"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mercredi 15 juillet 2015

Entretien avec quelques anciens membres de Socialisme ou Barbarie


19 avril 2015
Par dissidences (Le blog de Dissidences, émanation de la revue éponyme, se consacre à la publication de recensions et d'éclairages critiques sur les mouvements révolutionnaires, sur les gauches radicales et les dissidences artistiques et culturelles.)   

UNE REFLEXION SUR LE PASSAGE DE MILITANT A NON MILITANT... (désordre kantien ou lucidité post-moderne?)
Sommes-nous voué, nous les anciens, à l'errance du témoignage? Et les djeunes sont-ils conduits à recommencer nos mêmes erreurs? L'interview n'y répond pas, mais incline à réfléchir plus avant sur les millions d'échecs militants, l'évanescence de croyances souvent obtuses, fuites, suicides, désespérance... excepté pour ces militants de S ou B et environnants où l'époque exigeait de se battre pour la vie, et ne conduisait pas au renoncement suicidaire qui semble emporter tout sur son passage aujourd'hui. J'ai une pensée pour mon jeune voisin Maximilien, 20 ans, qui s'est pendu le mois dernier, et pour mon ancien compagnon de travail Alain Baum, pendu lui aussi le mois dernier, juste au départ à la retraite, mais lui avec une raison terrible: sa fille âgée de 17 ans, s'était pendue elle aussi deux ans auparavant!)

[Chers lecteurs de PU, j’ai requipé cet interview, passionnante, d’ex de S ou B sur le blog Dissidences: https://dissidences.hypotheses.org/appels-a-communication-de-dissidences
La vie et la disparition de ce cercle révolutionnaire des années 1950-1960 nous intéresse bien plus que l’agonie de sectes trotskiennes telle la lamentable OCI-POI-CCI lambertologue (en train d’agoniser en ce moment, tant mieux, qu’ils crèvent). J’ai publié il y a quelques années un ouvrage «La critique de SouB"  par Lucien Laugier (épuisé) où j’étais assez critique sur ce groupe surtout composé d’intellectuels comètes militantes (j’ai connu et fréquenté certains d’entre eux). Signorelli n’avait pas apprécié mes critiques mais s’inclinait devant la qualité de celles de Laugier. L’intérêt de l’interview suivante est de nous placer, très honnêtement dans les conditions de l’époque et de révéler l’intégrité politique de tous ces militants dans un moment (coeur de la contre-révolution) où il n’était pas facile de se délimiter face aux mystifications de l’heure (nature de la Russie, libérations nationales, soutenir ou pas le FLN, libérer Munis, etc.). Si on compare la période qu’on vécu ces militants (malgré l’éclaircie de mai 68) nous ne sommes peut-être pas si mal loti, bien des mystifications, entretenues par staliniens et trotskiens ont été dissoutes, et on espère se sentir plus proche...du chambardement final (ce très vieil espoir fait encore survivre). L’interview le fait ici avec beaucoup de plus de fraîcheur que le livre de Gottraux ou le nombrilesque ouvrage biographique qui vient d’être consacré à «Corneille» [voir dans ce blog ma critique du psy Castoriadis "Du trotskysme ordinaire à l'anarchisme de salon"]. Il faudra peut-être que je me coltine un entretien, plus sulfureux, avec les nombreux ex du CCI maximaliste, mais je suis prêt à relever le défi.]

Inédit : Entretien avec quelques anciens membres de Socialisme ou Barbarie

ENTRETIEN

Par Frédéric Thomas (septembre 2014)

L’histoire de Socialisme ou Barbarie reste, encore aujourd’hui, largement à faire. Si le livre de Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre (éditions Payot, Lausanne, 1997) offre à ce jour le panorama le plus complet de l’histoire du groupe, son analyse est largement faussée par son orientation bourdieusienne et sa thèse du désengagement. La publication de cet entretien1 – première étape d’un travail à plus long cours – tente, à son niveau, de combler ces manques et de souligner les richesses d’une expérience, qui n’apparaissent que partiellement et comme de biais dans le livre de Gottraux et les essais qui abordent Socialisme ou Barbarie.

Daniel Blanchard et Helen Arnold ont facilité la réalisation de cet entretien collectif, qui s’est tenu toute l’après-midi du 8 février 2014, à Paris, dans l’appartement de Martine Vidal – que cela soit ici une nouvelle occasion pour moi de les remercier encore, ainsi que Daniel Ferrand, Dominique Gautrat, Georges Petit et Jacques Signorelli2.

Au vu des publications et informations déjà disponibles, d’une part, et du temps limité dont nous disposions, d’autre part, nous avons voulu nous concentrer autour d’une triple dimension. Tout en esquissant un tableau général de l’histoire de Socialisme ou Barbarie, je me suis plus particulièrement arrêté sur les années 1956-1963, qui sont celles où l’organisation connaît un relatif afflux de membres et met en avant certains de ses textes parmi les plus originaux et importants. Par ailleurs, j’ai cherché à dégager ce qui faisait groupe, à savoir les relations, les échanges entre les membres, le militantisme, le quotidien et le côté pratique (réunions, conférences, travail éditorial…), bref le terreau sur lequel et à partir duquel se sont développées la revue et l’organisation. Enfin, c’est principalement le caractère collectif qu’il m’intéressait de mieux appréhender.

À mon sens, cet entretien offre un intérêt historique et documentaire, mais également politique. Mon hypothèse est en effet que les interrogations que soulevaient alors Socialisme ou Barbarie – comment lutter ? ; quel contenu revête le socialisme ? ; qu’est-ce que faire la révolution ? ; etc. – ainsi que sa tentative de dégager, de la faillite de la politique traditionnelle, une pratique révolutionnaire, demeurent d’actualité. Le pari est alors que le retour sur ce passé, sur ce qui fut et demeure une belle aventure collective et politique, soit un détour pour revenir, mieux armé, aux luttes actuelles.

Frédéric Thomas (septembre 2014)


ENTRETIEN

Avec : Helen Arnold, Daniel Blanchard, Daniel Ferrand, Dominique Gautrat, Georges Petit, Jacques Signorelli, Martine Vidal.

Helen Arnold : Née en 1941 aux États-Unis, traductrice, elle rejoint le groupe en 1961 (sous le pseudonyme de Helen Gérard – utilisé seulement comme signature dans la revue) et participe, après la scission de 1963, à Socialisme ou Barbarie. Elle est la compagne de Daniel Blanchard.

Daniel Blanchard : Né en 1934, écrivain, poète (plusieurs de ses livres sont chroniqués sur notre blog) et traducteur, il adhère au groupe en 1957 (sous le pseudonyme de P. Canjuers) et participe, après la scission de 1963, à Socialisme ou Barbarie. Compagnon de Helen Arnold, il a pris l’initiative de contacter Debord fin 1959.

Daniel Ferrand : Né en 1941, mathématicien, (ancien) professeur à l’université de Rennes 1, il participe aux activités du groupe à partir de 1959, sous le pseudonyme de Galois.

Dominique Gautrat : Née en 1947, professeur de français, elle est la fille de Jacques Gautrat (Mothé) et de Martine Vidal. Adolescente, elle assiste ponctuellement à des activités de Socialisme ou Barbarie. En 1969, elle rejoint Pouvoir Ouvrier peu de temps avant l’auto-dissolution du groupe.

Georges Petit : Né en 1921, psychologue, participe au groupe (sous les pseudonymes de Pétro Georges, Michel, Dussart) dès sa fondation, en 1949, jusqu’à l’auto-dissolution de Socialisme ou Barbarie en 1967. Il est l’auteur de Retour à Langenstein. Une expérience de la déportation, Paris, Belin, 2001.

Jacques Signorelli : Né en 1921, représentant en matériel dentaire, il milite après la Seconde Guerre Mondiale au sein de la Fraction française de la gauche communiste (FFGC), de tendance bordiguiste, et rejoint Socialisme ou Barbarie en 1950, avec plusieurs autres militants du groupe dont Alberto Véga, et, un peu plus tard, Martine Vidal et Daniel Mothé. Au sein de Socialisme ou Barbarie, il milite sous le pseudonyme d’André Garros. Il demeure actif aux côtés de la « Tendance » jusqu’à la fin de Socialisme ou Barbarie en 1967.

Martine Vidal : Née en 1924, active d’abord au sein de la FFGC, elle rejoint le groupe en 1952. Enseignante, elle milite également à l’École émancipée. Elle est active au sein de Socialisme ou Barbarie jusqu’à la scission de 1963. Ensuite, elle participe à Pouvoir Ouvrier jusqu’à son auto-dissolution en 1969. Elle fut la compagne de Daniel Mothé puis de Véga.

Entretien

Militer à Socialisme ou Barbarie

Socialisme ou Barbarie et la guerre d’Algérie

Socialisme ou Barbarie dans le champ politique français et international de l’extrême-gauche

L’évocation de deux figures de passage : Benjamin Péret et Guy Debord

La fin de Socialisme ou Barbarie

Repères chronologiques

Notes

Militer à Socialisme ou Barbarie


Daniel Blanchard (dorénavant DB) : Moi, quand j’ai adhéré au début, à l’hiver ’56-’57, il y avait un seul groupe. J’ai eu une réunion avec [Alberto] Véga3 dans un café à l’autre bout de Paris, je ne me souviens plus où. Puis, il m’a emmené – pas par des chemins détournés ni avec les yeux bandés, mais quand même [rires] – jusqu’à la rue de la Sourdière, dans le quartier du Palais Royal. Là, j’arrive devant une porte sur laquelle il y avait avec une plaque indiquant « Fédération des sociétés de préparation militaire ». Alors, j’étais un peu étonné… En fait, cet organisme louait des salles. Il y avait une salle, peut-être deux fois plus grande qu’ici, avec une grande table au milieu, et 15 ou 18 personnes autour de la table. C’était ça le groupe.

Frédéric : Quelle était la formation des militants ? Y avait-il un parrain ou une marraine pour les nouveaux adhérents ?

DB : Non, pas vraiment. Moi quand j’ai déclaré que je voulais adhérer, j’ai eu un entretien avec Véga.

Frédéric : Véga était-il responsable des nouveaux adhérents ?

Jacques : Non, c’était réparti entre nous, en fonction aussi des affinités. Moi, je venais du bordiguisme et c’est Véga qui m’avait formé ; c’est avec lui que j’ai eu les plus grandes discussions. Quand on est rentré à Socialisme ou Barbarie (dorénavant SouB) en 1950, on était déjà agréés comme militants à part entière. Pour les jeunes qui adhéraient après, il y avait une espèce de stage.

DB : Oui et il fallait avoir lu la revue, la collection. Heureusement qu’à l’époque, ce n’était pas encore énorme.

Helen : Il y avait la liste des livres à lire tout de même.

Frédéric : Qu’est-ce qui faisait alors qu’on appartenait à SouB ? Vous n’aviez pas de carte ; à partir de quand était-on membre ?

Jacques : On cotisait.

DB : Tout membre devait cotiser. Et la cotisation était calculée selon un calcul très compliqué que Castoriadis avait mis au point et qui était très fortement proportionnel au revenu…

Georges : … de telle sorte que Castoriadis pouvait pratiquement assurer les frais à lui tout seul.

DB : C’était quand même une somme importante.

Georges : Il faut préciser que ceux qui ne payaient pas leur cotisation restaient membres du groupe.

Frédéric : Mais quand quelqu’un devenait-il membre de SouB ? Quand il participait à toutes les réunions ?

Daniel : C’était complètement informel.

DB : Quand quelqu’un venait à 4-5 réunions, on lui demandait s’il voulait adhérer.

Frédéric : Y avait-il une enquête faite sur les nouveaux venus ?

Jacques : Il y avait le filtre des discussions avec les anciens, qui était assez efficace. Parce qu’il y a aussi des tas de farceurs qui nous ont approchés. Je me rappelle d’un Yougoslave qui est venu quelques mois et qui était un grand séducteur, cherchant plus à faire du recrutement personnel que pour la révolution. On était un petit nombre tout de même et il n’y avait personne qui arrivait venant de nul part ; il était toujours introduit par quelqu’un du groupe.

Frédéric : Comment fonctionnaient les pseudos ? Vous en aviez tous ?

Martine : Moi, je n’en avais pas. Je n’ai jamais accepté un pseudonyme, même pendant l’Occupation. Un moment, je me suis appelé « Marianne », mais je ne l’ai jamais reconnu. J’avais milité pendant l’Occupation – une période beaucoup plus dangereuse – sans pseudonyme, donc j’ai refusé.

DB : Quand Véga m’a amené pour la première réunion, il m’a dit : « il faut que tu te trouves un pseudo ». Alors, j’ai ouvert une carte d’une région de France où j’aimais bien me balader et j’ai trouvé ce nom comme ça. Je signais des trucs P. Canjuers. Ce qui voulait dire « Plan de Canjuers » car l’endroit s’appelle ainsi. J’avais supprimé la particule quand même… Quand j’avais écrit à Debord, j’avais signé Canjuers et il s’attendait à voir un vieux révolutionnaire espagnol. Il a été très déçu, mais enfin, on s’est quand même bien entendu.

Martine : C’était beaucoup plus Véga et Chaulieu [l’un des pseudonymes de Castoriadis] qui utilisaient un pseudo ; Chaulieu avait l’expérience de la Grèce et Véga celle de la guerre d’Espagne. Alors, eux, ils étaient persuadés qu’il n’y avait pas de plaisanterie et qu’il fallait prendre les choses au sérieux. Mais moi, je ne l’ai jamais pris au sérieux.

DB : Dans le mouvement trotskiste, c’était de rigueur d’avoir un pseudo. Ce n’était pas seulement Chaulieu et Véga. Et puis, ils ne pouvaient pas prendre le risque d’être expulsés [tous deux étaient étrangers].

Dominique : Martine parle encore de Jacques Gautrat [son ex-mari] en l’appelant Mothé4.

Martine : Oui, d’ailleurs Véga et Mothé, pour eux, leurs pseudos sont devenus leurs noms.

Dominique : Mais ce n’était pas tellement le cas pour les autres.

DB : Il y avait aussi une part de jeu dans tout ça… quand on voulait prendre quelqu’un par les sentiments, on disait : « mais enfin, Alberto, tu ne peux pas me dire ça, c’est pas possible… ». Ou alors, au contraire, quand c’était tendu… on disait : « le camarade Laborde déraille complètement ».

Frédéric : Où militiez-vous, quels étaient les lieux où vous vous manifestiez ; les lieux du militantisme de SouB ?

Martine : Il y avait Renault et l’enseignement ; l’École émancipée5, à laquelle je participais. Dans les débuts du groupe, il y avait un autre ouvrier avec Mothé de chez Renault, [Raymond] Hirzel et Pierre Bois, qui était à Voix ouvrière [organisation qui allait devenir Lutte ouvrière]6.

DB : Il y a eu aussi un moment où [Henri] Simon7, qui travaillait encore aux Assurances générales vie, avait, au cours d’un mouvement de grève, constitué le conseil des Assurances vie, qui était une espèce d’organisation conseilliste de lutte, et qui critiquait très radicalement les syndicats. D’ailleurs, aux élections professionnelles, elle est passée devant les syndicats. Alors, il y a eu de grandes discussions dans le groupe pour savoir si c’était une forme viable d’organisme de lutte ou pas. Simon a ensuite quitté les assurances et, de toutes façons, il a quitté le groupe ; donc les assurances n’ont plus été un milieu de militantisme.

Frédéric : Vous vous présentiez comme SouB ? Vous aviez des tracts au nom de l’organisation ou était-ce plus informel ?

Martine : Les tracts qu’on distribuait devant Renault – moi, j’y allais, j’y participais régulièrement –, étaient signés Pouvoir Ouvrier (PO)8. Ça c’est quand le groupe, après ’58, s’est doté de ce nom et du journal. Les staliniens étaient très menaçants autour de nous. Ils disaient : « ils envoient des filles car ils ont peur qu’on leur casse la gueule ». Je me rappelle qu’un jour, Hirzel est venu nous acheter un bulletin et il a disparu sous les coups de poings. Les staliniens étaient terriblement menaçants.

DB : En ’68, c’était pareil.

Martine : Les staliniens étaient terriblement agressifs, mais il y avait encore le respect des filles ; ils n’osaient pas trop nous toucher.

Daniel Ferrand (dorénavant Daniel) : J’ai aussi vendu le bulletin, dans les années ’61-’62, aux usines Chausson, en banlieue. Pourquoi là ? Il y avait sûrement quelqu’un à l’intérieur.

Frédéric : Vous ne distribuiez le bulletin que là où vous aviez « quelqu’un à l’intérieur » ?

Tous : Oui, uniquement là.

Frédéric : Pour vous, SouB, c’était quoi : une revue, un parti ? Comment vous vous présentiez ?

Martine : Pour nous, SouB c’était une revue, et on était très content que la revue fasse un journal, PO. En tous cas, on pensait qu’on allait se transformer en organisation plus offensive.

DB : C’est vrai qu’en mai-juin ’58, Sébastien [de Diesbach]9 et moi, on était nuit et jour à la Sorbonne et on se présentait comme membres de SouB. On avait des discussions épiques à n’en plus finir, en particulier avec des gens du groupe philo de l’UEC [Union des étudiants communistes], qui étaient des oppositionnels ; des gens comme Sebag [Lucien], Clastres [Pierre], Cartry [Michel]… ils nous disaient : « oui, on est d’accord avec vous, mais vous n’êtes rien. On ne va pas quitter une organisation qui est en rapport avec le prolétariat, comme le PC, pour se joindre à vous ».

Frédéric : Et les réunions ?

Martine : C’était des réunions hebdomadaires au [café du] Tambour à la Bastille, au premier étage.

Frédéric : Une seule réunion par semaine ?

DB : Après le coup d’État de de Gaulle, le 13 mai 58, il y a eu un certain afflux, surtout d’étudiants, et c’est là qu’on a reposé la question de l’organisation car, effectivement, on ne pouvait plus fonctionner comme ça, en Assemblées générales ; on était trop nombreux. On a décidé donc de faire deux cellules y compris des cellules de province (Saint Lo, Montpellier, …), avec un comité responsable. Mais ça n’a jamais fonctionné de manière vraiment satisfaisante.

Mais, en fait on était en réunion permanente. On se donnait des tâches. Par exemple, Sébastien et moi, on devait rédiger un tract à l’intention des étudiants en ’58. Je me rappelle d’une nuit où on n’arrivait pas à construire le tract, à trouver les bonnes formulations. Vers 3 heures du matin, en désespoir de cause, on est allé voir [Philippe] Guillaume10, le « vieux Guillaume ». Il est venu, juste habillé d’une petite liquette qui lui arrivait là [au nombril], il s’est assis dans sa cuisine et on a discuté sur le tract. Il a tout de suite trouvé les bonnes formulations.

Martine : Guillaume adorait cette époque…

DB : … Moi, j’ai de très bons souvenirs de Guillaume. On passait des heures dans les bistros ou ailleurs. Il disait des choses très intelligentes.

Martine : Il n’avait pas une idée d’ensemble ; il avait des éclairs de génie. Il était capable de dire des choses vraiment très bien, mais il n’était pas toujours fiable.

DB : Le problème, c’est quand il avait bu un coup de trop… Enfin, pour dire que [le militantisme] c’était nuit et jour.

Frédéric : comment fonctionnaient les relations entre vous, au sein du groupe ?

Martine : À un moment, il y a eu une tentative dans ce sens, on appelait cela les « socialisations ». On disait que ça ne suffisait pas de faire des discussions politiques, qu’il fallait qu’on fasse d’autres activités. Mais on n’a jamais réussi à avoir une idée précise sur ces activités.

DB : Non, ce n’était pas défini de manière précise, mais moi, par exemple, je me rappelle quand on allait avec Mothé dans la forêt de Fontainebleau. On bivouaquait. Je me souviens encore de Sébastien, émerveillé de la découverte du rapport que Mothé avait avec la nature. Il disait qu’il n’avait jamais dormi dehors avant cela ; c’était la découverte de plein de choses. Sébastien en parle dans son livre.

Martine : ça s’est arrivé assez tard. Au début, on ne se voyait qu’aux réunions politiques. Les gens se voyaient dans les cafés : au Capoulade…

DB : … Au Royal Saint Germain…

Dominique : … C’était le café populaire – par rapport aux Deux magots qui était en face –, avec des filets de pêcheurs partout, et l’escalope milanaise du Royal et les coquillages….

Daniel : Moi, j’ai surtout pratiqué l’Old Navy, qui existe toujours. Le Mayeux, qui n’existe plus, près de la place du Luxembourg, et qui ouvrait vers 5 heures du matin.

Georges : C’était fortement localisé sur le sixième.

DB : J’habitais à Montparnasse, un sixième étage. J’allais chez Mothé, qui habitait dans une chambre meublée dans l’hôtel Mistral, juste à côté. On achetait des petites huîtres, qui ne coûtaient rien, dans la rue de l’Ouest. On allait banqueter dans sa chambre, quand il était d’équipe, c’est-à-dire quand il travaillait de nuit. Je ne sais pas comment il tenait le coup…

Dominique : Il avait de l’énergie !

DB : On a aussi fait du ski ensemble. On voyageait dans le bus de nuit et, le matin, on se mettait sur les skis.

Martine : Il y avait beaucoup de séduction à l’époque au sein du groupe. Je me rappelle de la première copine d’Alberto11 ; un moment, Chaulieu a commencé à flirter avec elle. Elle était scandalisée.

DB : C’est vrai que Chaulieu avait un peu tendance en effet…

Martine : Elle était scandalisée et d’autant plus indignée que quand elle a dit cela à Alberto, Alberto a trouvé ça normal. On avait des rapports beaucoup plus classiques entre hommes et femmes. Et les hommes en ont bien profité !

Daniel : On organisait aussi des conférences publiques et ça, ça nous occupait pas mal.

Frédéric : Comment invitiez-vous les gens ?

Georges : C’était annoncé dans la revue, à la dernière page, un peu dans les manifs. Mais la revue n’était pas vendue dans la rue.

DB : Je me rappelle d’avoir vendu le n°24 à la porte de la Sorbonne avec Sébastien…

Frédéric : La revue était-elle placée dans les librairies ?

DB : ça c’était catastrophique car on passait par les NMPP, qui était le gros trust ; il se consacrait essentiellement à la diffusion des journaux et donc la revue se trouvait dans des endroits invraisemblables : des kiosques à journaux dans des endroits perdus, des merceries de villages… Alors, il y avait un retour énorme et on gaspillait des sommes considérables. À un moment, on a décidé de faire une sorte de contrôle pour dire où il fallait envoyer la revue, où elle devait être disponible. Les Messageries s’en sont toujours foutues et ça a toujours été catastrophique. Il faut aussi dire que Maspero refusait de vendre la revue : il était tiers-mondiste et on faisait la critique du tiers-mondisme.

