"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mardi 27 février 2024

COMMENT LES PAYSANS TOMBENT DANS LE PROLETARIAT (2)

 


L'élimination de la paysannerie enjeu du capitalisme décadent dès les débuts du 

XX ème siècle

2 ème partie

« Ainsi, jusqu’à la mort de Mao et au-delà (1953-1978), n’importe quel villageois réussissant à se faire embaucher comme manœuvre dans une usine ou décrochant un emploi de balayeur au service d’une municipalité ou d’un « comité révolutionnaire » urbain devient automatiquement un privilégié par rapport à 95 % des travailleurs de la terre. Comparés aux damnés de la terre (condamnés à ne pas la quitter), les ouvriers, surtout ceux qui travaillent dans les entreprises d’État, ont, durant la période maoïste, font figure de privilégiés – mal payés certes, mais pas tellement moins que les intellectuels et les cadres » Lucien Bianco 2009


UNE AUTRE FACON DE TOMBER DANS LE PROLETARIAT

 (la famine après la guerre)

On a vu dans la première partie que les paysans ne sont pas responsables en tant que tels de la contre-révolution qui a suivi l'échec de la révolution russe. On va voir maintenant qu'ils ont été, en nombre, les principales victimes du XX ème siècle décadent, via les nécessités de mécanisation et de centralisation capitaliste avec des booms industriels – reconstruction en Europe et bond en avant chinois – pas prévus par la théorie marxiste.

Personne ne l'imaginait en 1920, ou plutôt la plupart des marxistes et ceux qui étaient au pouvoir en Russie les premiers, dans la décadence le capitalisme ne pourrait plus se développer et les zones « arriérées » ou en retard, les ex-colonies en particulier, ne pourraient plus accéder au même type de révolution industrielle qui avait été celle de l'Europe et de l'Amérique du nord ; qui plus est dans un pays comme la Chine peuplé d'un plus grand nombre de paysans que le pays de Lénine.

Tout faux. Bien sûr la plupart des libérations nationales n'ont été que des escroqueries successives pour les prolétaires et les paysans. Jusqu'à la fin des années 1970 pourtant maoïstes et trotskiens crurent à un développement d'un simili « mode de production asiatique »1 original en voie vers le communisme.

Pierre Souyri puis Simon Leys détruisirent pour des cercles restreints de lecteurs ce mythe néo-stalinien, qui reposait d'ailleurs sur un autre mythe ; l'égalité révolutionnaire voire la confusion de la classe ouvrière et de la classe paysanne. Mais ces auteurs courageux n'eurent pas le temps de se pencher sur le miracle capitaliste chinois, et on ne trouva personne pour nous expliquer comment un pays stalinien rongé par la misère de millions de paysans a pu devenir en quelques en quelques décennies quasiment la première puissance économique du monde, sans rien devoir à Mao.

Alain Peyrefitte, un banal député gaulliste, avait lu Simon Leys (Les habits neufs du président Mao) lorsqu'il se décida à, écrire le prémonitoire : « Quand la Chine s'éveillera », que la plupart des marxistes méprisèrent2.

Même les explications alambiquées d'un Marcel Roelants ne m'avaient pas éclairé. C'est pourtant simple. Deux orientations-clés ont expliqué cette croissance ultra-rapide et continue : tout d'abord la décision de convertir la Chine à l'économie de marché prise à la fin des années 1970 par Deng Xiaoping, successeur du dieu Mao délirant, et concrétisée par la nouvelle constitution de 1982 ; ensuite, l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce au début de l'année 2002, qui couronne vingt années de réformes économiques et légales soigneusement planifiées, et quinze ans de difficiles négociations. C'est cette deuxième étape, ardemment attendue par les dirigeants chinois les moins maoïstes, qui a ouvert le marché mondial à la Chine, et fait d'elle le premier but des investisseurs étrangers. On peut ajouter, même s'ils restent nombreux, cet énorme déplacement des paysans qui « tombent » dans les villes donc dans un prolétariat capable de devenir l'usine de la planète ; avec cette exigence de construction de logements pour les 10 ? à 15 millions de paysans qui quittent les campagnes chaque année pour les villes. C'est cette prolétarisation « immobilière » qui fait fonctionner la machine à exporter.

La Chine n'est pourtant pas vouée à devenir éternellement toute puissante et c'est pourquoi la guerre mondiale est aussi indispensable pour ce grand empire. Comme l'Europe ou le Japon elle est concernée par le risque du vieillissement démographique, accéléré par l'obligation maoïste ringarde de ne procréer qu'un enfant. Ce continent présente un autre risque, majeur, qui handicape sa montée en puissance. Le pays présente des risques d'explosion sociale, liés à l'inégalité entre régions côtières et villes d'un côté, arrière-pays campagnard de l'autre. De l'aveu même des dirigeants chinois, les huit cents millions d'agriculteurs que compte encore le pays obligent à considérer la Chine comme étant toujours un pays en voie de développement. Les tensions nées de cette situation sont accrues par les inégalités sociales et la corruption notoire de certains hauts fonctionnaires. Par ailleurs, le pays reste encore très dépendant de l'étranger pour sa technologie comme pour ses exportations. Enfin, les approvisionnements énergétiques ou l'impact de la croissance sur l'environnement ne sont pas aujourd'hui totalement maîtrisés.

LES COMPARAISONS DE LUCIEN BIANCO

Probablement le plus lucide spécialiste de la Chine, Bianco a expliqué et démontré la guerre contre les paysans par les deux plus longues dictatures du XX ème siècle (en voici des extraits, mais il est conseillé de lire en entier son article  : https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-1-page-81.htm


'Les catastrophes et les crimes résident, d’une part, dans la collectivisation agricole en URSS au début des années 1930 et le Grand Bond, préludes à deux famines (1931-1933 et 1959-1961), dans la Grande Terreur (1937-1938) et, de l’autre, la révolution culturelle. Si la ressemblance avec Staline suffit à condamner Mao, la comparaison entre ces tragiques épisodes le disculpe un tout petit peu : le Grand Bond apparaît davantage comme une catastrophe que comme un crime, comparé à la guerre faite par Staline aux paysans ; la révolution culturelle est un crime à coup sûr, mais commis avec un brin ou une illusion de justification qu’on serait bien en peine de reconnaître dans la Grande Terreur stalinienne.

 « Ainsi, jusqu’à la mort de Mao et au-delà (1953-1978), n’importe quel villageois réussissant à se faire embaucher comme manœuvre dans une usine ou décrochant un emploi de balayeur au service d’une municipalité ou d’un « comité révolutionnaire » urbain devient automatiquement un privilégié par rapport à 95 % des travailleurs de la terre. Comparés aux damnés de la terre (condamnés à ne pas la quitter), les ouvriers, surtout ceux qui travaillent dans les entreprises d’État, ont, durant la période maoïste, font figure de privilégiés – mal payés certes, mais pas tellement moins que les intellectuels et les cadres ». Mao approfondit le gouffre entre les deux Chines, l’une, rurale majoritaire, l’autre, urbaine « privilégiée » si l’on peut dire ! Ostensiblement propaysanne, sa politique a en fait spolié les paysans, empêchés de disposer librement de leur récolte et condamnés à végéter, sans espoir d’émerger de la misère

La fin (socialisme) étant conditionnée par l’obtention des moyens (modernisation économique, urbanisation, industrialisation), il était assez naturel qu’on se concentrât sur la poursuite des moyens, au point que « construire le socialisme » finit dans les années 1930 par devenir synonyme d’édifier des usines et des villes. Après tout, en dehors de l’Europe occidentale, le marxisme a été perçu comme une idéologie modernisatrice autant que révolutionnaire, comme le moyen de reproduire (en plus juste) cette modernité enviée, détenue par ce petit coin d’Europe, bientôt rejoint et dépassé par son rejeton américain.

En 1958, la Chine reproduit le schéma stalinien du début des années 1930 : main-d’œuvre mobilisée sur une vaste échelle comme en temps de guerre (c’est une véritable guerre qu’on mène, à l’arriération et à la nature), impatience, ignorance des coûts, plans trop ambitieux révisés à la hausse, méfiance à l’égard des experts « bourgeois » et exaltation concomitante de la politique et du volontarisme. Dans l’un et l’autre cas, c’est surtout la paysannerie qui fait les frais de l’opération – laquelle a néanmoins entraîné, outre de graves déséquilibres, des progrès industriels rapides et une urbanisation accélérée. Cette dernière s’avérera néanmoins temporaire en Chine, la famine contraignant à renvoyer dans leurs villages plusieurs dizaines de millions de nouveaux citadins.

