"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 25 mai 2020

Par qui remplacer la bourgeoisie mortellement infectée par le covid?


La mafia stalinienne galvaudant un vieux sigle
PREMIERE PARTIE

« Producteurs sauvons-nous nous-mêmes » (L'Internationale)
« Les prolétaires de la capitale au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l’heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques [...] Le prolétariat [...] a compris qu’il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinées, et d’en assurer le triomphe en s’emparant du pouvoir ». Manifeste du comité central de la Commune, 18 mars 1871 
« Commençons à créer, dans le désordre capitaliste, des centres de cristallisation communiste. Une légère secousse suffira alors pour précipiter en communisme toute la masse de la propriété. Ce sera la révolution ». Jean Jaurès
« Les diverses formes de coopératives ne peuvent à aucun degré servir les buts révolutionnaires du prolétariat. Les plus convenables pour cela sont les coopératives de consommation. Mais même parmi ces dernières, il en est beaucoup qui groupent des éléments bourgeois. Ces coopératives ne seront jamais du côté du prolétariat dans sa lutte révolutionnaire. Seule la coopération ouvrière dans les villes et dans les campagnes peut avoir ce caractère ». 3ème congrès de l'IC, juin 1921
Cette notion de « producteurs » pour qualifier le monde ouvrier est la première identité vécue par la classe ouvrière comme classe collective, le vers de la chanson L'Internationale, fait écho au préambule des statuts de l’AIT rédigés par Karl Marx : « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». On n'imagine pas chanter « chômeurs sauvons-nous nous-mêmes », « étudiants sauvons-nous nous mêmes », ou « parasites sauvons-nous nous-mêmes ». L'identité de classe se mesure toujours par rapport au travail, non en tant que travail mais comme nécessité pour le genre humain1 , et qui suppose la solidarité. On objectera, surtout à notre époque, que toutes les parties de la classe ouvrière ne sont pas forcément des « producteurs ». Une masse d'intermédiaires, de professions bureaucratiques lourdes et inutiles dominent chez les cols blancs, et la pandémie a confirmé leur inutilité. Mais aussi que face à la masse des sans-travail qui va nous tomber dessus – près de 600.000 nouveaux jeunes sur le marché de l'emploi à la rentrée en France sans aucune possibilité d'embauche – s'ajoutant à la pléthore de populations hors travail, cette accumulation de non « producteurs » impose à toute tête pensante de réfléchir à une réorganisation urgente de la société2.
UNE CLASSE ALTERNATIVE A LA GESTION CAPITALISTE DE LA SOCIETE
Avec le recul, et à la veille d'explosions sociales qui ne porteront pas sur le prix de l'essence ou l'élection d'Hanouna ou Eric Drouet à la présidence de la République, mais sur le sort de millions de prolétaires jetés à la rue, on ne peut qu'être frappé entre d'un côté les exigences classiques du prolétariat, hier au début de la vague révolutionnaire des années 1917 – la paix et le pain – et ce qui sera aujourd'hui fondamental : le travail et le pain. Face au nouveau règne « démocratique » de la bourgeoisie (le triomphe du parlementarisme à la fin du 19e siècle), le mouvement ouvrier s'est toujours exprimé prioritairement en faveur des besoins humains, même si on lui a reproché d'être resté souvent amorphe politiquement : manger, vivre et surtout travailler en paix. Ne se concevant pas comme citoyen à part entière, où la politique restait du domaine des spécialistes bourgeois, le prolétaire dût s'affirmer « à partir de son lieu de travail », là où réside la vraie réalité et non pas dans l'illusion d'être un citoyen indépendant quoique pauvre et « invisible », sans qualités sociales ni universitaires. C'est par le syndicalisme vers 1900 que la classe ouvrière commença vraiment à affirmer sa nature et son indépendance de classe, capable d'hégémonie non pas clanique ou communautaire, mais comme classe « alternative à la gestion capitaliste », mais avec un complice fort oublié à notre époque, les coopératives. Il existait en effet pour le mouvement ouvrier du passé cette trinité : syndicats-parti-coopératives ; deux au pluriel et un au singulier... Ce sont les deux entités, syndicats et coopératives, qui devaient servir de « matière première » (mais s'y refusèrent) au parti concernant la question du pouvoir pour supplanter la bourgeoisie, soit avec les tenants d'un réformisme pacifiste soit avec les partisans d'une révolution nécessairement violente. D'un côté le syndicat symbolisait la lutte pour lutter contre les injustices et empiétements du capitalisme en attendant la révolution, quand de l'autre les coopératives servaient à démontrer que la classe ouvrière était capable de prendre ses responsabilités et de gérer un autre type de société, une fois l'Etat bourgeois renversé ou écarté3.
Quelle identité de classe ?
Indépendamment des suppositions révolutionnaires, c'est ce que l'on doit retenir en premier lieu comme héritage pour la classe ouvrière moderne, comme caractère même du prolétariat : discipline et responsabilité. L'autre jour, dans ma polémique avec un intellectuel bordiguiste algérien, j'avais sursauté lorsqu'il m'avait objecté : on verra bien quand les personnels soignants refuseront de travailler ! Il imaginait même que les prolétaires auraient pu s'amuser à refuser de porter des protections sanitaires car c'est fort sûrement un complot du capital contre le travail et que sa référence restait le sorcier Raoult. Indigné j'avais répliqué que non seulement ces prolétaires en col blanc sont incapables d'une telle insanité, cesser le travail en période épidémique, mais que c'est également le cas de tous les secteurs vitaux de la production, et même parmi ce qui reste honorable en milieu paysan. Par ailleurs, on n'oubliera pas que ce sont surtout les jeunes bobos parisiens hédonistes qui ont râlé contre le confinement et se précipitaient goulûment sur les berges de Seine pour étaler leur irresponsabilité, quand ceux qu'on nomme « les invisibles » restaient invisibles pour justement ne pas s'exposer au danger.
Le mouvement des gilets jaunes s'est très vite affirmé comme un mouvement interclassiste sans projet cohérent ni alternatif au gouvernement bourgeois, soucieux de tout casser et de montrer son irresponsabilité dès qu'il s'est installé dans la durée. Tout le monde a déjà oublié que son principal gadget était le RIC : référendum d'initiative populaire, une sorte de salmigondis d'hyper-démocratie qui, outre qu'il fit patauger en de longues et inutiles discussions en impasse, complaisamment médiatisées, sur comment laver la démocratie plus blanc que blanc, a fini par s'étioler sous environ 42 revendications dont la plus saillante est la défense du... petit commerce, et des revendications typiques du petit boutiquier relatives à l'horrible fiscalité, pour une police mieux rétribuée, pour une réelle protection (et un vrai rapatriement) de la production nationale, pour un meilleur filtrage des migrants4.
Face au danger, guerre ou épidémie, famine et chômage massif, la classe ouvrière se sentirait ridicule à réclamer « plus de démocratie, toujours plus de démocratie, une démocratie quotidienne où tout le monde discute et décide comme il veut, démocratie éternelle quand tu nous tiens »...
Au contraire cette classe particulière se met à lutter dans la foulée pour un objectif qui n'est plus immédiat, mais en même temps immédiat, mais qui suppose la continuité du travail, parce que l'humanité a besoin du travail pour se nourrir et et se vêtir, et dans un cadre qui ne peut pas être le foutoir assembléiste. Nul mieux que Hubert Lagardelle n'a souligné les idées de discipline et de responsabilité comme « identité » de la classe ouvrière. Dans sa critique à un ouvrage d'Eugène d'Eichtal – Pages sociales (1909) – qui passait son temps à exprimer son scepticisme à l'égard des théories de Kautsky sur « Le lendemain de la Révolution », Lagardelle se moquait de cet auteur qui ne croyait pas au socialisme et le trouvait utopique et dangereux, et qui se concentre contre « le socialisme étatique » auquel Lagardelle se sentait étranger en tant que principal théoricien adjoint de Sorel et théoricien du bâtard syndicalisme « révolutionnaire »5.
Il nuançait sa réplique : « M. d'Eichtal se trompe, lorsqu'il croit que nous avons une adoration systématique de la classe ouvrière. Ce serait une basse démagogie, qui nous rendrait ridicules et odieux. Il faudrait fermer les yeux à la lumière du jour, pour oser dire au prolétariat qu'il est sans tares et sans faiblesses, et qu'il peut dès aujourd'hui transformer le monde ! Nous ne sommes ni aveugles ni des imposteurs. Nous savons trop, hélas ! Ce qui manque à la classe ouvrière, ce qui lui fera défaut longtemps encore, ce qui reculera à une date lointaine son avènement historique. Mais c'est précisément parce que nous avons conscience de ces imperfections, que nous saluons avec joie ses aspirations les plus idéalistes et ses mouvements les plus héroïques. Et nous avons bien soin, lorsque nous essayons d'interpréter son action organisatrice et combative, de préciser à quel degré de capacité elle doit parvenir, à quel effort d'éducation elle a besoin de se livrer, à quelles conditions préalables il lui faut satisfaire pour être à la hauteur de sa tâche (…) Ce que nous avons exalté, dans le mouvement syndicaliste, c'est la leçon de volonté, d'énergie et d'audace qu'il donne à une société défaillante ».
Dans son identification, totalement justifiée à l'époque, du syndicalisme (encore révolutionnaire) avec une conscience de classe en développement, Lagardelle recadre l'auteur avec les deux notions essentielles pour comprendre la nature « alternative » du prolétariat pour supplanter la gestion bourgeoise de l'économie mondiale :
« M. d'Eichtal se trompe encore lorsqu'il suppose que nous croyons à la possibilité d'une organisation du travail sans discipline et sans responsabilité. Je dois confesser que c'est très précisément cette double idée de discipline et de responsabilité introduits dans l'atelier par « les producteurs eux-mêmes », qui, à mes propres yeux, fait la grandeur morale du syndicalisme. M. d'Eichtal ne conçoit d'autre discipline que celle imposée par le patron et d'autre responsabilité que celle exigée par le capitaliste. Mais la discipline peut être volontaire et la responsabilité acceptée. Que de fois n'avons-nous pas donné la commandite comme un exemple, non pas parfait sans doute, mais suffisant à faire comprendre nos conceptions ? M. d'Eichtal aurait raison si syndicalisme voulait dire anarchisme dans la production et parasitisme dans le travail. Mais il signifie ordre consenti, hiérarchie déléguée, productivité contrôlée. Et cela suffit pour le rendre, dans son principe tout au moins, intangible »6.
Dans le même (épais) numéro consacré à la coopération et au socialisme, Adolf von Elm, député socialiste du Reichtag s'énervait contre les membres du parti qui s'élevaient contre « l'esprit boutiquier et (déjà) la chasse aux dividendes » des partisans de l'expérience coopérative, il écrit : « Il va de soi que le parti devrait reconnaître les coopératives comme des organisations nécessaires à la défense des intérêts ouvriers (…) Plus important est encore le fait qu'on reconnaît, dans la résolution de Bebel, aux coopératives, la vertu de préparer la classe ouvrière à l'administration indépendante de ses propres affaires ».7
Une fois qu'on a établi l'identité des dits producteurs il faut parler des « acheteurs ». Je ne sais pas comment on nommait le fameux « pouvoir d'achat », une notion qui m'a toujours révulsée, au dix neuvième siècle, peut-être « coût de la vie » ?
LE SYSTEME DES COOPERATIVES OUVRIERES UNE ALTERNATIVE REFORMISTE AU CAPITALISME...
La notion de « consommateurs » est fort récente (les trente glorieuses) comme de « pouvoir d'achat » termes inusités avant-guerre, on disait sans doute pauvre ou riche. Relisons ce que Marx en dit rarement : «La consommation du travailleur est double. Dans l’acte de production, il consomme par son travail des moyens de production, afin de les convertir en produits d’une valeur supérieur à celle du capital avancé. Voilà sa consommation productive, qui est en même temps consommation de sa force par le capitaliste auquel elle appartient. Mais l’argent donné pour l’achat de cette force est dépensé par le travailleur en moyens de subsistance, et c’est ce qui forme sa consommation individuelle. La consommation productive et la consommation individuelle du travailleur sont donc parfaitement distinctes. Dans la première, il agit comme force motrice du capital et appartient au capitaliste ; dans la seconde, il s’appartient à lui-même et accomplit des fonctions vitales en dehors du procès de production.Le résultat de l’une, c’est la vie du capital ; le résultat de l’autre, c’est la vie de l’ouvrier lui-même. »
Le mode de production capitaliste produit des biens nécessaires pour vivre, or qui les utilise ? Les humains. Mais qui les produit ? Les humains, aussi. Seulement, il y a un intermédiaire : le capital. Les humains travaillent, par l’intermédiaire du Capital, pour produire des biens satisfaisant leurs besoins. Mais vraiment pas qu'eux.
Je ne veux pas faire l'histoire des coopératives ici, mais restaurer leur problématique de base et donner une idée de l'ampleur des débats à leur sujet dans le mouvement ouvrier au début du XXème siècle, alors que le capitalisme affichait encore une santé resplendissante. Le système commercial est le fruit de la stratification depuis des siècles de modes de distribution très divers, dont on imagine qu'il a dû passer péniblement du troc à la monnaie, de l'auto-subsistance à l'échange... Longtemps avant l'invention du supermarché - « temples de la consommation » selon Zola - (Etats-Unis 1920, Prisunic en France 1931) une foule de petites épiceries coexistèrent en milieu urbain. En rupture avec ces deux types de commerce (le grand et « le petit ») naquit un mouvement coopératif au milieu du XIXe siècle en ville comme à la campagne sous impulsion du milieu ouvrier prétendant pouvoir organiser la distribution alimentaire hors du circuit marchand capitaliste8. J'ai souvent remarqué que les militants syndicalistes virés de la mine ou de l'usine ouvraient un estaminet parce qu'il n'existait pas d'abord d'allocation chômage et, sauf s'ils émigraient, parce qu'ils étaient « grillés » pour tous les patrons de la région. A mon avis cette idée de coopération bien qu'inventée par les premiers utopistes d'Owen à Saint-Simon a trouvé un terrain propice et plus large à son véritable développement, provisoire et limité, à partir du syndicalisme révolutionnaire impulsif et impatient, encore proche de l'anarchisme. Avec un défaut « élitaire » depuis le départ, qui le condamnera à sa perte au bout du compte. En France, c'est dans le prolétariat urbain, plus précisément parisien, que les associations ouvrières prirent naissance : dans un prolétariat artisanal avec de grandes qualifications professionnelles, où le salariat était vécu comme la situation bloquée et misérable où les valets et compagnons des anciennes corporations avaient été enfermés quand l'accès à la maîtrise – c'est-à-dire à la dignité sociale autant qu'à une relative promotion – leur avait été fermé, et qui restait quadrillé par les réseaux compagnonniques ; différente en cela de la coopération italienne, la coopération ouvrière française a conservé de ses origines professionnelles et sociologiques un comportement "élitiste", et peut être, dans les procédures d'accès à la qualité d'associé, un peu de la tradition des rites initiatiques.
Nos maîtres sont enchantés au tout début des expériences. Engels est laudateur des communautés coopératives d'Amérique et admirateur de Owen, Saint-Simon, Fourier. Son compère Marx insère en 1864, dans sa rédaction du Manifeste de la première Association internationale des Travailleurs (mais peut être par concession aux proudhoniens) une vibrante apologie de la coopération et un encouragement très ferme à la propager.
Apôtre de unité ouvrière Charles Gide faisait passer lui à l'arrière-plan la question de la lutte des classes avec l'idée que le mouvement coopératif devait se fonder sur une association des consommateurs en rupture vis-à-vis du commerce capitaliste et de sa recherche du profit. Sur le fond, la coopération « ouvrière » gardait pour objectif de faire triompher « l'idéal socialiste », sans trancher sur les moyens de la rupture politique et sociale.
C’est au XIXe siècle que la boutique avait pris la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Les rez-de-chaussée des immeubles étaient alors percés de larges baies vitrées permettant de montrer avantageusement, et en sécurité, la marchandise. La vitrine, contrairement au « comptoir » des coopératives installées plutôt dans des granges (cf. la photo de la Bellevilloise) doit inciter le chaland