Jacques : Les conférences correspondaient à chaque parution. On annonçait la date, le lieu et le thème à la fin de chaque numéro…

DB : … C’était pas toujours à la Mutualité ; c’était aussi aux Sociétés savantes. Et cela pouvait être plus [qu’une conférence par numéro de revue] car, en ’61, il y en a eu 6 ou 7.

Frédéric : Et les thèmes ?

DB : Je me souviens d’en avoir fait une sur la société soviétique… Les thèmes étaient reliés à des thèmes importants de la revue, aux numéros qui paraissaient. Mais des réunions étaient annoncés aussi dans le mensuel PO.

Daniel : Certaines étaient aussi annoncées par tracts.

Frédéric : Qui vient à ces conférences ?

DB : ça dépend des périodes… il y a les habitués, ceux qui sont un peu les parasites des réunions. Il y avait toujours « l’abondanciste » de service ; il s’accrochait à n’importe quel prétexte pour ressortir son discours sur l’abondancisme.

Martine : C’était surtout Montal [pseudo de Claude Lefort] qui faisait les exposés, car Chaulieu ne pouvait pas parler en public, Véga ne pouvait pas parler en public, donc c’était Montal qui faisait les exposés…

Frédéric : C’était toujours la même personne ?

Tous : Non, non, ça tournait…

Frédéric : Combien de personnes assistaient aux réunions ?

Daniel : Cela variait selon les périodes. En ’61, on était entre 50 et 100 personnes dans une des salles de la Mutualité.

Georges : On a fait aussi une ou deux réunions avec les… comment ils s’appelaient déjà… les psycho-sociologues : Lapassade [Georges, qui fut brièvement membre du groupe au début des années 1960]. On faisait du travail en groupe. Mais ça c’était après, vers ’63. C’est pour dire que ces réunions pouvaient être nombreuses. On a expérimenté, fait de la dynamique de groupe, des choses rigolotes comme les socialisations…

Frédéric : À l’époque, y a-t-il eu une relative crise du militantisme, c’est-à-dire un décalage ou une contradiction entre l’ouverture théorique de SouB et une pratique militante qui, à de nombreux égards, pouvait s’avérer relativement traditionnelle ?

DB : Il y a eu Bulletin étudiant, qui a eu quelques numéros, et dans lequel on essayait de recueillir des expériences – c’était toujours l’idée de partir des expériences –, pour faire une critique du système de l’enseignement, etc. Autrement, on n’a jamais pu développer un militantisme… Ce qui fait la force de l’IS [Internationale situationniste], c’est de n’avoir jamais rien fait. Ils disaient non seulement « ne travaillez jamais », mais surtout « ne militez jamais ». En 1968, on se faisait traiter d’imbéciles parce qu’on militait.

Frédéric : À la fin des années 1950, le groupe connaît un accroissement numérique relativement important12, attirant à lui principalement des jeunes étudiants, venant avec un autre bagage intellectuel, culturel, ou sans bagage… Ils arrivent dans un groupe à la fois très neuf et très ancré dans le mouvement ouvrier, comment tout cela se met-il en place ? Debord, lors de son court passage au sein du groupe, a-t-il catalysé ce décalage ? Quel type de tension, de débats, cela suscite-t-il ?

Jacques : C’est une très bonne question, parce que je pense que nous, les anciens, on a ressenti cette césure, ce fossé, cette incommunicabilité avec ces jeunes, qui venaient avec un très grand enthousiasme, décidés à vivre tout à fait autrement. Alors que nous, les anciens, bien que nous étions dans l’attente de la révolution – la révolution sociale généralisée, la révolution prolétarienne ; d’ailleurs, à l’époque, nous pensions qu’il s’agissait toujours d’une révolution prolétarienne –, nous étions malgré tout déjà assez installés dans la vie. Pas dans la société, pas vraiment – bien sûr, on travaillait tous, on avait des boulots. Mais si on voulait entretenir avec nos jeunes copains des relations fraternelles, il fallait qu’on les suive dans leurs manifestations d’autonomie, sexuelle…

Ils vivaient de façon très différente, librement, alors que nous, nous étions installés dans une forme traditionnelle de vie familiale. Cela ne nous empêchait pas de militer. Mais il y avait cette petite coupure, que les plus anciens, je crois, ont essayé de combler… Mais c’était difficile. Un de ceux qui a le plus essayé, qui s’y est le plus intéressé, c’était Corneille [Castoriadis]. Il avait déjà une façon de vivre très particulière en-dehors de son boulot ; il travaillait [à ses propres textes] la nuit, et en plus, il faisait la fête la nuit avec les jeunes de temps en temps.

Frédéric : Cela créait-il des tensions ?

Georges : ça créait des tensions, mais pas de polémiques.

Jacques : On n’était pas des rabat-joie, simplement, on ne pouvait pas, à 40-45 ans, communiquer avec des jeunes de 20 ans, sauf occasionnellement, avec beaucoup de sympathie. Mais eux, c’était la fête en permanence.

Plusieurs : Oh ! Non ! C’est ton fantasme [rires] !

DB : Qui ça ? Des noms [rires] !

Georges : Toi par exemple !

DB : Moi, mais je travaillais ! Sauf que, je me suis arrangé pour manquer tellement mon stage de CAPES, qu’ils m’ont obligé à refaire une année de stage en plus ; ce qui était formidable car c’était quatre heures par semaine à l’époque et on était presque payé comme un prof. C’est pour ça que je militais 24 heures sur 24. Sébastien, je ne sais plus ce qu’il faisait, mais il était plus ou moins étudiant à la Sorbonne. On est rentré ensemble début ’57.

Georges : Oui, vous aviez un peu d’ancienneté…

DB : Après ça, j’ai travaillé à l’Agence France Presse (AFP), je travaillais la nuit, puis je suis parti en Afrique. Je ne pouvais pas faire la bringue toutes les nuits, je t’assure !

Frédéric : N’y a-t-il pas eu moyen, pour ceux venus un peu plus tôt, en 1956-1957, de faire le lien entre les « anciens » et ces jeunes étudiants, qui commencent à arriver à partir de 1958 ?

Daniel : Une réflexion : le groupe n’a aucune image. Par exemple, il n’y a aucune photo… C’est révélateur. Après, on a fait un week-end de formation dans les années ’61 ou ’62, dans une auberge de jeunesse, et je crois que le thème, c’était le militantisme. Il y a eu des exposés de Mothé, de Véga, de Corneille… Il y avait beaucoup de monde. On a dormi en sac de couchage. C’était aux Limons Couronnés.

Dominique : Oui, moi j’y étais [été 1962] ! C’était la première fois que j’ai entendu un exposé d’Alberto [Véga] – c’était avant la scission – et j’ai estimé Alberto à partir de ce moment-là. Avant, je m’opposais à lui tout le temps et là, j’ai commencé à l’admirer.

Daniel : Il y a eu des exposés sur un peu tout… c’était la formation des militants, le stage d’été de ’61.

DB : C’était dans la vallée des Merveilles, derrière Nice, où il y avait une ancienne exploitation de minerais d’argent ou de fer, et Hirzel, qui avait quitté Renault, y faisait des espèces de chantiers de jeunesse internationaux pour retaper les maisons13. Et nous, nous y avons été. Nous, on n’a pas beaucoup travaillé à retaper des maisons, mais on a eu une semaine de discussions politiques.

Il y a eu un précédent, qui était « le moulin de tonton » dans la Creuse. Tonton régnait là-dessus de manière obsessionnelle : on ne pouvait toucher à rien. « Toucher c’est détruire » disait-il. C’était traumatisant. On avait loué son moulin via Hirzel car son chantier était lié à l’association de Tonton.

Helen : À l’auberge de jeunesse près de Coulommiers, je me souviens d’un exposé de Corneille sur la révolution russe ; d’un autre sur l’organisation révolutionnaire ; et Daniel [Blanchard] avait fait un exposé sur l’Afrique – il rentrait de Guinée.

Frédéric : Y avait-il des dispositifs mis en place pour favoriser une prise de parole plus collective, pour corriger la division du travail intellectuel ?

Jacques : Je veux dire un mot à ce sujet car j’ai ressenti cela en tant qu’autodidacte : Véga et les militants intellectualisés, y compris Corneille et Lefort, qui étaient en plus des intellectuels, des théoriciens, en faisant cette expérience politique réelle, avaient su s’adapter au milieu ambiant. C’est-à-dire que moi, je n’ai jamais – pourtant j’avais du mal à saisir les discussions philosophiques –, jamais été rebuté au point de dire : « je ne comprends rien, je ne viens plus ». Mais ce n’était pas facile de suivre.

Par contre, dans les couches populaires où nous allions pour recruter et – moi, j’ai fait partie des auberges de jeunesse pendant longtemps –, j’ai cherché à faire connaître la revue, mais nous avions de très grandes difficultés. Beaucoup de gars qui étaient aux auberges de jeunesse étaient des ouvriers ou des employés de faible niveau culturel. La lecture de la revue les rebutait. Ça je le savais très bien et on le savait aussi dans le groupe. Mais je crois que les intellectuels ont fait un effort particulier pour se faire comprendre. Par exemple, les nombreuses discussions qui se tenaient sur un article avant qu’il ne paraisse dans la revue facilitaient, je pense, sa lecture. Les discussions qu’on avait eues avant nous aidaient à bien comprendre.

DB : Il faut quand même dire – moi, ça m’a frappé quand on a relu beaucoup d’articles de la revue pour faire l’anthologie [Socialisme ou Barbarie, une anthologie (Acratie, 2007)] – que c’était écrit d’une manière extrêmement claire et sans jargon. Je trouve vraiment qu’il y avait cette qualité littéraire, au bon sens du mot.

Helen : Moi, j’ai ce même souvenir par rapport aux discussions. Pour répondre à ta question : non, il n’y avait pas l’idée que tout le monde devait s’exprimer. Je pense que tout le monde ne s’exprimait pas vraiment, mais en même temps, moi, je n’ai pas le souvenir d’avoir été écrasée par des gens qui prenaient la parole, qui parlaient pour parler comme c’est le plus souvent le cas dans des réunions politiques. C’était des réunions de travail où les gens parlaient pour dire quelque chose. Il n’y avait pas de prise de pouvoir à travers la discussion.

Daniel : Mais ça pouvait être violent quelques fois.

Helen : Oui, ça pouvait être violent.

DB : Mais c’était violent entre les trois ou quatre pôles, qui déjà dessinaient des divergences et qui ont fait les séparations. Déjà auparavant, les prises de position entre Lefort et Castoriadis étaient quand même d’un niveau élevé ; il fallait s’accrocher car ça devenait difficile. Après, quand Véga est intervenu souvent pour défendre l’idée et les positions traditionnelles du marxisme, quand Castoriadis a mis en avant la critique fondamentale du marxisme, les discussions ont été polémiques, mais sérieuses ; c’est-à-dire que s’affrontaient d’une façon violente dans la discussion des catégories, pas des individus. Il y avait des empoignades et on avait l’impression qu’après ça, ils n’allaient plus jamais se revoir. Et pourtant, pendant un long moment, les affrontements ne se sont pas terminés par des démissions spectaculaires. Il y a eu des gens qui, après un long moment de discussion, sont partis ailleurs, pour écrire leurs positions, quand ils estimaient ne pas avoir été entendus dans SouB. C’est le cas de Lefort, qui est parti le premier. Mais dans une certaine mesure, il avait déjà une existence d’intellectuel, en-dehors du groupe.

Frédéric : Les personnes qui quittaient sur la base de désaccords théoriques maintenaient-elles un lien avec les membres du groupe ?

DB : Ça dépend des personnes… par exemple, c’est vrai que Simon était d’une rancune inexorable vis-à-vis de Castoriadis ; pour lui, c’était fini.

Georges : C’était chaque fois des cas particuliers. En particulier, quand Lefort est parti en même temps que Simon [septembre 1958], ils ont suivi des voies complètement divergentes14. Simon ne voulait plus entendre parler de SouB et manifestait même une véritable haine envers Castoriadis15. Tandis que Lefort était personnellement son ami et qu’ils se sont par la suite retrouvés [avec Castoriadis] dans des revues.

DB : Ils n’ont pas cessé de « divorcer » et de se « remarier », par exemple dans les revues Libre, Texture…

Martine : Il y a un peu le même cas avec Mothé. C’est quand même une coïncidence extraordinaire que les deux [Mothé et Simon], qui ont eu une expérience dans les milieux populaires, d’un seul coup, décident qu’ils ont été trahis par Castoriadis. Les deux ont eu la même réaction.

Socialisme ou Barbarie et la guerre d’Algérie

Martine : Il faut rappeler que, pendant la période de la guerre d’Algérie, Chaulieu et Alberto [Véga] avaient un statut d’étranger et ça les gênait énormément, car ils ne pouvaient pas se montrer ni parler en public. Alors, Montal [pseudonyme de Claude Lefort] parlait souvent et [Jean-François] Lyotard16 aussi. Mais lui, il est venu assez tard à Paris [à l’automne 1959]. Chaulieu et Alberto risquaient continuellement d’être expulsés, et j’ai l’impression que ça a également influencé leurs positions politiques.

DB : Oui, je me souviens de pas mal des discussions, notamment sur l’Appel des 12117, qui ont eu lieu à ce moment-là. On allait se réfugier dans la forêt de Fontainebleau, et le sujet officiel c’était « l’artisanat ».

Martine : Il y avait des choses qu’ils ne pouvaient pas faire et moi je suis sûre que ça a influencé leurs positions politiques. Chaulieu était persuadé que les gens, qui ne répondraient pas au service militaire, étaient foutus dans tout leur avenir ; ce n’était pas vrai, mais nous, on ne le savait pas, c’était la première fois que ça se produisait. Les jeunes, en particulier le frère de Girard18 qui n’avait pas répondu, ils désertaient. Non, ils étaient insoumis. Lui, il était parti en Belgique. À cette époque-là, ce n’était pas aussi grave que pendant la guerre de ’14 ou même de celle de ’39. Le fait qu’Alberto [Véga] et Chaulieu soient étrangers et qu’ils puissent être expulsés très rapidement ; cela a joué un peu.

DB : Oui, mais il y avait aussi, sur le plan plus politique, l’idée que si le groupe s’engageait comme tel dans un travail, clandestin forcément, d’aide au FLN, ça risquait de compromettre complètement les autres activités du groupe et aussi son travail théorique.

Martine : En même temps, Véga et Chaulieu étaient très critiques sur le FLN.

DB : Oui, tout le monde l’était d’ailleurs. Même Lyotard.

Martine : Oui, mais enfin il portait les valises.

DB : Oui, parce qu’il disait : « on ne peut pas discuter avec les Algériens qui sont engagés dans la lutte, si on ne fait pas quelque chose avec eux ». Ce qui était vrai. Mais le choix était complètement stérile…

Martine : Oui, c’était vrai. Mais en même temps, à cette époque-là, j’ai drôlement regretté qu’on laisse complètement tomber le MNA, qui a été éliminé par le FLN. Je me souviens d’un type qui était venu faire une conférence. Deux jours après, il a été tué. On n’a pas pris parti à ce moment-là…

DB : … on n’a pas pris parti publiquement…

Martine : … et les types du MNA ont été laminés complètement. L’École émancipée à laquelle je participais était, elle, pour le MNA.

DB : Tous les trotskistes aussi étaient pour le MNA19.

Martine : Enfin, dans cette guerre d’Algérie, on a fait ce qu’on a pu.

Frédéric : Dans les manifestations, vous vous rapprochiez de quels groupes ?

DB : Je n’ai pas de souvenir de beaucoup de manifestations… en automne 58, il y a eu des manifestations assez violentes, contre la guerre d’Algérie et le nouveau régime gaulliste.

Dominique : J’ai souvenir de manifestations contre la guerre d’Algérie où tu revenais seule Martine, où tu ne parlais pas des autres de SouB.

Martine : Très souvent, j’étais seule. Je partais avec les gens de la CGT, qui foutaient le camp ; à l’une des premières manifestations qui a abouti à Jussieu, ils avaient quitté la manif car ils n’étaient pas d’accord. Il y a eu des morts dans les manifs.

Helen : Moi j’ai des souvenirs très vagues… et en plus on m’interdisait d’y aller parce que j’étais étrangère ! Mais j’ai des souvenirs de manifs sur l’Algérie où on était groupés et on essayait d’imposer des slogans parce que, à cette époque-là, ce n’était pas les haut-parleurs qui imposaient des slogans, c’était les gens.

Frédéric : Pouviez-vous aborder la guerre d’Algérie lors de ces conférences ?

DB : Oui, sûrement, mais à un niveau très général. En France, on pouvait critiquer la guerre d’Algérie, le colonialisme…

Jacques : … on n’était pas les seuls.

Frédéric : Et faire une critique du FLN ?

DB : Non, ça on ne pouvait pas. Je pense qu’on pouvait exposer sur un plan théorique la critique qu’on faisait des luttes de libération nationale et du rôle que jouaient les bureaucraties, les bourgeoisies locales, etc. Donc sur un plan assez général, je pense qu’on pouvait le faire sans risquer de se faire descendre par le FLN à la sortie.

Martine : On avait été à une conférence. C’était Lyotard qui parlait, et les types du FLN étaient venus. D’ailleurs, on n’était pas tranquilles. Finalement, dans la discussion, la seule chose qu’ils ont dit : « vous portez les valises, oui ou non ? ». On avait été très déçus car Lyotard voulait avoir une discussion un peu plus ouverte, et quand ils ont pris la parole, c’était pour demander : « vous portez les valises, oui ou non ? ». Jean Amory, qui s’est engagé à porter des valises, était là. Mais c’était une réunion fermée, pas une conférence publique : on ne laissait pas entrer n’importe qui et on avait pris beaucoup de précautions. C’était Lyotard qui l’avait organisée parce qu’il y avait eu des critiques dans le groupe du fait qu’on portait des valises ; on avait eu raison d’ailleurs.

Socialisme ou Barbarie dans le champ politique français et international de l’extrême-gauche

Frédéric : Dans le groupe, quelle était la part d’ouverture, de liberté de ton, d’une part, d’ouvriérisme, de relatif sectarisme, de l’autre ?

Daniel : J’ai repris des notes de ’63 où on parlait longuement de la place de la femme. C’était des années avant le féminisme « officiel ». Cela venait aussi des États-Unis…

DB : Il y avait ce texte qu’on avait traduit, « A Women’s place », qui venait du groupe de Detroit, Correspondence20.

Helen : Moi, je me souviens que la première chose que j’ai faite, pratiquement à mon arrivée dans le groupe, c’est de traduire la brochure de Kollontaï sur les femmes. C’était déjà quelque chose d’important pour nous21.

Frédéric : Comment était ressenti au sein de SouB l’absence d’ouvriers ? Le groupe se distinguait-il par une plus grande dédramatisation de ce problème par rapport aux autres courants de l’extrême gauche ?

Martine : On s’intéressait à toutes sortes de choses. Puis, il n’y a pas que Mothé ; d’autres ouvriers sont venus au groupe. Mais ils étaient très mal à l’aise. Je me rappelle d’une soirée chez Chaulieu… il y avait les gens de Tribune ouvrière22, qui étaient d’un côté et les gens de SouB de l’autre, sans qu’on arrive à communiquer vraiment. Ils chantaient des chansons folkloriques, les autres trouvaient ça trop bon enfant, naïf… Chaulieu se mettait au piano et jouait des choses très compliquées…

Je me rappelle un Cercle d’études avec des ouvriers de Renault où était venu Chaulieu et il disait : « moi, je n’ai rien à dire, c’est vous qui devez m’apprendre ». Les autres s’indignaient, en disant que ce n’était pas vrai, c’est à toi de parler ! Chaulieu disait : « je ne veux pas vous catéchiser ». Et Gaby, la femme de Hirzel, répondait : « mais nous voulons que tu nous catéchises ! ». C’était eux qui demandaient de comprendre leur situation et comment sortir de la situation de la classe ouvrière, telle qu’elle était, parce qu’ils étaient révoltés… et Chaulieu, il voulait apprendre. Ça m’avait frappé à ce moment-là cet éclat qu’il y avait eu.

Georges : Si ta question est : « est-ce que nous en prenions notre parti [de l’absence d’ouvriers] ? ». La réponse est non. On n’a jamais pris notre parti qu’il y ait si peu d’ouvriers ! Et Mothé n’était pas vraiment un ouvrier ou ne l’a pas été longtemps.

Dominique : Quand même, il a été ouvrier jusqu’en 1972 !

Georges : Oui, mais je voulais dire qu’il n’avait pas vraiment une mentalité d’ouvrier ; il ne raisonnait pas comme un ouvrier. Par rapport aux autres ouvriers, il était pris comme quelqu’un d’autre qu’un simple ouvrier. Pour les autres camarades du groupe, on n’a jamais pris notre parti. On faisait avec.

DB : Mais pour répondre à ta question, c’est vrai qu’on ne s’intéressait pas exclusivement au problème ouvrier. On s’intéressait à des quantités d’aspects de la société et du monde.

Georges : C’était même la marque de fabrique de SouB, ça c’est sûr !

Jacques : Tous les autres groupes d’extrême gauche étaient vraiment ouvriéristes ; il n’y a pas d’autre horizon pour eux. Pour nous, c’était un peu différent. Mais on restait fondamentalement en préparation d’une révolution ouvrière. Ça c’était, je pense, notre erreur.

Daniel : Je suis entré, j’étais tout jeune, j’avais 18 ans. J’apprenais tout à la fois. Je n’avais aucun recul critique. Mais ce qui me frappe, c’est l’impression qu’on se croyait un avenir. Bien sûr, on n’a que 2-3 ouvriers, mais les autres vont arriver. Il ne faut pas oublier que ’53 [révolte de Berlin], puis trois ans après, ’56 [révolte de Budapest], après c’est ’58 [arrivée au pouvoir de De Gaulle et reconfiguration de l’extrême gauche]… tous les 2-3 ans, il se passait quelque chose d’imprévisible, qui n’était pas, bien sûr, une révolution, mais qui était quand même une rupture. On était persuadé qu’il y en aurait vite d’autres et qu’il fallait saisir les occasions et être prêts. C’était ça l’idée.

DB : Oui absolument, et, en plus, au début des années ’60, il y a eu le mouvement de décolonisation en Afrique et ailleurs, des mouvements étudiants extrêmement combatifs, qui se manifestaient au Japon et en Corée du Sud. On disait : « la Corée du Sud, mais qu’est-ce que c’est que ce pays ? Il ne se passe rien depuis que ça existe et tout d’un coup, il y a les étudiants qui renversent le gouvernement, etc. ». Donc les étudiants sont devenus une force politique. Aux États-Unis, le mouvement free speech, et l’investissement des mouvements étudiants dans la lutte des Noirs…

Daniel : Il se passait des choses dans le monde !