La famine a tué beaucoup plus de Chinois entre 1959 et 1961 que de Kazakhs, d’Ukrainiens et de Russes en 1931-1933, mais guère plus en proportion de la population totale. Dans un contexte politique différent, certains éléments de la stratégie du Grand Bond ont fait leurs preuves ailleurs (Japon, Taiwan, Corée du Sud) et se révéleront fructueux en Chine plus tard : mobilisation d’une main-d’œuvre agricole sous-employée durant la morte-saison, développement des petites industries rurales, recours aux techniques intermédiaires, décentralisation, etc

 En 1958, le problème qui préoccupe les dirigeants consiste alors à se demander à quoi servira tout le grain dont disposeront les paysans, une fois les livraisons à l’État effectuées. La compétition entre les cadres incite à faire toujours mieux, à dépasser le voisin, à lancer des « satellites » (allusion au Spoutnik soviétique de l’année précédente) qui s’élèvent sans cesse plus haut dans les airs. Lorsque les producteurs spoliés commencent à mourir de faim, de nombreux cadres prennent le réflexe de dissimuler une famine qui révélerait leurs mensonges, de n’exhiber devant les hauts fonctionnaires en tournée que les villageois les moins mal nourris, voire d’accumuler et de mettre en évidence le peu de grain restant. Or, masquer une famine, c’est empêcher les secours d’arriver et condamner à mort une plus grande proportion de la population locale.

COMME SOUS HITLER DES FORMES DE PROTESTATION PASSIVES (sous-titre de JLR)

 « Les paysans ont, comme en Chine, préféré les formes passives de protestation aux révoltes ouvertes, néanmoins notables dans l’un et l’autre cas. Se sont donc multipliés, à partir du début de l’année 1930, les refus de livrer le grain et de travailler pour le kolkhoze (ou le travail indolent, « les bras baissés »), et les cas d’extermination du bétail afin qu’il ne devienne pas propriété collective : tout juste reconstitué en 1928, le cheptel est abattu deux ans plus tard. Cette similitude dissimule néanmoins une première différence : certaines de ces formes d’action, comme le massacre du bétail, sont surtout caractéristiques des années 1953-1955 en Chine, lors des débuts d’une collectivisation antérieure au Grand Bond ; d’autres, comme le travail au ralenti sur les champs collectifs, se sont étendues sur l’ensemble de la période 1953-1978. En Russie, la simultanéité des deux mouvements (collectivisation accélérée et prélèvements de grains meurtriers) a rendu la situation plus critique.

Une raison souvent alléguée (exacte mais insuffisante) du plus grand degré d’inhumanité observé en URSS est la faible implantation rurale du parti communiste, comparée à celle de son homologue chinois. En dépit de l’appoint décisif des soulèvements paysans de l’été 1917, la révolution bolchevique était une révolution urbaine, créatrice de villes et d’usines. En comparaison, la révolution chinoise se voulait propaysanne, et Mao lui-même attribua les dissimulations de grains et les troubles ruraux de l’hiver 1958 à la défense par les paysans de leurs intérêts « légaux et légitimes » – du moins jusqu’au moment où la critique non moins légitime de Peng Dehuai le rendit aveugle à ces mêmes intérêts .

La relance criminelle du Grand Bond après Lushan hisse sans doute les responsabilités de Mao au plus près de celles de Staline : décidé à corriger les erreurs « gauchistes » de sa stratégie, il ne supporte pas qu’un autre lui fasse la même recommandation. 

Dès 1961, il s’impatiente, quand le peuple persiste à mourir de faim. Pour sortir de la crise, une nouvelle formule est expérimentée, et elle sera étendue au pays entier deux décennies plus tard, une fois la Chine délivrée de Mao : le fameux « système de responsabilité des ménages » (cf. supra), qui permet à chaque foyer paysan de cultiver son lopin de terre sans trop de contrôle. Cette désertion des champs collectifs préfigurant aux yeux de Mao un inacceptable abandon de la collectivisation,

Entre les crimes suprêmes des deux dictateurs (purges, procès de Moscou, Grande Terreur d’une part, révolution culturelle de l’autre), il faut néanmoins distinguer. Les horreurs perpétrées pendant la révolution culturelle défient l’imagination. Ce n’est qu’en les comparant à la froide et méthodique terreur de 1937-1938 (ou à la Shoah) qu’on risque de les faire paraître comme moins monstrueuses qu’elles ne furent,

Plus véhémente que radicale, la critique de la bureaucratie communiste esquissée par Mao ne comportait rien de vraiment neuf, mais il était émouvant – et, pour les naïfs, de bon augure – de voir des arguments exprimés depuis longtemps et avec plus de cohérence par des libéraux, des anarchistes et des trotskistes redécouverts par celui-là même qui trônait au sommet de la hiérarchie bureaucratique.

Staline avait déjà, avant de déclencher la Grande Terreur, débité les thèmes ressassés par Mao durant la révolution culturelle. Ne manquait même pas à l’appel l’expression de « révolution culturelle », répandue en Russie dès 1930 et véhiculant déjà des refrains repris par Pékin et diffusés dans le monde entier trente-cinq ans plus tard : lutte contre la bureaucratie, sa routine et ses privilèges, le théâtre « bourgeois » et l’élitisme culturel. Déjà aussi le pouvoir suprême manipulait l’iconoclasme de la jeunesse et son hostilité à l’autorité et aux institutions.

 Accessoirement, il (Staline) règle des comptes anciens, après avoir attendu son heure et ourdi sa revanche. De même que la Grande Terreur fournit l’occasion de sortir des camps des milliers d’anciens trotskistes, droitistes et autres koulaks pour les fusiller immédiatement (et faire place à de nouveaux zeks), la révolution culturelle donne l’occasion de ressortir les anciens « contre-révolutionnaires », voire les droitiers à la Peng Dehuai, ennemis de classe et autres pour les critiquer, les arrêter, les torturer ou les battre à mort.

 La Grande Terreur est plus contrôlée, plus bureaucratique, mieux maîtrisée que la révolution culturelle, plus proche en somme du formalisme nazi. Ce n’est pas Staline qui aurait pris le risque de soulever les masses contre le parti qu’il dirigeait ; lui ne laisse à personne d’autre – sinon au NKVD qu’il contrôle – le soin de le décimer.

(…)  entravé par le carcan stalinien, la révolution chinoise est d’emblée stalinisée. Une raison supplémentaire réside dans la mise au pas des militants effectuée par Mao à Yan’an entre 1942 et 1944. Dès 1949, la révolution chinoise commence, de ce point de vue, au stade où la révolution russe est parvenue en 1929, une fois l’opposition de droite réduite au silence ou à l’autocritique.

Les différences entre les deux dictateurs ont commencé à être évoquées à propos du Grand Bond et de la révolution culturelle. En deux mots, Staline est plus pragmatique et pire que Mao à de nombreux égards ; plus pragmatique en dépit de nombre de décisions irrationnelles, plus prudent et calculateur froid, moins casse-cou, moins fou . Les succès actuels de la Chine incitent à reposer à propos de Mao la fameuse question : « Staline était-il vraiment nécessaire ? » Voir en Staline un agent « nécessaire » de la transformation de la Russie en nation industrielle moderne soulevait déjà de sérieuses objections , mais attribuer à Mao et aux affres subies durant la révolution culturelle le mérite de la modernisation contemporaine est un paradoxe insoutenable. En réalité, de 1955 à 1976, Mao a été un obstacle à la transformation du pays, et donc au succès de la révolution. Il était nécessaire d’être débarrassé de lui pour aller de l’avant.

 En ce sens, le Grand Bond apparaît comme une navrante réplique des errements soviétiques. Le rapprochement vaut également pour d’autres épisodes. Dès juillet 1955, Mao impose le tournant radical qui permettra d’effectuer en dix-huit mois ce qu’on avait prévu d’accomplir en quinze ans : la transformation socialiste de l’agriculture. En digne émule de Staline, il en conclut que les difficultés matérielles ne représentent pas un obstacle aussi considérable… en omettant de préciser que ces « difficultés matérielles » sont celles d’une paysannerie forcée d’obtempérer, dictature oblige

 Mao et Staline ont été réellement populaires, et leurs dénonciations de la bureaucratie massivement approuvées. Il est vrai qu’elles mettaient l’accent sur des maux très réels, dont chacun avait été témoin ou avait souffert , ce qui renforçait la communion entre un peuple vengé et le Guide justicier. Le guide est, lui, au-delà de toute critique : celui qu’adorent les Gardes Rouges comme son sinistre prédécesseur, sincèrement pleuré à sa mort par des foules bouleversées

Lénine avait souvent dû batailler dur pour faire triompher son point de vue et il n’y réussit pas toujours. De fait, sa prééminence indiscutée n’avait pas encore vidé de tout contenu le concept de direction collégiale. La rupture avec l’héritage léniniste et, plus précisément, avec les « normes léninistes » (Frederick Teiwes) d’exercice du pouvoir est un autre signe des libertés croissantes que les deux dictateurs prennent avec la moindre règle censée préserver un semblant de démocratie au sein d’une oligarchie dépossédée de tout pouvoir.

