"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

dimanche 12 mars 2017

LA FORÊT DES GOULAGS PEUT-ELLE EFFACER LA REVOLUTION EN RUSSIE ?


« Si la classe ouvrière ne nous montre pas le bon exemple, à quoi diable peut-elle bien servir ? Elle donne l’impression, dans l’ensemble, de n’avoir aucun sens de la responsabilité morale ». Oscar Wilde


L'histoire comme l'information en régime de mondialisation heureuse dépend des modes idéologiques. On révisionne selon les exigences de domination du moment. Les historiens ad hoc, intellectuels de gouvernement, assaisonnent ou caricaturent l'histoire comme passé pendable ou amendable s'il sent suffisamment le moisi ou peut être noyé sous les mensonges incontestables. Le livre de Eric Aunoble n'est pas inintéressant pour ses rappels des cuistreries des auteurs staliniens passés aux normes de réécriture bourgeoise moderne, tel Furet et Courtois1. Les transfuges sont toujours meilleurs pour brûler ce qu'ils sont adoré servilement ; Jeannine Verdès-Leroux en dévoile la longue et édifiante liste2. Pourquoi une telle fixation et autant d'aller et retour sur l'histoire passée ? Parce que l'histoire reste une matière inflammable. « Qui possède le passé contrôle l'avenir » a piqué à un autre auteur Georges Orwell. Parce que l'histoire reste un combat. Parce que le passé reste présent. Parce que, et je le montre en cours de démonstration, la bourgeoisie s'inspire ou copie toujours son passé, notamment ses périodes les plus réactionnaires. La négation des camps staliniens a longtemps précédé la négation des chambres à gaz des nazis, mais a procédé du même type d'aveuglement volontaire et intéressé3.

La difficulté d’écrire une histoire véridique ou mieux la résonance historique de la révolution en Russie4 ne réside pas dans le fait qu'on ait voulu nous faire croire que Soljenitsyne aurait révélé l'existence des goulags au début des années 1970, point barre5. Des goulags il y en eût jusqu'à la fin des années 1970 (ciel de notre vivant!), le dernier aurait été fermé en 1991. D'aucuns disent que le système concentrationnaire de Poutine conserve de vastes prisons...
Qu'il faudrait être capable de la tâche incommensurable de décrypter toutes les affabulations qui ont été superposées au long des années pour pénétrer au cœur des ténèbres « bolcheviques » ou « staliniennes », ou se féliciter que les archives russes soient accessibles ; point virgule. La difficulté tient dans le fait qu’il faut comprendre que information n'est pas conscience, que l'empirisme est encore ce qui permet aux pouvoirs bourgeois de mentir sans vergogne.

Le site Smolny, qui fournit une liste d'études (non exhaustives et en langue française seulement sur le phénomène des goulags, cite un éditeur dont la présentation dit ceci:
« Contrairement aux camps nazis, le gigantesque univers concentrationnaire propre au régime soviétique demeure largement méconnu. Les Kontslaguer apparurent en Russie dès 1918, comme instrument de répression politique et bientôt comme réservoir de main-d’œuvre forcée pour l’industrialisation soviétique. De la Révolution à la Glasnost, 18 millions d’individus en furent les victimes ; 4,5 millions n’en revinrent jamais. Si Soljenitsyne, avec son Archipel du Goulag, en a donné un inoubliable témoignage littéraire, aucun historien n’en avait encore entrepris la relation globale. Anne Applebaum, puisant dans une masse encore à peine explorée d’archives, de témoignages et interviews de survivants, nous propose ici une étude sociologique minutieuse de la vie quotidienne des millions de zeks : l’absurdité des arrestations, la cadence infernale des travaux, la terreur, les violences inouïes et la mort omniprésente, les effroyables conditions d’hygiène mais aussi les stratégies de survie, les tentatives d’évasion, l’espoir et la solidarité qui, en dépit de tout, subsistent ».
D'abord, ce n'est pas vrai que l'univers des camps nazis est bien connu6, et de même la surabondance de chiffrages hallucinants du « livre noir du communisme » qui s'est voulu LA référence incontournable est une immense supercherie « informative »7 ; tout ces tombereaux excessifs de cadavres peuvent être revus à la baisse (même si cela n'atténue pas la barbarie du capitalisme d'Etat) comme le remarque notre ami Jo de Smolny :
« Les russes ont connu un long et tragique hiver : entre les 7 ans de guerre [1914-1921 = au moins 10 millions de morts ?], le Goulag ["18 millions d’individus en furent les victimes ; 4,5 millions n’en revinrent jamais", d’après Applebaum, alors que l’encyclopédie Encarta : "Le nombre de citoyens soviétiques déportés a fait l’objet d’estimations variées, qui ont été révisées à la lumière des informations recueillies à la fin de la guerre froide, puis grâce à l’ouverture des archives soviétiques, consécutive à la perestroïka (« restructuration »). Au sortir de la guerre, l’inflation avait prévalu. Dans un contexte où l’horreur du système concentrationnaire émouvait l’opinion occidentale, certains témoins ou analystes parlaient de plusieurs millions de morts au goulag. Aujourd’hui, on considère qu’environ 900 000 personnes y ont succombé."],les Grandes famines de 1921-22 et 1932-33 (au moins 10 autres millions de morts) et la Seconde Guerre mondiale [27 millions de morts ?], c’est pratiquement 50 millions de personnes qui ont disparu, sans parler des autres vies brisées ... avant la guerre d’Afghanistan, la catastrophe de Tchernobyl !Si la Révolution mondiale, commencée en Russie, l’avait emportée, Poutine et le patriarche Cyrille seraient encore des êtres humains, et l’hiver des russes serait bien plus doux ! »8.


UN PROBLEME DE METHODE
Sans aucun souci de la chronologie des strates successives de la mystification et de l'accumulation des mensonges (un mensonge peut en cacher un autre) Eric Aunoble pose le problème de la « connaissance » des horreurs concentrationnaires (attribuées par la bourgeoisie au fait révolutionnaire) d'un point de vue universitaire, académiste, et plutôt de type gauchiste trotskien. La question des camps de travail russes, comme celle des camps de travail nazis n'est pas une question d'information bonne ou mauvaise. A ce titre la dénonciation du terrorisme étatique par Rosa et Gorter est anticipatrice de la transformation des camps de prisonniers contre-révolutionnaires et terroristes tsaristes et anarchistes en goulags d'accumulation capitaliste d'Etat.
L'auteur en est conscient partiellement puisqu'il évoque les grands défricheurs isolés, les Souvarine et Victor Serge comme « pionniers d'une historiographie indépendante des pouvoirs mais par là même peu diffusée ». Alors il se propose de « retracer le destin de la révolution russe » ; ce qui peut être louable mais échoue par manque de méthode. Sans connaissance (théorique celle-là) des réflexions de la gauche communiste maximaliste il passe un peu vite sur comment l' »Etat prolétarien » se dresse immédiatement contre la classe ouvrière, brise ses grèves et massacre à Kronstadt : il ne connaît pas les critiques internes au parti bolchevique, celles des premiers oppositionnels non trotskystes, celles du KAPD, etc. Ce n'est pas d'information qu'on a besoin mais d'explicitation d'un processus de dégénérescence.
Anton Ciliga, auteur – certes lui aussi peu diffusé malgré un ouvrage au titre retentissant « Dix ans au pays du mensonge déconcertant »9 - n'est cité que page 9110, il informait mais pas seulement, il indiquait les critiques politiques à « l'Etat prolétarien » par les premiers prisonniers politiques ni tsaristes ni anarchistes, mais souvent bolcheviques de la première heure ; c'est pourtant des rangs de ces premiers prisonniers qualifiés à tort de « trotskystes » que provient la dénonciation des camps au début des années 1920, et qui se sentent reniés par la position défensiste de l'URSS par l'ancien ministre d'Etat « prolétarien » ; des anarchistes et Bertrand Russel avaient déjà dénoncé les premiers camps, lesquels n'étaient pas encore des camps de travail comme les futurs goulags staliniens. Il faut faire la différence entre camps d'emprisonnements pour les divers ennemis de la révolution, terroristes anarchistes et curés comploteurs (mais personne ne la fait cette différence) et les goulags que le capitalisme d'Etat stalinien va mettre en place dans la crise mondiale qui précède la guerre : l'exploitation totale du travail gratuit par des millions de prolétaires prisonniers. Une trouvaille dont s'est inspirée par après une partie de la hiérarchie nazie.
Absence de questionnements donc sur les mécanismes de la conscience que n'aborde pas Eric Aunoble en restant sur un plan académique propret et pas trop risqué. L'hémiplégie des hommes et les oublis des classes à chaque époque. Comment critiquer ceux qui n'ont pas voulu voir ou nié les goulags en leur temps quand nous ignorons tant de massacres qui se déroulent devant nos yeux à la télé en ce moment ? Des milliers qui meurent de faim ou se noient en Afrique ?

LES LECONS DU GOULAG REPRISES PAR LA MONDIALISATION HEUREUSE

On se permettra une parenthèse ici, de deux ordres : le goulag n'a pas disparu et le mondialisme heureux des Merkel, Obama et Macron s'inspire des « migrations paysannes » à l'ère stalinienne pour des « migrations » actuelles dites humanitaires.
Vingt ans après la chute de l'URSS, le goulag n'a que changé de nom. Le système pénitentiaire russe conserve les usages de l'époque : discipline militaire, humiliations, administration toute puissante, traitements dégradants allant jusqu'à la torture. Avec le retour au pouvoir de Vladimir Poutine, tous les opposants sont menacés de se retrouver emprisonnés sous des prétextes souvent fallacieux.
Le monde capitaliste actuel a considérablement réduit le nombre de paysans en pays riches, et la Russie capitaliste d'Etat à accumulation à marche forcée a aussi grandement liquidé le problème du nombre, mais les paysans restent très nombreux dans les pays du « sud », et constituent de Chine en Arabie un important réservoir de main d'oeuvre (et de chantage) taillable et corvéable à merci. Les maoïstes ont toujours été choqués du mépris (voilé) des bolcheviques et de la « gauche occidentale » (comme disaient les bordiguistes) en général pour les paysans11. Les amis de Charles Bettelheim déploraient encore au début des années 1980 que Lénine, Gorki et bien d'autres « n'ont pas été avares de jugements les plus méprisants pour les paysans russes »12, laissant de côté la concession de la terre aux paysans et l'effort d'éducation dans les campagnes. Mais il y a un autre aspect, qui scandalisait les maoïstes universitaires, c'était l'utilisation de la « migration paysanne » vers les zones urbaines, l'intérêt de faire du paysan arriéré un ouvrier docile, ce que décrivait lucidement pourtant Claude Lefort :
« En URSS, jusqu'à la guerre, le prolétariat a reçu l'afflux régulier d'éléments arrachés aux campagnes, étrangers donc à la tradition de la classe ouvrière, habitués à un niveau de vie très bas et à des besoins rudimentaires, dépourvus de culture technique. La force d'inertie que constitue une telle couche sociale dans la production a été cent fois soulignée. Elle est prête à endurer l'exploitation la plus dure et en un sens elle la provoque, en raison de son ignorance technique ; elle est dépourvue des réflexes de solidarité, caractéristiques du milieu ouvrier. Il n'est pas douteux que l'efficacité de la législation du travail – sans cesse aggravée de 1930 à 1940 – ait dépendu de ce prolétariat arriéré. A cette époque, la coercition brutale (…) se révélait rentable (…) S'il faut des générations et quelques fois des siècles pour que s'effectue une transformation de la mentalité paysanne dans le cadre de la vie agricole, il ne faut que des années pour que les hommes s'adaptent à l'industrie (…) instruits qu'ils sont par le progrès insatiable de la technique, et (…) s'approprient un besoin jusqu'alors inconnu, le besoin social, le besoin d'une existence sociale en tant que telle »13.

Où l'on voit que les caïds libéraux du monde occidental, très anti-étatistes, ne font que reprendre la même « force d'inertie » que le très étatiste régime stalinien sous sa propagande humanitaire en faveur d'une ouverture sans limite aux migrants chassés par les guerres des impérialismes rivaux ; avec en prime l'idéologie de soumission de l'islam, plus forte que la faim qui fît accourir le paysans russe en zone urbaine.

LES PREMIERS VISITEURS DU GRAND SOIR REVOLUTIONNAIRE

Ils n'ont pas été aveugles les premiers invités passionnés à venir visiter le creuset de la révolution mondiale, communisme en gestation bien que toujours relié au cordon ombilical d'un curieux Etat bâtard. Ils voient bien la misère, les privilèges de certains des « comitards », les militants séducteurs, une nouvelle race de profiteurs et de jouisseurs, les repos en datcha privée de Lénine, les parties de chasse du ministre Trotsky, etc14.
Mais, par solidarité avec « l'expérience en cours » les plus valeureux admirateurs gardèrent entre soi leurs considérations sur l'état de misère du prolétariat russe et la répression terrible des grèves, et c'est tout à l'honneur de certains anarchistes de n'avoir pas celé la vérité. Les trois envoyés de France, Vergeat, Lepetit et Lefebvre, auraient été noyés parce qu'ils n'emportaient pas un rapport idyllique avec eux, selon certains.