à franchir le seuil de la boutique. Le capital a opéré à une « révolution commerciale » faisant se succéder les mises en scène des produits diversifiés élaborées par les étalagistes, ce qui reste plus rutilant et séduisant que les gris comptoirs des coopératives entassant des marchandises uniformes, sans mise en valeur et sans innovation. La boulangerie individuelle est restée un témoignage de vieillerie antique à notre époque où toucher un pain peut être contaminant et où des observateurs imaginent déjà que le capitalisme en crise peut tuer PME et TPE, quand, de plus, l'ubérisation semblait avoir triomphé, avec la croyance imbécile : tous patrons, tous heureux !9
Quand on commence à lire l'ouvrage de Georges Sorel – Réflexions sur la violence 10- on a diablement envie de lire la suite tellement il paraît actuel, tellement on sait qu'il a influencé Lénine qui n'a jamais voulu le reconnaître ; il prend fait et cause pour les coopératives contre les apaches politiciens et les vendus syndicaux (n'y voyez aucune allusion au Mitterrand ou au Martinez) :
« Les politiciens sont des gens avisés, dont les appétits voraces aiguisent singulièrement la perspicacité, et chez lesquels la chasse aux bonnes places développe des ruses d’apaches. Ils ont horreur des organisations purement prolétariennes, et les discréditent autant qu’ils le peuvent ; ils en nient souvent même l’efficacité, dans l’espoir de détourner les ouvriers de groupements qui seraient, disent-ils, sans avenir. Mais quand ils s’aperçoivent que leurs haines sont impuissantes, que les objurgations n’empêchent pas le fonctionnement des organismes détestés et que ceux-ci sont devenus forts, alors ils cherchent à faire tourner à leur profit les puissances qui se sont manifestées dans le prolétariat. Les coopératives ont été longtemps dénoncées comme n’ayant aucune utilité pour les ouvriers ; depuis qu’elles prospèrent, plus d’un politicien fait les yeux doux à leur caisse et voudrait obtenir que le parti vécût sur les revenus de la boulangerie et de l’épicerie, comme les consistoires israélites, dans beaucoup de pays, vivent sur les redevances de la boucherie juive.
Les syndicats peuvent être fort utilement employés à faire de la propagande électorale ; il faut, pour les utiliser avec fruit, une certaine adresse, mais les politiciens ne manquent pas de légèreté de main. Guérard, le secrétaire du syndicat des chemins de fer, fut autrefois un des révolutionnaires les plus fougueux de France ; il a compris, à la longue, qu’il était plus facile de faire de la politique que de préparer la grève générale; il est aujourd’hui l’un des hommes de confiance de la direction du travail et, en 1902, il se donna beaucoup de mal pour assurer l’élection de Millerand. Dans la circonscription où se présentait le ministre socialiste, se trouve une très grande gare, et sans l’appui de Guérard, Millerand serait probablement resté sur le carreau. Dans le Socialiste du 14 septembre 1902, un guesdiste dénonçait cette conduite qui lui semblait doublement scandaleuse : parce que le congrès des travailleurs des chemins de fer avait décidé que le syndicat ne ferait pas de politique et parce qu’un ancien député guesdiste se portait contre Millerand. L’auteur de l’article redoutait que « les groupes corporatifs ne fassent fausse route et n’en arrivent, sous prétexte d’utiliser la politique, à devenir les instruments d’une politique ». Il voyait parfaitement juste ; dans les marchés conclus entre les représentants des syndicats et les politiciens, le plus clair profit sera toujours pour ceux-ci. Plus d’une fois, les politiciens sont intervenus dans des grèves, dans le désir de ruiner le prestige de leurs adversaires et de capter la confiance des travailleurs. Les grèves du bassin de Longwy, en 1905, eurent pour point de départ des efforts tentés par une fédération républicaine qui voulait organiser des syndicats qui fussent capables de servir sa politique contre celle des patrons; les affaires ne tournèrent pas au gré des promoteurs du mouvement, qui n’étaient pas assez familiers avec ce genre d’opérations. Quelques politiciens socialistes sont, au contraire, d’une habileté consommée pour combiner les instincts de révolte en une force électorale. L’idée devait donc venir à quelques personnes d’utiliser dans un but politique de grands mouvements des masses populaires ».
Une mini-histoire des coopératives vaut d'être lue et éditée pour nos centaines de milliers de jeunes futurs chômeurs et étudiants désaffectés : « L'histoire "moderne" de la Coopération Ouvrière avait commencé dans les années 1830. Pas par hasard : ce sont les années où le monde ouvrier prend conscience d'un double échec : échec de l'action politique, la Révolution de 1830, c'est la classe ouvrière qui tire les marrons du feu pour la bourgeoisie orléaniste ; et échec de l'action revendicative et de la stratégie de négociation avec, en 1831, et, plus sanglante encore, en 1834, la répression de la révolte des canuts. D'où la recherche d'une solution alternative. Après la révolte des canuts, quelques tentatives de création, à LYON, de mutuelles puis de coopératives ; et surtout, à PARIS, un an après les "Trois glorieuses", un projet conçu par les ouvriers mais mis en musique par un ancien carbonaro et disciple dissident du comte de SAINT-SIMON, Philippe Buchez, qui définit avec précision un des modèles possibles d'association ouvrière, première appellation des coopératives ouvrières. C'est ce modèle qui finira par s'imposer jusqu'à former la trame du statut légal des SCOP »11.
Les coopératives c'est certainement de l'histoire ancienne, celle des formes archaïques de collectivisme, mais encore très présentes dans les esprits au début du 19ème siècle, de propriété collective, d'exploitation communautaire, de droits d'usage exercés en dehors de tout droit de propriété individuelle. Il faut en revanche rappeler deux requêtes, pendant la première moitié du 19ème siècle, qui mobilisèrent la jeune classe ouvrière sans syndicats ni organismes intermédiaires : l'organisation du travail, comportant pour l'essentiel à la fois le droit de négocier les prix, les "tarifs", les rémunérations, et le droit d'association, entre patrons et ouvriers ou entre ouvriers seuls ; et le droit au travail, signifiant ensemble le droit à un emploi après les crises meurtrières de 1825, 1836, 1847, - le droit à la maîtrise de son travail, c'est-à-dire au statut "d'ouvrier libre", - le droit aux fruits de son travail et donc à la récupération de la dîme de l'entrepreneur, et de celle, plus lourde encore, du "marchandeur" – en bref: l'abolition de la propriété "capitaliste" des outils et du "louage" de la personne humaine au propriétaire, autrement dit l'abolition du salariat, - thème qui demeura longtemps dans les programmes syndicaux jusqu'à ce que les syndicats acceptent d'être subventionnés par l'ennemi, l'Etat capitaliste.
Le projet coopératif était d'abord un rejet de l'ordre social né de la révolution bourgeoise. Un rejet, ou plutôt un contre-projet, un appel d'une révolution inachevée à une révolution à achever. Après le gallois Robert Owen (1817), Saint-Simon, l'inspirateur à la fois des premiers socialistes et des grands entrepreneurs du Second Empire, et le "communiste" Cabet, renouant à leur manière le fil tranché de Gracchus Babeuf le suggérèrent. L'activité doit devenir « commune », au principe de subordination et de hiérarchie, on peut substituer celui de l'association ; à la division du travail entre possédants-employeurs et non possédants salariés, on pourra faire succéder un statut d'associés par le partage du gain commun. Louis Blanc théorisa les rapports entre l’État et l’associationnisme en 1839 dans L’organisation du travail. Il y proposait la création d’ateliers sociaux, impulsés par l’État qui en assurerait l’encadrement initial avant leur autonomisation et veillerait à leur développement en favorisant les solidarités internes au mouvement pour générer un secteur coopératif. Dans la décennie 1880 un courant socialiste, favorable à la coopération et se distinguant des courants marxistes, s'est constitué autour des idées développées par Benoît Malon et Eugène Fournière dans La revue socialiste.
D’abord réservé à l’égard de la coopération, Jean Jaurès s’en rapproche après plusieurs expériences successives qui le convainquent de son intérêt. La première est relative au célèbre épisode de la création en 1895-1896 de la Verrerie ouvrière d’Albi, « cathédrale ouvrière se dressant face à l’orgueilleuse cathédrale d’Albi »12. Il finit par intégrer la dimension des coopératives dans le mouvement ouvrier, au même titre que le parti et le syndicat. En 1895, il publie dans la Revue socialiste une série d’articles sur « L’organisation socialiste » à venir, dont un qui propose une « Esquisse provisoire de l’organisation industrielle », il écrit que « livrer aux hommes d’État et aux gouvernants, déjà maîtres de la nation armée et de la diplomatie nationale de direction effective du travail national, leur donner le droit de nommer à toute les fonctions directrices du travail […] serait donner à quelques hommes une puissance auprès de laquelle celle des despotes d’Asie n’est rien ». Pour lui, il convient de déléguer la propriété collective à des individus ou à des groupes.
Les premiers Congrès ouvriers de 1876 (PARIS), 1878 (LYON), 1879 (MARSEILLE) passent d'un soutien inconditionnel à la coopération, au choix de l'action politique comme moyen exclusif de transformation de l'ordre social. Appuyée sur l'analyse marxiste de la lutte des classes version hard Jules Guesde, visant la conquête du pouvoir d'Etat, cette action politique ne peut concevoir la coopération que comme son auxiliaire, subordonné aux partis révolutionnaires. Soumis d'abord à la même mise en demeure de subordination que la coopération, le syndicalisme finit par proclamer au congrès de la CGT à Amiens (1906) son indépendance par rapport à l'Etat et aux appareils de conquête du pouvoir d'Etat. Mais il hésite longtemps sur son attitude à l'égard de la coopération : appui, pratiqué spontanément par de nombreux réseaux locaux ou professionnels de solidarité ; exclusion, comme au Congrès de 1906, qui proclame que le syndicalisme seul est appelé à devenir "le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale" ; ou méfiance, comme chez Fernand Pelloutier qui juge que, livrée à elle-même, la coopération est condamnée au repliement égoïste et à la mimétisation de l'entreprise patronale, et qu'elle n'est justifiée que sous la forme de "coopératives syndicales", peut être créées et commanditées, en tout cas contrôlées, voire gérées, par les syndicats. CQFD et que l'on peut constater aujourd'hui avec toutes CAS des services publics de l'aristocratie ouvrière.
Pour les théoriciens du syndicalisme il s'agissait de créer un véritable « monde ouvrier » prenant en charge tous les aspects de la vie. Une coopérative de consommation (déjà créée dans le Jura en 1881 sous le nom La Fraternelle), un café, un restaurant, une imprimerie, une bibliothèque, ou encore un théâtre entourent peu à peu la Maison du Peuple qui est à la fois un centre d’activité sociale (caisse de secours, etc.), un lieu de réunion pour les syndicats, et le siège du journal Le Jura socialiste. Puis tout doucement le socialisme pointerait le bout de son nez...
En juillet 1900 a lieu le premier Congrès international des coopératives socialistes, qui rassemble 115 organisations représentant 180 000 membres. Nous avons déjà vu la place changeante que prend la coopération dans son rapport au capitalisme. Un de ses fondateurs M. Mauss prônait le mouvement coopératif en tant que développement d’une « autre économie », en compétition avec l’économie capitaliste ; le « but final [du mouvement coopératif] : l’émancipation absolue de tout le prolétariat international ». La coopérative était un moyen pour lui de « supprimer tout intermédiaire capitaliste entre le producteur et le consommateur », et même de « supprimer d’un seul coup le capitaliste producteur et le fournisseur ». Après la guerre mondiale, la coopérative prend place aux côtés des entreprises de type capitaliste, les divers comités corporatifs syndicaux.
La théorie en faveur des coopératives agréait totalement au principal révisionniste du marxisme, Edouard Bernstein. Selon ce dernier le socialisme ne peut plus se résumer à l'expropriation des capitalistes. Il faut avant tout que le prolétariat soit capable de gérer les entreprises. Il doit donc faire preuve qu'il est apte à passer de la maturité économique à la maturité politique. Impressionné par l'expérience des coopératives britanniques, Bernstein imaginait dans les associations économiques l'école de gestion du prolétariat. La démocratie, dans ces conditions, « est à la fois moyen et but ». La social-démocratie se devait donc de répudier les formules antidémocratiques, comme la dictature du prolétariat et la prise du pouvoir par la violence13.
DEUX DATES QUI ONT TOUT FICHU PAR TERRE : 1871 et 1917
« S’emparer du pouvoir » pour le prolétariat signifie qu’il cesse de compter sur les institutions en place, qu’il les détruit et qu’il crée les siennes propres. Le premier décret de la Commune consiste à entériner le remplacement de l’armée permanente par des milices populaires : au lieu de prétendre « démocratiser » l’armée sans toucher à sa nature, la Commune décide de dissoudre ce corps spécial composé d’hommes armés, instrument de protection des technocrates de l’exploitation et de l’oppression de l’immense majorité au profit d’une infime minorité. Ensuite elle décide que tous les membres du nouvel État (la police, les magistrats, etc.) seront élus, responsables et révocables à tout moment. C’est-à-dire qu’ils doivent rendre des comptes. Le comité central rend publique la moindre de ses décisions, parfois dans le désordre, et je ne vais pas rappeler ici toutes les erreurs de cette première révolution prolétarienne moderne, marquée par ses limites géographiques et politiques.
Je ne vais pas rappeler ici le grand chambardement en Russie dont on ne peut cesser d'honorer le souvenir malgré les tonnes de mensonges des historiens laquais de l'Etat en place, mais simpement l'attitude vis à vis des coopératives. Dans le Bulletin communiste « organe [en langue française] du comité de la Troisième internationale » du 27 mai 1920, Miasnikov avait publié un article sur La dictature du prolétariat et les coopératives. Il rappelait, après avoir dénoncé la politique de capitulation des mencheviques, que dès 1907, les bolcheviques de Moscou et Petrograd se battaient pour que « les magasins et les boulangeries soient organisés par les organes officiels des villes pour le bien commun et placés sous le contrôle de représentants ouvriers ». Dans des usines des résolutions votées indiquaient alors que « bien que nous reconnaissions que l’affermissement du mouvement politique soit la tâche principale du moment, nous mettons en garde contre l’emballement pour les coopératives de consommation. Nous sommes contre leur fondation dans des endroits où il n’y a pas de mouvement de masse en leur faveur ». Selon Miasnikov, le mouvement coopératif d’avant 1917 était en fait « la dernière forteresse de la réaction » et il convenait par conséquent de le subordonner au nouveau pouvoir soviétique dit « des ouvriers et des paysans » mais malheureusement capitaliste d'Etat. Il se félicite du décret 20 mars 1919, qui selon lui, procède à « l’incorporation du mouvement coopératif aux institutions officielles prolétariennes générales », même s'il s'agit du même type de soumission à l'Etat dit « prolétarien », et Miasnikov persiste à caractériser les coopératives comme la troisième forme du mouvement ouvrier aux côtés des syndicats et des partis14. Après ce décret, les coopératives restent donc indépendantes de l’État et entretiennent avec lui des relations contractuelles relatives à l’approvisionnement. Leur adhésion n’est pas obligatoire mais elles doivent desservir toute la population. Le numéro 25 du Bulletin communiste du 16 juin 1921 revient encore sur la question des coopératives et publie un article sur Le pouvoir des soviets et les coopératives signé Kramarov. Celui-ci comme les contributeurs précédant soulignent l’importance du mouvement coopératif, mais qui en raison de son hostilité à l’égard pouvoir des soviets, devait être mis « hors d’état de nuire politiquement ». Pourtant, malgré cet objectif, constate Kramarov, « il a fallu faire des coopératives un des principaux points d’appui du régime ». Quoique qualifiées de contre-révolutionnaires, il explique qu’ « elles ont reçu la charge de repartir parmi la population les entrées alimentaires… ».
En conclusion de cette première partie, on peut considérer qu'en effet, par leur histoire passée, syndicalisme et coopérativisme ont confirmé responsabilité et discipline de la classe ouvrière, mais que le renversement de l'Etat bourgeois en Russie a posé d'autres problèmes et notamment le fait que ce n'est pas la classe ouvrière qui a géré la société à la place de l'Etat bourgeois.
À suivre...

