, sans crainte, son programme, savoir: le socialisme, lequel est impossible en temps de guerre, sans guerre civile contre la bourgeoisie archi-réactionnaire et criminelle, qui voue le peuple à des calamités sans nom. Il fallait méditer des actions systématiques , coordonnées, pratiques, absolument réalisables quelle que fut la vitesse de développement de la crise révolutionnaire, des actions allant dans le sens de la révolution mûrissante. Ces actions sont indiquées dans la résolution de notre parti: 1) vote contre les crédits de guerre; 2) rupture de la "paix civile"; 3) création d'une organisation illégale; 4) fraternisation des soldats; 5) soutien de toutes les actions révolutionnaires des masses. le succès de toutes ces mesures mène inéluctablement à la guerre civile".
(7) C'est le credo de Mélenchon et des trotskiens. DE même que la formule syndicale : "c'est le moment d'y aller tous ensemble"! Et ce truisme "pour l'augmentation générale des salaires" (p.4 de G et R), credo irréaliste typiquement syndicaliste et bordiguiste, qui croit qu'il faut promettre la lune salariale pour faire entrer les ouvriers en révolution.

samedi 1 octobre 2022

LES THEORIES DU CHANGEMENT SOCIAL par Marcuse et Neumann

 

Technologie, guerre et fascisme

 

HERBERT MARCUSE

 

OEUVRES COMPLÈTES D’HERBERT MARCUSE

Éditées par Douglas Kellner

 

Volume I

  

Chapitre IV :

Les théories du changement social

Herbert Marcuse et Franz Neumann

Technologie, guerre et fascisme

 

HERBERT MARCUSE

 

OEUVRES COMPLÈTES D’HERBERT MARCUSE

Éditées par Douglas Kellner

 

Volume I

  

 


Chapitre IV :

Les théories du changement social

Herbert Marcuse et Franz Neumann

 

Voici encore un autre chapitre du passionnant ouvrage de Marcuse (rédigé aussi avec d'autres auteurs), jamais publié en français. La traduction a été encore réalisée par l'infatigable Jean-Pierre Laffitte, à ma demande encore et je l'en remercie mille fois. Le texte est beaucoup trop long pour entrer sur ce blog, je ferai suivre l'intégralité à quiconque m'en fera la demande. Toute la première partie est aussi passionnante en ce qu'elle résume l'histoire de la philosophie, les apports des différents grands penseurs, Rousseau, Helvétius, Saint-Simon, etc. et la primauté de l'économie capitaliste avec un progrès qui n'est pas un progrès mais dévoile que le capital est passé du rationnel à l'irrationnel. Marcuse nous livre là un parfait et simple résumé du marxisme dans sa quête du bonheur humain. Sachant que nous allons bientôt disparaître sous les bombes atomiques à Poutine, on aura eu le "bonheur" en tout cas, avec Marcuse, d'avoir envisagé qu'une société du bonheur aurait été possible sans une troisième guerre mondiale. De Profundis!


(...)La dynamique sociale a été divisée en deux sphères : l’ordre industriel et technique et la culture intellectuelle. Dans la première, le changement social apparaît comme le progrès “naturel” vers une prospérité de plus en plus grande, aiguillonnée par des inventions qui s’accumulent, des méthodes de travail plus efficaces, une administration plus rationnelle. Ce processus pouvait être laissé au libre jeu de ses forces intrinsèques précisément parce qu’il était un processus “naturel”, une évolution organique ou même automatique. Le problème du contrôle humain sur le changement se ramenait ici au problème de trouver la forme la plus discrète d’administration, avec aussi peu d’interférence et de surveillance que possible. La sphère de la culture intellectuelle en revanche était le domaine de la liberté consciente, en particulier de la liberté de pensée, de parole et de religion, propre au libéralisme. Le changement était ici le résultat du développement non entravé de la raison humaine dans la variété de ses manifestations, et l’on attendait de lui qu’il soit un riche réservoir d’idées et de normes  pour guider l’organisation du progrès  matériel.

La conception rationaliste, en laissant le développement de la culture matérielle aux mécanismes inhérents au progrès, tendait à dissoudre le problème du contrôle sur le changement social dans celui de la supervision pédagogique. Une certaine forme de supervision, de direction à l’égard du progrès, était nécessaire puisque l’harmonie entre les différentes sphères de culture était une tâche qui devait être encore accomplie, et que les hommes étaient encore loin de connaître leur véritable intérêt. Certes, la Déclaration des droits de l’homme peut être considérée comme le point où l’humanité était arrivée au seuil de la société libre et rationnelle[1], mais les idées, les coutumes, les valeurs et les mœurs, démodées avaient encore une grande influence sur une population induite en erreur par des siècles d‘oppression et d’ignorance. Il résultait de la conception rationaliste que la direction émancipatrice était imaginée comme une direction principalement intellectuelle, fondée sur la raison et libérant les pouvoirs de la raison en chaque individu. Le contrôle pédagogique devait tirer sa justification et ses critères uniquement de la raison, c'est-à-dire il devait agir comme chaque individu agirait s’il utilisait ses facultés libérées et développées, au mépris de toute autorité extérieure. Le contrôle devenait ainsi un facteur intellectuel, et les intellectuels semblaient être ceux qui avaient les compétences requises pour s’acquitter de cette tâche. Le grand rôle joué par les intellectuels dans la préparation de la Révolution française et dans son exécution a été fréquemment souligné.

Il faut cependant remarquer que l’idée d’un contrôle pédagogique n’était pas l’idée caractéristique exclusive de la conception rationaliste, mais qu’elle trouvait une expression semblable dans l’œuvre de son plus ardent ennemi, Rousseau. Sa doctrine, qui traitait la notion de progrès avec mépris et qui refusait de faire dépendre l’établissement d’une société libre de l’évoution et du mécanisme de la culture matérielle, est beaucoup plus dynamique que celle des rationalistes. Pour lui, le saut dans la société libre ne peut être que le résultat d’une décision libre des individus, et la mise en place d’une démocratie absolue en est le seul levier. Cela implique une régression plutôt qu’un progrès de l’ordre économique et technologique, et par-dessus tout la prédominance et la distribution égale de la petite propriété. La démocratie absolue une fois établie, tout changement sera introduit et exécuté par la libre décision du peuple souverain. Mais le mépris de Rousseau pour la méthode historique, pour la vénération du passé, ne l’empêchait de voir l’influence factuelle du passé sur le présent. Le problème  de savoir comment un peuple jusqu’à présent non libre peut soudain connaître et utiliser la liberté se profile largement dans son œuvre et il est concentré dans sa formule frappante : « les hommes doivent être forcés à être libres »[2]. Cela met la question du contrôle social au premier plan et fait de lui le point vital de la théorie la plus radicale de la démocratie : quelle est la légitimité de celui qui force les hommes à être libres ? Rousseau n’élabore pas les phases sociales qui précèdent la consolidation et le fonctionnement de la volonté générale. Sa réponse pourrait être indiquée par l’étrange figure du législateur originel qui est le réceptacle de forces charismatiques et qui agit avec une autorité inconditionnelle, presque divine[3]. Mais même si, à y regarder de près, cette direction pourrait ressembler aux idées national-socialistes récentes, Rousseau est resté fidèle à ses impulsions révolutionnaires dans le fait qu’il envisageait l’obligation de la liberté comme une dictature purement pédagogique qui tendait à sa propre abolition dans la mesure où les hommes devenaient conscients de leur véritable intérêt.

