"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

vendredi 28 novembre 2008

LES BONNES PAGES DE LA

« LETTRE INTERNATIONALISTE »

Ou les nouvelles facéties de Gaston Lagaffe


Pauvres apostats, pauvres exclus des sectes. Il en est qui retournent benoîtement cultiver leur jardin. D’autres, après de longues années d’errance, reviennent tête baissée au bercail. Quelques uns continuent d’affirmer leurs convictions sans plus être militant de quelque organisme que ce soit. Le marxisme stalinien a fait beaucoup de mal au marxisme de Marx. On oublie que le stalinisme n’est pas seulement la figure la plus connue de la contre révolution mais a été l’expression de la réaction de la petite bourgeoisie intellectuelle dans le repli national de la révolution internationale. L’identification au pouvoir d’Etat des léniniens a été pour quelque chose dans cette décrépitude et ce renflouement des couches petites bourgeoises. En Russie, comme en Italie, au début du siècle dernier, dans deux pays où l’industrie n’était pas dominante mais fortement concentrée en deux ou trois grandes villes, la petite bourgeoisie fût appelée à suppléer à la faiblesse de la bourgeoisie, comme l’a génialement analysé Gramsci. Gramsci, plus que Bordiga et à l’inverse de Staline, garda le souci que les ouvriers soient formés et éduqués le plus vite possible au début de la révolution afin de ne pas laisser à la myriade des couches petites bourgeoises traditionnelles la direction de la société. Son message a été perdu sous la récupération stalinienne et par la rigidité bordiguiste.

La crise du mouvement révolutionnaire depuis 1968 n’est pas due simplement aux mirages de la société de consommation en milieu prolétaire, que le profond ébranlement du capitalisme déchire aujourd’hui. Elle est la conséquence de l’épuisement des conflits internes entre marxistes anarchistes et marxistes anarchistes. Elle est, de plus, la conséquence de l’absence de confiance des millions de prolétaires dans les partis politiques dirigés par les mêmes intellectuels, y inclus les minimes minorités révolutionnaires. Il ne faut pas celer la vérité, excepté quelques unités individuelles, les prétendus futures excroissances révolutionnaires ne se sont jamais implantées en milieu ouvrier, ou lorsque certains particules avec ce titre y parvinrent, ce fût comme pour les officines de M.Besancenot et Mme Laguiller, en se coulant dans le plus plat clientélisme syndicaliste et électoraliste.

Que peut faire un groupe d’intellectuels en marge, conscient de la malignité du système d’oppression actuel ? Prôner le grand soir, bien entendu, car sans référence au prolétariat le marxisme comme théorie de bouleversement de la société n’existe plus. En appeler à l’union des prolétaires, cette évidence que chacun sait depuis deux siècles, mais au nom d’un type d’organisation de masse, par exemple les conseils ouvriers, dont, malgré les contorsions théoriques des uns et des autres, chaque secte envisage d’en être la tête pensante. Or, la plupart des militants des groupuscules sont des ignorants qui postulent à un pouvoir plus considéré et considérable que celui qui leur est imparti individuellement dans leur cercle d’amis. Comment, dans ce cas, espérer devenir crédible ?

Par le passé du mouvement révolutionnaire, les acteurs de la lutte des classes ont gagné la confiance des prolétaires par leur engagement risqué, ont payé de leur personne et ne se sont pas réfugié dans l’anonymat. Les minorités actuelles sont des minorités assises confortablement devant un clavier d’ordinateur, et leur activité est dorée, sans embûches. Alors que nous entrons dans une période où tout révolutionnaire devra parler haut et fort publiquement, l’Etat réagit en montrant sa terreur contre d’inoffensifs jeunes anarchistes, pour dire clairement ce qui attend les révolutionnaires sincères et incorruptibles. La police viendra les contraindre par corps dans leur foyer même quand il le faudra, sous les prétextes les plus farfelus.

Une organisation politique révolutionnaire, basée sur des principes de fer, est plus que jamais indispensable, mais les bases n’en sont pas encore là. L’absence de confiance en tout nouvel organisme prolétarien intransigeant avec l’hypocrite démocratie bourgeoise est surtout prolongée par les groupes gauchistes institutionnels mis en vedette par les médias. Les « Lutte Ouvrière » et NPA-LCR ont une complicité actuelle indéniable avec l’orientation « anti-terroriste » du pouvoir d’Etat, dans une atmosphère où des attentats de plus en plus cruels touchant toutes les nations vont se développant, meilleure manière de préparer la nouvelle guerre mondiale. En affichant leur soutien au dénommé Rouillan, petit personnage dont les hauts faits d’armes se résument au meurtre stupide de deux bourgeois, ces deux organismes trotskiens rendent non seulement service à la politique va-t-en guerre de M.Sarkozy, mais annihilent toute confiance des prolétaires envers des organisations dont la radicalité de façade ne se résume finalement qu’à l’apologie du meurtre des bourgeois. C’est le système d’exploitation qu’il s’agit de tuer, en bloquant ses rouages, en détruisant ses organismes de conservation des inégalités, juridiques et militaires. Qui peut croire que c’est par hasard que sont projetés sur tous les écrans européens des films qui font l’apologie des « révolutionnaires » Mesrine et Baader ? A quand un film sur la « merveilleuse » saga d’Action Directe ?

Ce qui caractérise le régime capitaliste dit démocratique c’est un totalitarisme supérieur à ceux du nazisme et du stalinisme.

Peut-on dénoncer ce régime planétaire totalitariste en prétendant le remplacer par un autre régime totalitaire conduit par la petite bourgeoisie flouée ? Les divers gauchistes et anarchistes n’ont aucune chance. Le gouvernement des anarchistes, tout le monde l’a compris désormais, c’est le chaos. Celui des gauchistes ne pourrait être qu’un stalinisme relooké tellement leur absence d’imagination politique est minable.

La petite bourgeoisie, dans sa diversité et ses méandres sociologiques, n’est pas une classe intrinsèquement pourrie. Et elle n’est pas négligeable vu son énorme place dans la population. Si elle comprend qu’elle doit s’allier avec le prolétariat, sans le subsumer, elle pourra jouer aussi un rôle dynamique dans la révolution. De même, ses intellectuels non compromis, ont leur place dans le combat pour une autre société. Malheureusement, la partie intellectuelle (enseignants et cadres) traîne le vieux boulet du substitutionnisme depuis le début du XXe siècle. Le syndicalisme révolutionnaire et le mouvement des conseils d’usine en Italie en 1919 eurent le souci légitime de se démarquer du pouvoir des intellectuels, toujours en recherche d’hégémonie prédominante du fait de bagage culturel. Ces deux mouvements furent cependant récupérés par la bourgeoisie au nom d’un ouvriérisme platement suiviste et syndicaliste qui permit d’interdire à l’intellectuelle Rosa Luxemburg de venir parler dans les assemblées ouvrières.

Ce constat ne suffit pas à blanchir la petite bourgeoisie intellectuelle de nos jours. L’héritage du stalinisme pèse encore plus lourd qu’on ne croit. La majorité des dirigeants bolcheviques étaient des intellectuels, cette nature ne fut aucunement rédhibitoire toute le temps où ils furent les dignes représentants du prolétariat contre la guerre mondiale, mais cette caractéristique reprit le dessus lorsqu’ils s’identifièrent à l’Etat national, hors des réalités du prolétariat. Le parti bolchevique de cette époque fut plus un conglomérat d’individus, dans un cadre cohérent, que le parti de fer que la tradition léninfiante et bordiguieuse a inventé. La question fut piégée à l’époque dans le faux problème : pouvoir d’Etat « prolétarien » ou pouvoir des usines. Elle fut tranchée quand les quelques 200.000 petits bourgeois intellectuels et artisans de l’Ancien régime se précipitèrent pour occuper les places dans l’appareil d’Etat. La résistance dispersée puis passive du prolétariat fut vaine et il le paya par cinquante années de contre révolution. (cf. Lire mon livre : « Dans quel « Etat » est la révolution ? » que Harvard m’a commandé).

Le Hic de l’histoire de la paralysie du mouvement révolutionnaire moderne est là. Tant qu’aucun groupe constitué, en voie de constitution ou en constitution au moment des premiers grands affrontements, ne prendra pas à bras le corps cette question, le prolétariat universel ne marchera pas et n’ira pas au casse-pipe sous les promesses radieuses du lendemain qui chante par quelques intellectuels veules.

Les intellectuels en politique ont en général repris la tunique des clercs d’anciens régimes. Ils moralisent. Ils vitupèrent. Leurs leçons sont « historiques », « marxistes », « déterministes ». Mieux, ils ont dépassés le stade du petit individu réactionnaire, ils sont l’expression sublimée de la « volonté commune », d’une pensée groupale. Ils toisent l’individu non organisé comme une espèce de type inférieur qui n’a jamais accédé au nirvana de la « collectivité ». L’histoire de la lutte des classes n’est plus que l’histoire des groupes politiques, du moi groupal qui transcende la masse de chair physico-chimique. L’individu, surtout prolétaire, pion sous le capitalisme reste pion dans l’Organisation. Les incantations sur le Parti se font pourtant sans cesse au nom de fortes individualités : Marx, Lénine, Bordiga, etc. Lesquels furent plus efficaces et restent dans l’Histoire plus par leurs incartades individuelles que par leur soumission à une organisation anonyme.

Les petits partis révolutionnaires du passé furent plus des conglomérats d’individus aux fortes personnalités tendus vers le but commun qu’une armée de soudards suivistes. Sans les citer on a en tête une myriade de groupuscules qui, depuis des décennies, prêchent discipline, sens de l’organisation, mais en ridiculisant tout vote majoritaire (ségoléniste) comme une farce (ce qui est souvent vrai) au nom d’un centralisme organique où les intellectuels détiennent le pouvoir de décision (ce qui n’est pas un mal si ceux-ci s’en tiennent aux principes et ne trahissent pas). La quadrature du cercle peut être aisément dépassée si les principes politiques ne contreviennent pas aux destinées du prolétariat, mais c’est le prolétariat qui doit rester maître au bout du compte de ces destinées. C’est pourquoi les organismes du pouvoir transitoire du prolétariat ne doivent pas être soumis à un parti.

Malheureusement, l’influence délétère du stalinisme s’est infiltrée insidieusement dans ce bel agencement. Aucun groupuscule ne tolère et n’a toléré la moindre tendance ni fraction en son sein au cours des décennies écoulées, et c’est ce qui a mené à leur perte. Aucune organisation comme aucun individu n’est fiable en soi. C’est une tartufferie de première de prétendre à un monisme du prolétariat dans le projet de transformation de la société. Le prolétariat est multiple, contient des milliers de projets, de forces vives, et il n’a nul besoin de chef, de parti dirigeant, de « cadres » prolétariens pour venir à bout de la mission qui lui est impartie historiquement. Qui vivra verra.