ANNEXE 

POUR UNE REHABILITATION DE LA REVUE « LE MOUVEMENT SOCIALISTE » de Hubert Lagardelle

La brève existence du syndicalisme révolutionnaire

Rare et véritable outil théorique d'approfondissement politique, « Le Mouvement socialiste » est une revue socialiste bimensuelle créée en 1899 par Hubert Lagardelle, en forme de gros livre (20X30)et qui parut jusqu'en 1914. A ma connaissance, à part la revue Bilan des expatriés en Belgique des membres du PC italien, et « Echanges et mouvement » d'Henri Simon, je ne vois aucun exemple de revues d'organisation laissant place aux débats libres entre personnes et membres de parti ou de secte, chacun récite son catéchisme et tonne pieusement ses leçons, alors que le web laisse d'immenses possibilités de vrais débats sans censure et sans arrogance de parti ou de secte.

Créée par Lagardelle, l'un des principaux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, à une époque où les revues socialistes sont nombreuses, Le Mouvement socialiste était appréciée pour son sérieux, ce dont atteste sa longévité, malgré ses difficultés financières. Des figures du socialisme français telles que Marcel Mauss et Jean Longuet, le petit-fils de Karl Marx, contribuèrent à sa création. Elle contient d'honorables contributeurs les plus notables au niveau international, députés ou grouillots, soit payés deux francs la page soit zéro franc : Jean Jaurès, Karl Kautsky, Eduard Bernstein, Rosa Luxemburg, Franz Mehring, Georges Sorel, ou encore Péguy, Laffargue, Griffulhes. C'est dans cette revue que Sorel publia en 1906 ce qui deviendra son ouvrage le plus célèbre, les Réflexions sur la violence.On peut y lire les articles suivants :
    - Jean Jaurès, « L'Union socialiste », Le Mouvement socialiste, no 1,‎ 15 janvier 1899, pp.6-15
    - Karl Kautsky, « Le Mouvement Socialiste et la Neue Zeit », Le Mouvement socialiste, no 5,‎ 15 mars 1899, p. 257
    - Eduard Bernstein, « Démocratie et socialisme », Le Mouvement socialiste, no 6,‎ 1er avril 1899, pp. 321-337
    - Rosa Luxemburg, « Démocratie industrielle et Démocratie politique », Le Mouvement socialiste, no 11,‎ 15 juin 1899, pp.641-656
    - George Sorel, « Morale et Socialisme », Le Mouvement socialiste, no 4,‎ 1er mars 1899, pp.207-213
    - Réflexions sur la violence (1re éd. 1908), 4e éd. définitive Paris, Rivière, 1919 ; éd. avec bibliographie et index, Paris, Seuil, 1990 Lire en ligne
    - les interventions de Rosa Luxemburg au congrès socialiste allemand de Magdebourg, dans mon exemplaire d'août 191015.

