"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 27 octobre 2018

Prospective, Identité nationale et perspective communiste


«  D'autant plus qu'après la banqueroute des partis bourgeois, de nouvelles forces telles que l'intelligentsia bourgeoise et la petite bourgeoisie cherchent refuge dans le mouvement ouvrier et tentent de lui imposer diverses revendications sincères mais irréalistes, étrangères aux intérêts de classe du prolétariat. Si les partis socialistes n'azvaient pas de critère objectif our mesurer ce qui correspond aux intérêts de classe du prolétariat mais se laissaient guider uniquement par ce que certains estiment bon ou utile pour les ouvriers, le programme des socialistes serait un ramassis bigarré de desiderata subjectifs et parfois complètement utopiques ».
Rosa Luxemburg (La question nationale et l'autonomie, 1908)
«La conquête de la Lune ou la conquête de l'automobile; l'héroïsme de Gagarine ou l'héroïsme de Jean-Paul Belmondo, c'est la même chose. Pourvu qu'il y ait une conquête, pourvu qu'il y ait un héroïsme. Pourvu que ça se voit à la télé.»
Amadeo Bordiga ( «Dédié à un milliard de télé-imbéciles», Il programma communista, n° 15 (1963), dans (Dis)continuité, n° 2, (Dis)continuité, 1998, p. 123. )


«Ni les missiles, ni les fusées, ni les spoutniks ne feront de l'homme le “conquistador” de l'espace. Ces moyens-là ne relèvent que de la fantasmagorie des savants d'aujourd'hui qui sont toujours animés de l'esprit romantique et sentimental qui était celui du dix-neuvième siècle. L'homme ne parviendra à prendre possession de l'espace qu'à travers les forces terrifiantes, quoiqu'empreintes de paix, de la sensibilité. Il ne pourra conquérir l'espace – ce qui est certainement son plus cher désir – qu'après avoir réalisé l'imprégnation de l'espace par sa propre sensibilité.»Yves Klein, «Attendu que», Hôtel Chelsea, New York, 19611.




BILAN DES PEURS ACTUELLES


C'est par hasard, en fouillant à la librairie Boulinier face à la cité U que je suis tombé sur « L'an 2000, une anti-histoire de la fin du monde » présenté par André-Clément Decouflé. Cet auteur n'est pas n'importe qui ; non seulement il fût le principal concepteur en France de la prospective comme pseudo-science dans les années 1970, mais il sut s'en démarquer. Contrairement à ce brave Attali et au futurologue Herman Kahn qui, lui, persista à prédire la guerre nucléaire (pour avant l'an 2000) tout en continuant à collaborer au sein de l'armée US, Decouflé, estimant qu'il s'était trompé sur l'an 2000, voua la poursuite de son œuvre à de pertinentes analyses sur les avanies de l'exploitation salariée2. La prospective se démarquait de la prévision en cherchant à déceler les faits porteurs d'avenir qui annoncent des discontinuités. Elle tentait d'aborder des prévisions dans tous les domaines de l'ordre social, en particulier celles relevant du fantasme, et en particulier à la suite de Nostradamus, cet aventurier du 16ème siècle dont les prévisions, dites procédés divinatoires, combinent évidences et obscurités (comme la bible ou le coran d'ailleurs) est le référent de toutes les farces astrologiques avec sa marmelade de prédictions fantaisistes, mais même dans la pire des prophéties n'y a-t-il pas toujours un soupçon de vérité et toujours dans le détail accessoire cette petite précision qui fait véridique, et l'astuce de la répétition des mêmes situations impressionnantes inventées ou calquées sur les holocaustes du passé ? Un psy et un politicien vous le confirmeront.


Ce n'est un secret pour aucun citoyen que nombre de nos politiciens vont de temps à autre consulter médium ou chiromancienne, Mitterrand était preneur. Les bourgeois sont superstitieux en général, culpabilité enfouie ? Doutes sur la pérennité de leur domination ? Les mordus et médiums de Nostradamus, carabin bouffon d'une époque remplie d'obscurs charlatans, l'ont souvent crédité de cette omniscience de l'avenir – selon les interprétations fantaisistes des uns et des autres - une prédiction de nombreux événements dans l'histoire mondiale, incluant la Révolution française, l'apparition de Napoléon Bonaparte, la pagaille bolchevique, la bombe atomique, la prise de pouvoir d'Adolf Hitler, les Attentats du 11 septembre sur le World Trade Center. Ces braves prédicateurs, souvent en lisière des extrêmes droites, font régulièrement des réclamations semblables quant à chaque nouvelle crise mondiale comme il vient comme il y a une tendance de prétendre que "Nostradamus a prévu ce qui vient d'arriver.", comme pour conjurer chaos ou improbable nouvelle révolution prolétarienne mondiale. Cette obsession pour prédire ou anticiper à tout prix l'avenir de la société mondiale, assez ésotérique, carcactérise les fanges d'extrême droite de la bourgeoisie, limite féodales... encore inspirées par les fables du courant illuministe du 18 e siècle. C'est dans cette fange où le national-socialisme avait d'ailleurs mariné initialement, avec cet état d'esprit  fumeux des brutes des "corps francs", dans un no man's land entre politique et
LA ROUE SOLAIRE, soleil noir nazi
ésotérisme, où l'irrationnel coudoyait le plus sordide impérialisme. Au début de la
Deuxième Guerre mondiale, des prospectus avec des quatrains de Nostradamus (trafiqués et actualisés pour un but politique précis), prévoyant la défaite de la France, ont été lancés par des avions allemands sur les futurs champs de bataille terrestre. Il semble que cette opération ait été montée par le très mystique Rudolf Hess3 et que même Adolf Hitler croyait à ces quatrains de Nostradamus. Ultérieurement les Alliés ont également parachuté des quatrains de Nostradamus mais en leur faveur.