L’essentiel des similitudes entre les deux dictateurs découle donc du système. Comme Rosa Luxemburg et Trotski l’avaient d’emblée prédit, la formule léniniste (matrice du régime chinois comme du régime soviétique) devait aboutir (et a abouti) à la dictature du parti sur l’ensemble de la société (prolétariat compris), puis à la dictature d’un homme ». 



Enfin notre troisième partie analysera, via l'amenuisement de la population paysanne si longtemps recherchée par la mécanisation du profit capitaliste (puis son informatisation) en quoi l'interrogation paysanne conditionne la crise de l'immigration mondiale et pèse encore sur la classe ouvrière en tombant dedans souvent de façon inattendue.

NOTES

1Le Mode de production asiatique, du lointain passé, qui avait attiré l'attention de Marx, peut se définir ainsi : dans le cadre de cette formation socio-économique, la société est divisée en deux grands groupes : la paysannerie et la bureaucratie étatique (soutenue par le clergé, etc.). La paysannerie est en théorie libre, mais l'impossibilité de vendre la terre et les redevances à payer à l'État rappellent la dépendance féodale qui a eu cours en Europe. Sur le sujet on lira l'extraordinaire travail de Roger Dangeville :Ecrits sur la Chine de Marx présentés par Roger Dangeville :

https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/chine/chine.pdf

COMMENT LES PAYSANS TOMBENT DANS LE PROLETARIAT ? (1)


PREMIERE PARTIE (pour Amine et Yvan)

« Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l'échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat ». Manifeste communiste 1848

«  Les soldats allemands, c'est à dire les ouvriers et les paysans, auront, dans la majorité des cas, plus de sympathie pour les peuples vaincus que pour leur propre caste dirigeante . La nécessité d'intervenir à tout moment comme “ pacificateurs ” et oppresseurs désintégrera rapidement les armées d'occupation en les infectant d'un esprit révolutionnaire ». Trotsky 1940

Le premier constat d'une massive « chute » massive de la paysannerie dans le prolétariat, et Marx ne me contredira pas est occasionné par la Première Guerre mondiale. L'hécatombe immense d'ouvriers et de paysans aussi, va créer un immense appel d'air pour remettre en route l'industrie où les femmes ne suffisaient plus. Après la fin de la guerre, le chômage a tout d’abord fortement augmenté, en particulier sous l’effet de la démobilisation de l’armée de terre. La production était fortement retombée. En 1919, sa valeur moyenne était inférieure d’un quart à celle de 1918... du fait de l’interruption des commandes de l’État liées à la guerre. Une restructuration de même ampleur qu’en 1914 attendait l’économie du pays, mais cette fois dans l’autre sens : il fallait passer d’une production de guerre à une production de paix. Ce chômage massif toucha aussi les jeunes paysans de retour du Front, manière aussi de les « prolétariser ».

Avant la guerre l'apport venu de la campagne n'était toutefois pas suffisant, et ce sont les immigrés italiens qui "remplissent" le manque de main d'oeuvre pour l'essentiel, d'origine paysanne eux aussi 'je le présume car les italiens nous ont toujours envoyé des ouvriers déjà internationalistes. Envoyant des milliers d'ouvriers et de paysans au front, l'industrie bourgeoise aura recours aux femmes comme on le sait communément. Mais pas que. Le ministère de l'armement recrute des belges, suisses, italiens, mais aussi  kabyles ou plus généralement des nord-africains (Colonie d'Afrique du Nord) au Creusot, siège des aciéries Schneider etc. Il recrute la main-d'œuvre venue des colonies: nord-africains, des indochinois et pour d'autres travaux dangereux. Le SOTC (Service de l'organisation des travailleurs coloniaux), qui dépend de l'armée, est chargé d'envoyer se faire tuer au front des milliers d'africains « pour la patrie française » : 600 000 tirailleurs sénégalais en particulier.

Par après, c'est plus intéressant. Pendant la guerre, entre 3 et 4 millions d’hommes des régions rurales, dont 2 millions d’ouvriers agricoles, avaient été incorporés. Ils avaient reçu régulièrement des congés de manière à pouvoir aider au travail à la ferme. Au moment de la démobilisation, en novembre 1918, l'Etat craignait qu’une grande partie de ces paysans ne retournent pas chez eux, ce qui aurait été catastrophique pour le secteur agricole qui manquait terriblement de bras en comptant les millions qui n'en avaient plus (ni bras ni jambes) dans tous les pays environnant. De nombreux soldats d’origine rurale furent ramenés vers leurs régions d’origine, sous contrôle militaire, quand les autres seront accueillis pour entrer en usine ultérieurement pour « la reconstruction de la paix ».. La situation de l’année 1918 avait été catastrophique sur le plan alimentaire, et un aiguillon pour l'insurrection spartakiste. On avait espéré que la paix de Brest-Litovsk et l’occupation de l’Ukraine permettrait un approvisionnement amélioré, mais il n’en était rien à cause de la guerre civile révolutionnaire.

Triste période pour cette « tombée » dans un prolétariat meurtri et en partie décimé par la boucherie impérialiste et la répression de la « révolution de Novembre ». La première conséquence des bouleversements de la guerre mondiale, outre l'effondrement démographique du fait de l'ampleur des massacres, est que le courant de main d’œuvre des régions de l’Est, qui depuis le début de l’industrialisation avait alimenté la croissance de Berlin et de la région industrielle de la Ruhr, était totalement interrompu. Le nouveau gouvernement social-démocrate qui venait d'écraser dans le sang la révolution spartakiste, s’avérait aussi peu préoccupé par le sort des paysans. Les paysans les plus pauvres et les manouvriers pouvaient pourtant espérer de sa part un meilleur partage des terres. La réforme agraire évoquée ne fût pas mise en place pour ne pas mécontenter les gros propriétaires, comme à chaque fois qu'une gauche bourgeoise est au pouvoir.

Les étapes vers la crise économique qui va surgir, de 1929 à 1933, sont la suite des montagnes russes de l'immédiat après guerre. Le paysan endetté avant guerre, dans une insolvabilité permanente, comme nos paysans révoltés en ce moment, va profiter de la période d’hyperinflation des débuts de la république de Weimar ! Il affiche une prospérité insolente face aux habitants et aux ouvriers des villes qui meurent de faim. Mais au milieu des années vingt, plus de 50 % des exploitations agricoles fonctionnent à perte. En juin 1926, la dette agricole atteint 3,7 milliards de marks, en mars 1930, le niveau sera de 7,66 milliards. Cependant, malgré les fluctuations économiques et financières, l’agriculture a montré un essor continu, grâce en partie au protectionnisme de l’État allemand et à l’endettement des paysans pour une modernisation de la production et pas seulement pour les grands propriétaires. Puis alors que l’inflation avait libéré les agriculteurs de leurs dettes, avec la stabilisation monétaire, ils s’endettent à nouveau, pris par une sorte de « psychose du crédit ». La crise de la fin des années 20 est mal ressentie par les paysans car elle intervient, en particulier en Allemagne, au moment où le sort des autres catégories sociales s’améliore grâce à la politique de déflation. Pour la paysannerie, la déflation signifie la chute des cours des denrées agricoles (-33% entre 1929 et 1933). C'est un autre aspect de la crise économique consécutive à la guerre et de la prolétarisation, dans le cas de l'Italie ; les paysans fuient la campagne : c'est le fascisme au pouvoir à l'époque qui va produire le plus d'immigrés... Les ouvriers agricoles sont les premiers touchés dans ce monde rural et les premiers à quitter la terre. Le problème est particulièrement aigu en Italie où les braccianti, journaliers agricoles, se révoltent massivement contre les propriétaires dans le Latium, en Sicile ou encore dans la basse vallée du Pô dans les années 1919-1922. Ces braccianti, qui représentent 60% des actifs dans les Pouilles, 50% en Sicile développent une contestation violente plutôt marxiste !

LES PAYSANS ONT-ILS ETE LES PRINCIPAUX SOUTIENS DES NAZIS ?

