"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

vendredi 15 janvier 2021

L'antifascisme confus et la décomposition de l'Etat ne sont pas nouveaux !

 

Voici un souvenir d'article, d'une période plus grave et plus sanglante (la décolonisation) que nos jours covidifiés, dont les termes et analyses sont les mêmes que le meilleur du maximalisme aujourd'hui, au point qu'on ne demande si le monde change jamais mais qu'il est sûr que les gauchistes et la gauche partouzarde sont toujours aussi cons. Etonnant article! L'histoire bégaierait-elle?

 

Crise du gaullisme et crise de la « gauche »

 

Article de Jean Delvaux (S ou B n°33, décembre 1961)

 

Etrange pays. Vers la mi-septembre, un attentat bien préparé contre De Gaulle échoue ; réussi, c’est la Vème République qui sautait. Trois semaines après, la troupe De Gaulle en tournée dans les départements les plus misérables fait recette, et le protagoniste se mêle à la foule. Pourtant, ces mêmes paysans qui l’acclament, ou bien leurs frères, bloquaient les routes deux mois auparavant pour protester contre sa politique agricole. A Paris et ailleurs, les explosions de plastic se succèdent ; elles pourraient faire sauter des pâtés de maisons, elles ne cassent que des vitres. En Algérie, le hors-la-loi Salan s’adresse à la population sur les longueurs d’onde de la radio officielle, préalablement sabotée. L’O.A.S.  va-t-elle tenter sa chance ? M. Marçais, député ultra d’Alger, lui dit dans « Carrefour » que « ce serait très inopportun ». Et Le Monde titre, avec un sérieux imperturbable : « Le gouvernement entend parer à un nouveau putsch ». Faut-il donc croire que cela n’allait pas de soi ? Peut-être ; en tout cas, pour y parer, le conseil des ministres se borne à procéder « semaine après semaine, à un examen  critique de la situation en Algérie ».

C’est peut-être aussi tout ce qui est en son pouvoir. L’O.A.S. ne pourrait pas faire ce qu’il fait en Algérie, et même en France, sans des complicités solides dans l’armée, la police, l’administration, les entourages ministériels. A quelle autorité obéissent donc les rouages de l’appareil d’Etat ? Cela dépend. « Depuis deux ans les activistes les plus recherchés sont rarement découverts », s’ils ont la bonté de se livrer eux-mêmes il est difficile de trouver des juges pour les condamner, et envoyés par miracle en prison il leur est plus naturel d’en sortir. Les routes ne sont sûres que pour les évadés, et les frontières sont des passoires ». Ce style admirable est celui de Jacques Fauvet (Le Monde, 1-2 octobre 1961). Seulement, ce qu’il appelle la « mollesse du pouvoir », il faut lui donner son vrai nom : la décomposition de l’appareil d’Etat.

Tout le monde parle de putsch imminent, mais personne n’a l’air de s’en inquiéter outre mesure. Les politiciens professionnels ont déclaré la patrie en danger, proclamé la nécessité de regrouper et d’unir les démocrates et même les républicains – puis sont revenus à leur belote. M.Mendès France convoqua une conférence de presse pour faire savoir que le pays était au bord de la guerre civile, après quoi il partit en Italie. Quant aux français moyens, ils travaillent, se laissent exploiter, regardent la TV et dorment comme si le putsch éventuel ne les regardait absolument pas. Quelques appels à préparer la lutte contre les activistes sont tombés à plat ; on signale la constitution d’un comité anti-fasciste à Saint Brieuc, d’au autre à Albi.

Deux conditions essentielles semblent donc réunies pour qu’un nouveau putsch éclate et même réussisse. Si les généraux et les préfets, les commissaires de police et les juges d’instruction, avant de combattre un coup d’Etat, attendent d’être sûrs que celui-ci ne l’emportera pas ; et si la population refuse absolument de s’y intéresser – alors effectivement une solide organisation de conspirateurs pourrait s’emparer du pouvoir.

Mais qu’y ferait-elle ? La réussite d’un putsch de l’O.A.S. serait, ipso facto, son échec. Soit un quelconque Salan « au pouvoir », à Paris. Renverserait-il la politique algérienne actuelle ? Admettons. Il lui faudrait quand même s’il voulait mener la guerre à outrance, faire marcher, dans tous les sens du mot, la société française. Or, en dehors d’une frange minuscule d’ultras, personne en France ne veut la continuation de la guerre. La bourgeoisie veut en finir car elle ne lui rapporte rien et risque en se prolongeant de perturber gravement la poursuite de ses affaires. Les travailleurs sont restés jusqu’ici apathiques pour beaucoup de raisons, mais aussi parce qu’ils croyaient que De Gaulle ferait la paix. Cette apathie ne se prolongerait pas longtemps si on leur proposait une poursuite indéfinie de la guerre. Le contingent a déjà montré le 22 avril qu’il n’acceptera pas n’importe quel sort. Enfin, tous les gouvernements occidentaux se coaliseraient contre une politique qui pousserait le F.L.N. dans les bras de l’U.R.S.S. et de la Chine.

Salan, ou qui que ce soit, ne pourrait donc pas renverser la politique algérienne, sans être renversé lui-même dans quelques semaines. Le putsch pourrait-il n’être que le point de départ pour l’instauration d’un quasi-fascisme ; les gens de l’O.A.S. viseraient-ils l’instauration d’un nouveau régime en France même, et qu’en Algérie advienne que pourra ? – Cette perspective est aussi peu fondée que la précédente. Ni un régime, ni même un mouvement fasciste ou similaire ne sont possibles actuellement en France, car ils n’auraient ni programme, ni idéologie, ni base dans une section quelconque de la masse, ni enfin et surtout l’appui des couches dominantes qui se trouvent fort bien de la situation actuelle et n’ont aucune raison de s’embarquer dans une aventure qui se terminerait très mal en tout état de cause.

Mais, dira-t-on, tout cela étant admis, les gens de l’O.A.S. ne sont pas obligés de le voir. Après tout, le 22 avril la situation n’était pas tellement différente[1]. En effet, l’on ne peut exclure une tentative des activistes de s’emparer du pouvoir, ou de faire sécession en Algérie. Ce qu’on peut exclure, c’est que les activistes au pouvoir ou non, puissent imposer leur politique ; et ce qui est plus qu’improbable c’est qu’ils arrivent jamais au pouvoir en France. La situation est certes différente en Algérie, mais là encore comme le montre J-F. Lyotard dans l’article que l’on lira plus loin, les perspectives d’une O.A.S. installée au pouvoir sont rigoureusement nulles. Ajoutons qu’en cas de coup limité à l’Algérie, l’O.A.S. aurait à affronter pas seulement et pas tellement la partie « loyaliste » de l’administration et de l’armée, mais le contingent et la masse musulmane dont l’attitude sera déterminée, beaucoup plus par le consignes officielles du F.L.N., par la haine inassouvissable des colons racistes que l’atmosphère et les ratonnades des derniers mois n’ont rien fait pour apaiser.

 

***

Si l’idée d’un putsch prend aux yeux de beaucoup une consistance qu’elle n’aurait pas par elle-même, c’est qu’elle surgit sur le fond d’une autre constatation, infiniment plus sérieuse et irrécusable : la décomposition de l’appareil d’Etat et l’effondrement des institutions politiques du capitalisme, parlement et partis.

Cette décomposition et cet effondrement ne sont pas nouveaux ; ce sont eux qui ont déjà rendu possible le 13 mai, cet autre putsch qui avait à la fois réussi et échoué[2]. Tentative des éléments les plus arriérés de la société française de Dunkerque à Tamanrasset d’imposer la politique utopique et anachronique de l’Algérie française, il n’a réussi à renverser la IVème République qu’en manquant ses objectifs propres ; récupéré par les classes dominantes de la métropole, il a été mis eau service de fins absolument contraires à celles des colons et des officiers activistes d’Alger. Il s’agissait, à court terme, de mettre de l’ordre dans le chaos généralisé créé pendant la dernière période de la IVème république ; à plus long terme de rationaliser les structures économiques, sociales et politiques du capitalisme, de résoudre la contradiction entre la croissance d’une industrie moderne et le poids énorme des éléments archaïques dans l’économie, la politique et l’Etat.

Le bilan du nouveau régime, du point de vue du capitalisme français, n’est pas simple. La situation économique immédiate du capitalisme français, qui au printemps 1958 était au bord de la faillite, a été redressée. Le budget a été équilibré, l’inflation éliminée, la balance des paiements extérieurs devenue excédentaire a permis de rembourser des dettes de presque deux milliards de dollars et de porter les réserves or et dollars de 370 millions de dollars fin 1958 à 2.850 millions fin septembre 1961. Le secret de ce redressement est fort simple : cependant que la rationalisation de la production, les nouveaux investissements et l’accélération du rythme de travail faisaient augmenter la production industrielle de 20% entre 1957 et 1960, les salaires réels des travailleurs après une baisse substantielle en 1958 et surtout 1959, retrouvaient à peine à la fin de 1960 leur niveau de 1957. Ce n’est qu’en 1961 qu’une augmentation des salaires réels en gros parallèle à celle de la productivité a recommencé.

Si rien de positif n’a été fait sur les grands problèmes de structure (agriculture, distribution, éducation, logement et urbanisme) au moins les effets du mouvement « spontané » du capitalisme n’ont pas été entravés comme par le passé ; ils ont même été favorisés par l’accélération du Marché Commun et l’intégration accrue de la production française au marché mondial. L’absorption des paysans par les villes et l’industrie s’est intensifiée, les usines vont chercher la main d’œuvre bon marché et docile au fin fond des provinces, les fusions d’entreprises et les accords de spécialisation ont transformé plusieurs secteurs de l’industrie.