Avec Le Mouvement socialiste, Lagardelle anima une équipe largement provinciale, mais aussi internationale. Malgré sa vie difficile et ses nombreux avatars, la revue témoigne de l’effort de Lagardelle et de ses amis pour étudier les phénomènes sociaux en les rattachant « aux principes formulés par Marx et Engels » (Déclaration liminaire de Lagardelle, n° 1, 1er janvier 1899), bref pour sortir du « sinistre désert intellectuel » où, selon eux, comme il le dira plus tard, en 1911 (préface au Socialisme ouvrier), se débattait et s’épuisait le socialisme français.
En 1902, il adhéra au Parti socialiste de France et participa à ses congrès de 1903 et 1905 ainsi que, en son nom, au congrès d’unité du Globe en avril 1905. Il n’était pourtant pas redevenu guesdiste. Il tendait au contraire à faire du Mouvement socialiste — ce sera explicite à partir de 1904 — la revue des courants marxistes nouveaux liés, à l’intérieur et hors du socialisme organisé, au développement du syndicalisme révolutionnaire en France et dans le monde. Sa correspondance avec Kautsky entre 1900 et 1904, puis avec divers révolutionnaires étrangers, notamment le Hongrois Ervin Szabo, porte témoignage de ses efforts pour étendre hors de France la théorie du « socialisme ouvrier », inspirée du syndicalisme révolutionnaire, en même temps qu’en France il sollicitait la collaboration à la revue aussi bien du secrétaire de la CGT, Griffuelhes, que de Georges Sorel.
Il avait commencé à formuler dans sa thèse de droit sur L’évolution des syndicats ouvriers en France, soutenue le 9 novembre 1901, et qu’il exprimait à la même époque dans sa revue : le socialisme ne peut être le résultat d’une série de victoires électorales remportées dans le cadre de la démocratie parlementaire ; il prend naissance dans les institutions créées en opposition avec la démocratie formelle, par le génie ouvrier, et notamment dans les syndicats.

Il convenait, selon eux, de donner une idéologie aux troupes syndicalistes. La classe ouvrière, organisée et disciplinée, ne devait plus se contenter de réformes partielles, mais préparer la révolution totale. Pour montrer sa force un moyen la grève générale, qui paralyserait la vie économique du pays. Même si cette grève se révélait impossible, même si elle restait à l'état de " mythe ", elle serait un puissant stimulant pour maintenir et exalter le sentiment de la solidarité ouvrière et l'espérance de la révolution. On sait que les Réflexions sur la violence exercèrent une influence profonde à la fois sur Lénine et sur Mussolini. Les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, dont la doctrine trop subtile et souvent un peu floue exerça peu d'influence sur révolution du syndicalisme français, se tournèrent donc les uns vers le bolchevisme, les autres vers le fascisme. Ce fut notamment le cas d'Hubert Lagardelle.
Avec le système du copier-coller on peut tout rentrer même les affirmations brutales. En tout cas le fait que Lagardelle ait fini ministre de Pétain ne remet pas en cause ses premiers pas comme théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Il fût membre du Faisceau monarchiste de Valois, mais ces deux hommes ne furent jamais antisémites. Des faussaires comme l'historien communautariste Sternhell ont pris pour habitude de traiter tout le monde de fasciste ou d'antisémite ce qui sert de barrage pour éviter de revisiter l'histoire dans ce qu'elle a de plus essentiel ; je dénonce cela depuis des années dans mes différents livres.
Pour comprendre la dérive de Lagardelle il faut examiner sa critique toujours plus radicale de la démocratie bourgeoise et une remise en question de l’action politique. Cette position ne contribua pas plus que l'abstentionnisme anarchiste à susciter dans les milieux ouvriers proches de la CGT et dans certains milieux intellectuels socialistes un sentiment de répulsion pour les idées démocratiques, qui a toujours plus ou moins existé dans la classe face aux « discoureurs ». Elle était en marge de la position de la Deuxième Internationale et du parti socialiste en Russie avec Lénine qui considéraient que la participation aux élections bourgeoises était encore nécessaire et avec la revendication d'accorder le droit de vote aux femmes.
Au tournant du XX ème siècle, le débat était : parti et syndicat séparés ou syndicat inféodé au parti ? Lagardelle partagea les positions de la CGT qui, dès le congrès de Montpellier de 1902, avait revendiqué la totale séparation entre le parti et le syndicat qui seul était censé représenter réellement les exigences des travailleurs. Dans le Mouvement socialiste, le premier qui assimila « l’autonomie ouvrière » au syndicat fut l’ex-guesdiste Pierre Dormoy, qui opposa l’action du parti, cantonnée au parlement, à celle du syndicat, qui devait au contraire intervenir dans la réalité sociale 
La révolution russe de 1905 renforça cette perspective car elle parut confirmer une lame de fond désormais commune à l’ensemble du mouvement ouvrier européen. Elle prouvait l’autonomie de la classe ouvrière vis-à-vis des partis politiques ou qu'il n'y avait pas besoin de parti « dirigeant ». Pour l'autre théoricien, Edouard Berth, une sorte du Maximilien Rubel, le sysndicalisme révolutionnaire incarnait la synthèse du marxisme et de l'anarchisme.
La revue fluctue avec le temps, d'abord proche de la SFIO à la fondation à Amiens, puis elle s'éloigne des guesdistes à cause de l'explosion de la polémique sur la fonction du parti en 1905, soutenant la condamnation du « réformiste » Jaurès au congrès international d'Amsterdam en août 1904 (par Rosa et les autres) et imaginant que le courant socialiste allait enfin s'engager fermement dans la voie révolutionnaire. N'était-ce pas l'occasion pour influencer la SFIO avec les nouvelles thèses « syndicalistes » et « révolutionnaires » ? Pas d'accord possible avec ce parti socialiste puisque les syndicalistes refusaient la participation électorale, ni avec les guesdistes qui revendiquaient le contrôle strict du parti sur les syndicats.

De manière plus générale, l’idée de Lagardelle et de ses amis, prématurée, selon laquelle de la «société industrielle » pouvait naître une société nouvelle, les amena à considérer la démocratie comme un régime politique et social périmé, et a été certainement la faille qui aurait pu faire de lui un futur stalinien sauf qu'il a choisi le fascisme. Ce rejet prématuré de la démocratie était cependant très abstrait, car, rapporté au mouvement ouvrier qui pendant longtemps avait compté sur la représentation politique républicaine, matrice de l’éducation démocratique d'une classe ouvrière encore massivement inculte (il n'est pas sûr qu'elle soit pleinement « culte » non plus à notre époque avec la faillite depuis plus de trois décennies de l'Eduque naze). 
La lutte de classe avait pris un tour plus offensif, telle la lutte des employés de l’État et la poussée de la syndicalisation dans le secteur public qui s’étaient illustrées au début de l’année par une grande manifestation à Paris. Lagardelle affirma la nécessité pour le syndicalisme révolutionnaire d’appuyer les luttes des employés de l’État qu’il invita, au même titre que les ouvriers, à exercer l’action directe . Le Mouvement socialiste fit place en outre aux articles de Sorel sur la violence et la grève générale, aux positions de Berth et aux réflexions sur une nouvelle théorie juridique du syndicaliste révolutionnaire italien Sergio Panunzio.
Pendant l’automne 1906, trois congrès importants qui eurent lieu en Europe donnèrent à Lagardelle et à ses amis de bons espoirs sur l’avenir du syndicalisme révolutionnaire. Le premier, qui se déroula au mois de septembre 1906, fut le congrès de Mannheim de la social-démocratie allemande qui condamna la grève générale. Au début d’octobre, comme en réponse à Mannheim, le congrès d’Amiens de la CGT élabora sa célèbre charte. Son vote fut perçu par Lagardelle comme l’exaltation du « prolétaire industriel […] en tant que producteur [qui] crée des institutions nouvelles renversant les systèmes traditionnels de la morale et du droit. Le troisième épisode fut, à la fin de 1906, le congrès de Rome du parti socialiste italien qui, avec la victoire du courant d’Enrico Ferri, élimina toute possibilité pour les syndicalistes d’Arturo Labriola d’influer sur le parti .

Ces trois événements furent considérés par Lagardelle comme un moment de poussée du «syndicalisme révolutionnaire » qu’il fallait entendre comme un « révisionnisme révolutionnaire » . Pour Lagardelle, le socialisme politique, incarné par le SPD, trahissait une crise terminale, alors que son héritier, le syndicalisme révolutionnaire franco-italien, était prêt à prendre le relais, comme l’avait montré le congrès d’Amiens. Lors de ce congrès avait prévalu une « politique » du prolétariat fondée sur le « refus du socialisme parlementaire », ce qui avait entraîné l’abandon du «socialisme traditionnel ». L’analyse du congrès socialiste de Rome confirma aux yeux de Lagardelle cette grille de lecture parce que l’« intégralisme » de Ferri sanctionnait aussi en Italie la « décomposition du socialisme » .

Roberto Michels, le futur théoricien de l'oligarchie et ami de Lagardelle (et qui a rejoint le fascisme comme lui) eût un regard plus lucide lorsqu’il fit remarquer qu’à Mannheim ce n’était pas un syndicat autonome qui l’avait emporté (comme le croyait Lagardelle), mais une Commission centrale de syndicats réformistes « autocrates et centralistes » qui avaient permis à la droite du parti de s’imposer et d’écarter une quelconque alternative révolutionnaire. Michels avait ainsi compris que la défaite de Kautsky coïncidait avec la fin du « radicalisme socialiste » et avec la disparition de toute possibilité de convergence entre les tendances de gauche, marxistes révolutionnaires, de l’Internationale, d’un côté, et ce nouveau « révisionnisme de gauche » que voulait être le syndicalisme révolutionnaire, de l’autre. Michels interpréta de la même manière le congrès de Rome. En déconseillant aux syndicalistes de quitter le parti, il écrivit que la possibilité pour eux d’influer sur la direction du mouvement ouvrier avait disparu . Il est possible qu’en examinant le panorama international, Lagardelle ait été influencé par la situation française où les jaurésiens avaient commencé à dialoguer, à partir de 1906, avec les syndicalistes révolutionnaires.
L'involution des Lagardelle et Michels vers le fascisme peut s'expliquer, selon moi, par leur déception face au mouvement ouvrier qu'ils avaient sacralisé.