Un aspect fondamental réunit Rousseau avec ses opposants rationalistes. Aussi bien lui que les rationalistes faisaient découler la forme adéquate de l’État et de la société des besoins et de la volonté des individus émancipés. Cela signifie qu’ils considéraient les transformations sociales et politiques sous l’aspect de l’adaptation de l’État et de la société au développement des besoins et des facultés de l’homme. Ils soumettaient les institutions et les relations sociales existantes aux critères de la liberté et ils étaient convaincus que sa réalisation résulterait de l’activité consciente des individus associés. Cette conception impliquait un programme précis de changement : 1) la maîtrise des conditions naturelles préexistantes,       2) leur utilisation conformément à la plus grande liberté possible de tous les individus associés, 3) l’établissement du contrôle autonome de ces individus, réunis en un corps politique souverain, sur toutes les relations sociales et politiques. C'est cette conception qui a provoqué l’opposition la plus virulente et qui a mis en évidence la première théorie cohérente de la contre-révolution. Cette théorie a établi le cadre conceptuel de la lutte ultérieure contre le libéralisme européen sur tous les fronts et elle a fourni un réservoir d’idées qui a nourri les tendances antilibérales jusqu’à nos jours.

Historiquement, l’opposition a combattu la Révolution de 1789, et son but immédiat a été la restauration de la monarchie héréditaire avec la prédominance de l’Église et de la noblesse dans la tournure que prendra la vie publique. Nous ne tiendrons pas compte ici des différences souvent essentielles entre la doctrine britannique (Burke) et la doctrine française (Bonald, De Maistre), et nous nous limiterons à présenter le nouveau modèle de changement social avec ses traits antilibéraux.

Sa première caractéristique remarquable est le fait que le rôle joué par la volonté et l’action humaines dans la production, la direction et le contrôle, du changement social est, s’il n’est pas complètement rejeté, fortement réduit. Cela devient manifeste dans l’attaque de la notion de contrat social, particulièrement violente dans l’œuvre de Bonald et de De Maistre. Ils pensaient que le péché originel de la philosophie politique était de faire découler l’État et la société de l’accord et de l’action volontaires des individus. Pour eux, l’État et la société étaient le résultat d’une ordonnance divine, et les obligations sociales et politiques étaient des obligations naturelles intrinsèques, antérieures à toute opportunité et conditionnant tous les contrats et les accords[4]. En conséquence, la constitution réelle de l’État n'est pas la Constitution écrite, elle n’est pas ce qui a été l’œuvre de la délibération humaine, mais elle est l’ordre naturel et divin non écrit sur lequel toutes les Constitutions écrites se concentrent.  Burke considérait que plus une Constitution est élaborée et pire elle est, et De Maistre proclamait que : « Aucune Constitution ne résulte d’une délibération », et : « Une assemblée quelconque d’hommes ne peut pas donner une Constitution à un peuple »[5]. « La société n'est point l’ouvrage de l’homme, mais le résultat immédiat de la volonté du Créateur qui a voulu que l’homme soit ce qu’il a été toujours et partout »[6]. Si tel est le cas, n’importe quel changement dans la Constitution élaborée par la libre volonté et l’action consciente des hommes est non seulement inopportune ainsi qu’un changement vers le pire, mais un crime et un péché, étant donné que la Constitution est une partie et une parcelle de l’univers, « reliant les natures inférieures aux natures supérieures, connectant le monde visible et le monde invisible » et conservant toutes les natures morales « à leur place appropriée »[7].

À partir de là, la doctrine de la contre-révolution entreprend de diffamer en bloc la raison humaine qui, en adaptant les constitutions établies à ses normes, « ne ferait que les pervertir et les détruire »[8]. Abandonné au développement de ses forces rationnelles, émancipé de la force divine du gouvernement absolu, l’homme devient une bête sauvage qui doit être domptée par tous les moyens[9]. « En général, en tant qu’individu, il est trop malfaisant pour être libre »[10]. C'est là le coup d’épée porté contre le principe même du libéralisme.

Le modèle du changement social qui apparaît ainsi est essentiellement antirationaliste et déterministe. Le seul changement véritable qui soit conforme à l’ordre universel est la croissance naturelle lente du corps social et politique dans son histoire. L’État et la société se développent à partir de leur constitution originelle en raison de leur nature intrinsèque, du fait de la concorde préétablie entre toutes ses sphères, et toute ingérence de l'extérieur n'est que destruction. L’ordre naturel et l’ordre existant, l’ordre véritable et l’ordre dominant, ne font qu’un. Le respect du donné devient une obligation morale, et le droit positif tend à prendre la forme du droit naturel. C’est cette conception qui a guidé le développement de la philosophie antilibérale tout au long du XIX° siècle, en particulier au sein de l’École historique du droit en Allemagne. Cette conception a été l’un des piliers théoriques de l’autoritarisme aussi longtemps que cette École a combattu les forces libérales et démocratiques qui empêchaient son établissement comme système social et politique.

Nous allons maintenant indiquer certaines des conséquences de la doctrine de la contre-révolution qui avait un rapport très étroit avec la théorie à venir de l’antilibéralisme.

Il ne fait aucun doute qu’un critère était nécessaire afin de faire la distinction entre la croissance naturelle de l’ordre et des changements destructeurs. Ce critère a été trouvé dans le caractère charismatique de l’autorité établie. Les monarques et les princes étaient considérés comme des délégués directs de Dieu, et leur obéir était une obligation inconditionnelle. Seules les autorités compétentes pouvaient décider si des changements, et lesquels, devaient être introduits et comment ils devaient être ordonnés. Le caractère divin de leur gouvernement devait être protégé de toute remise en cause. Il n’y avait pas de justification rationnelle des institutions et des relations consacrées, et ceux qui étaient gouvernés n’avaient pas le pouvoir de les modifier conformément à leurs besoins. Burke et De Maistre exposaient les grandes lignes d’une théorie de la domination sur les masses qui annonçait les pratiques fascistes et national-socialistes récentes. Le peuple doit être constamment pris en charge et manipulé. La franchise cynique avec laquelle ces auteurs proclamaient les principes de la domination sur les masses ressemble une fois de plus aux méthodes de l’autoritarisme d’aujourd'hui. Les préjugés et la superstition doivent être entretenus, le patriotisme doit être utilisé comme un dogme efficace. Tout gouvernement se doit d’avoir ses dogmes, ses mystères et ses prêtres, qui sont séparés des mœurs profanes du peuple. « Le premier besoin de l'homme est que son esprit naissant soit au mieux sous un double joug, qu'il s'humilie et se perde dans l'esprit national »[11]. Rien n'est plus important pour l’homme que ses préjugés, ils sont « les véritables éléments de son bonheur, et le palladium des empires ». Et, pour tout gouvernement spirituel et séculier, De Maistre donne le conseil suivant : « L’homme n’a pas besoin de problèmes mais de croyances pour sa conduite. Son berceau doit être entouré de dogmes, et quand sa raison s’éveille, il doit trouver ses opinions toutes faites, du moins celles qui portent sur sa conduite »[12].