La décolonisation en Afrique noire était inévitable, mais telle qu’elle a été effectuée par De Gaulle elle a abouti à une débandade. Sans rappeler la farce de la « Communauté », il suffit de constater que la « présence française » en Afrique noire est désormais uniquement fonction des subsides versés par Paris aux gouvernements locaux, et durera autant que ces subsides.

Mais chacun constate l’échec du gaullisme en Algérie et son incapacité de reconstituer l’appareil d’Etat. Ce sont là évidemment deux phénomènes qui se sont réciproquement conditionnés, mais dont la cause profonde et commune est finalement la nature même du régime, son mode d’existence social et politique. Le régime est né, et ne pouvait que naître d’une opération au sommet. Il n’a pas été porté au pouvoir, ni n’y a été maintenu, par un mouvement politique véritable, qui aurait entrainé l’adhésion active d’un secteur quelconque de la société. Sa stratégie a donc naturellement consisté en une tentative de restaurer et de consolider l’appareil d’Etat à partir du sommet, profitant du soutien purement passif et plébiscitaire de la grande majorité de la population. Pour ce faire il lui fallait d’abord ramener l’armée d’Algérie sous l’autorité de Paris. Ce processus entamé en septembre 1958, n’a jamais pu aboutir. De Gaulle n’a pas pu sortir de ce cercle vicieux, il s’y est plutôt lamentablement embrouillé : pour liquider les prétentions de l’armée à un rôle politique, il fallait supprimer le fondement des ces prétentions, la guerre d’Algérie ; et pour terminer la guerre, il fallait être capable d’imposer le silence aux officiers. En fait, la prolongation de la guerre renouvelait constamment la dissidence potentielle des officiers activistes et celle-ci rendait encore plus difficile la conclusion d’un accord avec le F.L.N. Il faut reconnaître que les invraisemblables absurdités qui ont caractérisé la conduite de l’affaire algérienne depuis trois ans – les tergiversations, les palinodies, les ajournements, les refus de négocier suivis de l’octroi unilatéral en sans contrepartie de ce qui avait été refusé avec acharnement – ne résultent pas seulement de l’incapacité personnelle et de l’irréalisme de de Gaulle, mais reflètent également cette situation objective.

A cet égard, les plébiscites ne pouvaient être d’aucun secours. Le cercle vicieux n’aurait pu être brisé que par une force politique réelle en métropole, qui aurait animé et impulsé l’appareil d’Etat, entrainé des couches de la population à soutenir la politique gaulliste, fourni les cadres qui l’aurait réalisée. Or, une telle force politique, la bourgeoisie a été et reste incapable de la produire. Rien de plus frappant que le contraste entre l’application que mettent bourgeois et « cadres » français à gérer leurs affaires privées, et ce mélange d’incapacité et d’indifférence qui les caractérise dès qu’il s’agit de « politique » - c'est-à-dire de leurs affaires collectives ; rien de plus éclatant que la contradiction entre l’état économique florissant du capitalisme français, et son délabrement étatique et politique. De l’échec du mendésisme à cette mare aux grenouilles qu’est l’U.N.R., en passant par la ridicule « néo-droite » de Duchet et les pitoyables « gaullistes de gauche », l’histoire des dix dernières années l’illustre suffisamment. L’explication de ce fait doit être recherchée dans l’histoire sociale et politique de la France depuis de longues années[3] mais aussi et surtout dans les traits les plus profonds de la période actuelle. Un mouvement politique nouveau, et essentiellement conservateur, ne saurait se constituer dans un contexte de dépolitisation générale et d’effondrement des valeurs de la société capitaliste. On ne voit pas où pourrait-il trouver les idées, les cadres, l’enthousiasme et le pouvoir de mystifier un secteur tant soit peu notable de la population.

La bourgeoisie a donc appuyé le régime gaulliste, elle n’a pas pu le nourrir et en faire une force capable de régénérer un appareil d’Etat décomposé, encore moins d’imposer de nouvelles orientations là où un effort de création politique  était nécessaire. Le régime a des assises sociales certaines et solides dans toutes les couches privilégiées ou même modestement nanties, qui y voient la seule force capable de sauver le pays du « chaos ». Il n’a pas d’assises politiques ; il repose sur un mélange d’imaginaire et de négatif : le mythe de de Gaulle et l’apathie politique généralisée. Ce serait suffisant, si les temps étaient tranquilles, l’armée disciplinée et la police loyale. Ce n’est pas le cas.

C’est dans ces conditions que le mythe de Gaulle est appelé à remplir une fonction qui enfle au fur et à mesure que se rétrécit l’emprise du pouvoir sur la réalité, c'est-à-dire que s’accumulent les démonstrations d’imprévision, d’incompétence, d’incapacité, d’incohérence, de néant total du régime et  de son chef. Lorsqu’une époque n’a pas ses grands hommes, elle les invente et il est tellement essentiel pour la société française que de Gaulle soit un grand homme d’Etat qu’une sorte de conspiration inconsciente se fait sentir jusque chez les adversaires du régime pour préserver le mythe. Pire que dans le conte d’Andersen, reconnaître que le roi est nul serait insupportable parce que ce serait reconnaître la nullité de tout l’univers politique et de soi-même. Les échecs ont beau s’accumuler[4], par eux et à cause d’eux se constitue une entité de Gaulle à part et au-dessus de tous les actes du régime, qui échappe à la critique et même à l’appréciation. On juge inadéquat, faux, stupide, catastrophique tout ce que de Gaulle fait de particulier – le Général en général est toujours préservé. Et il en sera ainsi aussi longtemps que le mythe gardera son importance vitale pour la survie du système – donc aussi longtemps que de Gaulle restera au pouvoir.

Il n’y a donc pas eu de solution au problème politique du capitalisme français, et cela signifie que le régime actuel reste à la merci d’une crise sérieuse, interne ou externe, d’un changement d’attitude de la population, et même qu’il est suspendu à la survie de de Gaulle (que le sort d’un régime dépende de cet accident qu’est la mort d’un individu n’est nullement accidentel car cela traduit précisément l’incapacité de la société considérée à résoudre le problème de sa direction politique). A ce titre-là, quel que puisse être le degré de modernisation de l’économie dans les années à venir, il subsistera une différence essentielle entre le capitalisme français et les autres pays capitalistes modernes : une fragilité fondamentale du système étatique et politique. Des réformes de la Constitution n’y changeront rien, aussi longtemps que l’institution et la vie de nouvelles organisations politiques de « droite » ou de « gauche » restera impossible.

 

***

Au ridicule du pouvoir fait évidemment pendant le ridicule de l’ « opposition ». Une motion de Censure, déposée au Parlement lorsqu’elle doit être déclarée irrecevable, ne l’est plus lorsqu’elle pourrait être mise aux voix. Une question préalable déposée avec tambours et trompettes est rapidement retirée sur demande du gouvernement. Que cherchent donc les héros de la IVème République ? Rappeler qu’ils existent. Ils agitent la menace du putsch fasciste, visiblement sans y croire eux-mêmes ; les regroupements qu’ils proposent pour y faire face, se limitent à un entretien d’une heure et demie entre Mendès France et Mollet ? On croit rêver. Qui donc a installé Lacoste à Alger, y a maintenu Salan et Massu, rappelé les disponibles, attaqué Suez ? Et qui a été ministre d’Etat de de Gaulle de mai à novembre 1958 ? Ils parlent de regroupement ; mais combien de personnes ces chefs seraient-ils capables de mobiliser pour une action quelconque ? Et que proposent-ils ? Rien ; le plus explicite, Mendès France, demande carte blanche pendant deux mois pour faire la paix en Algérie et proposer au pays « de nouvelles institutions », que celui-ci aurait sans doute à approuver par référendum (il ne faut pas perdre les bonnes habitudes). Quel genre d’institutions ? Aucun doute n’est permis à cet égard, lorsqu’on voit se dessiner la coalition qui devra les préparer ; une resucée de la IVème République est tout ce que ces partis seront capables de produire, si l’occasion leur en est donnée.

 

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On ne peut donc s’étonner de l’indifférence absolue manifestée par la population à l’égard de ces revenants. La grande majorité des travailleurs ne croit pas à la menace fasciste, en quoi elle n’a pas tort, et ne voit pas comment la compagnie de M.Mollet l’aiderait à la combattre, en quoi elle a raison. Mais il y a évidemment des facteurs beaucoup plus profonds et durables dans cette attitude. Il y a, fruit d’une longue expérience[5], le mépris de la politique et des politiciens traditionnels, vus à juste titre comme des escrocs réunis en cirque ; la conviction qu’en tout état de cause, ces agitations ne changeront rien d’essentiel aux conditions de vie et de travail ; le découragement sur la possibilité de modifier l’organisation de la société ; enfin la déperdition de l’idée que les travailleurs peuvent avoir une action autre, une action autonome qui ne se situe pas sur le terrain de la politique traditionnelle mais vise à la détruire aussi bien que la société dont elle procède. Ce sont là des traits communs à tous les pays capitalistes modernes.