Il en naquit une conception du socialisme comme « révolte » générale contre la société contemporaine à travers l’autonomie de la classe ouvrière et à travers l’intensification des conflits de classes. Bien avant Sorel, Lagardelle avait imaginé dans le syndicat le meilleur véhicule pour réaliser l’autonomie ouvrière et pour organiser efficacement la classe ouvrière. Mais avec la limitation productiviste, héritée du dix neuvième siècle comme je l'ai rappelé en introduction et ce pourquoi on ne peut plus limiter la notion de travailleur à « productif ». En effet, contrairement à Sorel, Lagardelle inclinait toutefois, de manière de plus en plus évidente, vers un socialisme très proche d’un corporatisme de type productiviste, base d'un compréhension commune avec le « radical » Mussolini. Lagardelle, la seule société qui valait d’exister était au contraire celle des institutions prolétariennes, alors que les autres sphères, parce que non ouvrières, étaient considérées comme « démocratiques », « parasitaires » et destinées à disparaître après la révolution syndicaliste ; des conceptions que ne peuvent toujours pas renier nos actuelles sectes néo-léninistes !
Les mots d’ordre du syndicalisme révolutionnaire prônaient le fédéralisme et la décentralisation uniquement pour arriver le plus rapidement possible à la destruction de l’appareil d’État. La révolution des syndicalistes révolutionnaires devait éliminer toute forme de pouvoir (en premier lieu celui de l’État) étranger au contrôle et au vécu des ouvriers... mais au risque de se faire aspirer par l'Etat « corporatif » ! Sorel ne considérait pas la classe ouvrière comme un bloc homogène, et son disciple Lagardelle en refusant le droit de citoyenneté à toute figure sociale autre que le « producteur » finit par se jeter dans les bras de l'Etat corporatif de Mussolini puis faire parie des organisateurs du STO sous Pétain. Il suffit de peu de chose dans une position politique, disait Lénine en substance, et un léger manque d'intelligence se change en catastrophe.
Avec ultérieurement sa participation à la revue « Plans », dans le même sens que le plan de Man, dont j'ai rappelé récemment la critique par Bilan dans les années 1930, Lagardelle et ses collaborateurs revendiquèrent d'abord l'utilisation de deux termes apparemment antinomiques : ordre et révolution. Après la guerre, Sorel et Berth devinrent, à leur façon, des sympathisants du bolchevisme. Michels et Lagardelle des partisans déclarés du fascisme. Avant la guerre, les deux derniers furent sans conteste plus conciliants envers la démocratie que les deux premiers.
Partant du constat de désordre généralisé, Lagardelle et Michels proposaient d'instaurer un nouvel ordre16. Avec la déviation antidémocratique et corporative, la déception de la classe ouvrière « autonome » le délitement de la pensée de Lagardelle peut s'expliquer aussi par ce que son ami, Roberto Michels, avait nommé « l'éruption des masses », vieille resucée de la foule menaçante ou des masses passives qui effrayèrent nobles et bourgeois au moment de chaque révolution. Masses qui viennent, même de façon chaotique, défier la politique dominante. Lagardelle et Michels, futurs amis de Mussolini, rejoignaient finalement Gustave Le Bon. Le Bon était taraudé par une obsession: comment enrégimenter des foules incontrôlables et menaçantes, versées à tous les excès. La mollesse des syndicats allemands, la déconfiture en Italie de plusieurs grèves dites générales (entre 1906 et 1908) confirmaient Michels dans ce sentiment. Il était ainsi amené à faire fi du déterminisme simpliste et optimiste de ces marxistes pris au filet du « matérialisme économique » et d'un prolétariat incapable d'être « autonome ». Cette problématique désenchantée informera plus tard tout le courant freudo-marxiste de Wilhelm Reich, Erich Fromm et Herbert Marcuse, où la politique est dissoute dans la psychologie et l'obsession anti-fasciste.

Lagardelle, féroce syndicaliste devient bureaucrate d'Etat. Revenu en 1915 sur ses terres du Sud- Ouest toulousain où il se transforma en exploitant arboricole, il accepta des missions officielles de coordination économique de sa région. Pendant les années vingt, son engagement régionaliste aux côtés des chambres de commerce le fortifia dans l'idée que les groupes intermédiaires entre État et individus avaient leur rôle à jouer dans la dynamique sociale, tandis que toute référence à la lutte de classes était mise sous le boisseau. La prise de contact, dans la décennie suivante, avec Georges Valois et avec la nouvelle génération non conformiste, dont il faisait office de père spirituel exactement comme Sorel l'avait été pour sa génération, l'incita à reproposer son syndicalisme. Dans la revue Plans qu'il cofonda en 1931, il était désormais question de la démocratie individualiste qui écrase l'individu et du groupe qui le libère. Le syndicalisme, qui incarne le groupe des producteurs, pouvait être autant le fait du prolétariat que l'adoption par la société d'un principe nouveau. Une invite, en somme, à l' «ardeur constructive» pour préparer l'économie nouvelle. Lagardelle fut de 1933 à 1940 chargé de mission à l'ambassade de Rome. La correspondance avec Michels révèle que c'est bien celui-ci qui, en 1932, joua les intermédiaires pour que Lagardelle assiste au congrès de Rome sur les problèmes internationaux et les questions sociales. Les renseignements que le Français rapporta enthousiaste de ce voyage, effectué pour le compte du ministre de l'Éducation, son ami Anatole de Monzie, furent à l'origine de la proposition de mission que lui confia le nouvel ambassadeur Henri de Jouvenel, autre ami de longue date. Fort du prestige de ces années passées à villa Farnese, il fut appelé par Vichy en 1942 au ministère du Travail. Mais soupçonné de vouloir réintroduire des principes sociaux séditieux sous couvert de corporatisme, il fut écarté du pouvoir l'année suivante.
Y aurait-il donc chez Lagardelle une continuité idéale du syndicalisme à la Révolution nationale ? Ses biographes ne sont pas loin de le croire. Il n'a pas succombé au nationalisme aussi brutalement que Gustave Hervé. Chez le Lagardelle désenchanté de 1912-1913, chez le propriétaire foncier mêlé aux chambres de commerce, chez le publiciste maître à penser du syndicalisme constructeur, chez le ministre pétainiste prêt à faire usage de l'État, il y a bel et bien dénaturation de l'esprit du syndicalisme révolutionnaire tel qu'il mûrit à ses meilleures heures au contact de la CGT ou tel qu'il perce à travers la pensée ouverte de Georges Sorel.
C'est dans le quotidien des luttes et des expériences collectives que prenaient vie des embryons d'institutions ouvrières qui devaient préfigurer une réorganisation sociale de la production. Aujourd'hui que l'idée de l'autogestion est bien éteinte (adieu LIP!) au profit d'une aspiration à l'autonomie qui déborde la sphère du travail bien avant l'arrivée de la pandémie et sur un mode individualiste, on perçoit mieux la dimension communautaire et caduque des premières associations ouvrières impliquait une démocratie close sur elle-même, un nombrilisme qui rendait impraticable l'hypothèse d'une société affranchie gérée par les seuls producteurs. Ni le parti, ni la vieille coopérative ni les syndicats récupérés par l'Etat ne seront le modèle de demain. Lagardelle eut un parcours politique qui ne peut être séparé des déceptions sociales et des aléas des générations de l'entre deux guerres. Mais son rejet persistant de la forme parti, comme Max Eastman finissant aux ordres du maccarthysme, l'amena au jeu périlleux de vouloir transposer les formes de son syndicalisme étroit sur le terrain de la politique ; en privilégiant le groupe sur l'individu, il finit par céder à une vision holiste de la société, puis à l'engouement pour le corporatisme fasciste. Ce qui pend au nez de tous nos collectivistes néo-léninistes et ouvriéristes17.
Enfin, pour qui feuillette « Le mouvement socialiste », certains numéros sont accessibles sur le web, c'est une mine d'or sur les débats, souvent d'un très haut niveau, dans la période à cheval sur deux siècles, dont les questions et les réponses nous interrogent toujours ;


NOTE sur la popularité de l'Etat corporatif italien, ses loisirs et son syndicalisme...

La célèbre formule de Mussolini « Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État », prononcée devant la Chambre des députés le 26 mai 1927, le travail et les loisirs devaient faire l’objet d’un contrôle total et incarner la modernité d’un régime novateur dans le paysage politique de l’Europe de l’entre-deux-guerres.
L’impression qu’une nouvelle étape avait été franchie dans les rapports sociaux en Italie éveilla la curiosité de nombreux observateurs étrangers. Elle amena notamment une multitude de Français à s’y rendre, particulièrement dans les années trente lorsque l’enracinement du régime paraissait durable, dans le but de découvrir la politique menée dans les domaines du travail et du temps libre, ou bien à s’y intéresser à l’occasion d’un déplacement dont ce n’était pas l’objectif principal. Le régime lui-même chercha à rendre intelligible ses réalisations en mettant en œuvre une propagande active, notamment lors de rencontres internationales. D’où l’intérêt de s’interroger à la fois sur les actions des autorités italiennes, mais aussi sur leur compréhension et leur réception par des Français de tous horizons dont la particularité fut de se rendre sur place et d’entrer directement en contact avec les politiques fascistes. Pour y parvenir, les récits de voyage publiés pendant la période, sous la forme de monographies ou d’articles de presse, complétés par les archives diplomatiques des deux pays et les archives de la propagande du gouvernement de Mussolini, permettent de saisir les expériences vécues et les analyses des visiteurs où le système fasciste apparaît régulièrement comme un nouveau modèle d’encadrement des masses laborieuses pour atténuer les dysfonctionnements et les déficiences de l’État libéral et démocratique.
L’État français et la mise en place de la Charte du travail s’inscrivent dans le prolongement des débats hexagonaux des années 1930. Les références étrangères ne peuvent être négligées, à commencer par l’exemple italien. S’il est analysé et commenté dans des revues vichyssoises, notamment Cahiers et Travaux (la revue de l’Institut d’études corporatives et sociales ) et Idées, il compte un adepte en la personne d’Hubert Lagardelle, secrétaire d’État puis ministre du Travail d’avril 1942 à novembre 1943. Ancienne figure de proue du syndicalisme révolutionnaire et du sorelisme, Hubert Lagardelle est surtout un italophile convaincu et un admirateur affiché du fascisme italien et de son modèle corporatiste qu’il a étudié sur place, ayant vécu à Rome de 1933 à juin 1940. S’il a contribué à l’organisation du colloque franco-italien de 1935, il est aussi l’auteur de l’article publié la même année sur « le régime fasciste italien » dans le tome X de l’Encyclopédie française. Étranger à l’élaboration de la Charte du travail vichyssoise, Hubert Lagardelle se manifeste comme un acteur fondamental de sa mise en œuvre. Il s’emploie à l’infléchir dans un sens « syndicaliste », titrant notamment une série d’articles publiés dans le Bulletin de la Charte du travail d’octobre 1943 : « La Charte sera syndicaliste ou ne sera pas. » Dans ce combat, le ministre Lagardelle n’est pas seul. Il s’appuie en effet sur un cabinet où on relève notamment la présence d’Émilie Lefranc, ancienne de Révolution constructive, mais dispose aussi de relais dans la presse via l’hebdomadaire L’Atelier, lui-même proche d’organismes comme le Centre syndicaliste de propagande ou encore le Comité ouvrier de secours immédiat (Cosi ), dans lesquels gravitent des vétérans du Mouvement socialiste, Georges Dumoulin et Georges Yvetot.