Decouflé, dans sa compil de prédictions nous en livre une assez saisissante pour notre actualité à propos d'une « inquiétante obsession », mais ne nous indique pas la date de rédaction ni le nom de l'auteur qui a parodié le charlatan carabin il y a cinquante ans. Sous l'intertitre, page 153 - « L'obsession des barbares » - Decouflé introduit ceci : « Tel autre croit pouvoir tirer de Nostradamus – toujours lui ! - des prédictions plus explicites encore et qui, pour n'être pas sans offrir des nuances d'interprétation avec les précédentes, n'en constituent pas moins un discours d'une inquiétante obsession » :
« Tous ceux d'Afrique du Nord feront prisonnier le roi du Maroc (fort probablement parce que celui-ci refusera l'entrée en guerre contre l'Europe), ceci vers l'an 1971. Venant de pays arabes, de loi mahométique, un chef puissant viendra envahir l'Espagne et l'Italie avec sa flotte. L'attitude des Arabes étonnera, ils s'en prendront à un pays plus fort qu'eux (« ancien parent », soit qui les avait aidés), mais ce grand pays par l'invasion de l'Allemagne révélera la véritable signification de l'attitude des Arabes. Selon toute vraisemblance, tactique secrète entre pays de l'Est et Arabes, un peu à la manière d'Hitler et de Staline pour la Pologne qu'ils se partagèrent.
De l'Orient viendra le conflit, aidé par une flotte venant de Libye, l'Italie sera frappée, assaillie. Les Iles dans ce secteur et pays riverains seront en fâcheux troubles.
L'Oriental envahira les pays voisins de la France en passant par les monts Appenins. Dans le ciel et sur mer auront lieu les principaux combats, personne ne sera épargné quel qu'en soit le lieu.
Par suite des erreurs et de la négligence de la France, le passage à la secte de Mahomet (Arabes) sera ouvert. Comme conséquence de ce qui aurait pu être évité la terre sera couverte de sang, ainsi que la mer . Le port de Marseille sera ceinturé par une flotte importante.
Assaut farouche en Chypre, de Byzance (Asie Mineure) viendra une grande flotte. Les deux de doctrines différentes (Arabes et pays d'où le soleil se lève), entre autres, , seront en lutte pour cette invasion méditerranéenne.
Celui qui, d'Afrique du Nord, de culture élevée, viendra tout enflammer pour imposer sa puissance, il prescrira le français comme langage.
La France aura à apporter son aide dans la lutte sur plusieurs points à la fois. L'Italie et l'Espagne seront victimes de cette invasion.
Les Arabes lors de l'envahissement de l'Espagne seront aidés par une trahison de quelqu'un de Cordoue (Espagne). Habitants de Toulouse, méfiez-vous de l'envahisseur venant du Sud, votre sacrifice serait inutile et vous subiriez les pires sévices.
L'Eglise, les temples et leurs représentants seront expoliés. Les mères pour pouvoir élever leurs enfants seront obligées de vendre jusqu'à leur chemise (grande misère). Les Polons (pays de l'Est) seront avec les Arabes alliés pendant ce conflit.
L'Empire du Croissant occupera l'Italie, il sera dirigé par un chef qui contrefera le sage pour mieux parvenir à ses fins. La secte des musulmans cachera de pointus poignards sous des paroles prometteuses. Elle occupera certaines villes et lieux avec l'aide de quelques uns sans scrupules.
Londres tombera et son Roi (ou gouvernement) enfermé après avoir été vu essayant de fuir. Le port sera fermé à la navigation pour éviter une invasion possible.
De l'Italie occupée par les Arabes (sauf une partie du Nord par les pays de l'Est) certains se réjouiront de cette victore et notamment ceux-ci, mais la plupart penseront différemment et organiseront la lutte (…). L'Angleterre par sa tardive entrée en guerre aura à subir beaucoup de pertes, ceci dans le sang des Anglais, Arabes et Français. Cela lui nuira plus que ses manœuvres cachées pour rester la plus forte. Le feu du ciel (bombardement) s'abattra sur les combattants et fera fuir certains. On réclamera de la France son aide.
Les ordres viendront de Fez à ceux de l'Europe, occupés par eux ils auront leurs cités envahies de toute part, avec partout de durs combats. Le chef de l'Asie, de son côté avec une très grande troupe par mer et par terre entrera en lutte ; beaucoup de morts, y compris les religieux qui seront pourchassés avec haine.
Par bombardements et armes terrestres la Grèce sera occupée, beaucoup de tribulations et pertes, les Arabes eux-mêmes auront beaucoup de tués sur mer.
Croisades
Toute la région d'Italie et les îles avoisinantes, dont beaucoup de gens auront été décimés, seront libérés des armées barbares (Arabes). Il y aura une bataille navale victorieuse, à laquelle participeront les Espagnols et les Français dirigés par le grand personnage (Henri Second). Ceux de Ptolon (Arabes) seront obligés de s'avouer battus.
Le tyran cruel, à barbe noire et crépue, subjuguera par son langage la race fière et cruelle des Arabes, et les entraînera dans la guerre. Celui qui sera Henri Second (le dernier descendant du Roi) le battra et libèrera tous les pays qu'il occupait et tenait en son pouvoir. En Provence aura lieu un grand combat, avec des pertes très élevées des deux côtés, l'envahisseur (l'Oriental) sera défait sans rémission. Rhodes demandera du secours, ayant été elle aussi par négligence peu armée, et peu préparée. Les pays de l'Occident lui prêteront assistance, et l'Empire arabe qui l'occupait sera rejeté hors de chez eux. L'Angleterre et pays voisins seront en guerre contre les Arabes et pays de l'Orient, mais par la suite ils repousseront ceux-ci jusqu'au plus profond de leurs forêts.
Quand tous les peuples les plus au nord s'uniront l'Orient sera effrayé, le nouveau Pape soutiendra l'effort commun. Dans les parages méditteranéens la lutte sera très dure et les pertes ennemies élevées. Devant l'union des peuples à lutter, avec les deux unis (France et Espagne), contre ceux de l'Afrique, l'envahisseur arabe sera effrayé et doutera de son destin, et son alliance avec d'autres pays plus à l'Est rompue.
Par deux fois supérieur par deux fois battu par l'Occident, l'Orient faiblira. Après plusieurs grands combats il sera complètement battu, il sera également chassé par mer si cela est nécessaire. Celui qui sera le Roi (chef français) de l'Europe entière viendra aidé par des pays situés plus au nord, conduisant une grande troupe. Ils lutteront contre ceux de Babilon (pays situé de l'autre côté de la Méditerranée. Ce chef arrivera tard, alors qu'une assemblée de quatorze membres aura déjà mis fin à la vieille entreprise créée par Rousseau (l'idéologie de la République). Le grand descendant de roi battra les Arabes qui se seront ruinés dans cette guerre. Ils regretteront, aussi bien dirigeants que dirigés (le peuple), de s'être lancés dans cette aventure.
Jusqu'en 1997 il y aura haine et envie chez les Arabes, même dans la période où ils auront l'apparence pacifique. Il y aura des rappels qui démentiront cet état somnolent de sécurité apparente de leur côté. Conflit barbare (Arabes) en Italie, les Etats voisins en trembleront. Ces sera en cet endroit que les combats seront les plus durs. Le secours viendra par la Lusitanie (Portugal), fort probablement de l'Amérique débarquant au Portugal, Israël obtiendra ce que jamais il ne put auparavant, son intégration dans l'église.
La débâcle définitive des « Arabes » aura lieu vers 1996-1997. Mais une invasion asiatique suivra à peu d'intervalle :
Se dirigeant vers le nord, une énorme masse d'hommes envahira les pays d'Europe, et presque tout l'univers sera occupé par ce peuple (Asiatiques, vers 1997). Grande hécatombe sur leur passage où peu de chose subsistera. En grand regret sera le peuple français, lui qui avait tout en abondance, de par son imprévoyance il connaîtra la famine. Il y aura une hécatombe de meurtres pour des raisons d'épuration du vice. Idées fausses propagées par les meneurs qui feront croire aux soldats envahisseurs, très prudes dans leur pays (Asie) qu'ils combattent le vice de la dépravation en accomplissant des actes barbares (« de tuer les peu vêtues », mode actuelle). Grande afflixion chez les mères, dont certaines se suicideront par désespoir. Pays où il faisait bon vivre (la France), et où l'abondance était agréable, ta ruine approche. Du ciel le pire fondra et réduira à néant tout ce qui était avant (ruine) pour te laisser presque aussi nu tel le rocher.
Bien peu après (pendant la translation de la terre, la phase la plus aiguë en 1999) mais déjà nettement avant, il ne sera que peu d'endroits habitables sur terre. La région de Provence et d'autres lieux verront que la prédiction, malheureusement peu heureuse, se déroulera comme prévu. Anthropophagie entre père et fils (famine extrême) fera que l'on sera obligé de manger les glands et les racines. Le feu du ciel sera mortel et s'étendra partout, beaucoup de victimes, bruits monstres, tout le monde sera atteint. Ni la classe ni l'argent ne protègera de cet état de choses ».
*


N'en déplaise à Nostradamus et à ses recopieurs, la peur des guerres intestines ou invasions
rampantes sous la menace de telle ou telle ethnie a non seulement varié au cours des siècles mais se joue en alternance au XX e et au XXI e siècles : au début des sixties c'étaient le « péril jaune » puis, surtout depuis les 90 les arabes musulmans en général et le terrorisme islamique en particulier, et il y a fort à parier que bientôt l'invasion islamiste sera à son tour débordée par le « péril jaune »... voire un retour du « péril soviétique ». Dans tous les cas il faut reconnaître que le capitalisme est blanchi, pardon multiculturé. Il faut nous pencher maintenant sur le fantasme. La notion de fantasme est un combiné de peur (anxiogène), de frustration sexuelle et d'un imaginaire obsessionnel, mais pas forcément complètement étranger à la réalité.
Et si l'islamisation au lieu d'être une présumée invasion planifiée par quelques fous de dieu planqués sous des chameaux n'était que la réponse (faible et caricaturale) à une exclusion généralisée des pauvres (et ou immigrés), sous de gentilles ovations d'accueils antiracistes, afin qu'ils restent ghettoïsés et ne se sentent aucunement membres du prolétariat ?
Une telle exclusion, reliant les derniers arrivés aux pôles d'exploitation à l’obscurité de « l'arrière » (comme en temps de guerre la « cinquième colonne » de jadis et non pas l'ennemi intérieur bourgeois), détruit la concsience de classe et impose une logique de l’inversion, de l'isolement et du repli musulman. La contre-révolution dominante depuis 19914, conformément aux valeurs du capitalisme multiculturaliste et laxiste, avance à rebours de toute dynamique de classe. Aux pauvres manifs syndicales épisodiques dans le secret des intérêts financiers, elle ajoute le projet d’imposer le retour aux forces de jadis. Cette réaction, qui vient perturber la constante reconstitution du prolétariat comme classe, pourrit la vie politique d’autant plus qu’elle opère à coups de leçons de morale et avec ses tribunaux gauchistes. Le politicien bourgeois, malgré la haine virulente qu’il suscite dans ses discours arrogants, parvient le plus souvent à dissimuler sa véritable identité. La menace d’une réapparition du projet communiste (présumé totalement annihilé) demeure un cauchemar d’une remontée en surface du « cloaque prolétarien » même s'il caricaturé comme émeutes de black blocks ou islamisation rampante. Les arabes, répandus dans les rues de la belle France, se mêleraient à la population pour accélérer la contagion musulmaniaque régressive. L'invasion infâmante non seulement pour la laïcité mais pour « les français » se répandrait comme un virus. Ce n'est pas tout à fait vrai mais pas tout à fait faux En effet à notre époque d'hymen complet entre anarchisme (incluant le gauchisme en général de Mélancon à Poutou) et libéralisme, la doxa universelle bourgeoise s'autocongratule : « au nom d'un pédantisme schématique dénué de tout sens commun et gonflé de bouffonnerie politique » (RL page 183). Bien avant la GCF et le CCI, Rosa identifia les « radicaux » comme nationalistes déguisés, avec cette formule : « phraséologie traditionnelle anarcho-nationaliste » (p.184).