Les premiers constats honnêtes ne proviennent pas des « partisans » bien sûr ni de leurs émules occidentales, mais de ceux qui sont sur le côté : le menchevique Soukhanov, témoin respecté par l'historiographie bolchevique au début, Souvarine déjà mis de côté, mais surtout l'excellent Bertrand Russell. Une dizaine d'années avant Gide et son retour d'URSS, il a tout vu et tout décrit dès 1920 dans "La pratique et la théorie du bolchévisme", en étant totalement compréhensif des bolcheviques, en montrant (comme la GCF le fera bien plus tard) que l'Etat échappait aux mains de ceux qui crurent le contrôler. Une des couches récentes de l'historiographie officielle, qui esquive de creuser la dénonciation (inaudible et confinée) par les premiers révolutionnaires bolcheviques assassinés, passant allègrement sur les années 1920 et 1930, se fait complice du dégel Khrouchtchévien et fait démarrer la « révélation » des goulags au début des années 1960 avec le premier roman de Soljenitsyne (Une journée d'Ivan Denissovitch, 1962, que j'ai lu encore adolescent). C'est se faire complice du vieux compère étatique stalinien en Europe depuis la fin de la boucherie mondiale de 1945, et féconder la blague de l'ignorance.
Les écrits témoignages véridiques et complémentaires des Rousset et Kravchenko de l'époque sont judiciarisés, conchiés à longueur de colonnes par les organes staliniens, salis, traînés dans la boue ; Kravchenko donne des bâtons pour se faire battre avec des chiffres exagérés qui font sensationnels pour la propagande américanophile.

Anastasie après 1945 est stalinienne et trotskienne. Tout ce qui se publie remettant en cause la dictature stalinienne est soupçonné de collusion avec la CIA. Les militants atteints par les « mensonges pernicieux de la presse bourgeoise » sont éjectés du PCF (cf. Verdès-Leroux), mais les massacres en Hongrie et en Pologne en 1956 ouvriront les yeux à beaucoup, et ne pourront être des mensonges – non sur l'existence ou non des goulags – mais sur la terreur en Russie et satellites « frères ». Un livre comme celui de Guy Vinatrel – L'univers concentrationnaire en URSS, travail forcé et esclavage en Russie soviétique – (édité par les cahiers Spartacus en 1950) est considéré comme un abject produit de la CIA par staliniens et trotskiens15

LA POLITIQUE DE L'AUTRUCHE DES APPARATCHIKS

Pour tout individu conscient apte à raisonner, l'existence de grands camps de travail n'avait pas besoin de photographie mais d'une théorie d'analyse politique du rapport des classes, du type de domination et de la façon dont la domination diffuse histoire et informations. Certes les minorités révolutionnaires marxistes et anarchistes n'avaient pas le pouvoir de nos modernes lanceurs d'alerte (qui auraient été zigouillés rapidos à coups de piolet) et s'attachaient plus à dénoncer l'assassinat des « militants » ou personnages en vue comme Trotsky et Kyrov16.

Au cours des années 1930 les témoignages et récits sur ce qui se passait derrière le « rideau de fer » (expression surtout popularisée comme la notion vague de totalitarisme, après 1945), étaient systématiquement dénoncées comme « mensonges bourgeois » par les partis staliniens occidentaux. Une des forces de la propagande dans la contre-révolution, encore utilisée de nos jours, était de culpabiliser les sources, de faire de l'information un critère de pensée, en réalité d'empêcher de réfléchir avec cette méthode si bien décryptée par Orwell en Espagne, la novlangue. Idem de 1945 à 1968, chaque fois qu'un quidam, croyant contrarier un stalinien ou un trotskien, objectait qu'il y avait des camps de prisonniers au « pays du socialisme réel », il s'entendait dire qu'il était victime du Figaro ou du Parisien Libéré17 ; suivi d'une mixture d'attaques personnelles, et d'allusions policières et sexuelles base d'argumentation apolitique de tout stalinien ou trotskien de base (du niveau PCF 1950 : « si tu trompes ta femme, tu trompes le parti » cf. J.Verdès-Leroux)..

De 1936 aux années 1970, le credo sûr reste « les éditions sociales », tout le reste est à vomir, y compris Maspéro et les Cahiers Spartacus compromis par leur long cheminement à l'ombre des raclures de la SFIO les Blum et de Pivert, et le terrible « d'où venait l'argent ? ». Aunoble nous dit que le débat est « gelé » et que l'extrême gauche est marginalisée ; tout cela est faux, le débat est interdit, toute critique à l'URSS stalinienne est un blasphème et l'extrême gauche trotskienne communie dans le même sens...critique invraisemblable.
Quand un délégué CGT négocie dans le bureau du patron, il commence par poser l'Huma sur le bureau dudit patron « en matière » d'entrée en matière, ce qui ravit les adhérents d'un tel culot ! Un syndiqué qui se pointe au boulot avec Libération ou Le Monde... : « tu lis la presse bourgeoisie maintenant ? ».

Les camps de prisonniers hostiles au régime n'étaient pas cachés de toute façon. Lénine et Trotsky y font référence dans leurs écrits pour « punir les contre-révolutionnaires ». Le perspicace mathématicien Russell a très bien vu cette étrange religiosité bolchevique si comparable à l'islam ; certes le capitalisme a fait plus reculer la foi religieuse que tous ses dénonciateurs laïques :

« C'est l'industrialisme, plutôt que les arguments des darwiniens et les critiques de la Bible, qui ont amené la décadence de la foi religieuse parmi les ouvriers des villes. Dans le même temps, l'industrialisme a réveillé cette foi religieuse chez les riches. Au XVIII e siècle, les aristocrates français étaient devenus pour la plupart libres penseurs ; aujourd'hui, leurs descendants sont pour la plupart catholiques, parce qu'il est devenu nécessaire que toutes les forces de la réaction s'unissent contre le prolétariat révolutionnaire. Prenons encore l'émancipation des femmes. Platon, Mary
Wolstonecraft et John Stuart Mill ont développé d'admirables arguments, mais n'ont agi que sur un petit nombre d'idéalistes impuissants. La guerre est venue ; elle a obligé d'employer les femmes dans l'industrie sur une vaste échelle, et immédiatement les arguments en faveur du vote des femmes ont paru irrésistibles. Mieux que cela, la moralité traditionnelle des sexes a disparu, parce qu'elle reposait entièrement sur la dépendance économique des femmes vis à vis de leurs pères et de leurs maris. De tels changements dans la moralité sexuelle amènent de profondes altérations dans les pensées et les sentiments des hommes et des femmes en général ; ils modifient les lois, la littérature, l'art, et toutes sortes d'institutions qui semblent fort éloignées du domaine économique »(p.136).
« Les marxistes supposent que le « groupe » pour un homme, du point de vue de l'instinct collectif, c'est sa classe, et qu'il s'unira à ceux dont l'intérêt économique de classe est le même que le sien. Cela n'est que partiellement vrai en fait. La religion a été le facteur le plus décisif pour déterminer le groupement humain pendant de longues périodes de l'histoire du monde. Même maintenant un ouvrier catholique votera pour un capitaliste catholique plutôt que pour un socialiste incroyant. En Amérique, les divisions pour les élections se font presque toujours selon les croyances religieuses. Evidemment cela fait l'affaire des capitalistes, et tend à les rendre religieux ; mais les capitalistes seuls ne pourraient amener ce résultat. Le résultat provient du fait que beaucoup d'ouvriers préfèrent le progrès de leur foi à l'amélioration de leur existence. Quelque déplorable que soit cet état d'esprit, il n'est pas nécessairement dû aux mensonges capitalistes ».

Et le capitalisme d'Etat, croyez-vous qu'il n'a comme seule perversion la possession, l'accaparement d'objets ?
« Toute la politique est dominée par les désirs des hommes. La théorie matérialiste de l'Histoire, en dernière analyse, implique le postulat que toute personne politiquement consciente est dominée par un unique désir : celui d'augmenter sa propre part d'avantages matériels (…) Cette supposition est loin de la vérité. Les hommes désirent le pouvoir ; ils désirent des satisfactions pour leur orgueil et leur propre considération. (…) Tous ces mobiles se mettent en travers des motifs purement économiques. Il est nécessaire de traiter les motifs politiques par des méthodes de l'analyse psychologique. En politique, comme dans la vie privée, les hommes créent des mythes pour rationaliser leur conduite (…) pour Marx qui a hérité de la psychologie nationaliste du 18e siècle des économistes orthodoxes britanniques, l'enrichissement paraissait le but naturel des actes politiques d'un homme. Mais la psychologie moderne a pénétré beaucoup plus profondément dans l'océan de la folie sur lequel la petite barque de la raison humaine flotte à l'aventure. L'optimisme intellectuel d'un âge révolu n'est plus possible pour un moderne qui étudie la nature humaine. Il s'attarde encore dans le marxisme ; il rend les marxistes rigides et semblables à Procuste dans leur façon d'envisager la vie instinctive » (p.141)
(…) « ...quatre passions : désir d'acquérir, vanité, rivalité, amour du pouvoir sont, après les instincts fondamentaux, les premiers moteurs de tous les événements politiques ».

Or, acquérir, en pays de misère ou dans une misère généralisée, n'est-ce pas le propre des «militants religieux » ? Sans compter que l'expansion de l'islam n'est pas due en soi à cette religion mais à la... sécheresse :

« « L'action des conditions matérielles peut être illustrée par le fait que quatre des plus grands mouvements de conquête sont dus à la sécheresse de l'Arabie, laquelle a forcé les nomades de ce pays d'émigrer dans des régions déjà habitées (L'Aube de l'histoire, de Myer). Le dernier de ces mouvements, ce fut le soulèvement de l'islam. Dans ces quatre faits, les besoins primitifs de manger et de boire ont suffi pour mettre les événements en marche ; mais comme ces besoins ne pouvaient être satisfaits que par la conquête, les quatre passions secondaires ont dû bientôt entrer en jeu. Dans les conquêtes de l'industrialisme moderne, les passions secondaires ont presque toujours été dominantes étant donné que ceux qui les entreprenaient n'avaient à redouter ni la faim ni la soif (…) Le progrès ou la régression du monde dépendent, d'une manière générale, de la balance que l'on peut établir entre le désir d'acquérir et la rivalité. Le premier est facteur de progrès, le second de régression (…) Jusqu'en 1914, le désir d'acquérir l'a emporté, d'une manière générale, depuis la chute de Napoléon ; tandis que ces six dernières années ont vu la prédominance de l'instinct de rivalité. (…) L'habitude du pouvoir intensifie la passion de rivalité ; donc un Etat où le pouvoir est concentré sera plus belliqueux ».

Le capitalisme peut bien être dominé par le fait religieux finalement, au bout du compte, dans une décomposition finale où le meurtre ne deviendra plus que la seule loi de référence :

« « Prétendre que c'est la propagande capitaliste qui empêche l'adoption du communisme par les salariés n'est vrai que très partiellement. (…) Elle (la propagande capitaliste) a été incapable de tenir tête au sentiment religieux. (…) La vérité est que le socialisme n'éveille pas chez la plupart des citoyens le même intérêt passionné que le sentiment nationaliste et le sentiment religieux ».
« Il y a beaucoup de minorités en dehors des communistes : minorités religieuses, minorités de tempérants, minorités militaristes, minorités capitalistes. Chacune de ces minorités pourrait adopter la méthode préconisée par les bolcheviks, et pourrait espérer réussir aussi bien que ceux-ci. Ce qui arrête ces minorités, plus ou moins actuellement, c'est le respect de la loi et de la constitution. (…) la renonciation à la loi, si elle devient générale, déchaîne la bête humaine et lâche la bride aux désirs primitifs et aux instincts que la civilisation contient dans une certaine mesure. Tout homme qui a étudié le Moyen Age doit avoir été frappé par l'extraordinaire valeur attribuée à la loi durant cette période. Cela venait de ce que dans des pays attaqués par des barons pillards, la loi était la première exigence du progrès (…) La guerre de classe mondiale prévue par la troisième Internationale, survenant après l'abandon de toute contrainte par suite de la dernière guerre, et jointe au mépris délibérément inculqué de la loi et d'un gouvernement constitutionnel, pourrait bien amener et amènerait certainement, à mon avis, une situation telle qu'il deviendrait naturel de tuer un homme pour une croûte de pain et que les femmes ne pourraient être respectées que si elles étaient protégées par des hommes armés ». (p.161)

Non content de décrire par anticipation – l'époque fait encore la part belle aux romanciers d'anticipation, à Jules Verne comme à Huxley qui va publier Le meilleur des mondes en 1931 18, bréviaire de l'anti-communisme « totalitaire » - le retour de l'aliénation religieuse, et pas de façon perverse et eugéniste à la Huxley, Russell met en garde indirectement contre la décomposition capitaliste si la classe ouvrière ne prend pas ses responsabilités comme le lui enjoignait Oscar Wilde ! Bertrand Russell a eu des entretiens avec les divers chefs bolcheviques, dont il dresse des portraits peu flatteurs mais compatissants, étant donné les remarques contenues dans son étonnant petit livre, je pense que c'est lui qui a poussé Lénine à sauver les meubles, et à éviter un nouveau Kronstadt, en lui conseillant de créer une NEP, nouvelle politique économique donnant du lest à l'économie emprisonnée et à la petite bourgeoisie.

LE TEMPS EST VENU OU LES REVELATIONS NE SONT PLUS SCANDALEUSES MAIS OU LE SCANDALE SE TROUVE DANS LA PERPETUATION DU GRAND MENSONGE CAPITALISTE

La mondialisation heureuse et le Macron, Mozart de l'économie qui considère les ouvrières comme illettrées et les ouvriers incapables de se payer un beau costume, n'ont plus que la Corée du Nord et le djihadisme masqué à se mettre sous la dent. Il n'y a plus à dénoncer la forfaiture d'un « socialisme réel », est-ce à dire qu'un authentique socialisme, puis communisme n'a aucune prétention à exister ?

Question de conscience de classe mon cher Watson ! Faites marcher votre tête et pas vos pieds !