La question est controversée chez les historiens qui se fichent des simplismes gauchistes. Chacun sait la théorisation de la « pureté » rurale » de Hitler à Pétain dont ils n'avaient rien à foutre avant guerre. En 1928 au moment de la crise agraire, une éruption de violence a lieu avec des bombes posées dans certains lieux publics tels que les centres d’impôts ou des locaux administratifs, des manifestations d’ampleur (140 000 personnes en janvier) accompagnées de violences anti-policières. Ces actions ne sont aucunement téléguidées par le Parti nazi, il n’en a pas besoin car les paysans s’organisent largement eux-mêmes, y compris en créant un nouveau mouvement plus radical encore, le Land Volksbund (LVB) qui n’est pas entièrement composé des paysans, mais est largement dominé par eux.

Jusqu’à cette année 1928, le parti nazi s’était largement désintéressé des milieux ruraux et son programme, bien que très flou sur les questions agraires, était assez peu acceptable pour les paysans. Il faut d’ailleurs noter que le vote rural NSDAP, au cours des années vingt, n’est pas majoritairement un vote paysan, mais plutôt celui des autres catégories populaires ou de la classe moyenne inférieure des communautés rurales, tels que les artisans. Au moment de la crise, le NSDAP prit conscience du désespoir rural et se mit à développer une véritable stratégie agraire, en mettant l’accent sur la nécessaire préservation de la paysannerie.

Cette stratégie s’avéra largement efficace, au moins dans les régions protestantes. La chose devient évidente lors du vote de septembre 1930 : dans les communautés rurales de moins de 2000 habitants, Hitler obtint 35 % des voix, contre moins de 25 % dans les zones urbaines59. En effet, le milieu évangélique rural était farouchement attaché à la culture « völkisch », nationaliste, et il se montra donc particulièrement sensible à l’idéologie nazie dans ce domaine.1 Il faut noter au même moment le développement du féminisme nazi, qui, comme notre néo-féminisme moderniste, méprise la classe ouvrière et les paysans. Ces mouvements féminins ruraux se sont développés et, avec la forte tradition associative allemande, ils ont largement contribué à véhiculer, dans les campagnes, une vision corporatiste de la société qui minimisait les différences sociales .Le célèbre philosophe Ernst Bloch appellait alors les paysans à être aux côtés du prolétariat ouvrier, défini comme la principale force de la révolution. Ainsi, que ce soit lors de la révolte des paysans ou dans l’Allemagne des années 1930, Bloch situe les paysans du côté des exploités mais les subordonne au prolétariat, tout en célébrant Thomas Müntzer !.

La crise de monde agraire à l'époque peut apparaître comme le décalque des problèmes actuels d'une paysannerie vouée à être éradiquée : « Au-delà de la crise économique et de ses conséquences sociales, les paysans affrontent une crise d’identité profonde. En Italie, face à la pression des exportations américaines, canadiennes et sud-américaines de céréales, les grands propriétaires modifient très rapidement les méthodes de mise en valeur des terres et changent de culture. Cette rationalisation accrue de l’agriculture brise les relations traditionnelles entre propriétaires et tenanciers. En Toscane, le système ancien de la mezzadria, c’est à dire la grande propriété divisée en lots attribués à familles de métayers, les mezzadri, qui doivent en outre un certain nombre de corvées, est brisé. La rationalisation de l’activité du propriétaire rend ses rapports avec les mezzadri de plus en plus impersonnels. La destruction de ces structures -certes inégalitaires- de coopération entre les intérêts agraires et les paysans a ouvert la voie au fascisme et à son mode d’organisation alternatif, la corporation »2.

Il faut rappeler aux gauchistes ignorants que les trois fascismes (en Italie, Allemagne et France) ont toujours repris, car dénués de programmes sérieux, des thèmes de la gauche bourgeoise, comme, avec nuance, Macron qui reprend la fable des prix planchers au PS.

« La séduction des masses rurales... On peut distinguer, en Allemagne et en Italie, trois éléments qui ont constitué l’appareil de propagande fasciste et nazi visant à séduire les masses paysannes. C’est d’abord la reprise des thèmes socialistes, en particulier celui de l’expropriation qui est utilisé pour attirer les électeurs de gauche. Mais cet aspect du discours est mis en retrait voire nié quand, arrivés à maturité, les partis adoptent des thèmes réactionnaires, c’est-à-dire l’exaltation du mode de vie paysan dans ce qu’il a de plus archaïque, avec le thème du retour à la terre comme condition de la regénération du peuple. Enfin, les régimes en place, qu’ils soient fascistes ou non comme le régime de Vichy, construisent un édifice corporatiste

A partir de 1933, Un système corporatiste, orienté vers l’effort de guerre, se développe en Allemagne tandis qu’une politique raciale touche la paysannerie. En Italie, une politique de soutien de la petite paysannerie propriétaire ne parvient pas totalement à hausser le niveau de vie des campagnes. En France, enfin, le projet corporatiste du régime de Vichy se met difficilement en place à une époque où le rôle du paysan, plus que celui de toutes les autres classes sociales, est glorifié En outre, dans le cas allemand, la politique de constitution d’une communauté ethniquement pure se traduit par des réalisations qui entrent en contradiction avec la nécessité de la mise en place d’une agriculture de guerre. Très vite, dans les trois pays, l’organisation fasciste de l’agriculture correspond de facto à un contrôle étatique de la production dans le cadre de l’organisation de l’économie de guerre »3.

On ne peut nier, même si c'est paradoxal, que le parti nazi a été soutenu par les petits paysans et non par les grands propriétaires terriens, la structure sociologique de l’agriculture allemande, faite d’une écrasante majorité de petits propriétaires. Ces derniers ont été bernés eux aussi (comme ils s'en apercevront plus tard) et une aide évidemment plus présentable qu'une classe ouvrière muselée, tout au moins au début. Les communautés rurales avaient été largement attisées contre la république de Weimar par les associations agraires et les partis de droite et cela avait facilité la pénétration des idées du NSDAP, qui, pourtant, par une habile propagande ne se montrait guère différents au fond des autres factions bourgeoises.

Mais avec les contraintes de « l'autarcie alimentaire » cela va mal se passer. L'autarcie nazie est proprement stalinienne ! Le paysan a obligation de livraison correspondant exactement à la quantité de produit qui lui a été indiquée et ce, quels que soient les résultats de la récolte. Sa rétribution est par ailleurs fixée en fonction de la quantité préalablement indiquée et de la nature même du produit (la production du lin, par exemple, étant plus rémunératrice que celle du blé, sur décision des autorités). L’État peut donc favoriser un type de culture plutôt qu'un autre en fixant unilatéralement les prix.

Hitler, comme Macron, a voulu faire croire à une « priorité nationale » de la paysannerie, avec pour nuance que le retour à la terre était l'essence de la race germanique. Néanmoins le Reich s'il érige le paysan en héros national, c'est pour l'éduquer afin de gagner la "bataille pour la production" dans les usines (avec les millions de prisonniers immigrés de force) et à la campagne.

« Les doléances des paysans tournaient surtout autour de trois aspects interdépendants de la restructuration de l’agriculture : la Reichserbhofgesetz (loi sur les fermes héréditaires du Reich) ; l’intervention accrue dans la réglementation de la production et de la commercialisation ; […] la pénurie croissante de main d’œuvre rurale.

Sentiment d’être désavantagés par la fixation des prix par les dépôts centraux considérant que si la commercialisation avait incombé au producteur le paysan aurait pu vendre son litre de lait plus cher. L’interventionnisme accru de l’État rappelle celui de la Première Guerre mondiale aux paysans qui regrettent la liberté de commerce d’avant 1914. La rancœur paysanne née de la déception économique s’agrandit encore lorsque le national-socialisme s’en prend aux traditions locales et à la religion dans son « combat contre l’Église  À Alzenau, les paysans refusent de livrer leurs produits laitiers aux dépôts centraux tandis qu’à Bad Neustadt, ils forment une masse importante d’abstentionnistes à l’occasion du plébiscite d’août 1934 portant sur la confirmation d’Hitler à la tête du Reich. De plus, les paysans ne sont pas aussi sensibles à la propagande que d’autres couches de la population, car beaucoup ne « lisaient pas le journal, n’avaient pas la radio, n’assistaient pas aux meetings du parti et étaient en conséquence inaccessibles à la propagande du parti ». Ils ne se déplacent pas non plus sur les places des villages où sont installés parfois des haut-parleurs et sont indifférents à tout ce qui ne sert pas leurs intérêts économiques propres ou leur conservatisme religieux, pas même les questions de suppressions de leurs droits politiques.