Si les choses étaient simples, comme l'imaginent nos « internationalistes trotskistes », on ne pourrait qu'applaudir à leur suivisme « antiraciste » et à leur généreuse volonté utopique d'accueillir tous les migrants du monde. Ces béni-oui-oui du moralisme « républicain », « démocrate », du « communautarisme national » finalement sont tout (et tous) sauf marxistes. Nous allons le démontrer ici en suivant le raisonnement de notre chère Rosa Luxemburg5. Elle note que Marx constatait déjà que des fragments de groupes nationaux ne sont destinés aujourd'hui qu'à servir de soutien à la contre-révolution « en attendant une révolution ou une guerre mondiale » (p.36). Marx poursuit sur ces « débris d'une nation impitoyablement piétinée, comme dit Hegel, par la marche de l'histoire ». « Nation impitoyablement piétinée » fait penser évidemment à la post-colonisation qui a floué la plupart des pays « libérés » de toute réelle industrialisation et qui restent des nations flouées par les grands impérialismes. En effet on peut oser la comparaison avec cette masse d'immigrants qui reste fidèles non simplement à l'islam mais à leurs pays d'origine conçus, malgré leur hétérogénéité, comme « nation arabe ». Au lieu de se vivre comme travailleurs immigrés, sans patrie, ce qui était dans la logique de leur intégration au prolétariat international dans la première moitié du XX e siècle, cette masse travailleurs corvéables à merci pourtant et surexploitée n'est aucunement une armée en ordre de bataille de conquête mais, excusez du peu, des déchets de peuples... errant. Mais ils ne se contentent pas d'être cela, avec leurs exigences ou « droits » de religiosité, ils réclament (et obtiennent) les faveurs de la bourgeoisie ; c'est l'évidence criante de l'actualité n'en déplaise aux béni-oui-oui gauchistes : il vaut mieux s'appeler Mohammed que Jean, et chaque média possède désormais son quota de races. L'islamiste soft comme hard sont de fait des souteneurs de l'ordre existant. Marx n'y va pas par quatre chemins concernant les écossais, les bretons, les basques et les slaves : « Ces déchets de peuples deviennent chaque fois et restent jusqu'à leur totale extirpation ou dénationalisation les soutiens fanatiques de la contre-révolution, tout comme leur existence est déjà une protestation contre une grande révolution historique ».
Rosa qui n'a pas pu participer au grand débat de l'austro-marxisme sur la nature de la nation (esquissé en 1908 mais surtout développé en 1924)6, convient avec Kautsky que l'identité nationale se définit avant tout comme langue commune7. Elle cite Kaustsky qui esquisse le sort historique des nationalités comme intégration à une langue commune (qui peut toutefois devenir mixte) : « Nous avons vu que la langue est le moyen essentiel de la communication sociale. Dans la mesure où cette communication s'étend avec le développement économique, le nombre de ceux qui parlent la même langue doit également croître. Il en résulte la tendance de certaines nations à l'expansion, à l'absorption d'autres nations qui perdent leur langue et en adoptent une autre, soit celle de la nation majoritaire soit une langue mixte ». Selon Kautsky, ajoute-t-elle, trois grandes communautés de culture de l'humanité se sont constituées conjointement : la chrétienne, l'islamique et la bouddhique : « mais chcun de ces milieux culturels englobe une multitude de langues et de nations. Au sein de chacun d'entre eux, la majeure partie de la culture n'est pas nationale mais internationale. Mais la communication mondiale poursuit son extension... ». Rosa constate une évolution vers une langue unique, si dans l'Antiquité ce furent le grec et le latin, il y a fort à parier que l'anglais deviendra la religion universelle... on évoluera alors vers : « … une complète disparition des langues des petites nations, dans un premier temps ; puis du rassemblement final de toute l'humanité cultivée en une langue et une nationalité comme furent rassemblés dans l'hellénisme les peuples du bassin méditerranéen oriental après l'époque d'Alexandre de Macédoine et comme ceux du bassin méditerranéen occidental se sont fondus plus tard en une nationalité romaine ». Rosa est ravie que Kautsky montre aussi bien, et pour la première fois dans les écrits socialistes, cette tendance historique à l'élimination complète des différences nationales dans « le système socialiste »8 et d'une fusion de l'humanité civilisée en une nation ».
L'image d'une nation mondiale pour caractériser la fin de toutes les frontières nationales n'est pas très heureuse, mais notre Rosa serait probablement très horrifiée de voir partout de nos jours le culte de la nation, de la plus grande à la plus petite, si glorifié de nos jours, servir toujours plus de masque au capitalisme mais aussi au complément ou à la version islamique du capitalisme, car l'islam même prétendant à une culture mondiale reste un nationalisme et un nationalisme conquérant dans la pire tradition belliqueuse9. Rosa ne pensait pas que, dans sa phase de décadence, le capitalisme nous barberait encore en fonctionnant, au niveau idéologique – interdiction de blasphémer, condamnation des Etats qui interdisent le voile intégral, génuflexion devant la principale pompe à finances de cette idéologie à Ryad – comme au Moyen âge10 ; mieux que Nostradamus finalement notre Rosa prévoyait qu'avec ce possible retour en arrière serait abandonnée « le développement du grand capitalisme », ce qui explique pourquoi vous êtes tous muets devant ce nouveau capitalisme financier qui destructure tous vos anciens repères « de classe » !
Il faudrait tout citer, mais Rosa a admirablement décrit déjà et dénoncé l'hypocrisie des droits de l'homme11, des dites libérations nationales, des luttes parcellaires (féminisme, procréation assistée, etc.), de l'antiracisme et du particularisme multiethnique : « Il est significatif que la dernière manifestation de l'esclavage dans la société moderne ait cherché à se maintenir, comme le fait toujours la réaction, sous la bannière du particularisme et que l'abolition de l'esclavage ait été le revers de la médaille représentant la victoire du capitalisme centraliste ».
Elle se moquait de cette culture moderne qui est : « avant tout une culture de classe, bourgeoise et petite bourgeoise »(p.154) quand pour la classe ouvrière : « le savoir, c'est le pouvoir ». C'est pourtant ce « bâtard déshérité » de prolétariat – Rosa est ici la seule à avoir pleinement intégré la notion marxiste de dépossession12 - qui est le principal ardent défenseur du savoir et de l'art (certainement pas des arriérations islamiques) : « .. une affinité particulière entre la lutte prolétarienne et les intérêts de la culture dans son ensemble et engendre le phénomène apparemment contradictoire et paradoxal qui fait du prolétariat conscient d'aujourd'hui dans tous les pays, le porte-parole le plus ardent et le plus idéaliste du savoir et de l'art, de cette même culture bourgeoise dont il est aujourd'hui le bâtard déshérité » (p. 156).

Bon, déjà à l'époque ce n'est pas le prolétariat anonyme qui s'exprimait mais partis socialistes et
syndicats, mais aujourd'hui on se demande bien où est l'expression « ardente et idéaliste » du prolétariat atomisé et assommé par les bagarres d'identité ou de non identité.

Je conclurai à mon tour, toujours dans l'attente du rachat du genre humain par le prolétariat, avec les quatrains n°5 et n°8 de Nostradamus, dont je vous laisse à loisir interpréter d'éventuelles connotations avec la perspective communiste, la vraie, l'indispensable et encore introuvable :


De n'avoir garde seras plus offensé,
Le foible fort, l'inquiet pacifique.
La faim on crye, le peuple est oppressé :
La mer rougit le long fier & inique.


Huit, quinze & cinq quelle desloyauté
Viendra permettre l'explorateur maling :
Feu du ciel, fouldre, peur, frayeur, papauté,
L'occident tremble, trop serre vin Salin.
 






NOTES


1Citations repiquées à cet excellent article sur la prospective appliquée par le capital décadent : http://www.lyber-eclat.net/lyber/aaa/age_dor.html : l'auteur montre à son corps défendant que les situationnistes s'inscrivaient dans les rêveries prospectives cosmogoniques de l'époque, mais avec des concepts empruntés à l'avenir communiste dans la vieille conception « missionnaire » du mouvement ouvrrier. A l'échelle des planètes, quand 50 ans plus tard, l'humanité n'a pas encore décollé de la terre ni mis fin à l'exploitation capitaliste. L'article se fait l'écho de la supercherie du « grand pas pour l'humanité » - revanche face à l'assaut du ciel en spoutnik - qu'aurait constitué l'alunissage... tourné par la NASA dans le désert du Nevada, en l'intégrant indirectement comme une marche vers le contrôle totalitaire d'internet. La conquête de la lune n'aurait eu comme objectif que de faire oublier la sale guerre du Vietnam (et sans doute aussi l'assaut du ciel… communiste), avec le bien connu prétexte : « quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt ».

