"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

vendredi 10 juillet 2015

LA GRECE VA-T-ELLE VERS LA REVOLUTION?

 « Alexis Tsipras et son parti Syriza ont montré leur vrai visage : celui d’un groupe de rupture, antisystème, anticapitaliste, et pour finir anti-européen, dont le modèle, s’il existe, doit être recherché du côté du Venezuela de feu Hugo Chavez. Un national-populisme avec comme moteur en lieu et place de la dénonciation du diable américain, une intense propagande anti-allemande faisant de la seule Angela Merkel la responsable de tous les maux de la Grèce. » Jean-Marie Colombani (Slate, 29 juin 2015)

Les fantasmes du franc-mac Colombani sont dérisoires pour ne pas dire ridicules. Le parti Syriza n’est pas du tout un groupe anticapitaliste, et le petit Tsipras ne sera pas un nouveau Kérensky. L’Eurogroupe et Tsipras veulent la même chose: continuer à gouverner ensemble et plus encore. Il n’est nullement question de changer de système ni en Grèce ni ailleurs comme le résume bien l’éditorialiste de l’Huma, vieux journal au passé stalinien indéniable tenu à bout de bras par le grand capital:
« Oxi. C’est un coup de tonnerre dans l’Europe de l’austérité. Le non lucide, courageux et puissant d’un peuple debout. Un non à l’austérité, pour de nouvelles négociations, pas un non à l’Europe. C’est un résultat sans appel, venant après une semaine de tous les dangers, où les peurs ont été exacerbées par cette partie de la presse grecque aux mains des puissances d’argent, où le chantage au Grexit de nombre de dirigeants européens refusait au peuple grec le droit de se prononcer en toute liberté, en un véritable déni de démocratie. Eh bien, c’est une magnifique leçon de démocratie que la Grèce et ses dirigeants ont donnée à l’Europe et peut-être au-delà, où la situation est suivie de près, comme aux États-Unis même...».

Tous les amis de cet ancien directeur du Monde font de quotidiens et louables efforts pour noyer le poisson de la complexité grecque notamment avec ce «tour des idées reçues sur les grecs malhonnêtes»:
 - les grecs dépensent l’argent des européens
- le gouvernement grec n’a fait aucun effort
- la Grèce n’aurait jamais dû rentrer dans la zone euro
- en Grèce l’extrême gauche et l’extrême droite sont au pouvoir
- les grecs sont fainéants
- La Grèce n’a qu’à ne rien rembourser du tout et tant pis pour les « banksters »


[Je ne résiste pas à coller ici un commentaire anonyme pertinent: «"Pour ma part, j'aurais aimé qu'on m'explique en quoi Syriza serait un parti de gauche "radicale" : Quelle nationalisation des vastes domaines de la théocratie, quelle réduction drastique des dépenses militaires, quelle justice fiscale s'attaquant aux plus riches, aux exilés fiscaux ou autres grands propriétaires ? Suffit-il de psalmodier les éternelles antiennes antiKapitalistes et de dénoncer l'UE libérale, toujours trop libérale ?
La démonstration est plus que faible . Il y a bel et bien une alliance objective FDG et FN . Même tonalité populiste , Europe et Euro coupables de tout ! Je suis également persuadé que leurs électorats sont poreux et compatibles».]



Idées reçues auxquelles on peut tranquillement continuer à répondre oui, en particulier à la dernière, concernant les banksters!


CONTRADICTIONS DES UNS ET DES AUTRES

Le Grexit serait une énorme connerie pour tous, donc rétropédalage de tous les témoins. L’économinologue J.Sapir, pote de Mélanchon et de Besancenot, se félicite lui de «l’honneur du Parlement européen" et cite élogieusement les amis d’Albion: « Nigel Farage, le député britannique de UKIP et représentant du groupe ELD2, a quant à lui critiqué l’introduction de l’euro : «Si vous essayez de rassembler de force des personnes différentes ou des économies différentes sans d’abord demander à ces personnes leur consentement, il est peu probable que cela fonctionne. Le projet a échoué ». Sapir glorifie enfin ce héros du compromis (...radical et cultivé): «Alexis Tsipras a également rappelé à ceux qui l’auraient oublié que l’Allemagne avait vu en 1953, 60 % de sa dette effacée. Il aurait pu dire que l’Allemagne avait fait 6 fois défaut sur sa dette depuis 1848. Le mot de la fin est revenu à Alexis Tsipras qui a conclu sur une citation de Sophocle : «Il y a des moments où la plus grande loi de toutes les lois humaines est la justice pour les êtres humains ». Lire aussi sur le site de la tendance Claire du NPA, les délires d’un des particules gauchistes de Syriza , le DEA (Gauche ouvrière internationaliste) qui imagine déjà une nationalisation des banques et un «contrôle des capitaux» (http://tendanceclaire.npa.free.fr/breve.php?id=13751)
Le philosophe gauchiste Sotiris proposait lui carrément le Grexit pour aller vers cette truie «l’Europe des solidarités» avec autarcies de marginaux et fédérations des écolos inconnus.