La doctrine de la contre-révolution avait rejeté le modèle rationaliste et harmonistique du changement social pour la raison que les principes mêmes de la société individualiste, de laquelle ce modèle découlait, contenait le germe d’une destruction inévitable. L’organisation et la réforme de l’ordre social ne pouvaient pas être laissées à la volonté et à la délibération des individus associés, ni orientées vers leur liberté et leur bonheur, étant donné que la nature corrompue de l’homme le rendait incapable de s’acquitter de cette tâche. L’ordre social devait plutôt être fondé sur une autorité supra-humaine ; il devait être un ordre de contrôle, de châtiment et de contrainte, dans lequel l’intellectuel était l’ennemi éternel, et le bourreau était « la pierre angulaire de la société »[13]. Les défenseurs de la contre-révolution justifiaient leur verdict par une philosophie dogmatique de l’homme, laquelle impliquait la corruption de sa nature et de sa raison. Il faut cependant remarquer que cette philosophie a été étayée par une analyse radicale de la Révolution française et par le désarroi provoqué par les conflits dévastateurs qui ont suivi la période de la Terreur. Il n'est pas surprenant que Burke, Bonald et De Maistre, aient identifié le changement délibéré avec la révolution et la révolution avec l’annihilation. De Maistre n’a pas hésité à étendre ce verdict à la Révolution américaine et de prédire que la ville de Washington ne serait jamais construite et que le Congrès ne s’y réunirait jamais[14].

Les événements qui se sont produits en France ont paru confirmer l’accusation lancée par les théoriciens de la contre-révolution, et leur philosophie était liée, dans une mesure considérable, à la critique de la société de la classe moyenne, en particulier à la nouvelle distribution de la propriété et aux dangers qu’elle recélait[15]. L’attaque contre le contrôle rationnel du changement social et la justification de l’autoritarisme en sont ainsi venues à être associées à une critique des fondements actuels de la société individualiste. C'est à peu près au même moment que la tendance a été poursuivie et renforcée par une philosophie tout à fait différente, celle de l’idéalisme allemand.

Il pourrait sembler au premier abord totalement incohérent que Kant, qui a fondé sa philosophie théorique et pratique sur la raison autonome et la volonté du sujet libre, en soit arrivé, dans sa doctrine sociale, à réfuter le droit à la résistance et à exiger l’obéissance inconditionnelle aux autorités établies. Il semble de la même façon incohérent que Hegel, dont le système élevait la raison au rang de la seule réalité et l’identifiait à la réalisation de la liberté, ait considéré l’État monarchique de la Restauration comme la période finale de l’histoire et ait doté l’État de pouvoirs divins. Certes, Kant conservait les optimismes rationalistes des Lumières dans sa conception d’un progrès conduisant la communauté mondiale vers la paix perpétuelle, et, comme Hegel, il défendait la Révolution française comme l’un des plus grands événements dans l’émancipation de l’humanité[16]. Néanmoins, Kant n’envisageait un tel progrès que comme un progrès “venant d’en haut” et son acceptation  du fait de la révolution équivalait à une reconnaissance d’un gouvernement établi avec succès et consolidé[17]. La doctrine du changement social chez Hegel sera traitée en relation avec la théorie dialectique ; ici, nous nous limiterons à interpréter l’incohérence apparente dans la philosophie sociale de l’idéalisme allemand.

Les idéalistes rejetaient l’ingérence dans l’ordre social de la libre décision du peuple émancipé parce qu’ils étaient convaincus que la société civile, en tant qu’association d’individus libres, ne pouvait fonctionner que si elle était intégrée et dominée par un État fort. La fameuse distinction entre l’État et la société, qui était la condition conceptuelle préalable pour le développement de la sociologie moderne, était dictée par cette conviction. Selon Kant, et tout particulièrement pour Hegel, un système social établi sur des intérêts personnels divergents de propriétaires indépendants doit nécessairement engendrer une inégalité et une injustice croissantes[18]. Les idéalistes identifiaient la société aux relations de la société civile, c'est-à-dire à l’intégration des hommes au moyen du libre jeu des intérêts privés. Tout changement dans cette sphère était, en dernière analyse, stimulé et guidé par des intérêts privés, principalement les intérêts de la propriété privée, et leur dynamique, si elle était laissée à son libre cours, semblait tendre à la destruction puisqu'elle n'était pas guidée par une communauté consciente et unie. Une telle communauté doit par conséquent être établie de l'extérieur ou plutôt d'en haut de la société civile, et cela était la tâche de l'État. L’État, le « système de gouvernement », doit être tenu éloigné des antagonismes destructeurs de la société ; il est le domaine de l’ordre statique qui doit être érigé au-dessus du domaine du changement destructeur qu’est la société. C'est ainsi que le changement social est contrôlé et guidé par un pouvoir qui n'est pas lui-même entraîné dans l’agitation du changement.

Il est évident que cet étatisme exige un système de gouvernement qui était aussi peu soumis que possible aux intérêts sociaux divergents. Cette conception était non seulement partisane de la monarchie en tant que forme de gouvernement qui correspondait le plus à cette exigence, mais elle mettait aussi de plus en plus l’accent sur le rôle de la bureaucratie dans le processus social. Un “état” de fonctionnaires du gouvernement, qui n’étaient responsables que vis-à-vis du souverain et qui s’occupaient exclusivement des affaires du gouvernement, paraissait être le principal moyen pour réaliser l’indépendance de l’État à l’égard de la pression des intérêts sociaux[19]

Dans la conception idéaliste, la distinction entre l’État et la société menait à une interprétation du changement social en termes de motifs et d'effets sociaux par opposition aux formes et aux institutions politiques. Mais cette distinction était située dans un cadre conceptuel dans lequel l’État dominait la société et exerçait un contrôle suprême sur la portée et la direction du changement social. En dépit de son fondement individualiste, la doctrine idéaliste en arrivait à un modèle extrêmement autoritaire du changement social. Les idéalistes n’ont pas développé l’interprétation strictement sociologique du changement social. Celle-ci a été plutôt réalisée dans l’œuvre de cet homme qui peut être qualifié à juste titre de fondateur de la science sociale, à savoir Saint-Simon.

Saint-Simon a été le premier à faire découler sa doctrine entièrement de l’analyse empirique du processus social en vigueur, à exclure tous les critères transcendantaux et à élaborer un modèle de changement conforme aux tendances de la société industrielle en voie de progression. Il a pris l’initiative décisive de passer de la science politique à la science sociale dans sa déclaration programmatique selon laquelle « la loi qui constitue le pouvoir et la forme de gouvernement n’est pas aussi importante et n’influence pas autant le bien-être des nations que la loi qui constitue la propriété »[20], c'est-à-dire la distribution et la fonction sociales de la propriété dans un ordre social donné. Nous nous souvenons que la conception rationaliste du XVIII° siècle considérait la forme de gouvernement comme le facteur essentiel du progrès social, et qu’elle subordonnait ce dernier à la tâche de trouver la forme politique qui était la plus adéquate au développement non entravé des forces sociales. D’après Saint-Simon, cette tâche avait été accomplie par la Révolution française ; la société s’était libérée des entraves de l’absolutisme gouvernemental et elle devait maintenant passer à la phase de la libre auto-organisation. Cette auto-organisation devait suivre la “loi de la propriété”, c'est-à-dire, le mécanisme et les intérêts qui déterminaient dans les faits la production de la richesse nationale. À la phase atteinte par le développement social, toute richesse nationale était, en dernière analyse, le résultat de la production industrielle. « La société tout entière repose sur l’industrie. L’industrie est la seule garantie de son existence, et la source unique de toutes les richesses et de toutes les prospérités. L’état de choses le plus favorable à l’industrie est donc par cela seul le plus favorable à la Société. »[21]. L’industrie (qui, selon Saint-Simon, inclut l’agriculture dans la mesure où il ne s’agit pas d’une propriété féodale oisive) est non seulement la « seule classe utile »[22], mais aussi la seule classe dont l’activité et les intérêts sont en harmonie avec l’ensemble et dont la croissance signifie la croissance de la prospérité de l’ensemble[23].