La prise de conscience de la farce tragique du « socialisme réel », décrié partout comme « communisme totalitaire » n'a pas dépendu fondamentalement d'une révélation journalistique, ni d'une information, plus ample ou indépendante (qui n'existe pas) ni des murmures de poignées de militants de la vieille et de la veille qui « savent », qui « ont vécu » ou qui « en sont revenus », ni de la pantalonnade des gouvernements Mitterrand ou Walesa, mais des événements. 1956 et 1968 ont plus fait pour déniaiser la croyance entretenue par les buses staliniennes au service d'un parti national bourgeois financé par Moscou. Malgré le rapport (préventif) secret de Khrouchtchev en février195619, c'est la répression « soviétique » qui a plus fait pour dévoiler les camps de travail et de torture - et faire taire apparatchiks menteurs du PCF et des sectes trotskistes - que les écrits des Ciliga, Souvarine, Kravchenko puis, si tard, Soljenitsyne le bigot.

La réflexion sur les causes qui ont enclenché la révolution en Russie, ne nous est pas étrangère, et n'est pas obsolète à cent ans de distance. Il n'y a pas que le Kremlin actuel qu'elle mette encore mal à l'aise. Pour ceux qui sont arrivés au pouvoir en Russie juste après l’effondrement de l’URSS, l’explication était toute trouvée : ils ont adopté la théorie libérale du complot ourdi par des éléments profondément étrangers au peuple russe, soit les bolcheviks, une bande de criminels stipendiés par l’Allemagne, qui n’avaient aucune légitimité populaire… Ce qui permettait de condamner le communisme. (sic! d'où mes deux articles contre le faussaire tsarcophile Loupan).

Question de méthode ai-je dit en introduction, qui est absente de la plupart des recensements tant sur les causes profondes de la révolution que sur l'utilité et la fonction des goulags. Absence de méthode comme si tout n'était question que d'information et pas de conscience ; conscience de classe bien entendu qui est à la fois un sentiment et un raisonnement déductif, qui se nourrit de ce qui est possible et impossible, qui calcule le pourquoi d'une impuissance à régler les malheureux du monde par le cerveau d'un individu ou celui de toutes les bonnes volontés de l'univers. Un monde révoltant qui, à chaque époque, hérisse des murs sociaux et psychologiques, qui masquent misères, guerres, injustices, spoliations diverses.

La méthode pour appréhender le monde capitaliste d'aujourd'hui n'est surtout pas l'oubli de ce que nous avons fini par savoir, mais de voir ce qui se déroule sous nos yeux, les enjeux ; c'est de comprendre qu'il existe des armes pour la réflexion et que celles-ci étaient utilisées toujours et déjà par ces petites minorités maximalistes pourchassées avant la répétition de la guerre mondiale non parce qu'elles menaçaient au bout du compte à ce moment-là le capitalisme – quoique l'assassinat de Trotsky vaille la comparaison avec celui de Jaurès, quoique les Etats aient été complices de l'Amérique à l'Espagne, de Moscou à Berlin pour éradiquer la théorie révolutionnaire et ses porteurs en chair et en os – il faut le répéter : sans théorie révolutionnaire pas de mouvement révolutionnaire.



LE SPECTACLE QUE DONNE STALINE EN PATURE AU CAPITALISME DE TOUS LES PAYS

LE PROCES DE MOSCOU (BILAN n°39)

(…) Et, en Russie comma dans les autres pays, la course effrénée de l'industrialisation, conduit inexorablement à faire de l'homme une pièce de l'engrenage mécanique de la production industrielle. Le niveau vertigineux atteint par le développement de la technique impose une organisation socialiste de la société. Le progrès incessant de l'industrialisation doit s'harmoniser avec les intérêts des travailleurs, autrement ces derniers deviennent les prisonniers, et, enfin, les esclaves des forces de l'économie. Le régime capitaliste est l'expression de cet esclavage car, au travers de cataclysmes économiques et sociaux, il peut y trouver la source de sa domination de la classe ouvrière. En Russie, c'est sous la loi de l'accumulation capitaliste que se réalisent les constructions gigantesques d'ateliers, et les travailleurs sont à la merci de la logique de cette industrialisation : ici accidents de chemins de fer, là explosion dans les mines, ailleurs catastrophes dans les ateliers. Devant cette situation, Staline ne peut pas laisser les masses dans le doute : ce n'est ni lui, ni l'économie basée sur les lois capitalistes, qui en sont les responsables. D'un autre côté, une lueur pourrait éclairer les masses ; elle pourrait jaillir de l'Octobre 1917, et c'est pour cela que l'on se jette cyniquement sur les vieux bolchéviks : après les avoir précipités au dernier degré de la mortification, on les tue comme des chiens ». (le reste du texte est sublime mais je demande à être relayé à la saisie).

Contrairement à Bordiga, incapable même après guerre de caractériser la Russie comme capitalisme
d'Etat, Bilan décrit bien la nécessité intrinsèque des « camps de travail » sans les nommer au régime étatique russe ; ils sont consubstantiels de l'industrialisation à marche forcée et esclavagiste du système en marche vers la reprise de la guerre mondiale. L'horrible « agent de la CIA » Kravchenko avait fait une révélation scandaleuse, valable aussi pour les camps hitlériens, et qui ne supposait pas un « racisme d'Etat » comme disent nos gauchistes modernes embrigadés, les camps de la mort staliniens étaient nécessaires avant tout pour l'industrie de guerre de l'impérialisme russe ! Car l'on sait qu'en économie il faut choisir entre beurre et canons, mais pas entre goulags et canons !

Bilan est le seul de plus à montrer nettement le besoin de bouc-émissaires, et il montre l'exemple à Hitler : ce sont les vieux bolchéviks puis ce sera les juifs ; Staline ne donnera les preuves de son antisémitisme que lors du procès des blouses blanches. Bilan se fait cependant beaucoup d'illusions sur le danger réel des vieux bolchéviks torturés et voués à la mort en cette fin des années 1930, depuis l'échec en Allemagne en 1923, le bannissement de Trotsky et la proclamation du socialisme dans un seul pays en 1924, le gros du sale boulot est maîtrisé par un appareil d'Etat encadré par tant de parvenus ouvriers et paysans qui ont tant oublié leurs origines qu'ils se félicitent d'en être sortis ! A ce propos, je repense à ces sociologues qui semblent regretter de façon aléatoire au gré de leur sondagerie qu'il n'y ait plus d'ouvriers au Parlement en France... il n'y a pas de quoi dramatiser, quand on pense aux « ouvriers du PCF » ignares et mannequins de Thorez et Marchais, qui étaient si lamentables (cf. témoignages édifiants dans « Au service du parti », de Verdès-Leroux.) Un ouvrier élu peut être aussi pourri qu'un bourgeois de souche ! Mais comme on dissoudra le Parlement et que l'ouvrier moderne n'est plus un plouc ni en condition pour devenir un sale arriviste...


NOTES:

1« La révolution russe, une histoire française, Lectures et représentations depuis 1917 » (La fabrique, 2016). dont j'ai déjà parlé ici comme d'un recensement hémiplégique.
2« Au service du Parti » (Fayard 1983), livre épais qui contient toutes les vilenies des girouettes successives du PCF, dont les témoignages révèlent la même maladie sénile et paranoïaque qui régit l'ensemble des petites sectes trotskiennes, et même maximalistes lorsqu'elles dégénèrent. Un bémol, Verdès-Leroux s'appuie un peu trop souvent sur une nullité politique, girouette entre toutes, ce pauvre Sartre.
3Gilles Dauvé a très bien vu la nuance contrairement à ses détracteurs anars ignares : « « Le goulag ne livre pas la clé théorique de l’URSS ni les camps d’extermination celle de l’hitlérisme. Crises, guerres et massacres de masse expriment des paroxysmes, mais n’élucident pas les logiques qui y conduisent. »


4J'évite tant que je peux de formuler « révolution russe », car ce qualificatif sert trop bien la réaction et les faussaires du système actuel pour en faire une spécificité « cosaque », alors qu'elle fût le début de l'insurrection mondiale généralisable face à la guerre mondiale.
5Aunoble, sans aucun souci de chronologie et sans se relire, nous dit en page 144 que : « Les premières dénonciations de la répression bolchevique (…) sont rééditées en 1975 sous le titre « La terreur sous Lénine », puis Besançon et tutti quanti on suivi... Ah bon ! « D’abord, il convient d’évoquer la genèse des camps de travail forcé en URSS et de mentionner la spécificité géographique et historique des camps de la république des Komi. Aussi la question suivante se pose-t-elle : comment apparurent en URSS les camps de concentration et les camps de redressement par le travail (camps de travail forcé) ? À l’origine, le camp de concentration et le camp de redressement par le travail étaient deux éléments indépendants, mais ils se sont confondus pour former un vaste système concentrationnaire sous l’autorité de la police politique. Michel Heller, historien et enseignant à la Sorbonne (de 1969 à 1990), affirme que le terme « camp de concentration », invention inconnue de la Russie tsariste, fut adopté par les Bolcheviks dans la première décade du mois d’août 1918, tandis que l’historien français Nicolas Werth, dans l’article Révolution des archives soviétiques paru dans un numéro spécial d’Historia, insiste sur le fait que les camps de concentration apparurent en Russie soviétique dès les premiers mois du régime bolchevique sur ordre de Trotsky ». Ekaterina SHEPELEVA-BOUVARD (thèse de doctorat 2006)

6La mode de la shoah depuis la fin des sixties édulcore les questions de fond sur le nazisme-capitalisme et le déroulement dans les camps de l'horreur concentrationnaire, Primo Levi reste la référence avec Kershaw et Hillberg, mais l'ouvrage de Henry V.Dicks « Les meurtres collectifs » (Calmann-Lévy, 1973) est plus troublant.
7Dont Aunoble démontre le mieux la supercherie à partir de la page 152.
8Sur le site Smolny. L'ampleur du système soviétique de travail forcé sous Staline a donné lieu à des débats animés dans les milieux universitaires depuis la seconde guerre mondiale. Pendant des dizaines d'années, le silence imposé en U.R.S.S. par les autorités a laissé le champ libre à une grande diversité d'approches méthodologiques et de résultats. En 1947, Viktor Kravchenko, qui avait travaillé comme chef de département du Sovnarkom pendant la guerre, déclarait que le chiffre communément admis parmi ses collègues en ce qui concernait le nombre de condamnés aux travaux forcés en Union soviétique pendant la guerre était de vingt millions, exagération notoire infondée mais reprise par les Courtois (ancien mao-stal) et Cie. L'année suivante, N.S.Timasheff estimait, en se basant sur un décompte des personnes privées du droit de vote aux élections de 1937 en U.R.S.S., que le nombre de détenus à la fin de la guerre atteignait 2,3 millions. Ces deux chiffres, établis il y a environ quarante-cinq ans,. marquent les limites supérieure et inférieure des estimations qui ont suivi. Ils montrent également la récurrence des différentes approches méthodologiques de cette question. Les estimations les plus élevées de la population du système du Goulag sont celles qui se basent sur une expérience personnelle.
9Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Paris, Champ Libre, 1977 (première édition en 1938). Et lire : Philippe BTexte à propos de l'itinéraire de Ciligaourrinet, Ante Ciliga 1898-1992, Nationalisme et Communisme en Yougoslavie,  [archive] (PDF) . Les récits de la Kolyma de Chalamov ne sont publiés qu'en 1980 chez Maspéro.

10Mais au milieu d'éditions louches ou très CIA, la revue Preuves et les éditions Les Iles d'or, milieu où participe Ida Mett, qui sera éditée aussi par les cahiers Spartacus. Anté Ciliga naît à Chegotichi en Yougoslavie en 1898. Dès 1919 il participe à la lutte des éléments progressistes de ce pays contre l'oppression des Kagageorgévitch. Devient secrétaire du parti communiste de Croatie à 24 ans. Membre du Politbureau du comité central du parti communiste yougoslave, il en est le délégué à Vienne. Envoyé en 1926 à Moscou, il enseigne à l'école du parti yougoslave. Travaille également dans la section balkanique du Komintern. En 1929 il adhère à l'opposition. Arrêté en 1930 et sans avoir été entendu, il est jugé et condamné par le Guépéou. Il passe trois ans en prison à Leningrad dans l'isolateur de Vierkhné-Ouralsk avant d'être déporté en Sibérie. Échappe à la mort par une mesure d'expulsion ordonnée par Vichinski en 1936. La même année Ciliga entreprend la rédaction de ce qui deviendra Dix ans au pays du mensonge déconcertant. La première édition publiée par Gallimard porte le titre : Au Pays du mensonge, et se voit amputée par l'éditeur des 4/5èmes du chapitre sur Lénine. Publiée en 1950 par Les Iles d'Or, la deuxième édition parait sous le titre : Au pays du mensonge déconcertant suivi de Sibérie terre d'exil et de l'industrialisation. Cette fois le chapitre sur Lénine figure dans son entier, mais c'est l'ensemble du texte qui se trouve abrégé. Ce n'est qu'en 1977 que les éditions Champ Libre publient intégralement les deux textes, écrits respectivement en 1936 et 1941. Anté Ciliga est également l'auteur de : Lénine et la révolution, publié par les éditions Spartacus en 1948. La Révolution Prolétarienne a publié : De Mussolini à De Gasperi en juin 1948 et Les slaves du Sud entre l'est et l'ouest en novembre 1950. La crise de l'État dans la Yougoslavie de Tito est paru à Paris en 1974. La discussion sur Cronstadt et sur là responsabilité de Trotsky dans ce massacre fut lancée par Victor Serge, Boris Souvarine, Ida Mett, Wendelin Thomas, Emma Goldman et autres. En 1931, un oppositionnel allemand déclarait : le groupe trotskyste est un petit bateau surmonté d'un grand mât. Boris Souvarine, reprenant cette métaphore écrivit : le bateau est pourri et le mât porte une girouette.

