"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

dimanche 25 février 2018

ENQUETE SUR L'ANTIFASCISME ELECTORAL EN ITALIE







Orchestration antiraciste et soutien au nouveau maquillage démocratique par la gauche bobo populo!

Beaucoup de bruit et dramatisation « antifasciste » en pleine période électorale italienne. Fusillade contre des migrants, six blessés graves, le suspect a été identifié par les médias comme un candidat en 2017 sous l'étiquette de la Ligue du Nord (parti souverainiste notoirement anti-immigration et anti-européen) à des élections administratives dans une commune de la région des Marches.

Le maire de la ville de Macerata où a eu lieu la fusillade a appelé les gens à rester chez eux. Situation dangereuse ?

L'attaque est empreinte d'une «évidente haine raciale», a estimé samedi soir sur place le ministre italien de l'Intérieur Marco Minniti. Le raid armé est marqué par une culture «d'extrémisme de droite avec des références claires au fascisme et au nazisme», a-t-il ajouté. Selon les médias italiens, l’homme au crâne rasé et sympathisant de l’extrême droite, retrouvé en possession d’un pistolet, portait une écharpe tricolore sur l’épaule et a fait un salut fasciste après être sorti de son véhicule.
En tête des manifs antifascistes l'ancien Premier ministre et le nouveau. Le vote est dans la rue !

Aucun lien (sic) n’a pour l’instant été fait par la police entre cette fusillade et un fait divers amplement couvert depuis deux jours par la presse nationale. Un Nigérian demandeur d’asile et dealer de drogue a été arrêté dans cette même ville de Macerata, soupçonné de l’assassinat d’une jeune Italienne de 18 ans dont le corps a été retrouvé mercredi découpé en morceaux dans des valises.
La police a notamment découvert vendredi au domicile de ce Nigérian de 29 ans des vêtements de la victime et un couteau avec des traces de sang. L’édition en ligne du Corriere Della Serra évoque l’hypothèse d’une vengeance contre la communauté nigériane après le meurtre d’une jeune femme, retrouvée démembrée dans deux valises. Au moment de son arrestation, l’homme aurait crié « Vive l’Italie ». Pas le nigérian.

Ce genre de compte-rendu des agences de presse, sibyllin, est en général reproduit tel que par la presse française. Mais la juxtaposition des deux faits divers laisse libre toutes les interprétations, ou plutôt donne du grain à moudre à chaque camp, sans les départager aux yeux d'une « opinion » muselée par deux versions tordues et simplistes. Pour tous ceux, néofascistes ou pas qui sont gagnés au repli identitaire, il ne fait pas de doute qu'il s'agit d'une vengeance normale vu que les migrants « sont tous des assassins en puissance » ; pour la gauche et ses bobos antiracistes il n'y a pas de lien de cause à effet, tous les migrants sont des anges à qui il faut donner boulot, dodo et amour ; quoiqu'on ne trouve pratiquement pas leurs militants dans les assocs charitables à vocation aléatoire et limitée; quant aux plus ardents accueilleurs de migrants, sur Médiapartisan ou autre site démagogue, on peut lire parfois au détour d'une phrase ou en petits caractères en note "qu'il faudra bien un jour leur organiser le retour au pays"...

ON RECRUTE TOUT JEUNE ANTIFA...

Si cette "haine raciale" n'avait pas été exploitée par les médias quel intérêt aurait eu cette élection du 4 mars? Les notions de droite et de gauche étant décrédibilisées un peu partout dans les pays riches, la bourgeoisie est bien en peine pour les renouveler, sur le plan social et politique, donc il ne reste que le plan... psychologique! La morale antiraciste ou le réchauffé antifasciste. J'ai parcouru la presse italienne et les photos exhibent, outre les slogans idiots si utiles à la bourgeoisie libérale, des trognes de vieux grigous gauchistes, les retraités de la « lutte armée » des années de leur jeunesse plombée. L'émotion est fabriquée mais l'Italie n'est pas encore à feu et à sang, sauf dans l'imaginaire des activistes trotskiens en France. Il n'y a pas en fait de problème d'immigration massive, il n'y a que des sales racistes... (le dénigrement par l'insulte ou le qualificatif excluant est une vieille tradition longtemps colportée par les gros bêtes staliniens).

Le NPA à la pointe de la fable antifasciste en France a pris fait et cause pour la réunion de toutes les râclures du stalinisme et du gauchisme armé en interviewant un ancien sénateur bourgeois, un certain Franco Turigliatto à la tête désormais du magma « Sinistra anticapitalista » (le mot sinistra est vraiment un euphémisme hilarant pour qualifier la gauche en italien) et du ridicule Potere del popolo, gauche bobo populo avec le M5S ; le revenant Berlusconi va-t-il revenir jouer les Trump avec ses alliés « fachos »? Le sénateur nous rejoue la guerre d'Espagne  :

« Les événements de Macerata ne constituent que la partie émergée de l’iceberg de la présence
des forces d’extrême droite. Leurs manifestations, mais aussi leurs actions directes de commando, se sont multipliées ces dernières années et non pas encore trouvé une réponse adaptée.  
Deux organisations sont en première ligne, Casa Pound et Forza Nuova, qui se présentent séparément aux prochaines élections. Au fil des années, elles ont été complètement banalisées et légitimées aussi, soit par les médias, soit par les grands partis politiques. Il y a quelques jours, à Bologne, un cortège de jeunes qui cherchait à occuper la place où se déroulait une réunion de l’extrême droite a été durement chargé par la police du ministre Minniti.   
La Ligue du Nord de Salvini, maintenant devenue Lega nazionale, joue un rôle particulièrement négatif ; elle est très liée au FN français et elle dispose d’une réelle influence non seulement dans la petite et moyenne bourgeoisie dans les régions du Nord, mais aussi parmi les travailleurs, en développant quotidiennemeassnt une campagne raciste et xénophobe contre les migrants et en empoisonnant des secteurs sociaux et populaires désespérés et déshérités.  
N’oublions pas « Fratelli d’italia », formation xénophobe et untranationaliste qui maintient des références historiques et politiques à l’ancien MSI, l’organisation née après la Seconde Guerre mondiale et la dissolution du parti fasciste.  
Ce qui a été décisif à Macerata, face au renoncement non seulement du Parti démocrate mais aussi des trois grandes organisations de masse ANPI (Association nationale des partisans italiens), la CGIL (Confédération générale italienne du travai) et l’ARCI (Association récréative culturelle italienne), c’est qu’une mobilisation antifasciste ait été organisée et que, face au gouvernement qui voulait l’interdire, les jeunes des centres sociaux et les forces combatives de la gauche aient été capables d’impulser une grande manifestation pour s’opposer à cet acte fasciste. »  
Les divers partis gauchistes italiens, remixé de type "populaire" (comme en France NPA et Front de gauche) servent de caution à cette invention phénoménale (la fabrique de la démocratie trafiquée est sans limite)