La thèse selon laquelle le syndicalisme disparaît dans le fascisme doit également être révisée. Selon les souvenirs de ce même personnage, les ouvriers continuent de faire entendre leur voix. Les syndicats fascistes reprennent souvent à leur compte, localement, les fonctions exercées par les syndicats antérieurs, avec infiniment plus de prudence et de modération. Les négociations pour les contrats collectifs ne disparaissent pas et Mussolini en personne se charge à diverses reprises d’opérer la médiation entre les parties opposées pour parvenir à une entente, quand l’accord paraît difficile à conclure. De nombreux travailleurs et dirigeants syndicaux passent dans les rangs du syndicalisme fasciste, par conviction politique ou pour garder le contact avec les ouvriers. C’est dans ce cadre que se situe l’épisode bien connu de 1927 qui voit, après la dissolution de la Confederazione gene- rale del lavoro (CGDL), l’ouverture de la part de Maglione et Rigola d’une association d’assistance aux travailleurs. Un petit groupe de syndicalistes prépare alors un document de soutien à l’État corporatif et aux réalisations du fascisme dans le secteur du travail. D’Aragona, qui porte le document aux exilés, est bloqué à la frontière et son document publié par les journaux connaît un grand écho. Tandis que Bruno Buozzi parle de trahison et que les dirigeants syndicalistes en exil (tous opposés à l’autodissolution) poursuivent leur action hors d’Italie, l’Associazione nazionale per lo studio dei problemi del lavoro est fondée. Rigola en est le président, Maglione le secrétaire18.

NOTES

1« En tant qu’il produit des valeurs d’usage, qu’il est utile, le travail, indépendamment de toute forme de société, est la condition indispensable de l’existence de l’homme, une nécessité éternelle, le médiateur de la circulation matérielle, entre la nature et l’homme ». Marx
2Il est urgent de relire Henri Lefebvre : La classe ouvrière est-elle révolutionnaire ? https://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1971_num_21_1_1440. Et ce petit article plein d'humour et de lucidité sur la masse des sans-travail : https://paris-luttes.info/qu-est-ce-que-le-proletariat-1350
 3Les coopératives, dont on étudiera le fonctionnement plus loin, furent des sources de solidarité pour la plupart des associations ouvrières. Face au fameux Fernand Pelloutier, qui était « subventionniste » et qui, en bon anarchiste à qui tout est dû, disait « Autant de pris sur l’ennemi », des contradicteurs syndicalistes révolutionnaires lui répliquèrent qu'accepter des subventions des « pouvoirs publics » mènerait à la compromission du syndicalisme. Pelloutier finit semble-t-il par être convaincu et devint un propagandiste des coopératives à côté du mouvement syndical. Il espérait y trouver les moyens de donner aux bourses du travail un local et leur autonomie. (cf le débat Lagardelle/Pierrot dans l'excellente revue-livre Le mouvement socialiste » années 1910). Et voir https://wikirouge.net/Coopératives et commerce équitable
4J'ai écrit nombre d'articles sur ce mouvement auquel j'avais participé au début puis décroché face à la noria de petits chefs bureaucrates, parfaitement anti-démocratiques d'ailleurs, générés et dégénérés par ce mouvement de révolte sans colonne vertébrale, et qui émoustille encore certains de nos vieux militants blanchis sous le harnais, mais déconcertés par les implications autrement plus intéressantes de la crise sanitaire présente. On peut relire utilement deux de mes articles :
- La vraie nature des gilets jaunes, des péquenots sans conscience de classe ?
- Voulez-vous mourir pour le chiméRIC ?
5Pour l'heure car il finira ministre de Pétain, mais j'expliquerai pourquoi plus loin.
6Revue des livres p.159 de mon exemplaire du numéro « Le mouvement socialiste » d'août 1910, imprimerie moderne – Aurillac.
7Page 97 de mon exemplaire dans le chapitre : ENQUETES ET MONOGRAPHIES, La coopération et le Socialisme, introduit par l'intéressante étude historique du député socialiste belge Louis Bertrand qui rappelle la longue liste des inventeurs du concept : Buchez, Pecqueur, Louis Blanc, Proudhon :  « La coopérative de production était considérée comme un moyen de résoudre le problème du salariat ; la coopérative de consommation, au contraire, n'avait aux yeux des socialistes les plus instruits et les plus clairvoyants, qu'une valeur plutôt négligeable (…) Car il est bon d'ajouter que chez certains coopérateurs socialistes, il y a actuellement une tendance à voir, dans le mouvement coopératif, autre chose qu'un simple moyen d'organisation du prolétariat et une source de revenus pour la propagande. (…) Il est établi qu'en organisant les consommateurs et en supprimant les intermédiaires inutiles, on peut arriver à vivre meilleur marché. Il est établi aussi que par l'organisation des consommateurs en sociétés de consommation, et en fédérant celles-ci pour l'achat en commun d'abord, pour la fabrication de ces produits ensuite, on arrive à produire coopérativement des denrées alimentaires, des objets de vêtement, à construire des habitations, etc. (…) En effet, ne se rapproche-t-on pas de l'idéal socialiste si l'on réduit progressivement le champ de l'exploitation capitaliste ? (…) Il n'est personne qui soutiendra que le socialisme réalisera son but final d'un seul coup en bloc (…) (après les terrains politique, communal, syndical) sur le terrain coopératif, il réduira la puissance du commerce privé, par la suppression des intermédiaires » (…) Au point de vue pratique, l'association coopérative peut être considérée aussi comme un précieux instrument d'organisation de la classe ouvrière. Elle intéresse également la femme du travailleur, par les avantages immédiats qu'elle procure.
8Des coopératives ouvrières existent toujours mais qui s'en soucie? On trouve des formes du même type, vantées par la bobologie, mais intégralement dans le circuit capitaliste sous le nom de commerce équitable, tel Artisans du monde, pour un « juste prix », garantie de marché à long terme, respect de l'environnement. Ses trois piliers bernsteino-commerciaux sont les suivants : la vente de produits issus du commerce équitable qui permet aux producteurs, artisans ou paysans défavorisés des pays du Sud, de vivre dignement et d'être acteurs de leur développement.
9« L’Etat, le petit commerce et la grande distribution, 1945-1996: une histoire politique et économique du remembrement commercial », lire : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01661308/document. Et: https://www.cairn.info/histoire-des-mouvements-sociaux-en-france--9782707169853-page-486.htm
12Lieu chéri de mon enfance.
13https://ess.hypotheses.org/391 Jean Jaurès, apôtre de la coopération : l’économie sociale, une économie socialiste?
14https://autogestion.asso.fr/linternationale-communiste-et-les-cooperatives/
15https://www.persee.fr/doc/mcm_0755-8287_1987_num_5_1_944
16https://www.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2006-1-page-57.htm
18Corporatisme et syndicalisme en Italie et en France dans les années 1930

dimanche 24 mai 2020

Bill Haywood, un communiste


Interview par Max Eastman, publié dans The Liberator, Avril 1921

(traduction: Jonathan)



Le titre de cet article annonce des nouvelles intéressantes pour ceux qui ont toujours aimé les I.W.W., et ressentent qu'ils sont la seule véritable contribution que l'Amérique a apporté à l'histoire politique depuis 1789. Nous avons été quelque peu attristés de voir les I.W.W. présenter la rigidité et la léthargie de l'âge avancé ces dernières années. On dirait bien que toutes les organisations qui n’atteignent pas le but pour lequel elles furent créées en dix ou quinze ans commencent à devenir de plus en plus intéressées par elles même plutôt qu'en leur propre but. Cette loyauté instinctive et grégaire qui a permis leur existence au commencement les rend rigides, satisfaites d'elles mêmes, et finalement inutiles. Scissionner et former une nouvelle organisation toutes les dix ans pourrait très bien être une règle universelle – un vingt deuxième point – afin de guider les mouvements révolutionnaires. Et il semblait bien que les I.W.W. n'allaient pas échapper à cette règle.

Mais quelque chose est en train de se passer. Le bras long des ingénieurs de Moscou est à la main d'œuvre à Chicago. Les éditeurs et les organisateurs épuisés, découragés, qui portent les sévices de la prison et du travail, discutent d'un nouveau sujet avec un enthousiasme renouvelé – un enthousiasme que Bill Haywood décrit comme 'tranquille et chaleureux'. Le sujet dont ils parlent est une approbation du Conseil International des Syndicats de Professionnels et Industriels, d'une appartenance à celui-ci, et de la réalisation décidée de ses buts dans ce pays.

« J'aimerais voir un vote unanime pour l'appartenance de la part des I.W.W. », m'a dit Bill
Haywood. « Je ne souhaite que de vivre pour voir le rêve de l'Internationale Rouge du Travail devenir réalité. C'est tout ce que je veux. C'est ça les I.W.W. »

Il avait un tract dans sa poche écrit par un délégué anglais au conseil J.T. Murphy. Dans ce tract il y avait une note en bas de page qui disait que les délégués avaient voté pour qu'une requête soit faite envers les I.W.W., ainsi qu'aux autres organisations de tendance syndicalistes-révolutionnaires qui n'avaient pas encore postulé pour l'appartenance.

« Ça m'a donné à réfléchir, » m'a t-il dit. « que les travailleurs de plusieurs nations, en particulier d'une de cent quatre-vingt mille habitants, ont fait qu'une ébauche de requête soit faite aux I.W.W. ! Ça nous montre bien comment le monde a changé. Je n'ai pas à attendre leur requête. J'ai lu leurs plans et leurs consignes, et je sais que c'est enfin quelque chose dont on peut se servir. Ils portent les buts et les projets d'origine des I.W.W., et tu peux dire de moi que je pense que tous les véritables syndicats des États-Unis doivent adhérer au Conseil International des Syndicats Professionnels et Industriels avec son bureau central à Moscou. »

Je lui ai demandé s'il pensait que les I.W.W. y adhéreraient lors de leur convention en Mai, et il m'a répondu qu'il, « n'avait pas entendu un mot de l'opposition. »

Bill Haywood n'est pas les I.W.W., bien sur, et il n'est pas à présent en position de pouvoir parler de leur politique exécutive. Mais il représente, plus que n'importe quel autre homme, leur histoire et leur élan. Il fut le président de la première conférence qui a constitué leur formation, et le président de la première convention lorsqu'ils furent annoncés. Il ne fut jamais absent de ses réunions sauf lorsqu'il était en prison. Et même lorsque les responsabilités exécutives étaient entre d'autre mains, il était toujours reconnu comme le chef des I.W.W. au sein de la l'arène publique. Dans cette arène, il sortait du lot avec la grandeur impassible d'un véritable monument. Se mouvant lentement, mais puissamment maître de soi-même et intelligent, Bill Haywood occupe une position de véritable influence en Amérique parmi ceux qui ne sont pas assez naïfs pour croire aux journaux. Et j'imagine que ce présent changement, ou développement, de son discernement à propos des tactiques de la révolution, est une indication, que non seulement que les I.W.W. vont retrouver leur place en avant premières lignes, mais que les syndicalistes industriels américains en général vont accepter la philosophie politique plus large du communisme.
Bill Haywood n'est pas plus enclin à l'idée des campagnes politiques, ou de ce qui est appelé 'l'action parlementaire', qu'il ne l'était auparavant – loin de là. Mais il accepte complètement la nécessité qu'un parti véritablement révolutionnaire forme l'avant-garde du mouvement révolutionnaire.

« Je sens comme si j'étais là depuis toujours, » m'a t-il dit. « Vous vous rappelez la fois où je t'avais dit que tout ce dont on avait besoin était de cinquante mille vrais I.W.W., et d'un million de membres environ pour leur servir de renforts ? Et bien, est-ce que ce n'est pas un peu pareil ? Au moins j'ai toujours compris que l'essentiel était d'avoir une organisation de ceux qui savent. On n'a pas à les appeler les chefs. Moi je les appelle les ingénieurs. »

Je me suis en effet rappelé la remarque que Bill Haywood m'avait faite à propos des cinquante mille I.W.W. Je me souviens à quel point cette idée me semblait folle à l'époque. Mais je me suis aussi rappelé qu'à cette époque ses cinquante mille ingénieurs devaient être des syndicalistes industriels purs, et qu'il semblait concevoir le mouvement dans son ensemble comme d'un combat pour les magasins à cette époque. Je lui ai demandé qu'est-ce qui avait provoqué ce changement.