11Le paysan russe il est vrai en tient une couche, comme en témoigne aussi Bertrand Russell : « Le paysan russe typique n'a jamais entendu parler ni des Alliés, ni de la Grande-Bretagne. Il ne sait pas que le blocus existe ; tout ce qu'il sait, c'est qu'il possédait autrefois six vaches, mais que le gouvernement l'a réduit à n'en avoir plus qu'une seule, et cela au profit des paysans plus pauvres encore (…) son horizon ne dépasse pas les limites de son village » (p.115 de La pratique du bolchévisme, 1920).
12Réflexion sur la collectivisation forcée par Paulette Vanhecke-Tomasini, colloque du Centre d'Etudes des Modes d'industrialisation de l'EHESS (10 décembre 1981) ; L'industrialisation de l'URSS dans les années trente, sous la direction de Charles Bettelheim.
13Claude Lefort, Eléments d'une critique de la bureaucratie, Gallimard 1971.
14Je n'ai jamais admiré le personnage de Trotsky, qui est à mon sens le Robespierre russe, à cette différence que Robespierre n'a jamais pris de vacances pendant la révolution, ni ne s'est livré à des distractions de bourges. Mais malgré ce passé ministériel bourgeois, Trotsky a été capable de transmettre un « capital » théorique honorable bien que foireux à la fin.
15En 1970, un recruteur de LO me « confie » que les éditions Spartacus ont été mouillés à l'anti-stalinisme primaire et qu'il faut éviter de les lire ! Par contre se contenter de lire Gorki et l'oeuvre complète de Léon, c'est pas louche ?
16En 1935, Bilan n°14 titre : « L'assassinat de Kyrov » et en deuxième lieu : « la suppression de la carte de pain en URSS », ce deuxième titre est peu développé contrairement au premier. On parle plus des « défaites du prolétariat » que de ses conditions de vie lamentables (lire extrait à la fin de cet article). Je crois qu'à l'époque il n'y a que Albert Treint pour insister sur le sort des masses dans sa brochure « Le capitalisme d'Etat ». Les trotskystes oppositionnels se consacrent plus à déplorer leur état d'isolement et pas à comprendre ce qui fait que les masses se sont éloignées ; Marc Ferro et Eric Aunoble montrent bien que le stalinisme n'est pas venu de Staline ni d'un échec du marxisme, mais de la société russe elle-même, de l'individualisme paysan et petit bourgeois calotin (Reclus a vu le même défaut chez les Communards) : « … dès avant octobre 1917, la professionnalisation des membres des comités est extrêmement rapide, de même que leur croissance numérique. Ces organes populaires pratiquent également la terreur, sans avoir besoin d'une directive du Comité Central du Parti, et leur conception du processus de décision est assez éloignée des canons de la démocratie, même « directe » ou « sauvage ». Sur le fond d'une tradition de fonctionnarisme héritée du tsarisme, la rencontre de ces processus « d'en bas » avec un absolutisme et un bureaucratisme spécifiquement bolcheviques rend largement compte de l'évolution ultérieure du régime, sans faire appel à la notion de contre-révolution, qu'elle fût « communiste » ou « stalinienne » (Aunoble, p. 117). Les premiers tchékistes sont les anciens permanents syndicalistes licenciés des usines, dans l'obligation de trouver un nouveau gagne-pain (p.159) pas très éloigné de celui qu'ils exerçaient avant !Et par contre Souvarine a de ce fait une analyse en effet « conspirationniste » comme Trotsky d'ailleurs et la plupart des critiques de gauche du stalinisme ; dans le même ordre d'idée, contre l'hystérie anti-bolchevique, Aunoble rappelle l'excellente contribution d'Arno J. Mayer, que j'ai souvent utilisée, contre ces idiots de Furet, Jean Krauze, Courtois et Werth, que la terreur ne naît pas d'une idéologie « mais de la déstabilisation de l'ordre social ».
17Jusque tardivement j'eus à subir ce genre d'oellières ; ainsi ce collègue lors d'un stage au milieu des années 1980 qui me répondit : « d'où tiens-tu cette information ? » ; j'eus la bêtise de lui répondre : « de mes lectures de témoignages d'authentiques révolutionnaires ». Ce à quoi il me fût répondu sans fard : « forcément tu crois les conneries que tu lis ». Ma connerie avait été en effet de croire qu'on pouvait discuter rationnellement et honnêtement avec un type qui venait de quitter la secte lambertiste et dont le portrait s'affichait dans les rues de Villejuif pour être élu conseiller municipal PCF !
18http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/extraits-d-ouvrages/article/la-face-cachee-d-aldous-huxley-183372

19 Dans ses Mémoires, écrits dans les années 1970 mais publiés seulement en 1999, Anastase Mikoian affirme avoir été le premier à presser Nikita Khrouchtchev de préparer un rapport "sur les crimes de Staline envers les cadres communistes" . "Si nous ne le faisons pas au cours du premier congrès qui suivra la disparition de Staline, nous prenons le risque que quelqu'un le fasse avant nous et alors nous serons collectivement tenus responsables de ce qui s'est passé . [...] Il faut expliquer que nous ignorions beaucoup de choses, qu'on ne pesait pas lourd face à Staline. Si nous prenons les devants, disons la vérité aux délégués du congrès, on nous pardonnera la part de responsabilité que nous portons tous . [...] N'oublions pas que chaque jour, des personnes injustement réprimées reviennent du Goulag et que l'information sur ce qui s'est passé va se répandre peu à peu dans la société" .

lundi 6 mars 2017

LE DERNIER DES JUSTES SAINT FILLON COMEDIEN ET MARTYR

Ceci n'est pas une urne mais un tronc d'église.
Trumpisation de la vie politique en France où tentative d'élimination d'une fraction moins libérale ?

« Aucune puissance ne peut se soutenir, si elle n'a pour représentants que des hypocrites ; l'Eglise catholique a beau posséder encore bien des éléments « séculiers », sa force réside dans ces natures de prêtres, encore nombreuses aujourd'hui, qui se font une vie pénible et de portée profonde, et dont l'aspect et le corps miné parlent de veilles, de jeûnes, de prières ardentes, peut-être même de flagellations ; ce sont elles qui ébranlent les hommes et leur causent une inquiétude : eh quoi ? S'il était nécessaire de vivre de la sorte – telle est l'affreuse question que leur vue met sur la langue - . En répandant ce doute, ils ne cessent d'établir de nouveaux soutiens de leur puissance ». Nietzsche, Humain trop humain.

« Les marxistes supposent que le « groupe » pour un homme, du point de vue de l'instinct collectif, c'est sa classe, et qu'il s'unira à ceux dont l'intérêt économique de classe est le même que le sien. Cela n'est que partiellement vrai en fait. La religion a été le facteur le plus décisif pour déterminer le groupement humain pendant de longues périodes de l'histoire du monde. Même maintenant un ouvrier catholique votera pour un capitaliste catholique plutôt que pour un socialiste incroyant. En Amérique, les divisions pour les élections se font presque toujours selon les croyances religieuses. Evidemment cela fait l'affaire des capitalistes, et tend à les rendre religieux ; mais les capitalistes seuls ne pourraient amener ce résultat. Le résultat provient du fait que beaucoup d'ouvriers préfèrent le progrès de leur foi à l'amélioration de leur existence. Quelque déplorable que soit cet état d'esprit, il n'est pas nécessairement dû aux mensonges capitalistes ». Bertrand Russel (1920, La pratique et la théorie du bolchevisme)

Ce serait presque un drame : la bourgeoisie ne dispose plus d'hommes intègres, plus de Léon Blum, de De Gaulle, de Rocard, de Jospin, de Seguin. Il semblait lui rester un père la morale, mais l'abbé à l'air sourcilleux ne s'est pas contenté de mettre la main dans le bénitier, il a, le malheureux, et avec mémère, raflé le contenu du tronc.
L'acharnement médiatique sur saint Fillon, pour reprendre l'expression ce jour de Libé-Rotschild (« lynchage médiatique », dirent les soutiens de Fillon au début déjà), dure depuis les « révélations » (dosées)du Canard Enchaîné le 25 janvier et du 1er février, soit un mois et demi sans que personne ne se soit interrogé ni fixé sur les deux éléments les plus étranges de ce qui est nommé exagérément Pénélopegate. Je crois qu'il n'y a que le regretté Siné qui se soit exprimé sur le côté puant du Canard, comme Médiapart, journaux à barbouzes et à flics de l'ombre (pour une démocratie bourgeoise qui rince plus blanc), qui sert d'arme ou de poison aux factions bourgeoises pour régler leurs comptes entre elles.

Deuxio, on s'est « fixé » sur la cagnotte (dite galamment « enveloppe parlementaire ») du seul couple peu charitable Fillon ; depuis plus personne ne parle de cette cagnotte – le seul(après s'être étrangement « excusé » mais en gardant le pognon) à avoir évoqué une « moralisation » a été saint Fillon martyr soi-même – et j'avais envoyé un SMS à Mélenchon pour lui dire qu'au lieu de faire le clown avec son hologramme il aurait mieux fait de demander la suppression de ladite cagnotte : no réponse évidemment ! Il empoche lui aussi.

QUI VEUT COULER LA DROITE FRANCAISE ?

Je n'ai pas tenu au jour le jour les séquences successives de la chasse en meute au Fillon. J'ai dû comme beaucoup de téléspectateurs ne plus rallumer la télé tellement c'était lâche, lourdingue et unilatéral ; occultant toute question politique par la focalisation sur la châtelaine et la cassette ; on aime jamais tant en haut lieu amuser le peuple avec des bastilles virtuelles. La plupart des journalistes, commentateurs, dessinateurs trouvant chaque jour un coin où enfoncer le Fillon, il était inutile de chercher une discussion ou une analyse impartiale ou dépassionnée. Cela jetait un doute donc d'emblée chez le prolétaire moyen : trop passionnée et « justiciable » cette période électorale pour être honnête. Si personne n'attaqua le Canard louche, on supposa que le coup fourré venait de Dati ou de Hollande. Mais, face à l'accusation de lynchage et de complot par les soutiens de Fillon et l'ensemble de son parti au début, la chasse en meute redoubla d'intensité grâce à l'intervention de la « justice », que chacun sait totalement impartiale et apolitique, dont Hollande le probe et Mélenchon le gauchiste assumèrent une défense vertueuse mais forclose. Mais le train des persécuteurs et traîtres s'est mis à se remplir soudainement : des Judas partout chez les L.R., de l'ambassadeur du Qatar Villepin au plus obscur député provincial de la droite bourgeoise gaulliste. Au point que chaque boutiquier médiatique - vantant de plus son produit, Hamon pour le directeur d'Atlantico, Macron pour la bande de BFM avec Pujadas en renfort, Mélenchon pour FR3 et cette larve d'Huma, aucun média pour Le Pen - devenait inaudible pour sa propre réclame. Le populo ordinaire, comme aux temps de l'inquisition ou de la tonte des femmes à la Libération, a sorti de vraies casseroles dans la rue pour crier « Fillon en prison ». Tout marchait à merveille pour les obscurs « démolisseurs de réputation » et amis de la mafia à Macron, banksters et trust pharamceutique.

Bavassant ENTRE EUX (la table circulaire de BFM-Drahi-Macron-Elkrief et la bouffe arrogante du soir du clan C' à vous), comme au comptoir du café-tabac de la rue des martyrs, ces idiots de journalistes ne virent pas qu'on les délaissait à leur causette quotidienne aux ordres de la poignée de donneurs d'ordres (politiques et financiers) qui font la pluie et le beau temps en France et depuis l'étranger. Le scandale Fillon appelant à bavasser sans fin sur le scandale lui-même et pas sur son contenu scandaleux1. C'était comme si un groupe de dealers avait désigné l'un d'eux à la vindicte : « Hou ! regardez cet ignoble dealer ! Comment ne pas le condamner ? ». Et, quand Fillon eût compris, suite aux consignes de Sarkozy, qu'il fallait répondre coup pour coup, chaque matin, les coups redoublèrent : « Fillon est d'une violence inouïe », « Fillon assassine la justice », « Fillon s'enferre dans la théorie du complot », « ses soutiens commencent à le lâcher »... et sempiternellement d'agité le chiffon rouge, car « l'inquiétude grandit à droite »... « sur une possible victoire de Marine Le Pen à l'élection présidentielle » ; laquelle inquiète aussi le président en titre comme icelui s'en est confié à pas moins de six journaux européens, accusant même Moscou de s'ingérer à la manière stalinienne...

Tout observateur intelligent, même les menteurs professionnels, sait que Fillon est victime d'une « mise à mort », pire que celle de Chaban en 1973 ; Juppé en s'éclipsant les a nommés « les démolisseurs de réputation » (pour y échapper à nouveau). Certains spectateurs ou internautes se sont plaints qu'on ne nous montre plus qu'un combat de chiffonniers, de celui-là contre celui-ci, au lieu de discuter programmes. Mais quels programmes ? ils sont tous vides, de l'arbre de Noël de Macron, au rasage gratuit par Hamon, à l'embauche garantie par Mélenchon, à la misère nationale de la Le Pen, et au programme « vérité » de Fillon. Et si ce n'était pas une simple affaire nationale, comme le prouvent les nombreuses connexions de Moutain View en Californie (siège de la Silicon Valley) sur mon blog ?