2On peut consulter ces textes sur les sites spécialisés sur le web. Tel celui-ci : https://travail-emploi.gouv.fr/publications/Revue_Travail-et-Emploi/aut/drs_aut_2_5687.htm

3Ancien membre de la fameuse secte de Thulé, Rudolf Hess reste présenté comme un illuminé par les historiens, et son vol solitaire « mystérieux » pour négocier un accord de paix avec Londres est décrit comme loufoque (il est emprisonné sans autre forme de procès), ce qui permet de masquer la plus probable réalité : une fraction de la bourgeoisie anglaise souhaitait s'allier avec Hitler mais avait été mise en minorité pour l'histoire sainte de l'antifacsisme.. Toute l'histoire de WW2 est à récrire en réalité. Le dilettante Zemmour a lui-même mis à mal la gloriole de De Gaulle : en vérité il n'y avait que deux camps : le parti des yes et celui des ya ; De Gaulle, tel un vulgaire politicien de LREM, voyant qu'il n'était point sur la liste des ministrables de Pétain, s'est vengé en filant rejoindre le camp impérialiste des yes ! Esotérique mon cher Watson !
4Je ne veux pas dire, comme le commun des trotskars les plus orthodoxes envers le stalinisme confraternel que la chute de l'URSS signifiait la fin d'une révolution, pour cela, il faut remonter 50 ans en arrière; les trotskiens auront été les plus abusés souteneurs du stalinisme, cf notre 3e citation en exergue, ils vantèrent sa supériorité par rapport au capitalisme libéral par le fait qu'il se lança le premier « à l'assaut du ciel » avec les premiers spoutniks, Gagarine avait juste précéde le cosmonaute tiersmondiste Guevara. Contre révolution au sens retour en arrière, voire destruction du mouvement révolutionnaire renaissant mais dans la mesure où il y avait eu une indéniable poussée de la classe ouvrière mondiale dans les années 1980, cette chute très opportune a pu équivaloir à une sorte de contre révolution préventive, bien utile à la survie du capitalisme libéral, autant que la pax americana de 1945. La définition d'une contre révolution est complexe. Voici la plus intéressante que j'ai trouvée : « La contre-révolution est un terme à géopolitique variable, qui s’applique à l’ensemble des actions et des opinions de ceux qui rejettent les mutations de tout ordre (politique, social, religieux) imposées par les assemblées révolutionnaires. La terminologie doit cependant être précisée : le révolutionnaire de 1789 (La Fayette, Barnave ou Mounier) peut être qualifié de contre-révolutionnaire lors de la seconde révolution de l’été 1792, l’émigration fournissant une piste. Il existe ainsi une stratification de la contre-révolution en fonction des ruptures : journées d’octobre, Constitution civile du clergé, fuite du roi, guerre, exécution de Louis XVI… Pour clarifier les contours d’un concept qui deviendrait tentaculaire au cours de la radicalisation de la Révolution, les historiens détachent de la contre-révolution les résistances de populations ponctuellement en révolte contre telle législation révolutionnaire, mais qui peuvent basculer d’un côté ou de l’autre, selon les circonstances et la propagande des uns ou des autres. La contre-révolution se développe au rythme de la Révolution, elle se nourrit de l’opposition à ses principes et à ses actes. Elle est probablement majoritaire dans l’ensemble européen, dès 1789 ». Complétée par celle-ci : « L'expression contre-révolution désigne non seulement l’ensemble des moyens mis en œuvre pour s’opposer à une révolution, mais aussi des courants de pensée opposés, jusqu'au début du XXe siècle, à l'héritage révolutionnaire des XVIIIe et XIXe siècles, puis, aux révolutions de type bolchevik qui ont secoué l'Europe, puis certains pays extra-européens à partir de 1917. Elle inclut tout ce qui, après la révolution, tente d’en annuler, ou d'en limiter tout ou partie des effets, et même bien longtemps après. Suite à la mise en place de régimes révolutionnaires plus ou moins durables, l'adjectif contre-révolutionnaire est aussi utilisé dans ces pays pour disqualifier des personnalités que les dirigeants souhaitent évincer.Tout d'abord, pour qu'il y ait une contre-révolution, il faut qu'il y ait, sinon une révolution, du moins une processus politique révolutionnaire. par révolution, on entend renversement de l'ordre ancien, qu'il soit politique ou économique. Dans ce cadre, les partisans de la contre-révolution sont avant tout ceux qui s'opposent à un processus révolutionnaire; ces partisans peuvent être actifs dans les domaines théorique (Joseph de Maistre), politique (le cordon sanitaire), militaire (Koltchak), économique (le blocus)... le terme de révolution ayant été galvaudé (on parle de révolution à chaque nouveauté technologique), le terme de contre-révolution a aussi connu une modification de sens et de ses acceptions. En effet, à partir de la révolution bolchevique, moment de scission important au sein des mouvements révolutionnaires, communistes, bolchevik, anarchiste, tout mouvement dissident du parti révolutionnaire, toute personnalité qu'on souhaite éliminer (au moins politiquement), est taxé de contre-révolutionnaire ». Mon vieil ennemi René Berthier, avec qui j'avais polémiqué dans mon livre sur l'Etat de transition et à la librairie Amelot, lorsqu'il se pique de travaux d'historien anarchiste, produit d'intéressantes études, sur la contre révolution on lira avec profit ce qu'il en dit avec une riche science : http://1libertaire.free.fr/RBerthier14.html Lire aussi un texte foisonnant des presses universitaires de Rennes : https://books.openedition.org/pur/28073?lang=fr


5CF. L'ouvrage « La question nationale et l'autonomie » présenté par Claudie Weil (ed Le temps des cerises, 2001). Pour Rosa le nationalisme des petits peuples est essentiellement un nationalisme plouc : « … le nationalisme lituanien, biélorusse et ukrainien à peine éveillé se fonde entièrement sur la population rurale et ses formes conservatrices d'existence, entreprenant de labourer, de façon tout à fait significative, ce champ national antique et vierge par la diffusion d'abécédaires et de l'Ecriture sainte dans la langue nationale et avec l'orthographe nationale ». De même l'islamisme aujourd'hui n'est qu'un nationalisme plouc.Pour Marx, la classe paysanne est en dehors de la culture (pas du sol) elle reste une « parcelle de barbarie ». De quoi révulser nos anarchistes intempérants !
6Cf. Otto Bauer et la révolution, textes choisis, présentés et annotés par Yvon Bourdet, Paris 1975.
7VOIR aussi les longs développement de Bordiga à ce sujet, extrait : « Une des thèses fondamentales de tous les textes marxistes sur cette question est que la revendication d'une langue nationale est une caractéristique historique de toutes les révolutions antiféodales. En effet, cette langue est indispensable à l'établissement de liens et à la communication entre les différentes places commerciales du marché national qui vient de se former, ainsi qu'à la circulation sur tout le territoire national des prolétaires arrachés à la glèbe et à la lutte contre l'influence des formes religieuses, scolastiques et culturelles traditionnelles qui reposent d'une part sur l'usage du latin comme langue savante, d'autre part sur l'émiettement de la langue populaire parlée en dialectes ».
Il reproduit deux citations, l'une de Marx : «Les hommes commencent à se distinguer des animaux dès qu'ils commencent à produire leurs moyens d'existence» ; l'autre d'Engels :
«
D'abord le travail, ensuite, combiné avec lui, le langage. Voilà les deux facteurs essentiels sous l'influence desquels le cerveau du singe est devenu aujourd'hui, peu à peu, le cerveau de l'homme».