Mais en France les traits négatifs de cette situation ont été encore accusés par un autre facteur : la prostration des travailleurs sur le plan revendicatif. Le prolétariat français a subi sans réagir la réduction du niveau de vie, l’accélération des cadences, les économies de personnel, le durcissement de la « discipline » dans la production qui lui ont été imposés en 1958-59. Renforcée par des facteurs temporaires – les événements politiques, la menace de licenciement en fonction de la récession de 1959 et de la rationalisation de l’entreprise, le discrédit accru des syndicats, l’impression même qu’il s’agissait d’une étape passagère – cette inaction qui fait contraste avec la combativité industrielle du prolétariat anglais ou américain, par exemple, traduit des aspects essentiels de la situation du prolétariat français depuis la guerre. La division politique et syndicale très profonde depuis 1947-48 ; les traits particuliers de la bureaucratie syndicale, en partie inféodée presque directement aux gouvernements, en partie subordonnée, via le P.C. à la politique étrangère russe ; depuis quelques années, la rupture entre les générations et le refus par les jeunes ouvriers des anciennes formes d’organisation[6] ; subsidiairement, l’entrée dans l’industrie d’un nombre important de paysans et l’importation sur une large échelle de travailleurs étrangers, qui accédaient ainsi à un niveau de rémunération substantiellement supérieur – ce sont ces facteurs qui expliquent la faible combativité du prolétariat français depuis treize ans, et ses nombreux échecs. Ce sont eux également qui expliquent la facilité avec laquelle les bureaucraties syndicales ont pu faire disparaître jusqu’au souvenir même des formes de luttes ouvrières, et que les piquets de grève, les actions de solidarité, les collectes pour les grévistes soient devenues si rares en France.

***

Depuis trois ans, les travailleurs ont eu à se débattre contre des conditions d’existence très dures ; à la baisse du niveau de vie s’ajoutait l’insécurité de l’emploi et le durcissement des conditions de travail. Sur le plan collectif, ils ne trouvaient que la division, des organisations usées jusqu’à la corde, des traditions mortes. Maintenant, ils commencent à s’en sortir. La lente réanimation des luttes, commencée il y a plus d’un an, s’accentue comme en témoigne le succès répété des dernières grèves dans le secteur public. Autre fait caractéristique, à côté des demandes de salaire on voit apparaître des revendications concernant les conditions de travail et de vie dans l’entreprise.

Au même moment, les héroïques démonstrations des algériens, protestant contre la vie en ghetto qui est leur lot officiel dans le Paris de 1961, viennent rappeler brutalement à la population française que des milliers d’hommes vivant à côté d’elle sont prêts à affronter le combat et la mort pour en finir avec l’oppression. Elles aussi dévoiler encore une fois l’ineffable ignominie de toutes les organisations « de gauche » qui protestent en paroles contre les traitements infligés aux algériens, mais pas une seconde n’envisageraient une solidarité effective, dans la rue, avec des algériens qui manifestent : pour Thorez et les siens, pas moins que pour M. Robinet, les algériens sont des parias intouchables.

Le futur putsch : ce que de Gaulle pense, et ce qu’il dira à son prochain voyage ; le regroupement du P.S.U. et de la S.F.I.O. ; la succession du régime – ces futilités irréelles, voilà les préoccupations « réalistes » de bon nombre de militants pourtant sincères. La lutte du peuple algérien pour sa liberté là-bas et ici ; les luttes des travailleurs français contre l’exploitation, qui recommencent – voilà ce qui est réel actuellement. C’est à partir de cette réalité qu’un mouvement ouvrier digne de ce nom pourra être reconstruit en France – non pas à partir d’une agitation vide contre un fascisme imaginaire. Et la tâche des militants n’est pas de mystifier les travailleurs et de se mystifier eux-mêmes en appelant à des regroupements à la fois impossibles, stériles et honteux. Elle est de s’atteler patiemment à cette reconstruction du mouvement ouvrier en aidant les travailleurs dans leur lutte, en faisant renaître une conscience socialiste chez le prolétariat, en faisant comprendre la nature de la guerre d’Algérie, en suscitant la solidarité active des travailleurs français avec les algériens en lutte.

La tâche des militants ce n’est pas l’antifascisme confus, ni la préparation de la succession de de Gaulle. C’est la construction d’une organisation révolutionnaire de lutte, avec et pour les travailleurs.

  

 

NOTES

[1] 22 avril 1961 : tentative de putsch des anciens généraux Salan, Challe, Jouhaud et Zeller.(note de JLR)

[2] 13 mai 1958 : prise du gouvernement général par les Européens à Alger. Un Comité de salut public est créé sous la présidence du général Massu et il est fait appel au général de Gaulle.

[3] V., dans le N°25 de cette revue, l’ensemble de textes : La crise française et le gaullisme.

[4] Mentionnons sans choisir : la Constitution bancale de la Vème République ; la « Communauté » en peau de chagrin ; le tour de force consistant à faire de Houphouet-Boigny un ultra-nationaliste ; la pagaille algérienne ; les fissures introduites à la politique occidentale face aux russes ; les pouvoirs dictatoriaux utilisés pendant cinq mois en vue de muter deux sergents et trois gendarmes, etc. etc.

[5] On a donné une analyse de cette expérience dans « Bilan » N°26 de cette revue, pp. 3 à 12.

[6] V. l’article de D.Mothé, Les jeunes générations ouvrières, publié dans ce numéro.

jeudi 14 janvier 2021

REPONSE DE LENINE A ROSA LUXEMBURG

 

 



Réponse de Lénine à l’article de Rosa Luxemburg

(le véritable titre)

 

Cet article de Lénine  a toujours été fort méconnu dans le milieu maximaliste, voire ignoré par messieurs les intellos modernistes et conseillistes. Les éditions staliniennes de Moscou ont contribué à noyer l’intérêt de cet article en le titrant : « Un pas en avant, deux pas en arrière », qui ne semble pas avoir été son titre original, mais simplement : Réponse à l'article de Rosa Luxemburg « Questions d'organisation dans la social-démocratie russe »). L’article fût  envoyé à Kautsky pour être publié dans l'organe de la social-démocratie allemande Die Neue Zeit, mais Kautsky refusa de l'insérer. Écrit dans la deuxième moitié de septembre 1904.  Publié pour la première fois en 1930 dans le Recueil Lénine XV. Œuvres t.7, pp. 465-467, Paris-Moscou. Je l'avais republié dans le bulletin interne international du CCI au mitan des années 1990 dans le combat contre le conseillisme petit bourgeois de nos intellectuels. Même si le parti a malheureusement pris le pouvoir contre le prolétariat, le Lénine d'avant contient toujours des lumières pour aujourd'hui.

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     La camarade Luxemburg dit que par ma définition du social-démocrate révolutionnaire comme jacobin lié à une organisation d'ouvriers socialement conscients, j'ai peut-être caractérisé mon point de vue avec plus d'esprit que n'aurait pu le faire aucun de mes adversaires. Encore une fois, il y a erreur de fait. Ce n'est pas moi, mais P. Axelrod qui a parlé le premier de jacobinisme. Le premier, Axelrod a comparé les groupements de notre parti à ceux du temps de la Révolution française. J'ai seulement fait remarquer que cette comparaison n'est admissible que pour autant que la division de la social-démocratie contemporaine en révolutionnaire et opportuniste correspond, dans une certaine mesure, à la division en montagnards et girondins. L'ancienne Iskra, reconnue par le congrès du Parti, faisait souvent cette comparaison. En admettant justement une telle division, l'ancienne Iskra combattait l'aile opportuniste de notre Parti, l'orientation du Rabotchéié Diélo. Rosa Luxemburg confond ici la corrélation entre les deux courants révolutionnaires du XVIIIe et du XXe siècle avec l'identification de ces courants eux-mêmes. Par exemple, si je dis que le Petit Scheidegg par rapport à la Jungfrau, c'est la même chose qu'une maison de deux étages par rapport à une maison de quatre étages, cela ne veut pas encore dire que j'identifie une maison de quatre étages et la Jungfrau. La camarade Luxemburg a laissé échapper entièrement l'analyse concrète des divers courants dans notre Parti. Or, je consacre la majeure partie de mon livre à cette analyse qui se fonde sur les procès-verbaux du congrès de notre Parti, et dans l'introduction je le souligne expressément. Rosa Luxemburg désire parler de la situation actuelle dans notre Parti tout en méconnaissant totalement notre congrès qui, à proprement parler, a posé les fondations réelles de notre Parti. On doit avouer que c'est une entreprise risquée ! D'autant plus risquée que, comme je l'ai indiqué des centaines de fois dans mon livre, mes adversaires méconnaissent le congrès, et c'est justement pourquoi toutes leurs affirmations sont privées de toute base concrète.