"Adoptée par le Parlement le 26 octobre 2017, la nouvelle loi électorale a été conçue pour favoriser les coalitions au détriment des formations se présentant seules au vote. C'est un instrument de combat essentiellement dirigé contre le Mouvement 5  étoiles (M5S), qui refuse toute alliance et qui dénonce une «scandaleuse conjuration» à son encontre. Elle ne comprend qu'un seul tour. 61 % des sièges sont attribués au scrutin proportionnel, une exigence de la droite de Silvio Berlusconi. Et 37 % au scrutin uninominal, fortement voulu par Matteo Renzi. Les sièges restants (2 %) sont réservés aux Italiens de l'étranger. Pour la première fois dans l'histoire électorale de l'Italie, le système des préférences qui favorisaient les candidats locaux ainsi que les panachages de listes sont abolis. Un candidat peut se présenter dans plusieurs circonscriptions mais doit obligatoirement siéger dans celle où il a obtenu le plus grand nombre de voix. En outre, le législateur a instauré un barrage à 3 % des suffrages éliminant les petites formations. Le centre droit est fort dans le Nord et le centre gauche se bat dans le centre du pays".
Le pays risque bien d'être à son tour ingouvernable comme l'Allemagne...
LE NPA LA MATA HARI DU COLLABORATIONISME ETATIQUE
Le NPA soutient donc, une fois n'est pas coutume, un vieux politicien bourgeois recyclé gauche bobo-populo, clown en pleine dramatisation de la campagne électorale italienne trafiquée (face à un t taux d'abstention avoisinant les 40% voire toujours plus...) comme n'importe quelle girouette, comme ils ont soutenu le pervers Ramadan et plus récemment la chanteuse musulmane exclue de The Voice ; vieille tradition du trotskisme dégénéré de toujours soutenir un camp bourgeois et les pires arriérations nationalistes et religieuses au nom de la lutte anticolonialiste, aussi désuète que la comédie antifasciste. Pendant la guerre d'Algérie, les trotskiens français étaient « dans le camp » des tueurs terroristes islamiques. Le vieux gauchisme, cette école à décider pour les autres et pour le prolétariat en particulier, par la formation continue de tant de futurs flics syndicalistes et moralistes politiciens, pose au donneur de leçon d'accueil charitable en milieu capitaliste.

L'immigration massive et non désirée : un casse-tête mondial !

Le problème de cette migration de guerre et de crise économique mondiale, que subissent les populations civiles européennes, n'est jamais éclairci comme une conséquence de l'impéritie du capitalisme libéral, comme sa perpétuation du vieux développement inégal hérité du XIXe siècle, qui se permet d'exalter la création artificielle de toute nouvelle nation, ou découpage territorial, sans donner les moyens aux peuples de développer ni une industrie locale ni un mode de vie débarrassé de l'islam archaïque, première religion contre révolutionnaire du monde. Cette migration massive inopinée est le facteur boomerang qui vient péter à la gueule des bourgeoisies nationales, mais, sans fard, elles s'en servent sans gêne pour culpabiliser le prolétariat qui ne veut pas... partager la misère, comme le lui enjoignait la bible. Elles prétendent même intégrer les boat-people du XXIe siècle à dose contrôlée, même sans contrat d'embauche, même avec voiles et femmes battues. Plus minable élite étatique comme pitres militants gauchistes prétendent moraliser et dicter sa conduite au prolétariat sur ces sujets "de société", mais simplement de manière "psychologique"... On ne demande pas à la classe ouvrière sur les guerres en cours de rapine pétrolière ou géopolitique de notre bourgeoisie. On ne lui demande pas non plus si elle veut des augmentations de salaires ou baisser celles des magnats de la finance et de l'industrie et contrôler les revenus des chefs du collaborationnisme syndical. On lui demande ce qu'elle pense de l'immigration massive et sauvage et comment la résoudre... Ce qui n'est ni de son ressort ni sa préoccupation principale tant que "on" décide pour elle, à sa place et pour les objectifs étroits et pervers du profit.

La perversion du capitalisme décadent est telle que les élites gouvernantes posent aux défenseurs de la liberté de circulation (tout en expulsant à tour de bras) et prônent une liberté religieuse de la même vase que les féministes bourgeoises qui assurent que tous les hommes sont des violeurs, car, en favorisant la misère spirituelle la bourgeoisie gauchiste au pouvoir espère créer un prolétariat taillable et corvéable à merci, sans patrie certes mais sans autre conscience de classe que la fable antiraciste.

L'expulsion programmée de milliers d'africains entrés illégalement en Israël, qui soit soulève la protestation de la gauche israélienne, soit avive les inquiétudes du ringard sentiment d'identité juive, a connu aussi son fait divers, mais l'homme qui menaçait de tirer dans le tas des migrants a été arrêté préventivement par la police.

Mais en France, hors période électorale pour un moment, il n'est pas possible de causer calmement du sujet dès que vous ne pliez pas à la « mobilisation antifasciste ». Soit vous faites partie des « complotistes » (plutôt genre collégiens attardés de banlieue) soit vous êtes un fasciste qui s'ignore. Décidément l'omerta antifasciste a encore de beaux jours devant elle !

Qu'il existe des attitudes ou comportements racistes est indéniable, comme en témoigne cette vidéo virale (filmé avec un iphone) qui montre, dans un bus italien, une mémé qui frappe avec sa canne un homme noir et l'insulte, quand lui se défend avec dignité d'être ce qu'il est, marié à une italienne et père d'un enfant de neuf ans. Ce genre de phénomène est une conséquence de peurs irraisonnées face à « l'envahissement » présumé – qui n'est pourtant pas un mythe, les réfugiés se chiffrant par dizaines de milliers plus en Italie qu'ailleurs – mais cela suffit-il à qualifier ces réactions épidermiques d'une «réapparition du fascisme » lequel serait à nouveau « à combattre dans l'oeuf » ?