LA DEFENSE POISSEUSE D’UN CERCLE DE BIBLIOTECAIRES EDUCATIFS

Cette longue introduction se suffit à elle-même, et c’est tout à fait accessoirement que je répondrai à Michel Olivier qui vient faire le beau avec le dernier numéro de sa revue « La lettre internationaliste » contre les efforts de réflexion de quelques uns, en particulier Robert Camoin et moi-même. Dans un court article fielleux – « Polémique ou réflexion ? Quelle méthode ? - ce sergent recruteur du BIPR (organisme italien qui se réclame de la tradition révolutionnaire, aux positions à géométrie variable), vient faire la leçon aux « individus » :

« Il existe aujourd’hui un certain nombre de petites revues le « Prolétariat Universel » et « Présence marxiste », qui n’expriment que les pensées de leurs rédacteurs, elles ne sont pas les organes des réels courants politiques organisés et historiques. Leur existence est la manifestation de la faiblesse du courant de la Gauche communiste.

Devraient-elles exister ? La réponse est non. Mais peut-on empêcher leur existence ? Non bien sûr. De toute façon, c’est un fait, elles existent un point c’est tout ».

Passons sur le constat que le questionnement est typiquement stalinien, car alors qu’il n’avait pas encore été éjecté du CCI, Michel Olivier fut de longues années son meilleur Vichinsky, et penchons-nous plutôt sur ce que Gaston Lagaffe (ainsi était-il dénommé naguère pour ses régulières gaffes en politique) indique comme « réels courants politiques organisés ». Il s’y prend évidemment très mal. Il commence par nous faire une belle publicité pour le site de lectures (conseillées) Smolny qui « met à disposition des lecteurs des documents historiques ». Le site Smolny, qui ne compte que deux ou trois pékins déçus du CCI, s’est décrédibilisé par la publication d’une œuvre honorable de Rosa Luxemburg sur l’économie politique enveloppée dans une lourde introduction à la gloire de la starlettre Louis Janover qui vomit la révolution russe et dénie tout soutien de Rosa à Lénine. Notre Gaston Lagaffe assure que les polémiques dirigées contre cette publication n’auraient été qu’une « dérisoire polémique entre individus ». Critiquer la starlettre Janover et ses fans, une polémique contre des individus ! Du Marchais pur jus !

« Fausse polémique » que d’avoir incriminé la mise en selle du moi de M.Janover et sa position anarchiste contre la révolution russe ! Smolny n’est pas un cercle politique déguisé (comme disaient les méchants du CCI) : « De nombreux (sic) membres associés (dont lui) sont uniquement intéressés par la diffusion de textes introuvables du mouvement ouvrier ».

Au demeurant : « La critique serait beaucoup plus intéressante et solide si elle portait sur l’aspect politique de l’introduction ». Oh le falsificateur ! Les critiques de Robert Camoin, de Michèle, de moi-même, et d’autres camarades que je ne nommerai pas, ont pourtant été pour l’essentiel sur l’aspect politique infâme de l’introduction panégyrique de la starlettre !

Robert Camoin a vu, dès le début, que l’unique rédacteur de la « lettre internationaliste », jouait les rassembleurs œcuménique de tous les exclus du CCI. Cette revue opéra dès ses débuts les mêmes censures que ses anciens petits copains de la « fraction interne » (clône autiste du CCI) à mon encontre.

Avant de révéler l’objectif totalement opportuniste et arriviste de ce foutage de gueule, je me suis marré en lisant son appel à rejoindre le creux BIPR et un encouragement à la discussion fraternelle entre sectes qui se haïssent cordialement et se foutent sur la gueule en réunion.

On se retourne alors vers le seul rédacteur de la lettre, et unique représentant théorique dudit BIPR (Battaglia comunista) en France : « Pourquoi la lettre existe-t-elle ? » Pour le « moi » de Gaston Lagafe dont l’existence seule exprimerait « les réels courants politiques organisés » ?

Michel Olivier prétend que le parti de demain sera la fusion des petites sectes incapables de se regrouper depuis trente ans et qui ont franchi le seuil de la haine perpétuelle, on a le droit de rêver à la transformation du plomb en or !

Bon prince, grand seigneur, Gaston Lagaffe esquive, il ne veut pas « polémiquer inutilement avec les individus », aussi se veut-il rassurant, en bon fétichiste de l’œcuménisme, il pique les textes des autres : de Robert, de Guillamon… et prend ses lecteurs pour des cons. C’est ce qu’il a toujours fait, même avec sa thèse universitaire. Il s’est fait virer du CCI pour des raisons peu honorables, bien que discutables (l’hystérie néo-stalinienne invente ce qu’elle veut), mais qui ne sont pas toutes fausses, en particulier mauvaise foi et malhonnêteté intellectuelle.

Il s’est bien gardé de prendre position sur l’introduction fumeuse de la starlettre dans le numéro précédent de sa « lettre » individuelle, et pour cause : depuis des mois il rame pour que Smolny publie ses œuvres, ou du moins une traduction des œuvres des communistes de gauche dont il a patronné la traduction et le chapeautage introductif. Tant mieux si cet ouvrage est publié, espérons simplement que Smolny ne va pas lui imposer une introduction de ce pauvre Janover.

PS : Depuis 6 mois, sans avoir connaissance de son pétard de carnaval, je cherchais à joindre Michel Olivier – qui se targue d’être le seul à avoir vu venir la fin du cycle bienheureux du capitalisme - comme d’autres camarades, vu la gravité de la situation. Il ne répondit jamais, tout à ses activités ludiques de paisible retraité. C’est ce qui s’appelle faire de la politique dans son petit coin. La rando est certes « la manifestation de la faiblesse du courant de la gauche communiste ».

mardi 25 novembre 2008

Quelle crise

et conséquences pour les exploités ?


On a beau parcourir les maigres revues révolutionnaires, les sites des uns et des autres, les analyses des « spécialistes », aucun ne répond vraiment à la nature de la sévère crise capitaliste actuelle. On y vient bien partout une crise aux causes multiples face à l’idéologie totalitaire officielle qui ne veut y voir que malignité d’affairistes et de banquiers véreux. Et tout un monde d’intellectuels rêveurs de révolution et d’anarchistes excités d’attendre Godot : ce prolétariat évanescent pour les plus bêtes, ou cette masse qui ne désirerait qu’un nouveau parti de fer pour fendre un capitalisme à l’agonie, quoique certains aient encore des doutes.

La situation mondiale appelle incontestablement une réflexion de fond. Et pas n’importe quelle réflexion pour bavards économistes. Une réflexion politique sur le projet communiste réactualisé, hors des sornettes du bagage de rapiéçages néo-stalinistes à la manière du NPA et des résidus du PCF, hors d’un communisme frugal à la Bitot, hors d’un communisme féodal à la manière des anarchistes ou de leurs amis de Tarnac, certes férocement et injustement emprisonnés au nom d’une raison d’Etat anticipatrice, cynique et machiavélique.

Cette réflexion passe forcément par une meilleure connaissance de l’histoire du mouvement révolutionnaire, lequel, seul îlot lucide au milieu du marasme capitaliste, détient toujours la bonne boussole. Vont être publiés des éléments rassemblés pour une histoire vivante de la « Gauche italienne » qui constituent les linéaments pour cette réflexion moderne dans le sens de la révolution qui vient.

Au début de l’inquiétante année prochaine, qui viendra sûrement elle aussi, la revue Tempus Fugit fournira à ses lecteurs des armes (théoriques) indispensables, en France en particulier par la traduction d’ouvrages inédits dans cette langue, que l’on peut sérier ainsi : Gramsci-Espagne 1937-le PC internationaliste à la fin de la guerre et dans les années 1950. En effet, c’est de la compréhension de la contre révolution (des années 1920 aux années 1960) que le mouvement révolutionnaire ne peut qu’extraire sa vitalité et « restaurer » les principes qui font sa solidité et pérennité. Ont été traduits les livres suivants :

- Gramsci de John Mac Cammett : on a tout intérêt à mieux connaître la trajectoire de Gramsci, en n’oubliant pas qu’il fût un théoricien considérable, même s’il fût amalgamé par le stalinisme car il transforma « le parti d’une secte en un parti de masse » stalinien. Ce théoricien si décrié par des bordiguistes superficiels, qui avait considéré que « l’extrémisme de Bordiga conduisait au fatalisme religieux », a encore des choses à nous dire. Bordiga le « sectaire stérile » a eu raison sur le fond contre le philosophe Gramsci, mais Gramsci a de beaux restes, et Bordiga ne détenait pas toute la solution, une solution trop léniniste. La revue Bilan ne s’y était pas trompé qui compta Gramsci au nom des « nôtres ». A réfléchir.

- La victoire de Franco, c’est la défaite du prolétariat, Mario de Leone et la révolution espagnole, de Fausto Bucci et Rossano Quiriconi : compagnon de la première heure de Bordiga, De Leone fût un des membres de la Fraction en désaccord avec Bilan sur le sens des événements d’Espagne. Il se rend courageusement en Espagne avec Russo et Bruno Zecchini pour aider le prolétariat espagnol. Bilan n’est pas homogène, contrairement à une historiographie simpliste ; son leader Vercesi (Ottorino Perrone) milite lui aussi un temps en faveur de tout ce qui peut permettre l’affirmation du prolétariat dans l’étau sordide des camps fascistes et antifascistes. La fraction de la Fraction ne se soumet pas à l’hystérie antifasciste, elle est censurée par le POUM. De Leone meurt à Barcelone, en communiste. Ses funérailles sont imposantes. Le prolétariat espagnol lui rend un profond hommage. Livre passionnant.

- Agustin Guillamon, enfin traduit lui aussi, livre une analyse précise et pertinente sur la même période : Les bordiguistes et la guerre civile espagnole.

- Un chapitre de l’ouvrage de Peregalli « le PC internationaliste de 1943 à 1945 » écrit les questions fondamentales qui vont agiter le plus important parti communiste du XXe siècle à la fin de la deuxième boucherie mondiale.

- Enfin, une collecte de lettres des militants de la Fraction française de la Gauche italienne éclairera les lecteurs sur la force et l’actualité de ce courant malgré son effritement et sa dispersion. Comme pour les graines d’une plante vivace, la pluie violente de la crise mondiale fera éclore à nouveau, resplendissante, la théorie marxiste.

Pour donner une petite idée de la subtilité de ce courant, de sa vitalité, on pourra lire ci-dessous une lettre du jeune Jacques Camatte, alors encore marxiste convaincu et ses questionnements très actuels au « maître ».

Toulon le 12 mars 1959

Cher Amadeo (Bordiga),

Cette lettre à un avantage c'est qu'elle ne réclame pas une réponse immédiate. En effet je viens poser une question qui m'a d'ailleurs été posée par des camarades et des sympathisants, mais nous n'attendons pas de cette réponse la lumière sur le marxisme c'est pourquoi nous ne sommes pas pressés, depuis longtemps nous sommes sûrs de sa validité. Si avant c'était pour nous une simple réalité d'ordre intellectuel, c'est devenu grâce au travail du parti et en particulier au tien, une réalité physique et charnelle. J'en viens donc rapidement à la question.