Ils boudent les fêtes des récoltes dès 1935 et depuis « l’obligation de livraison laitière » de 1934, refusent de plus en plus d'effectuer les livraisons, ce qui accroît la pénurie de 1936 et fait augmenter le prix du beurre. Certains menacent de produire du lait seulement pour leur consommation personnelle, et les points de collecte sont boycottés ainsi que la contribution obligatoire à l’Aide hivernale selon la loi du 13 septembre 1933. Les campagnes de rééducation propagandistes se révèlent être un fiasco, tant la confiance de la paysannerie en l’État nazi s’est altérée.

La répression policière commence alors avec des saisies de beurre dans les fermes, des arrestations et des mises en détention préventive. Les paysans bâtissent en retour une campagne de contre-propagande et s’adressent aux ouvriers en leur expliquant « qu’ils pourraient livrer assez de beurre mais qu’on ne les laissait pas faire ».

Dans le passé, pour l’année 1917-1918, l’agriculture allemande annonçait une livraison de 24 millions de tonnes au lieu des 34 millions nécessaires. Il s’avéra que, malgré les appels au patriotisme nazi (campagne de presse, affiches) et la menace de peines sévères, beaucoup de producteurs annonçaient des chiffres falsifiés (10 à 25 % en dessous de la réalité) ou gardaient secrètement des réserves qui approvisionnaient le marché noir. Bien que certains de ces stocks aient été découverts lors de contrôles, la collaboration s’annonçait donc déjà tragique. On imagine bien, dans ces conditions, comment les populations paysannes étaient stigmatisées pour leur absence de patriotisme, par des classes populaires urbaines condescendantes, comme le sont toujours nos bobos parisiens. De fait, la situation alimentaire dans les campagnes ne fut jamais aussi difficile qu’en ville – mais ceci était valable pour l’ensemble des pays en guerre. Et c'est l'économie de guerre et la mobilisation pour cette nouvelle guerre qui a fait taire les paysans, puisqu'on avait identifié le vrai ennemi : le communisme.

À suivre

Dans la deuxième partie on examinera (grâce à Lucien Bianco) l'élimination de la paysannerie comme enjeu du capitalisme décadent et dictatorial dès les débuts du XX ème siècle, et dans la troisième partie on se demandera si l'immigration massive n'est pas un boomerang de la question paysanne et un poids ambigu dans le prolétariat.


NOTES


1On ne peut pourtant pas – même si cela a pu déjà être affirmé – faire des classes populaires rurales le principal support de l’émergence du NSDAP. Cela ne reflèterait pas la réalité. https://shs.hal.science/halshs-00147421/document

3ibid

dimanche 25 février 2024

PAYSANNERIE, IMMIGRATION ET AVEUGLEMENT DE SECTE

 


(ou la fable d'un prolétariat messianique)

« En somme, les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant. (...) Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot ». Manifeste communiste

 « Pourquoi détruisent-ils les propriétés que chérissent tant leurs maîtres ? Parce qu’on y a fouetté et violenté leurs femmes. Même si ce n’était pas chez ce seigneur, c’était chez le voisin. Pourquoi abattent-ils les arbres de parcs centenaires ? Parce que pendant cent ans les seigneurs ont exercé leur pouvoir à l’ombre de ces tilleuls et de ces chênes : ils étalaient leurs richesses devant les pauvres et leur culture devant les imbéciles. » Alexandre Blok

 « La révolution paysanne était commencée en Russie. Elle fut à l’origine de toutes les autres révolutions économiques et sociales que connut le pays, y compris la révolution bolchevique de 1917 ». Victor Danilov

   « Les idées émises (par les paysans en 1917) sont plus variées que celles des ouvriers, elles touchent plus souvent à l’avenir du pays en général et s’inquiètent du sévère châtiment à l’encontre des anciens maîtres. Ce souci de revanche les pousse à exprimer une nette préférence pour la république démocratique (24 %) et, du moins en mars, à appeler à la convocation urgente de la Constituante (17 %) ». Alexandre Sumpf

 

« Le roi c'est moi »  (Louis XIV)

 La préparation du Salon de l'agriculture fut, quoiqu'il advienne de la suite, un coup de com réussi par le roitelet Macron. Alors qu'une bonne partie de la bourgeoisie et ses journalistes craignaient le pire, le président s'en sortit à bon compte. D'abord la stratégie. L'invitation des « écoterroristes » soulèvements de la terre, sembla jeter l'émoi au plus haut somment du principal syndicat paysan collabo, via son grand patron Rousseau (ne pas confondre avec Sandrine) ; « dans ce cas nous ne participerons pas au débat ». N'était-ce pas une grosse erreur de Macron toujours tenaillé dans le « en même temps » ? Puis vint la nouvelle que l'Elysée n'avait jamais émis une telle invitation mais deux conseillers indisciplinés. Ce qui est évidemment faux. La fausse boulette était bien destinée à montrer l'alternative contraignante de la bourgeoisie entre écologie forcenée et...arriération paysanne polluante, mais en même temps coincer à leur tour les paysans dans ce même dilemme.

Rien n'était couru d'avance pour la réunion prévue en petit comité avec un groupe de paysans en casquettes jaunes et rouges. Avec un culot et une morgue impitoyable, bras de chemise retroussés, usant d »un langage grossier et n'interrompant jamais ses contestataires d'un « attendez » mais « attend », Macron les mystifia, après avoir promis des rendez-vous ultérieurs, avec quatre arguments simples, voire évidents :

–    l'Etat n'est pas une vache à lait (sic)

–    la compétition internationale est un fait, leur viande nous l'échangeons pour leur refiler nos armes (= il n'y a pas de solution nationale ni internationale mais européenne)

–    en refilant la patate chaude à l'Europe (c'est pas moi c'est eux et j'étais seul pour vous)

–    il y a tellement de filières qu'il faut négocier au cas par cas.

Plus tard, dans le cadre de sa déambulation courageuse, malgré un important SO, il désigna les bruyants colériques maintenus difficilement à l'extérieur comme des suppôts du RN.

Ce débat de près de deux heures, qualifié de petit par les journalistes de BFM, fût en réalité très intéressant et pas du tout salonnard comme l'avait été sa tournée des popotes à la fin du mouvement des gilets jaunes. Voix métalliques et rugueuses, chaque intervenant parlait un bon français. Le paysan d'aujourd'hui n'est plus un plouc. Dans le haut du panier il est entrepreneur, « chef d'exploitation »(sic) aussi pour le petit endetté. Même truffée de bonzes syndicaux et de chiens de lunette arrière, leur confrontation posa des questions de société fondamentales, la question d'une réorganisation complète qui n'était pas envisagée seulement dans le cadre national ni de vouloir négliger des impératifs écologiques. D'un autre niveau que les AG de grèves pour nos salaires et tel ou tel problème corporatif, auxquels sont réduites un peu partout toutes les grèves en ce moment. Un reproche fondé et invariable revient souvent, avec lequel les ouvriers ne peuvent être que d'accord, une bureaucratie d'Etat tatillonne, chantre de l'écologie punitive (et qui peut rapporter gros), dont le cynisme est évacué d'un revers de main par le roitelet évacue à chaque fois avec ce bouclier technocratique "on a droit à l'erreur".

L'histoire contredit toutes nos sectes maximalistes gréviculteuses et économistes : jamais une révolution n'a éclaté à la suite de grèves ou d'une accumulation de grèves ni d'une quelconque classe ouvrière messianique, embellie dans une "reprise" fictive tous les dix ans (x).  C 'est au cours d'un processus qui bouleverse l'ensemble de la société que le prolétariat peut surgir en tant que seule classe homogène ou s'homogénéisant au cours des luttes. Octobre 1917 n'est pas parti des grèves ouvrières mais de la  guerre et d'une longue insubordination des paysans comme on le verra par après. Chers ouvriéristes, mai 68 non plus qui a été enclenché par les étudiants, pas en tant que futur prolétaires, contrairement au wokisme de la plus important secte maximaliste  (et vu le devenir de la plupart à l'époque) mais au nom d'une révolution utopique plus hippie que politique. La classe ouvrière française ne s'est mise en marche que que par après contre la répression, et sans aller jusqu'à une révolution encore utopique. Je reviens plus loin sur les particularités des périodes révolutionnaires où le prolétariat n'est pas messianique et reste rien sans partis pour orienter ou peser dans la confusion souvent générale.