Saint-Simon tire de cette conception le modèle complet du changement social et politique. L’industrie est un processus dynamique dans lequel tout pas en avant conduit à une richesse sociale croissante, tout changement est un progrès en productivité et en pouvoir, étant donné que ce changement est provoqué par le libre développement de l’activité industrielle et dicté par les libres intérêts de l’industrie elle-même. L’industrie est le seul véritable facteur du changement social et toute direction ainsi que tout contrôle conscients de la dynamique sociale doivent être guidés par les intérêts industriels : toutes les lois et toutes les mesures administratives doivent être jugées en fonction de leur utilité pour l’industrie[24]. Ceci implique une subordination complète des relations et des institutions politiques aux relations et aux institutions sociales ou plutôt économiques ; l’État est absorbé par la société, et le gouvernement se limite à l’administration technique.

Saint-Simon tire ces conclusions avec une déduction indubitable. Toutes les fonctions gouvernementales, ainsi que l’initiative politique et législative décisive, doivent être transférées aux industriels[25]. La classe industrielle comprend les « industriels théoriques » (scientifiques et techniciens) et les « producteurs immédiats », la théorie et la science « appliquées »[26]. Pour Saint-Simon, le gouvernement par l’industrie signifie l’organisation finale adéquate de la société, l’organisation du progrès illimité. Le gouvernement industriel se distingue des formes de gouvernement inadéquates précédentes par les caractéristiques suivantes : le peuple est uni avec ses “chefs” au lieu d’être dominé et contrôlé par eux ; il est dirigé au lieu d’être commandé ; le désordre est remplacé par l’ordre[27] ; les gouvernants sont simplement des « administrateurs » de la société[28], occupés à « des fonctions subalternes et à des fonctions de police »[29] ; en résumé, toutes les actions dirigées contre les hommes sont remplacées par des actions contre des choses, c'est-à-dire par la domination et l’exploitation collectives de la nature en vue du bien-être de la société dans son ensemble[30].

Nous avons traité la conception de Saint-Simon de manière assez large parce qu’elle a établi un nouveau cadre pour la doctrine du changement social telle qu’elle s’est développée non seulement dans la sociologie du XIX° siècle, mais aussi dans les théories socialistes et les idées plus récentes d’une société planifiée. Nous pouvons caractériser cette nouvelle conception de modèle organisationnel et administratif du changement social (Saint-Simon a lui-même qualifié sa doctrine de « philosophie organisatoire(*) »)[31]. Le processus social est interprété en termes de processus industriel de la technique, et le problème consistant à le diriger et à le contrôler devient un problème d’organisation et d’administration qui doit être traité comme une tâche technique. Le modèle administratif du changement social se développe à partir de la conviction que, dans la culture matérielle, tout est en ordre, que la production a atteint sa forme adéquate, et que tous les changements supplémentaires ne seraient que des changements dans la forme, son développement intrinsèque, et non pas des changements qui affecteraient la forme elle-même. L’idée de progrès et d’une direction intentionnelle du processus social est combinée à un déterminisme technologique selon lequel le progrès dans tous les domaines de la culture est conditionné par le plein et libre déploiement de la technique industrielle. La société est de nouveau conçue comme étant gouvernée par des lois naturelles nécessaires, bien que ces lois ne soient plus celles de l’ordre géographique ou biologique, mais celles de l’ordre technologique. Elles sont naturelles dans la mesure où elles agissent avec une nécessité automatique et où leur utilisation implique l’obéissance à leur injonction et l’abolition de toutes les normes métaphysiques. Les philosophes des Lumières avaient comparé les progrès de la culture matérielle aux potentialités encore insatisfaites des hommes et à l'objectif de la satisfaction universelle de leurs besoins. Ces aspects critiques sont désormais en train de disparaître ; la conception devient essentiellement harmonistique. Le fossé entre la productivité factuelle et potentielle, entre les nouvelles forces et impulsions et les relations de travail existantes, ne se situe plus au centre de la doctrine du changement social ; elle est réduite à la question de l’adaptation la plus rapide et la plus sûre de la culture intellectuelle à la culture matérielle, et la réponse à cette question est l’appel à une organisation technique efficace.

 Nous avons mentionné la justification idéologique de la bureaucratie politique dans le système de Hegel ; nous trouvons maintenant, dans la philosophie de Saint-Simon, une justification encore plus frappante de la bureaucratie industrielle et technique. Le contrôle social et politique est transféré à cette bureaucratie qui apparaît comme le seul garant du progrès et de l’ordre. Il faut noter que cette conception était accompagnée d’un changement décisif concernant l’importance accordée aux valeurs sociales : l’intérêt du consommateur était subordonné à ceux du producteur[32], le bonheur et la liberté l’étaient à la raison, à l’efficacité et à l’ordre, techniques. Ces tendances sont consommées dans la sociologie de Comte. Dans ses principes, Comte ne va pas au-delà de Saint-Simon et nous pouvons donc nous abstenir de les discuter[33]. Comte a donné aux idées de Saint-Simon des fondements philosophiques et scientifiques plus importants et il a rempli son cadre conceptuel avec un matériel empirique plus ample. Mais en ce qui concerne la doctrine du changement social, Comte ne fait que renforcer et développer les tendances déjà visibles dans l'œuvre de Saint-Simon. Sa loi des 3 états(*) mettait de plus en plus l’accent sur le caractère “naturel” et automatique du progrès fondé sur le développement de l’industrie et de la science. Il considérait la dynamique sociale principalement sous l’aspect de la croissance cumulative de la culture intellectuelle, en particulier de « l’intelligence et de la sociabilité(*) »[34]. Les lois gouvernant la dynamique sociale découlaient de la conception selon laquelle chaque état de la société était « nécessairement le résultat de l’état précédent et le moteur indispensable de l’état suivant »[35]. Le changement social a ainsi été conçu comme une suite sans saut de transformations, en partant de la culture matérielle et en prenant, à l'ère du positivisme, la forme d'une évolution harmonieuse de la productivité industrielle et intellectuelle. La domination politique sera remplacée par l’autogouvernement des « classes productives » et par l’administration technique et scientifique. La révolution et l’anarchie seront abolies étant donné que ces troubles résultaient uniquement de l’immaturité du processus productif et de sa sujétion à des formes de gouvernement extérieures et obsolètes. Le progrès sera fondé sur l’ordre et, finalement, il deviendra identique à l’ordre : l’ordre est « la condition fondamentale du progrès », et « tout progrès tend au bout du compte à consolider l’ordre »[36].