Elle peut se traduire ainsi : "vous dites qu'actuellement – étant donné la grande défaite subie par le prolétariat, et étant donné les falsifications apportées à la théorie, le travail de militants marxistes doit être de tendre à la restauration du marxisme et la reconstruction du parti de classe, l'un étant lié à l'autre, et, vous ajoutez la crise, la catastrophe prévue par Marx arrivera, mais est-ce qu'il n'y aura pas d'autres crises entre notre époque et celle où vous prévoyez la catastrophe ? Si il y a d'autres crises pourquoi ne pas essayer de les utiliser, et alors certains (les sympathisants surtout) de dire pourquoi nous ne ferions pas des compromis avec des éléments de "gauche", la crise pouvant arriver et nous ne pas être connus ".

A cela nous rétorquons qu'ils ont un relent de stalinisme. En effet les staliniens disaient surtout après la guerre que les ouvriers devaient se mettre en mouvement parce qu'il y avait la crise. Ce sont ces mêmes staliniens qui étudient actuellement le cycle des crises et essayent de savoir pourquoi il n'y a pas eu une crise de type de celle de 1929. Ces gens-là spéculent sur Marx lorsqu'il dit : "Jusqu'ici la durée périodique de ces cycles est de 10 ou 11 ans, mais il n'y a aucune raison pour considérer ce chiffre comme constant. Au contraire on doit inférer des lois de la production capitaliste, telles que nous venons de les développer, qu'il est variable et que la période des cycles se raccourcira graduellement" (Le Capital, Editions Sociales, Livre I, tome III, page 77) ; si le cycle se raccourcit beaucoup de nos staliniens pouvaient même inventer des crises et se couvrir de l'autorité de Marx. Maintenant qu'ils délaissent de plus en plus l'agitation pour embrasser le pacifisme le plus béat, il faut expliquer le retard de la crise et, dans une phase ultérieure (pour être en accord avec Krouchtchev qui dit que les guerres sont inévitables, donc les guerres aussi (en parlant marxiste), montrer que les crises sont évitables et que Marx s'est trompé (connue la chanson).

Alors est-ce correct de renvoyer ces éléments à la préface d'Engels aux "Luttes de classes en France" de 1895, où il explique comment sont liées les possibilités de prise du pouvoir et les phénomènes de crise ? La justesse de cette position est confirmée par la Révolution russe (victoire) ou par la révolution allemande de 1923 (défaite). Là encore ils peuvent rejouer de l'immédiatisme (ce sont les trotskystes ici, qui tiennent le premier rôle) pour dire qu'il faut utiliser tous les petits déséquilibres économiques qu'ils baptisent crises, et qu'il faut soutenir tous les mouvements (prolétariens ou non) qu'ils baptisent de révolutions.

Nous leur opposons bien entendu la position de la Gauche. Ce qui est déterminant c'est la présence du parti de classe. Lui seul peut englober les ouvriers qui viennent sur une base de classe (parce qu'ils retrouvent leur caractère de sans réserve). Donc nous répondent-ils actuellement vous pensez que les crises peuvent seulement amener des militants puisqu'il n'y a pas de parti pour utiliser ces crises qui tendent à affaiblir le pouvoir de l'Etat.

Alors voilà la question centrale posée : "comment concevez-vous ces petites crises type la récession américaine, et pourquoi la grande crise dont vous parlez est-elle si éloignée ? Elle viendra plus de 10 ans après la fin de la guerre alors qu'après la guerre de 1914-18 elle est venue 10 ans après."

Certains économistes, comme Ch. Bettelheim, invoquent les investissements dans les usines automatisées, de charges militaires (certains se servent de l'argument de l'introduction de l'automation pour dire que le capitalisme monopole ne s'oppose plus du tout à l'introduction de progrès techniques). Nous avons pensé qu'il fallait surtout tenir compte de la formation de nouveaux marchés nationaux (Chine, Inde par exemple) et au fait qu'il tend à s'en créer d'autres (le problème de l'Afrique Noire, etc.) ceci permettrait une accumulation élargie plus ample à plus long terme.

De plus nous essayons d'intégrer les petites crises dans cet ensemble. En tenant toujours compte que pour nous ce qui nous intéresse dans la phase actuelle c'est la reconstruction du parti de classe. Ne peut-on considérer les choses de la façon suivante (et pour développer cela, je me réfère à ce que tu as développé sur les cycles longs et courts). Il y a de grandes crises type 1929 d'une périodicité donnée qui prouve la réalité de la position de Marx et en même temps que le capitalisme est bien arrivé dans la phase ultime (ce qui ne veut pas dire qu'il doit mourir immédiatement, fatalement ; on peut mourir après plusieurs attaques). Mais cette grande crise est annoncée par d'autres dont l'ampleur est plus grande, et elle peut être suivie d'une série d'autres dont l'ampleur est aussi atténuée pour passer ainsi à un autre cycle. Dans ces différents stades le prolétariat présente des attitudes différentes, cela dépend de l'état de la lutte de classe, si il a été battu comme le prolétariat allemand de 1923, on ne peut entrevoir la possibilité d'une prise du pouvoir. Donc, d'après moi, il ne faut pas seulement voir le développement (d'une manière absolue) de la crise, il faut tenir compte du développement du parti, autrement position purement mécaniste. Alors il est peut-être intéressant de montrer à quelle partie du cycle appartient la crise américaine de 1958. De même nous pouvons expliquer les petites crises de 1954, etc.

A mon point de vue cela à un double intérêt. Anti-immédiatiste. Les immédiatistes étant ceux qui sont incapables d'attendre la crise, et, qui pour ce donner une dignité veulent voir partout des signes de reprise, et pour cela veulent tout rafistoler ; les militants sachant ainsi qu'on ne crée pas les conditions de la lutte, ils peuvent prendre – pour ainsi dire – une position de tir plus avantageuse pour détruire cette infâme société. L'autre intérêt est un intérêt critique pour l'étude du mouvement ouvrier, montrer l'incapacité des mouvements à comprendre le problème de la tactique tel qu'il est magnifiquement exposé dans les "Thèses de Rome". Nous pouvons dire aux camarades : de petites crises auront lieu avant la crise finale qui amèneront des éléments sur nos positions de classe, mais ceci ne sera réellement que si nous sommes restés fermement sur les positions du Programme communiste, donc actuellement il nous faut étudier afin de ne pas être plus tard débordé par les nouveaux venus : la théorie a toujours marquée un retard sur la pratique, nous devons être cet élément qui doit rétablir l'équilibre des forces.

Je m'excuse de m'être tant étendu tout en ne réussissant pas à être aussi clair que je l'aurai voulu, mais je voudrai que tu comprennes la question que j'essaye de poser le mieux possible. Ce n'est pas une préoccupation d'activisme. Je sais que tôt ou tard tu expliqueras cela, de la même façon que tu as donné la position sur la Russie et puis tu l'as magistralement démontré de A jusqu'à Z. Je suppose que, encore comme pour la série russe, tu donneras une synthèse (type "quaranti anni …") de tout le travail sur le capitalisme, tu reviendras donc à la perspective et tu nous préciseras cela, c'est pourquoi je te dis que je ne suis pas pressé. J'aimerais avoir seulement (et ce à l'occasion de la prochaine réunion à laquelle j'assisterai sans doute) s'il n'y a pas d'erreur dans cette appréciation qualitative.

Ti saluto caramente rinovellando la gioia che provo à leggere le magnifiche tue demonstrazione delle nostra teoria.

Oscar

mercredi 19 novembre 2008

LES CAMPAGNES ANTI-TERRORISTES

SONT SUR LES RAILS

L’Etat sarkozien ne défaille ni ne déraille en montant de bric et de broc une nouvelle affaire Dreyfus – vieux modèle de machination nationaliste qui a inauguré tant de provocations et de complots bien réels pour museler les masses – l’affaire de Tarnac (corrèze, France 2008). L’Etat bourgeois machine toute l’affaire avec la plus totale arrogance et en toute impunité, c’est clair maintenant. L’Etat bourgeois est une structure à vocation terrorisante.

Pourquoi revenir sur cette lamentable persécution d’éléments marginaux ? Alors que le même Etat agite déjà de possibles (vrais) attentats terroristes talibans ?

D’abord parce que reste sous-jacente et encore confuse la riposte de classe au début de la douche de licenciements et de paupérisation absolue. L’Etat supprime de plus en plus les allocations chômage en même temps que la retraite, et il veut en même temps terroriser toute riposte de masse, en sabotant par l’amalgame anarchiste la nature de la lutte nécessairement conflictuelle et violente et en terrorisant les prolétaires (suggérons à la police d’arrêter tous ceux qui possèdent un exemplaire de ce texte subversif que reste de Manifeste communiste de 1848, mais en prenant soin de réquisitionner des milliers de HLM pour emprisonner le prolétariat).

Ensuite parce que les grèves annoncées nous font marrer. Elles sont toutes décommandées, repoussées, après avoir été dûment planifiées par les bonzes syndicaux. Dans la cacophonie la plus complète, enseignants du primaire, cheminots et employés d’Air France vont à l’enterrement syndical la tête inclinée sur le billot. On ne va pas les plaindre. Quand les moutons vont à l’abattoir aussi passivement ce n’est pas spécialement parce qu’ils sont idiots mais parce qu’il y a eu des « petits arrangements entre amis » ; par exemple les flics syndicaux ont relayé les promesses gouvernementales de ne pas pénaliser les plus vieux employés mais de ne frapper que dans quatre ou cinq ans les plus jeunes, et puis Sarko ne sera peut-être plus président, et puis peut-être bien que la gôche sera revenue aux commandes, etc. Et puis chaque corporation n’a pas vocation à représenter toute la classe ouvrière : les laissés pour compte peuvent crever dans leur coin… et tous ces « assistés » qui ont voté Sarko et qui se moquent de ceux qui travaillent et qui demain feront le coup de feu contre les ouvriers avec le lumpen…

Petites grèves de merde donc émiettées syndicalement, les employés suivistes n’ont que ce qu’ils méritent. On n’a plus besoin de ces grèves à la con, elles desservent les vrais moyens de lutte du prolétariat. Pour l’instant, il faut le dire, les ouvriers ne sont même pas fichus de mener des grèves politiques. Tiens, poser le sac partout contre la suppression de la retraite et les faux prétextes paternalistes de "protection antit-erroriste" cela aurait de l’allure ! Mais les ouvriers sont encore trop bouchés et menés par le bout du nez pour comprendre que paternalisme protecteur et montages débiles sont également une attaque contre leur droit à l’insurrection !

Et le marasme de ce pauvre PS ? Mériterait-il un article de compassion ou un constat de décès ? Imaginez un instant que le PS soit vraiment socialiste, que Ségolène Royal soit sincère et intelligente, que Martine Aubry ne soit pas la fille insipide de son père, que le ventripotent DSK (sponsorisé par le torchon franc-mac 20 minutes) ne soit pas un simple commis capitaliste pervers, que Delanoë ne soit pas un vulgaire patron municipal… il y aurait de quoi pleurer sur l’absence de cohésion politique d’abord, sur le marigot de serpents ensuite. Heureusement ce n’est pas le cas, le PS peut crever dans son caca. Ce parti bourgeois n’a RIEN à proposer de différent de la droite au pouvoir. Et il le paye par sa décomposition avancée. Un point c’est tout.