L'AVEUGEMENT SECTAIRE  SUR LA REVOLTE PAYSANNE

Comment est-il possible d'être aussi simpliste : « Mais ce mouvement ne se situe pas sur le terrain de la classe ouvrière et ne peut tracer aucune perspective pour son combat. Pire, la bourgeoisie instrumentalise la colère des paysans pour mener une véritable attaque idéologique contre le prolétariat ! (…) Des petits paysans aux propriétaires de grandes exploitations modernes, bien que directement en concurrence, tous se sont retrouvés, avec la sainte onction des médias, autour des mêmes idoles sacrées : la défense de leur propriété privée et de la nation ! …) . Ni les petits paysans ni les petits patrons ne sont porteurs d’un quelconque avenir face à la crise insoluble du capitalisme. Bien au contraire ! (…) leur survie ne dépend que de la défense de « l’agriculture nationale ». Toutes les revendications des agriculteurs, contre « les charges », contre « les impôts », contre « les normes de Bruxelles », toutes ont pour point commun la préservation de leur propriété, petite ou grande, et la protection des frontières contre les importations étrangères. En Roumanie ou en Pologne, par exemple, les agriculteurs dénoncent la « concurrence déloyale » de l’Ukraine, accusée de brader le prix des céréales ».

Or tout cela ON LE SAIT ! Ce n'est pas la question ; laquelle est : quoi devenir dans une société en pleine déstructuration, décomposition aussi si vous voulez ? D »ailleurs contre ces gens à côté de la plaque, la révolte est populaire à plus de 80 % y inclus dans la classe ouvrière, non par une identification ou une croyance qu'on est tous à la même enseigne, mais parce qu'elle met en cause l'impéritie de l'Etat et ses mensonges répétés. Au lieu de quoi la secte dénonce...les révoltés, certes petits-bourgeois et habituellement méprisant l'ouvrier et l'employé. Ce n'est que « sporadiques mobilisations paysannes ». Pourtant pas du tout sporadiques et avec de la suite dans les idées contrairement à la classe ouvrière qui ne revient pas des jours ou des semaines après demander des comptes au gouvernement après s'être fait gruger ; de ce point de vue la lutte paysanne, même pour sa chapelle, est exemplaire et les ouvriers devraient s'en inspirer. La colère révèle en outre une certaine lutte de classe entre les gros et les petits et face aux coopératives abusives.

Quel crétinisme d'oser écrire : « En Roumanie ou en Pologne, par exemple, les agriculteurs dénoncent la « concurrence déloyale » de l’Ukraine, accusée de brader le prix des céréales ».C'est un plumitif adolescent qui a pondu une telle ânerie ? Qui montre que la secte est sur les positions « internationalistes » de la mondialisation capitaliste comme elle est sur la position irresponsable et démagogique des gauchistes sur la question de l'immigration ! Cette dénonciation de la concurrence déloyale, organisée pour soutenir un pays en guerre, est plus fondamentale que la préoccupation de nos ouvriéristes pour « mon augmentation de salaire » ou « ma petite retraite ». Là aussi lors de la réunion du petit cénacle au Salon, les paysans ont été plus honorables que l'ouvrier syndiqué ou sympathisant de la secte : « Monsieur Macron vous vous rendez compte que vous avez envoyé des sommes folles à l'Ukraine et que vous leur laissez envahir leur blé à notre détriment ! »

L'organisation devenue wokiste comme les gauchistes, rétorque : c'est du nationalisme ! Et, comme Macron au Salon de dénoncer « le danger Le ¨Pen » (« ce mouvement nourrit très clairement le discours des partis d’extrême-droites partout en Europe).. Mais quand les ouvriers se battent pour conserver leur emploi parce que leur usine file à l'étranger, c'est du nationalisme ? Quand les employés de la tour Eiffel se battent non pour leurs salaires mais contre la mauvaise gestion de cette entreprise par la gauche au pouvoir à Paris, c'est par complicité avec la bourgeoisie ? Le prolétariat français a encore le droit d'être national, sans être nationaliste, comme l'établissait le Manifeste de 1848. La secte est aussi une représentante des bobos parisiens ; « ...avec le drapeau national brandit fièrement et des discours infâmes sur le « vrai travail », « l’égoïsme des consommateurs » et des « urbains »[1] !

Il y a une telle accumulation de bêtises hors sol que je n'ai pas de temps à perdre à toutes les ridiculiser.

–   « La petite-bourgeoisie et des petits patrons vont sombrer toujours plus nombreux dans la misère ». C'est faux historiquement, les petits capitalistes ne finissent jamais pour la plupart dans la misère, comme ils préfèrent se suicider plutôt que se retrouver prolétaires ; dans les années 1920 en Allemagne ils s'engagent dans les milices fascistes, et se sauvent dans la perspective de la guerre. Aujourd'hui le populisme c'est trop mou pour les sauver et aussi conduire à la guerre pour laquelle on a donné deux fois en Europe. Ils sont en désarroi mais est-ce qu'ils sont les principaux contestataires à être la cause du chaos social ?

–   «  Cette réalité se constate déjà à travers les destructions aveugles ou les tentatives « d’affamer » les villes ». Encore une affirmation de bobo lunaire, à faire crouler de rire n'importe que sondeur ou spectateur qui applaudit au passage des tracteurs !

Ajoutez à cela une incapacité à saisir et comprendre les vraies causes du chaos social qui ne sont pas vraiment du même ordre, sous la prétention d'avoir découvert une incapacité de la bourgeoisie « à maintenir l’ordre et assurer la cohésion de la nation », pour laquelle on n'a pas attendu leurs (rares) lumières.

Les paysans (d'en bas), contrairement à ce que nos bobos assurent, sont aussi de plus en plus victimes de la répression policière. Les annonces ignobles du gouvernement ci-après dénoncées sont les mêmes que les gauchistes, qui oublient au passage cette classe ouvrière « blanche, nationaliste et raciste » : « ...emploi accru de la main d’œuvre étrangère sous-payée, arrêt de la moindre politique en faveur de l’environnement…(...). En Allemagne, pour ne pas jeter de l’huile sur le feu, Scholz a dû reculer en partie sur le prix du gazole agricole, tout comme l’Union européenne sur les normes environnementales ».

Le coup d'estoc est au final lancé contre cette merde de paysannerie : «« La mobilisation des agriculteurs ne peut en aucune façon être un tremplin pour la lutte de la classe ouvrière. Au contraire, les prolétaires qui se laisseraient embarquer derrière les mots d’ordre et les méthodes des agriculteurs, dilués dans des couches sociales fondamentalement opposées à toute perspective révolutionnaire, ne pourraient que subir impuissants la pression du nationalisme et de toutes les idéologies réactionnaires charriées par ce mouvement ». 

Qui a parlé » de tremplin pour la lutte « de classe ouvrière » ? Les wokistes gauchistes comme toujours Quoique le mot tremplin soit faux, il n'est pas possible de nier que cette colère paysanne participe d'une même montée de la colère sociale, sachant que, en même temps, contrairement aux paysans qui mendient pour la «trésorerie » auprès d'un Etat hyper-endetté, les ouvriers ne se bercent d'illusions sur la possibilité de changer le système en conservant la propriété privée ou de taxer vraiment Lactalis et Leclerc.

Quant à la solution utopique pour l'heure de nos bobos maximalistes, « l'autonomie de classe » c'est pas pour demain.

LA GOUVERNANCE PAR LE CHAOS

Nos bobos qui se croient encore révolutionnaires en dépit de leurs énormités ahurissantes rabâchées et éculées, imaginent un réveil du prolétariat (tout comme tous leurs satellites exclus et qualifiés de policiers) via des grèves un peu partout étroitement corporatives et incapables de bloquer le pays comme les tracteurs des paysans[2].

Parler d'incapacité du gouvernement à gérer un chaos croissant est une belle formule ...creuse. The times they are changing, comme disait Bob Dylan. J'ai déjà à plusieurs reprises défendues cette théorie du chaos « contrôlé » dans mes précédents articles. Il ne faudrait pas s'illusionner avec ce constat que la bourgeoisie soit sujette au chaos ou qu'elle ne le contrôle pas complètement, idée optimiste et rêveuse que cela serait un boulevard vers le grand chambardement social, croyance qui es celle des gauchistes simplistes et au fond étrangers au prolétariat et à ses préoccupations sur comment réorganiser cette putain de société.