8Dans la Seconde Internationale on ne parle pas de « perspective communiste » mais de « système socialiste ».
9Toutes les guerres de religion du passé ne furent que des guerres de rapine où le soldat étéit excité non par une foi idéaliste ou un engagement patriotique mais par la perversion du pillage et du viol. Ainsi comme on vient de nous le révéler tardivement, les embrigadés de daech et Cie ne sont pas de simples bigots mais bien des soldats primaires. Si on ne leur avait pas promis 72 vierges (yezidis) sur terre ici et maintenant ils n'auraient pas voulu bouger des tours où ils moisisssaient en banlieues... éloignées de la classe ouvrière !
10Cf avant dernier paragraphe page 41.
11cf. p.186 : « … les formes constitutionnelles des Etats modernes, les institutions démocratiques, les formes républicaines de gouvernement qui ne sont en fait que des formes développées de pouvoir bourgeois, comme par exemple les fameux « droits de l'homme et du citoyen », proclamés à l'aube du siècle précédent et qui, au cours de toute l'histoire sociale et politique du siècle écoulé, ont été réduits à leur seul contenu important : le droit d'exploiter et de dominer pour la bourgeoisie ». La première critique féroce de ceux-ci se trouve évidemment dans la première partie de La question juive de Marx, ce pourquoi ce texte est tant diabolisé par les plumitifs de l'actuelle bourgeoisie moralisatrice et « antiraciste ». L'antiracisme dans sa version officielle perverse étant un des meilleurs remèdes contre le communisme.
12Dont je ne cesse de démontrer dans ce blog sa réalité à travers la défense offusquée des « grands principes humanitaires », des migrants par les grands bourgeois, et leurs indignations sélectives avec la masse des militants et journalistes petits bourgeois et gauchistes divers.

vendredi 5 octobre 2018

LE TESTAMENT "SURREALISTE" DE JANOVER


Comment un petit littérateur « libertaire » se moque de Rosa Luxemburg et de Lénine


Après s'être attaché à la publication, très louable, des œuvres complètes de Rosa Luxemburg, les éditions Smolny, de la région Occitanie, ont décidé de se livrer à la publication d'auteurs, et pas de n'importe quels auteurs, de préférence de tendance anarchiste et anti-léniniste primaire. Le choix de Louis Janover ne fût pas innocent. D'une notoriété limitée dans le milieu micro-universitaire ou dans un vague milieu d'esthètes, cet auteur avait déjà été sollicité avec force ronds de jambes pour rédiger près de cent pages en introduction aux OC de Rosa. L'introduction releva cependant franchement de la perversion narcissique, voire de l'auto-congratulation. Comme tant d'autres que moi l'ont remarqué, Janover parle de son nombril mais peu de Rosa Luxemburg. C'est un peu le même sentiment que l'on éprouve en lisant cette petite soixantaine de pages : « Le testament de Lénine et l'héritage de Rosa Luxemburg », qui vient d'être édité, d'ailleurs fort soigneusement par le maniaque Eric et son équipe.
Le choix d'une relative petite notoriété littéraire peut-il être gage de succès, en outre pour faire passer une camelote « conseilliste » assez ringarde et qui sert de balais à tous les léninistes défroqués comme aux anars marginaux qui se piquent de culture « gauche communiste » ? Non pas, si vous n'y ajoutez point une bonne dose de censure, c'est à dire, à la façon du « néo-stalinisme », d'oubli des principaux, je dirai lutteurs aux côté des bolcheviques, et ensuite seulement critiques, et non pas des critiques en chambre ou des observateurs surréalistes, j'allais dire grotesques. D'emblée c'est la démarche des introducteurs. Ils sont cinq ou six ! Oui oui ! Quasi un comité central, alors que conseillistes comme anars sont les rois de l'individuation des écrits et ne se repaissent que de « livres » et d'auteurs « de référence ». Donc, comme un vulgaire bureau politique, ils s'y sont mis à plusieurs... pour mentir. Leur tapis rose élancé vers Janover pose le débat « historique », mais simpliste, résumé à une opposition frontale entre Rosa et Vladimir. Les groupies de Janover ne trouvent pas mieux que de lui réserver comme (piètres) contradicteurs « néo-staliniens », les trotskiens Tariq Ali, O. Besancenot et le dinosaure stalinien Lucien Sève. C'est sûr qu'évoquer Miasnikov, Ossinsky, la Gauche Communiste de France, Bordiga ou le CCI, ne ferait pas vendre dans les librairies du NPA ou à la fête de l'Huma. Stratégie éditoriale pour une première publication « personnalisée ». Ils devaient bien çà à un critique passionné du culte de la personnalité léninienne ou stalinienne.

Le titre avait un aspect accrocheur éditorialement, et il fera probablement vendre. Gare au contenu hélas. Car il n'y a ni testament de Lénine ni d'héritage de Rosa Luxemburg, en tout cas pas celui que lui prête le comité éditorial Smolny et le renégat Janover. Que l'on s'apitoie ou que l'on se fiche du chanteur de « je me voyais déjà en haut de l'affiche », l'arrivisme et la cupidité valsent de concert toujours pour masquer la complexité des situations et flatter les clichés les plus éculés ; c'est même une des lois « éthiques » de la politique bourgeoise. Dans les répétitions lassantes et les phrases d'un kilomètre il suinte un Victor Loupan bis1, de la haine de petit bourgeois aigri. Il n'y a non seulement aucune réflexion politique sensée sur la question de la perspective de la « transformation socialiste » de la société (expression de Rosa) mais une accumulation de citations de divers défroqués du bolchevisme allemand, lesquels ont servi de critère de pensée à toute une génération de bobos ultra-gauches dans l'après 68. Il ne part pas de la réussite de la révolution, du point de vue des heureux millions de spectateurs exploités de l'époque, pour éventuellement comprendre l'échec de la révolution (au niveau international, face aux coalitions impérialistes, etc.) mais passe son temps à pointer du doigt les « péchés » bolcheviques et à nous faire lanterner avec le miracle attendu de la « spontanéité prolétarienne », avec la bénédiction des Saint Rubel2, Rühle le grand négateur du parti3, Mattick4, Ciliga, Korsch5, Souyri6, les moines de l'Ecole de Francfort et les bobos surréalistes qu'il se vante d'avoir cotoyé. Pas tellement plus jeune que le dinosaure Henri Simon, Janover est plus démagogue, bien que l'un surfe aux niveaux trade-unionistes et zadistes et le suivant dans un petit milieu de libraires, voici en résumé « l'escroquerie » bolchevique :
« Ainsi, c'est au nom du « socialisme » que les intellectuels se sont emparé de toutes les formes de luttes du passé, de toutes les aspirations à l'émancipation humaine pour les transformer en leur contraire et façonner le vocabulaire au gré des besoins du Parti-Etat » (p28).
Machiavélique mon cher Watson ! Prions pour « l'éthique impersonnelle du mouvement ouvrier » !

De tradition historique pour le passage du témoin de la révolution (outre Janover soi-même derrière son bureau) il ne reste plus que « les milieux libertaires et les courants du socialisme de conseils, en dépit de la pression exercée sous toutes ses formes par l'appareil idéologique du Parti ». C'est en gros ce qu'il va radoter pendant cette soixantaine de pages, c'est à dire à la manière des trotskistes disparus et des staliniens agonisants : on est seul au monde ! Vous imaginez Rubel sur papier bible Gallimard remplaçant le Manifeste de 1848 parmi nos ouvriers modernes, peu ouvriers d'ailleurs dans leur tête ? Sauf que trotskistes et staliniens, eux, ont réinvesti dans de nouvelles formes genre NPA et FdG, tandis que les milieux libertaires sont toujours aussi miteux, on en croise en librairie ou chez les blacks blocs, et les courants du socialisme de conseils qui étaient déjà venteux en 1968 ne sont plus que des fumerolles soigneusement contenues à l'Institut d'histoire sociale par les successeurs de Ken Rodenburg. Sauf que comme critiques de Rosa ou souteneurs de l'affreux parti « minoritaire », Janover ne trouve pas mieux que de nous coller encore Sève Lucien et Besancenot Olivier7

Au deux tiers de son brouet haineux, Janover se propose d'aller « à la racine du mythe bolchevik » et s'appuie sur un saint anarchiste Alexandre Berckman qui a certes dénoncé les bolcheviks mais qui a eu les honneurs de la presse américaine, on n'a jamais vu une contribution palpable de sa part sur la nécessité ou pas d'une transition du capitalisme au communisme, chez Janover non plus qui attend, comme Rosa en prison, du « brouillard de l'avenir » et du miracle prolétarien. Il accable la dernière lettre de mise en garde de Lénine (malade et diminué) des pires turpitudes jusqu'à l'invention du stalinisme ; curieusement par contre il n'a pas un mot pour développer, ce qui est central pourtant, sur le fait que la lettre ait été considérée comme dangereuse pour tout le parti, même Trotsky l'a tu. Cela signifie quoi ? Non pas que Lénine « machiavélisait » encore mais que, comme à diverses reprises tout au long de son combat il n'avait pas le dessus sur l'appareil comme sur l'Etat, qu'il n'était donc pas du tout ce petit dictateur qu'invente à longueur de phrase l'intello hors histoire.