« C'est tout bonnement parce qu'ils ont fait des choses merveilleuses là-bas que l'on rêvait de faire ici, » répondit-il. « C'est ce fait, cet exemple, qui est la cause de tout changement de ma personne qui peut sembler contradictoire. Et même aujourd'hui j'hésiterais à approuver un tel mouvement si tout ce qui n'émanait pas de Moscou ne montrait pas qu'ils veulent mettre les ouvriers au pouvoir, et finalement éliminer l’État. »

Ici Bill Haywood a fait un court éloge de la Révolution Bolchevique, et ce qu'il a dit étonnerait énormément de gens qui ne le connaissent qu'en tant que grand méchant de l'Amérique qui n'a qu'un œil et un grand chapeau noir.

« Max, » dit-il, en serrant l'une de ses mains extrêmement petites en un geste ferme mais pas très agressif, « Sans parler de l'expropriation des industries, la question la plus importante de toutes, ils ont déjà accompli trois choses là-bas, dont n'importe laquelle justifierait une révolution là-bas, ici, ou ailleurs à elle toute seule. Veux tu que je te dise lesquelles ? »

« La première chose est l'éducation des enfants. En Russie tous les enfants reçoivent de la nourriture, des vêtements, des livres, des jeux et une véritable éducation. Et, bon Dieu, pour seulement ça, j'aimerais une révolution dans ce pays ! »

« Et la deuxième chose, c'est la pension qui a été accordée aux femmes en maternité. Dans ce pays, elle n'existe que pour les chevaux pur-sang et pour le bétail de race. En Russie chaque femme est soutenue pendant 8 semaines après son retrait. C'est l’œuvre d'Alexandra Kollontaï – une bonne amie à moi – et encore une fois est assez bonne en elle même pour justifier une révolution.

« La troisième chose est le passage des terres aux paysans. Les paysans ont le contrôle des terres, et c'est bien sûr quelque chose de fondamental. »

Je lui ai demandé la raison pour laquelle les ouvriers américains étaient autant derrière les mouvements ouvriers européens lorsqu'il s'agissait de suivre les russes, et il m'a répondu, « La raison principale, c'est l'A.F.L.. »

« Crois tu qu'il est possible que les révolutionnaires capturent l'A.F.L. ? » Lui ai-je demandé.

« Certaines parties, » M'a t-il répondu. « Même si je ne parlerai pas de les capturer, mais plutôt de les éduquer. »

Je lui ai demandé quelles étaient ces parties, et il me répondit après un instant d'hésitation :

« Les Ouvriers des Mines Unis. C'est déjà un syndicat industriel, et c'est le corps de A.F.L., les syndicats professionnels sont ses bras et ses tentacules. Les syndicats professionnels sont ce qui permettent à l'A.F.L. d'étrangler la moindre amibe de vie ou d'inspiration qui peut naître au sein des travailleurs américains.

« On pense en général que c'est la bureaucratie officielle qui est responsable de tout ça. C'est pas vrai. Ce sont les syndicats professionnels avec leurs taux d'admission élevés, et leur politiques d'exclusion vis-à-vis des travailleurs non-qualifiés, voir même d'exclusion des travailleurs qualifiés qui n'ont pas effectué un long compagnonnage en bonne et due forme. Une autre chose que les tiers ne savent pas à propos de ces syndicats, c'est qu'ils sont totalement contrôlés par les loges - les Maçons, les Moose, les Chevalier de Colomb et j'en passe – travaillent en leur sein à travers de groupes organisés. C'est ces loges qui élisent leurs responsables et dirigent leurs politiques, et c'est à cause de ces groupes en leur sein plutôt qu'aux syndicats eux-même que les ouvriers reçoivent les bénéfices qu'il reçoivent.

« Mais si tu dis que les Ouvriers des Mines Unis sont le corps de l'A.F.L., » lui dis-je, « Et qu'il est possible de les amener à une attitude révolutionnaire, est-ce que ce n'est pas presque dire que les révolutionnaires peuvent capturer l'A.F.L. »

La réponse de Bill Haywood à cette question fut immédiate et brève. « Si les Ouvriers des Mines Unis fassent quoi que ce soit, » dit-il, « alors l'A.F.L. n'existera plus. »

« Tu veux dire, » lui demandais-je, « que l'organisation se transformerait en quelque chose d'entièrement nouveau, ou que les Travailleurs des Mines Unis se retireraient et ne laisseraient rien ? »

Le mot transformation le fit sourire. « Je ne sais pas avec quel genre d'insecte on se retrouvera. C'est certainement pas un papillon qui sortirait d'une telle chrysalide. »

« Non, » continua-t-il, « Tu ne comprends pas ce qu'est l'A.F.L. L'A.F.L. n'est rien d'autre qu'un comité de direction, qui perçoit une petite cotisation individuelle de chacun de ses nombreux membres – une cotisation suffisantes pour entretenir leur bureau, et payer leurs salaires, et entretenir un lobby à Washington – un comité de direction qui dans ses trente neuf ans d'existence n'a jamais fait quoi que ce soit pour la classe ouvrière américaine.

« Voilà ce qu'est l'A.F.L. Et si les syndicats qui forment le corps de ses cotisants acquièrent une compréhension révolutionnaire, l'A.F.L. n'existera plus. C'est la seule réponse à cette question. »

« Crois tu, » lui demandais-je, « que dans une pareille situation les Travailleurs des Mines Unis s’associeraient aux I.W.W. ? »

« Peut-être pas, » dit-il. « Si les Travailleurs des Mines Unis devenaient révolutionnaires et ne voulaient pas faire partie des I.W.W., alors les I.W.W. peuvent en faire partie, ou de quelque autre organisation qu'ils peuvent créer. »

C'était cette déclaration -qui comme presque toutes les déclarations dans cette interview est citée telle quelle – qui m'a fait ressentir le plus vivement l'aspect généreux du communisme mûr dans l'attitude de Bill Haywood.

« Les I.W.W. ont tendu la main et attrapé une arme » a t-il dit. « Ils ont essayé d'attraper le monde entier, mais une partie du monde a sauté en avant ».


https://www.marxists.org/archive/eastman/index.htm
Max Eastman

https://fr.wikipedia.org/wiki/Industrial_Workers_of_the_World






samedi 23 mai 2020

VOILE SANITAIRE ET VOILE MUSULMAN KIF-KIF BOURRICOT ?


Pour une fois, je fûs d'accord sur un point avec la remuante agitatrice féministe, raciste anti-blanc et apolitique Rokhaya Diallo, lorsqu'elle a une nouvelle fois secoué ce que les bien-pensants nomment la réacosphère : «Maintenant que le Convid 19 a démontré que l'on peut en effet participer à la vie publique et rester "français" sans montrer son visage ni embrasser des connaissances, la nation pourrait bien repenser la façon dont elle traite les musulmans».

Avec le premier membre de la phrase bien entendu car les notions de nation et de musulmans ne font pas partie de mes références politiques de base. Pourquoi est-ce que je me suis senti en partie d'accord ? Rokhaya Diallo avait fait référence à l'obligation pour tous de porter le masque sanitaire dans l'espace public mais moi j'observais la mise en place pénible et heurtée de la deuxième série des élections municipales. Quoi on allait encore faire prendre des risques à la population pour la vulgaire gestion municipale de l'Etat bourgeois ? La pandémie avait-elle été éradiquée des bureaux de vote par
Au Canada
la magie électorale républicaine impatiente ? Personne ne put échapper, sans sourire, à la coïncidence du port prohibé du masque islamiste et du masque obligatoirement sanitaire.

Je comprenais que le premier épisode municipal ne pouvait pas avoir été considéré comme une erreur « sanitaire » par la technocratie gouvernante, quoique certains élus l'aient payé au prix fort, plus du fait de l'effrayant nombre de serrage de mains que constituent les harassantes campagnes électorales que de la pose en mairie. Depuis le début de la pandémie l'imprévoyance a rivalisé sans honte avec le maintien du profit, sous les lamentations sanitaires et les mensonges salutaires, car, comme vient de le confirmer le chef Macron, il n'y a jamais eu rupture de stock de masques... puisqu'il n'y avait pas de stocks !

Je pensais comme beaucoup que Macron l'équilibriste avait été victime de la pression de l'arrogante droite sénatoriale et se mordait les doigts de l'insuccès du premier tour et de ses conséquences sanitaires déplorables, non tant par extension du maudit covid que par fuite du virus électoral. Non, du tout, je n'avais pas compris que l'intérêt de l'Etat primait politiquement. Après deux séquences très déstabilisantes, bien que sans projet politique alternatif, la saga gilets jaunes et le bordel des retraites, l'Etat a besoin de se re-légitimer, ce à quoi servent les diverses compétitions électorales, et plus encore les municipales. Pourquoi ? Parce que dans la période qui vient, dont personne ne doute de la gravité désormais, il faut à l'Etat être à même de manager jusqu'au plus petit canton, afin de contrôler pleinement la population avec tous les bureaucrates locaux. Attendre plus longtemps de parachever le premier tour eût été suicidaire, même si on nous assure que la décision est aléatoire si l'indiscipline « française » persiste à propager le virus. Imaginez pour l'heure, le nombre d'élus non élus et les ex-élus qui ne veulent pas porter le chapeau pour des décisions qui engagent la vie des gens, qui vont se trouver au premier rang des émeutes si les politiciens régionaux ne sont pas capables de monter au créneau pour limiter les licenciements massifs et faire face à la contestation syndicale ?
Ce deuxième tour, cette deuxième farce électorale plutôt, était indispensable pour renforcer le contrôle de l'Etat, qui ne peut pas être protégé intégralement par ses milliers de flics déguisés provisoirement en pompiers sanitaires mais toujours forces de répression des puissants contre les pauvres. On peut y voir la confirmation de l'impéritie, gabegie et affolement de l'Etat depuis les débuts de la crise du covid. Tout ce qui confirme une opinion commune à l'ensemble du courant maximaliste abstentionniste. Avec des nuances.

J'ai été amené à plusieurs reprises à polémiquer sur le réseau bordiguiste qui affirme être implanté en Algérie. Ces camarades affirment que la crise du covid est un complot pour mater la classe ouvrière. Plus simpliste tu meurs du covid ! Pourtant un glorieux anonyme rédacteur français de l'évanescent et peu probable exPCint, a livré un long texte qui explique très bien, à mon sens, que nous pouvons et surtout devons dénoncer l'impuissance du capital à surmonter cette crise, qu'on mette l'accent sur sa crise traditionnelle soi-disant masquée sous la crise sanitaire ou qu'on observe lucidement les dégâts monstrueux provoqués par l'arrêt de la production et dont le malade capitalisme n'avait vraiment pas besoin. Ce long article qui fait référence pour les bordiguistes complotistes, qui ne s'excusent même pas de leur dérive complotiste, comporte pour les deux tiers suivants des longueurs inutiles sur la crise et les taux de chômage dans divers pays, lassant... C'est du remplissage par incapacité politique à répondre autrement que par le fameux « programme immédiat » (colonne droite de leur page) ringard, dépassé et inadapté aux questions cruciales que le mouvement révolutionnaire devra confronter au moment de l'effondrement : que faire de l'immense masse de chômeurs ? Va-t-on leur dire comme Lénine en 1918 : « qui ne travaille pas ne mange pas »? Va-t-on interdire ou généraliser le télé-travail, cette géniale invention qui supprime la pire profession de trouducs, contremaître ? Va-t-on laisser les populations migrantes exposées à la faim vaquer d'un bout à l'autre du monde sans contrôle ? Va-t-on laisser les millions de tonnes de patates produites en France pourrir faute de marché pour les écouler, quand on pourrait les faire livrer à l'autre bout du monde où ils recommencent à crever de faim ? (je rappelle que la France avec sa seule production agricole peut nourrir le monde entier ou une grande partie).