DB : … Et donc cela semblait porter, venir à l’appui de notre perspective révolutionnaire.

Helen : Oui, mais on les prenait comme des choses nouvelles, c’est-à-dire qu’il fallait comprendre ce qui se passait de nouveau et pas simplement appliquer la grille ancienne là-dessus… c’est pour ça que j’ai adhéré au groupe, en venant des États-Unis, parce que c’était le seul endroit où on parlait du présent. Où on parlait de la société actuelle, telle que je l’avais connue aux États-Unis, en essayant de voir ce qui se passe de nouveau, comment les choses bougent et pas simplement d’appliquer la grille du passé…

DB : … Et ça, ça disparaît complètement du bouquin de Gottraux [Philippe, auteur de Socialisme ou Barbarie. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Payot, 1997]. On a l’impression qu’une fois qu’on a défini l’URSS comme société de classe et la bureaucratie comme classe exploiteuse, etc., c’est le train-train : il y a le problème de l’Algérie, de l’organisation… On a vraiment l’impression d’une grande pauvreté dans l’apport théorique une fois qu’on a dit que l’URSS était un État bureaucratique. Le livre se contente de la vie militante des gens, et des querelles sur l’organisation. Mais toute cette ouverture passionnée ?!

Moi, j’ai découvert le jazz chez Castoriadis, en buvant du whisky (comme il travaillait à l’OCDE, il avait le whisky détaxé). Et on passait presque des nuits à boire, à écouter du jazz, à jouer de petits jeux un peu pervers [« le jeu de la vérité » entre autre]…

Frédéric : Quels étaient les ouvrages théoriques de référence ; je parle de ceux « extérieurs » à SouB ?

Daniel : Il n’y avait aucun blocage. Chaque livre publié par Arguments [revue fondée en 1956, entre autres par Edgar Morin et Colette Audry, et qui s’arrêta au 28e numéro en 1962], on en parlait dans le groupe. Histoire et conscience de classe de Lukacs23, je me souviens d’en avoir discuté.

DB : De toutes façons, il y avait les bouquins de base qu’il fallait avoir lus pour être membre du groupe : L’histoire de la révolution russe de Trotsky ; Marx évidemment, le Manifeste, le Capital peut-être pas, mais La guerre civile en France ; L’État et la révolution, Que faire ? de Lénine…

Daniel : La guerre d’Espagne de Broué…

Jacques : Mais ce n’était pas une obligation, il n’y avait pas d’examen de passage !

DB : Écoute si : Véga m’a pris en main et m’a dit : « il faut que tu lises ça et ça ».

Helen : Peut-être de ton temps. Mais moi, j’ai reçu la liste à lire, mais je ne pense pas les avoir lus.

DB : Il y avait des livres américains, qui n’étaient pas des obligations, mais des sources d’inspirations. Par exemple, La foule solitaire [David Riesman, traduction française de 1964]. Toute la sociologie industrielle américaine.

Daniel : L’IS24…

DB : … Pendant un moment…

Helen : … Et pour certaines personnes.

DB : Après coup, j’ai beaucoup regretté de m’apercevoir que, par exemple, il y avait Hanna Arendt, qui avait écrit des choses tout à fait intéressantes.

Frédéric : Était-elle connue, discutée au sein de SouB ?

DB : Probablement que Castoriadis en avait entendu parler. Mais le problème est que Hanna Arendt avait été introduite en France par Raymond Aron, et donc elle était cataloguée de droite. Le concept de totalitarisme était un concept de droite. Cela n’a pas empêché heureusement Lefort d’utiliser ce concept à propos de l’URSS dans la revue, de même que Brune [pseudo de Pierre Souyri25], plus tard, par rapport à la Chine. Petit à petit, le mot est entré dans le groupe. Mais moi, Hannah Arendt, je n’en ai entendu parler que longtemps après.

Frédéric : Et l’École de Francfort ?

Tous : Non

Frédéric : Goldman, Lefebvre ?

Jacques : Lefebvre n’était pas discuté, mais certains le lisaient.

DB : Oui, mais Lefebvre, comme il était toujours au PC…

Daniel : Je vais te dire le sentiment d’un jeune à l’époque ; j’avais 18 ans quand j’ai rejoint le groupe. On était peut-être un petit peu marginaux, mais il y avait des tas de gens, qui réfléchissaient dans ce sens à l’époque, alors qu’aujourd’hui, c’est le désert…

DB : J’ai aussi souvenir de ce que, après coup, je qualifierais d’un certain sectarisme. On trouvait suspects ces gens qui, comme Morin, étaient restés longtemps au PC et qui, tout d’un coup, se trouvaient une sensibilité antibureaucratique…

Georges : … très tardive

DB : … trop tardive à notre gré. On était très, très sévère pour l’environnement intellectuel.

Daniel : Très sévère, mais on lisait quand même. J’ai lu Franz Fanon, tu comprends ?

DB : ah oui, Fanon, ça d’accord.

Dominique : Je pense que tout le monde a lu Fanon, non ?

Tous : Oui.

Georges : On n’en parlait pas dans le groupe, mais il était connu… comme on devait, on pouvait le lire. Ce que disait Fanon n’était pas rejeté.

Dominique : Vous avez lu Tristes tropiques aussi ?

Daniel : ah oui et Malinowski [Bronislaw] et tous les anthropologues américains. L’anthropologie a été une source importante.

Frédéric : Pourquoi ?

DB : C’était une base de critique de la société contemporaine dans tous ses aspects. Par exemple, les rapports entre générations, les divisions sexuelles, etc.

Helen : C’était aussi l’idée qu’il n’y a pas qu’un modèle de société, qu’un seul sens possible de l’histoire.

DB : On était très intéressés par Maisons des jeunes chez les Murias26… On se sentait concernés [rires].

Daniel : Et puis, tout ce qui était psychanalyse.

Dominique : Reich [Wilhem], Marcuse [Herbert]…

DB : Il y avait une tradition dans le mouvement trotskiste de lecture de Reich.

Georges : Et chez les libertaires.

Frédéric : Aviez-vous des contacts avec les libertaires ?

Jacques : Au début, dans la période noire, où nous étions très peu nombreux, nous avons eu un contact avec Fontenis [Georges27]. Et puis Fontenis n’est pas resté à la tête de la Fédération anarchiste (FA) ; il a été viré. Mais il était marxiste-libertaire lui.

Georges : On n’avait pas de mauvais rapports avec les libertaires. Ils diffusaient SouB. Ils avaient une boutique, vers la place de la République.

DB : Il y avait Noir et rouge28.

Dominique : Il y avait aussi celui qui a écrit sur le fascisme en Italie et en Allemagne, Bourgeois et bras nus… Daniel Guérin ! C’était une référence pour vous…

Daniel : En parlant des anarchistes, je me souviens qu’en 1962, à Charonne, j’y étais avec un groupe d’anarchistes. Quand les flics ont chargé, on s’est dispersés. Mais après, la semaine d’après, il y avait une énorme manifestation pour célébrer les morts, et là, on était plusieurs de SouB à manifester avec des anarchistes ; avec le drapeau noir en tête et tout…

Frédéric : Y avait-il au sein de SouB la construction d’une culture en commun ?

Daniel : On était vingt…

Frédéric : Non, le terme « culture » est maladroit, mais aviez-vous tendance, par exemple, à converger vers certaines lectures ?

Tous : Oui, bien sûr.

Frédéric : Quelles types de lecture ? Par exemple, Victor Serge était-il connu et lu ?

DB : Oui. Il y avait Victor Serge, Ciliga [Ante], Voline29, tout ça, qui faisait partie des « manuels » qu’il fallait avoir lu.

Martine : On a fait une histoire avec Soljenitsyne, mais nous on connaissait tout ça, parce qu’on avait lu Victor Serge, Ciliga… C’était pas nouveau !

Frédéric : Les romans de Serge aussi ?

DB : Oui, mais ils étaient difficile à trouver.

Frédéric : Y avait-il pour vous des romans, des films qui étaient fédérateurs, vers lesquels vous convergiez ?

DB : Il y a eu A bout de souffle [1960], le premier film de Godard, qui a été un peu un film culte ; surtout pour Sébastien [de Diesbach] et quelques autres.

Martine : Il avait tout à fait impressionné Sébastien… Dans les derniers numéros de Pouvoir Ouvrier, il y avait des critiques de film.

DB : Je me rappelle que j’avais fait un compte-rendu, très élogieux d’un film de Rogosin [Lionel], un Américain, qui est allé en Afrique du Sud, tourner dans les ghettos noirs, et sous prétexte de faire un petit documentaire sur les musiciens des rues, il avait fait un documentaire de dénonciation de la condition des Noirs dans les townships. C’était Come back Africa (1959)30 ! C’est un film magnifique. On a revu le film il n’y a pas très longtemps au Jeu de paume et cela n’a pas vieilli. Il y a une scène avec Miriam Makeba, à la fin, qui chante dans un taudis… c’est vraiment très, très beau.

Frédéric : De manière générale, étiez-vous attentifs à ce qui se faisait alors aux niveaux de la musique, des films ?

DB : On avait quand même un regard sociologique sur les films ; sur le cinéma américain. C’était surtout la thèse de Sébastien : le cinéma américain, ce qui fait sa valeur, c’est qu’il est un reflet de la société. Cela faisait monter au plafond Debord… !

Frédéric : Au niveau international ? SouB manifestait un intérêt particulier pour les luttes qui se déroulaient aux États-Unis ; y avait-il d’autres pays vers lesquels vous vous tourniez prioritairement ?

Tous : Oui, l’Angleterre surtout.

DB : Il y avait le groupe frère anglais qui s’appelait Solidarity31, avec lequel on avait des rapports très étroits. Il y a eu les grandes campagnes [1958-1963] contre la Bombe [atomique] en Angleterre, qui ont mobilisé des centaines de milliers de gens ; on oublie ça. Et il y avait eu deux membres ou sympathisants du groupe anglais, qui avaient cambriolé un local du ministère de l’Intérieur et avaient mis la main sur les plans des abris antiatomiques – des abris exclusivement réservés au gouvernement anglais – et ils les avaient tirés à des milliers d’exemplaires pour les diffuser dans le public ; cela avait fait un scandale énorme ! Les deux jeunes étaient venus chez moi à Paris se faire oublier un peu…

Jacques : Quand j’étais allé en Italie, à Turin voir ma famille, Véga m’avait donné une mission : « tu dois aller voir Damen32 ». C’était l’un des dirigeants du Parti internationaliste, fondé sur la base du bordiguisme, avec lequel il était un peu en dissidence. Damen avait écrit là-dessus des articles très intéressants car il mettait les choses au point par rapport au bordiguisme33. Et nous, nous étions venus [à SouB], à partir d’une scission du bordiguisme. C’était-à-dire que Véga et quelques-uns [dont Martine et Mothé], on était 7 ou 8, on a adhéré assez tôt au groupe SouB. On est venu avec tout le bagage bordiguiste. Enfin, je n’étais pas très bordiguiste. Véga, non plus ; il l’était par opportunisme, mais un opportunisme bien compris. C’était, pour un immigré comme lui, persécuté, avec peu de marge de manœuvre, un moyen d’intervenir dans le mouvement social. Il avait dans ce milieu clandestin, des contacts avec des Italiens vivant en France et avec quelques militants de la période internationaliste de quelques petites organisations.

Frédéric : Et l’Espagne ? Comment se fait-il que, malgré la présence de Véga, figure importante au sein de SouB et qui avait participé à la guerre d’Espagne, la révolution espagnole ne jouisse pas de la même aura qu’au sein des groupes libertaires et que l’intérêt pour les mouvements contestataires espagnols soient relativement minimes ?

Georges : C’est vrai, parce que Véga s’en est toujours plus ou moins défendu. Lui, il avait participé d’une façon très importante à la guerre d’Espagne. Il avait été au POUM34 et avait été blessé. Dans le groupe, surtout dans la période du début, je ne pense pas qu’on parlait beaucoup du POUM. Je me souviens que j’en parlais avec lui, mais dans le groupe, on en parlait pas. Les plus anciens savaient, connaissaient son parcours.

DB : Véga était extrêmement braqué contre les anarchistes et leur rôle dans la révolution espagnole, à partir d’un certain moment, quand ils ont eu des ministres au gouvernement. Et leur refus de vraiment s’organiser… Et, évidemment, encore plus sévère vis-à-vis des staliniens. Il était très critique au fond. Il disait qu’il y avait des choses extraordinaires qui s’étaient passées, mais sur le déroulement et l’issue malheureuse de la guerre d’Espagne, il était très, très sévère.

Helen : Mais c’est vrai que moi, je n’ai pas le sentiment qu’on en ait parlé…

Georges : En privé, oui ; en privé, on en parlait beaucoup.

Jacques : Si on en parlait, c’était à titre historique et pas par rapport à un événement – comme la grève en 1953 à Berlin. Il n’y avait pas d’événement en Espagne à ce moment-là.

DB : Et contrairement à certains milieux libertaires, qui envoyaient des gens là-bas et essayaient de faire de la lutte antifranquiste clandestine (et énormément ont été zigouillés ou mis en tôle)… nous, pas du tout ; on n’était pas du tout dans cette optique-là.

Dominique : C’était du passé pour vous.

DB : Et en plus, ça nous paraissait complètement vain…

Jacques : Oui, mais aussi, matériellement…

DB : Oui, matériellement, on était incapable évidemment.

Frédéric : Et la Belgique ? Plusieurs de SouB ont été en Belgique lors de la grève de l’hiver ’60-’6135 ?

Georges : C’est la différence avec l’Espagne ; immédiatement, on était en prise avec l’événement. On est allé une première fois en Belgique, via les contacts de Corneille [francisation du prénom Cornélius (Castoriadis)]. Puis après, on est retourné. À Liège, notamment36.

DB : Moi, je n’y étais pas, j’étais en Afrique. Mais Debord y est allé. Il y a toute une délégation qui est allé.

Dominique : Mothé y est allé aussi.

Helen : Moi, j’étais aux États-Unis et quand je suis revenu, on est allé avec Debord et toute une bande en Belgique reprendre contact. Et Debord avait là-bas des contacts – on a retrouvé Kotanyi là-bas.

Frédéric : En mai 1961, se tient une Conférence internationale réunissant ces divers groupes (Solidarity, Unita proletaria, Pouvoir Ouvrier belge). À l’issue de celle-ci est publié un manifeste annonçant la constitution d’une plate-forme internationale, mais elle semble mort-née…

DB : Mort-née, je ne sais pas. Je veux juste dire qu’il y avait des relations qui existaient depuis des années avec Unita Proletaria, avec Montaldi [Danilo]37, et avec les autres. Peut-être que, sous une forme plus formelle, ça n’a pas fonctionné, mais les liens existaient depuis longtemps avec ces groupes.

L’évocation de deux figures de passage : Benjamin Péret et Guy Debord

Frédéric : Dans la seconde moitié des années 1950, ce qui se passait au niveau des avant-gardes artistiques, avait-il un écho au sein de SouB ?

DB, Martine : Non.

Daniel : Oui, mais à titre privé. Pas dans la revue.

Frédéric : Même via Benjamin Péret ?

Martine : Il avait adhéré au groupe quelques mois avant sa mort [18 septembre 1959].

DB : De toute façon, il partait tout le temps en Espagne pour essayer de sortir Munis38 de prison.

Martine : Il était très sympathique. Il restait surréaliste et moi je me rappelle de réunions où il parlait avec moi et se moquait de tout le monde. Il me racontait des histoires drôles qui le faisaient rire. Il n’a pas pris son adhésion à SouB au sérieux. C’était un poète beaucoup plus qu’un homme politique. Il avait des convictions, ce n’était pas un poète qui écrivait n’importe quoi. Il avait le don de la plaisanterie, et des plaisanteries assez drôles. Il avait par exemple raconté qu’ils avaient fait croire à des militants du PC que les femmes du XVIe arrondissement se baignaient dans du lait de jument et qu’après, on donnait ce lait aux enfants des quartiers populaires. Et je crois que L’Humanité l’avait publié. C’était le genre de plaisanteries qu’il faisait.

Frédéric : Y avait-il, à travers lui, un intérêt ou une connaissance du surréalisme ?

DB : Oui, on savait qu’il était surréaliste…

Georges : … et il était estimé comme tel.

DB : Politiquement, Benjamin Péret était le plus radical des surréalistes. Il avait participé à la guerre d’Espagne.

Georges : Je ne crois pas qu’il a eu beaucoup de liens avec la vie politique du groupe. Mais c’était une sorte d’ancêtre, qui était respecté. Dans les milieux post-surréalistes, SouB était connu. Dans la librairie des surréalistes, Le Terrain vague, ils diffusaient SouB aussi. Ils nous connaissaient.

DB : Ce n’est pas pour rien que Lebel [Jean-Jacques] s’est proposé de faire un papier à propos de Benjamin Péret et du Déshonneur des poètes, etc.39. C’est lui qui s’est proposé. Il connaissait la revue. Mais on ne peut pas dire qu’il y avait des relations avec les surréalistes. Je pense même qu’il y avait une certaine méfiance du groupe par rapport au type de politique que faisait en particulier Breton : les proclamations, ordre du jour n°1 de la revue, etc.

Frédéric : Et Debord40 ?

Daniel : Je dirais cela à ma façon : Daniel [Blanchard] avait fait un texte41 très intéressant avec Debord, qui a été lu dans le groupe et on avait admis qu’il y avait une communauté de vue ; peut-être pas totale, mais partielle entre les deux.

DB : Tout le monde n’était pas d’accord ; je me souviens que Véga était très remonté contre ça. J’avais écrit une première mouture, ensuite Debord a rajouté ou changé certaines choses et ensuite on s’est mis d’accord. Debord a reconnu que les 2/3 du texte étaient de moi et 1/3 de lui.

Quand j’ai dû partir en Afrique, on avait convenu Debord et moi que ce n’était pas la peine que moi j’adhère à l’IS ou que lui adhère à SouB. On a dit : on a des idées en commun, mais on est dans des domaines un peu différents ; pas la peine donc… Moi je suis parti et, une fois que j’étais là-bas, j’ai appris que Debord avait adhéré au groupe, seul. Quand je suis revenu, vous étiez assez remontés contre Debord et Corneille m’a dit qu’il était un militant tout à fait assidu et qu’il avait fait toutes les tâches qu’on lui avait demandées, etc. Mais bon, il avait plus que des réserves sur l’attitude de Debord. Surtout vers la fin, quand Debord a essayé d’emmener avec lui un certain nombre de jeunes camarades du groupe.

Frédéric : Le texte de Debord et de Daniel, Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire, avait-il été et discuté par l’ensemble des membres de SouB ?

DB : Pas forcément discuté, mais il a été lu.

Daniel : Les numéros de l’IS circulaient beaucoup dans le groupe.

Martine : Debord a écrit un texte contre Chaulieu et Véga, qui était très drôle, et je regrette d’ailleurs de l’avoir perdu. Il les comparait à deux trapézistes. Il a rompu immédiatement après la conférence internationale (dans le local des franc-maçons dans le XIVe). Il a démissionné de SouB après ça. Il s’est moqué de Véga et de Chaulieu en disant qu’ils étaient ridicules tous les deux.

DB : Pierre Guillaume42 racontait n’importe quoi. Il a dit que, quand je suis parti en Afrique après avoir fait ce texte avec Debord, je lui avais donné mandat officiel pour garder contact avec Debord ; ce qui était complètement ridicule !

Martine : Dans SouB, on ne donnait pas de consigne.

Frédéric : Debord a-t-il été perçu comme le représentant d’un groupe issu de cette mouvance ou comme un simple individu ?

Martine : Debord, « simple individu », certainement pas ! On le voyait comme quelqu’un d’assez remarquable ; remarquable dans le bon et le mauvais sens. Mais ce n’était pas n’importe qui.

DB : L’IS était connue. On avait reçu le troisième n° de la revue, et c’est ça qui m’avait intéressé ; c’est pour ça que j’étais entré en rapport avec lui. L’IS, c’était quoi : 5 ou 6 personnes à l’époque43. Quand je voyais Debord, j’en parlais au groupe.

Frédéric : Jusqu’à quel point votre texte en commun était connu et discuté au sein de SouB ?

DB : Moi je suis parti assez vite après la publication de notre texte commun. Je suis parti à l’automne en Afrique. Je sais que c’est l’un des griefs que Debord a eu envers moi : je n’avais pas assez défendu ce texte dans le groupe. Je n’avais pas fait ma part du boulot ; lui, il l’avait discuté dans l’IS. Je n’en avais pas fait assez. C’est vrai que je n’avais pas été assez ardent pour le défendre…

L’idée [du texte], ce n’était pas de mettre la thématique culturelle au centre, mais de montrer justement l’articulation de cette thématique avec la critique de la société, y compris du travail, de l’organisation… Ce n’est pas pour rien que ça s’est fait à ce moment-là, car on s’ouvrait, bien avant ’68, à toutes les questions dont on parlait tout à l’heure : l’éducation, la place des femmes, la jeunesse, l’architecture, l’urbanisme. Je me rappelle qu’on avait un slogan provocateur, qui consistait à dire : « on n’a pas besoin de faire une analyse de la société soviétique pour savoir comment elle est, il suffit de regarder l’urbanisme stalinien, et on en déduit la structure de classe de la société stalinienne ».

Georges : Pour moi, c’était élargir le champ de la politique, en intégrant les questions culturelles.

Frédéric : Le passage de Debord ; comment a-t-il été perçu, comme une riche opportunité ou plutôt comme une tentative de capture ?

Jacques : Moi, je l’ai ressenti comme une tentative de capture ; pas le texte, mais la venue de Debord. Mais bon, ça ne veut pas dire que… je l’ai ressenti comme ça, à une période où moi-même j’étais un peu en retrait je crois.

Daniel : Je voudrais aborder le souvenir d’un jeune. Tout autour de SouB, il y avait un tas de choses qui se passaient, notamment le surréalisme. Il y avait l’exposition Klein… des tas de choses, qui sont peut-être un peu superficielles, mais on sentait que ça bougeait au niveau culturel. Et parmi tout ça, il y avait l’IS. L’IS avait un côté… Ils maniaient la fête, ils adoraient l’imprécation, etc. Pour quelqu’un comme moi, c’était le côté plaisant, c’est toujours marrant de gueuler, et SouB, c’était le côté sérieux et solide. Mais quand on veut se défouler, c’est plutôt avec l’IS. C’était ce côté-là. Quand j’ai vu Debord en personne, c’était un personnage sinistre. Il y avait un abîme… je m’attendais à trouver un extraverti marrant, et pas du tout… Mais c’est vrai que j’ai continué à lire l’IS. C’est quand même grâce à SouB que j’ai découvert Breton ; les manifestes et les romans. Des gens m’avaient dit de le lire ; c’était ce milieu-là.