Non, et sur deux plans fondamentaux. Si le prolétariat en Italie semble ignoré de l'équation, il n'a pas subi une défaite comparable à celle de 1920 et au creux qui a été marqué par l'échec de la révolution mondiale et l'appel à la répression fasciste ; même si des groupuscules d'extrême droite se revendiquent ouvertement du fascisme italien (qui est resté « populaire » après la défaite à la différence du nazisme », l'Italie n'est pas en situation de guerre mondiale où appeler les prolétaires au sacrifice exige d'autres moyens que le discours raciste ou antiraciste et un chauvinisme rance ;

Deuxième plan où la mystification antifasciste ne peut pas prendre, et j'utiliserai un raccourci frappant : la petite mémé qui insulte un noir dans le bus (qui n'est même pas migrant), vous croyez qu'elle aurait été pour le gazage des juifs ?

Le véritable scandale ce n'est pas le fascisme imaginaire des vieux cons staliniens et trotskiens mais l'arrogance du capitalisme, cet olibrius innocent les mains pleines.

L'essentiel c'est de participer aux élections en Italie, quitte à manifester dans la rue pour amener un peu plus de prolétaires à laisser les bureaucrates arrivistes des partis du popolo bourgeois décider à leur place et continuer à se moquer d'eux avec leurs vibrants appels à « l'internationalisme » pour les migrants mais en paroles seulement et en fermant les yeux sur l'incurie du capitalisme démocratique qui mène ses guerres partielles à l'abri des regards en déplorant tant de morts par noyade.


NE PAS SE LAISSER IMPRESSIONNER PAR LES NEWS SUIVANTES:


Des milliers de manifestants ont défilé, samedi, à Rome contre le fascisme (sic!) à l'appel de la gauche, tandis que Matteo Salvini, principal candidat d'extrême droite pour les législatives du 4 mars, réunissait plus de 15 000 personnes à Milan.

L'Italie a été parcourue de manifestations politiques parfois tendues, samedi 24 février, à une semaine des législatives, avec une démonstration de force de l’extrême droite à Milan et des milliers de manifestants antifascistes à Rome.
Le ministère italien de l'Intérieur a recensé 119 rassemblements de tailles diverses dans 30 provinces et a annoncé avoir mobilisé 5 000 policiers dans tout le pays pour assurer l'ordre, la plupart dans la capitale.
La plus grande manifestation romaine, à l’appel de l’Association nationale des partisans de l’Italie, entend protester contre le racisme et le fascisme, sous le slogan « plus jamais des fascismes ». L’ancien chef du gouvernement Matteo Renzi, qui dirige le Parti démocrate actuellement au pouvoir, est notamment attendu dans le cortège, aux côtés des grands syndicats italiens.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/international/article/2018/02/24/italie-manifestations-d-extreme-droite-et-d-antifascistes-dans-un-contexte-tendu_5262103_3210.html#6wGokuUqmJMvKeyC.99

À Milan, environ 15 000 personnes, selon une source policière, étaient réunies sous le soleil devant la célèbre cathédrale pour le principal meeting de la campagne de Matteo Salvini, patron de la Ligue (extrême droite), alliée du Front national français. Quelques centaines d'antifascistes, dont beaucoup de jeunes avec des drapeaux du Parti communiste, se sont réunis un peu plus tôt sur une place voisine pour dénoncer le meeting de Matteo Salvini et celui dans la matinée de Fratelli d'Italia, un autre parti d'extrême droite. L'Alliance de ce parti avec la droite de Silvio Berlusconi est en tête dans les derniers sondages autorisés. « Nous trouvons vraiment choquant que deux manifestations de partis racistes aient été autorisées à Milan », a déploré Gianni Fossati, président de la section milanaise de l'association nationale de l'amitié Italie-Cuba.

À Palerme, en Sicile, le groupuscule néofasciste Forza Nuova devait aussi défiler en fin de journée pour protester contre l'agression d'un responsable local du mouvement, roué de coups mardi par des hommes masqués. Les incidents violents impliquant des militants antifascistes ou d'extrême droite se multiplient depuis plusieurs semaines en marge de la campagne électorale en Italie. Le climat s'est en effet radicalisé après le 3 février, quand un militant de la Ligue a tiré sur des Africains après le meurtre d'une jeune toxicomane pour lequel plusieurs Nigérians ont été arrêtés.
Le Huff post: 
Vendredi, au moins trois personnes ont été blessées dans des heurts entre policiers et manifestants anti-fascistes à Turin. A Palerme, en Sicile, un responsable local de Forza Nuova, un autre mouvement d'extrême-droite, a été roué de coups par un groupe d'hommes portant des masques. Le même soir, des militants de Forza Nuova ont fait irruption dans des locaux de la chaîne de télévision La7, en réclamant le droit de participer à une émission politique.Un militant du mouvement d'extrême-gauche "Le pouvoir au peuple"(Potere del Popolo) a également été blessé par des coups de couteau alors qu'il collait des affiches dans la banlieue de Pérouse. Le lendemain, toujours à Pérouse, une bataille rangée entre militants de ce même parti et militants de Casapound ont fait au moins deux blessés.
ooooooooooooooooooooooo

Dans les 70, face aux bagarres entre gauchos et fachos, on était encore nombreux à se marrer: tant qu'ils se battent entre eux, s'ils espèrent nous mener en bateau, nous on ne tombe pas à l'eau!




samedi 24 février 2018

QUEL URBANISME POUR DEMAIN? L'UTOPIE SOCIALISTE


Il est peu probable que Michel Ragon ait pu prendre connaissance de la critique de Le Corbusier par Bordiga (in Espèce humaine et croûte terrestre, Cahiers Spartacus) auquel cas il aurait trouvé une même critique, mais communiste, de l'architecture capitaliste délirante en hauteur. L'oeuvre de Ragon est considérable sur plusieurs plans, auteur populaire avec ses romans vendéens, il a touché à peu près à tout comme le montre sa notice généreuse sur wikipédia. Nombre de ses ouvrages ont disparu de la circulation et mériteraient une republication comme son excellent « 1934-1939 l'avant-guerre » (ed Denoël, 1968), son histoire de la littérature prolétarienne et tant d'autres sujets sur l'art moderne (qu'on peut trouver à des prix rédhibitoires sur Price minister) .
J'ai eu l'honneur de le rencontrer en 1990 lors d'une de ses conférences à la librairie Publico (il est resté un généreux donateur de la FA), flanqué de deux belles secrétaires des Editions Albin Michel. Charmant homme bien que tout nous différencia, lui libertaire et moi marxiste « engagé vers la formation du futur parti communiste mondial » ! Avec le temps, je trouve beaucoup de sagesse et un esprit critique plus avisé que le mien dans cette écriture limpide et une culture considérable. Personne, à ma connaissance n'a, de façon aussi concise et profonde, réalisé une aussi envoûtante histoire de l'architecture mondiale.
Je publie ici simplement le chapitre 15 pour vous allécher. L'ensemble du livre je l'ai enregistré en audio en priorité pour mes amis aveugles. Quant à vous, les aimables voyants il vous suffira de me faire parvenir une clé USB (petite quantité) pour que je vous recopie cette œuvre indispensable pour dessiner autrement les cités de l'avenir ou, on l'espère, un monde communiste sans béton, sans bureaucrates architectes, où la campagne aura épousé la ville en lui redonnant une vraie dimension écologique et humaine. Ragon a le mérite de nous vacciner contre toute caricature d'uniformité stalinienne, maoïste ou trotskienne, ou même marxiste légendaire pour un futur mode de vie et d'habitat qui ne peut raisonnablement se conformer à l'imbécillité de l'égalitarisme étroit et du collectivisme de caserne. Voici un extrait d'une étude qui n'a pas vieillie...