En dépit de ses suggestions harmonistiques et libérales, le modèle administratif du changement social manifestait les traits de l’autoritarisme. Ils étaient presque négligeables dans la doctrine de Saint-Simon, mais ils sont devenus très avérés dans la sociologie de Comte. Nous avons vu que Comte, aussi bien que Saint-Simon, complétait le gouvernement industriel par un gouvernement de scientifiques. Ils considéraient la science comme l’incarnation de la raison technique qui était supposée donner à l’homme la parfaite maîtrise de la nature et de la société. L’organisation et l’administration devaient procéder selon les principes scientifiques qui étaient non seulement conformes aux exigences du progrès industriel, mais qui garantissaient aussi l’émancipation de l’humanité de tous les préjugés et de tous les dogmes. Naturellement, ces principes étaient tirés de la science physique, fondés sur l’observation et guidés par la vérification empirique. Mais la conviction que les hommes s’inclineraient volontairement devant le verdict de la raison scientifique impliquait une trop haute opinion de la rationalité intérieure et de la bonté de la nature humaine qui n'était pas du tout confirmée par les faits. Il est donc aisément compréhensible que Comte ait consolidé son gouvernement scientifique par un système de contrôle totalitaire, qui était conféré à une hiérarchie détaillée et glorifié par de nombreux symboles et dogmes.

Cette tendance autoritaire était en outre renforcée par le fait que le plaidoyer en faveur d’un auto-gouvernement industriel et scientifique était inévitablement associé au plaidoyer en faveur d’une régulation efficace de toutes les relations sociales. Le gouvernement par une administration technique nécessitait un contrôle scientifique du processus social, et ce contrôle semblait être impossible sans une manipulation consciente de tous les rapports [c'est-à-dire les relations] décisifs entre les hommes en société. À ce point, la conception de Comte devenait typiquement contraire aux idéaux du libéralisme. Il envisageait un État dans lequel les relations sociales fondamentales, en particulier celles entre l’ouvrier et l’entrepreneur, ne seraient plus « suffisamment garanties dans le libre antagonisme naturel entre elles », mais exigeraient d’être régulées « en vue d’une harmonie indispensable »[37].

Les éléments autoritaires dissimulés dans le modèle administratif du changement social allaient bientôt régresser devant l’influence du libéralisme dans la seconde moitié du XIX° siècle. Le modèle a été développé en suivant ses lignes harmoniques fondatrices. La science sociale, renforcée dans sa revendication d’indépendance par la Logique de Stuart Mill, a concentré ses intérêts sur les lois générales immuables qui étaient censées transformer tout développement en progrès. Dans la justification théorique de l’idée de progrès, les facteurs biologiques et psychologiques ont pris leur essor. La sociologie de Spencer considérait le changement social non pas tant sous l’aspect de lois physiques que sous celui de l’évolution organique. La société apparaissait comme un organisme vivant qui, en vertu de son pouvoir intrinsèque, s’adaptait constamment à l’environnement changeant. L’adaptation était, dans une large mesure, un processus psychique : la jeune génération héritait des facultés et des impulsions que la vieille génération avait acquises dans sa lutte avec la nature, et elle les développait. Puisque cette lutte tendait à un accroissement continu de la domination de la nature et de la satisfaction du bonheur, le processus psychique tendait tout à fait naturellement à la croissance mentale et culturelle. Étant donné la grande importance attribuée aux facteurs psychiques, l’éducation assumait un rôle primordial dans le contrôle et dans la direction du changement social : l’éducateur libéral remplaçait le scientifique autoritaire de Comte. La sphère économique, qui jouait un si grand rôle dans l’œuvre de Saint-Simon et de Comte, n’était plus au centre de l’orbite sociale. Spencer était convaincu que l'économie était au niveau du progrès historique et il tenait pour acquis que toutes les perturbations et toutes les déficiences pouvaient être supprimées sans établir de nouvelles formes sociales et politiques.

Cette conviction donnait à l’utilitarisme de Spencer la nuance inoffensive et de renoncement qui caractérisait déjà la philosophie de Bentham et de Mill et qui se distinguait  si clairement de la conception des Lumières. Les partisans des Lumières demandaient, autant que Bentham, que Mil et que Spencer, que la poursuite de l’intérêt personnel soit en accord avec l’intérêt des autres et  ils exigeaient  que le bonheur ne doive et ne puisse pas être obtenu aux dépens du malheur de son semblable. Mais les partisans des Lumières considéraient qu’une telle union entre l’intérêt personnel et l’intérêt commun ne pourrait être réalisée que dans un état futur, parce que, dans les conditions en vigueur, l’intérêt personnel de l’un était incompatible avec l’intérêt personnel de l’autre. En revanche, le type d’utilitarisme de Spencer n’impliquait pas un tel fossé et un tel saut entre le présent et le futur. En conséquence, l’exigence de l’union entre l’intérêt personnel et l’intérêt commun subordonnait la poursuite du bonheur à la constellation sociale dominante d'intérêts qui apparaissait comme étant la barrière préétablie au bonheur ainsi qu’à l'utilité. Les motifs de changement social, qui découlaient de l’utilité et de l’intérêt personnel, devenaient autant de motifs pour conserver et respecter l’ordre et les relations existants. En dépit de ses prétentions au bonheur et au progrès, la conception utilitariste de Spencer prenait le ton de la résignation plutôt que celle de la libération.

Le fait que les mêmes impulsions et les mêmes événements, qui ont donné naissance au modèle harmonistique et administratif du changement social, aient conduit à la conception opposée, à savoir à la doctrine révolutionnaire du changement social, est quelque chose de curieux. Saint-Simon a fondé sa philosophie sur le développement de la société industrielle, ce qui impliquait que c’était la structure économique de la société qui décidait du progrès dans toutes les sphères de la culture. L’un de ses plus ardents disciples, bien qu’il ait conservé la conception du maître, tirait la conclusion que l’organisation factuelle de la société industrielle ne garantissait pas le plein développement de ses capacités, que les intérêts industriels n’étaient pas du tout en harmonie avec les intérêts de l’ensemble, et que les relations économiques elles-mêmes réclamaient un changement révolutionnaire. Les crises récurrentes qui ont frappé la France au cours de la période postnapoléonienne ont paru étayer cette opinion. Déjà avant la Révolution de 1830, le saint-simonisme était devenu une doctrine radicale. Avec la critique économique de Sismondi relative la production marchande capitaliste et avec les écrits des premiers socialistes britanniques, il a constitué un corpus d’idées socialistes qui a grandi constamment au cours du XIX° siècle, jusqu’à ce qu’il soit éclipsé par la théorie marxiste.

Dans les conférences que l’élève de Saint-Simon, Bazard, a publié sous le titre de la Doctrine saint-simonienne, l’image harmonistique est déjà détruite. L’industrie est interprétée comme « l’exploitation de l’homme par l’homme », comme la lutte sans cesse s’aggravant entre « toute la masse des travailleurs » et « ceux « dont il utilise la propriété », et l’ordre social existant est considéré comme un désordre général qui résulte du « principe de compétition sans limites »[38]. Puisque, selon Bazard, ces conditions sont liées à la propriété privée et à la disposition privée des moyens de production[39], la transition vers un état d’administration rationnelle ne peut être atteint que par une nouvelle révolution « qui se débarrassera enfin de l’exploitation de l’homme par l’homme dans toutes ses formes insidieuses » et de l’institution de la propriété qui perpétuait cette exploitation[40].

Les contradictions sociales, et la révolution qui doit les faire disparaître, apparaissent dans la version radicale du saint-simonisme comme des événements plutôt uniques. Dans la conception dialectique, dont nous allons maintenant discuter brièvement, elles établissent le modèle général du changement social à travers l’histoire.