QUI SONT DONC LES DEMOLISSEURS DE REPUTATION ?

Que juges, journalistes et saltimbanques soient des marionnettes, personne d'intelligent n'en doute. Que nous ardents maximalistes pour une révolution armée se passant d'élections bourgeoises trafiquées et prédécoupées nous analysions un combat de panier de crabes entre factions bourgeoises déterminées à s'éliminer férocement – la lutte pour le pouvoir, pour l'argent du pouvoir et pour le pouvoir de l'argent – soit. La bagarre opaque ne recoupe pas forcément les clivages classiques, puisque la fausse opposition gauche-droite est visible même pour l'électeur le plus bête, car on nous fait croire in fine à plusieurs alternatives, en particulier celle dite centriste qui n'a jamais bien marché en France, sauf après un événement comme mai 68 avec la carte Giscard le féministe. La gauche éjectable du pouvoir, alternance oblige, avait pourtant fait de son mieux avec trois crons inconciliables (Hamon, Macron, Mélenchon) pour passer le témoin sans trop de heurts à une quelconque faction de droite, avec Macron en réserve centriste de Morgan Stanley et Rothschild. La mère Le Pen, comme papa, n'avait rien produit de nouveau pour se positionner en autre chose qu'en rabatteuse des abstentionnistes en milieu pauvre et exclu, et des paysans pas encore suicidés. L'accélération qui s'est produite soudainement fin janvier, à cause de l'inattendu joker Fillon, visait-elle à écarter un dangereux pousse au crime social avec un programme de vérité propre à favoriser l'insurrection prolétarienne ? Sachant pourtant que Fillon sait mieux dialoguer que Sarkozy avec les syndicats et a été capable de faire avaler deux réformes de retraite sans causer de révolution...
Je peux me tromper mais la question sociale ne me paraît pas suffisante pour expliquer l'appel général et concerté au meurtre de Fillon.
Il y a d'autres immixtions qui « parlent » plus que la cassette népotiste de Fillon2, ce qui est en jeu et on les trouve déjà sur le rendu réservé au pénélopegate sur Wikipédia :

« Pour le magazine américain Foreign Policy, la corruption des élites politiques en France a pour origine les « fondements de la Ve République. Le président, par principe, n’a pas à répondre de ses actes face au Parlement : il règne et ses ministres gouvernent à peine ». Le Spiegel allemand estime que « la République, vue de l'intérieur, révèle que les représentants de l'élite politique entretiennent souvent une image d'eux-mêmes qui rappelle les pratiques d'une monarchie ». Le quotidien suisse Le Temps insiste sur l'incompréhension des correspondants étrangers en poste à Paris, comme sur leur stupéfaction face aux explications du candidat. Le quotidien italien Libero qualifie Le Canard enchaîné de « bijou du journalisme d’investigation »3.

Damned ! En Amérique et en Allemagne les élites ne sont pas corrompues ! Et les banales élections présidentielles françaises relèveraient donc du « grand jeu » planétaire avec ses flics de l'ombre et des démolisseurs de réputation !? Passons aussi sur l'immixtion russe supposée par Hollande. Les organes de propagande bourgeoise à l'étranger, aussi rétribués et cornaqués par la finance de la mondialisation heureuse et flexible, évitent aussi de traiter à fond des constats de corruption parlementaire et de népotisme, et d'analyser l'étroit aspect scandaleux, pour s'en prendre à l'hégémonie de la France, cette vieille « monarchie » avec un président-roi. Tout pour plaire aux reines-premières ministres Angélique Merkel et Thérésa May ! Quel démocrate bourgeois impérialiste ne rêve pas de l'affaiblissement électoral intérieur de son concurrent le plus proche ?

Certes, la confusion qui règne en France n'est pas tombée du ciel, les crabes peuvent se chamailler ensemble de façon irrationnelle en oubliant leurs intérêts communs. L'aile néo-gaulliste de la bourgeoisie française n'est plus homogène, et il me suffit de citer les commentaires suivants des Echos :

"Un combat programme contre programme commence", a lancé Alain Juppé au soir du premier tour de la primaire de la droite et du centre qui a vu s'imposer, largement et contre tous les pronostics, François Fillon. Mais la campagne a montré qu'il s'agit moins de différences que de nuances entre les deux programmes, tant la philosophie est la même. Pour autant, François Fillon revendique un programme "radical" mais assumé, quand Alain Juppé défend le mot de rassemblement.Sur quels points divergent-ils le plus ? Vraisemblablement, c'est sur la question de la politique internationale que François Fillon et Alain Juppé s'éloignent sensiblement.Celui qui est arrivé en tête du scrutin dimanche revendique un positionnement résolument pro-russe, réclamant la fin des sanctions contre le Kremlin, décidées après la guerre dans l'est de l'Ukraine, ainsi qu'un rapprochement avec Poutine pour mettre un terme au conflit en Syrie, quitte à prendre fait et cause pour Bachar al-Assad. En effet, pour François Fillon, la priorité est de mettre fin aux actions de l'Etat islamique plutôt qu'au conflit syrien. Alain Juppé, qui estime que Vladimir Poutine est un "partenaire incontournable", a appelé son concurrent à faire attention à "l'excès de vodka" pendant la campagne. Selon lui, il faut "parler franchement" au président russe mais pas pour lui dire "continuez, nous vous suivons". Il reproche particulièrement à Moscou l'annexion de la Crimée ainsi que son alliance avec Bachar al-Assad. Car, selon lui, le conflit en Syrie ne se réglera qu'avec le départ du dirigeant syrien »4.

L'ASTUCE DE FILLON LE VRAI CANDIDAT ANTI-SYSTEME !

Saint Fillon a frappé un grand coup avec le meeting du Trocadéro, pourtant interdit par Mme Hidalgo et M. Estrosi. « Contre les arrangements de couloir », il apparaît comme un battant, pas seulement
sous la pluie des qualificatifs et des insinuations, mais comme « saint » martyrisé, « homme seul mais fort », pas le genre girouette de vieux politicards de partis crevés. Sans rival à droite ni à gauche ni à l'extrême droite. L'outsider des médias glaciaires, Juppé, ne faisait vraiment pas le poids pour un plan B. La bourgeoisie d'Auteuil-Neuilly-Passy, ébranlée une semaine à peine, a refilé sa confiance à Saint Fillon face à la « bobocratie médiatique ». Un des soutiens a répondu au pigiste sur place : « Vous avez voulu faire la même chose contre Trump, vous avez vu le résultat ! ». « Il a quelque chose en nous de Trump et Cie », aurait dit Michel Berger. En effet, à force de taper comme des sourds les divers larbins de l'ordre dominant ont fini par favoriser la remontée de Fillon, après lui avoir jeté dans les pattes jusqu'à hier des sondages ad hoc où 70% des sondeurs sondés lui disaient de partir. Malgré les Elkrief et autres Gattégno qui assurent que sa défaite est « programmée » (d'un certain côté c'est vrai) ou qu'il est « ingagnable » avec une « droite à la dérive », un « champ de ruines ». A force de dénoncer le scandale de la « cassette » du couple (avec manoir) Fillon, les culottés larbins de la finance et collabos indirects des puissances rivales en Europe lui évitent de parler de son « programme vérité », qui n'est pas reluisant en effet ni comme promesse électorale pour les plus déshérités ni comme garantie de paix sociale et de redressement des profits capitalistes.
Quelle que soit l'issue de ce longuet feuilleton électoral, on peut en déduire deux réflexions majeures. La première est que la bourgeoisie garde deux cordes à son arc pour la dernière ligne droite : Macron et Fillon, face au vote protestataire Le Pen et à l'abstentionnisme croissant5. Macron reste une fabrication médiatique qui n'a aucun écho chez les ouvriers et, la petite bourgeoisie de gauche, elle, qui se rabattra pour partie sur le petit clientéliste écolo-banlieue-bobos urbains Hamon et pour partie sur Mélenchon. Saint Fillon, malgré et grâce à sa casserole – qui n'a rien à envier à celle de Le Pen – engrange pour l'instant le grade de candidat anti-système (anti-juge et anti-journalistes) jusque là possédé par la mère Le Pen, mais il lui souffle également une grosse partie de son bla-bla sécuritaire.
Pour le rush final, classiquement antifa, Saint Fillon (demi pourri) avec son air de Droopy a plus de chance de l'emporter haut la main contre l'impasse Le Pen que le candidat Macron (des tous pourris) ; une moitié de l'électorat Le Pen se reportant sur lui grâce à sa « droitisation »? Avez-vous oublié l'élection de « bandit Chirac » sauveur de la république face à « fâchiste Le Pen » ?
L'élection finale, finira-t-elle comme un bon western ? Dans ses deux tours elle devrait être marquée par une abstention plus forte que prévue, par suite d'un courant d'air froid venant du nord. Mais cet article n'est pas un bulletin météo. La suite du feuilleton promet encore des rebondissements, et qui sait, peut-être dans les rues ? Voire 12 balles dans la peau pour Droopy ? D'autres révélations du corbeau Canard?

Vaudeville ? Plaisanteries à répétition ? Dérapages en série ? Affabulations à jet continu ? Aux dernières nouvelles, même les autistes portent plainte contre Saint Fillon, l'establishment fait courir rumeur et contre-rumeur... la mafia sarkozienne lui proposerait de se tirer une balle dans la tête lui-même comme cela était proposé aux opposants au stalinisme. Mais qui va donc achever ce Lucifer de Fillon ? Juges, francs-macs et journaleux s'activent et s'acharnent sur la relique qui ose encore bouger.









1L'homme de la rue, ou le type ordinaire comme vouzémoi, ne se laisse pas abuser par la perversité de la « campagne propre », le flic de l'UNSA invité sur le plateau de la 5 dimanche soir a mis presque dans le mille : « le problème n'est pas dans l'aspect illégal mais immoral ». Stupeur et aucun commentaire des journalistes présents.
2La cassette des rois servait à alimenter des fonds secrets : « Pour le héros de Modeste, cette somme constituait alors une fortune d’autant plus précaire, qu’il dépensait environ cinq ou six mille francs au-delà de ses revenus ; mais la cassette du roi, les fonds secrets du ministère avaient jusqu’alors comblé ces déficits. — — (Honoré de Balzac, Modeste Mignon, 1844)
3 https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Penelope_Fillon
4 En savoir plus sur https://www.lesechos.fr/21/11/2016/lesechos.fr/0211515110036_francois-fillon-et-alain-juppe---qu-est-ce-qui-differencie-leurs-programmes--.htm#ObjgwqF2XgatFxJf.99

5Les employés-journalistes, comme les gauchistes du synd de la magis, se gardent de bavasser sur le sujet. Mais il est par trop déstabilisant. Hier sur la 5, lors d'un débat avec gens de terrain et sociologues dont l'ineffable Edgar Morin, un flic de province de l'UNSA a très finement dit son avis, et en particulier, il a énoncé ceci : «Dans cette affaire, il y plus que ce qui est illégal, ce qui est immoral ; avant je votais FN, maintenant je ne voterai plus ». Stupeur sur le plateau, efforts du journaliste animateur et du toutou de Hamon, Martin ex syndicaleux, pour lui faire dire ce qui le ferait changer d'avis. Rien. Stupeur. Fin de l'émission.

samedi 4 mars 2017

PROCES BIDON DE RIOM : LES ETONNANTES CONFESSIONS ET JUSTIFICATIONS DE MONSIEUR BLUM


Leurs petits poings levés pour se foutre de la gueule....
Le grand chef réformiste qui est « mis en examen » au Tribunal de Riom en 1942, est magistrat de formation, ce qui peut être un avantage en politique, même pour les chefs révolutionnaires1. On l'a dit courageux dans sa défense, il ne risquait pas grand chose face à ses anciens condisciples de la fac de droit. Il a certes été déporté à Buchenwald mais logé à l'extérieur du camp, plutôt confortablement comme c'était la règle pour les personnages d'importance et les officiers supérieurs français prisonniers. Léon Blum fût très estimé par la haute bourgeoisie, par ses pairs, par Roosevelt, Wilson, et même Hitler et De Gaulle. L'homme a une stature indéniable, très cultivé, brillant orateur autant qu'écrivain de talent, il est probablement le prototype dans l'excellence du meilleur homme d'Etat de l'histoire de la « gauche bourgeoise », pas phraseur comme Jaurès, mais homme d'Etat national sans état d'âme (ce que Jaurès n'eût pas le temps d'être). Ses discours sont des miracles de réformisme pervers ; ils peuvent sembler même marxistes à première oreille pour l'écouteur naïf, mais ils glissent toujours à l'aide d'une évocation misérabiliste du passé sur un mépris complet pour la classe ouvrière ; lorsqu'il déforme Marx c'est à pisser de rire. Il a un côté curé onctueux qui bénit l'auditoire mais tient ses gardes mobiles prêts à tirer. Lorsque la bourgeoisie française l'appelle « au secours » au début de 1936, elle sait qu'il est non seulement un bon pompier social mais qu'elle peut compter sur son chauvinisme. Il a un vrai passif anti-prolétarien. Il a été chef de cabinet du salopard de ministre socialo Marcel Sembat pendant « l'Union sacrée » sanglante. C'est son ENA d'époque, expérience qu'il peaufine en 1916 au Conseil d'Etat. Ce belliciste convaincu fera parler de lui au moment de la scission du Congrès de Tours, prouvant par sa dénonciation de l'Internationale communiste qu'il était bien un produit du chauvinisme français et que ce réformisme national conduisait tout droit au camp bourgeois désormais.(il existe un think tank "cercle Léon Blum" de nos jours avec Finkielkraut...)