Et les analyses économiques des « groupes révolutionnaires » ? Oui tous ceux qui, pêle mêle, sont rangés par les RG dans « l’ultra-gauche » au coin des gauchistes officiels et bcbg (Mam a défendu le gentil Besancenot qui s’est lâchement démarqué des soit disants apprentis terroristes de Tarnac). Du CCI à Loren Goldner, de ses fractions exclues aux salonnards comunisateurs, ces messieurs torchent des analyses plus sophistiquées les unes que les autres sur les côtés « inédits » du capitalisme moderne : immatérialité pour les uns, capital fictif pour les autres, etc. Leurs textes sont imbitables et illisibles comme la mauvaise Bible marxiste, le Capital. Les clercs sont des cons, qu’ils se parent d’un beau vocabulaire ou qu’ils prétendent enseigner la science économique aux prolétaires. Allez donc faire un tour dans une de ces réunions publiques où les intellectuels des groupes viennent faire les beaux et répondre à vos questions d’ignare… Ils sont ridicules. Les prolétaires n’ont pas besoin de discours pour étudiants de sciences Po ni d’explication ampoulée sur les causes de la crise du capitalisme. Ils ont bien mieux compris pour l’essentiel qu’il s’agit d’une crise du profit et que la bourgeoisie veut leur faire payer ses dégâts. Ce qu’ils veulent c’est une orientation politique dans laquelle ils soient partie prenante, pas que des petites merdes intellectuelles les privent à nouveau de parole.

Grèves faiblasses et inutiles au prolétariat en général, vomissures d’un PS moribond, et roues de paon de sectes révolutionnaires, il n’y a pas de quoi en faire du tintouin ni un roman. Donc revenons au roman terroriste du gouvernement, plus lucide lui sur les dangers qui l’attendent au tournant et capable d’anticiper, comme ses prédécesseurs, pour mouiller la poudre de la confrontation sociale.

Sans tomber dans la parano excessive, il faut reconnaître que les manipulations de l’Etat bourgeois sont quotidiennes, subliminales et bénites par les médias « voix de son maître ». La photo du « fer à cheval » posé sur un caténaire a été diffusée plusieurs jours dans tous les journaux et sur toutes les chaînes de télé. Si l’air qu’on respire est pollué, les images subliminales aveuglent et les haleines informatives puent.

Avant d’élaborer plus amplement un jour cette question il me semble opportun de débuter cet article par une étude sur la méthode du complot interne chez le parti stalinien. Et si les « attentats » sur des caténaires n’avaient été que des « pannes » techniques du réseau mises (commercialement) sur le dos de pauvres types (la colère des nombreux voyageurs fut grande contre la SNCF et son impéritie) avec la complicité des divers syndicats, je me suis demandé si ce n’était pas chez les staliniens du PCF et de la CGT qu’il faudrait trouver les coupables (cette engeance a toujours été prompte à livrer les « aventuriers gauchistes » à la police, à les marginaliser ou à les éliminer…).

Vous allez dire que j’exagère et que je livre à la justice (cette pute) de bons camarades syndiqués ? Alors un peu d’histoire ne fera de mal à personne. Celle du PCF sur les rails de la contre révolution stalinienne et gaulliste par exemple, dans l’immédiat après-guerre.

Ce type de parti vieillot et moribond a rapidement fonctionné après des débuts ambigus comme un prototype de parti étatique où tous les coups, toutes les manips sont normales pour assurer le pouvoir de telle ou telle clique.

Le film de Mosco (Mémoires d’ex, 1991, Arte et la Sept), passionnant et révélateur malgré ses zones d’ombre, son apologie de la résistance et les limites des témoignages, n’a pas son équivalent en littérature politique et historique (excepté l’ouvrage dérangeant de Berlière et Liaigre « le sang des communistes »). Les données qu’il fournit n’ont même pas été retraitées, preuve qu’il gêne une nomenklatura intellectuelle de droite à l’extrême gauche qui ne se remet pas de l’aplatissement du parti stalinien. (Chez les anarchistes bizarres de la CNT aux divers ploum ploum il y a encore une large propension à défendre ou à suivre les dernières prétentions de ce parti moribond, cf. en particulier la crédulité vis à vis de l’histoire hémiplégique de Mme Lacroix-Riz ; ah les méchants patrons cause de tout !).

Pas besoin de revenir sur l’histoire des diverses exclusions avant guerre dans le PCF, qui furent guidées par l’Etat russe contre-révolutionnaire. Une littérature développée et des bouquins de militants ont suffisamment creusé le long travail de sape du stalinisme, et des historiens ont bien décrypté les virages politiques et les assassinats de ce parti pendant la guerre (bien qu’il y ait encore beaucoup à révéler…).

Notre étude portera sur l’immédiat après-guerre en France. Pas immédiatement, et il faudra bien que des historiens s’y attèlent, car de nombreux meurtres ont été patronnés par le PCF : celui de l’industriel Louis Renault, du sculpteur Aristide Maillol, sans compter l’assassinat dans l’ombre de trotskistes (ces masos) et probablement divers appels au lynchage ou encouragement « populaire » à la tonte des femmes… Le parti le plus populaire de France se nourrissait à pleines mains de la bassesse populaire.

Le parti stalinien retrouve en effet une vigueur nationaliste cocardière et devient le premier flic de France pour organiser la reprise du travail après cinq années d’une guerre terriblement destructrice. Premier parti de France au niveau électoral, il est tout de même réduit au rôle de faire-valoir de la droite bourgeoise qui se requinque avec le maurrassien De Gaulle, lequel a eu le génie de faire voter pour la première fois les femmes françaises qui permettent, en votant pour le « grand homme », d’éviter la débâcle totale au camp de la droite et d’éviter une hégémonie au pouvoir d’une secte inféodée à Moscou. Le PCF fût néanmoins un chien de garde totalement fidèle à la restauration de l’ordre bourgeois. En automne 1944, peu de temps après le retour de Thorez en France, De Gaulle avait rencontré Staline à Moscou, et ce dernier, avait déclaré à propos de Thorez :"Ne vous fâchez pas de mon indiscrétion… je me permets de vous dire que je connais Thorez, et qu'à mon avis, il est un bon français; si j'étais à votre place, je ne le mettrais pas en prison… du moins pas tout de suite…". De Gaulle avait alors répondu: « Le gouvernement français traite les français d'après les services qu'il attend d'eux ». En septembre 1944, au nom de la CGT, Benoit Frachon (sous-fifre du PCF) avait lancé la "bataille pour la production".

En septembre 1944, au nom de la CGT, Benoit Frachon avait lancé la "bataille pour la production". Le 21 juillet 1945, l’ordure Thorez avait surenchéri en déclarant à Waziers, dans le bassin houiller, devant des prolétaires impatients de voir leurs conditions s'améliorer:« Produire, c'est aujourd'hui la forme la plus élevée du devoir de classe, du devoir des Français. Hier, notre arme était le sabotage, l'action armée contre l'ennemi, aujourd'hui, l'arme, c'est la production pour faire échec aux plans de la réaction ».

En automne 1945, du fait que la droite pétainiste est aussi déconfite que la SFIO, que les partis de droite plus ou moins résistants sont encore faiblards, De Gaulle a besoin de ficeler le PCF dans le gouvernement, et le parti stalinien lui en sera totalement reconnaissant par son zèle à faire plier les ouvriers. Après les élections pour l'assemblée constituante d'octobre 1945, qui donnent 26,1% des suffrages aux communistes, c'est comme ministre de la fonction publique, en compagnie de 4 autres ministres staliniens que le faux mineur Thorez fait son entrée au gouvernement de De Gaulle. Il a rang de ministre d'état. Dans le gouvernement Félix Gouin, en janvier 1946, il sera " vice-président du conseil". En novembre 1946, après des résultats électoraux meilleurs qu'ils n'avaient jamais été, 28,6%, et qui feront du PCF "le premier parti de France", Thorez revendiquera en vain la présidence du conseil. Il affirme alors, dans une interview pour le Times du 18 novembre qu'il existe pour aller vers le socialisme « d'autres chemins que celui suivi par les communistes russes ». Au gouvernement le PCF s’avère donc « loyalement » nationaliste. Malheureusement pour le gros Thorez, deux ans à peine après la fin de la guerre, le prolétariat relève la tête. On s’est beaucoup focalisé depuis des décennies sur la « grève de 47 » à Renault. Or, celle-ci resta pacifique quand au même moment la lutte des mineurs fût extrêmement violente. La grève dure une cinquantaine de jours. Si les sinistres « communistes » au gouvernement n’ont pu désavouer la grève de Renault en avril, il faut user de plusieurs coups bas pour venir à bout de celle des mineurs. Les conditions de la lutte sont très dures pour les familles ouvrières, c’est l’hiver, il n’y a plus de charbon (les grévistes ont épuisé les stocks), les femmes de mineurs n’ont plus d’argent, des centaines d’ouvriers en grève sont emprisonnés dans les prisons de Béthune et de Douai. Dans le film de Mosco, Pannequin livre un témoignage extraordinaire : « L’Huma titre déjà que les mineurs reprennent le travail le front haut, or c’est faux ils sont encore trois à quatre mille en grève, et les responsables du PCF vont de place en place prétendre que les autres ont déjà repris le travail… on ment ainsi à ceux qui ne veulent pas reprendre ».

Le PCF et de la CGT portent la responsabilité de la défaite de la grève des mineurs fin 1947, refusant d'étendre l'action aux autres secteurs de la classe ouvrière et surtout pas avec les usines Renault (dont la grève avait eu lieu en avril de la même année). Le gouvernement a envoyé troupes et CRS dans les régions minières pour écraser la grève aux côtés de la CGT. Les mineurs furent battus et durent reprendre le travail après 56 jours de grève (*). La bourgeoisie y trouve prétexte (mais ce n’est qu’un prétexte) pour exclure les ministres PCF du gouvernement le 5 mai 1948, chose devenue inévitable depuis le lancement de la "guerre froide". Le 12 mars, Truman, Président des Etats-Unis, avait proclamé sa doctrine de "résistance à la subversion" et les ministres staliniens furent exclus systématiquement des gouvernements italien, belge et français. Pourtant, Thorez avait tout fait pour donner des gages de sa loyauté à la bourgeoisie. Désolé, il doit déclarer à Vincent Auriol qui lui demande un dernier effort que : « Je ne peux plus rien. J'ai fait tout ce que j'ai pu, je suis maintenant au bout de mon rouleau ». Et il pleure non pour les grévistes battus et emprisonnés mais pour la perte de son beau « portefeuille ministériel ». Le PCF, pour ne pas se couper d’un électorat ouvrier qui lui est naïvement soumis tente de rester au gouvernement bien qu’en refusant de voter la confiance à Ramadier. Thorez ayant refusé de donner sa démission, les sinistres « communistes » sont démissionnés par le Président de la République Auriol et son premier commis Ramadier.

Mais, peu avant l’éjection des collaborateurs staliniens à la restauration de l’Etat bourgeois, fin 1947 il s’est produit un drame occulté par les historiens, pas par le film de Mosco, qui va faire de nombreux morts y compris un haut responsable du parti.