J’ai eu beau chercher à retrouver les analyses classiques trotskiennes (revival poussiéreux) du schéma de la révolution russe (le libéral faible Kérensky finalement supplanté par les bolchéviks), pas trace chez la plupart. Seul un illuminé isolé se prenant pour Lénine; JJ Karman, rien moins que «membre de la gauche communiste au Conseil national du PCF" roucoulait en 2011 (je n’ai pas cherché s’il avait récidivé en 2015): «Nous devons avancer le mot d’ordre « d’annulation de la dette » et le payement de celle-ci par ceux qui en profitent. Parallèlement la nationalisation des banques avec protection des épargnants, mais sans indemnisation des capitalistes doit aussi être un de nos mots d’ordre.Personne ne peut prévoir l’effet d’un mot d’ordre juste, parfois il suffit de peu pour qu’une situation devienne pré-révolutionnaire».

Le NPA, plus modeste, flirte avec un réchauffé de la fumeuse «révolution permanente» (derrière les nationalisations la prise du pouvoir?):
«Le NPA salue la volonté du peuple grec d'en finir avec l'austérité permanente, qui ne sert qu'à remplir les coffres forts des banques et de la finance mondiale. En votant « NON » au référendum le peuple grec a confirmé son vote du 25 janvier 2015. Pour le NPA ce vote met à l'ordre du jour la mise en œuvre d'une politique anticapitaliste par l’annulation de la dette, l’expropriation des banques, la renationalisation des services publics privatisés, l’augmentation des salaires et des pensions de retraite en s'appuyant sur les mobilisations du monde du travail pour imposer la rupture des négociations biaisées avec la Troika et faire cesser la dictature de la BCE.»
Lutte Ouvrière est plus nuancé mais dans le vague des formulations, cette secte trotskienne suppute quand même un arrière-planplan «Kérensky puis Lénine», mais avec ces notions liophylisées d’électorat, de peuple grec, de «population», de «classes populaires grecques», de «classe des exploités»:
«En votant non, l’électorat populaire grec a rejeté le énième plan d’austérité que les institutions internationales de la bourgeoisie veulent lui imposer. Malgré le concert de menaces des chefs d’État d’Europe, relayés par les médias à genoux devant le grand capital, malgré les nantis grecs, les classes populaires ont exprimé leur refus de continuer à subir les baisses de salaires, les licenciements, les coupes dans les retraites, le plongeon dans la pauvreté. Elles ne veulent plus payer pour une dette qu’elles n’ont pas faite et dont elles n’ont en rien profité. En votant comme il l’a fait, l’électorat populaire s’est exprimé courageusement mais n’a pas changé le rapport de force avec le grand capital qui, au nom des intérêts à payer, démolit les conditions d’existence de la majorité de la population. C’est là la limite de l’expression électorale dans une société dominée par l’argent, par la grande bourgeoisie. Le gouvernement Tsipras ne demandait pas autre chose que de reprendre les négociations avec les institutions internationales pour trouver un compromis avec les étrangleurs des classes populaires. Et pour montrer sa bonne volonté, il vient d’offrir à ses interlocuteurs la tête de Varoufakis, le ministre des Finances, qui a eu un langage un peu trop dru pour ces messieurs de la haute finance et leurs serviteurs politiques.(...) Qu’est-ce que cela changerait pour les exploités grecs soumis au racket de la finance d’avoir à payer en drachmes plutôt qu’en euros ?
La société crève de la dictature de la grande bourgeoisie, de la course au profit d’une minorité. Par-delà tous les affrontements partiels, aujourd’hui en Grèce, demain ici, peut-être, l’avenir dépend de la capacité de la classe des exploités à s’attaquer aux racines du mal, à se donner pour objectif l’expropriation de la grande bourgeoisie, la mise de l’économie sous le contrôle de la population. Et à se donner les moyens d’y parvenir.»


Les partis oligarchiques officiels ont été divisés au départ tous sur les solutions pour la Grèce, tentant d’abord de dévier vers l’amalgame des «extrêmes». Le ministre des finances Macron avait osé comparer FN et Syriza, pour ensuite rectifier lui-même le tir, sur Twitter : assimiler Syriza et le FN n’a pas grand sens». Pendant une semaine, le fin et médiatisé  Florian Philippot envisageait une sortie rapide de la Grèce de la zone euro. Ce vice-président du Front national, qui avait exprimé à plusieurs reprises son soutien au premier ministre de la gauche bobo, Alexis Tsipras, imaginait les Grecs revenir à la drachme dans la foulée du référendum du 5 juillet, organisé pour répondre sur le plan d’aide proposé par les créanciers du pays. « Il faut que les Grecs mettent fin à l’euro. Il y aura un temps d’adaptation, mais le redressement ira assez vite, dès le mois d’août », expliquait, le 29 juin, le bras droit de Marine Le Pen. Pourtant, au lendemain du non, réflexion faite ou alignement sur des conseils obscurs:   Le scénario qu’il faut éviter, c’est que les Grecs soient jetés en dehors de l’euro », déclara Philippot, à l’inverse de ses précédentes déclarations.
Le plus comique caméléon aura été Sarkozy qui a effectué un revirement complet sur ce dossier, en se disant favorable à la recherche d’un accord avec Athènes pour lui permettre de rester dans la zone euro, après s’être résolu à sa sortie de la monnaie unique.