La conception dialectique du changement a été élaborée en premier lieu dans la philosophie de Hegel. Cette conception renversait la logique traditionnelle de poser un problème en prenant le changement comme la forme même de l’existence, et en prenant l’existence comme un ensemble de contradictions objectives. Chaque forme particulière de l’existence est en contradiction avec son contenu, lequel ne peut se développer qu’en brisant cette forme et en en créant une nouvelle dans laquelle le contenu apparaît sous une forme libérée et plus adéquate. Une libération et une adéquation pleines et entières ne sont atteintes dans l’ensemble de toutes les formes que quand cet ensemble est compris et qu’il a accompli la réalisation de la raison. Selon Hegel, cette réalisation est le résultat et l’avantage du processus historique, et elle est identique à la mise en œuvre des formes libres et rationnelles de l’État et de la société. Ce processus est motivé par les besoins et les intérêts matériels des hommes et il progresse du fait de leurs pensées et de leurs actions, mais celles-ci ne sont que les instruments de la raison objective qui s’affirme dans l’histoire de l’humanité[41].

Quelles ont été les conséquences de cette conception sur le problème du changement social ? (1) Le changement social n'est plus un événement qui se passe dans, ou se déroule vers, un système plus ou moins statique, mais le modus existentiae du système, et la question n’était pas comment et pourquoi des changements avaient lieu, mais comment et pourquoi une stabilité et un ordre du moins provisoires étaient réalisés. (2) Toute interprétation harmo-nistique du système social était rejetée puisqu’un tel système n’était que l’intégration de contradictions intrinsèques qui ne pourraient être résolues que par la destruction du système. (3) Les impulsions et les causes du changement devaient découler de la structure même de l’ensemble du système qui était en soi une structure antagonique et destructive. (4) La direction du changement était une direction objective qui était déterminée par le contenu donné du système et par les relations nécessairement antagoniques et contraignantes dans lesquelles ce contenu était organisé. (5) Cette détermination objective indiquait la direction d’une liberté et d’une rationalité croissantes, étant donné que le processus historique lui-même rendait disponibles, dans une mesure de plus en plus grande, les moyens pour réaliser la liberté et la satisfaction humaines. La transition entre la « conscience de la liberté » qui faisait des progrès et sa réalisation n’était pas une transition automatique, mais elle nécessitait l’action consciente des hommes. Hegel lui-même a utilisé la conception dialectique dans le domaine de la philosophie sociale en analysant la société civile comme se développant à travers l’antagonisme entre l’intérêt personnel et l’intérêt commun, l'accumulation de richesses et l'augmentation de la pauvreté, la croissance de la productivité et la guerre expansionniste[42]. Il pensait que l’on pouvait faire face à ces antagonismes avec un État fort, et il voyait dans l’État monarchique de la Restauration l’institution qui convenait pour maîtriser les mécanismes sociaux destructeurs. Lorenz von Stein a détaché la conception dialectique de la systématique philosophique et il l’a appliquée à une analyse sociologique concrète, à savoir à l’analyse des luttes sociales en France de la Révolution de 1789 à celle de 1848. Il voyait le moteur de la dynamique sociale dans la lutte inévitable entre le capital et le travail en vue de la possession du pouvoir, une lutte qui devait nécessairement conduire à une révolution. Mais la révolution contient une nouvelle dialectique : la classe victorieuse exclura d’autres groupes du gouvernement et elle organisera l’État en fonction de ses intérêts particuliers. Lorenz von Stein a soutenu que cette dialectique ruineuse pourrait être stoppée par une réforme sociale globale à laquelle les classes belligérantes finiraient par se rallier[43].

Mais c’est seulement avec la théorie marxiste que la conception dialectique a connu son plein effet. Nous ne considérerons ici que ceux de ses aspects qui ont un rapport direct avec le problème du changement social.

Marx faisait découler toutes les sortes de changement social de l’antagonisme entre les forces productives, agissant dans une forme donnée de société, et les rapports dans lesquels cette même société organisait l’emploi de ces forces. Selon Marx, toute société se développe jusqu’à un point où ces rapports entravent et finalement empêchent la pleine utilisation des forces productives dans l’intérêt de tous. Il considère que ceci est engendré par le fait que la société est une société de classe, qu’un groupe social possède les moyens de production en tant que sa propriété exclusive et qu’il les utilise dans son intérêt particulier. La classe dominante remplit d’abord une fonction sociale progressiste parce que son propre intérêt et sa propre position l’obligent à abolir les formes obsolescentes de production et de domination, à déployer les potentialités économiques, à créer de nouveaux besoins et de nouveaux moyens pour les satisfaire. Ce processus incorpore une partie de plus en plus grande de la population dans la division sociale du travail, mais elle ne peut le faire qu’en étendant et en intensifiant l’exploitation. Marx a cherché à démontrer cette dynamique-là dans son analyse du capita-lisme. Dans la société capitaliste, la production marchande a couvert la terre, les forces productives ont grandi dans une mesure inconnue jusqu’à présent, l’homme a entraîné la nature sous sa domination, et les moyens destinés à la satisfaction de tous les besoins humains, à l’établissement d’une société libre et rationnelle, sont à portée de main. Mais ces forces se sont développées par l’intermédiaire de l’utilisation du capital, et ce dernier exige l’appropriation continue de la plus-value, laquelle, à son tour, ne peut être obtenue que par une exploitation continue de la force de travail libre. La concurrence entre les entrepreneurs indépendants mène à une utilisation de plus en plus intensive des machines dans le processus de production, et par conséquent, d’une part, il y a la réduction du “travail vivant”, de l’emploi  des ouvriers et du taux de profit, et, d’autre part, l’accélération de la concentration et de la centralisation du capital entre les mains d’un petit nombre. Ces tendances, selon Marx, plongent le système capitaliste dans des crises qui vont en s’aggravant et qui ne peuvent être surmontées que par une révolution, laquelle transfèrera les moyens de production au prolétariat. La dictature révolutionnaire du prolétariat abolira les classes, et la société deviendra alors une « union des hommes libres » qui décideront collectivement de l’organisation de leur vie.

Il était nécessaire de donner un bref aperçu de la conception fondamentale bien connue de la théorie marxiste afin d’obtenir un point de départ dans la présentation du nouveau modèle du changement social. Nous pouvons dire que ce modèle combine et en même temps transforme les caractères décisifs des doctrines précédentes. Et il est possible de reconnaître en lui le modèle rationaliste, l’idée du progrès, l’intégration culturelle, la recherche de “lois  naturelles” du processus social. Dans le nouveau cadre conceptuel, toutes ces notions prennent cependant une signification entièrement différente. Nous allons illustrer cela par des exemples qui pourraient élucider deux des questions qui sont les plus largement discutées et qui sont impliquées dans la doctrine du changement social : (1) le problème du déterminisme, et (2) le rôle joué par les facteurs idéologiques dans le changement social.