L'UTOPIE SOCIALISTE

par Michel Ragon

(chapitre 15 de L'homme et les villes, 1975)

Mue par un appétit du gain et du pouvoir qui lui faisait aspirer à la plus grande production possible, la bourgeoisie n'avait ni idéologie ni morale. Jusqu'à ce que le socialisme lui donne l'une et l'autre. Ce n'est pas un paradoxe, ni une plaisanterie. Le socialisme est, bien sûr, l'antidote du capitalisme, mais tous les deux sont fils de la société industrielle. A la recherche d'une réorganisation de la société, et, en conséquence, d'un nouveau type de ville, les théoriciens socialistes du XIXe siècle ont jeté les bases d'une religion technocratique dont la bourgeoisie a fini par s'emparer pour son plus grand profit. La seule justification trouvée par la bourgeoisie pour enchaîner le prolétariat, et s'enchaîner elle-même, au vaisseau fantôme de la production, était le biblique : « Tu travailleras à la sueur de ton front ». Mais l'ancêtre des socialistes français, Saint-Simon, en échafaudant une savante doctrine par laquelle il veut démontrer que la finalité de la société est la production, que pour mener à une production d'une totale efficacité il faut enrégimenter les ouvriers dans une « armée du travail », que l'hygiène et la rentabilité doivent devenir les mots clefs de l'urbanisme, donnait à la Révolution industrielle sa justification. Rien de surprenant à ce que les premiers disciples de Saint Simon soient des élèves de la toute nouvelle Ecole polytechnique. Rien de surprenant que les saint-simoniens se soient trouvés parmi les premiers protagonistes des chemins de fer, que les saint-simoniens aient été nombreux parmi les banquiers. Ce saint-simonisme exercera une grande influence sur celui qui deviendra Napoléon III comme beaucoup plus tard, et pour les mêmes raisons, le « futurisme » de Marinetti sera à la base de la pensée « esthétique » de Mussolini. En réalisant son Paris moderne, Napoléon III s'efforça de se rapprocher de l'idéal saint-simonien. Mais son despotisme n'était pas à la hauteur de celui des théoriciens socialistes. Il eût fallu être l'Inca suprême.
La fascination de la ville inca se retrouve, à travers L'Utopie de More, dans L'Icarie de Cabet. « L'armée du travail » chère à Saint-Simon réapparaît en force chez Cabet. En Icarie tous les citoyens sont soldats et élisent leurs officiers. Il n'existe plus d'ateliers individuels mais seulement de grands ateliers collectifs. Pas de boutiques non plus, mais exclusivement des grands magasins. L'adultère, la coquetterie, le célibat, tout cela est suspect en Icarie, voire interdit.
Il va de soi que le tracé d'Icara, en échiquier, ne comporte que des îlots identiques et des maisons semblables. La circulation des piétons et des véhicules est différenciée. Les rues, très larges, peuvent recevoir quatre voitures de front et il existe des passages souterrains en tunnel. « Parfaitement éclairée », avec des maisons recouvertes de toits-terrasses « pour l'agrément », la ville se compose de bâtiments industrialisés par la standardisation. Les appartements sont meublés avec du matériel fixe appliqué ou incrusté dans les murs.
Le puritanisme mis à part, nous y sommes ! Ce sont nos grands ensembles et c'est l'idéologie urbaine que Le Corbusier n'a cessé de proclamer pendant un demi-siècle. Mais l'analogie se manifeste encore plus si l'on rapproche Le Corbusier de Charles Fourier. Fourier, comme Le Corbusier, conçoit une société nouvelle, bien entendu scientifique, à partir « d'unités d'habitation » qu'il appelle des « phalanstères ». Que ce soit dans l'imaginaire phalanstère de Fourier, ou dans l'Unité d'Habitation que construit Le Corbusier à Marseille, la densité de population reste la même, celle d'un village de mille six cent habitants. Rapprochement plus anecdotique, mais qui n'est pas dénué de sens ; tout comme on voyait Fourier se promener dans Paris, avec une canne métrique, mesurant palais et maisons privées afin de donner à son phalanstère une dimension « scientifiquement prouvée ». Le Corbusier se promenait lui aussi partout avec un mètre en poche, mesurant aussi bien les magasins que les caves, les porches et les hauteurs de plafond, à la recherche d'une unité de mesure idéale.
A son phalanstère, qu'il appelle également « palais social », Fourier donne la forme d'un bâtiment central avec deux ailes qui ressemble singulièrement au palais de Versailles. On songe au caricaturiste Robida qui, dans ses visions d'un Paris futur, remplissait le ciel d'astronefs, mais donnait aux passagers les mêmes costumes qu'à la fin du XIXe siècle.
Dans la pensée de Fourier s'exerce le mécanisme classificateur de la société marchande. En refaisant le monde, cet employé de commerce est pris d'une fureur de rangement. Il donne douze droits à l'homme, lui accorde douze passions et veut extirper sept fléaux. Cette manie de tout classer d'une manière définitive, propre aux utopistes qui rêvent d'un monde immuable, se retrouve chez Le Corbusier pour lequel les « établissements humains » sont au nombre de trois et qui codifie une « règle de 7 V » pour la circulation.
L'obsession de la classification conduit Fourier à diviser les activités urbaines et à créer ce que l'on appellera plus tard des « zonings ». En préconisant la rue-galerie pour relier les différents secteurs du phalanstère , rues couvertes et donc « climatisées », Fourier entrevoit une possible climatisation de la cité, idée souvent reprise par les architectes prospectifs contemporains. L'idée de rues couvertes n'était pas absolument nouvelle puisque la cité médiévale comprenait de nombreuses rues à arcades, mais Fourier, le premier, fait de la rue couverte un principe d'urbanisme. Ajoutons que le principe de la rue piétonnières couverte, adoptée au début du XIXe siècle, fut abandonné sous le Second Empire au profit de la seule circulation des véhicules. Le premier passage couvert à Paris, celui des Panoramas, ouvert en 1800, connut un très grand succès sous la Restauration. La galerie d'Orléans, sous Louis-Philippe, à l'intérieur du Palais-Royal, devint le rendez-vous de l'élégance. En 1840, dans le quartier des Grands Boulevards, on comptait une centaine de passages couverts, formant une extraordinaire trame urbaine d'un type nouveau que cisailla Haussmann au nom des « impératifs de la circulation ». Subsistent encore à Paris un certain nombre de ces passages : des Panoramas, Jouffroy, des Princes, Verdeau... mais la vie les a désertés.
Fourier, le premier encore, préconise un habitat collectif pour la population ouvrière et même une cuisine collective. On arrive déjà au maoïsme des communes chinoises. Fourier n'écrit-il pas :