Mais le plus chatouilleux pour le bordiguisme ringard, et ce pourquoi ils ne m'ont pas répondu, c'est la question de la prise du pouvoir. J'ai demandé : qui prend le pouvoir ? Le parti ? Qui constitue l'Etat ? Pas de réponse. Mais ils se sont énervés lorsque je leur ai appris que Bordiga avait dit une connerie en parlant d'Etat communiste, ce qui est proprement anti-marxiste. Menteur, m'ont-ils objecté. Vraiment, hé hé... alors reportez vous à la réunion de Forli en 1952. Bordiga, contrairement à Bilan, à la gauche allemande, à la GCF et au CCI, a été incapable d'approfondir sur la période de transition. Un point c'est tout. Le bordiguisme c'est mort même s'il y a de beaux restes. Je suis désolé mais je vais être méchant, ces sympathisants bordiguistes algériens, qui sont plus probablement de la série des groupes-individus dont je vous ai déjà parlé, utilisent le programme bordiguiste comme le coran, c'est la même fumisterie. Nous les marxistes, pour les parodier, nous n'avons aucun texte sacré et invariable.

Avant d'en finir avec l'invariance de la mystification électorale bourgeoise, je vais m'éloigner complètement de cette sorte d'électoralisme sociétal confiné dans la connerie par la médiatisée Rokhaya Diallo. Cette féministe « intersectionnelle »1 est une des meilleures représentantes du magma idéologique nihiliste et destructeur de toute conscience de classe (jusqu'à ses amis indigestes de la république) au profit de l'idéologie multiculturaliste des élites américaines, c'est pourquoi elle a d'ailleurs été sponsorisée par ces dernières.

La question de l'anti-racisme est depuis des décennies au cœur de la mystification électorale, cela a été négligé par le milieu maximaliste par internationalisme niais. Ce que les bourgeois nomment l'intégration républicaine est représenté sur les affiches municipales en banlieue par de plus en plus de noms d'Afrique ou d'Algérie, ce qui est normal vu l'ampleur prise, surtout dans les basses classes, par ceux qu'on appelle curieusement enfants de colonisés, comme moi je suis enfant de gaulois lozériens. Que ces gens, qui sont certes aussi français que vous et moi, concourent pour des postes de politiciens bourgeois inamovibles ne m'enthousiasme ni ne m'incite à adhérer au RN. Je ne participe pas au système électoral truqué et préformaté même si on me présente un type barbu comme moi ou une jolie fille. Par contre, les animateurs de l'immigration « réussie » sont devenus de robustes agents électoraux qui rabattent, ou peinent à, les mécontents des banlieues vers les urnes du capital ; on peut en déduire que le gros des derniers votants sont les vieux de souche et les vieux de l'immigration « intégrée ». Les jeunes des quartiers pauvres sont plutôt sur nos positions maximalistes... Donc il leur faut autre chose, et autre chose que l'émeute stupide, pour canaliser leur légitime sentiment de rejet. C'est à quoi servent les polichinelles de leur cru une fois élus, mais bien faibles en réalité pour illusionner sur une société française égalitaire et gentille. Il faut donc des Rokhaya Diallo, des indigènes de la république, NPA et consorts, pour leur donner un semblant de théorie de révolte. Le NPA se solidarise avec n'importe quel abruti qui fait ses rodéos en moto et crache sur les flics, quoique je ne pense pas que Poutou à Bordeaux en profite.
Tous se font les porte-paroles d'une seule et même théorie de la haine, qui n'est ni prolétarienne, ni révolutionnaire. Avec la théorie du « racisme d'Etat », Rokhaya n'a rien inventé, elle n'a fait que reprendre une des insanités du gauchisme ; le gauchisme trotskiste n'a pour credo qu'un antifascisme de salon, Hitler immortel avec son (en effet), « racisme d'Etat ». Or la plupart des Etats modernes ne sont pas racistes parce qu'ils ne peuvent pas l'être et parce que cela n'a aucun sens en politique. L'anti-racisme est essentiellement une idéologie apolitique et sentimentale de l'extrême gauche bourgeoise qui fait aussi office d'abstentionisme anti-élection (des blancs) au nom d'une révolution « multiculturaliste » donc introuvable et creuse. Non pas que le racisme n'existe plus, hélas si et sous de multiples formes, mais parce que cette idéologie a été haussé au rang de leçon morale du ressort de l'Etat bourgeois, qui éliminerait et qui élimine toute question de classes. Cette idéologie est très forte parmi la jeunesse, ce qui est un moindre mal, mais très pernicieuse, elle empêche de réfléchir. Elle est adossée à l'idéologie communautariste de Diallo : « ... l'État français a interdit les voiles de visages musulmans non pas pour protéger les valeurs de la République, mais pour promouvoir une compréhension assimilationniste du Français qui ne tolère pas des expressions culturelles minoritaires».
Ce charabia se ridiculise de lui-même, si on ne suffoque pas de rire. C'est quoi des « visages
musulmans » et de plus « voilés » ? C'est qui ce « Français » qui ne tolère pas l'expression culturelle minoritaire ? Mon voisin ? Sarkozy ? Duchnoc ? Comme toutes les starlettes médiatiques, du Zemmour à Soral, il faut lancer des mots provocateurs et sans appel pour faire parler de sa petite personne. Plus c'est imbécile plus ça passe. Ainsi le principal scandale du traitement mondial du coronavirus serait le « privilège blanc » dans l'attribution des passeports, apanage des occidentaux. Mais quels occidentaux ? Prolétaires ou bourgeois ? Le « victimaire business » a ses cadres supérieurs.
Au final, la « racialisation » des questions politiques n'est que la dissolution de toute pensée cohérente pour réellement confronter le pouvoir politique bourgeois, elle joue le même rôle que toutes les sectes fondamentalistes religieuses, désarmer la conscience des opprimés, leur inventer des rivalités entre eux, et ne leur laisser que leurs yeux pour pleurer. Comme la mystification électorale.

Le deuxième petit jeu électoral (ils l'appellent d'ailleurs « tour ») aura probablement lieu fin juin, il résumera toute l'ignominie d'un système de trucage des opinions de classes au profit d'élus déjà élus par leur propre parti, déjà tous corrompus, déjà tous laquais du système d'exploitation. Le faible nombre de participants ne culpabilise même plus les organisateurs étatiques, tant ils méprisent l'électeur, tant ils savent pouvoir compter sur l'impuissance des abstentionnistes, tant que leur système de grabataires du profit ne s'effondre pas encore très vite.
Car tout le danger est devant. Macron le cynique libéral ne peut pas « réinventer » sa cuistrerie et son absence d'autorité, sans Philippe et les autres bureaucrates ministres, il n'est rien. D'aucuns imaginent qu'il peut changer de cap, par exemple en nommant un nouveau premier ministre « de gauche » ; ce qui ne veut plus rien dire. En inventant un nouveau programme « plus social », plus « front popu », plus de sous pour l'hôpital ce héros, deux ou trois nationalisations, rapatriement de quelques bijoux de famille industrielle refilés bêtement à la Chine, etc. Du flanc. L'union nationale n'a plus aucun avenir, la mondialisation reste en face révolutionnaire. Ils n'ont pas de solution crédible à court et moyen terme. Moi si.
A la crise économique va s'ajouter une sérieuse crise politique. Et on ne nous fera pas croire que la scission de quelques zozos du parti présidentiel c'est l'USPD se séparant du SPD en Allemagne en temps de révolution, ce n'est qu'un ramassis de merdeux, les députés d'en bas on ne les connaît pas encore, mais ils vont faire mal.

Pour terminer, je vais encore me montrer d'accord avec une autre considération de cette pauvre Rokhya Diallo qui a quand même du talent : « Alors que dans la plupart des pays, la discussion sur les masques obligatoires s'est concentrée sur l'efficacité de la mesure, en France, où il n'y a pas si longtemps le gouvernement affirmait fièrement que ‘la République vit avec son visage découvert’, cette décision a soulevé des questions sur la manière dont l'État définit Identité et valeurs françaises ».
Les urnes poubelles.

Très bien, l'hypocrisie du gouvernement Macron-Philippe n'est plus à démontrer, même sans masque au début le gouvernement a continué à conserver les objectifs de saignée capitaliste, et s'il fait obligation du port du masque pour aller lui donner blanc-seing dans les urnes, c'est parce qu'au jeu des masques à double fond, il est imbattable, cruellement anti-social et anti-humain.


Le déroulement du deuxième « tour » fera pitié, en condensé il figurera complètement la soumission à l'idéologie islamiste : tu votes, même masqué, mais au moins égalitaire car les hommes aussi. Tous masqués. Tous maqués.





NOTE


1Qu’est-ce que l’intersectionnalité? C’est au tournant des années 1990 que le mot apparaît aux États-Unis dans deux articles de la juriste noire Kimberlé Crenshaw. Il s’agit de penser, à l’intersection des catégories raciales et sexuelles, la discrimination spécifique qui frappe les femmes noires. L’enjeu est inséparablement politique et théorique. D’une part, coincées entre le mouvement féministe et celui des droits civiques, les femmes de couleur ne peuvent se faire entendre. C’est la critique formulée avec ironie par le Black Feminism: «toutes les femmes sont blanches, tous les Noirs sont des hommes…» D’autre part, le problème est de penser ensemble une pluralité de formes de domination, et en particulier sexe, classe, race, qui peuvent s’additionner ou se soustraire, ou s’articuler de multiples manières.
En France, sans doute les chercheuses féministes ont-elles de longue date pensé les liens entre classe et sexe, pour éviter de réduire celui-ci à celle-là, au nom d’une détermination économique en dernière instance. Mais c’est seulement il y a une dizaine d’années qu’on a commencé à parler d’intersectionnalité: en effet, c’est avec la loi sur les signes religieux en 2004 et les émeutes de 2005 qu’on prend pleinement conscience de la dimension raciale. Qu’il s’agisse de «tournantes» ou de polygamie, de hijab ou de niqab, on assiste à un double mouvement de sexualisation des questions raciales et de racialisation des questions sexuelles.
À nouveau, l’enjeu est théorique, en particulier pour les sciences sociales: faut-il partir de catégories différentes (Noirs et Blancs, femmes et hommes, etc.), ou de propriétés distinctes (comme sexe, race, classe)? Et comment ensuite les tenir ensemble? À nouveau, l’enjeu est également politique – comme l’a bien montré la sociologue Christine Delphy. Aussi peut-on parler d’intersectionnalité des luttes: comment forger des coalitions entre des mouvements divers sans prendre en compte les problèmes susceptibles de les diviser, tels que l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes ou xénophobes, ou son équivalent pour le mouvement LGBT, avec «l’homonationalisme» qui, pour le populiste néerlandais Pim Fortuyn, a servi à justifier l’islamophobie.
Un beau bordel qui pourtant reste limité au milieu bobo parisien et aux filiales marginales dans les autres grandes cités de province, mais de la merde face à toute explosion sociale.