 

    1 Marx était convaincu que les lois qui gouvernent la société capitaliste agissaient avec la nécessité des lois naturelles[44], que des tendances, qui s’affirmaient dans les actions et dans les pensées des hommes, l’emportaient sur leurs intentions, leurs motifs et leurs intérêts, particuliers. La “loi de la valeur” comprend toutes ces tendances : elle détermine le mécanisme de l’échange, de l’offre et de la demande, la centralisation et la concentration, les crises et la panne du système. Mais ici la règle des lois physiques prend fin. L’acte de la révolution, ainsi que celui de la construction d’une société libre et rationnelle, ne sont pas déterminés par de telles lois, mais, bien que dépendants des “conditions objectives”, ils ne peuvent être que le résultat de la libre décision des travailleurs associés. Pour Marx, la société est gouvernée par des lois  naturelles précisément dans la mesure où elle n’est pas encore une association libre et rationnelle. Le caractère naturel du système social qui, pour Comte, était le signe du progrès et de la raison, est, pour Marx, la marque de son irrationalité et de son esclavage, et l’équilibre constitué par les lois naturelles de la société est l’intégration de l’anarchie, du gaspillage et de l’oppression. En conséquence, Marx refusait de donner à tout le développement de la société de classe le titre d’histoire humaine et il l’opposait, en tant que préhistoire ou Entstehungsgeschichte, à l’histoire réelle de l’humanité qui, selon lui, commen-cerait seulement avec la mise en fonction de la société sans classes[45]. L’idée de progrès est ainsi transposée vers un nouveau domaine : la croissance économique et technologique qui culminaient dans le capitalisme, le processus entier de culture cumulative dans la société de classe, ne constitue un progrès que dans un sens ironique ; il est aussi, avec toutes ses caractéristiques positives, un phénomène négatif – émancipation et, en même temps, restriction et distorsion de toutes les potentialités humaines et naturelles. Marx conservait la conception selon laquelle une société rationnelle impliquait le contrôle autonome des hommes sur leur vie sociale et selon laquelle ce contrôle devait remplacer la domination par l’administration, mais il soutenait que cela ne pourrait être le cas que quand des individus librement associés se seraient constitués en sujet conscients du processus social. Mais cet événement était séparé de la forme prédominante de la société par un fossé qui excluait toute interprétation évolutionniste et harmonistique du progrès.

Le déterminisme du changement social devenait ainsi une caractéristique historique, uniquement valable pour une forme historique particulière de société. L’automatisme des lois sociales était considéré comme corrélatif à une société dans laquelle la reproduction de l’ensemble n’était que le résultat d’un mécanisme aveugle qui agissait “dans le dos” des individus libres.

Dans le développement ultérieur de la théorie marxiste, le problème du déterminisme et du contrôle autonome est devenu l’un des points principaux de conflit entre l’école réformiste et l’école radicale. La première étendait l’automatisme des lois sociales jusqu’à la période même qui, selon Marx, devait abolir cet automatisme, à savoir la révolution. Elle était considérée come un événement qui découlait avec une nécessité naturelle de la dynamique capitaliste, et la préhistoire et l'histoire de l'humanité étaient liées dans un même schéma évolutionniste[46]. Tandis que Marx faisait ressortir de manière frappante le contraste entre le royaume de la liberté et la nécessité aveugle qui gouvernait toutes les formes “préhistoriques” de société, sa théorie était maintenant encensée car « elle introduisait le royaume de l’histoire dans le royaume de la nécessité »[47]. Tout changement qui avait lieu dans la société depuis le tournant du siècle était supposé tendre du constitutionnalisme libéral au constitutionnalisme parlementaire, et de là à la démocratie socialiste. Au même moment, « l’intérêt de classe s’estompe, et l’intérêt commun grandit en puissance », et la législation contrôle dans une mesure de plus en plus croissante les forces économiques « qui étaient précédemment abandonnées à la guerre aveugle de l’intérêt particulier »[48].

Au pôle opposé du marxisme, l’école radicale, tout déterminisme social était violemment rejeté, et le “facteur subjectif” était mis en avant par opposition au fétichisme très répandu des conditions objectives. Cela allait si loin que tout déterminisme économique du changement était rejeté et que la “spontanéité politique” devenait le facteur principal dans l’action révolutionnaire. « La politique ne peut qu'avoir le pas sur l'économie. Argumenter autrement, c'est oublier l'ABC du marxisme. »[49].

 

2 Nous avons mentionné que, dans la conception dialectique, les différentes causes et impulsions du changement social sont intégrées dans un tout et qu’elles sont structurées par la tension entre les forces productives et leur organisation. Les forces productives ne sont pas identiques à la capacité industrielle et technologique en vigueur. Marx les a autrefois définies comme les « résultats [historiques] de l’énergie humaine appliquée » et il a inclus en elles les forces aussi bien objectives que subjectives. Ces dernières comprennent les facultés intellectuelles et physiques développées par les hommes, dans la mesure où elles contredisent et transcendent les formes culturelles dans lesquelles la société les utilise et les satisfait. Autrement dit, le terme de forces productives est un concept critique qui mesure la productivité culturelle donnée par rapport à son propre contenu. Ceci veut dire que la dynamique sociale est à nouveau considérée sous l’aspect du fossé qui existe entre la productivité factuelle et la productivité potentielle, et qu’elle n’est en aucun cas identique au plein développement de la capacité industrielle et technologique. La question décisive, c’est la direction dans laquelle ce développement se produit, à savoir s’il est orienté vers la libération de toutes les capacités matérielles et intellectuelles dans l’intérêt de l’ensemble de la société.

Cette conception donne la clé de la question relative au rôle du facteur idéologique dans le changement social. Les idéologies qui prédominent dans une société, bien loin de n’être rien d’autre qu’une “illusion”, fournissent un critère important concernant le caractère objectif des contradictions sociales et la direction dans laquelle leur solution peut être cherchée. Marx  lui-même a utilisé de cette manière l’idéologie de la société bourgeoise. Cette idéologie affirmait vouloir organiser la société selon les principes de liberté, d’égalité, de l’échange juste et de l’intérêt personnel ; elle envisageait ainsi les vrais principes de la société libre et rationnelle. Mais, étant donné les relations dans lesquelles la société bourgeoise avait organisé le processus productif, ces principes se transformaient inévitablement en leur contraire et ils créaient l’esclavage, l’inégalité, l’injustice et l’exploitation. Le contenu idéologique lui-même, si on le prend au sérieux, indique un nouvel ordre dans lequel il trouverait sa forme adéquate, et l’idéologie est une conscience “illusoire” seulement dans la mesure où elle est l’illusion de la vérité.

La conception dialectique tente d’élaborer un modèle intégrateur de changement social à l’intérieur d’une théorie globale de la société, en soumettant les formes, les causes et les tendances, empiriques particulières du changement social à des critères critiques et rationnels qui transcendent le contexte social en vigueur. Dans la période ultérieure, les éléments philosophiques et intégrateurs ont été progressivement supprimés, et la doctrine du changement social a pris la forme d’un théorème strictement empirique et spécialisé qui concentrait son intention sur les impulsions et les effets factuels du changement dans l’ordre social existant. Là où l’on peut voir le mieux cette transformation, c’est dans la sociologie de Durkheim et de son école, et elle est consommée dans l’idée d’une sociologie wertfrei, dont le type idéal est l’œuvre de Pareto. Certes, les impulsions qui animaient les conceptions rationalistes et intégratrices n’ont pas disparu, mais leur influence devient de plus en plus faible, et c’est uniquement sous l’effet des crise d‘après-guerre et de l’autoritarisme  européen en pleine ascension que la sociologie revient aux premiers modèles critiques.