L'article de la camarade Rosa Luxemburg dans les nos 42 et 43 de la Neue Zeit est une analyse critique de mon livre russe sur la crise dans notre Parti. Je ne peux manquer d'exprimer ma reconnaissance aux camarades allemands pour leur attention envers les publications de notre Parti, pour leurs efforts de familiariser avec cette littérature la social-démocratie allemande, mais je dois dire que l'article de Rosa Luxemburg dans la Neue Zeit familiarise les lecteurs non avec mon livre, mais avec quelque chose d'autre. Cela ressort des exemples suivants. La camarade Luxemburg dit, par exemple, que dans mon livre s'est dessinée nettement et fortement la tendance vers « un centralisme ne tenant compte de rien ». La camarade Luxemburg présume, de cette façon, que je défends un certain système d'organisation contre un certain autre. Mais la réalité est différente. Tout au long du livre, de la première à la dernière page, je défends les principes élémentaires de tout système d'organisation du Parti quel qu'il soit. Mon livre analyse non la différence entre tel ou tel système d'organisation, mais la façon dont il faut soutenir, critiquer et corriger tout système, sans contrevenir aux principes du Parti. Rosa Luxemburg dit plus loin que « conformément à sa conception (de Lénine), les pleins pouvoirs sont donnés au Comité central d'organiser tous les comités locaux du Parti ». En réalité, ce n'est pas exact. Mon opinion sur cette question peut être prouvée, pièces à l'appui, par le projet de statuts d'organisation du Parti que j'ai proposé. Dans ce projet, il n'y a pas un mot sur le droit d'organiser les comités locaux. La commission élue au congrès du Parti pour élaborer les statuts du Parti y a inclus ce droit, et le congrès a confirmé le projet de la commission. On a élu à la commission trois représentants de la minorité du congrès, à part moi et un autre partisan de la majorité ; par conséquent, dans cette commission qui a conféré au Comité central le droit d'organiser les comités locaux, c'est justement trois de mes adversaires qui l'ont emporté. La camarade R. Luxemburg a confondu deux faits distincts. D'abord, elle a confondu mon projet d'organisation avec le projet modifié par la commission, d'une part et, d'autre part, avec les statuts d'organisation adoptés par le congrès du Parti ; deuxièmement, elle a confondu la défense d'une revendication déterminée touchant un paragraphe déterminé des statuts (il est absolument faux que dans cette défense je n'aie tenu compte de rien, puisque à l'assemblée plénière je n'ai pas protesté contre l'amendement déposé par la commission) avec la défense de la thèse (authentiquement « ultra-centraliste », n'est-ce pas ?) suivant laquelle les statuts adoptés par le congrès du Parti doivent être appliqués jusqu'à ce que le prochain congrès les modifie. Cette thèse (« purement blanquiste », comme le lecteur peut facilement le remarquer), je l'ai réellement soutenue dans mon livre « sans tenir compte de rien ». La camarade Luxemburg dit que selon moi « le Comité central est le seul centre actif du Parti ». En réalité, ce n'est pas exact. Je n'ai jamais soutenu cette opinion. Au contraire, mes contradicteurs (la minorité du IIe Congrès du Parti) m'accusaient dans leurs écrits de ne pas suffisamment défendre l'indépendance, l'initiative du Comité central et de trop le subordonner à la rédaction de l'organe central à l'étranger et au Conseil du Parti. J'ai répondu, à cette accusation, dans mon livre, que lorsque la majorité du Parti était prépondérante au Conseil du Parti, elle n'a jamais tenté de limiter l'indépendance du Comité central ; mais cela s'est produit aussitôt que le Conseil est devenu un instrument de lutte entre les mains de la minorité. La camarade Rosa Luxemburg dit que dans la social-démocratie de Russie il n'existe aucun doute quant à la nécessité d'un parti unique et que toute la discussion se concentre sur la question d'une plus ou moins grande centralisation. En réalité, ce n'est pas exact. Si la camarade Luxemburg voulait bien prendre connaissance des résolutions des nombreux comités locaux du Parti qui forment la majorité, elle comprendrait facilement (cela ressort particulièrement de mon livre) que la discussion a surtout porté chez nous sur le fait de savoir si le Comité central et l'organe central devaient représenter l'orientation de la majorité du congrès ou non. L'estimée camarade ne dit mot de cette exigence « purement blanquiste » et « ultra-centraliste », elle préfère déclamer contre la subordination mécanique de la partie au tout, contre la soumission servile, contre l'obéissance aveugle et d'autres horreurs de ce genre. Je suis très reconnaissant à la camarade Luxemburg d'expliquer cette profonde idée que la soumission servile est fatale pour le Parti, mais je voudrais savoir si la camarade trouve normal, si elle peut admettre, si elle a vu dans un parti quelconque que dans les organismes centraux, qui s'intitulent organismes du Parti, la minorité du congrès du Parti prédominât ? La camarade R. Luxemburg m'attribue la pensée qu'en Russie existent déjà toutes les prémisses pour l'organisation d'un grand parti ouvrier fortement centralisé. De nouveau, c'est une inexactitude de fait. Nulle part dans mon livre, non seulement je n'ai soutenu cette idée, mais je ne l'ai même pas exprimée. La thèse que j'ai proposée exprimait et exprime quelque chose de différent. Plus précisément, je soulignais qu'il y avait déjà toutes les prémisses pour que les décisions du congrès du Parti soient respectées, et que le temps où l'on pouvait remplacer un collège du Parti par un cercle privé est révolu depuis longtemps. J'ai prouvé que certains oracles de notre Parti ont révélé leur inconséquence et leur instabilité, et qu'ils n'ont aucun droit de rendre le prolétaire russe responsable de leur manque de discipline. Les ouvriers russes se sont prononcés plus d'une fois déjà, dans diverses circonstances, pour le respect des décisions du congrès du Parti. C'est vraiment ridicule quand la camarade Luxemburg qualifie une telle opinion d'« optimiste » (ne faut-il pas plutôt dire « pessimiste ») sans souffler mot du fond réel de ma thèse. La camarade Luxemburg soutient que j'exalte la valeur éducative de la fabrique. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas moi mais mon adversaire qui affirmait que je me représente le Parti comme une fabrique ; je me suis bien moqué de lui, en démontrant par ses propres expressions qu'il confond deux aspects différents de la discipline à la fabrique, ce qui, malheureusement est arrivé aussi à la camarade Rosa Luxemburg1.

C'est précisément cette erreur fondamentale que commet aussi la camarade Rosa Luxemburg. Elle ne fait que répéter des phrases, tout bonnement, sans se donner la peine de démêler leur signification concrète. Elle menace de diverses horreurs, sans avoir étudié le fond réel de la controverse. Elle m'attribue des lieux communs, des principes et des propos rebattus, des vérités absolues, et s'évertue à passer sous silence les vérités relatives, basées sur des faits très précis, et que j'applique exclusivement. Et elle se plaint encore de poncifs, et en appelle à la dialectique de Marx. Or, justement, l'article de l'estimée camarade contient uniquement des poncifs imaginaires, justement son article contredit l'abc de la dialectique. Cet abc enseigne qu'il n'y a aucune vérité abstraite, la vérité est toujours concrète. La camarade Rosa Luxemburg méconnaît superbement les faits concrets de la lutte dans notre Parti et déclame d'un air condescendant à propos de questions qu'on ne peut discuter sérieusement. Je prendrai un dernier exemple dans le deuxième article de la camarade Luxemburg. Elle cite mes paroles suivant lesquelles telle ou telle rédaction des statuts d'organisation peut servir d'arme plus ou moins aiguisée dans la lutte contre l'opportunisme2. Rosa Luxemburg ne dit absolument pas de quelles formulations je parlais dans mon livre et nous parlions tous au congrès du Parti. La camarade n'effleure absolument pas la question de savoir quelle polémique je menais au congrès, contre qui j'avançais mes arguments. Au lieu de cela, elle condescend à me faire toute une conférence sur l'opportunisme... dans les pays à régime parlementaire ! ! Mais, dans son article, nous ne trouvons pas un mot sur toutes les variétés particulières, spécifiques de l'opportunisme, sur les nuances qu'il a prises chez nous en Russie, et dont il est question dans mon livre. La conclusion de tous ces raisonnements hautement ingénieux est la suivante : « Les statuts du Parti ne doivent pas être en eux-mêmes ( ? ? comprends qui peut) une arme contre l'opportunisme mais seulement un moyen extérieur puissant pour imposer l'influence dirigeante de la majorité révolutionnaire et prolétarienne du Parti, qui existe en réalité. » Tout à fait exact. Mais R. Luxemburg passe sous silence la façon dont s'est formée la majorité qui existe en réalité ; or, c'est justement de cela que je parle dans mon livre. Elle ne dit pas non plus quelle influence Plékhanov et moi nous défendions à l'aide de ce puissant moyen extérieur Je peux seulement ajouter que jamais et nulle part je n'ai prononcé pareille absurdité, à savoir que les statuts du Parti sont une arme « en eux-mêmes ».

La réponse la plus juste à une telle interprétation de mes vues serait l'exposé des faits concrets de la lutte dans notre Parti. Alors chacun comprendra clairement à quel point les faits concrets contredisent les lieux communs et les abstractions banales de la camarade Luxemburg.