Martine : Moi j’ai bien regretté que nous n’ayons pas participé aux initiatives situationnistes, quand ils ont fait du théâtre dans la rue, du théâtre absolument scandaleux dans la rue, et quand ils ont changé les dialogues des films maoïstes44…

DB : Ah ! Oui, mais ça c’était bien après…

Martine : … sur le plan politique, c’était le mieux qu’on pouvait faire. C’était mieux que n’importe quelle théorie politique. Je me rappelle que c’était au Racine et que les maoïstes étaient venus et avaient flanqué des boules de peinture sur l’écran, et moi j’étais arrivé après et je me disais que c’était bizarre qu’on ne voyait rien [rires].

Frédéric : Debord mettait-il en avant un questionnement sur le militantisme, notamment en s’appuyant sur les jeunes, qui venaient d’adhérer à SouB ? Ce questionnement a-t-il été perçu ou discuté ?

Daniel : Ça n’a pas été abordé frontalement.

Martine : Il y avait un manque de maturité des deux côtés ; du côté de Debord et du côté de SouB aussi. On ne comprenait pas ses plaisanteries et lui, il était incapable de s’arrêter. En même temps, il y avait un côté chez lui adolescent ; il faisait de la provocation. SouB n’a pas su intégrer ce côté dérision, qui était très important.

DB : ça c’est sûr et il l’a très certainement accentué par provocation pour faire saillir les traits qu’il jugeait les plus réactionnaires ou, disons, passéistes…

Martine : Et ce n’était pas faux ! On se rend compte maintenant que ce n’était pas tout à fait faux.

DB : C’est sûr aussi qu’il y avait une critique du militantisme, au sens austère, puritain, abstinent et tout ça. Il y avait l’idée que militer ne devait pas être une espèce d’apostolat et qu’il fallait que ça soit quelque chose de gratifiant. Mais ça, ce n’est pas Debord qui l’avait apporté ; c’était déjà présent chez les jeunes de SouB. Personne ne soutenait l’idée qu’il fallait sacrifier sa vie pour militer, pour la Cause. Il n’y avait pas cet aspect-là de sacrifice dans le groupe ; ce n’était pas cette morale-là, au contraire ! Moi, j’ai gardé du groupe, au moins jusqu’à la scission et un peu après, un sentiment euphorique ; enfin euphorique… par moment c’était un peu dur ou très, très accaparent, mais passionnant.

Sur Debord, je voudrais quand même dire que je ne suis pas d’accord avec ce qui a été dit. On a été amis un an et demi. Ce n’était pas du tout un type sinistre. On a déambulé à travers Paris et on a rigolé et parlé de toutes sortes de choses avec plaisir et amusement.

Georges : On se rend compte de deux types de rapports ; celui des jeunes, comme Daniel, DB, puis celui des « vieux », comme Jacques et moi. Pour les anciens, Debord n’a jamais représenté que quelque chose de folklorique, de parisien, un petit peu comme le lettrisme. Et alors par rapport à la vie, à la liberté qu’on pouvait avoir ou, plutôt, par rapport au sérieux du militantisme, il enfonçait des portes ouvertes dans SouB parce qu’on l’avait dit dans le groupe avant ; il n’y avait pas d’apport de Debord là-dessus. Alors, sans doute que les jeunes le percevaient différemment.

La fin de Socialisme ou Barbarie

Frédéric : Le texte de Castoriadis, Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne –, qui circule en interne depuis octobre 1959, comment est-il accueilli45 ?

Jacques : Il a provoqué une césure importante dans le groupe, où ceux qui sont venus petit-à-petit à le soutenir l’ont saisi comme quelque chose de novateur, d’éclairant, offrant une remise en cause de choses pour lesquelles on était prêts à se faire couper en petits morceaux la veille, mais qu’on était capables de remettre en question jusqu’à la racine. C’était pour nous, les anciens, une grande crise qui a frôlé la déprime, parce que c’était quand même remettre en cause ce pour quoi on militait depuis vingt ans déjà. Mais je pense que pour une partie des jeunes, qui ont très vite adhéré aux critiques fondamentales de Corneille, c’est rentré comme dans du beurre.

Helen : Je pense qu’il y a une très grande différence entre les jeunes et les vieux. Si je prends mon expérience, au fond, quand j’ai adhéré, c’était une adhésion à des idées ; je n’avais aucune notion du mouvement ouvrier ni du mouvement révolutionnaire. Comprendre la société, analyser ce qui se passait… donc c’était surtout intellectuel. Alors, c’était beaucoup plus facile pour nous, jeunes et un peu intellos, de se passionner pour d’autres idées – nouvelles, stimulantes –, qui font réfléchir… c’était beaucoup plus facile que pour ceux qui sortaient d’un mouvement réel, politique et structuré, et qui avaient des allégeances intellectuelles et politiques fortes. Je pense que c’était une vraie différence.

Jacques : Pour ma part, la remise en cause du marxisme par Castoriadis m’a mis en opposition avec des gens avec lesquels je ressentais la politique d’une façon profonde. Plus je progressais, plus je découvrais une nouvelle vue, qui m’apparaissait véridique de la réalité, et plus le fossé se créait avec Véga, plus le déchirement apparaissait donc. Alors, je dois dire que ce qui est extrêmement curieux à SouB, sur une expérience d’une vingtaine d’années, pour un fils d’immigré et de prolo comme moi, ça a été une période de 20 années pendant laquelle j’ai remis en cause le stalinisme, la Révolution d’octobre, le léninisme, ensuite le marxisme, et maintenant, je ne suis pas au bout du compte [rires] !

DB : Mais quand on a pris ce pli, on ne peut plus s’en passer ! Mais quand tu dis « stalinisme » ; tu n’as jamais été stalinien.

Jacques : Non, mais quand j’avais 14 ans, j’étais travaillé par des copains qui voulaient m’agrafer et j’ai résisté. Enfin, c’était un soulagement qu’avec ce texte, on arrive à clarifier notre positionnement.

Frédéric : Le texte suscite-t-il d’emblée des tensions, des remous au sein du groupe ?

DB : Oui, d’emblée. Et il y a eu de la mauvaise foi, en particulier de la part de Lyotard. Le dialogue – enfin, si on peut dire –, la polémique entre Castoriadis et Lyotard a été assez vénéneuse…

Georges : … et pour moi incompréhensible.

DB : Oui, et il y a eu quand même des trucs là-dedans qui ne sont pas de pures idées. D’ailleurs, de la part de Lyotard, c’était assez clair puisque, après coup, il est « passé de l’autre côté du cheval » comme disait Castoriadis46.

Daniel : Pour insister sur ce point, puisque je faisais partie du groupe, qui a été, en gros, introduit à SouB par Lyotard : en ’60 ou ’61, il avait un cours de propédeutique à la Sorbonne, qui était extrêmement à la mode47. Il y avait du monde assis par terre – à l’époque, c’était ouvert, on pouvait entrer à la Sorbonne comme on voulait – et Lyotard, très pédagogue, attirait beaucoup de jeunes autour de lui. C’est là que j’ai rencontré des gens qui tournaient autour de SouB, De Gandillac [professeur de philosophie parmi les plus ouverts], Chabrol [Claude, étudiant de philosophie (et non le cinéaste)]…, des gens comme ça. Lyotard, dans ses cours et dans l’image qu’il donnait à ses auditeurs, c’était une pensée très moderne, qui était libérée du marxisme traditionnel. Arrivé au groupe, c’était un autre Lyotard, qui apparaissait beaucoup plus rigide, et j’ai mis longtemps à comprendre en fait qu’il ne pouvait pas supporter Corneille. Il a tenu au sein du groupe une position, qui ne correspondait pas du tout à ce qu’il était en-dehors et à ce qu’il croyait vraiment. Il y a eu là une tragédie pour lui.

DB : Oui et, ensuite, quand il a été à PO, il ne supportait pas… et il a fini assez vite par s’en aller complètement et inventer le « postmoderne ».

Frédéric : Jusqu’à quel point y a-t-il eu la tentative de maintenir la discussion sans mettre à mal les amitiés ?

Jacques : Ça a été dur parce que ça a été long. C’était un texte qui a demandé un certain temps à être absorbé, digéré. Il fallait en réaliser les implications, car il ne suffisait pas de dire : « on est d’accord ». Cela voulait dire qu’il fallait changer tout et on rencontrait des résistances de la part de nos camarades dont on avait été très proches, puisqu’on avait été ensemble contre Lefort, qui était parti faire une organisation sans organisation, avec Simon qui disait : « la lutte des classes, un point c’est tout ». En tous cas, je veux dire par là que nous ne pouvions plus nous fréquenter autrement que formellement durant les réunions et, assez vite, les réunions sont devenus intenables.

DB : En relisant Gottraux, en particulier la discussion qui précède la scission, il y a une série de citations assez longues de [Philippe] Guillaume, que je trouve très bien et qui me paraissent marquer, à l’encontre des interventions de Lyotard et de Chaulieu, quelque chose d’assez serein. Je pense que sur certains points, il avait raison.

Frédéric : La scission a-t-elle représentée un clivage générationnel ?

DB : Non, parce qu’il restait pas mal de jeunes dans le groupe PO et qu’il a recruté quelques autres jeunes qui, très vite, sont passés à Voix Ouvrière [ancêtre de Lutte Ouvrière] parce qu’ils trouvaient que Voix Ouvrière faisait davantage.

Frédéric : Ce n’était pas rien de rompre avec le marxisme pour un groupe comme SouB…

Georges : Depuis le début, le détachement du marxisme était à l’œuvre.

DB : Oui, mais avec un accouchement difficile. Les rapports de production en Russie, qui est le n°248, c’est un effort de faire cette analyse du point de vue du marxisme et en introduisant déjà une certaine critique du marxisme. Il y a une démarche à la fois de rester dans le marxisme et de le compléter ou de l’enrichir.

Georges : Les deux sont là présents, mais progressivement, le côté critique prend le pas.

Jacques : Je vais dire juste un mot de plus car je l’ai vécu avec beaucoup de peine. Quand cette scission est arrivée, on avait à la fois… on n’avait pas un sentiment d’avoir gagné ; on savait qu’on était responsable de la revue et on savait aussi que la revue, c’était Corneille. Nous, on n’était pas la revue. On était éventuellement la partie critique des articles de la revue dans un milieu plus large où Castoriadis défendait ses positions par rapport à un autre intellectuel ou un autre courant. Nous autres, qui restions autour de lui, nous n’étions pas capables d’alimenter, non seulement une polémique, mais d’alimenter un apport culturel… enfin, moi je l’ai ressenti comme tel et je crois que ça a été ça la résultante gravissime de ce qui est venu après. On n’a pas tenu longtemps. On ne pouvait pas tenir très longtemps. En même temps, Daniel le rappelle, PO n’a pas tenu beaucoup plus longtemps – jusqu’en 1969 quand même. Nous, on a fini avant. Et après, ça a été un vide. Alors, évidemment, cette idée de la Tendance et de la critique du marxisme nous a permis et de réfléchir et de lire des choses qu’on n’avait pas lues ou mal lues, et d’accroître nos connaissances en philosophie politique, peut-être… mais cela ne nous a pas donné d’ouverture vers la vie politique. D’abord parce qu’on rencontrait la dépolitisation – et Corneille l’avait bien décrit.

DB : Oui, mais par rapport à quelle période d’investissement massif de la classe ouvrière ou de la population, on décrit la dépolitisation ? Est-ce qu’il y a jamais eu dans l’histoire, hors des mouvements révolutionnaires, des moments où la classe ouvrière et même le peuple, en général, se soient investis activement dans la sphère publique ? Moi je n’en connais pas. Je veux dire qu’il y a là quelque chose de forcé. Enfin, ça c’est une autre discussion sur ce texte. Moi, je pense que ce texte matérialise une espèce de drame de la théorisation ; il est à la fois le couronnement d’une recherche passionnée du nouveau dans l’histoire et la société, pour le comprendre, et en même temps, il théorise le nouveau d’une manière tellement fermée qu’il n’y a plus de possibilité que ce nouveau se renouvelle. Les conditions de possibilité de quelque chose d’autre n’existent plus dans cette schématisation, dans cette théorisation.

Jusque très tard, Corneille ne voulait absolument pas prendre au sérieux ce qu’on voit aujourd’hui et qui n’est pas du tout le triomphe absolu de la bureaucratie. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a eu un raidissement de part et d’autre, qui a probablement durci trop les positions de Corneille, qui n’a pas voulu entendre, pour des raisons en partie affectives, en partie théoriques, un certain nombre d’objections qui ont été faite à son texte. Je ne dis pas qu’on aurait pu faire une belle synthèse, mais je pense que là, il y a quand même quelque chose qui s’est gâché.

Frédéric : Les contacts personnels entre les membres des deux groupes après la scission demeuraient ?

Jacques : Ça a été très dur. On ne s’est pas foutu sur la gueule, comme j’ai connu avant la guerre, dans des petits groupes, où on se menaçait de se « révolvériser »… arriver à une telle situation, c’est affreux, c’est une faillite en soi. Non, c’était pas ça ici, mais on a eu beaucoup de mal à se parler pendant longtemps, et je me souviens qu’Alberto [Véga] que j’avais placé très haut dans l’estime et l’amitié ; j’ai gardé l’estime et j’ai perdu l’amitié. Il a fallu longtemps pour que je revienne le voir.

Frédéric : Après la scission de 63, est-ce pour vous une nouvelle étape de SouB ou vous sentez-vous engagés dans quelque chose d’autre ?

Jacques : Je vois que ça va vers sa fin pour les raisons que j’ai évoquées. Dans la période précédente, je pouvais collaborer, à mon niveau, participer à une discussion, à une critique d’un article de la revue, m’occuper de la revue. Je pouvais faire des tâches, discuter avec d’autres copains. Là, ça s’était rétréci encore une fois. On se réunissait à un nombre très limité, on se voyait beaucoup avec Maxie [Maximilienne Levet-Gautrat, membre du groupe depuis 1958 et compagne de Mothé] et Mothé pour se poser des questions sur ce que l’on allait lire, ce qu’on allait faire dans ce qui restait de SouB. On n’avait pas vraiment les idées claires les uns et les autres.

Georges : Pour moi, ce n’est pas la fin de SouB. Je suis encore dans la bonne voie. C’est le soulagement d’un effort, qui était difficile et qui a abouti là. Enfin, on arrive, on arrive aux choses sérieuses, mais ce n’est pas une joie. J’ai l’impression d’une continuité.

Martine : Après la scission, j’ai considéré ça comme une défaite et je me rendais bien compte que les deux groupes séparément, ça ne pouvait pas marcher49. Puis, Alberto a commencé à nouveau à s’intéresser à l’Espagne et il est parti là-bas [1976]. Moi, je pensais que c’était foutu.

Frédéric : Comment se passe la fin de SouB ?

Jacques : Corneille a bien insisté qu’il fallait arrêter car cet effort de discussion ne rencontrait pas d’écho. Les gens n’écrivaient pas. Non, c’était une drôle de période. On avait eu la satisfaction d’avancer dans la théorie, c’était satisfaisant de voir que s’était constitué un corpus d’idées nouvelles, qui remettaient fondamentalement en cause le rationalisme du marxisme et toutes les implications qu’il y avait par rapport à la révolution et le prolétariat. Cela ne fermait pas la politique ; elle était encore à ouvrir, mais nous, on ne pouvait le faire.

Georges : Il y avait une critique, pas seulement des organisations ouvrières, mais aussi du mouvement ouvrier ; qu’est-ce qu’on peut attendre du mouvement ouvrier ? Est-ce que cette privatisation n’est pas l’échec du mouvement ouvrier et la disparition d’une perspective de révolution ?

Jacques : Ce n’est pas de la prétention, mais la fréquentation d’un type qui est créateur de théories, capable de remettre lui-même en question des positions qu’il avait avancées, ce n’est pas quelque chose qui a été donnée souvent au mouvement ouvrier. Cela mérite d’être noté tout de même !

Frédéric : Puis vient Mai 68.

Martine : Quand Mai 68 a éclaté, j’ai été absolument sidérée de voir la brochure de Daniel Cohn-Bendit50 qui était la copie exacte de SouB. D’ailleurs, il ne s’en cachait pas : il disait que personne ne lisait SouB, donc il avait le droit de la copier pour que les gens le lise. J’étais terriblement démontée car je voyais nos idées qui éclataient dans la rue, les gens qui les lisaient partout et nous, on n’existait plus. Moi, j’existais dans les réunions, avec les élèves, je participais aux manifestations, mais j’étais quand même assez déboussolée de me rendre compte que, finalement, tout ce que nous disions dans le désert depuis des années éclatait dans la rue et que nous, on n’existait plus. Mais on avait tellement de choses à faire qu’on ne s’arrêtait pas à ça. C’était très excitant.

DB : En ’68, on a tous été dans la brèche.

Dominique : On s’est tous retrouvés dans la rue.

Daniel : On s’est réuni pendant le mouvement. Corneille nous a invités à une réunion… Il a fait l’exposé des idées qu’il avait écrites dans ce texte. Il s’agissait en fait d’avaler et avaliser le texte. On n’était pas contre. C’était clair par rapport à tout ce qu’on entendait. Mais ce texte ne pouvait pas être diffusé51.

DB : Oui, c’était un peu décalé. Nous, on participait au mouvement du 22 mars, à ce moment-là. Tout le monde pouvait venir exposer ses idées. C’était vraiment ouvert. On nous a dit qu’il fallait diffuser ce papier. En plus, c’était 20 pages ; à l’époque, personne ne lisait 20 pages ! On avait une demi-heure pour lire un texte – et dans la rue. Donc j’ai dit : « je ne comprends pas, on ne peut pas diffuser ça ; ça n’a aucun sens. Tout le monde peut venir exposer ses idées ; il n’a qu’à venir ». Je n’ai pas pensé que Corneille [il était encore étranger] ne pouvait pas venir.

Georges : Et personne n’a dit que ce texte était beaucoup trop long ?

Daniel : Toi, tu le lui as dit ? Moi, non plus…

Helen : Mais aussi, à aucun moment, Corneille n’a proposé ce texte à la discussion ; on aurait pu discuter du texte et puis discuter de comment faire, si on était d’accord, pour le diffuser. Ou bien, on aurait pu voir comment introduire ces réflexions au 22 mars. Il n’en a pas été question : nous, DB et moi, n’étions même pas invités à cette réunion, on nous a simplement donné ce texte pour voir si on pouvait le faire circuler au 22 mars. En tant que texte, il était impossible à diffuser, mais on aurait pu discuter des idées – car les idées pouvaient être diffusées.

Martine : En même temps, tout ça [la dissolution des deux groupes] était douloureux. Et puis, à la fin de PO [1969], Alberto [Véga] a eu cette phrase, il a dit : « Plongeons dans la confusion avec les idées claires » !

Repères chronologiques

1949

D’abord constitué en tendance au sein du Parti Communiste Internationaliste (PCI), section française de la IVe Internationale (fondée par Trotsky), le groupe Socialisme ou Barbarie (une quinzaine de personnes dont les deux principales figures sont alors Cornelius Castoriadis et Claude Lefort) annonce son départ le 28 février 1949, par une Lettre ouverte aux militants du PCI et de la « IVe Internationale » (qui paraît dans le premier numéro de la revue). Le groupe rompt en fonction d’un désaccord centré sur la nature du stalinisme et de l’URSS.

En mars, paraît le premier numéro de la revue Socialisme ou Barbarie, sous-titré : « Organe de critique et d’orientation révolutionnaire »52.

Publication dans les 6 premiers numéros de la brochure de Paul Romano, L’ouvrier américain, « échantillon de littérature documentaire prolétarienne »53, suivi d’une deuxième partie dans les numéros 7 et 8 : « « La reconstruction de la société », qui a paru dans la même brochure que « La vie à l’usine », de Paul Romano, et qui contient l’élaboration et l’amplification théoriques des données décrites par Romano » »54.

1950

Adhésion d’une partie du groupe bordiguiste Fraction française de la gauche communiste (FFGC), qui fait paraître, dans le numéro 7 de la revue (août-septembre 1950), une Déclaration politique en vue de l’unification avec le groupe « Socialisme ou Barbarie ».

1954

L’éditorial du numéro 13 de la revue (janvier-mars 1954), 1953 et les grèves ouvrières, consacré entre autre à la révolte de juin 1953 en Allemagne de l’Est et aux grèves de Renault et des Assurances générales vie, affirme : « Ces modifications des rapports inter-impérialistes et des rapports de classe rendent nécessaire une nouvelle analyse de la situation mondiale et des perspectives des luttes ouvrières dans la période présente » (page 2).

1955

Sur le contenu du socialisme est publié en deux parties : la première dans le numéro 17 (juillet 1955) – précédée de l’indication : « ce texte ouvre une discussion sur les problèmes programmatiques, qui sera poursuivie dans les prochains numéros de Socialisme ou Barbarie » – et la seconde dans le numéro 22 (juillet 1957).

1956

Sous le pseudonyme de Laborde, Jean-François Lyotard (1924-1998) commence une série d’articles consacrés à la guerre d’Algérie (le premier, La situation en Afrique du Nord, paraît dans le n°18 de janvier-mars 1956).

Les n° 20 (décembre 1956-février 1957) et 21 (mars-mai 1957) sont largement consacrées à « LA RÉVOLUTION HONGROISE ».

1958

Accroissement significatif du groupe en raison surtout de l’afflux (relatif) de jeunes étudiants, dans le contexte de poursuite, de radicalisation et d’extension de la guerre d’Algérie, et de retour au pouvoir du Général de Gaulle. En 1956, Socialisme ou Barbarie comptait une vingtaine de membres ; au printemps 1961, il en revendique 87.

Septembre : départ de Lefort (1924-2010), Henri Simon et d’autres militants, en désaccord sur la question de l’organisation. Ils créent le groupe Information et liaison ouvrière (ILO).

Premier numéro du mensuel d’agitation Pouvoir Ouvrier, publiée parallèlement à la revue. Le mensuel cherche entre autre à « vulgariser » les analyses développées dans la revue, tout en étant plus directement en phase avec les luttes politiques et les travailleurs.

1959

Parution de Daniel Mothé, Journal d’un ouvrier (1956-1958) aux éditions de Minuit, qui rassemble une série de chroniques parues précédemment dans la revue.

Première version du texte de Castoriadis, Mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne, qui circule d’abord dans le Bulletin intérieur de l’organisation, et suscite de houleuses discussions – autour notamment de la conception de la « privatisation », de la critique de la politique, de la remise en cause du marxisme et de l’appel à reconstruire le mouvement révolutionnaire « à partir de zéro » –, avant d’être publié en trois parties dans les numéros 31 (décembre 1960), 32 (avril 1961) et 33 (décembre 1961) de la revue.