Ma découverte en librairie2 de l'ouvrage de 1945 de Blum « L'histoire jugera » est presque un miracle. Le livre est introuvable. Aucun résumé sérieux ni extraits valables ne figurent sur le web. Il
...de la classe ouvrière.
contient le déroulé de son jugement par les juges pétainistes de Riom, juges lâches, comme dit M. Hollande, mais penauds dans la conduite hasardeuse de leur charge légère. Les 83 pages sur ce procès mériteraient seules d'être rééditées.
 La référence à ce fameux procès de Riom, à résonance mondiale à l'époque de l'Occupation, était patente à la fin des années 1970 dans le milieu maximaliste. Nous organisions dans RI des journées d'étude thématiques. Lors d'une journée à Versailles, sur le thème de la montée à la Deuxième Guerre mondiale, une série d'exposés avaient été préparés, avec d'autres camarades j'avais été chargé d'examiner les scissions ou raccommodages entre minorités et fractions dans l'avant-guerre, Camoin avait dûment préparé un exposé sur le groupe de Chazé Union Communiste, et un jeune camarade de la section de Rouen ou Lille, je ne sais plus, avait fourni un exposé sur la crise à la veille de la guerre, avec toute une partie dédiée à expliquer comment l'antifascisme du Front populaire avait préparé les ouvriers à se soumettre à la nouvelle guerre, notamment avec des citations (de seconde main) de l'incroyable procès fait à Léon Blum, qui ne le méritait pas du tout en effet si je puis dire du côté bourgeois. L'exposé avait été brillant, épatant même Marc Chirik pour sa capacité à se servir des « confessions » de monsieur Blum. Vous imaginez mon plaisir près de quarante années après de dénicher l'intégrale !3 Un livre que personne n'oserait publier aujourd'hui tellement il est subversif concernant le mode de gouvernement des dominants. J'imagine qu'il figure en bonne place à Sciences-Po et à l'ENA. Je vous en livre les bonnes feuilles concernant surtout la façon dont la « gauche socialiste au gouvernement » a embobiné la classe ouvrière avec l'aide des syndicats et du parti stalinien. Manque de pot les  discours et le zèle belliciste de Blum n'auront pas évité la plus grande débâcle de l'histoire, il n'y aura – si je puis dire - que 200 000 soldats tués (pas des millions comme en 1914) mais nombre énorme quand même qui explique plus la débâche que la lâcheté des français comme le clame la doxa anglo-saxonne.

Vous verrez brièvement (grâce aux « aveux » de Blum) comment l'antifascisme a été le carburant de cette nouvelle soumission à la reprise de la guerre mondiale, les 40 heures et les congés payés les chocolats de l'entracte ; vous verrez aussi une démonstration parfaite de l'origine des nationalisations par le brillant Léon Blum, qui lève le voile de cette supercherie mieux que nos meilleures plumes de la « gauche communiste », et plus à fond sur l'hypocrisie de ces nationalisations; et qui culbute de fait toutes les larves du trotskisme qui soutiennent encore et toujours cette mystification nationale en la faisant passer pour "revendication ouvrière".
Blum est malin et n'attaque jamais de front le parti stalinien, il ne rappelle pas que ce croupion payé par Moscou (cela il le glisse tout de même pour le secteur de l'armement) a participé au coup de poignard mondial contre le prolétariat avec le pacte germano-stalinien, et il est même trouble avec son emphase sur le petit Jean-Pierre Timbaud, sans notifier que ce dernier est surtout victime de la politique terroriste échevelée des staliniens pour faire oublier leur compromission initiale avec l'ami « opportuniste » nazi. Sa défense est intelligente, précise, inattaquable du point de vue de base bourgeois, anticipatrice face au règne de Pétain le bref, il sait qu'il y aura un après-nazisme, un après-pétainisme, il sait faire les nuances, ménager les anciens alliés de sa faction gouvernementale. Il ridiculise ses juges et Hitler. Les petits juges de Riom avaient pour tâche, aux ordres de Vichy, de lui faire porter la responsabilité de la défaite de mai 40 en ayant empêché le réarmement de la France par la mise en place de réformes sociales. Blum démontre avec brio que le réarmement n'a jamais aussi intense que sous le Front populaire, au contraire des gouvernements l'ayant précédé, dont un qui eût pour ministre de la Guerre le maréchal Pétain... Hitler fut exaspéré par le coup de boomerang et déclara le 15 mars 1942 : « Ce que nous attendions de Riom, c'est une prise de position sur la responsabilité du fait même de la guerre ! » L'Etat impérialiste allemand fit alors alors pression sur Vichy pour mettre un terme au procès qui finissait par ridiculiser complètement ses cire-pompes vichystes. Le pauvre Mussolini a déclaré en secouant son pompon  : "Ce procès est une farce typique de la démocratie"; ou farce typique des larbins pétainistes? Le 14 avril 1942, après vingt-quatre audiences, le procès est suspendu pour un « supplément d'information », comme le concluent en général les juges quand ils sont ridiculisés. L'affaire est définitivement clôturée le 21 mai 1943. Mais l'ensemble des médias bourgeois actuels (antifas de salon) se gardent bien de rappeler les états de service de monsieur Blum, qui n'a pas démérité de la patrie sanglante et du nationalisme français. Et sans reproduire les extraits si révélateurs que vous allez avoir la chance de découvrir.


lire ici :

AUDIENCE DU 20 FEVRIER 1942

… Qu'on n'allègue pas que cette date de juin 1936, cette date fatidique, corresponde à une période dangereuse des relations franco-allemandes (…) On cherche à faire rejaillir sur le Front Populaire, sur la politique ouvrière et sociale qu'il a pratiquée, et, à travers lui, sur les institutions démocratiques, la responsabilité de la défaite militaire (…). Je montrerai ce qu'a été son œuvre (du FP) dans l'ordre de la paix intérieure, dans l'ordre de la paix internationale, dans l'ordre de la préparation matérielle, morale, politique de la défense du pays. (…) Car le Front Populaire n'a pas été autre chose qu'un réflexe de défense instinctive ! D'une part contre les périls qui menaçaient la République et dont l'agitation des ligues para-militaires et l'émeute du 6 février avaient été un signe frappant. D'autre part, contre la prolongation de la crise économique qui accablait les masses ouvrières, les populations paysannes, la classe moyenne du pays, et qui se traduisait par le marasme des affaires, par la baisse continue des prix agricoles et des salaires, par le chômage, par la misère. Les promoteurs du Front Populaire en tant que mouvement politique – ses parrains – vous serez peut-être surpris de l'apprendre ont été M. Doriot et M. Gaston Bergery (…) Adressez-vous d'autre part aux champions de la parité-or à tout prix et de la déflation à outrance. Ce sont les coupables de cette misère, de cette souffrance, de cette révolte des classes laborieuses dont les élections de mai 1936 ont été l'expression, l'expansion. (…) … nous ne pouvions plus choisir, nous, qu'entre la politique que nous avions pratiquée et la guerre civile. La guerre civile n'était assurément pas le plus sûr moyen d'accélérer les fabrications et ce n'était probablement pas non plus le meilleur moyen d'éviter la guerre étrangère. (…) ce procès est une entreprise politique... vous êtes des juges politiques ».

AUDIENCE DU 10 MARS 1942

(…) durant ce court gouvernement. J'ai fait autre chose. J'ai déposé un grand projet fiscal, financier et monétaire, voté par la Chambre et rejeté par le Sénat, ce qui a déterminé ma chute. C'est un projet qui vise à tendre toutes les forces de la nation vers le réarmement, et qui fait cet effort de réarmement intensif la condition même, l'élément même d'un démarrage industriel et économique définitif. Il sort résolument de l'économie libérale : il se place sur le plan d'une économie de guerre.
(…) Et j'ai eu aussi le sentiment de cette circonstance particulièrement grave : le rétablissement du service de deux ans en Allemagne, était saisi avec un certain empressement comme l'opportunité qui permettrait d'obtenir enfin le vote, longtemps attendu, des crédits nécessaires pour la Défense nationale.
Qu'ai-je répondu à Daladier lorsqu'il est venu me tenir ce langage ? Quand M. le maréchal Pétain s'est présenté devant la Commission de l'Armée du Sénat en mars 1934, et qu'on lui a demandé : « Etes-vous d'avis de rétablir le service de deux ans ? » dont il était probablement partisan à cette époque, il a répondu : « Oui, mais l'état de l'opinion publique ne le permettrait pas ».
(…) J'en reviens maintenant aux circonstances dans lesquelles ont été votées, non seulement la loi de quarante heures, mais les autres lois sociales. Je l'ai déjç dit à la Cour ; cette loi de quarante heures fait partie d'un ensemble politique. Cette politique je n'ai pas eu à la choisir, elle m'a été imposée dans les circonstances où j'ai pris le gouvernement, par une nécessité de droit, et par une nécessité de fait, ayant véritablement le caractère d'un cas de force majeure ».
(…) Des témoins oculaires vous l'ont dit. M.Albert Sarraut l'a dit. M. Frossard l'a dit. La panique, la terreur étaient générales. Je n'étais pas sans rapport moi-même avec les représentants du grand patronat, et je me souviens de ce qu'était leur état d'esprit à cette époque. Je me souviens de ce qu'on me disait ou me faisait dire par des amis communs. « Alors quoi ? C'est la Révolution ? Alors quoi ? Qu'est-ce qu'on va nous prendre ? Qu'est-ce qu'on va nous laisser ? ». Les ouvriers occupaient les usines. Et peut-être, ce qui contribuait le plus à la terreur, c'était cette espèce de tranquillité, cette espèce de majesté calme avec laquelle ils s'étaient installés autour des machines, les surveillant, les entretenant, sans sortir au dehors, sans aucune espèce de signe de violence extérieure. Je suis arrivé à l'Elysée avec mes collaborateurs vers 7 heures du soir. (…) M. Albert Lebrun m'a demandé de rester près de lui et m'a dit ceci : « La situation est terrible. Quand comptez-vous vous présenter devant les Chambres ? (…) M. Lebrun me répondit alors : « Les ouvriers ont confiance en vous. (…) vous allez leur promettre le vote immédiat des lois qu'ils réclament, alors, je vous en prie, dès demain, adressez-vous à eux par la voix de la radio (…) M. Lambert-Ribot avec qui j'avais toujours entretenu des relations amicales, m'a fait toucher par deux amis communs, par deux intermédiaires différents, afin que, le plus tôt possible, sans perdre une minute, je m'efforce d'établir un contrat entre les organisations patronales suprêmes, comme le Comité des Forges et la Confédération générale de la Production, et d'autre part, la Confédération générale du Travail. Sans nul doute, j'aurais tenté moi-même ce qu'on a appelé l'accord Matignon. Mais je dois à la vérité de dire que l'initiative première est venue du grand patronat.
A ce moment, mes engagements vis à vis de la classe ouvrière étaient déjà pris. J'avais parlé à la Radio. Tout le monde savait que j'allais faire voter par la Chambre la loi de quarante heures. Personne
n'y faisait objection, ni résistance. Tout le monde considérait cela comme une chose naturelle, nécessaire, inévitable dans les circonstances où l'on se trouvait. On ne demandait qu'une chose aux Chambres : aller vite, voter vite, afin de liquider cette situation redoutable, cette situation que j'ai qualifiée non pas de révolutionnaire, mais de quasi-révolutionnaire, et qui l'était en effet.
Les usines étaient occupées. Est-ce qu'on avait demandé à mon prédécesseur, est-ce qu'on me demandait à moi de les faire évacuer par la force ? Je vous le répète, on m'a demandé à moi de provoquer une reprise de contact – car il y avait déjà eu un essai sous le gouvernement précédent – avec les organisations corporatives, les organisations centrales et la classe ouvrière pour arriver à un accord. On n'a même pas, comme on l'a fait plus tard, à partir d'octobre, et de novembre, posé comme condition sine qua non, à l'ouverture des conversations entre ouvriers et patrons, l'évacuation préalable des usines. (…) personne n'a jamais demandé qu'on fît usage de la force. Les patrons – M. Sarraut a rappelé leur langage – non seulement ne lui ont pas demandé d'en faire usage, mais ils l'ont adjuré de n'en pas faire usage. Ils lui ont dit : « Dans l'état présent des choses, cela ne pourrait qu'aboutir à un conflit sanglant. Or, nous ne voulons pas reprendre le travail dans des usines ensanglantées, avec des ouvriers dressés contre nous. Nous ne voulons pas non plus courir le risque de la destruction d'un outillage nécessaire à la production nationale ». (…)
La contre-partie, c'était l'évacuation des usines. Dès ce jour-là, les représentants de la C.G.T. Ont dit aux représentants du grand patronat qui étaient à Matignon (…) : « Nous nous engageons à faire tout ce que nous pourrons et nous le ferons. Mais nous vous en avertissons tout de suite. Nous ne sommes pas sûrs d'aboutir. Quand on a affaire à un mouvement comme celui-là, il faut lui laisser le temps de s'étaler . Et puis, c'est maintenant que vous allez peut-être regretter d'avoir systématiquement profité des années de déflation et de chômage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes. Ils n'y sont plus. Ils ne sont plus là pour exercer sur leurs camarades l'autorité qui serait nécessaire pour faire exécuter nos ordres ». Et je vois encore M. Richemont qui était assis à ma gauche, baisser la tête en disant : » C'est vrai, nous avons eu tort ».
(…) dans le monde patronal, on me considérait, on m'attendait, on m'espérait comme un sauveur. (…) Mais qu'est-ce que cela donnait pour l'armement de la France, la guerre civile ? Et même les bagarres ouvrières sanglantes se prolongeant durant des semaines, et entraînant des incendies, des bris de machines, qu'est-ce que cela donnait pour l'exécution des programmes d'armement ?
(…) sur la foi de ma parole, sur la foi des engagements pris vis à vis d'eux et du Parlement républicain, petit à petit, le mouvement s'était apaisé. Il n'y a aucun doute qu'à partir de Matignon la décrudescence ait commencé. Il y avait un millions de grévistes à ce moment-là, et trois semaines après 100.000. A la fin de juillet, on pouvait considérer que le mouvement était terminé ».