Notre Parti fut fondé au printemps 1898 en Russie au congrès des représentants de quelques organisations russes. Le Parti reçut le nom de Parti ouvrier social-démocrate de Russie. La Rabotchaïa Gazéta3 fut proclamée organe central du Parti ; l'« Union des social-démocrates russes à l'étranger » représentait le Parti à l'étranger. Peu après le congrès, le Comité central du Parti fut arrêté. La Rabotchaïa Gazéta cessa de paraître après le deuxième numéro. Tout le Parti se transforma en un conglomérat amorphe d'organisations locales (appelées comités). Le seul lien unissant ces comités locaux était un lien idéologique, purement intellectuel. Il devait fatalement arriver une période de divergences, de flottements, de scissions. Les intellectuels, qui constituaient un pourcentage beaucoup plus important dans notre Parti que dans les partis d'Europe occidentale, se sont passionnés pour le marxisme, mode nouvelle. Cet engouement a très rapidement fait place d'une part, à une admiration servile de la critique bourgeoise de Marx et, d'autre part, à un mouvement ouvrier purement professionnel (grévisme, économisme). La divergence entre la tendance opportuniste intellectuelle et la tendance révolutionnaire prolétarienne a amené la scission de l'« Union » à l'étranger. Le journal Rabotchaïa Mysl et la revue Rabotchéié Diélo éditée à l'étranger (cette dernière un peu moins) étaient les porte-parole de l'économisme, minimisaient l'importance de la lutte politique, niaient les éléments de démocratie bourgeoise en Russie. Les critiques « légaux » de Marx, messieurs Strouvé, Tougan-Baranovski, Boulgakov, Berdiaïev, etc., ont carrément tourné à droite. Nous ne découvrirons nul endroit en Europe où le bernsteinisme soit arrivé si vite à sa fin logique, la formation d'une fraction libérale, comme cela s'est passé chez nous en Russie. Chez nous, M. Strouvé a commencé par la « critique », au nom du bernsteinisme, et a terminé par l'organisation de la revue libérale Osvobojdiénié, libérale dans le sens européen de ce mot. Plékhanov et ses amis qui ont quitté l'Union à l'étranger étaient soutenus par les fondateurs de l'Iskra et de la Zaria. Ces deux revues (dont a entendu parler même la camarade Rosa Luxemburg) ont mené une « brillante campagne de trois ans » contre l'aile opportuniste du Parti, une campagne de la « Montagne » social-démocrate contre la « Gironde » social-démocrate (c'est une expression de l'ancienne Iskra), une campagne contre le Rabotchéié Diélo (les camarades Kritchevski, Akimov, Martynov, etc.), contre le Bund juif, contre les organisations de Russie qui s'étaient inspirées de cette orientation (en premier lieu contre l'organisation de Pétersbourg dénommée « organisation ouvrière » et le comité de Voronèje). Il devenait de plus en plus évident qu'un lien purement idéologique entre les comités était insuffisant. On ressentait de plus en plus le besoin d'un Parti vraiment uni, c'est-à-dire l'accomplissement de ce qu'on avait seulement prévu en 1898. Enfin, fin 1902 s'est formé un Comité d'organisation, qui s'était donné pour tâche de convoquer le IIe Congrès du Parti. De ce Comité, composé surtout par l'organisation russe de l'Iskra, faisait également partie un représentant du Bund juif. En automne 1903 s'est tenu, enfin, le IIe Congrès qui s'est terminé, d'une part par l'unification formelle du Parti, d'autre part par sa scission en « majorité » et « minorité ». Cette division n'existait pas avant le congrès du Parti. Seule une analyse approfondie de la lutte qui s'est déroulée au congrès peut expliquer cette division. Malheureusement, les partisans de la minorité (y compris la camarade Luxemburg) évitent prudemment cette analyse.

Dans mon livre, que la camarade Luxemburg présente d'une manière si originale aux lecteurs allemands, je consacre plus de cent pages à une analyse détaillée des procès-verbaux du congrès (qui forment un volume de près de 400 pages). Cette analyse m'a amené à diviser les délégués ou mieux les voix (certains délégués avaient une ou deux voix) en quatre groupes fondamentaux : 1) les iskristes de la majorité (partisans de la tendance de l'ancienne Iskra) -24 voix, 2) les iskristes de la minorité — 9 voix, 3) le centre (appelé aussi par dérision le « marais ») — 10 voix et enfin 4) les anti-iskristes — 8 voix, soit au total 51 voix. J'analyse la participation de ces groupes à tous les votes qui ont eu lieu au congrès et démontre qu'à propos de toutes les questions (programme, tactique et organisation) le congrès a été l'arène de la lutte des iskristes contre les anti-iskristes, le « marais » ayant oscillé dans différents sens. Quiconque connaît un tant soit peu l'histoire de notre Parti doit comprendre clairement qu'il ne pouvait en être autrement. Mais tous les partisans de la minorité (y compris Rosa Luxemburg) ferment modestement les yeux sur cette lutte. Pourquoi ? C'est justement cette lutte qui rend évidente toute la fausseté de l'actuelle position politique de la minorité. Pendant toute cette bataille au congrès du Parti, à l'occasion de dizaines de questions, de dizaines de votes, les iskristes ont combattu les anti-iskristes et le « marais » qui s'alignait d'autant plus résolument aux côtés des anti-iskristes que la question discutée était plus concrète, qu'elle définissait d'une manière plus positive le sens fondamental du travail social-démocrate, qu'elle visait à mettre en pratique plus concrètement les plans inébranlables de l'ancienne Iskra. Les anti-iskristes (surtout le camarade Akimov et le délégué toujours d'accord avec lui, de l'« Organisation ouvrière » de Pétersbourg, le camarade Brucker, presque toujours le camarade Martynov et 5 délégués du Bund juif) étaient contre la reconnaissance de l'orientation de l'ancienne Iskra. Ils défendaient les anciennes organisations privées, votaient contre leur soumission au Parti, contre leur fusion avec le Parti (incident du Comité d'organisation, dissolution du groupe « loujny Rabotchi », le plus important du « marais », etc.). Ils combattaient les statuts d'organisation, rédigés dans l'esprit du centralisme (14e séance du congrès) et accusaient alors tous les iskristes de vouloir introduire « la suspicion organisée », « la loi d'exception » et autres horreurs. Tous les iskristes sans exception en riaient alors ; il est remarquable que la camarade Rosa Luxemburg prenne toutes ces fantaisies pour quelque chose de sérieux. Dans la grande majorité des questions, les iskristes l'ont emporté ; ils prédominaient au congrès, ce qui ressort clairement des chiffres que j'ai rappelés. Mais dans la deuxième période du congrès, quand on tranchait des questions touchant moins aux principes, les anti-iskristes ont gagné : certains iskristes avaient voté avec eux. C'est ce qui est arrivé, par exemple, à propos de l'égalité des langues dans notre programme ; sur cette question, les anti-iskristes ont presque réussi à battre la commission du programme et à imposer leur formulation. C'est ce qui est arrivé aussi pour le paragraphe 1 des statuts, lorsque les anti-iskristes de concert avec le « marais » ont imposé la formulation de Martov. Conformément à cette rédaction, sont considérés comme membres du Parti non seulement les membres d'une organisation du Parti (c'est la formulation que j'ai défendue avec Plékhanov), mais aussi toutes les personnes qui militent sous le contrôle d'une organisation du Parti4.

La même chose s'est produite à propos des élections du Comité central et de la rédaction de l'organe central. 24 iskristes ont formé une majorité compacte ; ils ont fait adopter un plan conçu depuis longtemps de renouvellement de la rédaction : on a élu trois des six anciens rédacteurs ; 9 iskristes, 10 membres du centre et 1 anti-iskriste (les autres : 7 anti-iskristes, les représentants du Bund juif et du Rabotchéié Diélo avaient quitté le congrès auparavant) formaient la minorité. Cette minorité était si mécontente des élections qu'elle a décidé de ne pas participer aux autres élections. Le camarade Kautsky avait parfaitement raison de voir dans le renouvellement de la rédaction la cause principale de la lutte qui suivit. Mais son opinion suivant laquelle c'est moi (sic !) qui aurais « exclu » trois camarades de la rédaction s'explique seulement par sa complète ignorance de notre congrès. D'abord, la non-élection n'est absolument pas une exclusion, et je n'avais naturellement pas le droit au congrès d'exclure qui que ce soit ; d'autre part, le camarade Kautsky ne soupçonne même pas, il me semble, que la coalition des anti-iskristes, du centre et d'une petite partie des partisans de l'Iskra avait aussi une signification politique et ne pouvait manquer d'exercer une influence sur le résultat des élections. Quiconque se refuse à fermer les yeux sur ce qui s'est passé à notre congrès doit comprendre que notre nouvelle division en minorité et majorité est seulement une variante de l'ancienne division en aile prolétarienne, révolutionnaire et en aile intellectuelle, opportuniste de notre Parti. Ce fait, on ne peut l'écarter par aucune interprétation, aucune dérision.

Malheureusement, après le congrès, la signification de principe de cette scission a été obscurcie par les chicanes à propos de la cooptation. Plus précisément, la minorité refusait de travailler sous le contrôle des organismes centraux, si les trois anciens rédacteurs n'étaient pas cooptés à nouveau. Cette lutte a duré deux mois. Les moyens d'action utilisés étaient le boycottage et la désorganisation du Parti. 12 comités (des 14 qui se sont prononcés sur cette question) ont sévèrement condamné ces moyens. La minorité a même refusé d'accepter notre proposition (dont Plékhanov et moi avons été les promoteurs) et d'exprimer leur point de vue dans les colonnes de l'Iskra. Au congrès de la Ligue à l'étranger, on en est arrivé à couvrir les membres des organismes centraux d'injures et d'outrages (autocrates, bureaucrates, gendarmes, menteurs, etc.). On les accusait d'étouffer les initiatives personnelles et de vouloir imposer la soumission inconditionnelle, l'obéissance aveugle, etc. Les tentatives faites par Plékhanov de qualifier d'anarchiste un tel moyen de lutte de la minorité, ne pouvaient atteindre leur but. Après ce congrès, Plékhanov publia un article, qui a fait date, et qui était dirigé contre moi : « Ce qu'il ne faut pas faire » (Iskra, n° 52). Dans cet article, il disait que la lutte contre le révisionnisme ne doit pas signifier nécessairement lutte contre les révisionnistes ; il était clair pour tous qu'il sous-entendait notre minorité. Plus loin, il dit que parfois il ne faut pas combattre l'anarchisme individualiste, si solidement ancré dans l'esprit du révolutionnaire russe ; certaines concessions sont quelquefois le meilleur moyen pour le maîtriser et éviter la scission. J'ai quitté la rédaction, car je ne pouvais partager un tel point de vue, et les rédacteurs de la minorité ont été cooptés. Puis il y a eu la lutte pour la cooptation au Comité central. Ma proposition de conclure la paix à condition que l'organe central reste à la minorité et le Comité central à la majorité a été rejetée. La bataille a continué, on combattait « au nom des principes » le bureaucratisme, l'ultracentralisme, le formalisme, le jacobinisme, le schweitzerisme (c'est moi qu'on appelait le Schweitzer russe) et autres choses horribles. Je me suis moqué de toutes ces accusations dans mon livre, et j'ai souligné que c'était soit une simple chicanerie de cooptation soit (si l'on convient d'y voir « des principes ») rien d'autre que des phrases opportunistes, girondistes. La minorité actuelle répète seulement ce que le camarade Akimov et d'autres opportunistes avérés ont dit à notre congrès contre le centralisme que défendaient tous les partisans de l'ancienne Iskra.