1960

Publication du texte signé de P. Canjuers [Daniel Blanchard] pour Socialisme ou Barbarie et Guy Debord pour l’Internationale situationniste, Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire, sensé être discuté au sein de chaque organisation.

Fin de l’année et pendant quelques mois, Debord devient membre de Socialisme ou Barbarie.

1961

Le n°32 (avril-juin) est consacré aux « Grèves belges » (grande mobilisation de l’hiver 1960-1961, connue en Belgique comme La Grève du siècle).

En mai, se tient à Paris une Conférence internationale, réunissant Socialism reaffirmed (Grande-Bretagne), Unita proletaria (Italie), Pouvoir Ouvrier de Belgique et Pouvoir Ouvrier (l’organisation politique liée à Socialisme ou Barbarie). La Conférence adopte un texte (publié dans le numéro 33 de décembre 1961-février 1962), qui doit servir de plate-forme internationale entre ces organisations. Mais le projet ne se matérialise pas.

1963

La crise qui couve depuis au moins 3 ans au sein du groupe se conclut par la scission de l’organisation : Castoriadis et ses camarades conservent la revue Socialisme ou Barbarie tandis que les opposants poursuivent avec Pouvoir Ouvrier. Le numéro 34 (mars-mai 1963) est donc le dernier avant la scission.

1965

Dernier numéro (numéro 40, juin-août 1965) publié par Socialisme ou Barbarie

1967

Publication du texte d’autodissolution de Socialisme ou Barbarie

1969

Autodissolution de Pouvoir Ouvrier en décembre.

1Je remercie Christian Beuvain pour sa relecture, ses remarques et son appui.

2Il convient de prévenir et de nuancer quelque peu l’impression très parisienne qui pourrait se dégager de l’entretien. Si toutes les personnes qui y ont participé vivaient alors à Paris et si Socialisme ou Barbarie était principalement présent dans la capitale française, le groupe avait des cellules sur le plan national (entre autre à Montpellier, Lyon, Saint Lo, Caen).

3Alberto Véga, pseudonyme d’Alberto Maso (1918-2001), l’une des figures centrales de Socialisme ou Barbarie dont il a fait partie de 1950 à 1963, avant de poursuivre son militantisme dans Pouvoir Ouvrier jusqu’à la fin, en 1969. Voir http://bataillesocialiste.wordpress.com/maso-dit-vega-1918-2001/.

4Daniel Mothé (Jacques Gautrat), ouvrier fraiseur à Renault Billancourt, est membre de SouB de 1952 jusqu’à la fin. Il constitue l’une des figures importantes du groupe. Il est notamment l’auteur de Journal d’un ouvrier (1956-1958), paru en 1959 aux éditions de Minuit.

5Revue et courant du syndicalisme enseignant, qui, à l’époque (années 1950 et 1960), rassemblait l’ensemble des courants d’extrême gauche au sein de la Fédération de l’éducation nationale (FEN) dont elle faisait partie.

6En réalité, il semble que Bois (1922-2002) n’ait jamais été membre de SouB, mais il participait, avec Mothé et Hirzel, à Tribune ouvrière (Bois jusqu’en 1956, avant de lancer Voix ouvrière). Raymond Hirzel, quant à lui, avait milité à la FFGC et venait de temps à autre à SouB, sans qu’il soit clair s’il était effectivement ou non un adhérent. Plus tard, il a accueilli des stages d’été de SouB (voir plus loin).

7Henri Simon (1922) est membre de SouB de 1952 à 1958 avant de quitter le groupe avec Lefort et de fonder Informations et Liaisons Ouvrières (ILO), qui devint, en 1960, au départ de Lefort, Informations et Correspondances Ouvrières (ICO), qui mena des activités jusqu’en 1975. Voir http://archivesautonomies.org/spip.php?article64 et les témoignages de Simon et Lefort : https://collectiflieuxcommuns.fr/spip/spip.php?article416; https://collectiflieuxcommuns.fr/spip/spip.php?article400. Henri Simon nous a écrit – et nous le remercions pour ses précisions et corrections : il n’a pas quitté les Assurances générales, mais a été licencié, en 1971, pour faute grave (séquestration d’un Comité d’entreprise). Il a cependant poursuivi « son militantisme de boîte » avec un noyau informel, se réunissant régulièrement et un bulletin d’entreprise mensuel tout aussi régulier. Tout n’a cessé qu’en 1971. De plus, il y a une continuation d’ICO jusqu’à aujourd’hui, au sein d’un réseau publiant une revue, Échanges, et un bulletin Dans le
monde une classe en lutte. Voir : http://www.mondialisme.org/spip.php?article204; http://www.mondialisme.org/spip.php?rubrique4″.

8Pouvoir Ouvrier (PO) est le mensuel du groupe, dont le premier numéro sort en décembre 1958.

9Entré au sein de l’organisation en même temps que Daniel Blanchard, il est l’auteur de La révolution impossible. Mes années avec Socialisme ou Barbarie, Paris, 2013, chroniqué sur notre blog.

10Philippe Guillaume (dit le « vieux Guillaume » pour le distinguer de Pierre Guillaume, également membre du groupe), pseudonyme de Cyril de Bauplan, participe à SouB depuis le début. Il fut également « gérant » de la revue pendant un certain temps, sous le nom de P. Rousseau

11Il s’agit de Suzanne Voute (?-2001), « Frédéric/que », principale animatrice de la FFGC. Voir http://bataillesocialiste.wordpress.com/biographies/voute-2001/.

12En 1956, SouB compte une vingtaine de membres ; à son « apogée », au printemps 1961, il revendique 87 membres dont 44 à Paris. Sur la question du militantisme au sein de SouB, nous renvoyons à l’article de Daniel Ferrand, « Militer », Dophie Klimis, Philippe Caumières et Laurent Van Eynde (sous la direction de), Socialisme ou Barbarie aujourd’hui. Analyses et témoignages, Bruxelles, Facultés Saint Louis, 2012.

13En 1960, dans le Hameau de la Minière de Vallauria, dans la région de Tende, à la frontière avec l’Italie, Hirzel fonde l’association Neige & Merveilles, dite d’éducation populaire. Un an plus tard, il achète le site de la Minière, et le chantier de reconstruction débute en juillet de cette même année. Voir http://www.neige-merveilles.com/association/historique.

14Les personnes qui quittent SouB créent alors Informations et liaisons ouvrières (ILO). Voir plus loin.

15Simon conteste les termes de “rancune inexorable” et de ” véritable haine” vis à vis de Castoriadis. Il nous écrit : « Bien que n’ayant aucun rapport particulier avec lui (même du temps où j’étais membre de SoB), ce serait bien la première fois que j’aurais “haine” ou “rancune” envers quiconque, ce qui n’exclut un jugement personnel. C’est un fait que je suis très critique de ses positions politiques et que j’ai tenté de comprendre son évolution; c’est mon opinion et je la dis; c’est ce que les adorateurs de Castoriadis ne comprennent pas. Lui-même comprenait cela puisqu’il m’envoyait chacun de ses bouquins avec une gentille dédicace ».

16Jean-François Lyotard (1924-1998) adhère au groupe en 1954 et y demeure jusqu’en 1963, date à laquelle il rejoint Pouvoir Ouvrier (voir plus loin). Au sein de SouB, il est celui qui suit de plus près la guerre d’Algérie. Ses articles de l’époque ont été rassemblés dans La Guerre des Algériens, écrits 1956- 1963, Galilée, 1989.

17Le Manifeste dit des 121, « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie», est publié en septembre 1960 et directement censuré. Voir http://www.liberation.fr/cahier-special/1998/01/12/algerie-manifeste-des-121-declaration-sur-le-droit-a-l-insoumission-dans-la-guerre-d-algerie_544819.

18André Girard (1940), l’un des jeunes proches de SouB et attirés par Debord lors de son passage au sein du groupe, est au début de l’année 1962 insoumis et se cache en Belgique. Certaines études confondent André avec son frère Alain, membre, lui, du groupe.

19En réalité, la mouvance pabliste au sein du trotskisme a soutenu le FLN. Voir Simon Catherine, Algérie, les années pieds-rouges. Des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969), Paris, La Découverte, collection « Cahiers libres », 2009, chroniqué sur notre site.

20Groupe politiquement proche de SouB et avec lequel il est en relation depuis sa fondation. SouB a d’ailleurs traduit et publié dans ses premiers numéros (n°1 à 6, de mars/avril 1949 à avril/mai 1950) un long reportage de Paul Romano, membre de Correspondence, « L’ouvrier américain ». De plus, Castoriadis, en 1962, s’appuya sur l’orientation de Ria Stone, pseudonyme de Grace Lee, une des principales figures de Correspondence, pour justifier le nouveau cours qu’il entendait donner au groupe.

21Sur cette question, voir la propre analyse de Helen Arnold, « « Socialisme ou Barbarie » et les femmes » dans Dophie Klimis, Philippe Caumières et Laurent Van Eynde (sous la direction de), Socialisme ou Barbarie aujourd’hui. Analyses et témoignages, Bruxelles, Facultés Saint Louis, 2012.

22Journal réalisé par Mothé et d’autres militants de l’usine Renault, Raymond Hirzel, Pierrot Blachier, Gil Devillard, Pierre Bois. Le premier numéro paraît en mai 1954 et, selon le témoignage de Henri Simon, Tribune ouvrière disparaît au moment du départ de Hirzel de chez Renault vers 1962-1963. Voir http://www.mondialisme.org/spip.php?article1982.

23Publié en 1922, la traduction française date de 1960 et a été réalisée par la collection Arguments.

24Internationale situationniste ; groupe et revue du même nom (1957-1972).

25Il est l’auteur de Le marxisme après Marx (1970), http://www.marxists.org/francais/souryi/works/1970/index.htm.

26Livre de l’ethnographe britannique Erwin Verrier, sur les comportements – notamment sexuels – des ethnies du Nord-Est de l’Inde (Gallimard, 1959).

27Georges Fontenis (1920-2010) avait été élu secrétaire général de la FA en 1946.

28Revue anarchiste (1954-1970, elle eut 46 numéros) créée par les Groupes anarchistes d’action révolutionnaire (GAAR). Voir http://archivesautonomies.org/spip.php?article188.

29Victor Serge (1890-1947), révolutionnaire, poète et romancier belgo-russe, ayant participé à la révolution russe (voir le compte-rendu de nombre de ses livres sur notre blog et notre site). Ante Ciliga (1898-1992) fut l’un des fondateurs du Parti communiste yougoslave. Il est l’auteur d’Au pays du grand mensonge (1938), récit de ses années passées en URSS. Voline (1882-1945) fut l’un des théoriciens anarchistes russes, lié à Nestor Makhno, et l’auteur de La révolution inconnue (1947), analyse de la révolution russe du point de vue anarchiste.

30Le compte rendu est paru dans le n°30 de la revue, avril-mai 1960.

31Socialism Reaffirmed, fondée en 1960 par d’anciens trotskistes, qui prit vite le nom de Solidarity for Worker’s Power et fut présentée comme une organisation sœur.

32Onorato Damen (1893-1979) rompt en 1952 avec le Parti communiste internationaliste, bordiguiste, pour fonder Battaglia communista.

33Le bordiguisme (courant s’inspirant du dirigeant communiste italien Amadeo Bordiga (1889-1970)) était représenté en France par la Fraction française de la gauche communiste (FFGC), qui publiait Internationalisme (1945-1952). En 1950, une partie du FFGC adhère à SouB et fait paraître, dans le numéro 7 de la revue (août-septembre 1950), une Déclaration politique en vue de l’unification avec le groupe « Socialisme ou Barbarie ». Sur toutes ces questions, voir http://bataillesocialiste.wordpress.com/la-gauche-italienne/, http://archivesautonomies.org/spip.php?article1611, http://www.collectif-smolny.org/rubrique.php3?id_rubrique=47, http://soubscan.org/wp-content/uploads/2009/02/7-82-94-600.pdf et Philippe Bourrinet, Le courant « bordiguiste » 1919-1999, Italie, France, Belgique, http://www.left-dis.nl/f/bordiguism.pdf.

34Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) créé en 1935 et, sous la pression des communistes et de l’URSS, interdit en 1937, est une organisation communiste anti-stalinienne, membre au niveau international du « Bureau de Londres ». Pour plus d’informations, voir : http://bataillesocialiste.wordpress.com/le-poum/ et (en espagnol et catalan) http://www.fundanin.org/poumh.htm.

35Voir à ce propos le dossier réalisé par Dissidences : http://dissidences.net/compl_vol7/greve_siecle/pres_greve_du_siecle.pdf, qui réunit nombre de documents de presse et brochures dont le n° spécial de Socialisme ou Barbarie sur le sujet : http://dissidences.net/complements_vol7.htm.

36Selon les bulletins intérieurs, au total, ce sont 11 membres du groupe, qui ont fait le voyage en Belgique.

37Danilo Montaldi (1929-1975) « est une des figures les plus riches et fascinantes parmi celles qui ont marqué la « séquence rouge » italienne », Andréa Cavazzini, Enquête ouvrière et théorie critique, Presses universitaires de Liège, 2013, page 27. Il introduit et contribue à la diffusion des positions de SouB en Italie.

38Grandizo Munis (1912-1989) et Benjamin Péret (1899-1959) avaient rompu avec la IVème Internationale en 1948. Munis, Espagnol, avait participé à la guerre d’Espagne et était retourné en Espagne militer en 1951. Il y fut arrêté et resta prisonnier jusqu’en 1958. Munis et Péret ont commencé à collaboré à SouB en mai 1958. Les deux hommes créèrent le Ferment ouvrier révolutionnaire en 1959 et écrivirent ensemble Les syndicats contre la révolution, http://bataillesocialiste.files.wordpress.com/2009/09/syndicats-munis-peret.pdf (chroniqué sur notre blog). En mars 1961, Munis fait un tableau des divergences avec SouB, http://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1961-03-schema-des-divergences-avec-socialisme-ou-barbarie-munis/. Concernant Munis, voir http://bataillesocialiste.wordpress.com/biographies/grandizo-y-martinez-manuel-fernandez-dit-munis/ et http://dissidences.hypotheses.org/2717.

39Dans le n° 29 de la revue de décembre 1959-février 1960, paraissent un hommage de SouB à Benjamin Péret, un article de Lebel, « Parti sans laisser d’adresse » et la brochure de Péret (1945) Le déshonneur des poètes (voir http://www.marxists.org/francais/peret/works/1945/02/poetes.htm).

40Guy Debord (1931-1994), l’un des fondateurs de l’Internationale situationniste, adhère à SouB et participe aux activités du groupe de l’automne 1960 à mai 1961. Sur le passage de Debord à SouB, lire entre autre Daniel Blanchard, Debord, dans le bruit de la cataracte du temps, http://www.multitudes.net/Debord-dans-le-bruit-de-la/, Bernard Quiriny, « Socialisme ou Barbarie et l’Internationale Situationniste. Note sur une « méprise » », Archives & documents situationnistes, n°3, automne 2003, https://collectiflieuxcommuns.fr/spip/spip.php?article120. Notre intervention au colloque « Lire Debord » de la BNF des 13-14 mai 2013 portait explicitement sur cette rencontre.

41Il s’agit de Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire, daté du 20 juillet 1960, http://debordiana.chez.com/francais/preliminaires.htm. Ces quelques pages devaient constituer une « plateforme de discussion » au sein des deux organisations, une manière de « protocole d’accord » selon les propres mots de Daniel Blanchard.

42Pierre Guillaume (né en 1940) est membre de SouB de 1960 à 1963. Il a écrit un témoignage en deux parties sur sa rencontre avec Debord, « Debord », La Vieille taupe, n°1, février 1995. Dans la deuxième partie, le négationniste notoire qu’est devenu l’auteur tente de faire de Debord un révisionniste. Voir http://www.homme-moderne.org/societe/philo/debord/guillau.html.

43La IVe Conférence de l’Internationale situationniste, qui se tient à Londres, du 24 au 28 septembre 1960, réunit 10 personnes.

44René Viénet, La dialectique peut-elle casser des briques ? (1973). L’auteur a démissionné de l’IS en 1971, et celle-ci s’est auto-dissoute en 1972.

45Ce texte, qui remet en cause le marxisme et le mouvement ouvrier, pose problème et est discuté au sein du groupe jusqu’en 1962 où, autour de Castoriadis, se regroupe les militants de la « Tendance » ; soit ceux qui acceptent l’analyse de ce texte comme base théorique. Ils diffusent à partir d’octobre 1962 des textes appelant à une nouvelle orientation. En juin 1963, les membres de SouB opposés à la « Tendance » se regroupent autour de deux textes, l’un de Véga et l’autre de Lyotard et Souyri. La scission intervient en juillet 1963 et se fait à l’amiable : la « Tendance » garde la revue Socialisme ou Barbarie tandis que les autres conservent le mensuel Pouvoir Ouvrier. SouB aura encore 6 numéros, jusqu’en juin-août 1965, et s’auto-dissout deux ans plus tard, en juin 1967. Pouvoir Ouvrier poursuivit ses activités et sa publication jusqu’en 1969 (voir http://archivesautonomies.org/spip.php?article11).

46Lyotard quitte PO vers l’automne 1966 et se détache de tout activisme politique.

47Lyotard est nommé assistant en philosophie à la Sorbonne à l’automne 1959.

48« Les rapports de production en Russie » constitue l’éditorial du n°2, mai-juin 1949 dont il remplit la moitié du numéro. Voir http://soubscan.org/wp-content/uploads/2009/02/201-33-600.pdf et http://soubscan.org/wp-content/uploads/2009/02/233-66-600.pdf.

49Martine est la seule des interviewés, après la scission, ayant rejoint PO ; les autres ont suivi Castoriadis au sein de SouB (Dominique était trop jeune et a adhéré à PO en 1969).

50 Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, Paris, 1969.

51Sur la question du positionnement de Castoriadis au cours de Mai 68 et, plus généralement, sur le militantisme au sein de SouB, lire le témoignage de Daniel Ferrand, « Militer », Dophie Klimis, Philippe Caumières et Laurent Van Eynde (sous la direction de), Socialisme ou Barbarie aujourd’hui. Analyses et témoignages, Bruxelles, Facultés Saint Louis, 2012.

52Les premiers numéros de la revue (jusqu’au numéro 14 d’avril-juin 1954) sont accessibles sur le site http://soubscan.org.

53Philippe Guillaume, « L’ouvrier américain par Paul Romano », Socialisme ou Barbarie n°1, mars-avril 1949, page 78.

54Pierre Chaulieu, « « La reconstruction de la société » par Ria Stone » », Socialisme ou Barbarie n°7, août-septembre 1950, page 68.
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lundi 13 juillet 2015

ZORBA A FAIT DES SIENNES

                                                Après un armistice de dupes à Bruxelles et le «tonneau des Danaïdes» grec : début d’effritement de la mystification européenne et de l’impéritie de la finance capitaliste
"Les dirigeants européens et occidentaux critiquent la Grèce pour son incapacité à collecter l'impôt. Dans le même temps, les Occidentaux ont créé un système d'évasion fiscale mondial... et les pays avancés essayent de contrer l'effort global pour stopper l'évasion fiscale. On ne peut pas être plus hypocrite". Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie.

La légende antique du «tonneau des Danaïdes», les filles de Danaos, s’applique doublement au cas grec, ce Zorba ambigu et pervers (qui ne pense qu’à boire et danser) à la fois expression de «panier percé» d’un système étatique grec particulier et loufoque (on ne termine jamais les maisons pour ne pas payer d’impôts, manière héritée de la contestation de l’occupation ottomane un siècle auparavant), mais surtout «punition» bouc-émissaire d’un système mondial lui-même surendetté et
surtout démystification d’une Europe bâtarde, essentiellement création de l’impérialisme américain après 1945 pour faire pièce idéologique universaliste à la prétention communiste fabulatrice du stalinisme.


L’orchestration de cet exotique «Zorba le grec» aura remisé la démagogie référendaire du comédien gauchiste Tsipras au rang d’un fait divers, tant la «Prusse» aura tambouriné que son «opinion publique» en avait «marre» de tenir «à bout de bras ce grec dépensier», au point que la bourgeoisie française du Figaro à papy Giscard s’accommodait déjà d’un Zorbaxit punitif. Le boucan démagogique allemand aux cris de «remboursez ou crevez-le!», et de ses vassaux du nord et de l’est, finit par être contre-productif politiquement. Finalement, partout en Europe, la «Prusse» ne fît que réveiller les vieilles aigreurs nationalistes de chacun; en France de la part des Mélenchon, Le Pen et du falot secrétaire du PCF dégarni. Les prolongations à Bruxelles, comme un mauvais match de foot avec l’injuste «tir aux buts», mirent mal à l’aise toute le monde, de Paris à Salonique en passant par Berlin. Evidemment que ce qui a tranché était du domaine géopolitique - on le l’a pas crié sur les toits - l’intermittent Tsipras a obtenu que son pays ne soit pas éjecté de la manne européenne en refilant le port de Thessalonique à la bourgeoisie allemande; l’Allemagne aura donc accès à la Méditerranée, ce qu’elle n’avait pu réussir depuis la guerre du Kosovo. Le 5 juillet dernier, un entrefilet du Figaro l’avait laissé filtrer: «Athènes doit accélérer le programme de privatisations, lancer des offres pour les ports du Pirée et de Thessalonique avant octobre 2015». Le port du Pirée est déjà réservé aux chinois, il ne manquait plus qu’à rétrocéder celui de Salonique (ou Thessalonique pour les anti-turcs). L’aéroport d’Athènes, à l’abandon depuis 2004, a été vendu à une riche famille grecque, société écran de l’Etat chinois et une autre partie à Abou Dhabi. Sont en cours la privatisation les chemins de fer et plusieurs ports de plaisance. Le tout pour moins de 10 milliards d’euros alors que les requins mesquins de Bruxelles en réclamaient 50! Zorba a fini la soirée ivre mort.

Le couple franco-allemand a été sauvé, chantent chancelleries et journalistes! Mais il s’en est fallu d’un cheveu de Zorba que le divorce ne se profile. Mais n’est-ce pas partie remise quand Hollande a joué le rôle de la femme conciliatrice et Merkel celui du viril macho? Pourtant l’homme Merkel aura son pied à terre en Méditerranée quand la femme Hollande aura été le dindon (le coq gaulois) de la farce, cajolant son enfant Zorba humilié et bourré! Inversion des genres quand tu nous tiens. Les délégués officiels de la bourgeoisie française n’auront été payés en retour de leurs efforts conjugaux que par leur propre gloriole quand le rival en opposition, le pompier incendiaire Sarkozy et son laquais Woerth ont été l’objet de tant de moqueries réitérées sur le web (c’est un bienfait d’internet que tous les obligés du système dominant - qui avaient pour rôle jadis d’occuper le terrain de la fausse liberté de s’exprimer - soient désormais immédiatement étrillés à chacune de leurs prestations de mauvaise foi, voire pour péché de bêtise politique incommensurable).