Janover n'invente rien, il ne joue qu'au perroquet. Il emprunte même sans citer au rigorisme batave de Pannekoek en nous balançant d'emblée que Rosa c'est une « éthique », quant à ce Lénine, un immoral complet. J'ai lu tous les Janover et je l'ai toujours imaginé en curé, ou en psychologue ; Rosa est d'ailleurs son Freud : « Rosa répond toujours à nos interrogations et à nos angoisses » tandis que le bolchevisme... c'est l'entrée dans l'industrie moderne ! La perspective post-capitaliste est donc, on l'a compris, une morale. Le pasteur Janover va passer ses quelques pages superficielles à faire la morale anti-parti à tous les quelques profs et étudiants qui le lisent. Cependant, c'est le projet en lui-même qui capote dès l'abord, pas pour les ignares et les naïfs d'accord. Le projet était de démolir Lénine en se servant de Rosa Luxemburg et de ses critiques aux différentes époques. Or il n'y a aucune méthode chez Janover autre que le dénigrement systématique, voire névrotique avec des phrases d'une demi-page, typiques de la façon de s'exprimer des pervers narcissiques ou du narcissique de base8, qui prétendent tout dire, sans discussion, mais toujours la même chose, le même dénigrement. Ce sont ainsi des dizaines de phrases à rallonge qu'on subit chez ce monsieur qui se pique d'avoir fréquenté le beau monde du surréalisme. De la belle phrase en veux-tu en voilà, il y en a un paquet mais à force d'utiliser cette vieille ficelle elles en deviennent bêtes et incompréhensibles.
ABSENCE TOTALE DE METHODE donc, car s'appuyer sur les critiques de Rosa eût nécessité de respecter la chronologie historique et au moins de resituer les critiques dans les circonstances même. Or Rosa est citée à tort et à travers, hors contexte et même, super mensonges, affublée à d'autres contextes ! Il eût été au moins honnête de suivre le raisonnement de Rosa dans la compil de ses notes « La révolution russe » pas à pas pour montrer ce qu'il voulait montrer, en tout cas pour constamment dénigrer ce qu'il a dénigré sans fondements autres que moraux et même infrapolitiques. Mais voilà, s'il ne l'a point fait c'est parce qu'il se serait ridiculisé. La fameuse brochure controversée (et qui gêne tout le monde en fait) n'est pas du tout « antiblochevique »9. Je vais le démontrer très facilement par après.

OU IL PREDOMINE DES CRITIQUES FRATERNELLES DE LA PART DE ROSA

Prenons sur le site « Matière et Révolution », qui irrite les bonzes de LO – où sont rassemblées les appréciations de Rosa sur l'ensemble de la révolution - une poignée des premières remarques de Rosa, alors que le black out de la presse est total, et voyons comment elle raisonne avec son « éthique de classe » :

« Certes, les ouvriers russes n’ont pas d’organisations, pas d’associations électorales, presque pas de syndicats, pas de presse. Mais ils disposent d’atouts décisifs pour leur pouvoir et leur influence : une combativité toute neuve, une volonté arrêtée et un esprit de sacrifice sans bornes pour les idéaux du socialisme ; ils disposent de ces qualités sans lesquelles le plus bel appareil organisationnel n’est qu’un vain bric-à-brac, un boulet au pied de la masse prolétarienne. Certes, sans organisation, la classe ouvrière ne peut conserver longtemps toutes ses facultés d’action. Voilà pourquoi nous sommes prêts à affirmer qu’en ce moment même, à Pétersbourg, à Moscou, dans toute la Russie, les ouvriers ont fébrilement entrepris de se créer une organisation, des associations politiques, des syndicats, des instituts culturels, tout l’appareil. Comme il y a dix ans, le premier acte du prolétariat révolutionnaire russe sera de combler le plus rapidement possible les lacunes dans l’organisation. Et cette organisation, née du combat et trempée à ce feu constituera certainement une authentique cuirasse pour sa puissance et non pas le carcan de son impuissance ».

Elle n'a encore aucune idée de la place centrale occupée par le parti bolchevique. Janover nous noie sous les citations très très « démocratiques », voire nunuches de Rosa, sans les resituer dans leur contexte, mais il évite les plus mises en avant par Rosa comme cette suivante :


« Le Parti de Lénine fut ainsi le seul en Russie qui comprit les vrais intérêts de la Révolution dans cette première période, il en fut l'élément propulseur, étant en ce sens le seul parti qui fît une politique réellement socialiste ».(...) Le Parti de Lénine est le seul qui ait compris la loi et le devoir d'un parti vraiment révolutionnaire ».
Elle salue que « Lénine et ses camarades aient lancé « tout le pouvoir au prolétariat et aux paysans », donc pas aux soviets pas encore affirmés. Elle en rajoute, quitte à Indigner Bourrinet, Philippe le certifié, Henri Simon et Janover réunis :
« Ce qu'un parti peut, à une heure historique, fournir de courage, de force d'action, de coup d'oeil révolutionnaire et de logique, les Lénine, Trotsky et leurs camarades l'ont donné largement. Tout l'honneur révolutionnaire et la capacité d'action qui a manqué à la démocratie socialiste en Occident s'est trouvé chez les bolcheviks. Leur insurrection d'octobre n'a pas sauvé effectivement la Révolution russe, elle a aussi sauvé l'honneur du socialisme international ». Elle ose même insinuer que Janover est un vrai con de radoter sur le machiavélisme de Lénine :
« Ce serait une mauvaise plaisanterie d'exiger ou d'attendre de Lénine et consorts10 (d'en passer) à attaquer un des plus difficiles problèmes, et nous pouvons dire avec assurance le problème le plus difficile, de la transformation socialiste ».

Dans cette compil de notes prises dans l'enfer de la prison et de l'angoisse sur son devenir, la grande révolutionnaire marxiste, au contraire de Janover, ne raisonne pas en idéaliste ni en vieille toupie utopiste. Elle ne se focalise pas sur Lénine, c'est, selon les traductions « Lénine et ses camarades », dans le courant lefeuvrien, les aimables éditions hétéroclites Spartacus, on a déjà maquillé par « Lénine et consorts ». On trouve38 occurrences pour Lénine, et la plupart des appréciations ne sont pas insultantes. A mon point de vue, il y à boire et à manger, beaucoup de contradictions et d'idées ébauchées. Rosa est irréaliste sur la gestion gouvernementale transitoire, rigide et irréfléchie sur les concessions inévitables aux paysans ; sur la guerre révolutionnaire, elle reste sur des position opportunistes et dépassées des anarchistes ; on peut même penser qu'elle est une sociale-démocrate bon teint avec des phrases genre humanitaire qui ont été récupérées par toutes les fractions bourgeoises et « Révolution démocratique ». 

Elle parle de vie politique « de la nation » ! Comme héritage d'une réflexion sur le communisme mondial, y a mieux. Elle offre de belles envolées lyriques, mais se contente de singer Marx en disant que la réalisation du socialisme réside dans le brouillard de l'avenir. On ne peut pas lui donner raison lorsqu'elle accuse Lénine d'avoir une conception simpliste de l'Etat, de simplement le renverser sur la tête pour le faire équivaloir à celui des bourgeois. Certes mais paradoxalement c'est elle qui dit par ailleurs que le problème « pouvait être simplement posé en Russie et pas résolu » ! Or, Lénine, jusqu'à ce jour, si l'on excepte la Gauche germano-hollandaise, la GCF et le CCI, reste le seul à avoir fourni les questionnements les plus cruciaux sur la nature de l'Etat et les difficultés de son remplacement. Quand Janover cite l'image de la locomotive par Lénine il charge celui-ci ad hominem, mais se garde de rappeler la phrase gênante pour un brave conseilliste utopique : « la machine nous échappe des mains » ; et c'est même Rosa qui rend hommage à ce Lénine théoricien, mais bientôt emprisonné par cet Etat qui le conduit à se retourner contre le prolétariat, notamment contre les grèves du début à Pétrograd, puis malheureusement à la tragédie de Kronstadt ; elle note bien (avce son éthique de classe) que Lénine a en permanence le souci des risques de corruption que génère tout Etat, même « prolétarien » ; c'est même Lénine qui, le premier, avouera que « non nous n'avons pas un Etat prolétarien, même pas un demi-Etat mais un Etat qui relève du capitalisme d'Etat" ! Il faut savoir qu'une partie des bolcheviques ont toujours considéré quand même la révolution de 1917 comme bourgeoise ! Ils n'avaient pas la plupart reçu une formation marxiste pour rien, et n'avaient pas attendu la spontanéité des grèves miraculeuses, qui se produisent archi rarement.

Dans ses notes un peu décousues, elle manifeste toujours respect et égard pour Lénine, c'est le jeune Trotsky de 1905 qui l'avait appelé Maximilien ; elle a « noté » le positif, que les masses devront évoluer (pour la pasteur et pesteur Janover les masses sont des saintes) :« dépasser les instincts égoïstes et les remplacer par les instincts sociaux » ; elle l'approuve mais lui reproche d'user d'inspecteurs d'usine, de décrets de terreur « c'est justement la terreur qui démoralise », et de provoquer un « étouffement de la vie politique ». Mais on sent qu'elle hésite, qu'elle n'est pas convaincue elle-même par sa critique ; ce sont des notes en effet, et quand on connaît le haut niveau intellectuel de Rosa, on peut imaginer qu'elle pouvait revoir ou amender ou biffer son texte, d'ailleurs on ne sait pas trop ce qui a été sauvé du manuscrit. Elle développe une argumentation spécieuse et qui, prise comme telle, n'est autre que celle de n'importe quel bourgeois radical : « on ne peut pas opposer dictature et démocratie, ce qui revient à raisonner comme Kautsky » ; mais elle ne développe pas cette remarque fort ambiguë dans la « guerre des classes », surtout quand peu de temps après c'est la démocratie allemande qui l'assassine ! « La liberté est la liberté de celui qui pense autrement »... et qui vous égorge ou vous fusille !? La phrase bizarre a fait le tour du monde et a fait dire à Hannah Arendt que Rosa n'était au fond pas vraiment marxiste.
Ces notes semblent avoir été jetées à la va vite, mais se contredisent entre elles. Elle en conclut « comprendre » : carence du prolétariat allemand et occupation de la Russie par l'impérialisme allemandes ». Rien à voir avec tous ces faux derches qui accusent Lénine et le parti de machiavélisme sournois, et assurent qu'à tout bout de champ Lénine fût accusé par Sainte Rosa d' « esprit de caserne »11.