« Le ménage conjugal et individuel n'est pas fait pour le peuple. C'est un plaisir de gens riches, comme de rouler en carrosse, mais le peuple est fait pour se passer de carrosse et de ménage, il doit aller à pied et vivre en pension, les gens mariés comme les non-mariés ».

Voilà l'armée du travail, non seulement enrégimentée, mais encasernée, avec réfectoires à l'appui. Lorsque, au début de la révolution d'Octobre, le parti bolchevik essaiera de réaliser l'utopie socialiste intégralement en Russie, il s'y édifiera des « maisons communes » tendant à socialiser tous les éléments de la vie quotidienne. On y prenait non seulement tous les repas en commun, comme le préconisaient les utopistes, de Thomas More à Fourier, mais on y couchait également en dortoirs. Certaines « maisons communes » prévoyaient des cellules minimum de six mètres carrés ne comportant aucune différence si l'on y logeait des célibataires ou des couples. L'espace privé devait être aussi exigu que possible afin d'imposer aux habitants de la « maison commune » une vie collective maximum. D'autres « maisons communes » prévoyaient des dortoirs pour six personnes, hommes d'une part et femmes de l'autre, les couples ne se retrouvant dans des chambres pour deux personnes que pour un nombre de nuits dosé « scientifiquement » afin que se renouvelle au mieux le cheptel humain. L'architecte Melnikov, qui est aujourd'hui le dernier survivant de cette époque héroïque et folle de l'urbanisme des premières années de l'Union soviétique, avait même préconisé de répartir des orchestres dans les dortoirs afin de favoriser le sommeil collectif et de couvrir les ronflements.

La population ouvrière, peu souvent d'accord avec les idéologues, manifesta une si vive réprobation des maisons communes qu'en 1930 le Comité Central du Parti communiste fit arrêter l'expérience. Les « maisons communes » furent rapidement transformées par leurs habitants en habitations traditionnelles familiales ou devinrent des foyers de célibataires ou d'étudiants.
Il n'est de pires tyrans que les philanthropes. S'acharnant à vouloir imposer aux autres leurs propres goûts, leurs propres plaisirs, il ne leur vient jamais à l'esprit que ce prochain, qu'ils rêvent de voir comme un reflet d'eux-mêmes, a sans doute de smotifs valables de vouloir être autrement. Charles Fourier, célibataire, voyageur de commerce, habitué aux tables d'hôte, voulait donner de son plaisir et de sa liberté aux autres hommes qu'il voyait asservis par des tâches ménagères s'ajoutant à la fatigue du travail. Tout comme Le Corbusier, heureux avec sa femme, sans enfant, dans un atelier d'artiste, ne trouva rien de mieux que de donner le plan d'un atelier d'artiste à deux niveaux aux appartements types de son Unité d'Habitation. Mais allez vivre, avec trois enfants, dans un atelier d'artiste ! Où trouver son refuge, son « coin » ?
IL n'empêche que la ville contemporaine a retenu de Fourier, sinon la cuisine collective dans les immeubles, en tout cas les réfectoires communs d'usines, d'écoles, toutes nos actuelles cantines qui permettent en effet, comme il l'avait formulé, des repas à bon marché.

Chez Fourier, les notions bourgeoises industrialistes de l'efficacité, du rendement, de l'ordre militaire, se mêlent à des idées plus insolites : le phalanstère, cellule de base de la société s'oppose au centralisme que préconisent tous les autres utopistes ; au nom de la liberté il refuse l'échiquier comme plan de ville ; enfin, seul socialiste à n'être ni austère, ni frugal, ni morose, ni puritain, Fourier s'oppose à « tout régime social qui ne sait pas aller aux vues d'utilité celles du luxe et du plaisir ».
Par là même, Fourier demeure un utopiste toujours actif. Mais n'est-il pas, par bien des points, comme Aristophane, Rabelais et Swift, un contre-utopiste . Contre-utopiste comme l'est Proudhon qui attaque avec violence L'Icarie de Cabet et tous les « modèles » de villes. Proudhon perçoit déjà, dans ces « modèles », l'esprit totalitaire absolu. Proudhon croit d'ailleurs avec une rare perspicacité, les trop grandes villes dangereuses pour la liberté et espère dans le développement de la technique, non pour transformer les villes, mais pour les rendre inutiles, thèse actuelle des « désurbanistes ».

Les prophètes lancent les religions, mais ce sont leurs disciples qui créent les églises. Tout comme Enfantin ajouta au saint-simonisme un culte et une liturgie, Considérant fit du fouriérisme un système qui le rationalisait à l'extrême, enlevant à Fourier sa métaphysique, son ludisme, sa poétique. Polytechnicien et ingénieur militaire, Victor Considérant est un homme type de la société industrielle.
Mais, contradiction encore entre la forme et l'esprit, lorsque Considérant dessine un phalanstère il le fait ressembler au Palais des Etats de Dijon. Pour justifier l'idée fouriériste de l'habitat collectif, Considérant écrit :