Prenons le cas de tous les partis politiques. Il n'y a plus de congrès. Les directions sont autoproclamées. Les Macron, Mélenchute, Bordella, etc. ne sont plus que des chefs incontrôlables à la tête de bandes. Non élu et et non seulement incontrôlable mais décisionnel, le Conseil d'Etat est la dictature qui surplombe même le Président. Vive la République, vive la démocratie ! Le règne populiste étendu n'est donc pas l'apanage des méchants de « l'extrême droite ». L'échec de tout mouvement de contestation est dû à l'absence d'un parti politique cohérent et fonctionnant comme parti réellement ; leur incapacité à se transformer en parti allié avec une répression cynique a éteint les gilets jaunes, tout comme l'incapacité historique de la paysannerie à un créer un conditionne sa régression inéluctable. Du côté du prolétariat il n'est rien, comme aujourd'hui tant qu'il n'en a pas. Cette situation d'impuissance des partis, l'Etat sait très bien FAIRE AVEC.

Pour partie le chaos échappe aux gouvernements, mais cela n'empêche qu'il s'en sert. Il aurait préféré se passer de la révolte des gilets jaunes et de celle des paysans. Mais il sait FAIRE AVEC.

Idem avec l'immigration explosive et envahissante qui est surtout la preuve que les libérations nationales il y a près de 70 ans n'ont servi à rien qu'à permettre aux grandes puissances impérialistes  de continuer à piller les matières premières, surtout l'or noir. L'aide au développement du tiers-monde n'a été qu une goutte d'eau jetée à la mer. Il suffirait d'accueillir toute la misère du monde selon les gauchistes parce que les blancs sont coupables et, dans le même ordre de salade pour notre secte maximaliste en décrétant que tous les immigrés sont des prolétaires à qui fournir le gîte , le couvert et les Allocs ; allez faire les malins à ce sujet avec les ouvriers mahorais !

Parce que la classe ouvrière serait une classe d'immigrés. Ce qui est faux, ce qui était vrai hier. Comme le voyaient nos grands fondateurs du marxisme, il y a toujours une classe  ouvrière autochtones, toujours classe même si les esprits chagrins regrettent qu'elle soit de plus en plus composée ce cols blancs. La bourgeoisie a toujours profité de mettre en concurrence chaque partie du prolétariat. Comme elle en profite pour l'accentuer face aux arrivées de plus en plus massives d'Afrique surtout et d'ailleurs. Arrivées qui deviennent de plus en plus ingérables et généralisent la misère et les inquiétudes, pas spécialement racistes dans la classe ouvrière. Les conciliabules, débats tordus, procès d'intention sur le sujet sont pain béni pour le pouvoir dominant. Lequel cultive l'ambiguïté, et des oppositions apparentes. Le jeune épouvantail Bardella comme Macron sait qu'on a besoin de l'immigration, mais tous deux sont impuissants à en fixer des limites. Nos paysans « fachos » en sont friands. La question de  l'immigration massive comme la présence de plus en plus massive de  noirs dans les transports en commun (et peu de blancs en Afrique) et de femmes arabes déguisées seraient une simple manipulation du gouvernement, pour révéler avec les gauchistes et l'orga maximaliste, que les français blancs et surtout les ouvriers sont racistes avec qui tout débat est impossible sur ce chaos :

–   fermez-la racistes que vous êtes !

La noble secte lutte aussi avec le gouvernement contre le racisme avec cette simple ficelle « on est tous des immigrés ». Comme la bourgeoisie ou les ouvriers agricoles africains qui débarquent en France. De même, en complet accord avec leurs ennemis gauchistes, la secte accuse le gouvernement de dévier les vrais problèmes sur l'islam. Parce que l'islam n'est pas un vrai problème sociétal même dans la classe ouvrière ?

Les émeutes des très jeunes des banlieues pourries par la drogue et l'islam et les profs tabassés ou menacés de mort part des ados déjantés, c'est la faute partout et toujours au gouvernement ? Non mais par contre cela puis permet de valoriser sa police, un peu moins sa magistrature inique et dégueulasse.

Il ne suffit pas de se contenter de désigner le chaos social et politique, au fond au même niveau que la presse bourgeoise en saupoudrant le tout de l'attente du prolétariat messianique, qui, jusqu'à la fin des temps, après l'assaut du ciel ; nous installera dans ce monde douillet sans patrie ni frontières polluantes. Il faudrait peut-être en identifier les diverses causes, sans se contenter du messianisme communiste. Lancer des pistes sur ces questions qu'ont si bien posées les paysans, pour tenter de montrer que les contradictions du capitalisme pour gérer le monde ne sont pas insurmontables si déjà on se pose les vraies questions à partir des vrais problèmes sans radoter les vieilles recettes du passé, qui ne sont tout au plus que de l'opportunisme gauchiste et un internationalisme de bourgeois.

La secte, à l'unisson des gauchistes a bataillé et soupesé une loi « anti-ouvrière » (pas vraiment pourtant, plutôt une simagrée de prise au sérieux du « grand remplacement ») qui a été retirée, montrant non l'hétérogénéité des cliques bourgeoises mais leur complémentarité face au peuple électeur. La partition fut superbe. Les droites avec Ciotti, Le Pen et une fraction macroniste ont joué la partition du frein à l'immigration qu'il savent impossible quand la gauche et le troupeau macroniste a posé pour la place éthique et humanitaire de la France ouverte à toutes les misères du monde sûrs de hérisser ce salaud d'électeur de droite et l'ignoble ouvrier raciste. Débats on ne peut plus confus où le Conseil d'Etat a mis tout le monde d'accord en faisant croire que le retour en arrière (de gauche) améliorerait la situation de l'immigré. Toutes les approximations de notre secte maximaliste gauchiste sont aussi stupides et incrédibles que celles sur la paysannerie, et je ne veux pas les lister toutes ici pour ne pas ennuyer mon lecteur.

Anti-ouvrière cette loi ? Encore une fois pas vraiment à moins de considérer  tout pet du gouvernement comme anti-ouvrier. Loi bancale, mystificatrice et ne changeant rien au double jeu cynique de toutes les fractions bourgeoises en lice. L'invasion migratoire n'est pas normale. Plus que par le passé on assiste à une fuite massive des guerres encore locales de la part de millions d'ukrainiens, d'africains, et. Et on les comprend mais on en comprend aussi les conséquences quand un tas de sectes qui se croient révolutionnaires imaginent qu'on peut les faire accueillir, et massivement par notre Etat bourgeois. Ce sont tous des curés qui, une fois les lampions éteints, les abandonnent tous dans leur nouvelle misère. Plus pitoyable est leur soutien à Darmanin retoqué par le Conseil d'Etat où le regroupement familial (si vecteur de communautarisme) reste maintenu à seulement dix huit mois de présence en France. C'est une honte d'être français et pas internationaliste de naissance, comme c'est une honte de faire venir de la famille avec pour obligation un examen de français (Engels en rigole dans sa tombe). Enfin plus scandaleux pour nos bobos hors-sol qui méprisent la rubrique (gouvernementale) des faits divers ; « Le délit de séjour irrégulier en France, aboli en 2010, est rétabli, avec amende de 3750 € et une interdiction de territoire de trois ans à la clé ».

 L'ATTENTE DE LA PURE REVOLUTION OUVRIERE

Il faute être magnanime avec les militants, surtout les plus jeunes, ce ne sont pas des historiens. Ils ont besoin de définitions simples, faciles à répéter. Le courant sectaire international est là pour fournir le simplisme et ce rêve pieux de révolution gréviste et purement ouvrière face à la merde paysanne. Souci qui fût celui de Lénine et Staline lorsqu'ils firent mitrailler ces salauds de paysans fourriers de la contre-révolution. Depuis 50 ans voici un résumé de leur fable ouvriériste et bolchevique intrinsèque du début de la révolution russe :

«  (…) des millions de prolétaires, entraînant derrière eux toutes les autres couches exploitées de la société, sont parvenus à briser leur atomisation (…) A la tête du mouvement se trouvaient les internationalistes, les bolcheviks, les spartakistes, (...)A l'avant-garde de ce mouvement international qui arrêtera la guerre et ouvrira la possibilité de la révolution mondiale, depuis 1915 les ouvriers russes lancent des grèves économiques qui sont durement réprimées.  Le prolétariat, seule classe révolutionnaire... ».

Tout cela n'est pas vrai. Pas des millions de prolétaires dans un pays comptant 80 % d'une population rurale. A la tête du mouvement non pas Lénine en Suisse ni Rosa en train de tricoter mais les millions de soldats paysans, comme en Allemagne, déserteurs ou retournant leurs armes contre leurs officiers. C'est la guerre qui bouleversa toute la société et pas simplement une classe ouvrière minoritaire qui, si elle n'avait pu compter sur d'autres couches n'aurait pas réussi la révolution. La guerre a réactivé le phénomènes des émeutes rurales, « les révoltes de bonnes femmes » (babyi bounty), phénomène traditionnel. Sans lien entre elles ces révoltes répétées n'expriment pas une conscience politique ni ne débouchent en un mouvement politique pour contester l'ordre en place. Les femmes de soldats y ont joué un rôle prépondérant. C'est inédit mais elles agissent par des milliers de requêtes et de protestations C'est la première grande lutte historique en vue de la libération des femmes au cœur de ce qui va devenir une vraie  révolution prolétarienne1.

