"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

samedi 25 octobre 2008

MAI 68 OU L’IMPACT DE L’INCOMPRIS

Par Lucien Laugier (1975 ?)

Remarque préliminaire: Les hypocrites commémorations sur 68 se sont éteintes. On peut en reparler sereinement. L'époque paraît bien rose comparée à la dramatique récession qui commence à ravager le monde. Alors, les prolétaires sont restés relativement passifs et plutôt spectateurs d'une jeunesse généreuse et dispersée. Aujourd'hui plus question de plaisanter ni de laisser les étudiants ou des émeutiers jouer à lance caillou avec la police, il faut refaire le monde. C'est urgent. Seule la classe ouvrière peut y prétendre. Il n'y a plus de parti pour le faire à sa place, et les petits clans à prétention de guidage révolutionnaire sont si sclérosés, replis sur eux-mêmes et haineux entre eux qu'on se fiche de leur regroupement éternellement impossible. Mai 68 a montré que le parti de masse c'était fini depuis belle lurette, et que la révolution n'a pas besoin de chefs ni de donneurs de leçons bien au chaud et qui laissent les prolétaires aller au casse-pipe à leur place. Laugier a vu juste. Il est bien le principal mémorialiste du ténu mouvement marxiste du XXe siècle. Voici un texte, parmi d'autres, passionnants et instructifs, qui seront publiés début 2009 dans Tempus Fugit, revue électronique non fugitive. La terrible dépression qui se profile redonne déjà goût à la lecture. En Allemagne on commence à s'arracher les oeuvres de Marx. Tant mieux. Les textes des révolutionnaires modernes et leur histoire vont retenir l'attention de plus en plus de ceux qui voient bien la marche à l'abîme. Mais gare, si tous les ânes se disent désormais marxistes, tous les marxistes ne sont pas des ânes! (JLR)

Je dois constater aujourd’hui, non sans quelque étonnement rétrospectif, que le retrait forcé de Bordiga à la suite de sa première maladie, ne nous affecta pas outre mesure. De même d’ailleurs que l’élimination de deux camarades qui étaient entrés en conflit avec la direction du Parti au sujet des questions dont j’ai parlé précédemment (Encore que de façon aussi inélégante qu’obscure dont fut accomplie cette élimination laissa à quelques uns d’entre nous un certain goût d’amertume sur les raisons desquelles il sera opportun de revenir ultérieurement plus en détail).

Peut-être ces deux faits également marquants, quoiqu’à des échelles différentes n’obscurcissent pas complètement l’opinion de la plupart en raison des événements des années suivantes : dès 1965-66 survint un changement sensible du climat politique et idéologique de la société gaulliste, surtout chez les jeunes.

Avec le recul, il est désormais possible de vérifier la réalité d’un phénomène dont nous n’eûmes à l’époque qu’une perception limitée bien que ses divers indices ne cessèrent d’aiguiser notre curiosité. Après des années et des années de monopole stalinien sur la littérature ouvrière - monopole aux effets fastidieux et écoeurants – on se mettait de divers côtés à publier des textes, des études ramenant au jour, au moins partiellement, la vérité étouffée durant les sombres années de la période à laquelle Edgar Morin a donné le nom de « glaciation théorique » et qui est totalement imputable à la toute puissance du stalinisme (surtout parmi les intellectuels occidentaux) durant la première décennie de l’après-guerre. J’en fournirai preuves et exemples dans d’autres chapitres, me bornant ici au seul aspect que nous en connaissions dans le PCI en ce qui concernait l’apparition, dans la capitale d’un nouveau « jeune public » avide de connaître la véritable histoire des mouvements révolutionnaires et particulièrement sur les chapitres que le stalinisme avait totalement falsifiés. Progressivement, les camarades de Paris se lièrent avec quelques éléments faisant partie de ce public et commença alors, lentement mais avec régularité, un fait qui contribua à nous faire oublier les tristes mésaventures relatées plus haut : l’accroissement numérique du parti.

Je passerai ici sur l’enthousiasme que suscita cet événement ainsi que sur la responsabilité qu’il porte dans le renforcement ultérieur de notre « mégalomanie ». J’en viens tout de suite aux bouleversements survenus sur la fin de la décennie et à leurs répercussions sur l’histoire de notre « groupuscule ».

Parmi ceux qui, en 1971, devaient quitter le PCI – et je dirai plus loin quelle part je pris dans cette décision – l’habitude fût vite acceptée d’expliquer la « crise » ayant provoqué notre départ par les conséquences directes ou indirectes des événements de mai-juin 1968 – opinion directement empruntée à ce qu’en disait J.Camatte, l’un des deux « sortants » de 1965, dans sa revue « Invariance ». Une affirmation qui peut être admise dans la mesure où mai 68 a mis au grand jour la fonction à laquelle étaient désormais réduites les traditionnelles « avant-gardes révolutionnaires » et dans la mesure aussi où les conséquences immédiates de l’événement ont fait du PCI un groupuscule parmi les autres.