En Russie, les comités étaient indignés de la transformation de l'organe central en un organe d'un cercle privé, celui des chamailleries de cooptation et des ragots du Parti. On a voté plusieurs résolutions qui exprimaient la plus sévère condamnation. Seule la soi-disant « Organisation ouvrière » de Pétersbourg, dont nous avons déjà parlé, et le comité de Voronèje (partisans de la tendance du camarade Akimov) ont exprimé leur satisfaction de principe, de l'orientation de la nouvelle Iskra. Les voix, réclamant la convocation du IIIe Congrès, devenaient de plus en plus nombreuses,

Le lecteur qui se donnera la peine d'étudier les origines de la lutte dans notre Parti comprendra facilement que les propos de la camarade Rosa Luxemburg sur « l'ultra-centralisme », sur la nécessité d'une centralisation progressive, etc., sont concrètement et sur le plan pratique une dérision à l'égard de notre congrès ; abstraitement et sur le plan théorique (si l'on peut ici parler de la théorie), c'est un avilissement manifeste du marxisme, une altération de la véritable dialectique de Marx, etc.

La dernière phase de la lutte a été caractérisée par le fait que les membres de la majorité ont été en partie exclus du Comité central, en partie neutralisés, réduits à néant. (Cela s'est produit à cause des remaniements du Comité central5, etc.) Le Conseil du Parti (qui après la cooptation des anciens rédacteurs est également tombé aux mains de la minorité) et le Comité central actuel ont condamné toute agitation en faveur du IIIe Congrès, et passent à des accords et des pourparlers privés avec certains membres de la minorité. Les organisations, comme par exemple le collège de représentants (mandataires) du Comité central, qui se sont permis de commettre un crime tel que l'agitation pour la convocation d'un congrès, ont été dissoutes6. La lutte du Conseil du Parti et du nouveau Comité central contre la convocation du IIIe Congrès a été déclarée sur toute la ligne. La majorité y a répondu par le mot d'ordre : « A bas le bonapartisme ! » (c'était le titre de la brochure du camarade Galerka7, qui parle au nom de la majorité). Le nombre des résolutions, dans lesquelles les institutions du Parti qui s'opposent à la convocation du congrès sont proclamées antiparti et bonapartistes, grandit. A quel point tous les discours de la minorité contre l'ultra-centralisme et en faveur de l'autonomie étaient hypocrites, c'est ce qui ressort clairement du fait que la nouvelle maison d'éditions de la majorité, que j'ai fondée avec un camarade (où ont été publiées la brochure mentionnée ci-dessus du camarade Galerka et quelques autres), a été déclarée hors-parti8. Les nouvelles éditions donnent à la majorité la seule possibilité de répandre ses vues, puisque les pages de l'Iskra lui sont à peu près interdites. Malgré cela, ou plutôt, justement à cause de cela, le Conseil du Parti a pris la décision, dont je viens de parler, sous le prétexte purement formel que nos éditions ne sont habilitées par aucune organisation du Parti.

A peine est-il besoin de parler de l'abandon dans lequel se trouve le travail positif, de la chute brutale du prestige de la social-démocratie, de dire à quel point tout le Parti est démoralisé parce que toutes les résolutions, toutes les élections du IIe Congrès ont été réduites à néant, et par suite de cette lutte contre la convocation du IIIe Congrès que mènent les organismes du Parti, responsables devant le Parti.

Notes

1 Voir la brochure russe : Nos malentendus, l'article « R. Luxemburg contre Karl Marx ». (Note de Lénine)

2 Voir Un pas en avant, deux pas en arrière (La crise dans notre parti), >chapitre i, note 15.

3 « Rabotchaïa Gazéta », organe illégal du groupe social-démocrate de Kiev. 2 numéros ont paru : le n° 1 en août 1897 et le n° 2 eu décembre (daté de novembre de la même année). Le 1er Congrès du P.O.S.D.R. la reconnut organe officiel du Parti. Après le congrès, à la suite de la destruction de l'imprimerie par la police et l'arrestation des membres du C.C. le journal cessa de paraître. Voir Œuvres, Paris-Moscou, t. 4, pp. 213-215 sur les tentatives de renouveler sa parution en 1899.

4 Le camarade Kautsky s'est prononcé pour la formulation de Martov en invoquant des raisons d'opportunité. D'abord, ce point a été discuté à notre congrès non sous l'angle de l'opportunité, mais du point de vue des principes. La question a été posée sous cet aspect par Axelrod. Deuxièmement, le camarade Kautsky se trompe s'il pense que sous le régime policier russe, il existe une si grande différence entre l'appartenance à une organisation du Parti et un simple travail sous le contrôle d'une telle organisation. Troisièmement, il est particulièrement erroné de comparer la situation actuelle en Russie à la situation en Allemagne lorsqu'était en vigueur la loi d'exception contre les socialistes. (Note de Lénine).

Loi d'exception contre les socialistes, adoptée en Allemagne en 1878. Toutes les organisations du Parti social-démocrate, les organisations ouvrières de niasse, la presse ouvrière furent interdites ; on confisqua les publications socialistes, on commença à déporter les social-démocrates. Sous la pression du mouvement ouvrier de masse la loi fut abolie en 1890.

5 Au IIe Congrès du Parti furent élus au Comité central : Lengnik, Krjijanovski, Noskov. En octobre (nouveau calendrier) 1903 furent cooptés au C.C. Zemliatchka, Krassine, Essen et Goussarov. En novembre, Lénine entra au C.C. et Galpérine fut coopté. Entre juillet et septembre 1904, il y eut de nouveaux changements : Lengnik et Essen, partisans de Lénine, furent arrêtés. Les conciliateurs Krjijanovski et Goussarov donnèrent leur démission. Les conciliateurs Krassine, Noskov et Galpérine, malgré les protestations de Lénine, exclurent illégalement du C.C. Zemliatchka, partisane de la majorité, et cooptèrent 3 conciliateurs : Lioubimov, Karpov et Doubrovinski. A la suite de ces remaniements, les conciliateurs avaient la majorité au C.C.

6 Lénine fait allusion à la résolution du C.C. sur la dissolution du Bureau du Sud du C.C., qui faisait de l'agitation en faveur de la convocation du IIIe Congrès du Parti.

7 Galerka, le bolchevik M. Olminski (Alexandrov).

8 La maison d'éditions du Parti social-démocrate, de V. Bontch-Brouévitch et N. Lénine, fut fondée par les bolcheviks après que la rédaction menchevique de l'Iskra leur eut fermé les colonnes du journal et refusé de publier les déclarations des organisations, et membres du Parti qui défendaient les résolutions du IIe Congrès et réclamaient la convocation du IIIe Congrès. Elle fit paraître plusieurs œuvres dirigées contre les mencheviks et les conciliateurs : N. Lénine, La campagne des zemstvos et le plan de l'« Iskra » ; Galerka, A bas le bonapartisme ; Orlovski, Le Conseil contre le Parti, etc.

 

 

 


mardi 12 janvier 2021

UN MAXIMALISME HORS JEU : ENTRE GAUCHISME ET UTOPIE



Je ne sais pas si la réactualisation de son « Histoire de l'ultra-gauche » par Bourseiller1 va être plus centrée sur les agités du bonnet black blocs, et laisser de côté cette ancienne ultra-gauche plus théorique qu'émeutière impulsive et comptant pour zéro dans le bordel des réseaux sociaux échevelés, mais moi je poursuis obstinément ma tâche d'observation et d'analyse de ce que je range dans le maximalisme politique bordigo-luxemburgiste-chirikien.

Avec la « nuit de cristal » américaine et la marche sur Rome, pardon sur la poussée urticante vers la coupole de Washington par les fans éclectiques de Trump, j'ai eu matière à comparer les prises de position des deux frères ennemis, le CCI (Assaut du Capitole à Washington: les États-Unis au cœur de la décomposition mondiale du capitalisme | Courant Communiste International (internationalism.org) et le GIGC (Révolution ou Guerre - Révolution ou Guerre (igcl.org) ). Tout au moins ce qui les différencie dans l'analyse de la situation actuelle à la fois confuse et désespérante.

Comme LO son vassal en souci prioritaire du peuple syndiqué ou des travailleurs auto-organisés2, le CCI est une lourde machine et n'a pu prendre position qu'une semaine après l'émotion mondiale suscitée par les frasques pantelantes et impuissantes de cliques de clowns suivistes et de néo-fachos sans envergure. Nulle surprise, c'est à peu près le même constat et radotage que lors de l'élection de Trump il y a quatre années à peine : « Assaut du Capitole à Washington: les États-Unis au cœur de la décomposition mondiale du capitalisme ». Vous avez tout compris. On vous sert un plat déjà cuisiné il y a quatre ans. La description qui suit emprunte au vocabulaire gauchiste « foule vengeresse, dirigée par les hordes trumpistes fascisantes (comme les Proud Boys) » qui bouscula sans peine « des forces de l'ordre totalement dépassées ». Pour en référer aussitôt à un mouvement aussi réac les Black Lives Matter qui eux avaient été cernés et paralysés par des forces policières autrement plus nombreuses ». Même si le CCI n'est pas antifa il reste antiraciste.