LE DERAILLEMENT DU TRAIN PARIS-TOURCOING (3 décembre 1947)

Dans le film de Mosco, l’ex-bonze Auguste Lecoeur narre la vilaine affaire du sabotage du train express Paris-Tourcoing. On est encore en pleine grève des mineurs. Un militant d’Arras « informe » le secrétaire de section du PCF qu’un train au départ de Paris va livrer des centaines de Gardes mobiles pour réprimer les grévistes. Le temps de la résistance n’est pas loin et les cheminots CGT savent comment faire dérailler un train. Une équipe accomplit le « boulot ». Le train déraille, fait une vingtaine de morts (21 ou 24) et une quarantaine de blessés. Le train n’était composé que de voyageurs prolétaires. L’émotion est considérable. Lecoeur convoque le secrétaire de section, Rena Camphin pour explication. Celui-ci lui aurait répondu qu’il ne se considérait pas complice mais qu’il « n’avait pas eu la force politique de l’empêcher ». Lecoeur ment-il pour dédouaner le comité central ? Il ne faut pas oublier que le PCF est extrêmement hiérarchisé, et que ses repentis sont l’objet de menaces de mort si certaines de leurs révélations vont trop loin (cf. Robrieux fût menacé par le milliardaire « rouge » Doumeng).

Consultons sur le web l’ abécédaire de l’Assemblée nationale à la nomenclature du premier flic du moment, Jules Moch :

« Au ministère de l'intérieur, où il est demeuré vingt-huit mois (…) Mais ce sont les tâches de maintien de l'ordre qui ont absorbé l'essentiel de son activité, notamment lors des puissantes vagues de grèves de l'automne-hiver 1947 et la grève des houillères de l'automne 1948. Si l'on ajoute divers heurts et incidents violents survenus à Marseille (12 novembre 1947), Valence (3 et 5 décembre 1947), Clermont-Ferrand (15 juin 1948), Grenoble (18 septembre 1948) et Paris (11 novembre 1948), Jules Moch a dû justifier devant l'Assemblée le comportement souvent brutal des forces de l'ordre. Sans nier le caractère social et salarial, et par là même en partie justifié de ces grèves, il en dénonce la dimension délibérément politique et insurrectionnelle, commanditée à distance par le Kominform comme en témoignerait, par ailleurs, le déraillement du train Paris-Tourcoing le 3 décembre 1947 ».

On reste interloqué par ce conditionnel « comme en témoignerait » et l’absence de poursuite contre un parti criminel capable de bavures aussi odieuses (et si les victimes avaient été effectivement une quarantaine de CRS, Moch aurait-il parlé au conditionnel ?). Moch confirme, même pour peu de temps la solidarité gouvernementale avec un parti anti-ouvrier et… criminel.

L’affaire en reste là au niveau public, mais le parti stalinien se charge d’écluser la vilaine affaire dans ses propres rangs et ainsi protéger sa propre hiérarchie. La prochaine victime, pourtant près de sept années plus tard : René Camphin. Consultons encore l’abécédaire de l’Assemblée. On y lit que Camphin fût un bon député de gauche, assidu aux réunions, père de projets de loi, bon stalinien au demeurant : il avait signé des deux mains en faveur du pacte coco-naze, approuvé les actions terroristes de la résistance, dénoncé lui aussi la grève comme « arme des trusts ». Lisons la suite : « En 1952, il manifeste quelques réticences lors de l'éviction de son ami Charles Tillon. Peu après, il lui est demandé de présenter un réquisitoire contre Auguste Lecœur au Comité central du 5 mars 1954. Prétextant un malaise, il quitte la séance sans avoir lu son texte. Le lendemain matin, Roger Roucaute, délégué par le secrétariat du parti, le retrouve mort asphyxié. Le 9 mars le président André le Troquer annonce son décès à l'Assemblée ».

Le film de Mosco révèle que Camphin est l’ultime victime du déraillement de l’express Paris-Tourcoing. Camphin n’a pas voulu trahir son ami Lecoeur en passe d’être éjecté de l’appareil. On lui a dit qu’on allait lui mettre sur le dos la responsabilité du déraillement mortel. Roger Pannequin qui témoigne, très digne et plein de colère, croit d’abord à un assassinat puis semble agréer à la thèse du « suicide » ; il résume : « je deviens militant, je deviens une crapule, je deviens un flic du parti ».

De l’affaire Pronnier aux pigeons de Duclos:

Il ne faudrait pas croire que le clan gaulliste fût heureux de la cohabitation forcée avec le clan stalinien, même en épongeant la grosse bavure du Paris-Tourcoing. Les fractions bourgeoises se bouffent le nez en catimini sans cesse avec des moyens peu reluisants, comme on l’a vu récemment avec l’opaque affaire EADS et les coups bas discontinus entre Sarkozy et Villepin. La fraction de droite gaullo-IVe République reste méfiante avec ses amis de l’heure. L’action de l’ombre commence par un simple fait divers. Un individu louche du nom de Pronnier assassine un couple de fermiers puis se présente comme membre du PCF, ayant agi sur consignes. Dans le film de Mosco c’est encore plus compliqué –l’affaire n’est pas datée : 1951 ? - il est supposé que c’est une partie de l’appareil intra-muros qui, avec la police, aurait échafaudé ce plan qui visait à éliminer un stalinien pur jus et franc du collier, Auguste Lecoeur, rival du faux pâtissier Duclos. Pronnier était rattaché à la fédération du Pas de Calais dont Lecoeur était le patron. Une banale histoire de fesse ou un lien plus ou moins avéré avec un crime pouvait servir à éliminer un membre en disgrâce de l’appareil, comme dans tout parti politique. Une commission d’enquête est nommée avec à sa tête Léon Mauvais (écarté l’année précédente par Lecoeur…) pour faire porter le chapeau de l’acte « terroriste » de Pronnier sur le responsable du pays ch’ti. L’appareil avait fait chou blanc avec le Paris-Tourcoing et récidivait.

Lecoeur est retors et malin, il assure ne pas connaître Pronnier, mais balance deux proches qui sont sacrifiés pour son maintien (tout provisoire) dans l’appareil. Si l’initiative de l’affaire Pronnier est partie de l’extérieur (la manip policière) son dénouement est interne, et révèle que ce parti pourri est complètement inféodé aux mœurs de la politique bourgeoise. Les deux proches qui se prennent un blâme sont René Camphin et Roger Pannequin. Comme le déclare un des futurs exclus, lucide et intéressant, André Pierrard : « le parti fonctionne comme un gang, il n’a plus ni morale ni doctrine ». Pierrard oublie d’ajouter que c’est tout simplement un parti d’Etat, un parti bourgeois. Bien qu’ayant sacrifié deux amis, Lecoeur est déjà mis sur la touche par Duclos qui brigue le poste de numéro 2.

COMMENT L’HUMA EN 2002 PREND SES LECTEURS POUR DES PIGEONS

Voici ce qu’on lit sous le clavier d’une nommée Francisque Luminet (une pétainiste ?) :

«Il y a cinquante ans, le " complot des pigeons " : Le gouvernement français fait preuve d’une soumission aux pressions des Américains qui veulent que la guerre menée par la France au Vietnam continue, et que le conflit s’étende au continent asiatique en ne voulant pas d’un armistice en Corée. Sous l’égide du Mouvement de la paix, une manifestation est organisée le 28 mai 1952 à l’occasion de la venue à Paris du général Ridgway. Le soir même, Jacques Duclos, dirigeant national du PCF, est arrêté en plein Paris. Pour cette arrestation, les policiers évoquent le fait d’avoir trouvé deux pigeons dans la voiture où il se trouvait : " Pigeons visiblement destinés à transmettre des messages… " Le PCF, il est vrai, était accusé de s’en prendre au moral de l’armée. En fait, les deux pigeons étaient destinés à la casserole du couple Duclos. Jacques Duclos fut libéré le 1er juillet à la suite de la décision de la chambre de mise en accusation. Cet épisode rocambolesque s’il ridiculise la police conditionnée pour l’anticommunisme ne doit pas cacher la répression intense à l’égard des militants communistes à Paris et sur l’ensemble du territoire.

Or, Lecoeur, dans le film de Mosco, révèle que l’épisode de la manip policière stupide (pigeons = espionnages, des experts étaient appelés à déterminer s’ils étaient voyageurs ou pas), ridiculise Duclos, ce gros magouilleur aux mains sanglantes. Lecoeur avait demandé, en prévision de la répression du parti (en opposition en cette année 1952), à tous les membres du CC de ne pas aller au siège du PCF et de ne pas dormir chez eux ; or Duclos a « été faire le malin » en voiture au milieu des manifestants. Lecoeur propose donc un blâme contre ce dirigeant, lequel est accepté à l’unanimité (et Duclos a encore eu de la chance de ne pas être rappelé par Staline).

Voilà c’est tout pour aujourd’hui, mais cet épisode de l’histoire du PCF et de sa tradition de sabotage des voies, et surtout des voies de la lutte des classes, est aussi édifiante qu’est complexe la question des complots d’Etat dans l’histoire.

J’ajoute cependant deux autres épisodes de provocation et bidouillage : la manif du 21 juin 1973 (où j’étais présent mais comme spectateur) qui mena à l’interdiction de la Ligue de Krivine (Besancenot était pas né) et l’histoire des irlandais de Vincennes que nombre d’entre vous ont en tête en pensant à nos jeunes incarcérés. Une autre fois je raconterai comment lors de la venue de Nixon à Paris, le collectif de la librairie libertaire La boulangerie de Montrouge fût interné une semaine sous prétexte que la police avait trouvé des terroristes potentiellement en préparation d’un attentat contre le président US, lesquels furent relâchés ensuite sans la moindre excuse policière ni journalistique.

L’Interdiction de la ligue (extrait du Libertaire):

À l’époque où il était ministre de l’Intérieur, M. Raymond Marcellin, dénonciateur du fameux complot international, fît beaucoup pour accréditer la vision simpliste du complot policier récurrent Or, en termes de lutte, quelle différence existe-t-il entre un rassemblement destiné à provoquer la capitulation d’un pouvoir, comme une manifestation ouvrière, et les provocations de ce même pouvoir en vue de justifier des pressions et des répressions ultérieures, sinon le caractère « public et évident » de la première et éminemment « privé et politique » de la seconde ? Chacun de ces événements fait l’histoire dans ce qu’elle a d’inéluctable et d’irréversible. Le 21 juin 1973, le mouvement d’extrême droite Ordre nouveau décide d’organiser un meeting contre l’immigration sauvage en France. Le mot d’ordre est raciste. Il aurait dû être sanctionné par le gouvernement par une interdiction. Or il n’en est rien et, au contraire, la police (ou du moins certains éléments) aide Ordre nouveau à préparer son rassemblement. La Ligue communiste appelle alors à une contre-manifestation, mais n’est suivie en cela ni par le PSU, qui « flaire le piège », ni par les partis de gauche, qui observent une prudente réserve, se contentant de dénoncer timidement la provocation. C’est donc seule, le 21 juin, que la Ligue affronte les « fascistes » d’Ordre nouveau et une police dont les effectifs ont été « volontairement » réduits pour l’occasion. La violence qui monte rapidement surprend les forces de l’ordre désorientées par des commandements contradictoires, un approvisionnement (grenades lacrymogènes) de misère, des manœuvres mal étudiées et des informations radio erronées (sur le nombre des manifestants notamment). Bref, tout est fait pour que les hommes de Marcellin s’affolent et pour que les affrontements soient très durs. En outre, l’aide apportée par les policiers aux membres d’Ordre nouveau est indéniable. Le 28 juin, c’est avec l’accord du Conseil des ministres que M. Messmer dissout la Ligue communiste et, pour faire bonne mesure, Ordre nouveau. Alors débutent des polémiques qui dureront jusqu’à la fin de l’année 1973.