En fait, trois ans plus tôt, tout le monde politique avait été surpris par la violence et la soudaineté de la révolte des étudiants, mais le PCI le fût moins par l’éclatement de cette révolte que par le style et les formes qu’emprunta cette intrusion aussi exaltante qu’éphémère de la Révolution au cœur de la vieille société gaulliste. Je dois souligner en effet, sans pour autant en vouloir tirer argument en faveur de la « clairvoyance » du PCI, que la rébellion des jeunes, sur la fin des années 60 ne fût pas vraiment quelque chose d’inattendu pour nous. On pourra d’ailleurs le vérifier ultérieurement à l’examen de la presse et de nos comptes rendus de réunion de l’époque. En ce qui me concerne plus particulièrement, je me souviens avoir été vivement intéressé et impressionné au printemps de 1968, par les colonnes que la presse de gauche consacra à l’effervescence régnant alors dans la Faculté de Nanterre[1].

Phénomène surprenant : les étudiants en sociologie et sciences économiques, en principe destinés à devenir les futurs cadres de la production industrielle, se mettaient à dénoncer le rôle de garde-chiourmes qu’on leur promettait sous prétexte de « psychologie du travail ». Ils démystifiaient froidement cet avenir en montrant que les savantes spéculations de la psychotechnique n’avaient d’autre but que de dissimuler la réalité répressive de la fonction qui leur était par avance dévolue. Ils s’insurgeaient également contre tous les tabous, de la société gaulliste et contre les ségrégations culturelles qu’elle entretenait. Bref, ils laissaient prévoir la maturation d’une révolte appelée à s’en prendre à tous les préjugés et interdits qui avaient paralysé la génération précédente.

Dans « Le Prolétaire », nous en avions relevé divers indices dès 1967. Si nous ignorions tout du moment où surgirait la rébellion des jeunes et plus encore les revendications qu’elle avancerait, nous la sentions pourtant venir – affichant il est vrai avec trop de certitude la conviction qu’elle s’orienterait dans le sens que nous espérions. Il est vrai aussi – et cela nous déconcertait quelque peu – que les rares contacts pris avec les « jeunes » nous les montraient sensiblement différents de ceux qu’ils auraient dû être selon notre attente. C’est ce qu’ils exprimaient à travers les aberrations « gauchistes » dont nous avions depuis longtemps fait le procès : nous nous polarisions sur l’infantilisme de ces fanfaronnades sans deviner la poussée qui s’exerçait derrière. En ceci, d’ailleurs nous subissions le lot des intéressés eux-mêmes, parmi lesquels seuls les situationnistes détenaient une perspective nette. Mais nous ignorions jusqu’à leur existence.

En dehors des « enragés » de Nanterre et du « Mouvement du 22 mars » [2], ce qui ressortait de la « contestation » étudiante et qui imprégnait toute la presse gauchiste[3], c’était une sorte de « réformisme radical » réclamant pour les étudiants « l’égalité des chances pour tous », la suppression des cours magistraux, l’abolition de la sélection, etc. toutes transformations absurdes, impossibles ou décevantes si on les posait à travers le maintien des structures de la société existante.

(Là résidait d’ailleurs la pseudo « armée secrète » des trotskystes et qu’ils révélaient volontiers de bouche à oreille : il fallait encourager les revendications concernant des réformes impossibles car cette poussée ferait éclater les limites et poserait la problème politique du pouvoir. Soit dit au passage : soyez raisonnables, réclamez « l’impossible » qui tendait au contraire à dépasser tout de suite le cadre d’une réforme de la société).

A quelques rares éléments du PCI, le radicalisme de cette dernière expression ne passa pas inaperçu. Je fus parmi ceux-là, mais, je dois le dire, pour des raisons surtout passionnelles. De toute façon, une grande divergence d’interprétation de mai 68 se produisit entre les groupes de Paris et de Marseille sur la fin du mouvement.

Dans leur appréciation de la « révolte étudiante », la plupart des camarades de la capitale maintenaient contre eux l’invective grossière (à senteur fortement stalinienne) qui lui reprochait de n’être qu’une manifestation de « fils à papa », de privilégiés qui n’étaient soucieux que de leur avenir de futurs cadres de la société capitaliste, et qui, à ce titre, ne méritaient pas l’appui, ni même la simple considération des vrais « prolétaires-ouvriers ». A Marseille, au contraire, nous commencions à percevoir, quoique d’une façon timide et contradictoire, la nature subversive du courant d’idées qui animait une rébellion qui était devenue celle de toute une fraction de la jeunesse. Nous nous efforcions d’en discerner les causes et d’en dégager les composantes au-delà d’une rudimentaire classification sociologique. Nous découvrions que la « démocratisation de l’enseignement », c'est-à-dire l’ensemble des tentatives répétées d’élargir à des couches populaires la pépinière des futurs cadres de la société, n’avait guère favorisé la « promotion sociale » dans les milieux vraiment défavorisés ; mais, par contre, elle avait introduit dans la place, c'est-à-dire dans la nouvelle université élargie aux dimensions et styles d’une caserne, un redoutable chevale de Troie : une masse trublionne de jeunes gens suffisamment instruits pour se défier et se gausser des contre-sens historiques d’une idéologie que leurs aînés n’avaient admise qu’au travers de travestissements passionnels (antifascisme, Résistance, mythe du « socialisme » russe, etc.) et assez subtils pour s’abriter derrière l’alibi de la revendication de « réforme de l’Université » (sur laquelle, il est vrai, les « contestataires » rangés ont fait couler des flots d’encre) afin de pratiquer un nihilisme destructeur dont il n’existe pourtant qu’une seule théorisation intelligente (en dépit, elle aussi, de ses limites) : le situationnisme[4].