« Lorsque Louis XIV voulut créer un asile pour cinq mille invalides, ni lui ni ses architectes n'eurent l'idée absurde de bâtir une petite maison pour chaque soldat... Demandez s'il vous sera plus économique et plus sage, pour loger une population qui devra s'élever à dix-huit cents ou deux mille personnes, de construire un grand édifice unitaire, ou de bâtir trois cent cinquante à quatre cent petites maisons isolées... Ajoutez encore les murs de clôture exigées, dans le régime morcelé, pour enfermer les maisons, les jardins et les cours...
Vous épargnez quatre cents cuisines, quatre cents salles à manger, quatre cents greniers, quatre cent caves, quatre cents étables, quatre cents granges... Indépendamment de l'économie de place et de construction, ajoutez celle de deux ou trois milliers de portes, de fenêtres, de baies, avec leurs châssis, leurs boiseries et leurs fermements ; pensez à l'entretien ruineux que chacune de ces maisons nécessite chaque année ».
Quatre-vingt ans plus tard, Le Corbusier reprendra d'abord sa « cité-jardin verticale » puis sa « ville radieuse » formée « d'unités d'habitation ».
Considérant emploiera aussi l'image du paquebot qui a si souvent servi de référence à Le Corbusier :
« Vous dites, écrit Considérant, cela est inouï, extravagant, irréalisable... Vous avez sous les yeux des constructions logeant dix-huit cents hommes, et non pas fondées en terre ferme, sur roc, mais bien filant sur l'océan, dix nœuds à l'heure... Etait-il donc plus facile de loger mille huit cents hommes au milieu de l'océan, à six cents lieues de toute côte, de construire des forteresses flottantes, que de loger dans une construction unitaire dix-huit cents bons paysans en pleine Champagne ?
Nous avons vu que presque toutes les utopies se situaient dans des îles. L'île ets un monde refermé sur lui-même. Le paquebot, monde encore plus clos, ne pouvait que séduire le splus modernes utopistes. Avec ses horaires stricts, ses réfectoires, ses dortoirs, son commandant « maître à bord après dieu », ses loisirs organisés, quel plus beau modèle pourrait-on trouver pour la cité industrielle !
Lorsque Considérant préconise « au premier rang de la ville industrielle une lignée de fabriques, de grands ateliers, de magasins, de greniers de réserve », il anticipe encore sur la théorie de « la ville linéaire industrielle » de Le Corbusier. Le Corbusier avait-il lu Fourier et Considérant ? Les rencontres sont trop grandes pour qu'il puisse s'agir d'une coïncidence. Jusqu'à une date très récente, la pensée de socialistes dits utopiques resta si méconnue que Le Corbusier put sembler le seul auteur génial d'un très grand nombre de théories dont il était seulement le catalyseur moderne. Un autre grand catalyseur, Karl Marx, semblait aussi avoir inventé le socialisme. Mais Marx a puisé dans Saint-Simon, dans Fourier, dans Cabet pour élaborer ce qu'il a appelé, pour le différencier de celui de ses prédécesseurs, le « socialisme scientifique ». Alors que les premiers socialistes voulaient, dans un élan messianique, affranchir non pas une classe déterminée, mais l'humanité tout entière, Marx incarne le socialisme dans la seule classe ouvrière. Le socialisme doit être l'expression de la classe ouvrière, comme le capitalisme a été l'expression de la bourgeoisie. Mais, par la même, alors que les premiers socialistes abominaient la bourgeoisie, Marx la réhabilite en lui reconnaissant une mission historique de la fin du Moyen Age au début de la Révolution industrielle. D'usurpatrice, la bourgeoisie devient « un moment de l'histoire ».

Contrairement à la plupart des socialistes dits « utopiques », Marx se refuse à déterminer à l'avance la forme de la « ville socialiste » de l'avenir. Et, sur ce point, il rejoint la pensée de l'anarchiste Kropotkine qui repoussait tout urbanisme décidé dans l'abstrait en disant : « On ne légifère pas l'avenir ». Les formes de la cité nouvelle, disait Kropotkine, ne pourront se déterminer que par elles-mêmes. « Tout ce que l'on peut, ajoutait-il, c'est en deviner les tendances essentielles et leur déblayer le chemin ».
Engels, dans sa Question du logement, écrit en 1872, se rapproche curieusement des socialistes utopiques en se montrant résolument « désurbaniste ». Le but de la société communiste, écrit-il, est de supprimer l'opposition entre la ville et la campagne. « Les premiers socialistes utopiques modernes, ajoute Engels, l'avaient parfaitement reconnu. Dans les constructions modèles d'Owen et de Fourier, l'opposition entre la ville et la campagne n'existe plus. Ce n'est pas la solution de la question du logement qui résout du même coup la question sociale, mais bien la solution de la question sociale, c'est à dire l'abolition du mode de production capitaliste, qui rendra possible celle de la question du logement. Vouloir résoudre cette dernière avec le maintien des grandes villes modernes est une absurdité. Ces grandes villes modernes ne seront supprimées que par l'abolition du mode de production capitaliste... La suppression de l'opposition entre la ville et la campagne n'est pas plus une utopie que la suppression de l'antagonisme entre capitalistes et salariés... Seule l'existence des villes, notamment des grandes villes, y met obstacle ».

Cette idée de désurbanisme, absolument nouvelle, exprimée à la fois par Proudhon, par Kropotkine et par Engels, s'oppose à toutes les visions des autres utopistes qui ont toujours dans leur point de mire la vile, la très grande ville conçue comme une entité, comme une unité, comme un système unitaire. Pour tous les utopistes, à part ceux-là, la ville est le lieu de la perfection absolue et, par là même, du pouvoir absolu.
Mais dans aucun pays socialiste l'abolition du mode de production capitaliste n'a entrainé la suppression des grandes villes. Une même tendance à la croissance que dans les pays capitalistes peut au contraire s'y remarquer. C'est une société basée sur des principes de production et d'un progrès toujours amplifié de la production, produit les mêmes effets urbanistiques dans un Etat socialiste que dans un Etat capitaliste. C'est aussi que les prétendus disciples de Karl Marx n'ont pas appliqué son principe du dépérissement de l'Etat. Les grandes villes, nous l'avons vu, étant aussi le résultat des concentrations étatiques, l'image du pouvoir gravée sur le sol, il ets difficile qu'elles dépérissent si l'Etat demeure centralisé. Une société sans ville serait une société où tput pouvoir politique aurait disparu. Autrement dit une société arrivée à un degré de maturité si exemplaire qu'à « l'administration des hommes se serait substituée l'administration des choses », pour reprendre la formule marxiste. Mais n'est-ce pas là ouvrir une autre porte de l'utopie ?