Quatre ans après on est toujours les pieds dans la boue de la « décomposition capitaliste » et l'éternité de la décadence :

« Les fractures au sein de son appareil politique, l’explosion du populisme depuis l’élection de Trump, illustrent de façon éloquente le pourrissement sur pied de la société capitaliste. En fait, comme nous l’avons souligné depuis la fin des années 1980 le système capitaliste, entré en décadence avec la Première Guerre mondiale, s’enfonce depuis plusieurs décennies dans la phase ultime de cette décadence, celle de la décomposition (…) L’assaut contre le Capitole par les bandes de trumpistes fanatisées s’inscrit entièrement dans cette dynamique d’explosion du chaos à tous les niveaux de la société. Cet événement est une manifestation des affrontements croissants totalement irrationnels et de plus en plus violents entre différentes parties de la population (les “blancs” contre les “noirs”, les “élites” contre le “peuple”, les hommes contre les femmes, les hétérosexuels contre les homosexuels, etc.), dont l’émergence de milices racistes surarmées et de complotistes totalement délirants en est l’expression caricaturale »(...) Mais ces “fractures” sont surtout le reflet de l’affrontement ouvert entre les fractions de la bourgeoisie américaine, avec d’un côté les populistes autour de Trump et, de l’autre, les fractions plus soucieuses des intérêts à long terme du capital national : au sein du Parti démocrate et parmi le Parti républicain, dans les rouages de l’appareil d’État et de l’armée, à l’antenne des grandes chaînes d’information ou à la tribune des cérémonies hollywoodiennes, les campagnes, les résistances et les coups bas contre les gesticulations du président populiste, ont été constantes et parfois très virulentes ».

L'INCOMPREHENSION DE LA NATURE DU POPULISME

Les deux frères ennemis s'en vont radotant à chaque événement que la classe ouvrière est victime systématique des manipulations bourgeoises et de deux camps en général (droite et gauche et vice versa). Le courant dont ils se réclament n'a jamais été très lucide ni fin analyste de la place des couches petites bourgeoises. Parallèlement le « saint prolétariat » est supposé avoir réponse à tout avec un historicisme qui n'a rien à envier à l'éclectisme gramsciste. Ils ne se sont pas posés plus avant la question de l'absence du prolétariat au premier plan des médias, en tant que tel, ces dernières années. Les émeutes, les confrontations diverses sont benoitement classes dans le chapitre Décadence, petit a « décomposition ». Roulez jeunesse. Pourtant le vieux Chirik leur avait appris dans les 70 que lorsque la petite bourgeoisie (décolonisation, Baader, Rouillan, etc.) est au premier plan c'est en raison de l'absence du prolétariat. Ce ne sont pas les multiples grèves désespérément syndicales en France et en Amérique du sud qui indiquent une quelconque menace prolétarienne contrairement à ce que rabâche le sorélien GIGC.

Or, le populisme, qui n'a rien à voir en soi avec l'extrême droite, même si celle-ci existe à l'état de résidu, c'est cela : une série de révoltes désespérées des couches intermédiaires, aussi bien boutiquiers qu'étudiants floués de leur ancien rôle de futurs cadres (*) ; le boutiquier va miser sur des solutions nationales et l'étudiant sur des solutions racialistes. D'une façon générale il est la protestation contre le mépris où est tenu le citoyen de rien par les décideurs politiques en tout genre.

(*) Le slogan ""Les ouvriers prennent des mains fragiles des étudiants le drapeau de la lutte contre le régime antipopulaire", était de fabrique stalinienne et correspondait à la censure cégétiste empêchant de débattre entre ouvriers etétudiants..

Avec le marxisme rigide du CCI (et de son frère ennemi) toutes ces révoltes sont soit manipulées par la bourgeoisie, soit des bagarres entre cliques bourgeoises. L'individu lambda, le quidam qu'on appelle à voter ce qui est déjà décidé, celui qui croit pouvoir protester même s'il n'est pas membre d'une clique politique et dont maire, député ou ministre se fichent, moi-même avec mon blog, nous n'existons pas. Cela fait penser au règne staliniste, quand au nom du "bien commun", d'un anti-individualisme pervers,  d'une classe immanente, tout se décide en comités restreints. Les masses ne sont-elles pas traditionnellement un ramassis d'abrutis? C'est pourquoi, et je n'ai pas honte à l'affirmer, se cache en particulier derrière les différentes formes de populisme une volonté de redonner la parole, en partie au vague peuple, mais surtout au prolétariat qui fait vivre la société basiquement, dont les revendications économiques ne sont pas révolutionnaires mais bien plutôt sa volonté et capacité d'exiger une réelle démocratie universelle, une réelle expression des masses. A l'avenir on va certainement plus mourir pour ce "droit à la parole" que pour mon augmentation de salaire ou à cause de la covid.. 

 Ce CCI reste hors jeu en continuant à dénoncer d'anciennes mystifications érodées3 par le temps alors que le groupe de Juan (GIGC) a fait l'effort dernièrement de dénoncer les cliques bourgeoises décoloniales déconnantes, les indigestes indigènes et les racialistes racistes, comme attaques directes contre « l'universalisme prolétarien ». En outre, comme j'ai tenté de l'expliquer dans un article de janvier 2020, l'Etat peut parfaitement gouverner par le chaos (le CCI ne nous démontre nullement qu'il est affaibli)4.

En 2017, je notais la fausseté des analyses du CCI sur l'arrivée du « monstre Trump », qui allait se faire bouffer par l'impérialisme russe et le pays être submergé par la xénophobie populaire, alors que Trump a su, malgré ses clowneries, affirmer l'intérêt national et laisser la vedette à l'intersectionnalité et au racialisme des élites démocrates et gauchistes. Du bon boulot en somme qui a payé électoralement puis que la noria de gauche est revenue à son tour au pouvoir pour illusionner avec les mêmes vieux apparatchiks du temps d'Obama et de Clinton.

Le GGIC n'a pas varié, lui qui prédisait l'arrivée de la guerre, c'est la même chanson avec la défaite de Trump même s'il n'a pas encore pris position sur le charivari au Capitole. Mais sur la propagande principale, il ne déconne pas comme le CCI, en montrant et en démontrant, avec des articles de haut niveau l'action délétère et anti-prolétariat des cliques racialistes, mais comme actions délibérément cornaquées par les fractions bourgeoises (le GIGC se rapproche plus de la gouvernance par le chaos, même s'il reste en général gramsciste avec la mystique évanescente des Conseils ouvriers).

Le CCI nous ressert ses salades sur la décomposition là ou cela n'explique rien, et surtout pas la propagande bourgeoise. De plus il imagine des bagarres entre ouvriers « populistes » et ouvriers « antiracistes », où ces deux catégories sont supposées suivre aveuglément tel ou tel bateleur de foire de l'ordre bourgeois. Le populisme ce n'est pas si simple et je ne vois nulle part ces bagarres sauf avec la police dans les deux cas :

« Le plus grand danger pour le prolétariat aux États-Unis serait de se laisser entraîner dans la confrontation entre les différentes fractions de la bourgeoisie. Une bonne partie de l’électorat de Trump est constituée d’ouvriers rejetant les élites et à la recherche d’un “homme providentiel”. La politique de Trump de relance de l’industrie avait permis de rallier derrière lui de nombreux prolétaires de la “ceinture de la rouille” qui avaient perdu leur emploi. Le risque existe d’affrontements entre ouvriers pro-Trump et ouvriers pro-Biden. Par ailleurs, l’enfoncement de la société dans la décomposition risque d’aggraver encore le clivage racial, endémique aux États-Unis, entre les blancs et les noirs, en propulsant les idéologies identitaires ».

Des factions petites bourgeoises peuvent ponctuellement attirer une partie des ouvriers pas simplement mécontents de l'élite politique bourgeoise, mais dégoûtés. Les étudiants floués peuvent être tentés de suivre l'idéologie indigéniste indigeste qui peut leur apparaître comme une vengeance universelle.

Nos deux frères ennemis de la « gauche communiste » - ne pas confondre avec le PCF disparu ou la gauche bourgeoise émiettée dont tous les apparatchiks secondaires se rêvent successeurs de Macron – ne pigent que pouic au populisme parce qu'ils restent dans l'aire gauchiste qui se fait passer pour internationaliste en criant à l'ouverture sans compter pour l'immigration sauvage. Au sens propre comme au sens figuré c'est de l'utopisme. Imaginez un nouveau bastion prolétarien, les gauchistes et nos deux frères ennemis, comment feraient-ils, s'ils se retrouvaient au pouvoir, pour accueillir toute l'Afrique et l'Afghanistan, au pays ayant aboli les frontières ?

Le populisme comme contenant tous les replis et toutes les peurs, fondées ou infondées, n'a pas de bonnes réponses, et le plus souvent la plus bête, la solution nationale. Ces peurs ne sont ni du racisme en général, ni la peur en soi de l'étranger, mais sont conditionnées par le chômage de masse, l'absence d'avenir pour les enfants, la crise des (anciennes) valeurs sociales, la violence, les menaces de l'islam qui veut prendre le pouvoir avec plus d'obstination que fascisme et stalinisme disparus.