Sisyphe et les danaïdes peuvent y perdre leur latin et leur grec, les banksters financiers ont pour «mission», sous conditions drastiques et humiliantes, de continuer à prêter à Zorba des fonds public Européens pour rembourser en urgence des Fonds privés (ce nirvana du capitalisme filou) qui se sont sucrés avant terme! 
En attendant de s’effondrer l’Europe stagne. Elle s’effrite, pour reprendre les termes du cercle PIC, Pour une Intervention Communiste, qui avait prévu en vrai la chute de la maison stalinienne quand le barnum Révo Internationale le voyait se renforcer comme Chaulieu-Castoriadis. Son PIB est cette année au même niveau qu’en 2007 alors que celui des Etats Unis a progressé en moyenne de 2% par an depuis cinq ans. Depuis la naissance de l’euro la production industrielle de la France a régressé de 12%, celle de l’Italie de 20%, celle de la Grèce de 20% alors que celle de l’Allemagne a bondi de 34% ?
L’Europe reste le principal marché du monde, ancien lieu des batailles de deux guerres mondiales, elle demeure le terrain central d’une guerre (psychologique et terroriste) à mort entre champions du capitalisme, mais d’un capitalisme en crise qui crie désormais partout «c’est la faute à l’autre»! Oublié les trucages de Goldman&Sachs (dérisoirement les amis de Zorba du gouvernement grec vont porter plainte), oublié le fait que tous les requins capitalistes «européistes» savaient que la Grèce était un cas particulier tordu, oubliée la complicité des politiciens grecs et de leurs homogues du Parlement européen (mais je ne vais pas tomber dans l’anaphore hollandaise).
L’Europe s’est révélée, au cours des nuits chaudes bruxelloises, un panier de crabes, de faux-culs, de menteurs en goguette, de puent-la-finance-corrompue. Le but des «négociations» livré au public était effrontément cynique: mise sous tutelle, accentuation de l’austérité, nouvel accroissement de la dette, terrorisme, comme le dit fort bien le musclé Vafourakis. L’inverse de ce que ce dernier et ses potes les réformateurs radicaux de Syriza avaient fait imaginer comme lendemain électoral radieux aux électeurs grecs.

Prise en otage bancaire de la population grecque par les faucons, vrais cons de Bruxelles, chantage au Grexit, partiel ou total, arrogance allemande, terrorisme à la misère, pitié française, les divers épisodes du feuilleton bruxellois ont mis en lumière qu’il ne s’agit pas d’un simple défaussement de la débilité de la marche de la crise capitaliste comme en 2008, mais d’une complexe crise géopolitique où le mot solidarité sonne comme charité, et où l’incapacité des divers gangs capitalistes en lice à constituer de nouveaux blocs débouche à nouveau sur la théorie du bouc-émissaire, ce Zorba «mauvais payeur» comme hier les «salauds de pauvres». En toile de fond, l’inflation de migrants, dont personne ne veut, signe comme les démonstrations de Daesch effaçant la ligne Sykes-Picot, la fin d’un monde hérissé de frontières capitalistes et colonialistes, mais pas dans un sens humain ni communiste. Les crimes de guerre, attribués aux seuls djihadistes, n’ont jamais été aussi odieux et exhibés à tous, civils innocents comme politiciens et militaires coupables. Autant les oligarchies capitalistes (américaine, européenne, russe, chinoise, arabes) se fichent de toute véritable consultation des prolétariats, autant les conditions d’une nouvelle guerre mondiale n’ont jamais été autant handicapées. On dirait que tous les impérialismes se tiennent par la barbichette. Poutine masse ses troupes aux abords de l’Ukraine mais elles doivent rester l’arme au pied. Les négociations pour accueillir à nouveau l’Iran chez les nations BCBG patinent en longueur, et les contradictions sont permamentes; l’Iran soutient Bachar El Assad; certains arguent que Daesch est une création de la bourgeoisie israélienne; les cartels de la drogue en Amérique du Sud égorgent certainement plus que Daesch... Les complots sont partout et jamais élucidés... Il y en a autant de vrais que de faux...

Le terme armistice pour les soit disant heureuses conclusions du banquet bruxellois, dans ce cadre mondial très belliciste sous hydre terroriste, est tout à fait approprié. On n’est plus simplement en guerre économique mais psychologique. Zorba «parasite et profiteur» demeure tenu en laisse comme la corde tient le pendu; c’est le seul constat indubitable. Rien ne nous dit que Zorba ne va pas ôter la corde au dernier moment. Les bourreaux de Bruxelles (Prusse et affidés, plus Gaule hypocrite) restent méfiants quant à la réussite de la pendaison. Zorba  doit vider ses poches de grec voleur avant d’être sacrifié et régler ses frais d’avocat avant de mourir.

La reine Angela Merkel, avant même le début de la montée à l’échafaud, avait rappelé qu’il n’était pas question «d’un pendaison à n’importe quel prix» et que dans les relations avec  ce salaud de Zorba «la valeur la plus importante, à savoir la finance et la convertibilité a été perdue». La vache allemande avait proposé de transférer l’échafaud au pays des honnêtes fraudeurs, un duché au nom d’un jardin parisien. Mise sous tutelle affreuse, protestèrent les amis de Zorba et de la Grèce antique et immémoriale. A ce compte il ne restait plus aux Grecs que le Sirtaki et l’Ouzo (vendu sous le règne du troc).
L’ogre américain (FMI, fond monétaire intercontinental), pas plus sympa que la vache allemande - ses intérêts sont plus élevés que ceux des créanciers européens - n’a pas bougé le petit doigt pour arbitrer entre ses progénitures allemande et anglaise (le contrôle de Mare nostrum) parce qu’il ne peut pas faire jouer prioritairement ses visées sur Chypre (la base militaire tenue par la bourgeoisie britannique) et trop occupé par les palabres avec l’Iran.
Les plaintes contre la scandaleuse mise sous tutelle par les innocents politiciens grecs (des gauchises de Syriza aux partis mafieux débarqués du pouvoir) font sourire. La Grèce a toujours été sous tutelle, ottomane, puis anglaise, occidentale, bancaire et européenne...

En attendant, les amis parlementaires de Zorba vont pouvoir déblatérer, s’engueuler, pleurnicher et se rabibocher dans une union nationale d’où les radicaux réformistes de Syriza se tiendront à l’écart, voire manifesteront violemment dans la rue en dénonçant la «trahison» de leur ancienne égérie Aléxis Tsípras. Pourtant il n’y aura pas eu le choix, c’était ou plier sous la double peine prussienne ou manger des cailloux, car comme l’a déclaré super Vafourakis avant d’aller bronzer sur l’île Lesbos, il n’y a même pas les machines pour réimprimer des drachmes au pays de Zorba.

La campagne idéologique mondiale va prendre le pas sur les exactions criminelles de Daesch et le tour de France, via les agitations verbales des différentes enclaves parlementaires des bourgeoisies européennes.

Il n'est pas question de moratoire d’une dette faramineuse, ce qui serait humain. Un cynisme de type capitaliste-nazi prédomine. Même si la pendaison «solidaire» de Zorba signifie que la dette est insoutenable, Zorba doit régler ce qu'il doit au FMI depuis la fin juin. Même pendu, Zorba devra emprunter à nouveau sur les marchés financiers. Sa dette restera à 180% du PIB et on va la lui faire grimper encore, pour le plaisir que confère l’argent. Pour la première fois dans l’histoire des Etats nationaux, une mise sous tutelle par un impérialisme gigogne (la Prusse masquée sous la bannière étoilée européenne) va régenter la fiscalité d’un pays moderne comme les anciennes colonies, et exiger que les vieux travailleurs crachent au bassinet. On pourrait penser parfois qu’il ne s’agit que d’un cauchemar irréel, d’un mauvais scénario imaginé par un cinéaste stupide.
Pour la première fois dans l’histoire, un impérialisme gigogne exige d’un condamné à la pendaison qu’il présente sa défense sous trois jours. Rien n’est joué au pays de Zorba qui peut souhaiter faire danser l’ours prussien comme dans la Strada, avec un Zorba jouant le rôle d’Anthony Quinn. Le comédien Alexis Tsipras pourrait aussi convoquer des élections anticipées. Ou se contenter de "faire le ménage" dans Syriza, les députés de la gauche «réformiste radicale» (c’est à dire contre-révolutionnaire et co-gérente du Capital en crise) en désaccord avec la politique du gouvernement, devant théoriquement, selon le règlement, "rendre" leur siège au parti et laisser leur place au second sur la liste.

Le gentil ministre grec de l'économie à la signature en forme de bite, George Stathakis, a déclaré que les députés "rebelles" de Syriza, incluant des ministres, devaient démissionner. Seuls deux députés de Syriza ont voté "non" au plan de Tsipras et huit se sont abstenus. Mais sept étaient "absents" au moment du vote. L'ex-ministre des Finances, Yanis Varoufakis, étant parti se reposer sur une île que j’ai évoquée et en famille.

Quinze députés de Syriza, qui assurent avoir voté "oui" pour ne pas gêner, pour le moment, le gouvernement, ont prévenu qu'il ne fallait pas compter sur eux pour entériner les futures réformes exigées par les créanciers (postulant au rôle de pleureuse professionnelle à la Mélenchon). Le scénariste de pacotille Alexis Tsipras, qui avait, avec un culot indicible, promis la fin de l'austérité et le maintien de Zorba dans un euro aux règles financières sévères, pour se faire élire, peut sauter sous peu; ce que souhaitait la bourgeoisie grecque, filiale de l’européenne, avant le référendum. Ce référendum bidon, instruentalisation du peuple et du prolétariat (comme la reine Merkel et sa prosaïque opinion pubique) visait la dénonciation des mesures d’austérité prussiennes et voilà que ce bateleur de Syntagma s’y est plié. Rien n’indique que la perspective du Grexit ne soit pas finalement la porte de sortie inévitable, lamentable et miséreuse, ouvrant la voie au véritable effritement d’une Europe de bric et de broc, de fric et de troc.

Après six mois d’une vraie guerre géopolitique en plein cœur de la zone euro, un «armistice» extrêmement honteux est proposé à Zorba. Que le Parlement grec l’accepte ou non, que les Parlements nationaux le ratifient ou non, comme on le disait lors de l’éclatement de l’URSS, la boite de Pandore est ouverte. Et, espérons-le, une réflexion du prolétariat international sur l’absence de solution nationale, électorale ou gréviste locale, mais un combat simultané contre tous les Etats et leurs financiers, pour bâtir un autre monde débarrassé de l’injustice de la domination de l’argent dans les rapports humains.

«l'homme doit avoir un brin de folie ou alors il n'ose jamais couper la corde et être libre" "apprends moi à danser" "ensemble"». (Zorba le Grec)


vendredi 10 juillet 2015

LA GRECE VA-T-ELLE VERS LA REVOLUTION?

 « Alexis Tsipras et son parti Syriza ont montré leur vrai visage : celui d’un groupe de rupture, antisystème, anticapitaliste, et pour finir anti-européen, dont le modèle, s’il existe, doit être recherché du côté du Venezuela de feu Hugo Chavez. Un national-populisme avec comme moteur en lieu et place de la dénonciation du diable américain, une intense propagande anti-allemande faisant de la seule Angela Merkel la responsable de tous les maux de la Grèce. » Jean-Marie Colombani (Slate, 29 juin 2015)

Les fantasmes du franc-mac Colombani sont dérisoires pour ne pas dire ridicules. Le parti Syriza n’est pas du tout un groupe anticapitaliste, et le petit Tsipras ne sera pas un nouveau Kérensky. L’Eurogroupe et Tsipras veulent la même chose: continuer à gouverner ensemble et plus encore. Il n’est nullement question de changer de système ni en Grèce ni ailleurs comme le résume bien l’éditorialiste de l’Huma, vieux journal au passé stalinien indéniable tenu à bout de bras par le grand capital:
« Oxi. C’est un coup de tonnerre dans l’Europe de l’austérité. Le non lucide, courageux et puissant d’un peuple debout. Un non à l’austérité, pour de nouvelles négociations, pas un non à l’Europe. C’est un résultat sans appel, venant après une semaine de tous les dangers, où les peurs ont été exacerbées par cette partie de la presse grecque aux mains des puissances d’argent, où le chantage au Grexit de nombre de dirigeants européens refusait au peuple grec le droit de se prononcer en toute liberté, en un véritable déni de démocratie. Eh bien, c’est une magnifique leçon de démocratie que la Grèce et ses dirigeants ont donnée à l’Europe et peut-être au-delà, où la situation est suivie de près, comme aux États-Unis même...».

Tous les amis de cet ancien directeur du Monde font de quotidiens et louables efforts pour noyer le poisson de la complexité grecque notamment avec ce «tour des idées reçues sur les grecs malhonnêtes»:
 - les grecs dépensent l’argent des européens
- le gouvernement grec n’a fait aucun effort
- la Grèce n’aurait jamais dû rentrer dans la zone euro
- en Grèce l’extrême gauche et l’extrême droite sont au pouvoir
- les grecs sont fainéants
- La Grèce n’a qu’à ne rien rembourser du tout et tant pis pour les « banksters »


[Je ne résiste pas à coller ici un commentaire anonyme pertinent: «"Pour ma part, j'aurais aimé qu'on m'explique en quoi Syriza serait un parti de gauche "radicale" : Quelle nationalisation des vastes domaines de la théocratie, quelle réduction drastique des dépenses militaires, quelle justice fiscale s'attaquant aux plus riches, aux exilés fiscaux ou autres grands propriétaires ? Suffit-il de psalmodier les éternelles antiennes antiKapitalistes et de dénoncer l'UE libérale, toujours trop libérale ?
La démonstration est plus que faible . Il y a bel et bien une alliance objective FDG et FN . Même tonalité populiste , Europe et Euro coupables de tout ! Je suis également persuadé que leurs électorats sont poreux et compatibles».]



Idées reçues auxquelles on peut tranquillement continuer à répondre oui, en particulier à la dernière, concernant les banksters!


CONTRADICTIONS DES UNS ET DES AUTRES

Le Grexit serait une énorme connerie pour tous, donc rétropédalage de tous les témoins. L’économinologue J.Sapir, pote de Mélanchon et de Besancenot, se félicite lui de «l’honneur du Parlement européen" et cite élogieusement les amis d’Albion: « Nigel Farage, le député britannique de UKIP et représentant du groupe ELD2, a quant à lui critiqué l’introduction de l’euro : «Si vous essayez de rassembler de force des personnes différentes ou des économies différentes sans d’abord demander à ces personnes leur consentement, il est peu probable que cela fonctionne. Le projet a échoué ». Sapir glorifie enfin ce héros du compromis (...radical et cultivé): «Alexis Tsipras a également rappelé à ceux qui l’auraient oublié que l’Allemagne avait vu en 1953, 60 % de sa dette effacée. Il aurait pu dire que l’Allemagne avait fait 6 fois défaut sur sa dette depuis 1848. Le mot de la fin est revenu à Alexis Tsipras qui a conclu sur une citation de Sophocle : «Il y a des moments où la plus grande loi de toutes les lois humaines est la justice pour les êtres humains ». Lire aussi sur le site de la tendance Claire du NPA, les délires d’un des particules gauchistes de Syriza , le DEA (Gauche ouvrière internationaliste) qui imagine déjà une nationalisation des banques et un «contrôle des capitaux» (http://tendanceclaire.npa.free.fr/breve.php?id=13751)
Le philosophe gauchiste Sotiris proposait lui carrément le Grexit pour aller vers cette truie «l’Europe des solidarités» avec autarcies de marginaux et fédérations des écolos inconnus.

J’ai eu beau chercher à retrouver les analyses classiques trotskiennes (revival poussiéreux) du schéma de la révolution russe (le libéral faible Kérensky finalement supplanté par les bolchéviks), pas trace chez la plupart. Seul un illuminé isolé se prenant pour Lénine; JJ Karman, rien moins que «membre de la gauche communiste au Conseil national du PCF" roucoulait en 2011 (je n’ai pas cherché s’il avait récidivé en 2015): «Nous devons avancer le mot d’ordre « d’annulation de la dette » et le payement de celle-ci par ceux qui en profitent. Parallèlement la nationalisation des banques avec protection des épargnants, mais sans indemnisation des capitalistes doit aussi être un de nos mots d’ordre.Personne ne peut prévoir l’effet d’un mot d’ordre juste, parfois il suffit de peu pour qu’une situation devienne pré-révolutionnaire».

Le NPA, plus modeste, flirte avec un réchauffé de la fumeuse «révolution permanente» (derrière les nationalisations la prise du pouvoir?):
«Le NPA salue la volonté du peuple grec d'en finir avec l'austérité permanente, qui ne sert qu'à remplir les coffres forts des banques et de la finance mondiale. En votant « NON » au référendum le peuple grec a confirmé son vote du 25 janvier 2015. Pour le NPA ce vote met à l'ordre du jour la mise en œuvre d'une politique anticapitaliste par l’annulation de la dette, l’expropriation des banques, la renationalisation des services publics privatisés, l’augmentation des salaires et des pensions de retraite en s'appuyant sur les mobilisations du monde du travail pour imposer la rupture des négociations biaisées avec la Troika et faire cesser la dictature de la BCE.»
Lutte Ouvrière est plus nuancé mais dans le vague des formulations, cette secte trotskienne suppute quand même un arrière-planplan «Kérensky puis Lénine», mais avec ces notions liophylisées d’électorat, de peuple grec, de «population», de «classes populaires grecques», de «classe des exploités»:
«En votant non, l’électorat populaire grec a rejeté le énième plan d’austérité que les institutions internationales de la bourgeoisie veulent lui imposer. Malgré le concert de menaces des chefs d’État d’Europe, relayés par les médias à genoux devant le grand capital, malgré les nantis grecs, les classes populaires ont exprimé leur refus de continuer à subir les baisses de salaires, les licenciements, les coupes dans les retraites, le plongeon dans la pauvreté. Elles ne veulent plus payer pour une dette qu’elles n’ont pas faite et dont elles n’ont en rien profité. En votant comme il l’a fait, l’électorat populaire s’est exprimé courageusement mais n’a pas changé le rapport de force avec le grand capital qui, au nom des intérêts à payer, démolit les conditions d’existence de la majorité de la population. C’est là la limite de l’expression électorale dans une société dominée par l’argent, par la grande bourgeoisie. Le gouvernement Tsipras ne demandait pas autre chose que de reprendre les négociations avec les institutions internationales pour trouver un compromis avec les étrangleurs des classes populaires. Et pour montrer sa bonne volonté, il vient d’offrir à ses interlocuteurs la tête de Varoufakis, le ministre des Finances, qui a eu un langage un peu trop dru pour ces messieurs de la haute finance et leurs serviteurs politiques.(...) Qu’est-ce que cela changerait pour les exploités grecs soumis au racket de la finance d’avoir à payer en drachmes plutôt qu’en euros ?
La société crève de la dictature de la grande bourgeoisie, de la course au profit d’une minorité. Par-delà tous les affrontements partiels, aujourd’hui en Grèce, demain ici, peut-être, l’avenir dépend de la capacité de la classe des exploités à s’attaquer aux racines du mal, à se donner pour objectif l’expropriation de la grande bourgeoisie, la mise de l’économie sous le contrôle de la population. Et à se donner les moyens d’y parvenir.»


Les partis oligarchiques officiels ont été divisés au départ tous sur les solutions pour la Grèce, tentant d’abord de dévier vers l’amalgame des «extrêmes». Le ministre des finances Macron avait osé comparer FN et Syriza, pour ensuite rectifier lui-même le tir, sur Twitter : assimiler Syriza et le FN n’a pas grand sens». Pendant une semaine, le fin et médiatisé  Florian Philippot envisageait une sortie rapide de la Grèce de la zone euro. Ce vice-président du Front national, qui avait exprimé à plusieurs reprises son soutien au premier ministre de la gauche bobo, Alexis Tsipras, imaginait les Grecs revenir à la drachme dans la foulée du référendum du 5 juillet, organisé pour répondre sur le plan d’aide proposé par les créanciers du pays. « Il faut que les Grecs mettent fin à l’euro. Il y aura un temps d’adaptation, mais le redressement ira assez vite, dès le mois d’août », expliquait, le 29 juin, le bras droit de Marine Le Pen. Pourtant, au lendemain du non, réflexion faite ou alignement sur des conseils obscurs:   Le scénario qu’il faut éviter, c’est que les Grecs soient jetés en dehors de l’euro », déclara Philippot, à l’inverse de ses précédentes déclarations.
Le plus comique caméléon aura été Sarkozy qui a effectué un revirement complet sur ce dossier, en se disant favorable à la recherche d’un accord avec Athènes pour lui permettre de rester dans la zone euro, après s’être résolu à sa sortie de la monnaie unique.

« Tout doit être fait pour trouver un compromis » entre la Grèce et ses créanciers, a déclaré le président des Républicains (LR), mercredi 8 juillet, sur TF1, à condition que les termes de cet accord ne menacent pas la « crédibilité » des 18 autres pays de la zone euro. Une position contraire à celle qu’il avait exprimé pendant une semaine. Le 2 juillet, il défendait une ligne très dure, en décrétant de manière prématurée que le gouvernement grec avait « suspendu de fait, de lui-même, l’appartenance de la Grèce à la zone euro ». Appelant à « ne pas céder » face au premier ministre grec, Alexis Tsipras, « qui refuse toute attitude raisonnable ». L’inspecteur des travaux finis roulait donc pour le  « Grexit ». Pour lui, la poursuite des négociations n’était pas une priorité : « Aujourd’hui, la question est davantage de savoir comment protéger la zone euro du désastre grec que de simplement protéger la Grèce. »
Contacté par un sous-fifre du Monde, le PN répondit qu’il n’avait pas changé de position mais que c’était «le contexte qui avait changé»!