jeudi 22 février 2018

ROBIN SANS GOODFELLOW


Les murs du lycée Buffon ont encore les reflets d'heures de gloire, ses lycéens résistants fusillés par les nazis comme des traces de vedettariat de cette ribambelle de personnages célèbres, l'idiot politique Sartre, le curé philosophe Clavel (que nous avons failli avoir pour prof) et le lycéen Cohn-Bendit. Ce fût surtout un des principaux lycées « agités » en mai 68 où écrémèrent de futurs journalistes et caricaturistes, où l'idée de coordination des comité d'action estudiantins prit naissance. Ce fût aussi le creuset de la vocation révolutionnaire d'une poignée de lycéens pour toute une vie. Le lycée Buffon aujourd'hui ne ressemble plus qu'à un couvent de jeunes filles en fleurs, devenu mixte et bcbg.
Que les débats politiques y furent intenses, que ces jeunes lycéens firent preuve d'une maturité
politique rarement vue en milieu scolaire petit bourgeois est indéniable, parce qu'ils étaient le produit d'une époque particulière ébranlée par la force tranquille de la classe ouvrière dont mai 68 ne fût que le pic, parce qu'il entra beaucoup de dérision dans le lycée et ses alentours. Notre éveil à la politique mûrit en effet contre le système paternaliste dans les moqueries, moquerie des profs ringards, moqueries des aspirants chefs gauchistes et du vieux barnum stalinien ; pitié pour les années de guerres et de galère de nos parents. Nous ne nous sentions pas anarchistes pour autant, même si on en comptait déjà un, notoire pervers narcissique avant l'heure (il y en a toujours dans les mouvements contestataires).

Là se trouve l'origine de nos « Robin Goodfellow » et leurs limites oserai-je ajouter... Après la disparition de son alter ego, Dominique Cotte, Robin nous refile sur farce book un texte commémoratif à la gloire de leur couple méconnu : « 1976-2016 regards sur les 40 ans écoulés » avec la couverture de « Communisme ou Civilisation »1. Triste anniversaire plutôt mystifié et peu mystifiant pourtant.
La trajectoire de « C ou C » jusqu'à « RG » est pourtant restée fort académique comme à leurs 2.
débuts lycéens. Le questionnement de ce groupe de jeunes lycéens intelligents, brillants et moqueurs procède par une démarcation avec les trois pôles politiques dominant le milieu politique prolétarien post-68 et en référence à la révolution russe, hors du charivari des pitres trotskiens et gauchistes en tout genre : Pouvoir Ouvrier (issu de S ou B), le bordiguisme et RI

Refusant « l'activisme », ils vont se consacrer à une étude de l'oeuvre de Marx, projet qui me fît fuir. J'en avais terminé avec le lycée et, rapidement marié, père de famille et engagé dans la vie active, je n'avais nulle envie de retourner à la scholastique. L'époque est favorable aux célèbres doctrinaires inconnus, c'est ainsi que ce « petit noyau » bute d'abord sur les fous furieux semi-alcooliques de « Groupe Communiste Mondial » pour ensuite prendre son envol sous des cieux brésiliens plus cléments. Tout en se proposant un « retour à Marx » (le vrai, l'infaillible) le petit noyau se démarque des erreurs prévisionnistes des derniers mohicans bordiguistes et surtout de ces « ultra-gauches » de RI « qui se consacrent principalement à des questions d'organisation ». La saga d'emblée a aussi un parfum d'invariance quoiqu'ils en disent. Le remake bordiguien n'est pas loin, surtout sur les positions les plus avalées par les activistes gauchistes : la défense du militantisme syndical retors et des libérations nationales frauduleuses ; en revanche, ce qui donne un semblant de radicalité « ultra-gauche » (à l'époque, maintenant on peut dire maximaliste) à nos académistes qui viennent de quitter le lycée pour l'université, c'est une saine critique du capitalisme russe et de la comédie éternelle du front unique antifasciste qui les démarque du gauchisme bourgeois et néo-stalinien. Il est curieux que dans ce bilan de 40 ans nos mémorialistes narcissiques n'analysent pas plus leurs fonds baptismaux. Je me souviens des discussions nuitamment assis sur le plancher de mon deux pièces à Vanves où les pères de RG polémiquaient vivement en tonnant « le parti c'est la classe » air bordiguiste impayable contre Hébert qui, imbibé de la réflexion critique des vieux de Pouvoir Ouvrier (Véga, Souyri, Vouvray, etc.), se moquait de ces sentences bordiguiennes. Etrange que nos mémorialistes en herbe estiment que PO disparaît « parce qu'il n'aurait pas vu ses effectifs croître comme ceux des gauchistes ». Que certains des vieux de PO se soient rêvés de nouveaux Lénine, je suis là pour en témoigner, mais ce n'est pas la raison de la fin de PO. Pouvoir Ouvrier est certainement ce qui est sorti de mieux de S ou B, mais il fut aussi son chant du cygne ; S ou B comme PO ont constitué dans les années de contre-révolution prolongée un effort incontestable de réappropriation de la théorie marxiste hors du stalinisme et du trotskysme queuiste, mais avec leurs limites : Chaulieu avait pompé le conseillisme ringard de Pannekoek avant de tout renier, et ses ex-collègues de PO, intellectuels distingués eux aussi, ne croyaient plus au rôle révolutionnaire de la classe ouvrière. Nos mémorialistes en herbe n'ont pas un mot pour l'épisode de la fondation par les jeunes de PO de la « Gauche marxiste », et c'est dommage, non pas pour l'inutilité et la misère théorique de ce groupuscule3, qui ne fut qu'une variante du gauchisme, mais parce que c'est face à ce marais politique qu'ils ont grandi. Leur mentor Hébert avait été à la fondation de ce groupe, ce à quoi je poussais moi aussi contre la mollesse de vieux de PO. Hébert était notre mentor à
Hébert et moi dans le film "Le spectre du communisme" 1973
tous, mais un mentor dans le genre d'époque, c'est à dire pratiquant le terrorisme intellectuel. Je l'ai dit plus haut, c'est la dérision qui amène à la conscience contre l'existant conservateur, mais la dérision contient un défaut, la persécution ou la calomnie ; l'époque n'était pas débarrassée de l'esprit stalinien, ainsi un « bon marxiste » se devait d'être cynique, c'est à dire en vérité althussérien – Al tu sers à rien ou Al tu sais rien ! - alors qu'en même temps nous nous moquions du dogmatisme et de la fossilisation du futur féminicide de la rue d'ULM père de tant de couillons à la BHL ou July.
En réalité de la dérision au cynisme on ne peut sauter que dans l'académisme. Refusant « l'activisme » des bordiguistes et du CCI, nos mémorialistes ne font que perpétrer un marxisme en chambre. Bien sûr ils ont beau jeu de dire que l'activisme n'a servi à rien, que les minorités activistes « ultra-gauches » ont perdu leur temps quand la « priorité était au travail théorique ».