Avec ce raisonnement d'autruche des petits messieurs pervers, voilà comment le Janover se contente de nous « prouver » que cette révolution était bourgeoisie et ce Lénine un vrai salaud :
« Paradoxalement, ce sont les « défauts » du Parti dénoncés par Rosa Luxemburg qui ont permis à Lénine de s'emparer du pouvoir et de mener à son terme la révolution qui devait nécessairement aboutir à l'industrialisation, donc à la suprématie d'une classe managériale, à la suite de quoi le Parti a dû s'adapter au sol historique pour y enraciner ses organes directeurs et en éliminer les soviets » (p61).
C'est invraisemblable, le parti stalinien n'est plus le parti de Lénine et cette théorie d'une certaine ultra-gauche encore existante – comme les courants d'air – qui nous théorise à la suite de Souyri ou Tartempion que le bolchevisme a servi à réaliser l'accumulation primitive est bien faite pour nous amuser12. Tous ces idiots apolitiques libertaires oublient une poutre : la guerre mondiale qui repart. L'accession au pouvoir des Hitler et Staline n'obéit pas à un accumulation primitive mais est la fois le parachèvement de la contre révolution et l'hallali qui va permettre au capitalisme de redémarrer en 194513.

Elle est certes très « démocrate » mais assez irréaliste concernant la dissolution de la Constituante (où les partis dominants voulaient poursuivre la guerre), quand par ailleurs elle reconnaît que les révolutions sont toujours le fait de minorités « volontaristes ». Le mot d'ordre prêté généralement dans la confusion et tous les amateurs d'histoire en goguette comme Janover et Consorts, n'a pas été généralement « tout le pouvoirs aux conseils » mais il a alterné avec « tout le pouvoir au prolétariat et aux paysans », et certainement aussi des divers « tout le pouvoir au peuple », etc.

Sur Brest Litovsk, malgré tout le respect qu'elle m'inspire, la position de Rosa est ridicule si on se fit aux âneries de Sabatier et de l'argumentation des anarchistes donneurs de leçon de « guerre révolutionnaire »14. Mais si l'on suit le brouillon disons, sa position est bien plus nuancée que celle que lui ont attribué les marxistes en peau de lapin et Sabatier ; en outre la fameuse saillie de l'accouplement de Hindenburg et de Lénine, que ce pauvre Janover utilise pour en faire l'explication sommaire de l'absence de contre révolution, mais une prescience de Rosa sur un Machiavel Lénine, c'est plutôt de l'ordre de la polémique amicale ; Lénine n'est jamais qualifié de bourgeois ni d'assassin :

« ...Mais outre ces arguments prétendument réalistes, il en est d’autres qu’il faut prendre en considération. Une alliance des bolchéviks avec l’impérialisme allemand porterait au socialisme international le coup moral le plus terrible qui pût encore lui être infligé. La Russie était le dernier refuge où le socialisme révolutionnaire, la pureté des principes, les idéaux avaient encore cours (sic) ; les éléments authentiquement socialistes en Allemagne et dans toute l’Europe portaient vers elle leurs regards afin de se guérir du dégoût que suscite la pratique du mouvement ouvrier d’Europe occidentale, afin de s’armer de courage pour persé­vérer et croire encore aux oeuvres idéales, aux paroles sacrées. Avec l’ « accouplement » grotesque de Lénine et de Hindenburg s’éteindrait à l’Est la source de lumière morale. Il est bien évident que les dirigeants allemands mettent le couteau sous la gorge du gouvernement soviétique et profitent de sa situation désespérée pour lui imposer cette alliance contre nature (Hé janover tu lis bien ou tu dors?). Mais nous espérons que Lénine et ses amis ne céderont à aucun prix, qu’ils seront catégoriques dans leur réponse à cette provocation : jusque-là et pas plus loin !
Une révolution socialiste assise sur les baïonnettes allemandes, une dictature proléta­rienne sous la juridiction protectrice de l’impérialisme allemand - voilà qui serait pour nous un spectacle d’une monstruosité inégalée. Et ce serait de surcroît purement et simplement de l’utopie. Sans compter que le prestige des bolcheviks dans leur propre pays, serait anéanti ; ils y perdraient toute liberté d’action, toute indépendance, même intérieure, et d’ici très peu de temps, ils disparaîtraient totalement de la scène. Même un enfant aurait discerné depuis longtemps que l’Allemagne n’est qu’hésitante mais guette l’occasion qui lui permettra, à l’aide des Milioukov, de quelconques hetmans et de Dieu sait quels sombres hommes d’honneur et de paille, de mettre un terme au pouvoir bolchevik, de contraindre Lénine et ses amis à étrangler ce pouvoir de leurs propres mains, après leur avoir fait jouer comme aux Ukrainiens, aux Loubinski et consorts le rôle du cheval de Troie ».

On le voit, la critique est ici à l'imparfait, pleine de suppositions qui n'ont pas pu devenir crédibles par la suite, d'abord parce que l'armée russe était en complète débandade et que cela aurait même pu pousser à encore plus de désertions massives des prolétaires et surtout de la masse paysanne. L'enfant chéri Boukharine pouvait continuer à délirer avec la conception obsolète de l'extension de la révolution au bout des baïonnettes. Heureusement Lénine et Trotsky ont été réalistes, mais dans l'ambiance échevelée du moment la décision d'arrêter les frais s'est faible à une faible majorité. Ce qui met à mal toute la théorie d'un Lénine hyper dictateur qui contrôlait tout, et qui n'avait aucune « morale » selon notre bon pasteur Janover15.
Je me marre des circonvolutions du pasteur Janover lorsqu'il est obligé d'user d'une ou deux citations trop gentilles à son goût pour les méchants bolcheviques, dont cette fameuse : « en Russie le problème ne pouvait être que posé, il ne pouvait pas être résolu en Russie. Et c'est en ce sens que l'avenir appartient partout au « bolchevisme ». Janover en reste bouche bée.
Il n'est pas sûr que c'était la conclusion en formulation définitive de cette série de notes rédigées en prison et peut-être trafiquées dans un sens ou un autre, mais dans le sens de sa démonstration c'est OK ; elle ne saluait pas le bolchevisme en soi et ses futurs errements étatiques à Kronstadt, mais cet état d'esprit de rupture résolue avec l'ordre ancien et de porte-voix du prolétariat qui avait animé jusque là le bolchevisme, et de nécessité d'un parti politique.

Janover exprime surtout la crise du dogmatisme conseilliste et ses sophismes anti-parti. Il répète dix fois, cent fois les mêmes litanies contre la révolution russe de ces milieux limités de l'anarchie sans principe et des bobos de l'ultra-gauche, sa clientèle. On arrive au bout de notre calvaire et aux bonnes formules finales qui ne sont que resucées des auteurs de bibliothèque qu'il n'a fait que citer, incapable d'analyser au plan politique. On a compris que c'est Lénine qui nous lègue le mensonge déconcertant (coucou Ciliga et coucou Staline!)16.
Mais les affirmations ultimes de Janover nous déconcertent davantage :
« Et les révolutions commencent toujours par cette prise de parole et finissent toujours par un bâillon ». C'est un auteur du livre noir du communisme qui a dit ça ? N'est-ce pas ?

J'ai gardé le meilleur pour la fin effective de Janover, il est Janus, il est Jupiter plus que Macron :

« … les pourfendeurs de toutes les formes concrètes « de la vie humaine aliénée » sont eux-mêmes amenés, en l'absence d'une classe révolutionnaire (sic), à mettre en œuvre le système qui a renouvelé le mode de réification des idées et des échanges. Ce sont eux qui sont appelés par leur culture à intégrer la subversion au mode de production afin de produire « du nouveau » et de répondre à la demande que formulent les critiques en vue d'éradiquer les expressions périmées, dépassées de ce spectacle ».

On ne sait en soi pas non plus de qui il parle, de lui et de ses consorts libraires ou des salauds de bolcheviques, mais peu importe les dernières pages c'est une bouillie complète, du bla-bla dont est capable n'importe quel anar. S'il nous a écrit quelques bons livres, il reste qu'il mérite le sort d'Anatole France.