LE CONTEXTE QUI N’A PAS CHANGE

« Citoyens d’Athènes, peuple grec, Aujourd’hui, nous ne protestons pas, nous ne manifestons pas ; aujourd’hui est un jour de fête. Ce jour est une fête de la démocratie.La démocratie est une fête et une joie, la démocratie est une libération, la démocratie est une issue». (Tsipras le 3 juillet)
Depuis le début Tsipras demande d’alléger la dette d’un tiers dans un contexte kafkaïen où l’aide européenne fournie par les banques sert à payer les rentes aux banques étrangères! Le Grexit n’a jamais été dans les intentions de Syriza, tout au plus un des aspects du chantage. Avec le référendum Tsipras a réussi un joli coup politique, en faisant comprendre que si la Grèce était jetée dehors les créanciers seraient gros Jean comme devant. Mais aussi la Grèce suspendue dans le vide, car, personne à part quelque infimes sectes («Solidarité communiste», «Initiative communiste»,  Karman du PCF etc.)  n’imagine tenable une «annulation de la dette» avec une «nationalisation des banques»! On n’est pas en 1917 avec une situation de guerre mondiale, en présence d’une classe ouvrière forte appuyée par un parti déterminé dans un pays-continent! En 2015, la classe ouvrière en Grèce est au niveau zéro, encadrée par la petite bourgeoisie bobo, divisée entre autochtones et immigrés albanais, bulgares, asiatiques, etc., considérés avec mépris, sans oublier le facteur déstabilisant des arrivées massives de migrants. La droite mettait les migrants dans des camps, et se faisait tancer par la «troïka humanitaire", quand Tsipras, plus malin, les dirige vers le bureau d’Athènes où leur est délivré un asile provisoire et fourni des papiers de circulation qui leur permettent de gagner la clanestinité et de filer ensuite vers l’Allemagne... Moins hypocrite que la bourgeoisie française, la bourgeoisie grecque autorise la prostitution car elle sait que ces migrants en transit n’ont pas seulement besoin de manger; une île est devenue un bordel pour migrants, où la passe est à 5 euros, et le personnel des filles qui viennent des Balkans et d’Europe de l’Est.

La bourgeoisie grecque se ferait couic si elle laissait de quelconques aventuriers gauchistes couper les ponts avec la finance mondiale (en s’imaginant nous refaire le coup des emprunts russes), et le pays sombrerait dans la famine dans les trois semaines; un coup d’Etat de nouveaux colonels serait vite mis sur pied. Contrairement aux analyses alambiquées et hors de la réalité de «Mouvement communiste», secte néo-bolcheviste sur le blog de Coleman, la Grèce n’est plus un pays industriel; depuis de l’entrée dans l’Europe, l’industrie a filé dans le nord et dans les Balkans; en Roumanie les salaires sont de l’ordre de 250 euros/mois et en Bulgarie 150 euros/mois. La crise de la construction immobilière n’arrange rien, d’autant que la plupart des grecs sont propriétaires de leur habitation.

Nulle inquiétude à avoir côté Syriza, qui s’est donné les moyens de refaire des «propositions constructives» aux commanditaires de la méchante «troïka» en s’appuyant sur dix experts de Bercy french fisk (en réalité de la banque Lazard, banque d’affaire franco-US, conseil des gouvernements!) . Tsipras négocie aussi a minima avec les curés orthodoxes pour qu’ils cédent des terrains. Quant aux armateurs, il n’y peut que pouic; ceux-ci ne sont pas prêts ni enclins à payer des impôts vu qu’ils sont domiciliés au Luxembourg et... en Grande Bretagne!
Le vrai problème reste d’être capable d’en finir avec l’Etat rentier grec, et de structurer sa gestion économique, pas seulement avec pour argument «l’austérité» (chanson sentimentale de Tsipras dans tous ses discours, en partie ridiculisés par l'ex-Premier ministre belge Guy Verhofstadt, président de l'Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe (« La classe politique grecque n'a pas fait assez d'efforts »; « Vous avez le choix : celui d'être un accident électoral qui a appauvri son peuple ou un vrai révolutionnaire qui n'a pas peur de réformer»), se moquant du «faux prophète»... démagogique en effet.

Contexte géopolitique de fond, comme il faut le redire ici: la bagarre oppose toujours l’Allemagne à la Grande Bretagne. Parce qu’on empêche l’Allemagne d’avoir accès à la Méditerranée. Obama a même dû téléphoner à Merckel pour lui dire d’écraser ou de payer les 50 milliards de dollars à la Grèce. Poutine aimerait bien financer les Grecs pour disposer d’une base militaire en mer Egée (quoique la marine russe soit minable) , où la bourgeoisie turque refile migrants à la Grèce; cet argument est certainement utilisé en coulisses, mais une telle velléité se verrait aussi flanquer d’un coup de colonels!

(à suivre dimanche soir)



Post scriptum ergo sum


   
        BONNES FEUILLES DU PASSE

Dans toute l’histoire du mouvement révolutionnaire prolétarien, contre les guerres, contre les crises, a toujours été défendu le mot d’ordre de moratoire des dettes, encore faut-il, fallait-il que le prolétariat fût au commandes - et dans une dynamique de révolution internationale -  et pas un cartel de petits bourgeois soumis au système dominant comme en Grèce actuellement. Très peu diplomates nos chers bolchéviques, ils avaient aussi dévoilé les accords Sykes-Picot, ne se gênent pas avec les fameux emprunts russes. Lénine restait dubitatif concernant les nationalisations. Dans l’interview complaisante que Lucien (cf. La Bataille socialiste) fait du petit chef Nicolas Dessaux d’un vague groupe dit «Initiative communiste et Solidarité Irak», celui-ci définit le caractère «nationaliste de gauche» des nationalisations (= l’Etat réponse à tous les problèmes, état d’assistance, état de sidération idéologique pour la planète bobo, fonctionnaires et enseignants inclus). C’est très insuffisant. Les nationalisations, accolées à l’idéologie stalinienne, sont une des mesures de capitalisme d’Etat pour les reconstructions d’après-guerre. Ce petit chef ne connait rien des analyses des pères de la Gauche maximaliste (Bilan, Internationalisme, etc.) et vient nous dire qu’on n’a pas besoin des banques (une hérésie anti-marxiste: le capital a révolutionné le mode d’échange sur la planète grâce au système bancaire); il nous propose ensuite de sauter directement dans le communisme. Comme tout anar lambda. Au fou!
(Merci à Robin Goodfellow de nous avoir communiqué le texte suivant)
    

Par Joseph Noulens (1864-1964), député puis sénateur du Gers de 1902 à 1924, président d’un parti dit du centre droit qui prit, entre autres, les noms d’Alliance républicaine démocratique puis de Parti républicain démocratique, ministre de la Guerre puis des Finances en 1913-1914, fut ambassadeur de France à Petrograd, de mai 1917 à avril 1918, après la signature du traité de Brest-Litovsk - que le gouvernent français refuse de reconnaître -, puis à Vologda jusqu'en juillet 1918, date à laquelle il part pour Arkhangelsk retrouver le « gouvernement du nord» antibolchevik placé, écrit-il dans ses Mémoires « sous la protection de nos canons » (tome 2, page 198).

En 1933, il publie deux tomes de Mémoires très instructifs. Nous en extrayons les pages où il dénonce l'annulation de la dette et les nationalisations avec une indignation très éloquente... et qui n'a rien perdu de son actualité !


LA SOLUTION: ANNULER LA DETTE, NATIONALISER LES BANQUES

L'annulation de la dette

Vers le milieu de no­vembre, le bruit courait déjà que les commis­saires du peuple avaient l’intention de renier l  renier les engagements fi­nanciers contractés par l’État russe sous le tsarisme. Une très vive émotion était signalée, comme conséquence de cette nouvelle, sur les places de Paris, de Londres et d'Amsterdam, dont la clien­tèle si nombreuse de souscripteurs aux emprunts russes se voyait menacée de spoliation.

Dès le 23 novembre paraissait dans la Novaia Jizn, sous la signature d'un bol­chevik de marque nommé Larine, un projet dont les dispositions essentielles étaient celles que devait reproduire, quelques semaines plus tard, le décret prononçant l'annulation de tous les em­prunts conclus ou placés à l'étranger.

Le texte de Larine était accompagné d'un commentaire que je reproduis ci­-dessous, comme spécimen de l'effronte­rie candide qui est dans la manière propre aux bolcheviks.

« Les emprunts russes sont placés principalement en Angleterre, en Alle­magne et en France, et, actuellement, c’'est le moment le plus favorable pour les supprimer. Les capitalistes de ces pays sont tellement affaiblis par cette longue guerre et par le mécontentement populaire qui en est la conséquence, qu 'ils ne seront pas capables de faire la guerre à la Russie uniquement parce que nous aurons annulé les emprunts étran­gers.

La statistique montre que ces em­prunts sont placés principalement entre les mains des capitalistes. Quant à la partie de nos emprunts qui, surtout en France, est placée entre les mains de pe­tits propriétaires, les capitalistes fran­çais n'auront qu'à ouvrir leur bourse et prendre à leur compte le remboursement des petits porteurs. Ce sera pour les ca­pitalistes français un châtiment parfaite­ment mérité pour    leur guerre, et, s'ils es­saient de s'y soustraire, les petits pro­priétaires les chasseront de leurs places et se payeront eux-mêmes sur leur dos.

L'annulation des emprunts étrangers de la Russie est une des conditions les plus naturelles et les plus obligatoires de la paix. »

Quelques jours après, la Pravda reprenait le même thème, dont il était aisé de deviner les inspirateurs.

La question ainsi posée devant l'opi­nion russe était déjà tranchée en principe dans l'esprit des commissaires du peuple. Mais ils voulaient donner à leur décision une solennité particulière, en la faisant prononcer par le comité exécutif central panrusse des soviets, qui devait se réunir au début de l'année nouvelle. C'est ainsi que le décret annulant les em­prunts de l’État russe ne fut approuvé par cette assemblée que le 21 janvier (3 février) 1918.

Un sentiment de stupeur et de répro­bation.. .

Cette mesure scandaleuse, édictée au mépris d'engagements qui, jusqu'alors, avaient été considérés comme sacrés par tous les grands États, fut accueillie avec un sentiment de stupeur et de réprobation par les membres du corps diplomatique.

La France, nul ne l'ignore, avait, plus que tout autre pays, en souscrivant aux emprunts russes, fait les frais de mise en valeur du territoire de l'empire, notam­ment par la construction de chemins de fer. Ces émissions approuvées et encou­ragées par l’État français avaient eu un succès populaire qui aurait dû entrer en considération auprès d'un gouvernement socialiste. La créance française, évaluée alors à une douzaine de milliards, était répartie entre des millions de petits épar­gnants. Aussi étais-je bouleversé à l'idée des misères que les bolcheviks, ces pré­tendus amis du peuple, allaient provo­quer parmi les moins fortunés de nos compatriotes.

On sait que les premiers coupons de rente russe qui vinrent à échéance au dé­but de l'année 1918 furent acquittés par le Trésor français. En annonçant cette prise en charge provisoire, M. Klotz, mi­nistre des Finances, fit, le 19 janvier, de­vant la Chambre, des déclarations qui étaient empreintes de sympathie et de confiance envers la Russie.

Certains journaux bolcheviques l'in­terprétèrent comme une acceptation du fait accompli: acceptation qui leur pa­raissait facile, car, disaient-ils, « le chiffre des emprunts russes est faible par rapport aux dettes de guerre de la Fran­ce. Celle-ci peut se substituer à la Russie sans sans s'imposer un fardeau excessif. »

Quant à la Pravda, dont les attaches avec les commissaires du peuple étaient étroites, voici en quels termes elle s'ex­primait dans son numéro du 17 février 1918 : « L'annulation des emprunts exté­rieurs porte aux puissances de l'Entente un coup dont l'importance n'est pas moins grande que celle des victoires al­lemandes sur le front occidental. L'heu­re du châtiment sonne pour les Clemen­ceau et Poincaré. Le petit-bourgeois français pardonnera les millions de vic­times sur le champ de bataille, mais il ne pardonnera pas la ruine matérielle. Le gouvernement français cherche à ajour­ner l'échéance de sa chute, en prenant à son compte le paiement des intérêts des coupons des emprunts russes. »

Après la France, la nation la plus gravement atteinte par la décision des com­missaires du peuple était la Hollande, dont la population était créancière de l’État russe pour plus de trois milliards. Les États scandinaves, Suède, Norvège et Danemark, représentaient aussi des montants élevés de souscriptions, de mê­me que l'Angleterre, la Belgique et la Suisse.

A la première nouvelle de la répudiation des dettes, les chefs des missions devenu doyen du corps diplomatique depuis le départ de Sir George Buchanan. Ils avaient rédigé une protestation dont le texte devait être définitivement adopté le lendemain.

Nous nous étions séparés assez tard dans la soirée. Chacun regagnait sa de­meure à travers une ville mal éclairée, obligé à tout instant, par des ouvriers ar­més ou des gardes rouges, d'exciper de ses qualités et de présenter son proputsk ou permis de circuler. Le marquis de la Torretta, ministre d'Italie, allant souper chez des amis, fut arrêté par de soi-di­sant malandrins, qui lui dérobèrent sa pelisse et le laissèrent dans la rue, sans autre vêtement que sa jaquette, par un froid de 15 à 18 degrés au-dessous de zé­ro. Le soir même, les ambassadeurs ap­prenaient le fait. Ils eurent l'impression que le ministre d'Italie avait été dé­pouillé par des agents du gouvernement soviétique, qui pensait, par ce moyen, s'emparer du projet de note diploma­tique relatif à la répudiation des dettes.

En réponse à la plainte du marquis de la Torretta, Trotski répliqua, sur le mode ironique, que la mésaventure du ministre d'Italie était analogue à celle qui, dans la capitale de l'Europe la mieux policée, aurait pu se produire au détriment de bourgeois victimes d'attaques nocturnes.

Le marquis de la Torretta semblait par­ticulièrement visé par les bolcheviks. Une douzaine de jours avant l'incident que nous venons de relater, un détachement de soldats était entré de vive force à l'am­bassade d'Italie, avait pillé la cave et pé­nétré dans les appariements du ministre. Le corps diplomatique s'était empressé de protester avec vigueur contre cette viola­tion de l'exterritorialité diplomatique. Le commissari « Tous les ambassadeurs et ministres alliés ou neutres, présents à Petrograd, font savoir au commissariat des Affaires étrangères qu'ils tiennent les décrets du gouvernement ouvrier et paysan relatifs à l'annulation des emprunts, à la confis­cation des biens, etc. pour autant qu'ils concernent les intérêts des sujets étran­gers, comme non existants. En consé­quence, les ambassadeurs et ministres soussignés déclarent que leurs gouver­nements se réservent le droit, au moment voulu, d'exiger instamment satisfaction et réparation du préjudice et des pertes occasionnés par l'application de ces dé­crets aux États étrangers en général et à leurs sujets habitant la Russie en parti­culier. »

Nous n'avions aucune illusion sur l'efficacité de notre protestation. Les bolcheviks étaient incapables d'un retour sur eux-mêmes, provoqué par un senti­ment d'équité ou d'honneur.

A propos des nationalisations

Une autre opération financière, qui dénotait, peut-être, encore moins de scrupules que l'annulation des emprunts, avait été réalisée par le gouvernement soviétique dès le milieu de décembre. C'était la nationalisation des banques et la réquisition de leurs coffres-forts. La décision avait été prise sans étude préa­lable ni hésitation, avec un mépris de l'opinion publique attesté par Lénine lui­-même dans son discours du 13-26 jan­vier 1918 :

« Le fond de la tactique du pouvoir des soviets est qu'il place les masses de­vant le fait accompli.

Nous n'avons pas résolu la nationalisation des banques de façon théorique, par voie de longue préparation ; nous avons dit : nous disposons d'ouvriers et de paysans armés, profitons-en pour occuper, dès ce matin, les banques privées, et ensuite nous examinerons les mesures à prendre. Le matin les banques furent occupées, et, le soir, le comité exécutif discutait la situation et donnait un fondement théorique au fait accom­pli. »

C'était sous le prétexte ironique de servir l'économie populaire que les com­missaires du peuple s'appropriaient les avoirs des banques: « Nous tâcherons de confisquer, au profit du peuple russe, une quantité de capitaux suffisante pour créer une forte et riche banque populaire de la République russe » disait, le 14 décembre, devant le comité exécutif des soviets, Sokolnikov, qui préludait ainsi, comme apo­logiste de cette mesure, aux fonctions de commissaire aux Finances et ensuite d'ambassadeur en Grande-Bretagne. C'est encore lui qui déclarait, devant la même assemblée: « L'or en monnaie et en lingots des coffres-forts sera immédia­tement et indiscutablement confisqué et déclaré propriété nationale. »

Le décret décidait que toutes les banques privées étaient rattachées à la Banque d’État, qui se chargeait de l'actif et du passif de chacune d'elles. En vertu de ce texte, toutes les sommes en garde, soit dans les caisses des banques, soit dans les coffres-forts particuliers, de­vaient être versées à la Banque d’État et inscrites au compte-courant des clients, qui naturellement ne revirent jamais un centime des avoirs confisqués.

La plus touchée des nations étran­gères fut, de beaucoup, la France, dont les nombreux nationaux, établis ou non en Russie, avaient dans ce pays des inté­rêts financiers considérables. Certains établissements français possédaient éga­lement en Russie d'importantes succur­sales, dont les dépôts se trouvèrent dé­tournés au profit du Trésor soviétique.

Les chefs de missions ne purent se dispenser de protester contre la révoltan­te spoliation dont leurs nationaux étaient victimes: leur démarche ne fut pas mieux accueillie que ne devait l'être, plus tard, celle qu'ils firent concernant la répudiation des dettes.
 La plus touchée des nations étran­gères fut, de beaucoup, la France, dont les nombreux nationaux, établis ou non en Russie, avaient dans ce pays des inté­rêts financiers considérables. Certains établissements français possédaient éga­lement en Russie d'importantes succur­sales, dont les dépôts se trouvèrent dé­tournés au profit du Trésor soviétique.

Les chefs de missions ne purent se dispenser de protester contre la révoltan­te spoliation dont leurs nationaux étaient victimes: leur démarche ne fut pas mieux accueillie que ne devait l'être, plus tard, celle qu'ils firent concernant la répudiation des dettes.

Les espoirs en la Constituante

Tous les espoirs des partis d' opposi­tion allaient vers la Constituante. La pé­riode électorale était ouverte depuis le 25 novembre. Une agitation fébrile se manifestait dans les groupes politiques. Quant au gouvernement, il prenait toutes les mesures propres à peser sur la volonté des électeurs. Il comptait aussi sur la proposition d'armistice, malheu­reusement conforme au vœu des popu­lations, pour les amener à se prononcer en faveur de sa politique.

Les adversaires des maximalistes comptaient trouver dans la Constituante, même dénuée de toute force maté­rielle, l'appui moral qui leur permettrait de rallier une partie des ouvriers d'usi­ne et des soldats fourvoyés dans l'aventure bolchevique».



lundi 6 juillet 2015

VRAIS ET FAUX ENJEUX DE L'ORCHESTRATION POLITIQUE DEMAGOGIQUE EN GRECE

Démagogique est un terme très grec: "La démagogie (du grec demos « le peuple » et ago : « conduire ») est une notion politique et rhétorique désignant l'état politique dans lequel les dirigeants mènent le peuple en le manipulant pour s'attirer ses faveurs, notamment en utilisant un discours flatteur ou appelant aux passions.Le discours du démagogue sort du champ du rationnel pour s'adresser aux pulsions, aux frustrations du peuple. Il recourt en outre à la satisfaction immédiate des souhaits ou des attentes du public ciblé, sans recherche de l'intérêt général mais dans le but de s'attirer la sympathie et de gagner le soutien. L'argumentation démagogique peut être simple afin de pouvoir être comprise et reprise par le public auquel elle est adressée. Elle fait fréquemment appel à la facilité voire à la paresse intellectuelle en proposant des analyses et des solutions qui semblent évidentes" (sic! Wikipédia).

« Je ne m'habitue pas ni au cynisme des dirigeants grecs qui ont posé une question biaisée » parce que portant sur des propositions périmées des créanciers, ni aux « propos populistes d'aucuns qui, parce que leur opinion publique le leur demande, considèrent que la solution à tous nos problèmes serait de sortir la Grèce de la zone euro » (ministre Macron)

Le feuilleton grec entretient un suspense complexe largement dominé par les mensonges des dominants et le cinéma de rue des "réformateurs radicaux" (Lire l’article du CCI: Grèce: les gauchistes cachent la nature bourgeoise de Syriza); et de vaines émeutes de rue. Résumé du suspense référendaire ambigu par le site du barnum TF1 dimanche matin, révélateur de l'incroyable aveuglement et cynisme de la bourgeoisie européenne chic, imaginant 60% de oui alors que cela vient de produire le contraire (qui est pour honorer les yeux fermés des dettes faramineuses? Levez le doigt?):

"De quel côté penchera la majorité des Grecs? Des indications existent. Deux sondages, menés sur les propositions européennes en fin de semaine dernière, c'est-à-dire avant l'annonce surprise du référendum, publiés dans la presse grecque, donnent 60 % de oui. Les créanciers comptent sur la peur du Grexit, la sortie de l'euro, pour pousser les électeurs à désavouer leur premier ministre. La fermeture des banques et le contrôle des capitaux mis en place lundi donnent aux Grecs un avant-goût de la paralysie et du chaos qui pourraient conduire à un abandon forcé de la monnaie commune. Ces mesures d'exception empêchent pour l'heure un phénomène de panique bancaire qui constituerait le premier rouage de l'engrenage incontrôlable menant à l'effondrement des banques, puis au Grexit. Le dispositif va empoisonner la vie quotidienne des Grecs pendant toute une semaine et entretenir l'angoisse sur l'après. Mais, dans l'immédiat, il suspend le temps en attendant la consultation populaire de dimanche. Si le "oui" obtient la majorité : On imagine mal Alexis Tsipras ne pas démissionner à la suite de ce qui serait un désaveu cinglant de sa politique.
Si le "non" obtient la majorité :

Dans ce cas, la balle sera dans le camp des créanciers. Ces derniers pourraient retourner à la table des négociations et revoir leur copie mais cela semble peu probable. Ils devraient plutôt considérer que le texte retoqué par le référendum est le seul envisageable. La République hellénique se retrouverait alors isolée pour s'acquitter de ses dettes. Un recours au marché est exclu, le risque d'un défaut est si grand que ces derniers lui imposeraient des taux d'intérêt insoutenables. La seule solution pour le gouvernement Tsipras serait donc de refuser d'honorer sa dette. Dans sa très large majorité, cette dernière est due à des institutions ou à des Etats (42,4 milliards d'euros pour la France et 56,5 pour l'Allemagne). Les risques de contagion sont donc très faibles. Ce défaut ne devrait pas impacter le secteur financier international. Par ailleurs, sans accord, la Banque centrale européenne ne pourra plus continuer à soutenir les besoins en liquidités de la Grèce. Sans cette aide, les banques grecques feront faillites précipitant le pays dans une crise encore plus grave.
 Face à ce scénario noir, il ne restera plus qu'une solution à la Grèce, sortir de la zone euro et gérer elle-même sa politique monétaire, seule solution pour espérer sortir de la crise à moyen terme".
Tout était dit en l'espèce.