Les derniers vestiges d’une conception intégratrice du changement social peuvent être étudiés dans la sociologie de Lester Ward. Il conserve les idées fondamentales qui ont déterminé le développement du problème depuis le  XVIII° siècle. Pour lui, le bonheur est le but de la vie privée et sociale, et la question principale est de savoir si les changements qui ont lieu dans la société peuvent être contrôlés et s’ils peuvent être dirigés vers une satisfaction de plus en plus grande des désirs humains, vers une abolition de la douleur et une création du plaisir de plus en plus complètes. En outre, Ward est convaincu que la société peut atteindre ce but au moyen de l’application de « principes scientifiques strictement analogues à ceux grâce auxquels les rudes conditions de la nature ont été améliorées dans le processus que nous appelons civilisation »[50]. Il affirme que l’homme est encore « sous le contrôle de la nature extérieure et non pas sous le contrôle de son propres esprit »[51], et il accorde autant d'importance au rôle de l'éducation dans ce processus d'amélioration que les partisans français des Lumières. Mais en même temps, il rejette toute sorte de fétichisme technologique et d’interprétation harmonistique du progrès. Le progrès technologique, c'est-à-dire l’accumu-lation de culture matérielle, a eu lieu avec tous les traits aveugles et destructeurs qui caractérisent le développement naturel d’une espèce ou d’un individu. « Les mêmes guerres et les mêmes méthodes dilapidatrices prédominaient dans la société comme dans le règne animal et végétal… Toutes les fonctions de la société sont exécutées d'une manière aléatoire tout à fait analogue aux processus naturels d'un monde organique inférieur. »[52]. La croissance régulière de la culture accumulative n'est pas encore un progrès, car ce dernier ne peut être mesuré qu'en termes de bonheur et de satisfaction humains croissants. Le fait même que le progrès moral se situe loin derrière le progrès matériel est un indice que la société n'a pas encore atteint le niveau d'auto-développement libre et consciemment contrôlé dans toutes les sphères de la culture.

Si la dynamique sociale est vraiment un progrès, elle ne l'est que dans la mesure où elle se développe d'une manière tout à fait différente des processus naturels. Ward oppose le          « progrès génétique » de la nature au « progrès télique » de la société[53] : ce dernier est un processus planifié, rationnel autant que moral, et dépendant de la libération des facultés émotionnelles et intellectuelles de l'homme. Il réclame non seulement un contrôle technologique et administratif, mais, plus important encore, un ordre conscient de toutes les relations sociales vers l'objectif final du bonheur. Avec cette conception, la doctrine de Ward est définitivement liée à la grande tradition critique et rationaliste de la philosophie sociale.

    

   

  

NOTES


[1]  Condorcet, Tableau, p. 240 sq.

[2]  Rousseau, Le contrat social [The Social Contract (Everyman’s Library), pp. 36–8].

[3]  Ibid.

[4]  Burke, Reflections on the Revolution in France, seconde éd. Londres 1790, p. 144.

[5] De Maistre, Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, Préface.

[6]  De Maistre, Considérations sur la France, Œuvres complètes, Lyon 1891–2, vol. I, p. 317.

[7]  Burke, Reflections on the Revolution in France.

[8]  De Maistre, Considérations sur la France, vol. I, p. 367.

[9]  Ibid., vol. I, p. 357.

[10]  Ibid., vol. II, p. 399.

[11]  Ibid., vol. I, p. 376

[12]  Ibid., p. 375 ; à comparer à l’hymne de Burke sur le préjugé comme étant la source de la sagesse et de la vertu, dans Reflections, p. 130.

[13]  De Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg.

[14]  Voir W. Montgomery McGovern, From Luther to Hitler, Houghton Mifflin Company 1941, p. 103.

[15]  Voir les remarques de Burke à propos de la fonction sociale et politique de la propriété foncière, dans Reflections, pp. 62 sqq., 75 sqq.

[16]  Kant, Werke, éd. Cassirer, vol. VII, p. 398 sq. ; Hegel, Philosophy of History, traduction de. J. Sibbree, New York 1899, p. 447.

[17]  Kant, ibid., p. 129 sq.

[18]  Kant, ibid. p. 66 sq. fait résulter l’ordre civil du “caractère accidentel” de l’acquisition. La présentation par Hegel des contradictions inhérentes à la société civile se trouve dans sa Philosophy of Right [Philosophie du droit] §§ 246–248.

[19]  Hegel, Philosophy of Right, §§ 289 sq.

[20]  Saint-Simon, L’Industrie, vol. II, dans Œuvres, éd. Enfantin, Paris 1868 sqq., vol. III, p. 82.

[21]  L’Industrie, Prospectus, vol. II, p. 13.

[22]  Ibid., vol. III, p. 74.

[23]  Ibid., p. 47 sq., 168 sq.

[24]  Ibid., p. 74.

[25]  Ibid., p. 83.

[26]  Ibid., p. 60.

[27]  L’Organisateur, vol. IV, p. 150 sq.

[28]  Ibid., p. 187.

[29]  Ibid., p. 202.

[30]  Ibid., pp. 192, 161 sq.

(*)  En français dans le texte. (NdT).

[31]  Ibid., vol. I, p. 138.

[32]  Voir le passage caractéristique dans Saint-Simon, ibid., vol. III, p. 83.

[33]  Pour les discuter, voir Herbert Marcuse, Reason and Revolution, New York 1941, pp. 340–360.

(*)  Ces trois états sont nommés par Comte : théologique, métaphysique, positif. (NdT).

(*)  En français dans le texte. (NdT).

[34]  Discours sur l’esprit positif, Paris 1844, p. 56.

[35]  Cours de philosophie positive, 4° éd., Paris 1877, vol. IV, p. 263.

[36]  Discours, p. 56 ; Cours de philosophie positive, vol. IV, p. 17.

[37]  Cours de philosophie positive, vol. IV, p. 485.

[38]  Bazard, Doctrine Saint-simonienne - Exposition, Paris 1854, pp. 123 sq., 145.

[39]  Ibid., p. 124.

[40]  Ibid., p. 127.

[41]  Pour un compte rendu plus détaillé de la philosophie de Hegel, voir Herbert Marcuse, Reason and Revolution.

[42]  Philosophy of Right [Philosophie du droit], §§ 185, 243 sqq., 248, 333 sqq.

[43]  Geschichte der sozialen Bewegung in Frankreich von 1789 bis auf unsere Tage [Histoire du mouvement social en France de 1789 jusqu’à nos jours], éd. G. Salomon, Munich 1921, vol. I, Introduction.

[44]  Capital, traduit par. S. Moore, E. Aveling and E. Untermann, Chicago 1906–09, Préface à la première édition, et vol. I, p. 837.

[45]  Ökonomisch-philosophische Manuskripte, dans Marx-Engels Gesamtausgabe, 1927, vol. III, p. 153.

[46]  Voir en particulier Eduard Bernstein, Zur Theorie und Geschichte des Sozialismus [Théorie et histoire du socialisme], Berlin 1904, partie III, p. 69 sq.

[47]  Karl Kautsky, dans Die Neue Zeit, 1898–9, vol. II, p. 7.

[48]  Bernstein, Zur Theorie und Geschichte des Sozialismus, p. 69.

[49]  Lénine, Selected Works [Œuvres choisies],  New York 1934 sqq., vol. IX, p. 54.

[50]  Lester F. Ward, Dynamic Sociology, 1903, vol. II, p. 2. Voir Samuel Chryerman, Lester F. Ward, Duke University Press, 1939, pp. 444–48.

[51]  Dynamic Sociology, vol. I, p. 14.

[52]  Ibid., vol. II, pp. 88–9.

[53]  Chryerman, p. 445.