Le GIGC sorélien voit mieux la nature des attaques « antiracistes » du pouvoir que le CCI, ce qu'il appelle justement « l'usure de la carte Trump » :

« À ce jour, et depuis l’éclatement de la pandémie et de la crise, l’offensive idéologique et politique  de la classe dominante américaine – sous l’impulsion du parti démocrate, de ses fractions les plus à gauche, tels le Black Lives Matter et les gauchistes de tout acabit – sur les questions de racisme-antiracisme, identitaires, etc., et plus largement autour de la défense de la démocratie et de l’État, a réussi à masquer les antagonismes de classe, à occuper la rue et le terrain social et ainsi à prévenir toute expression prolétarienne, toute lutte ouvrière significative, contre les effets brutaux et dramatiques de la crise. Pour tous ceux qui ont pu tomber dans le piège, ou l’illusion, de croire que le prolétariat pouvait tirer profit de la campagne et des manifestations antiracistes et identitaires, en particulier parce qu’elles étaient violentes et radicales, la leçon est rude et le constat impitoyable ».

Le GIGC, sans citer le CCI, explique que l'élection de Trump n'a pas été une crise politique de la bourgeoisie américaine. Le Capital américain avait en effet, pour un temps, besoin d'une « personnalité disruptive ». L'article exagère la place des petites bandes d'extrême droite, alors qu'il eût fallu développer sur une idéologie plus dangereuse que l'action de quelques bras cassés : le complotisme et la mise en accusation haineuse des personnes et non pas du système.

Le constat de l'utilisation bourgeoise de deux comédies peut paraître juste :

« Trump le raciste et la gauche antiraciste se retrouvèrent main dans la main, dansant le ballet nauséabond de l’identitarisme, pour imposer une polarisation sur le terrain démocratique bourgeois, celui de la défense de l’État, détournant l’attention des antagonismes de classe. La défaite de Trump le fasciste-raciste et la victoire de Biden l’antiraciste-démocrate signent la victoire idéologique et politique remportée par l’offensive que la classe dominante a lancée contre le prolétariat américain depuis l’assassinat de G. Floyd. Pour la gagner, vu les circonstances, la bourgeoisie devait user l’imprévisible et disruptif Trump jusqu’à ce qu’il ne puisse plus servir et doive être jeté ».

Mais comme le CCI, le GIGC est incapable d'analyser le populisme et se laisse fixer sur les apaches néo-fachos qui cachent la forêt des couches petites bourgeoises en désarroi depuis tant d'années et incapables de penser une réelle alternative politique. Certes il était facile, comme le CCI (et les trotskiens) l'a fait, de mépriser les gilets jaunes au début, sans comprendre le questionnement de fond. En particulier d'aller plus loin que le commentaire du spectateur indifférent. Et en plus pourquoi, dans le cas de la France, les Nuit debout, gilets jaunes et même les divers coquins de l'islamo-gauchisme et les indigestes racialistes ont échoué et échoueront ? Parce qu'ils sont tous à des degrés différents l'expression des couches petites bourgeoises désemparées, sans capacité à « trancher politiquement » et socialement du point de vue universel.

Tout en posant aux propagandistes déterminés pour un parti du futur, bien sous tous rapports, jamais plus substitutionniste, élégant dans la répartition du pouvoir « prolétarien », nos deux frères pratiquement jumeaux devraient faire preuve de modestie :

  • d'abord en cessant de rabâcher des slogans d'un autre temps, inopérants, voire ridicules ;

  • ensuite en examinant ce que peut être une révolution aujourd'hui sans grandes usines dominant une région ou imposant le respect à l'ensemble de la classe ouvrière, comment pourrait se fédérer, via une infinie série de petites boites indépendantes les unes des autres un pouvoir « prolétarien » qui aurait fichu en l'air le patronat et l'Etat national ?

  • Rappeler que jamais le prolétariat n'a pu gouverner seul ;

  • Les conseils de décision du prolétariat ne s'appelleront certainement plus « conseils ouvriers », concept gramsciste qui a toujours foiré, et les masses modernes n'auront jamais plus envie d'un parti ni d'un cartel de parti au pouvoir, le GIGC reste une secte de gréviculteurs5 aussi faible politiquement que son parti central, sans charisme et sans enthousiasme, l'italienne TCI :

  • la grève générale a toujours été un mythe et n'a jamais été révolutionnaire, en tout cas n'a pas été un déclencheur de révolution ; à lire les frères ennemis du maximalisme comme de leurs compétiteurs gauchistes, on a l'impression que c'est leur projet ouvriériste obstiné ou racialiste délirant qui ouvrirait la porte à la révolution ; alors qu'ils savent très bien que aucune grève générale n'a déclenché de révolution ni en Russie ni en Allemagne ; la grève comme telle, en général ou en particulier, n'est pas la seule ni la meilleure expression du prolétariat.

Enfin le prolétariat moderne, dans son hétérogénéité et diversité moderne, ressemblant plutôt au prolétariat du 18e siècle, il y a fort à parier qu'il aura recours à plus grande échelle à une spontanéité historique qui surprendra une nouvelle fois les « professionnels » mais amateurs de révolution, ne se fédérant pas syndicalement pour des augmentations de salaire ou tout autre sujet corporatif, mais agissant comme seule classe porteuse de l'esprit collectif et créatrice de lieux de discussions et de prise de décision contre les horreurs du capitalisme. Petit rappel de papy 68 tard : il s'est passé plus de débats intéressants dans les amphis occupés en mai 68 que derrière les grilles des usines en grève ("A la Sorbonne c'est plus marrant que dans l'usine occupée", entendit-on dire par un jeune ouvrier lors de la marche sur Billancourt). On n'occupait pas lieux publics pour faire des selfies ou arborer un tee-shirt jaune ou rouge, mais pour débattre des questions universelles. Demain aussi pas de révolution sérieuse possible sans libres débats sur la question de l'avenir de la société humaine et enfin sans une volonté d'organisation collective où ce n'est plus l'individu qui est roi mais où tous peuvent discuter puis décider pour le bien de tous et au nom de tous.

Seule la capacité de réflexion et d'organisation du prolétariat, avec sa conscience de classe, non comme idéologie excluante, mais fraternelle et sans haine, pourra indiquer le chemin aux couches désespérées.


NOTES

1Qui va paraître sous peu ; dans l'édition originale il m'avait quelque peu trop mis en valeur. Ne vous inquiétez point, j'ai passé commande et je vous en ferai la critique ici.

2« L'extrême droite au Capitole : un avertissement pour les travailleurs »(LO, une semaine après), bien que avec des nuances comparé aux petites folles antifa du NPA, de LFI et Cie, LO (qui est aussi une secte populiste) ne voit que le danger « fasciste » :« Ce qui est aujourd’hui une comédie peut se transformer rapidement en tragédie parce que, derrière les déguisements et les postures ridicules, il y a des femmes et des hommes convaincus de la supériorité de la race blanche. Il y a des groupes paramilitaires qui ont multiplié les actions violentes, assassinats compris, ces derniers mois. Trump a une responsabilité évidente dans ces évènements. Mais les réduire à sa personnalité et à son avenir politique revient à se voiler la face. Les forces sociales et politiques qu’il a renforcées existent indépendamment de lui; .L’histoire n’est pas écrite. Ce qui s’est passé au Capitole restera peut-être un avertissement sans conséquence. Mais les ingrédients pour le développement d’une extrême droite fascisante sont là. Et ce n’est pas vrai qu’aux États-Unis !

3Voir mes divers articles sur la fumisterie de la « grève générale » : « Le mythe "grève générale" branlette à gauchistes » - « LES CROQUE-MORTS de la grève programmée larmoyante à la SNCF »(avril 2018) - Le prolétariat universel: LES CHORISTES DES SYNDICATS GOUVERNEMENTAUX (proletariatuniversel.blogspot.com) (mars 2018) - Le prolétariat universel: LES CHORISTES DES SYNDICATS GOUVERNEMENTAUX (proletariatuniversel.blogspot.com) (2020) – La grève du père Noël (6 décembre 2019) - LA GREVE GENERALE CETTE COQUILLE VIDE POUR AGITES GAUCHISTES (telle que en Espagne hier) (2010) - De l’imbécilité sociale et des robots syndicalistes(rituels syndicaux et robots-bobos) (2009) -

4« Gouverner par le chaos ?Cette expression m'est apparue assez explicative pour le déroulement de cette grève bancale, interclassiste et il faut bien dire irréelle du point de vue des objectifs de conservation de l'hypocrite « droit à la retraite », contrairement aux affirmations menaçantes mais creuses des robustes syndicrates ». Par exemple le fait que enseignants et policiers soient au premier rang victimes des criminels islamiques ou des voyous sans foi, n'est pas considéré comme de la décomposition, mais justifie périodiquement les arguments « sécuritaires », le soutien à la police par une population « plus préoccupée de sa sécurité », etc.

5Après chaque déclaration ou analyse de l'actualité on a droit à la solution sorélienne suivante : « Reprendre le fil des luttes ouvrières tel qu’elles se développaient l’an dernier, dont la tonalité était donnée par les grèves en France de décembre 2019-janvier 2020, tout en les portant plus hautes afin de répondre à la crise et à la répression étatique de type totalitaire mise en place sous prétexte de pandémie et des attentats. Voilà le chemin à prendre » (GIGC 7 nov 2020). C'est à dire reprendre les mêmes grèves syndicales de l'aristocratie ouvrière pour la défense de LEURS statuts ou de LEUR retraite en les poussant vers... la grève générale, pour quoi faire ?