UNE VICTOIRE DE LA CLASSE MOYENNE

La semaine de tous les dangers s'ouvre après la victoire du non. Du point de vue du prolétariat grec, très faible et très encadré par démagogues syndicaux et anarchistes, ce référendum n'est que pipi de chat, il n'exprime nullement une prise en main de son sort, et la bourgeoisie, même si elle est restée muette de stupeur à l'annonce du résultat (silence radio des Hollande, Merkel et Juncker) s'en moque comme de la première dette grecque. Ce référendum gauchiste sert momentanément à sauver la peau du parti Syriza et de son cador Tsipras, et a pour but, cyniquement, de servir à mieux faire passer un plan d'austérité arrangé, rééchelonné, un tonneau de danaïdes en guenilles sans fin autre que l'attente de l'explosion d'autres contradictions capitalistes qui pourraient bien provenir rapidement. Comme l'a dit sans fard une pétasse anonyme sur la "chaîne info": c'est une victoire de la classe moyenne. Oui cette petite bourgeoisie qui ne pense qu'à son nombril, veut maintenir ses privilèges, ne pense qu'en termes de riches et de pauvres, qui veut le beurre et l'argent du beurre. Les représentants français de la petite bourgeoisie, Mélenchon et NPA, ont eu beau danser place de la République avec chants patriotiques comme sur la place Syntagma, ils n'ont amusé personne tellement la situation est grave, entre cynisme des financiers européens et démagogie gauchiste. Le clivage gauche/droite se résume un peu partout à ce schéma: une gauche bobo qui la joue victimaire pour le cas grec, et une droite qui veut qu'on fasse payer "les grecs" en général. Les partisans de l'extrême droite se répartissent dans ces deux camps, voire se veulent une synthèse des deux mystifications!
On pouvait imaginer que Tsipras, le fringant ministre du cartel gauchiste Syriza, avait choisi la seule
porte de sortie honorable pour mettre fin aux promesses électorales de raser gratis en vue d'un moratoire des dettes du demi-Etat grec (Etat sans cadastre et sans sérieuse perception d'impôts): se faire adouber électoralement (pas sûr) ou se laisser remplacer pour s'échapper d'un pouvoir bancal la tête haute du héros "résistant"même en ouvrant une crise politique dans le pays mythique de la démocratie éternelle ou du mythe éternel de la démocratie. La seule chose que sa manoeuvre dilatoire aura permis aura été de toute façon d'ouvrir la crise politique à l'échelle européenne, à contenter Poutine et à inquiéter Obama.
Très symbolique du cynisme des dirigeants financiers du Conseil européen est le fait qu'ils auront milité pour le oui en compagnie des curés orthodoxes et des patrons grecs, pour une soit disant décision démocratique électorale quand il s'étaient assis sur le nom des peuples au traité de Lisbonne: la démocratie ne s'use que selon qu'elle sert ou pas les intérêts financiers des grands groupes capitalistes, mais peau de balle au bout du compte. Le système du référendum peut être dangereux et reste plus incontrôlable que le système truqué d'élections des partis politiques. De plus, grâce à une élection réalisée à grande vitesse en une semaine, les médias conservateurs n'ont pas eu le temps de renverser la tendance à l'indignation face aux remboursements de plus en plus exorbitants, preuves de la démesure atteinte par le capitalisme en crise dont la crise grecque n'est qu'une pustule. Le manoeuvrier boutiquier Tsipras a réussi à piéger les méchants créanciers en les prenant de vitesse, mais ces élections restent aussi frauduleuses que les autres organisées en régime bourgeois; et quand toute la planète gauchiste a le culot de clamer qu'on a donné la parole au peuple, elle ment effrontément. D'abord: forte abstention face à une question à la con de manipulateur politique, près de 40%, ce qui atténue la "forte" victoire de 60 contre 48, et prouve que la manoeuvre politique de Syriza et de ses potes d'extrême droite, n'est pas si écrasante qu'on nous le hurle aux oreilles et divise bel et bien le peupel grec, et en plus le prolétariat en général, en particulier en France où ceux qui réfléchissent ne donnent aucun "crédit" à la démagogie misérabiliste suiviste des PCF, FdG et NPA. Les commentateurs ont glissé que dans certains quartiers ouvriers d'Athènes le vote avait atteint plus de 80% en faveur du non; évidemment les ouvriers les plus frappés par la crise capitaliste n'allaient pas voter oui à la baisse des retraites et des salaires (quoique si l'on lit bien les dernières conditions, ce n'est pas ce secteur qui est plus menacé -la bourgeoisie européenne craint l'explosion prolétarienne - mais les revenus déguisés des couches moyennes plus les taxes genre TVA, etc.).
La bourgeoisie grecque n'envisage nul nouveau coup d'Etat de colonels, car cette place dominante prise par la "classe moyenne" indignée est bien utile pourtant à la domination bourgeoise, avec ses ramifications mondiales d'Espagne au Brésil, de Podemos à Die Linke. Cette marge intermédiaire de la société affiche une prétention "radicale" à réformer le capitalisme, en abolissant certaines dettes, mais sans toucher aux privilèges des fonctionnaires, sans toucher aux privilèges des curés des partis politiques, des rentiers d'Etat et des curés tout court (Syriza caresse dans le sens de la barbe les parasites de l'Eglise orthodoxe et la mafia des bateaux de luxe). Cette excroissance sociale parasitaire sert de barrage à toute expression indépendante du prolétariat et valide l'absence de perspective véritablement révolutionnaire. Ce n'est pas d'abattre l'Etat bourgeois qu'il est question mais de nous chanter: "Vive le gouvernement Syriza" qui "résiste" (pour l'intérêt national) aux méchants créanciers carnivores, comprenez: "créons partout, un, deux, trois gouvernement Syriza"; au point que le petit démagogue creux Mélanchon se voit déjà président en 2017!
Or il nous faut ici resituer les enjeux sous les cris contre les salauds de la "troïka", la dénonciation de "l'humiliation du peuple grec", face aux gardiens financiers d'une Europe faussement démocratique. Ces enjeux dépassent les courtes festivités électorales.
Nous allons examiner les deux principaux aspects occultés de la "crise grecque", qui n'est pas en soi une crise économique de la seule Grèce, mais surtout une histoire politique et... militaire, géopolitiquement s'entend.

AUX ORIGINES DE L'ADHESION DOUTEUSE DE LA GRECE A L'EUROPE

C'est l'émission consacrée à la Grèce sur Public-Sénat, la veille du jour électoral, qui vaut d'être citée pour référence et pour l'excellence du documentaire présenté, historique de l'adhésion alambiquée du pays de Platon au conglomérat européen. Sans négliger l'intérêt du débat, certes tardif, entre économistes et géopolitiques intelligents. 
L'adhésion de la Grèce, pays non industriel, paraissait anormale et donc peu souhaitable. Le documentaire rappelle que, contre l'avis de la plupart des caïds européens, la bourgeoisie française (de Giscard à Chirac) a, pendant une dizaine d'années fait le forcing pour faire admettre la Grèce. Avec des arguments démagogiques en premier lieu: cela aurait fait mauvais genre de ne pas inclure dans l'Europe moderne financière et commerciale le pays "fondateur de la démocratie". La Grèce se voyait affublée de la fonction de vitrine civilisatrice... La plupart des ex-ministres ou ex-commissaires européens se récrient d'avoir été au courant ensuite des trucages financiers invraisemblables qui ont servi à maquiller les résultats misérables des gouvernements grecs. A l'évidence ils étaient au courant, mais leur profession comporte la qualification de menteur et ils ne veulent pas être inquiétés pendant leurs confortables retraites, une hache perdue de Daesch est si vite arrivée. La bourgeoisie grecque et ses bobos mènent ensuite grand train de vie; la dolce vita: achat de Porsches et de résidences luxueuses, dîners fastueux et... doublement des salaires, du jamais vu dans toute l'histoire du mouvement ouvrier (mais les ouvriers grecs n'étant pas très nombreux... et laissant le sale boulot à de nombreux migrants...avant l'heure de leur exposition médiatique). Puis, toujours avec la manne financière européenne, le demi-Etat grec (Etat rentier) va dépenser sans compter pour de fastueux jeux olympiques, dont la facture pèse encore.
Lorsque les premières inquiétudes commencent à poindre sur la réalité de la santé économique grecque, les politiciens font appel à la banque juive Goldman&Sachs, qui va les rouler dans la farine avec des intérêts exorbitants.
Tout cela c'est l'écume des vagues. Un économiste a beau nous dire que le forcing de la France pour l'admission de la Grèce était de ne pas rester seule face à la Deutschebank, on reste dubitatif. La vérité (partielle aussi) va venir de l'excellent prof géopolitique Philippe Dessertine (à ne pas confondre avec Jean-Paul) et par un prof grec présent à l'émission.
L'association de la Grèce "berceau de la civilisation" c'était pour les gogos. En vérité, la Grèce est d'abord une frontière européenne face à la Turquie et, surtout aujourd'hui, face à la Syrie. Double enjeu, comme il n'existe pas d'armée européenne, chaque pays porte une responsabilité. Ainsi, coup double, en échange de sa prise de responsabilité défensive, la Grèce doit être arrosée financièrement pour acheter un armement sophistiqué à l'Allemagne et à la France. L'Europe finance donc avant tout l'armée grecque, alors qu'il n'existe pas vraiment de menace de la part de la Turquie membre de l'OTAN. (Mais elle finance une armée d'incapables, dixit JLR)
Si menace il y a , comme on le verra, elle provient de la Perfide Albion. Ce petit pays d'à peine 11 millions d'habitants se situe entre la troisième et la cinquième place des pays importateurs d'armement. C'est en outre la plus grande marine du monde.
Les debaters rappellent que lorsque l'armée turque envahit Chypre, la Grèce se serait retrouvée seule pour la contrer. Ils omettent de préciser que c'est l'impérialisme anglais qui était derrière, qui a toujours monté les turcs contre les grecs afin de mieux sauvegarder son importante base militaire de Chypre.
Donc, comme on le voit, la Grèce nécessite des égards financiers (même empoisonnants) comme l'Ukraine, parce que ces deux pays sont "au front". Il se pose le problème d'éponger plus ou moins la spirale infernale des dettes d'un Etat rentier incapable, mais qui ne fait que servir de bouc-émissaire à la crise capitaliste générale qui se poursuit et dont le cas grec n'est qu'un soubresaut et pas un cas particulier. La finance européenne a créé des bulles en cascade et quand elles éclatent elle crie: c'est pas moi! La comparaison avec l'Argentine n'est pas flatteuse pour les prétendues "faculté de récupération économique du système capitaliste"; l'Argentine, quand même plus industrielle que la Grèce , n'est toujours pas sortie du bourbier, après son "défaut de paiement" datant de 15 années; et certains ont même le culot de nous assurer que la Grèce est mieux protégée parce qu'elle n'est pas elle, sous la coupe des "fonds vautours" US!

DERRIERE LE CINEMA DU REFERENDUM GREC LA BAGARRE POUR LE CONTROLE DE CHYPRE

Syrisa n'a jamais constitué une alternative politique au capitalisme et n'est, comme le chantent nombre de plumitifs, qu'un exemple de fierté nationale de bobos réunis, de fierté d'un vague peuple baladés par une poignée de démagogues. Non seulement ce cartel de partis gauchistes allié à un parti d'extrême droite n'a quasiment rien fait pour bouleverser l'ordre des choses, mais, étant composé d'anciens étudiants en économie formés dans la Perfide Albion, il roule pour les intérêts de l'impérialisme britannique, quitte à contrarier le grand frère US, et ne croit pas à la fiabilité des impérialismes chinois et russe.
D'abord en menaçant in fine, sous l'affirmation de vouloir réouvrir les négociations, pouvoir séparer la Grèce du conglomérat européen (projet qui concerne la bourgeoisie anglaise elle même désireuse de faire sécession) mais cela aboutirait au  renforcement de la base militaire britannique à Chypre, que la bourgeoisie américaine tente de récupérer. Grexit ne rime-t-il pas avec Brexit? La bourgeoise anglaise a toujours surveillé et contrôlé la politique en Grèce comme l'huile sur le feu. La bagarre met aux prises en réalité Allemagne contre Angleterre, avec comme arbitre la bourgeoisie américaine (qui prônait le oui sado-maso à l'Europe); la grande base américaine à Francfort n'est plus suffisante et correspondait à la ligne de partage de la guerre froide, et le théâtre des opérations (impérialistes) se situe plus au sud évidemment face aux guerres arabes... qui se rapprochent

[La plus grande base restant la mystérieuse Diego Garcia, d'où l'armada US a probablement abattu le Boeing 777 de Malaysia Airlines et ses 239 passagers le 8 mars dernier, cf. http://www.parismatch.com/Actu/International/Le-mystere-du-vol-MH370-2-2-675084]

Ensuite, par le chantage au lâcher de migrants si les "gérants" de la finance européenne éjectent la Grèce endettée (cf. lire la déclaration du ministre facho du gouvernement Tsipras en début d'année, sur la colonne de gauche (sic) de ce blog.
Le jeu électoral qui vient de se dérouler au premier plan aura donc été une comédie, ponctuel épisode des tragédies à venir - cachant les véritables enjeux - mais on voit par en dessous la complexité du jeu géopolitique, un jeu politique très déstabilisant voire décrédibilisant pour les partis en lice. Partout en Europe les extrêmes gauches se retrouvent à faire des cantiques communs avec l'extrême droite pour bénir Syrisa et son ministre sans cravate. De Mélenchon à Marine Le Pen, de Podemos à Philippot (si bien mis en selle par les médias en France) tous ces politicards font les yeux doux au petit Tsipras, pourtant sur siège éjectable comme il le sait depuis le début. La victoire électorale de la gauche bobo aura aussi permis à la bourgeoisie grecque de gagner du temps, pendant que les syndicats et partis anars auront épuisés les ouvriers dans des processions avec drapeau national et émeutes inutiles. Tsipras, auréolé de son expérience de héros (en carton pâte) pourra tôt ou tard retourner défiler en tête des manifs "contre l'austérité" en tant qu'ancien lutteur émérite (à la saint Mendès France) contre les "géants de la finance".

Pour l'heure, la situation va devenir de plus en plus tendue. Le gouvernement de la bourgeoisie grecque, dirigé par les cadors de la classe moyenne, doit honorer un remboursement de 3,5 milliards à la BCE le 20 juillet. Et, face aux pleureuses d'un impossible moratoire, les caïds de la finance allemande ne sont pas restés muets contrairement à leurs délégués politiques, ils ne rigolent pas eux.
La crise en court peut avoir pour conséquence à court terme de nouvelles élections en Grèce pour éviter une explosion sociale, dont seront encore victimes les prolétaires (répression, piège des émeutes anars, etc.) dans un tourbillon insensé initié par la petite bourgeoisie. Le mauvais payeur grec n'est pas renforcé par la victoire électorale de Syriza (un fraudeur qui nie sa fraude ne peut être crédible auprès du public) car ce sont bien les exigences (terme signifiant originellement: percevoir l'impôt) des créanciers capitalistes qui ressortent plus exigeantes encore face à la manoeuvre électorale démagogique.


à suivre

PS: Cet article était déjà écrit lorsque je suis tombé sur l'article du Monde du 4 juin antérieur à la journée électorale:"Les risques géopolitiques d'un Grexit" http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/07/04/les-risques-geopolitiques-d-un-grexit_4670193_3214.html
lequel confirme ce que j'analysais comme véritable arrière-plan de la crise grecque.

"Ce n’est pas par amour de Platon et Aristote que le président américain Barack Obama, dès le début de la crise grecque, s’est inquiété d’un éventuel « Grexit », jugé dangereux non seulement pour la stabilité financière mondiale ou la cohésion de l’Union européenne, mais aussi – surtout ? – pour la sécurité du commandement militaire de l’OTAN en Méditerranée orientale.
(...) Pas question pour le président américain de voir ce site stratégique menacé. Or, le premier ministre grec, Alexis Tsipras, l’affirme : dans son intransigeance économique, l’Europe sous-estimerait le risque de déstabilisation régionale qu’entraînerait une sortie de la Grèce de la zone euro. « Le facteur géopolitique est en effet totalement absent du débat depuis le début de la crise », estime Georges Prévélakis, auteur du livre Géopolitique de la Grèce (Editions Complexe, 2005). « Garantir une Grèce stable politiquement et performante économiquement aide à stabiliser la région et à européaniser les Balkans. Aujourd’hui, c’est la Grèce qui se balkanise », déplore ce professeur à l’université Paris-I.

Si des années 1970 aux années 1990, la Grèce s’est retrouvée dans une phase de rattrapage économique accélérée par rapport aux pays du nord de l’Europe, depuis vingt ans cependant, elle était devenue un acteur commercial important dans les Balkans, où ses banques, notamment, étaient très actives. L’évolution régionale est suivie avec inquiétude par la chancelière allemande Angela Merkel. Dans ces Etats souvent faibles, Moscou essaie d’avancer des pions en Serbie et dans la partie serbe de Bosnie-Herzégovine, tandis que les djihadistes recrutent dans les Balkans."(...)


Bonne lecture et vous pouvez me dire merci.


Lire aussi l'autre article du CCI "Des Etats en faillite", bien qu'il ne dispose pas de nos infos cruciales pour comprendre les enjeux de fond et ignore les questions géopolitiques:

 «Maintenant ce sont donc les Etats eux-mêmes qui se retrouvent endettés jusqu’au cou, incapables de faire face à leurs propres dettes (sans d’ailleurs que le secteur privé ne soit sauvé pour autant) et en situation potentielle de faillite. Certes, un Etat n’est pas une entreprise, lorsqu’il est en cessation de paiement, il ne met pas la clef sous la porte. Il peut encore espérer s’endetter en payant toujours plus d’intérêts, ponctionner toutes nos économies, imprimer encore plus de papier monnaie. Mais vient un temps où les dettes (ou du moins les intérêts) doivent être remboursées, même par un Etat. Pour comprendre cela, il suffit de regarder ce qui se passe actuellement pour les Etats grec, portugais et même espagnol. En Grèce, l’Etat a tenté de se financer par l’emprunt sur les marchés internationaux. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Tout le monde, sachant que celui-ci est maintenant insolvable, lui a proposé des emprunts à très court terme et à des taux de plus de 8 %. Inutile de dire qu’une telle situation financière est impossible à supporter».

Et aussi les analyses du GIGC:
" La bourgeoisie européenne sait bien que la dette grecque ne sera jamais remboursée. Elle peut donc se payer le "luxe" de laisser Syriza venir au pouvoir en Grèce, puissance capitaliste relativement périphérique et secondaire, si elle réussit à rendre crédible au niveau européen les autres partis "radicaux" de gauche. D’autant que Syriza n’aura d’autre choix que de mener la même politique anti-ouvrière que les gouvernements grecs précédents. Par contre, Syriza et la médiatisation internationale de Podemos permettent de faire miroiter une alternative politique "radicale" de gauche, mais non moins bourgeoise, derrière l’État démocratique capitaliste au niveau européen au moment même où les grandes masses de prolétaires votent de moins en moins, s’éloignent du terrain démocratique bourgeois, et luttent de plus en plus, s’ancrent sur leur terrain de classe".(janvier 2015)
http://igcl.org/Charlie-Hebdo-la-manifestation-de



PS:  Sur le plan des répercussions sociales, dont aucun média ne se soucie excepté pour les images répétitives des queue aux dabs, toujours avec l’enjeu géopolitique majeur seul Le Point fait des remarques lucides sur un risque de révolte sociale: «... depuis la victoire accablante du non, les responsables français, soucieux de ménager l’électorat socialiste, séduit par le romantisme du populisme grec, et désireux de ne pas affoler l’opinion, tiennent un discours tellement apaisant qu’il devient émollient : sur le « respect dû à la décision du peuple grec », « la porte ouverte aux discussions », « les bases d’un accord qui existent », les répercussions quasi inexistantes – à les en croire – du défaut de paiement d’Athènes. Comme le dit en substance l’économiste Philippe Dessertine, les autorités françaises nous refont le coup du nuage de Tchernobyl, dont on se souvient encore qu’il pouvait avoir des retombées sur le reste de l’Europe, mais pas sur la France. On a vu la suite, notamment dans les Alpes-de-Haute-Provence.
(...) D’abord, parce qu’il ne faut pas mésestimer la dimension historique de la victoire du Premier ministre Tsipras au référendum. Plus qu’au moment du succès remporté par le parti Syriza aux élections législatives, le vote de dimanche, par son ampleur, est perçu par la gauche de la gauche en Grèce comme une revanche sur l’échec de la tentative de soulèvement communiste de 1944. Lorsque le gouvernement légitime, avec l’aide des Britanniques, avait empêché les maquis communistes de prendre le pouvoir. Certes, Tsipras a rompu autrefois avec le parti communiste, le KKE, et serait, s’il était en France, plus proche de Mélenchon que de Pierre Laurent. Mais la Grèce est en train de glisser, jour après jour, dans une situation de pénurie : les commerçants ne peuvent plus s’approvisionner faute de liquidité, l’essence devient rare dans les stations-service, les voitures sont laissées chez le garagiste parce qu’on n’a pas les moyens de payer la facture, les salaires sont payés irrégulièrement, les pharmacies sont dépourvues de médicaments, etc. Après l’euphorie populaire de la victoire du non, les lendemains peuvent rapidement déchanter et la situation peut se tendre dans la rue, voire devenir incontrôlable. Pour Tsipras aussi.
Même si la Grèce évite cette dérive extrême, l’instabilité qui découle de la situation dans laquelle elle se trouve en a fait, depuis quelques mois, le maillon faible de la sécurité en Europe. Or, comme le dit son ministre des Affaires étrangères, Nikos Kotsias, « notre pays est au centre d’un triangle de crises et de déstabilisation ». Ukraine, Libye, Irak, Syrie, la Grèce est géographiquement au coeur des tensions. Un désastre économique, la désorganisation de l’État pourrait, si on ose l’écrire, en faire le talon d’Achille de l’Europe. À la fois pour la pénétration de commandos islamiques dans l’espace Schengen, mais aussi pour l’afflux sans contrôle de réfugiés venant des zones de guerre du Proche-Orient. Déjà le nombre de migrants entrés en Grèce – officiellement 68 000 – est supérieur depuis le début de l’année à ce qu’il avait été pour la totalité de 2014. Faute de ressources, Tsipras a décidé de fermer les camps destinés aux arrivants, qui sont maintenant livrés à eux-mêmes quand ils débarquent.

Un appel d’air pour les candidats au voyage qui ne s’améliorera pas. Et peut-être pour le coup une bonne raison pour l’Europe – même si c’est là un réflexe égoïste – d’aider la Grèce à sortir de sa mauvaise passe économique et financière afin qu’elle ne devienne pas la porte d’entrée d’une marée de migrants, venus de Syrie ou d’ailleurs, attendant une occasion favorable pour se répandre dans les pays du Nord. Il faut toujours avoir en tête que la géographie a fait qu’Athènes est plus proche de Damas que de Bruxelles».