Sur la provocation ensuite, de son échec ou de sa réussite. Car qui peut dire lequel est sorti gagnant de l’affrontement du 21 juin ? La Ligue est-elle tombée dans une provocation policière ou Marcellin s’est-il laissé entraîner dans une manœuvre gauchiste ? Alors, pas de gagnant ! Le grand perdant ne serait-il pas Marcellin ? Une telle assertion impose une remise en cause de toutes les idées reçues sur les provocations.

Certes, Marcellin, qui sentait s’attiédir la « peur du rouge », n’avait-il pas trouvé de meilleur moyen pour ranimer la flamme de ses hommes que de les exposer, ce qui ne pouvait que raffermir leur solidarité sous les pierres des manifestants, mais l’action a tout de même préparé le 19 décembre. La seule erreur de la Ligue fut de surestimer l’indignation qu’aurait dû susciter dans les foules le rassemblement du meeting fasciste. D’ailleurs, à l’époque, à aucun moment la Ligue ne recula, regrettant seulement qu’une campagne plus importante n’ait pas eu lieu sur le caractère évident de la provocation. Encore eût-il fallu compter sur une certaine tiédeur de la presse. S’il est facile, après coup, d’analyser les « phénomènes historiques », les prévisions sûres sont en revanche impossibles. Manipulation ou utilisation machiavélique d’un événement, la notion même de provocation est trop instantanée, trop ponctuelle pour répondre à toutes les questions. Lame à double tranchant, c’est une arme redoutable pour les protagonistes, prouvant, s’il en est encore besoin, le caractère implacable de l’évolution historique.

Irlandais de Vincennes (blog de l’excellent Georges Moréas (POLICEtcetera) :

Après l’attentat de la rue des Rosiers, Mitterrand saisit l’occasion de justifier la création de sa cellule antiterroriste. C’est le début d’une mélasse «politico-gendarmesque», qui a transformé le palais de l’Elysée en Cour des miracles, nous rappelant les plus mauvais aspects de la monarchie. Nous sommes le 9 août 1982. Il est un peu plus de 13 heures. La foule se presse dans le restaurant Goldenberg, au centre du vieux quartier juif, à Paris. Un homme lance une grenade à l’intérieur de l’établissement. C’est la panique. Mais ce n’est pas fini. Un commando de quatre ou cinq hommes descend la rue des Rosiers en tirant dans la foule. L’attentat fait six morts et vingt-deux blessés. Il n’y aura aucune revendication. Les soupçons se portent sur un groupe palestinien dissident de l’OLP. Mais, quinze jours plus tard, la cellule antiterroriste interpelle les auteurs de cet attentat. Il s’agit de nationalistes irlandais. C’est du moins ce qu’annonce la presse, suite au communiqué de l’Elysée.

Tout est bidon.

Se fiant aux informations d’un indic, que gendarmes, douaniers et policiers, connaissent de longue date, le capitaine Paul Barril, et ses hommes de la cellule, investissent l’appartement d’un ressortissant irlandais, un certain Michael Plunkett, rue Diderot, à Vincennes. Ils espèrent y découvrir armes et explosifs. Ils font chou blanc. Mais déjà le succès est claironné. Prouteau, le chef de la cellule est en vacances. Barril, son adjoint, lui a rendu compte par téléphone, et Prouteau a renseigné Mitterrand. Tout le monde jubile, tandis que les autres services de police, tenus à l’écart, sont pour le moins dubitatifs. Ils ont raison. Car l’affaire est dans l’affaire. Pour ne pas reconnaître qu’il a chanté victoire trop vite, Barril dissimule des armes dans l’appartement de Plunkett. Il s’aperçoit alors, mais un peu tard, qu’il n’est pas officier de police judiciaire, donc juridiquement non compétent pour effectuer la perquisition. Il fait appel à son collègue, le capitaine Jean-michel Beau, tout nouveau promu à la tête de la section de Paris. Ce dernier est en confiance, à la différence du commissaire P., qui lui a décliné la proposition, il prend en charge la procédure. Mais il est arrivé après la bagarre, et il ne connaît rien des faits. Certes, ce jour-là, il a commis une grave irrégularité, suffisante pour carboniser le dossier, mais ce n’est pas moi qui lui jetterais la pierre. Il m’est arrivé de faire de même, pour éviter des ennuis à des collègues. Les trois Irlandais de Vincennes, feront neuf mois de détention pour rien - pour rien, du moins sur le plan du droit. Lorsqu’il a fallu rechercher les responsables, Barril s’est retranché derrière Prouteau, et Prouteau, derrière le fait qu’il était en vacances. Seul Mitterrand a assuré. Il a dû se dire que cela ne ferait que pigmenter son auréole, et ajouter un mystère à sa légende ».

A suivre…

(*) Curieux retour de la mémoire ouvrière. Au moment où j'écrivais ces lignes des familles ouvrières des houillères du Pas-de-Calais refaisaient parler de cette époque. Nos révolutionnaires de salon, et même ceux des "minorités" de l'époque n'ont jamais connu une répression équivalente: trois mille mineurs furent licenciés sans la moindre indemnité de chômage + perte de l'habitation! Parmi la poignée de grévistes survivants qui réclament justice près de 60 ans après, Simone Carbonnier (80 ans) vient représenter son mari, décédé: âgé de 19 ans, il avait été licencié puis emprisonné trois mois à Béthune; ça rigolait pas comme en 68 à l'époque, et ce n'était pas des grèves bien au chaud et intégrées dans le consensus étatique actuel. C'est pourtant ce genre de confrontation que nous réserve la classe régnante, si avisée de s'en foutre plein les poches et dans celle des patrons véreux avec les "deniers publics". Pillage avant faillite totale. Reprenons deux commentaires de blogueurs:

- Madame LaCrise tenait bon. Nous subissons

- Faut pas croire, les gouvernements se tirent dans le pied. Actuellement on essaye de sauver un système voué à la faillite (ils ont tous gros a perdre...) Moi je change pas mon opinion : vive la décroissance...!


samedi 1 novembre 2008

INCOMPATIBILITE ENTRE L'ECONOMIE BOURGEOISE ET LES RECLAMATIONS DU PROLETARIAT


« Vint la Révolution continentale de 1848-49. Elle réagit sur l'Angleterre; les hommes qui avaient encore des prétentions scientifiques et désiraient être plus que de simples sophistes et sycophantes des classes supérieures, cherchèrent alors à concilier l'économie politique du capital avec les réclamations du prolétariat qui entraient désormais en ligne de compte. De là un éclectisme édulcoré, dont John Stuart Mill est le meilleur interprète. C'était tout bonnement, comme l'a si bien montré le grand savant et critique russe N. Tchernischevsky, la déclaration de faillite de l'économie bourgeoise. Ainsi, au moment où en Allemagne la production capitaliste atteignit sa maturité, des luttes de classe avaient déjà, en Angleterre et en France, bruyamment manifesté son caractère antagonique; de plus, le prolétariat allemand était déjà plus ou moins imprégné de socialisme. A peine une science bourgeoise de l'économie politique semblait-elle donc devenir possible chez nous, que déjà elle était redevenue impossible. Ses coryphées se divisèrent alors en deux groupes : les gens avisés, ambitieux, pratiques, accoururent en foule sous le drapeau de Bastiat, le représentant le plus plat, partant le plus réussi, de l'économie apologétique; les autres, tout pénétrés de la dignité professorale de leur science, suivirent John Stuart Mill dans sa tentative de conciliation des inconciliables. Comme à l'époque classique de l'économie bourgeoise, les Allemands restèrent, au temps de sa décadence, de purs écoliers, répétant la leçon, marchant dans les souliers des maîtres, de pauvres colporteurs au service de grandes maisons étrangères. La marche propre à la société allemande excluait donc tout progrès original de l'économie bourgeoise, mais non de sa critique. En tant qu'une telle critique représente une classe, elle ne peut représenter que celle dont la mission historique est de révolutionner le mode de production capitaliste, et finalement d'abolir les classes - le prolétariat. »

Karl Marx (Postface de la deuxième édition du Capital (1872)

NOUVELLES FRAICHES: Où est la canne du pilote?
Veulement et nuitamment une bande de coquins députés (des putes) a voté la suppression de la retraite. Repoussée à 70 ans, elle signifie pour la très grande majorité des prolétaires une veillée funèbre courte, pour les gosses des écoles et les passagers des avions un immense éclat de rire: on imagine des profs rhumatisants montant sur l'estrade et l'angoisse des passagers avec papy aux commandes! On se représente sans fard par contre le nombre faramineux de chômeurs âgés que ce système de connards bourgeois va entraîner; les bourgeois frileux derrière le blaireau en chef préfèrent plus de chômeurs et moins de retraités. Ils ne perdent rien pour attendre, et la misère leur explosera tôt ou tard à la gueule!
Derrière les rideaux, gouvernement et syndicats complices ont préparé la voie pour supprimer la retraite à moyen terme en s'en prenant à un secteur considéré comme "privilégié", le transport aérien (AF). S'ils avaient ciblé par exemple la chimie ou les usines automobiles, imaginez les réactions... Or, au vu des réactions outrées des bloggers bobos, c'est pas la suppression de la retraite et le mépris des vieux travailleurs (sans prise en compte de la pénibilité) mais le tracas de ne pouvoir prendre l'avion pendant un moment douloureux... de grève totale!
Les bonzes syndicaux ont préparé leur traditionnel travail de sabotage de toute riposte de classe en appelant séparément et à des jours différents les employés d'Air France. Rien de choquant tant que les prolétaires s'avèrent incapables de les pendre par les couilles. Mais aujourd'hui virage raide, on apprend que les syndicats "reportent" la grève en décembre, pourquoi?
- pour répondre aux lobbies des voyageurs riches qui veulent boucler les affaires importantes avant Noël?
- parce que les travailleurs d'Air France ont hurlé intra-muros contre la division concoctée par les appareils des flics sociaux?
- parce qu'une majorité aurait démarré contre l'avis des autres diviseurs décembristes, Sud-merde et compagnie, et - à chaud face au vote ses larbins du parle-ment - risqué d'amener une grande partie de la "population" dans la rue?
Cette dernière hypothèse me paraît la plus sensée au vu du tollé qui s'exprime sur le web contre l'instauration implicite de la retraite à 70 ans et du chômage éternel pour les vieux travailleurs...

jeudi 30 octobre 2008


PYCHOLOGIE DE LA MISERE ET MISERE DE LA PSYCHOLOGIE

MISERE PSYCHOLOGIQUE

DANS LES RAPPORTS HUMAINS

Il est dispo ! Avec mon nouvel ouvrage : « Marx était-il dépressif ? » (304 pages), vous découvrirez l’actualité de la notion d’aliénation creusée du point de vue marxiste comme vous ne l’avez jamais appréhendée. Loin d’être une histoire nombriliste, la question de la dépression renvoie aux causes sociales. Elle est donc très précisément une question matérialiste.