SUR LES QUARANTE HEURES...

« Le réquisitoire affirme que, selon moi, la loi de 40 heures n'aurait pas diminué le rendement de la production française et il ajoute que je peux pas avoir prononcé une pareille affirmation de bonne foi... C'est bien cela l'expression ? Je n'admets pas ce jugement (…) A première vue, cela a l'air d'une contradiction de dire qu'on diminue le temps de travail et que cependant le rendement industriel ne diminue pas. C'est pourtant toute l'histoire de l'industrie en France, en Europe, et dans le monde entier. Depuis plus d'un siècle, toute l'histoire de l'industrie, c'est la diminution continue du temps de travail associée à l'élévation constante de la production, de même que la diminution continue des prix de revient associée à l'élévation continue des salaires. Cela peut sembler un double paradoxe à première vue. Et cependant depuis qu'il y a une grande industrie dans le monde, ces deux phénomènes contradictoires en apparence et qui ont couvert le ministère public de stupéfaction, se sont produits simultanément, parallèlement, et peut-être, mon Dieu ! En y réfléchissant, sont-ils fonction même l'un de l'autre !
Il y a eu une époque, au temps de l'enquête Villermé, au temps des premières lois industrielles en Angleterre, où des enfants de dix ans travaillaient douze heures dans les mines et les filatures. A ce moment, quand on a voulu appliquer les premières lois de protection légale du travail, qui fixaient un maximum légal des heures de travail (ce qui était, paraît-il, attentatoire à la liberté du patron, et même, par un comble d'hypocrisie, à la liberté de l'ouvrier, qui était, disons-le, bien libre de travailler davantage si cela lui convenait).... ils ont dit : »Faites attention, si vous réduisez le travail des enfants dans les mines et les filatures, la production nationale va diminuer ». (…)
Dans ma pensée, la loi de quarante heures devait servir à résorber le chômage au même titre que d'autres mesures. Mais, à mes yeux, elle avait un autre sens ; elle avait une portée beaucoup plus profonde. Nous sortions d'une crise universelle que tout le monde a qualifiée de crise de surproduction. Surproduire ? Produire trop ? Trop relativement à quoi ? Certainement pas relativement aux besoins de l'humanité, mais trop par rapport à la possibilité de consommation, c'est à dire à la faculté d'achat. Et nous sommes arrivés, en effet, à un point, à un état de l'histoire du monde où , par suite du progrès continu de l'industrie et de la technique, par suite aussi d'un mauvais système de répartition des richesses, l'appareil universel de production crée plus de richesses qu'il n'est capable d'en répartir, et que la masses des consommateurs n'est capable d'en absorber. De là ces phénomènes en apparence incompréhensibles, ces destructions de richesses pour lesquelles il existe des besoins ! Quand on brûle des sacs de café ou de blé, ce ne sont pas les besoins qui manquent, mais bien la faculté d'achat qui fait défaut. Le progrès de la civilisation et de la technique, c'est bien pourtant une propriété collective de l'humanité, c'est l'héritage de tout ce que la civilisation nous a légué depuis les premiers tâtonnements de la race humaine. Et nous vivons dans un régime tel que ce qui devrait être le bien commun de l'humanité, ce qui, par conséquent, devrait se répartir, s'étaler en bienfaits, en profits, sur tous les hommes, se traduit au contraire par des profits démesurés pour
Le nouveau salut nationaliste.
certains, et pour la masse des autres par le chômage, la sous-consommation, la baisse des salaires, la misère. Je crois qu'un état de choses comme celui-là cessera. Cette espèce de divorce impie entre la science et la société, entre la nature et la vie, ne durera pas éternellement. Toute la question est de savoir comment, par quels procédés, par quels moyens, il changera. (…)
Eh bien ! La loi de quarante heures avait, et elle a encore à mes yeux, cette importance toute puissante qu'elle représentait, dans le progrès de la civilisation, cette attribution aux travailleurs du petit dividende. Elle représentait des arrhes, un premier profit que les travailleurs pouvaient toucher, qu'ils pouvaient percevoir comme leur part légitime dans un mouvement de la civilisation et du progrès qui appartient à tous les hommes.

AUDIENCE DU 11 MARS 1942

SUR LES CONGES PAYES ET LES NATIONALISATIONS...

« Mais il y a une loi sur laquelle je suis obligé d'insister... C'est la loi sur les congés payés. Cette loi, combinée avec la création d'un sous-secrétariat d'Etat aux loisirs et aux sports, était la base des charges imaginées contre moi. On me reproche d'avoir fait perdre le goût du travail aux ouvriers français, et d'avoir encouragé chez eux ce que des personnages officiels ont appelé l'esprit de jouissance et de facilité (…) On s'est rendu compte que le loisir n'était pas de la paresse, que le loisir est le repos après le travail, et aussi comme une réconciliation avec la vie naturelle dont il est trop souvent séparé et frustré... j'y pense avec beaucoup d'émotion. Je ne suis pas sortit souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que j'en suis sorti, que j'ai traversé la grande banlieue parisienne et que j'ai vu les routes couvertes de théories de « tacots », de motos, de tandems, avec ces couples ouvriers vêtus de pull-overs assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, j'avais le sentiment d'avoir, malgré tout, apporté une embellie, une éclaircie dans des vies difficiles, obscures. On ne les avait pas seulement arrachés au cabaret, on ne leur avait pas seulement donné plus de facilités pour la vie de famille, mais on leur avait ouvert une perspective d'avenir, on avait créé chez eux un espoir ».

« J'en viens maintenant aux nationalisations. Ce mot de nationalisation semble avoir, par moments, une vertu horrifique. Dans beaucoup d'esprits, la nationalisation se confond avec la socialisation, avec la collectivisation et, par conséquent, avec la spoliation ! Je voudrais d'abord vous dire, que l'idée de nationalisation n'est pas une idée socialiste. L'origine des nationalisations est dans les doctrines du socialisme réformiste qu'incarnait un homme comme M. Millerand, au temps du programme de Saint-Mandé. Elle est surtout dans les anciens programmes du parti radical, à l'époque de Camille Pelletan. Des nationalisations , on en a fait à propos de beaucoup d'objets, pour des raisons purement fiscales. Le tabac est une nationalisation. On aurait dû en faire pour capter à son origine, à la source, toute catégorie de richesses qui commençait à se créer, qui aurait pu être captée au profit de la collectivité au lieu de devenir une source de profits particuliers. (…) On nationalise lorsqu'on se trouve en présence d'un monopole de fait comme pour la raffinerie de sucre ou de pétrole, ou bien quand on est devant une industrie-clef dont toutes les autres dépendent, comme le crédit. Mais pour les fabrications de guerre, on ne se trouve en présence de rien de pareil. L'industrie de guerre a été de toute éternité une industrie d'Etat, une industrie secrète. On commence à voir apparaître la fabrication privée d'armes au moment où on fabrique des canons en acier. C'est à ce moment que des industries comme Krupp en Allemagne, Schneider en France, du fait qu'ils possèdent seuls les moyens techniques pour traiter les grandes masses d'acier, se mettent à fabriquer des canons.
Quels sont les mobiles qui ont fait inscrire la nationalisation des industries de guerre dans le programme du Front Populaire et ensuite dans le programme ministériel ? Le mouvement s'est formé en France, pendant la guerre de 1914 à 1918 et il est impossible que vous n'en ayez pas gardé le souvenir. Un mouvement public irrésistible contre le profit privé, contre l'idée du bénéfice privé s'est constitué pendant la guerre. (…) On a préféré le système de l'industrie privée en pensant que, pour les patrons, l'appât du profit, et pour les ouvriers la perspective de hauts salaires, amèneraient une production plus intense. Mais pendant la guerre, la protestation s'est élevée à maintes reprises. Des projets de lois tendant à la réquisition générale des industries de guerre ont obtenu à la Chambre des minorités sans cesse croissantes et peu à peu ce sentiment de gêne vis à vis du profit démesuré et illicite... Puis le scandale des profiteurs de guerre et des nouveaux riches aidant, il a pris la forme d'un sentiment public irrésistible.

(…) Il fut un moment où l'on a voulu faire de ce procès le procès du bellicisme. Mais l'industrie privée et le commerce privé sont des industries bellicistes par excellence. Rappelez-vous l'enquête de Nye aux Etats-Unis. Rappelez-vous le mot de Briand à Genève : « C'est dans le même acier que sont taillés le canons et les plumes de ceux qui essaient de déclencher la guerre, en Europe et dans le monde ». Les conséquences du commerce privé des armes, nécessairement lié à l'industrie des armes, on les avait déjà aperçues pendant la guerre de 1914. La Bulgarie était notre ennemie. Les canons bulgares étaient, si je ne m'abuse pas, des canons français. Nous avons vendu à l'Italie, avant cette guerre, du matériel, notamment du matériel Brandt. L'idée que les soldats français puissent être atteints par un matériel fabriqué en France, et dont nos ennemis usent contre eux, est une idée qui a une résonance profonde dans le pays. Souvent – ce n'était pas la cas de l'Italie, mais de la Bulgarie – ces armes fournies par des industriels français étaient payées sur le produit d'emprunts émis et placés en France. Comment tout cela n'aurait-il pas créé un mouvement en faveur de l'idée de la nationalisation de l'industrie et du commerce privé des armes ?
Voilà pourquoi la nationalisation, avant les élections de 1936, et du fait même du réarmement, avait provoqué un mouvement d'opinion si intense. Ce n'est pas une question dont je me sois beaucoup occupé. Je n'étais pas le spécialiste de cette question dans le parti socialiste. (…) J'ai d'ailleurs toujours pensé que dans des programmes de coalition entre le parti socialiste et d'autres partis, il fallait introduire des nationalisations, mais je pensais à des nationalisations d'un autre genre, surtout à la nationalisation des chemins de fer, d'une part, et des assurances d'autre part, c'est à dire de deux monopoles privés. Mais enfin, c'est dans ces conditions que la nationalisation a été inscrite au programme du Front populaire. Pour le ministre de la Défense nationale, cela représentait un intérêt d'un autre ordre, et il vous a dit lequel, l'intérêt de faciliter l'armement de la nation ».
«(...) Croyez-vous qu'il y ait là l'effet d'une pression communiste ? Les communistes étaient tout à fait indifférents aux questions de nationalisation. Ils l'étaient à tel point que quand on a débattu entre partis le programme du Front populaire, les délégués communistes étaient hostiles aux nationalisations. Vous pourriez trouver dans le journal que je dirigeais une polémique sur ce sujet avec un député communiste : Jacques Duclos. Croyez-vous qu'ils s'intéressaient particulièrement à la nationalisation des industries de guerre ? ».
(…) « Les Soviets avaient demandé au Creusot de grosses pièces de marine. On s'occupait beaucoup à ce moment-là de la constitution d'une marine soviétique » (...)« M. de Saint-Sauveur a donc dit à M. Potiemkine : « C'est vrai, nous avons mis beaucoup de mauvaise volonté à vous livrer ces pièces, mais jouons cartes sur table. Si vous le voulez, non seulement nous vous livrerons ce matériel très vite, mais nous exécuterons pour vous tous les autres matériels que vous nous demanderez, et nous travaillerons pour vous comme nous le faisions pour la Russie tzariste. Mais, en échange, il faut que vous nous rendiez un petit service. La loi de nationalisation est votée, mais elle n'est pas encore appliquée. On discute encore, au ministère de la Guerre, sur les établissements qui y seront compris. Nous pourrions probablement nous arranger pour que dans les services techniques du ministère de la Guerre, on n'insistât pas pour la nationalisation du Creusot. Le Creusot échappera à la nationalisation pour peu que vous vouliez bien dire un mot à ce sujet à m. Blum ». Une influence politique s'est ainsi exercée pour que le Creusot échappât à la nationalisation, et cette influence politique était une démarche d'un des administrateurs du Creusot auprès de l'Ambassade des Soviets à Paris.
  1. le Président. - … qui a continué la démarche auprès de vous ?
    M. Léon Blum. - M. Potiemkine a écouté sans mot dire, puis il a répondu que la seule chose qu'il pût faire était de me transmettre purement et simplement cette conversation. Mais je ne peux pas croire qu'il l'aurait fait si le parti communiste en France, qui n'était pas sans liaison avec l'Ambassade soviétique, avait eu vis à vis de la nationalisation des industries de guerre une position bien ardente. »

SUR LA PAIX ET LA GUERRE...