En vérité c'est ce petit littérateur qui nous a livré ce spectacle ridicule, bien que plaisant pour tout libertaire ignorant ou peu regardant, d'une invraisemblable opposition "éthique" entre Lénine et Rosa. C'est cette absence de méthode qui permet d'oublier que ces deux têtes ont été à l'unisson, sans se concerter, dans leur dénonciation de la guerre, qui ne tient pas compte de l'avis qui aurait pu être celui de Rosa, si elle n'avait pas été assassinée, devant l'évolution et les difficultés de la révolution en Russie. Nul doute qu'elle n'aurait pas raisonné comme ce vieux machin français de l'extérieur ou en donneuse de leçon d' "éthique". Il est donc doublement ridicule d'opposer Rosa à Lénine.
Rosa ne prétendait pas léguer une science infuse. Lénine n'avait pas intitulé sa lettre de mise en garde "testament", c'est une invention des exégètes.  Lénine et Rosa nous ont laissé en héritage des textes et des travaux inoubliables. Rosa peut sembler plus romantique du fait qu'elle ne s'est pas trouvée au cœur du chaudron ni dans la suite de l'histoire, quand Lénine a été amené, quelles qu'aient été ses erreurs, à poser concrètement la question de la réalisation du communisme comme ni Marx ni Rosa n'ont été en situation de le poser. A tous deux il revient le mérite d'avoir actualisé le marxisme, de s'en être servir comme méthode de combat, d'avoir montré par leurs polémiques qu'il n'est pas monolithique et que l'avenir appartient partout… au marxisme.



NOTES
1Sinistre réac poutinien dont j'ai déconstruit dans ce blog le bouquin haineux sur la révolution en Russie.
2Rubel a produit un bon travail académique chez Gallimard avec d'autres de la GCF comme Evrad et Suzanne Voute la fondatrice du parti bordiguiste en France, mais ce travail ne valide pas sa théorie d'un Marx anarchiste. Nous avions regardé Rubel lors de son passage à la télévision avec Marc Chiric qui avait milité avec lui après guerre et nous avions été déçu de son incapacité à remettre en place les aboyeurs staliniens sur le plateau. Le conseillisme c'est ça, on conseille dans les coins mais c'est mou, aucune force comme celle (désolé) de l'esprit de parti !
3Il lui reste l'honneur d'avoir voté contre les crédits de guerre avec Liebknecht, mais il fait partie de ces brillants et courageux éléments qui n'ont pas su se relier à un travail de fraction, et qui ont théorisé dans leur coin... le renoncement au nom de la conception fumeuse de la spontanéité des masses coupée de toutes minorités plus aguerries au combat politique. C'est chez ces gens-là et chez l'apôtre Janover, comme l'explication de la génération spontanée avant l'arrivée de Pasteur.
4Mattick est devenu la grande référence des libertaires mais il n'aura été qu'un Henri Simon à l'américaine, noyé dans la « contre-culture » et inaudible pour le prolétariat en général.
5Comme Rühle, Korsch force l'admiration pour son rôle dans la vague révolutionnaire mais, comme nombre d'intellectuels de haut niveau il finit prof et écrivain, et ses écrits de style philosophique, servent plutôt aux étudiants bourgeois à réfléchir à l'impossibilité de la révolution avec un parti. En jetant le bébé avec l'eau du bain, tous ces défroqués de l'iNTERNATIONALE sont récupérés par le système comme profs et maîtres à penser des bobos salonards.
6J'ai connu Pierre Souyri au tout débuts des années 1970 et je lui ai demandé conseil une paire de fois. Il fût un jeune commandant de la résistance dans la région sud puis rejoignit S ou B. Il s'est hélas suicidé. Il a publié deux ou trois ouvrages intéressants, mais il est cité à tour de bras par Janover seulement lorsqu'il s'agit de qualifier la révolution russe de bourgeoise. Souyri était plus subtil.
7Rien donc sur le mouvement maximaliste qui s'étend du PCI au CCI. ET subterfuge car Besancenot ne défens pas du tout la tradition maximaliste communiste. Il peut saluer la révolution bolchevique comme n'étant pas un coup d'Eta, comme moi, mais c'est la suite où il est hors classe et hors marxisme, avec son courant néo-guévariste et maintenant islamophile. J'ai démonté son dernier opus (cf. Le catéchisme de Besancenot). Un Macron peut tout aussi bien dire la révolution n'était pas un coup d'Etat, mais je suis président des français et c'est pas mon problème aujourd'hui.
8Elles fourmillent, mais je vous en ressert une : « Cette double référence détruit la pensée de l'émancipation en la disposant dans un champ de réflexion qui la fait dépendre de son contraire : se réclamer de la pensée et de l'action de ceux qui ont été aux racines de l'exploitation et de la domination pour démontrer qu'ils étaient en même temps les initiateurs de la révolution prolétarienne ». Vous avez compris ? Moi pas. Janover est coutumier des phrases tordues. IL y a quelques années avec son compère Lastelle, comme deux fous ambulants, ils ont été au salon de l'auto ou des gensdelettres distribuer chacun leur tract ésotérique et sotériologique. L'un se prenant pour Napoléon et l'autre pour Aragon.
9C'est Paul Lévi qui a réuni ces notes post mortem ; cet ancien chef du parti allemand n'était pas des plus clairs. Il a existé une polémique dans l'Internationale où certains affirmaient que la brochure avait été truquée ou caviardée. Ce fût l'objet de mon débat avec Calude Bitot au début des années 1990 (cf. lisible sur mon autre blog : Archives maximalistes)
10Traduction de la revue libertaire Masses après guerre, puis c'est devenu Lénine et ses amis et pour d'autres Lénine et ses camarades. « Consorts » ça fait bande de coquins, ne trouvez-vous pas ?
11En page 59, Janover se permet un jugement de valeur méprisant : « Peut-être faut-il dire que la révolution est restée en deçà de ce qu'en attendait Rosa Luxemburg ? ». C'est fielleux, et une esquive de littérateur. En fait Rosa ne charge pas Lénine, hélas mon pauvre, ni de déblatère à la trotskiste ou bordiguiste sur l'absence de parti, mais pointe la carence des masses, carence que nous pouvons aussi expliquer par l'arrêt de la guerre mondiale... Rosa n'est pas blanche concernant sa vision des prolétaires, elle était hautaine avec les « militants de la base » nous dit un de ses biographes (Nettl je crois). ET ce qu'en cite Janover n'est pas reluisant non plus (p.61). Elle avait parfois son côté ouvriériste avec certaines expressions nunuches telles que le « poing viril du prolétaire » ou féminines (les « griffes » reviennent souvent pour figurer la bataille).
12Dans le jargon Janovérien cela donne ceci : « Le Parti communiste réalise sous le signe du marxisme tout ce qui chez Marx relevait de l'accumulation primitive du capital et la dernière intervention de Lénine porte les stigmates d'une structure archaïque qui ramène toute la problématique à des questions de politique dominée par le choix du dirigeant. Le culte de la personnalité cherche encore la personnalité qui doit occuper le trône laissé vacant. C'est la quintessence de la révolution que contiennent les écrits qui ont été appelés « Le Testament de Lénine ».
13C'est assez consternant de voir que Janover imagine la fin de la contre révolution, qu'il n'a même pas analysée politiquement et géopolitiquement en Hongrie en 1956 ! Révolution en Hongrie ou émeutes anti-staliniennes ? Il est dans le bla-bla ignare sur Thermidor, dont Bordiga a contesté l'interprétation trotskiste.
14J'ai dû publier un livre, qui m'a coûté fort cher et que tout le monde a voulu ignorer – Le mythe de la guerre révolutionnaire. Le silence a été mon salaire comme dans le cas de Philippe Riviale qui avait été très novateur sur ce sujet mais ignorant que dès 1921 dans Il Soviet la Gauche italienne se moquait déjà de ce concept anarchiste. Riviale a aussi publié des travaux très percutants sur le mythe entretenu de la Commune ; il a été couvert d'insultes, et bien que je l'ai contacté, il reste dans son coin, aigri.
15Un petit livre est sorti récemment qui démontre tout le long le merdier qu'a été la révolution et où Lénine était sans cesse mis en minorité, devait batailler ferme, etc. Oui cette situation a complètement disparu avec la contre révolution. Staline lui s'est arrangé pour être toujours en majorité. Mais comme n'importe quel trotskien défroqué ou le Victor Loupan, ou Raymond Aron et tutti quanti ce pauvre Jaover a décidé : Lénine = Staline. Que dieu le bénisse, mais moi je n'irai pas fleurir sa tombe de coryphée de l'anarcho-conseillisme.
16Le PN se trahissent toujours à un moment donné, et Janover détruit lui-même sa compil de citations de tant d'intellos floués, paumés mais devenus doctes profs ou sociologues, il nous balance ceci de Marx : Dans les programmes du parti, il faut avant tout affirmer la dépendance directe de tel ou tel auteur et de tel livre », ce à quoi il a fait dépendre ton son bla-bla anti-parti tout le long !