Il y a ensuite un mythe bolchevique qui minore l'action des paysans : les soldats « bolchevisés » auraient propagés la révolution au village. Ce ne sont pas les pillages paysans qui vont s'ensuivrent, mais paradoxalement le soutien électoral des paysans aux bolcheviques (pas les koulaks). Le véritable apport de la « masse grise » se situe ailleurs, dans leur présence lors des élections de la Constituante en novembre 1917. D’une part, les bolcheviks peuvent compter sur la pression exercée par quelques soldats en armes qui, comme à Kozlov, débarquent pour « vérifier les listes » [.Surtout, les soldats constituent le groupe qui se rend le plus volontiers, le plus massivement et le plus tôt aux urnes ; même les blessés et les malades exigent de pouvoir jouir de ce droit inédit. Ils se sentent investis d’un devoir, celui de faire porter la voix de ceux qui en étaient privés, et de ceux qui se sont sacrifiés pour l’ancien régime. Comme ceux qui sont restés à l’arrière, et grâce au décret du 6 mars sur les libertés civiles, les paysans-soldats sont devenus des citoyens à part entière. L’année 1917 se caractérise par une extraordinaire explosion démocratique qui se manifeste par des débats, des élections, des votes, des pétitions, des meetings. Loin de l’arrière, les soldats du front développent leur propre espace politique, à l’imitation de la société civile.

Les meetings se multiplient et l’on y discute de plus en plus de la paix et de la terre : les soldats entendent décider à la place des responsables politiques en qui ils ne croient plus.1Comme au village, les revendications catégorielles ne sont pas envisagées séparément des questions plus vastes. Les soldats représentent une cible privilégiée des agitateurs envoyés par tous les partis comme par le gouvernement. En avril, les congrès de front et d’armée se multiplient . La Révolution n’est pas forcément synonyme d’éclatement et de polarisation partisane, même au front. Les paysans sont loin d’être aussi « arriérés » (temnye) qu’on les présente ou qu’ils le prétendent partagent cette passion démocratique. :

Les paysans et leurs épouses, sœurs, veuves prennent aussi leur destin en main. Les droits des femmes ont nettement progressé à l’assemblée rurale, ce qui explique leur nombre remarquable dans les comités paysans de certaines régions. Les communautés villageoises se mettent à se réunir, débattre, voter des résolutions et lancent des appels aux autorités afin qu’elles prêtent une meilleure attention à leurs requêtes.La précision des revendications et la clarté de l’organisation, fondée sur un comité qui sera plus respecté que le zemstvo de canton trop longtemps attendu, tranche avec le caractère théorique et abstrait des débats sur la question au sein des partis politiques. Dès les premiers jours de la révolution, la disjonction entre l’élite politique urbaine et la paysannerie saute aux yeux, alors que s’opère la conjonction avec les intérêts ouvriers, indiquée par l’emploi d’un vocabulaire commun. Il ne faut pas oublier le score honorable des bolcheviks à la campagne, et leur succès sans égal auprès des soldats de l’arrière, en majorité paysans : sur les 1,024 million de votants des 200 garnisons de l’arrière, 55,4 % ont voté pour les bolcheviks2.

 Non seulement les paysans ont participé aux révolutions politiques de l’année 1917 (la fin de la monarchie, la démocratisation), mais ils ont aussi mené, à divers endroits du territoire (villages et villes de garnison, chefs-lieux et front) et avec des intensités variables, leur révolution particulière.Le renforcement du sentiment de classe et la tyrannie de la communauté ne signifient toutefois pas un repli sur l’horizon villageois. Le rôle accru des femmes dans les affaires politiques rurales atteste de la libération irrépressible de la société. Les échanges épistolaires avec le front, les responsables politiques et les journaux, ou les délégations en ville, démontrent un inédit désir de s’engager individuellement et de revendiquer collectivement une conception spécifiquement paysanne de la révolution. Préoccupations socioéconomiques locales et ambitions universelles de transformation sociale, discours résolus et actes violents censés établir un ordre plus juste scellent l’originalité de la révolution paysanne russe en 19173.

Ce qui a conditionné les débuts de la lutte contre la guerre en 1914

 L’orage éclata au début du xxe siècle, précisément dans les campagnes, et fut tout aussi inattendu pour la droite (c’est-à-dire pour l’autocratie) que pour la gauche (les révolutionnaires). Les manifestations paysannes étaient courantes en Russie. Mais quelque chose de nouveau et d’inattendu se produisit en 1902 : une manifestation de paysans, dont les causes étaient tout à fait banales (prix élevé de la location de la terre, bas salaires, mauvaises conditions de travail, règne de l’arbitraire) servit de détonateur à d’autres révoltes qui se déclenchèrent dans les villages voisins. Celles-ci, à leur tour, furent à l’origine de nouvelles manifestations dont la cause était le manque général de terres. Autre phénomène nouveau et inattendu : l’extrémisme de la paysannerie. Dans de nombreux cas, les paysans s’emparèrent des grandes propriétés, forcèrent l’entrée des greniers, emportèrent les grains et mirent le feu aux bâtiments. Ces manifestations étaient devenues de véritables révoltes, ouvertement dirigées contre la police et les troupes armées.

Né en 1905, le programme de la révolution paysanne fut massivement repris dans les campagnes. D’après les doléances qui furent adressées en mai 1917 aux députés du Congrès national des soviets paysans, les campagnes exigeaient l’abolition immédiate et totale de la propriété privée et la redistribution des terres sur des bases égalitaires. L’indécision du gouvernement provisoire et le retard pris dans l’élection de l’assemblée constituante poussèrent les paysans à résoudre eux-mêmes la question de la terre. La vague révolutionnaire, qui était née au printemps 1917 et déferla à l’automne, emporta en effet toutes les formes du capitalisme agraire naissant en Russie, ainsi que tout un patrimoine culturel. De très riches bibliothèques et des collections uniques de peinture et de sculpture disparurent dans la tourmente La paysannerie balaya le système de violence fondé sur le pouvoir absolu des grands propriétaires et réalisa son idéal d’une exploitation égalitaire des terres en donnant le pouvoir aux bolcheviks dont elle avait le soutien. Mais l’état d’esprit spontanément révolutionnaire de la paysannerie et les visées réformatrices des bolcheviks n’allaient pas dans le même sens.

Il ne s'agit pas de faire équivaloir l'immense masse des paysans pauvres devenus révolutionnaires aux côtés des ouvriers russes, et pas immigrés, aux paysans moyens en France endettés parce que leur confortable tracteur avec chaîne hi fi est impayable à long terme, mais de souligner que, en période révolutionnaire, l'impact de transformation de la société révèle de belles surprises qu'on n'attendait pas et qui concernent pas seulement la classe ouvrière, pas souvent à l'initiative, mais toute l'humanité.

Enfin dernier élément, peut-être le plus important - que j'ajoute après coup - la protestation des paysans n'est pas "nationale"; ils ont conscience et voient comme nous la colère et les émeutes qui  se répandent en Europe contre le Mercosur, quand les prix planchers sont exigés à Bruxelles par tous les paysans européens. Ce qui dérangent quand même le capitalisme international (sic) et c'est autrement plus grave que les barricades étudiantes de mai 68.

A suivre pour une partie moins glorieuse où nos bobos maximalistes ont approuvé les massacres de Lénine (leur dieu) et de Staline (le méchant bâtard) contre une paysannerie dont une partie resta fidèle aux bolcheviques.


NOTES

(x) Avec le même type de formulation- une "reprise" aléatoire et toujours supposée - laissant penser qu'on est à la veille du grand soir (cf. Les années 80 années de vérité! comme toutes les années depuis...). Ou en 1992: "La riposte des ouvriers en Italie ouvre donc une nouvelle dynamique dans la lutte de classe. Elle marque la fin de toute une période de passivité du prolétariat mondial, notamment dans les pays centraux d'Europe occidentale. Les conditions sont aujourd'hui réunies pour une reprise de la combativité ouvrière dans tous les pays industrialisés". RI 217.

2ibid

3 Les révolutions du paysan russe Alexandre Sumpf : Mouvement annonciateur https://books.openedition.org/pumi/13740?lang=fr