« Il n'y a pas un peuple en ce moment, même parmi ceux des régimes totalitaires, qu'on puisse entraîner ou maintenir dans la guerre si on ne lui donne pas l'assurance qu'on a tout fait pour préserver la paix. Même les dictateurs s'adressant à leurs peuples sont obligés de tenir ce langage et de dire : « Nous n'avons pas voulu cela, la guerre nous a été imposée, nous avons fait tout au monde pour la prévenir ». Et nous, gouvernement républicain, nous, ministres républicains dans un pays d'opinion alors libre et de suffrage universel, nous y étions tenus encore davantage.
Nous avons ainsi rallié toute l'opinion française et tout le parlement autour des demandes de crédits massifs qui se sont succédé entre 1936 et la guerre, et qui n'ont jamais rencontré l'ombre d'une difficulté dans l'opinion et dans les Chambres. (…) Croyez-moi, c'est moi qui ai raison dans ce débat. Il y avait pour moi deux tâches à réaliser : armer le pays et ne pas renoncer à l'armer tant que la sécurité collective ne serait pas un fait tangible, certain. Mais aussi prouver au peuple qu'on ne renonce à aucune expérience, à aucune tentative qui ait la moindre chance d'être réalisée. C'est la politique nécessaire qu'il convient de suivre pour gagner et viriliser l'esprit public.
(…) Je suis, paraît-il aujourd'hui, un belliciste. J'ai été autrefois, un pacifiste en ce sens que j'ai consacré des années d'efforts et d'études à rechercher le moyen de prévenir la guerre et d'organiser en Europe la sécurité collective (…) alors les hommes qu'on qualifiait injurieusement de pacifistes bêlants, se sont rendu compte que si la paix reposait toujours sur la sécurité collective, la sécurité collective, elle, ne pouvait plus reposer que sur la force des armes. Les pacifistes sont devenus de soi-disant bellicistes sans avoir changé. C'est pour cela que, comme chef de gouvernement, j'ai fait ce que j'ai fait. Mais jamais je n'ai renoncé à l'espoir du désarmement, jamais je ne l'ai laissé se prescrire.
Et si, en septembre 1936, je me suis engagé dans une négociation directe et personnelle avec un représentant du chancelier Hitler, c'est parce qu'un des articles essentiels de la conversation qui s'engageait entre nous était l'accession de l'Allemagne à uen négociation sur la limitation générale des armements, et sur leur contrôle.
Le représentant du chancelier Hitler était le Dr. Schacht. Il est venu me voir à Matignon, pour une conversation directe, en passant par-dessus les intermédiaires officiels, au nom du chef du Reich. J'aurais peut-être pu dire, si j'avais été l'homme qu'on dépeint : « je suis marxiste, je suis juif, je n'entre pas en conversation avec un Etat où l'on a extirpé toutes les organisations socialistes, où l'on persécute les Juifs ». Si j'avais dit cela, j'aurais trahi les devoirs de ma charge. Mais je lui ai dit : « Je suis marxiste, je suis juif, et c'est pour cela que j'ai le désir plus vif encore de voir aboutir la conversation qui s'engage entre nous maintenant ». Il m'a répondu : « Monsieur, cela ne vous fait que plus d'honneur ». Je ne lui demandais pas ce témoignage, mais j'en tire avantage de montrer que, lorsqu'il s'agit de questions de désarmement, que ce fût à Genève, à Paris ou ailleurs, je n'ai eu en vue que les intérêts de notre pays. En même temps, je réalisais des plans d'armement massif à un point tel que personne ne l'avait fait encore. Dans un cas comme dans l'autre, j'ai rempli les devoirs de ma charge, mon devoir de chef de gouvernement. J'ai rempli mon devoir de français ».

LEON BLUM a-t-il été mou avec les grévistes et fait prendre des risques à la bourgeoisie ?

  1. le Président – Le troisième élément relevé contre vous par l'acte d'accusation, c'est d'avoir par votre faiblesse devant l'agitation révolutionnaire, spécialement en tolérant des occupations et neutralisations d'usines, amené une diminution considérable de la production : le tout évidemment en ce qui concerne les produits utiles à la Défense nationale ».
(…) Le ressentiment qu'aurait laissé dans la classe ouvrière, même vaincue, une politique de sanctions impitoyables et de répression n'aurait pas été moins grave, je suppose.
Il ne suffit pas de dire à un homme : vous avez trahi les devoirs de votre charge ; il faut lui dire quels étaient ces devoirs. J'espère qu'on me le dira. J'espère qu'il existe dans l'esprit de la Cour ou du parquet une sorte de code des devoirs d'un homme politique. Quand vous jugez un meurtrier, c'est tout simple, vous avez l'article du code. Il a tué. Le code dit : on ne doit pas tuer. Il n'y a pas de code écrit pour les hommes politiques, les ministres, les anciens ministres. Il faut que vous en établissiez un dans votre esprit avant de l'appliquer. Il ne suffit pas de dire à moi ou à l'un de ceux qui sont sur ces bancs : vous avez trahi les devoirs de votre charge. Il faudra me dire auquel de ces devoirs j'ai manqué. Il faudra définir mon devoir (.. .) Non, je ne me suis pas trompé. Mon devoir était clair, impérieux. Il était d'épargner à la France, à la suite de la guerre civile, la guerre étrangère, de ne pas provoquer entre patrons et ouvriers ce que les ouvriers redoutaient alors le plus, cette espèce de division morale qui est plus grave et plus pernicieuse que tout, dans un pays et dans une démocratie. Mon devoir était de ne pas provoquer de semblables convulsions civiles. En tout cas, que j'aie eu tort ou raison, mon parti était pris : je n'aurais pas moi, employé la force ; je n'aurais pas fait marcher d'abord la garde mobile et ensuite l'armée, dont ce n'était pas la mission. Je n'aurais pas fait cela. Si je n'avais pas pu, par la persuasion et la conciliation entre ouvriers et patrons, ramener ce que j'ai appelé l'ordre civique, l'ordre républicain, j'aurais renoncé à mon mandat et peut-être à ma vie d'homme politique. Un souvenir est resté pour moi plus cruel que tous les autres : c'est celui du soir de Clichy (…) Vous me parliez, hier, M. le Président, des patrons qui, de leur cabinet, venaient téléphoner au commissariat de police pour qu'on les protège. Ceux-là ne voyaient la situation que de leur point de vue personnel, local. Les organisations patronales qui voyaient, elles, la situation dans son ensemble, qui savaient ce qui existait partout et à quel degré, n'ont rien demandé de pareil.
Plus tard la situation n'a plus eu que ce caractère.
On pouvait faire respecter la loi sans courir de pareils risques. La hiérarchie des devoirs, à partir de ce moment-là, a changé. Nous n'avons pas hésité. Nous avons fait respecter le droit de propriété . Par exemple, au commencement d'octobre, une grève de restaurateurs et d'hôteliers a éclaté juste au moment du salon de l'automobile. Nous avons fait évacuer les restaurants par la police. J'ai trouvé tout à fait par hasard une note à ce sujet ces jours derniers. Le soir du jour de cette opération, qui s'est faite avec un plein succès, le journal le Temps me reprochait d'avoir fait procéder à cette évacuation trop doucement. Le résultat avait été obtenu ; les grévistes avaient été mis hors des locaux qu'ils occupaient ; le droit de propriété était respecté. (…) Nous avons fait la même opération le mois suivant, en novembre, dans les grèves de la chocolaterie (…) Nous avons recommencé dans le Nord à propos des neutralisations. Une fois le principe de l'arbitrage accepté par les patrons, nous avons fait évacuer les usines. (…) C'est par la conciliation, c'est par l'accord, c'est par l'entente que j'ai essayé de régler toutes les difficultés de cette « explosion sociale », qui était venue frapper au visage mon gouvernement dès son arrivée.
(…) A aucun moment, je n'ai cédé. Il est possible qu'il n'ait pas désiré que mon gouvernement se prolongeât, qu'il ne m'ait pas toujours servi, si je puis dire, sans arrière-pensée, mais j'étais convaincu, et je suis encore convaincu, qu'il est impossible de défendre en France les libertés républicaines en excluant de cet effort les masses ouvrières et la fraction de l'élite ouvrière encore groupée autour de la conception communiste. Et je pensais surtout que c'était un immense résultat et un immense service rendu que d'avoir ramené ces masses et cette élite à l'amour et au sentiment du devoir envers la Patrie.
(…) Je n'oublie pas que, dans la zone occupée, le Parti communiste fournit pour sa part, sa très large part, d'otages et de victimes. J'ai lu l'autre jour dans une liste d'otages donnée par un journal, le nom du petit Timbaud. J'ai très bien connu le petit Timbaud : c'était un secrétaire de l'Union des Syndicats métallurgistes de la région parisienne. Il était à la conversation du 15 mars. Je l'ai vu souvent, j'ai été bien souvent en bataille avec lui. Seulement, il a été fusillé et il est mort en chantant cette Marseillaise que, malgré tout, nous avions réappris aux ouvriers à chanter, peut-être pas la Marseillaise officielle, peut-être pas la Marseillaise des cortèges officiels et des quais de gare, mais la Marseillaise de Rouget de L'Isle et des volontaires de l'An II, la Marseillaise du groupe de Rude, la Marseillaise de Hugo « ailée et volant dans les balles ». C'est comme cela qu'est mort le petit Timbaud et que sont morts beaucoup d'autres ».
(…) Le 6 février, le gouvernement avait empêché l'émeute de renverser de renverser à main armée les institutions républicaines. Il avait accompli son devoir strict. (…) les hommes qui ont exploité avec férocité contre le gouvernement de ce temps le malaise profond de l'opinion, cette horreur du sang répandu qui est au fond, je le répète, de la sensibilité française, ces mêmes hommes étaient précisément ceux qui avaient préparé l'émeute par leurs provocations. Et ce sont encore ceux qui me reprochent le plus âprement aujourd'hui d'avoir, par faiblesse et par complaisance, ménagé le sang des ouvriers, le sang du peuple. Comme s'il y avait deux espèces de sang en France : le sang bourgeois, et quand, par malheur, on le répand, on est un criminel, on est un « fusilleur », on est un « galopin sanglant » et le sang ouvrier, et celui-là quand on l'épargne, on est un politicien débile, misérable, qui pervertit le pays par sa faiblesse et qui a trahi son devoir.
(…) Le gouvernement peut user de la force lorsque l'essence du régime est mise en cause, lorsqu'un intérêt vital de la patrie est menacé, mais alors seulement. Dans les troubles auxquels on pense et où l'on m'accuse d'avoir été si criminellement débile, ni l'essence du régime, ni l'intérêt vital du pays n'étaient menacés. Son intérêt aurait bien autrement souffert d'une conduite contraire. Ce qui était menacé, je le répète, c'était certaines formes du respect dû à la propriété et à l'autorité patronales.
Messieurs, je vous assure que je suis bien là au cœur de la question ; j'y ai bien réfléchi. Le fond de la question est bien là, car si l'on recherche les causes de cette émotion, de cette « grande peur » de juin 1936, on se rend compte que ce qui effrayait le plus peut-être les représentants intelligents et prévoyants de la bourgeoisie, c'était la modération même de ce mouvement. C'était le respect même de l'ordre physique, de l'ordre matériel à l'intérieur des usines. Je vous l'ai dit : les ouvriers étaient installés autour des machines, tranquilles, disciplinés, montant la garde, entretenant le matériel, désignant les corvées pour cet entretien. Ils étaient là aussi comme des gardiens, c'est à dire comme des surveillants, et aussi, dans un certain sens, comme des copropriétaires. Le sens de leur travail, on le sentait bien quand on réfléchissait du côté patronal, c'est que, dans leur conviction, quelque chose de leur travail s'était incorporé à ces machines qu'ils avaient si longtemps maniées.(...) Et cette idée, il ne faut pas vous imaginer qu'elle était toxique, qu'elle faisait courir dans les veines de la classe ouvrière ce poison mortel dont les effets se feraient sentir après tant d'années. Si vous envisagez des sentiments de ce genre avec gravité et sans prévention, vous vous rendrez compte, au contraire, qu'ils ne peuvent que coopérer à un sentiment d'unité entre les différentes classes qui composent la nation.
(…) Karl Marx a dit que le prolétaire n'a pas de patrie, et en cela il était d'accord avec toutes les législations anciennes, car en Grèce ou à Rome, le prolétaire n'était pas soldat, pour la raison qu'il n'avait pas de bien à défendre. Mais Jaurès a dit que si le prolétaire n'avait pas de patrie, le progrès républicain, peu à peu, lui en faisait une, et que c'est à mesure qu'on crée peu à peu pour les ouvriers une co-propriété de la patrie qu'on leur enseigne à défendre cette patrie.
Cette espèce d'accord unanime qu'on a trouvé en France au moment de la mobilisation était un peu la conséquence de tout cela, et par conséquent, était un peu notre œuvre. Rappelez-vous les incidents qui ont précédé la guerre de 1914, cette guerre que la République, ce régime républicain tant honni, tant décrié, a pourtant gagnée ; rappelez-vous le syndicalisme révolutionnaire ; rappelez-vous l'hervéisme, rappelez-vous les mutineries de 1913 ; rappelez-vous l'avant-veille de la mobilisation l'assassinat de Jaurès ; rappelez-vous quelle angoisse on pouvait éprouver alors sur ce que serait l'attitude de la masse des ouvriers vis à vis de l'ordre de mobilisation. Vous n'aviez rien de pareil tant que ce sont les influences nationales qui ont joué, vous n'avez trouvé aucune exception à cette unanimité ».


1Marc Ferro, après avoir remarqué que de nombreux chefs révolutionnaires de Robespierre à Lénine, étaient avocats, explique cela comme une qualité supérieure par rapport aux politiciens moyens, cette profession est plus au courant des vrais problèmes du peuple ou du prolétariat.
2Que Patrick de la librairie Le point du jour, rue Gay-Lussac, soit ici remercié, dans son capharnaüm on trouve tant de pépites.
3Mes archives contenant ces journées d'étude ont été dérobées dans ma maison de campagne j'imagine par des policiers qui avaient besoin d'approfondir leur culture pauvre et limitée des sources d'analyse du mouvement révolutionnaire moderne.