En un certain sens, la jeunesse de cet été là, en défiant la « société de consommation », en méprisant ses plus hauts symboles – les autos qu’elle allait jusqu’à brûler devant les barricades du quartier latin, avait sauté à pieds joints dans la critique borddighienne du « Welfare », de la « prospérité », du productivisme, du carriérisme, telle que la presse du PCI la développait depuis le début des années 60. Mais elle le faisant en se référant à Marcuse et non à Bordiga. Cela suffisait à fermer les yeux à beaucoup d’entre nous.

Ce n’est pas encore ici que j’entreprendrai la laborieuse critique de l’événement mai 68, dont ce que je viens de dire constitue la face cachée souvent masquée par le souci groupusculaire de « conquérir les ouvriers ». Je ne parle pour l’instant que de ses répercussions sur l’évolution du PCI dans les années qui suivirent et au cours desquelles les conclusions de l’événement furent tirées de façon sensiblement discordante.

Mai 68 avait confirmé, avec un peu d’avance, la prévision, par Bordiga, de l’éclatement d’une vaste crise sociale dans la décennie ultérieure (1975, semblait-il). Mais, dans la première manifestation de cet éclatement, ce n’était pas le prolétariat qui s’était dressé, c’était une fraction atypique des nouvelles classes moyennes : la jeunesse des facultés et des collèges. A ce propos, le désaccord caché qui régnait dans le PCI durant les années 1969-70 tenait en ceci que les uns voyaient dans l’agitation étudiante et la grève qui l’avait suivie, les prémisses sûres d’un grand « réveil prolétarien » [5]déjà en acte, tandis que les autres restaient fortement sceptiques à l’égard de cette perspective – impressionnés comme ils l’avaient été par l’énergique fonction contre révolutionnaire assumée par les centrales staliniennes, au prestige demeuré malgré cela intact, et sur la redistribution des rôles qui faisait de la CFDT, syndicat ex-chrétien, une organisation plus combative que la CGT et dont le verbalisme pseudo-révolutionnaire permettait pourtant aux maoïstes les plus actifs d’y trouver refuge contre les exactions des « gros bras » de la CGT.

A la première de ces deux interprétations de mai 68, à son optimisme et à son triomphalisme, l’agitation ouvrière en Italie – le « Mai rampant » de la péninsule en 1969 – donna une forte impulsion, mettant à jour des initiatives qui devaient jouer un rôle déterminant dans la « seconde crise » du PCI.



[1] Sans doute dans le Nouvel Obs, cf. également l’article que j’ai écrit dans Le Prolétaire sur le discours de Thorez : « Les jeunes et le communisme ».

[2] Voir tableau des sigles et mini-lexique.

[3] Pour les trotskystes, notamment « Lutte Ouvrière », « Rouge », etc.

[4] Avec sa perspective de création des conseils ouvriers, directement inspirée de la Révolution allemande, les situationnistes, en mai 68, tentaient un retour au marxisme authentique, dont ils ne voyaient qu’un seul vrai modèle : la 1ère Internationale. Cette perspective fût soldée par un échec total, mais elle modela l’expression idéologique de l’événement parce qu’elle avait su trouver un réel répondant matériel : le mécontentement de dizaines de milliers d’étudiants (et bientôt de lycéens) et un concours de circonstances les ayant précipités vers une quasi-émeute. Les notions de « prolétarisation », « réification », « société de consommation », trouvaient alors une résonance réelle et permettaient une perspective qui paraissait plausible face à l’état d’usure du gaullisme et aux hésitations et incertitudes d’un pouvoir déshabitué de toute lutte sociale radicale depuis vingt ans. En dépit des échecs et désillusions finales, le tout aboutit à la généralisation, dans la jeune génération, de l’idée de révolution, à l’acceptation, contrainte et forcée, par toute la société, du droit de cité d’un tel concept (d’ailleurs seul moyen de le récupérer, par la suite, au profit du maintien du système existant.

[5] Le groupe de Marseille, après ses épuisantes et infructueuses tentatives d’affichage, d’intervention, etc. s’était vite convaincu de la défaite que représentaient les accords de Grenelle, pour ce que le journal italien du parti appela « le formidable coup d’épaule du prolétariat français ». Il accepta cependant le triomphalisme qui s’insinuait dans l’organisation à la faveur de telles formules. En réalité, le formidable « coup d’épaule » avait été le fait des étudiants, des lycéens, et non des ouvriers qui, par leur obéissance absolue aux garde-chiourmes staliniens de la grève, s’étaient avérés les plus fermes soutiens du conservatisme.

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