Au lieu de parler de dépression, de névroses, de maladies mentales pourquoi ne parle-t-on pas de misère psychologique, cette misère morale qui s'est répandue de manière phénoménale depuis la phase d'industrialisation du capitalisme à la fin du XIXe siècle. Dans les pays développés cette misère morale a longtemps supplanté la misère matérielle, alors que les deux ne font qu'une désormais, et de plus en plus, sur l'ensemble de la planète. La misère psychologique dans Germinal est présente dans les rapports humains, tout le monde exploite tout le monde. Maigrat oblige les femmes si elles veulent qu'il leurs fasse crédit à lui apporter leurs filles. Jeanlin exploite Lydie et Bébert en ne partageant jamais leurs butins de manière équitable. La misère est aussi présente dans les rapports amoureux. Ainsi, le mariage est une chose importante uniquement sur plan financier. Le mariage de Zacharie et Philomène représente une perte de gain pour la famille Maheu et un gain d'argent pour la famille de Philomène. La sexualité est violente et vue comme une chose dénuée de romantisme ou de douceur. Ainsi Catherine se fait prendre de force par Chaval et alors que ce n'est pas celui qu'elle aime, elle restera avec lui car il a été son premier amant. Les filles débutent leur sexualité assez jeunes et se retrouvent enceintes très tôt. Dans le couple Maheude-Maheu, l'acte sexuel est considéré comme le dessert. Zola dépeint la sexualité des mineurs du XIXème siècle comme bestiale, il n’avait pas eu la chance d’être sorti de son ignorance par Freud. La misère psychologique dans le roman Germinal est présente dans les conditions de vie, les conditions de travail et les rapports entre les humains. On s'aperçoit dans le roman, que la génération de Catherine va connaître la même misère que ses parents si quelques choses ne change pas car destin se répète. Seule la grève pouvait tout changer, mais même si elle a échoué, Zola montre par l'espoir de la dernière page de l'oeuvre que rien n'est perdu, mais il reste très limité comme observateur matérialiste vulgaire de son temps, et pas du tout révolutionnaire.

J’utilise la notion de psychologie religieuse, sociale et même… marxiste. Je ne suis pas l’initiateur de cette notion (de psychologie religieuse), Renan, en son temps (et avec tout l’impact que son œuvre eût fort justement) l’avait déjà utilisée, mais o n l’a oublié, comme on oublie souvent les meilleurs apports théoriques….

L’animadversion, cette guerre absurde de tous contre tous, a été appréhendée par les plus grands politiques, sans qu’ils ne se penchent dans leurs écrits sur ce phénomène. Le jeune Lénine, si altruiste au fond, disait cette envie qu’il avait de caresser les têtes des gens, mais il ajoutait aussitôt qu’il retirait sa main de peur qu’elle soit mordue.

Rosa Luxemburg, si au fait des agressions personnelles publiques (et honteuses) parla de « psychologie de l’histoire » dans son brouillon de soutien à la révolution russe et aux bolcheviques : « Et quiconque veut transporter dans la tactique révolutionnaire ces petites habiletés de la lutte parlementaire, montre uniquement qu'il ignore non seulement la psychologie, la loi profonde de la révolution, mais encore tous les enseignements de l'histoire ». Etonnant, n’est-ce pas ?

Bordiga, dans une lettre du 24 novembre 1957 « A tous les nègres, ou presque » (c'est-à-dire à tous ses amis, dont Laugier qui l’aidaient dans ses recherches), constate des dérives personnelles très dommageables selon lui chez Vercesi (Ottorino Perrone) :

« Tous m’ont écrit leur chagrin, pour Ottorino, imaginant bien quel grave coup j’avais dû encaisser là. Je les en remercie, et je précise, au sujet d’Ottorino, que je suis surtout furieux contre lui. La lutte acharnée que pendant douze ans j’ai menée n’a pas réussi à sauver de la dissolution mentale et physique ni de la mort prématurée (il avait dix ans de moins que moi) celui qui était le meilleur travailleur, force précieuse pour le mouvement, et ceci parce qu’il n’a pas su renoncer aux maudites cigarettes et au vin, qui l’ont tué.

Le cas appelle plus encore de la colère que du regret, parce que le regret avait déjà commencé il y a de nombreuses années. Inutile d’invectiver désormais ? Non, parce qu’il y en a d’autres, qui sont vivants et qui se comportent de la même façon indigne d’un marxiste, comme je l’ai déjà dit à Piombino. Aucun de nous ne peut revendiquer le droit de propriété sur sa propre carcasse qu’elle soit ou non valide, car celle-ci appartient à l’homme social.

Ottorino servira encore la cause en restant comme un exemple d’une sensualité individuelle épouvantable chez un militant aussi passionné et de cette impuissance qui consiste à ne pas savoir contenir ses instincts de types bestial et même sous-bestial, puisque les bêtes ignorent alcool et tabac aussi bien qu’excès sexuels ».

L’homme sous le capitalisme a besoin d’expédients, et ces expédients l’aident à mieux avancer dans sa recherche des explications. Bordiga ne fût pas ennemi de la « dive bouteille » ! Et Vercesi n’écrivit-il pas certains de ses meilleurs articles un peu « bourré », comme Marx après plusieurs verres de Porto. Freud aurait pu reconnaître que la prise de cocaïne l’avait aidé à progresser dans sa recherche, en éliminant tout ce qui freine la pensée aliénée du monde dans lequel on vit.

Je ne traite pas de l’effet de ces « adjuvants » sur nos meilleurs penseurs prolétariens mais je livre une réflexion sur les possibles pour dépasser les radotages sur la « nature humaine », les complexes classifiés et l’interprétation de la folie dépressive en général.

Pour ceux qui sont intéressés, qu’ils écrivent à mon adresse physique avec un chèque de 13 euros (libellé à mon vrai nom), et je leur retournerai ce superbe ouvrage orné du cri de Munch (*).

JLR

(*) Munch a peint tout simplement un moment d'angoisse extrême, un "état limite", il n'a pas "annoncé" la décadence et les guerres du XXE siècle comme le lui ont attribué les esthètes. Voici comment il raconte ce moment terrible qui lui a inspiré ce tableau de cri de folie (imaginaire): "Je suivis la route avec deux amis - le soleil se coucha, le ciel devint rouge sang - je ressentis comme un souffle de mélancolie. Je m'arrêtai, je m'appuyai à la balustrade, mortellement fatigué; au-dessus de la ville et du fjord d'un bleu noirâtre planaient des nuages comme du sang et des langues de feu: mes amis continuèrent leur chemin - je demeurai surplace tremblant d'angoisse. Il me semblait entendre le cri immense, infini, de la nature". (1895). On a dit aussi que Munch avait été impressionné par la tête débandée de momie égyptienne exposée au Musée de l'homme. J'ai vu récemment au Trocadéro, dans un musée atrocement mutilée et réduit à l'état de brocante délaissée par des déménageurs indélicats, la tête en question. Bof... pas besoin d'avoir vu une tête de momie pour se figurer l'angoisse au plus fort de la crise où l'on a envie de hurler en se bouchant les oreilles.




samedi 25 octobre 2008

MAI 68 OU L’IMPACT DE L’INCOMPRIS

Par Lucien Laugier (1975 ?)

Remarque préliminaire: Les hypocrites commémorations sur 68 se sont éteintes. On peut en reparler sereinement. L'époque paraît bien rose comparée à la dramatique récession qui commence à ravager le monde. Alors, les prolétaires sont restés relativement passifs et plutôt spectateurs d'une jeunesse généreuse et dispersée. Aujourd'hui plus question de plaisanter ni de laisser les étudiants ou des émeutiers jouer à lance caillou avec la police, il faut refaire le monde. C'est urgent. Seule la classe ouvrière peut y prétendre. Il n'y a plus de parti pour le faire à sa place, et les petits clans à prétention de guidage révolutionnaire sont si sclérosés, replis sur eux-mêmes et haineux entre eux qu'on se fiche de leur regroupement éternellement impossible. Mai 68 a montré que le parti de masse c'était fini depuis belle lurette, et que la révolution n'a pas besoin de chefs ni de donneurs de leçons bien au chaud et qui laissent les prolétaires aller au casse-pipe à leur place. Laugier a vu juste. Il est bien le principal mémorialiste du ténu mouvement marxiste du XXe siècle. Voici un texte, parmi d'autres, passionnants et instructifs, qui seront publiés début 2009 dans Tempus Fugit, revue électronique non fugitive. La terrible dépression qui se profile redonne déjà goût à la lecture. En Allemagne on commence à s'arracher les oeuvres de Marx. Tant mieux. Les textes des révolutionnaires modernes et leur histoire vont retenir l'attention de plus en plus de ceux qui voient bien la marche à l'abîme. Mais gare, si tous les ânes se disent désormais marxistes, tous les marxistes ne sont pas des ânes! (JLR)

Je dois constater aujourd’hui, non sans quelque étonnement rétrospectif, que le retrait forcé de Bordiga à la suite de sa première maladie, ne nous affecta pas outre mesure. De même d’ailleurs que l’élimination de deux camarades qui étaient entrés en conflit avec la direction du Parti au sujet des questions dont j’ai parlé précédemment (Encore que de façon aussi inélégante qu’obscure dont fut accomplie cette élimination laissa à quelques uns d’entre nous un certain goût d’amertume sur les raisons desquelles il sera opportun de revenir ultérieurement plus en détail).

Peut-être ces deux faits également marquants, quoiqu’à des échelles différentes n’obscurcissent pas complètement l’opinion de la plupart en raison des événements des années suivantes : dès 1965-66 survint un changement sensible du climat politique et idéologique de la société gaulliste, surtout chez les jeunes.

Avec le recul, il est désormais possible de vérifier la réalité d’un phénomène dont nous n’eûmes à l’époque qu’une perception limitée bien que ses divers indices ne cessèrent d’aiguiser notre curiosité. Après des années et des années de monopole stalinien sur la littérature ouvrière - monopole aux effets fastidieux et écoeurants – on se mettait de divers côtés à publier des textes, des études ramenant au jour, au moins partiellement, la vérité étouffée durant les sombres années de la période à laquelle Edgar Morin a donné le nom de « glaciation théorique » et qui est totalement imputable à la toute puissance du stalinisme (surtout parmi les intellectuels occidentaux) durant la première décennie de l’après-guerre. J’en fournirai preuves et exemples dans d’autres chapitres, me bornant ici au seul aspect que nous en connaissions dans le PCI en ce qui concernait l’apparition, dans la capitale d’un nouveau « jeune public » avide de connaître la véritable histoire des mouvements révolutionnaires et particulièrement sur les chapitres que le stalinisme avait totalement falsifiés. Progressivement, les camarades de Paris se lièrent avec quelques éléments faisant partie de ce public et commença alors, lentement mais avec régularité, un fait qui contribua à nous faire oublier les tristes mésaventures relatées plus haut : l’accroissement numérique du parti.