Or ce n'est pas tout à fait vrai. Si les bordiguistes ne peuvent qu'ânonner les mêmes textes sacrés tout en restant souvent, et étonnamment, proches de la réalité de la classe ouvrière, le CCI tout en étant très actif dans les dernières vagues de luttes ouvrières classiques, a poursuivi un indéniable travail d'approfondissement politique malgré les quolibets des sectaires et les aléas de ses scissions, et ses textes restent référentiels même si ce qu'il en reste n'est plus qu'une secte policière de ses affidés. Preuve en tout cas qu'une activité de propagande envers la classe ouvrière n'empêchait pas en même temps de réfléchir au futur communiste, plus projeté que clairement réaliste à la fin du XXe siècle.

LE LUXEMBURGISME, voilà l'ennemi !

Nos mémorialistes narcissiques se flattent d'avoir systématisé une analyse moderne du capitalisme dégagée de la césure luxemburgiste de 1914. L'étude d'ampleur sur les crises du capital au XX e
Marc Chirik
siècle est sans nul doute fort intéressante, loin de moi de vouloir nier cet effort, mais un intérêt au plan purement académique comme le Capital financier de Hilferding, et qu'on espère que des étudiants thésards la consulteront (l'étude d'ampleur) dans les bibliothèques numériques de demain.
Le dit luxemburgisme reste cependant au plus près de la réalité des contradictions, crises et de la décadence du capitalisme actuel4 que les chiffrages abscons de nos économistes en chambre. Sous l'aspect orthodoxe pointe hélas à nouveau la névrose invariante néo-bordiguienne qui fait rhabiller Marx en tenue de rap. Puisque Marx et Engels n'ont fait que des bonnes analyses du même capitalisme (déjà affirmé) à leur époque donc du nôtre 150 ans après ! Je rappelle qu'au temps de Marx on dansait plutôt la valse que le Lindy Hop. Marx reste donc un invariable sur les questions syndicales, parlementaires et nationales puisque la date fatidique de 1914 a volé en éclats et ne justifierait plus un déplacement des conceptions politiques « tactiques ».
Bon je veux bien... admettons que 1914 ne signifie plus qu'une longue (et malheureuse) succession d'épisode d'un capitalisme unilatéral fait de guerres, de crises et de moins en moins de révolutions, nos mémorialistes égotistes peuvent-ils nous expliquer comment le prolétariat et ses défenseurs pourraient à nouveau aller caracoler à la tribune de n'importe quel parlement, nous montrer quelle grève n'a pas été trahie par un seul syndicat radical et nous expliquer leur lamentable soutien à l'indépendance de la Catalogne ?

Un de mes lecteurs, ex-membre du Groupe communiste mondial, qui republie sur Face book des textes ronéotés bordiguiens classiques, n'est pas aussi borné puisqu'il est estomaqué lui aussi par ce conservatisme irréaliste et finalement très réac, aboutissement de tout académisme qu'il se proclame marxiste ou sportif : « Ils ont fumé la moquette quand ils ont rédigé leur texte sur la Catalogne » !
Reprenant la notion fumeuse de Marx et Trotsky de « révolution permanente », alors que la révolution ne peut pas être permanente en soi, « la république démocratique est l'ultime champ de bataille pour le prolétariat » !? C'est du gradualisme ou inconséquent ? Supposons que la révolution éclate lors d'un début de guerre mondiale, dans cette configuration le régime le plus démocratique équivaut aux pires régimes de dictature sur la société, donc l'ultime confrontation n'a pas lieu alors sur mettons le terrain parlementaire ou des rigolos syndicalistes, mais les armes à la main ! On a pu lire au cours de ces 40 années de zig-zags académiques tant de bizarres annotations. Que la révolution ne pourra se produire que dans la plus pure démocratie est une de ces bizarreries qui reflète bien plutôt un état d'esprit petit bourgeois loin des réalités mouvantes, et cet aveuglement à ne voir le capitalisme que dans des colonnes de chiffres mais pas les gangs même plus nationalistes qui revendiquent une indépendance nationalo-régionale pour s'en mettre plein les poches.

Il n'y a pas de quoi se moquer de la disparition ou de l'étiolement des groupuscules (ou couples d'individus) révolutionnaires les plus sérieux. C'est comme ça. C'est surtout le produit de l'impuissance du prolétariat à relever la tête et de son appétence à se laisser encore acheter. Une réflexion est à mener publiquement sur cet échec et sur des inquiétudes légitimes pour la perpétuation de la tradition révolutionnaire. Vous pouvez être d'accord, et moi aussi, avec le dernier paragraphe, promettant l'abolition du capitalisme, sauf avec le radotage du parti léniniste qui doit prendre le pouvoir, et le vague prolétariat se servir surtout de sa force militaire (?). Car tout n'est pas si simple. Un coup de clairon « optimiste » sur 40 ans d'académisme dans son petit coin de banlieue, ne peut remplacer une estimation de la place réelle du prolétariat aujourd'hui (hors de la forfanterie sur son nombre majoritaire présumé par Robin veuf) ni empêcher une réflexion sur son atonie. Et la dernière trouvaille – rallier les classes moyennes - n'est pas de nature à nous rassurer d'autant que toutes les révolutions jusqu'à nos jours ont été menées par la petite bourgeoisie.

NOTES:

1http://www.robingoodfellow.info/pagesfr/rubriques/Anniversaire.pdf
2Révolution Internationale, actuel CCI. J'ai su par Raoul qu'à l'époque ce groupe de Toulouse, absent en mai à Paris, tint des permanences post 68 dans un café du boulevard Pasteur près de Buffon, preuve que l'ébullition dans ce lycée attirait aussi nos révolutionnaires de tradition marxiste. Je ne sais si Robin et Hébert ont été à ces permanences, mais leurs attaques contre le « décadencisme » n'en étaient pas moins virulentes, et m'ont longtemps fait hésiter à rejoindre les « fossiles » de RI.
3Voir mon histoire de ce groupe sur mes archives maximalistes.
4L'insistance du CCI sur la notion de décadence (notion définie par la première Internationale communiste) est un apport fondamental, je dirai même indiscutable pour qui connaît un peu l'histoire antique des sociétés humaines. Chaque société successive détruit la précédente tombée en décadence, c'est à dire en faiblesse et incapable de préserver ses plus belles réalisations. La bourgeoisie mondiale moderne procède de même, elle règne par le mensonge « humaniste » le plus éhonté mais, à la différence des sociétés archaïques, détruit systématiquement moralement et psychologiquement ce que le capitalisme originel avait produit de meilleur : le prolétariat.