Je passerai ici sur l’enthousiasme que suscita cet événement ainsi que sur la responsabilité qu’il porte dans le renforcement ultérieur de notre « mégalomanie ». J’en viens tout de suite aux bouleversements survenus sur la fin de la décennie et à leurs répercussions sur l’histoire de notre « groupuscule ».

Parmi ceux qui, en 1971, devaient quitter le PCI – et je dirai plus loin quelle part je pris dans cette décision – l’habitude fût vite acceptée d’expliquer la « crise » ayant provoqué notre départ par les conséquences directes ou indirectes des événements de mai-juin 1968 – opinion directement empruntée à ce qu’en disait J.Camatte, l’un des deux « sortants » de 1965, dans sa revue « Invariance ». Une affirmation qui peut être admise dans la mesure où mai 68 a mis au grand jour la fonction à laquelle étaient désormais réduites les traditionnelles « avant-gardes révolutionnaires » et dans la mesure aussi où les conséquences immédiates de l’événement ont fait du PCI un groupuscule parmi les autres.

En fait, trois ans plus tôt, tout le monde politique avait été surpris par la violence et la soudaineté de la révolte des étudiants, mais le PCI le fût moins par l’éclatement de cette révolte que par le style et les formes qu’emprunta cette intrusion aussi exaltante qu’éphémère de la Révolution au cœur de la vieille société gaulliste. Je dois souligner en effet, sans pour autant en vouloir tirer argument en faveur de la « clairvoyance » du PCI, que la rébellion des jeunes, sur la fin des années 60 ne fût pas vraiment quelque chose d’inattendu pour nous. On pourra d’ailleurs le vérifier ultérieurement à l’examen de la presse et de nos comptes rendus de réunion de l’époque. En ce qui me concerne plus particulièrement, je me souviens avoir été vivement intéressé et impressionné au printemps de 1968, par les colonnes que la presse de gauche consacra à l’effervescence régnant alors dans la Faculté de Nanterre[1].

Phénomène surprenant : les étudiants en sociologie et sciences économiques, en principe destinés à devenir les futurs cadres de la production industrielle, se mettaient à dénoncer le rôle de garde-chiourmes qu’on leur promettait sous prétexte de « psychologie du travail ». Ils démystifiaient froidement cet avenir en montrant que les savantes spéculations de la psychotechnique n’avaient d’autre but que de dissimuler la réalité répressive de la fonction qui leur était par avance dévolue. Ils s’insurgeaient également contre tous les tabous, de la société gaulliste et contre les ségrégations culturelles qu’elle entretenait. Bref, ils laissaient prévoir la maturation d’une révolte appelée à s’en prendre à tous les préjugés et interdits qui avaient paralysé la génération précédente.

Dans « Le Prolétaire », nous en avions relevé divers indices dès 1967. Si nous ignorions tout du moment où surgirait la rébellion des jeunes et plus encore les revendications qu’elle avancerait, nous la sentions pourtant venir – affichant il est vrai avec trop de certitude la conviction qu’elle s’orienterait dans le sens que nous espérions. Il est vrai aussi – et cela nous déconcertait quelque peu – que les rares contacts pris avec les « jeunes » nous les montraient sensiblement différents de ceux qu’ils auraient dû être selon notre attente. C’est ce qu’ils exprimaient à travers les aberrations « gauchistes » dont nous avions depuis longtemps fait le procès : nous nous polarisions sur l’infantilisme de ces fanfaronnades sans deviner la poussée qui s’exerçait derrière. En ceci, d’ailleurs nous subissions le lot des intéressés eux-mêmes, parmi lesquels seuls les situationnistes détenaient une perspective nette. Mais nous ignorions jusqu’à leur existence.

En dehors des « enragés » de Nanterre et du « Mouvement du 22 mars » [2], ce qui ressortait de la « contestation » étudiante et qui imprégnait toute la presse gauchiste[3], c’était une sorte de « réformisme radical » réclamant pour les étudiants « l’égalité des chances pour tous », la suppression des cours magistraux, l’abolition de la sélection, etc. toutes transformations absurdes, impossibles ou décevantes si on les posait à travers le maintien des structures de la société existante.

(Là résidait d’ailleurs la pseudo « armée secrète » des trotskystes et qu’ils révélaient volontiers de bouche à oreille : il fallait encourager les revendications concernant des réformes impossibles car cette poussée ferait éclater les limites et poserait la problème politique du pouvoir. Soit dit au passage : soyez raisonnables, réclamez « l’impossible » qui tendait au contraire à dépasser tout de suite le cadre d’une réforme de la société).

A quelques rares éléments du PCI, le radicalisme de cette dernière expression ne passa pas inaperçu. Je fus parmi ceux-là, mais, je dois le dire, pour des raisons surtout passionnelles. De toute façon, une grande divergence d’interprétation de mai 68 se produisit entre les groupes de Paris et de Marseille sur la fin du mouvement.

Dans leur appréciation de la « révolte étudiante », la plupart des camarades de la capitale maintenaient contre eux l’invective grossière (à senteur fortement stalinienne) qui lui reprochait de n’être qu’une manifestation de « fils à papa », de privilégiés qui n’étaient soucieux que de leur avenir de futurs cadres de la société capitaliste, et qui, à ce titre, ne méritaient pas l’appui, ni même la simple considération des vrais « prolétaires-ouvriers ». A Marseille, au contraire, nous commencions à percevoir, quoique d’une façon timide et contradictoire, la nature subversive du courant d’idées qui animait une rébellion qui était devenue celle de toute une fraction de la jeunesse. Nous nous efforcions d’en discerner les causes et d’en dégager les composantes au-delà d’une rudimentaire classification sociologique. Nous découvrions que la « démocratisation de l’enseignement », c'est-à-dire l’ensemble des tentatives répétées d’élargir à des couches populaires la pépinière des futurs cadres de la société, n’avait guère favorisé la « promotion sociale » dans les milieux vraiment défavorisés ; mais, par contre, elle avait introduit dans la place, c'est-à-dire dans la nouvelle université élargie aux dimensions et styles d’une caserne, un redoutable chevale de Troie : une masse trublionne de jeunes gens suffisamment instruits pour se défier et se gausser des contre-sens historiques d’une idéologie que leurs aînés n’avaient admise qu’au travers de travestissements passionnels (antifascisme, Résistance, mythe du « socialisme » russe, etc.) et assez subtils pour s’abriter derrière l’alibi de la revendication de « réforme de l’Université » (sur laquelle, il est vrai, les « contestataires » rangés ont fait couler des flots d’encre) afin de pratiquer un nihilisme destructeur dont il n’existe pourtant qu’une seule théorisation intelligente (en dépit, elle aussi, de ses limites) : le situationnisme[4].

En un certain sens, la jeunesse de cet été là, en défiant la « société de consommation », en méprisant ses plus hauts symboles – les autos qu’elle allait jusqu’à brûler devant les barricades du quartier latin, avait sauté à pieds joints dans la critique borddighienne du « Welfare », de la « prospérité », du productivisme, du carriérisme, telle que la presse du PCI la développait depuis le début des années 60. Mais elle le faisant en se référant à Marcuse et non à Bordiga. Cela suffisait à fermer les yeux à beaucoup d’entre nous.

Ce n’est pas encore ici que j’entreprendrai la laborieuse critique de l’événement mai 68, dont ce que je viens de dire constitue la face cachée souvent masquée par le souci groupusculaire de « conquérir les ouvriers ». Je ne parle pour l’instant que de ses répercussions sur l’évolution du PCI dans les années qui suivirent et au cours desquelles les conclusions de l’événement furent tirées de façon sensiblement discordante.

Mai 68 avait confirmé, avec un peu d’avance, la prévision, par Bordiga, de l’éclatement d’une vaste crise sociale dans la décennie ultérieure (1975, semblait-il). Mais, dans la première manifestation de cet éclatement, ce n’était pas le prolétariat qui s’était dressé, c’était une fraction atypique des nouvelles classes moyennes : la jeunesse des facultés et des collèges. A ce propos, le désaccord caché qui régnait dans le PCI durant les années 1969-70 tenait en ceci que les uns voyaient dans l’agitation étudiante et la grève qui l’avait suivie, les prémisses sûres d’un grand « réveil prolétarien » [5]déjà en acte, tandis que les autres restaient fortement sceptiques à l’égard de cette perspective – impressionnés comme ils l’avaient été par l’énergique fonction contre révolutionnaire assumée par les centrales staliniennes, au prestige demeuré malgré cela intact, et sur la redistribution des rôles qui faisait de la CFDT, syndicat ex-chrétien, une organisation plus combative que la CGT et dont le verbalisme pseudo-révolutionnaire permettait pourtant aux maoïstes les plus actifs d’y trouver refuge contre les exactions des « gros bras » de la CGT.

A la première de ces deux interprétations de mai 68, à son optimisme et à son triomphalisme, l’agitation ouvrière en Italie – le « Mai rampant » de la péninsule en 1969 – donna une forte impulsion, mettant à jour des initiatives qui devaient jouer un rôle déterminant dans la « seconde crise » du PCI.



[1] Sans doute dans le Nouvel Obs, cf. également l’article que j’ai écrit dans Le Prolétaire sur le discours de Thorez : « Les jeunes et le communisme ».

[2] Voir tableau des sigles et mini-lexique.

[3] Pour les trotskystes, notamment « Lutte Ouvrière », « Rouge », etc.

[4] Avec sa perspective de création des conseils ouvriers, directement inspirée de la Révolution allemande, les situationnistes, en mai 68, tentaient un retour au marxisme authentique, dont ils ne voyaient qu’un seul vrai modèle : la 1ère Internationale. Cette perspective fût soldée par un échec total, mais elle modela l’expression idéologique de l’événement parce qu’elle avait su trouver un réel répondant matériel : le mécontentement de dizaines de milliers d’étudiants (et bientôt de lycéens) et un concours de circonstances les ayant précipités vers une quasi-émeute. Les notions de « prolétarisation », « réification », « société de consommation », trouvaient alors une résonance réelle et permettaient une perspective qui paraissait plausible face à l’état d’usure du gaullisme et aux hésitations et incertitudes d’un pouvoir déshabitué de toute lutte sociale radicale depuis vingt ans. En dépit des échecs et désillusions finales, le tout aboutit à la généralisation, dans la jeune génération, de l’idée de révolution, à l’acceptation, contrainte et forcée, par toute la société, du droit de cité d’un tel concept (d’ailleurs seul moyen de le récupérer, par la suite, au profit du maintien du système existant.

[5] Le groupe de Marseille, après ses épuisantes et infructueuses tentatives d’affichage, d’intervention, etc. s’était vite convaincu de la défaite que représentaient les accords de Grenelle, pour ce que le journal italien du parti appela « le formidable coup d’épaule du prolétariat français ». Il accepta cependant le triomphalisme qui s’insinuait dans l’organisation à la faveur de telles formules. En réalité, le formidable « coup d’épaule » avait été le fait des étudiants, des lycéens, et non des ouvriers qui, par leur obéissance absolue aux garde-chiourmes staliniens de la grève, s’étaient avérés les plus fermes soutiens du conservatisme.