« Tout doit être fait pour trouver un compromis » entre la Grèce et ses créanciers, a déclaré le président des Républicains (LR), mercredi 8 juillet, sur TF1, à condition que les termes de cet accord ne menacent pas la « crédibilité » des 18 autres pays de la zone euro. Une position contraire à celle qu’il avait exprimé pendant une semaine. Le 2 juillet, il défendait une ligne très dure, en décrétant de manière prématurée que le gouvernement grec avait « suspendu de fait, de lui-même, l’appartenance de la Grèce à la zone euro ». Appelant à « ne pas céder » face au premier ministre grec, Alexis Tsipras, « qui refuse toute attitude raisonnable ». L’inspecteur des travaux finis roulait donc pour le  « Grexit ». Pour lui, la poursuite des négociations n’était pas une priorité : « Aujourd’hui, la question est davantage de savoir comment protéger la zone euro du désastre grec que de simplement protéger la Grèce. »
Contacté par un sous-fifre du Monde, le PN répondit qu’il n’avait pas changé de position mais que c’était «le contexte qui avait changé»!

LE CONTEXTE QUI N’A PAS CHANGE

« Citoyens d’Athènes, peuple grec, Aujourd’hui, nous ne protestons pas, nous ne manifestons pas ; aujourd’hui est un jour de fête. Ce jour est une fête de la démocratie.La démocratie est une fête et une joie, la démocratie est une libération, la démocratie est une issue». (Tsipras le 3 juillet)
Depuis le début Tsipras demande d’alléger la dette d’un tiers dans un contexte kafkaïen où l’aide européenne fournie par les banques sert à payer les rentes aux banques étrangères! Le Grexit n’a jamais été dans les intentions de Syriza, tout au plus un des aspects du chantage. Avec le référendum Tsipras a réussi un joli coup politique, en faisant comprendre que si la Grèce était jetée dehors les créanciers seraient gros Jean comme devant. Mais aussi la Grèce suspendue dans le vide, car, personne à part quelque infimes sectes («Solidarité communiste», «Initiative communiste»,  Karman du PCF etc.)  n’imagine tenable une «annulation de la dette» avec une «nationalisation des banques»! On n’est pas en 1917 avec une situation de guerre mondiale, en présence d’une classe ouvrière forte appuyée par un parti déterminé dans un pays-continent! En 2015, la classe ouvrière en Grèce est au niveau zéro, encadrée par la petite bourgeoisie bobo, divisée entre autochtones et immigrés albanais, bulgares, asiatiques, etc., considérés avec mépris, sans oublier le facteur déstabilisant des arrivées massives de migrants. La droite mettait les migrants dans des camps, et se faisait tancer par la «troïka humanitaire", quand Tsipras, plus malin, les dirige vers le bureau d’Athènes où leur est délivré un asile provisoire et fourni des papiers de circulation qui leur permettent de gagner la clanestinité et de filer ensuite vers l’Allemagne... Moins hypocrite que la bourgeoisie française, la bourgeoisie grecque autorise la prostitution car elle sait que ces migrants en transit n’ont pas seulement besoin de manger; une île est devenue un bordel pour migrants, où la passe est à 5 euros, et le personnel des filles qui viennent des Balkans et d’Europe de l’Est.

La bourgeoisie grecque se ferait couic si elle laissait de quelconques aventuriers gauchistes couper les ponts avec la finance mondiale (en s’imaginant nous refaire le coup des emprunts russes), et le pays sombrerait dans la famine dans les trois semaines; un coup d’Etat de nouveaux colonels serait vite mis sur pied. Contrairement aux analyses alambiquées et hors de la réalité de «Mouvement communiste», secte néo-bolcheviste sur le blog de Coleman, la Grèce n’est plus un pays industriel; depuis de l’entrée dans l’Europe, l’industrie a filé dans le nord et dans les Balkans; en Roumanie les salaires sont de l’ordre de 250 euros/mois et en Bulgarie 150 euros/mois. La crise de la construction immobilière n’arrange rien, d’autant que la plupart des grecs sont propriétaires de leur habitation.

Nulle inquiétude à avoir côté Syriza, qui s’est donné les moyens de refaire des «propositions constructives» aux commanditaires de la méchante «troïka» en s’appuyant sur dix experts de Bercy french fisk (en réalité de la banque Lazard, banque d’affaire franco-US, conseil des gouvernements!) . Tsipras négocie aussi a minima avec les curés orthodoxes pour qu’ils cédent des terrains. Quant aux armateurs, il n’y peut que pouic; ceux-ci ne sont pas prêts ni enclins à payer des impôts vu qu’ils sont domiciliés au Luxembourg et... en Grande Bretagne!
Le vrai problème reste d’être capable d’en finir avec l’Etat rentier grec, et de structurer sa gestion économique, pas seulement avec pour argument «l’austérité» (chanson sentimentale de Tsipras dans tous ses discours, en partie ridiculisés par l'ex-Premier ministre belge Guy Verhofstadt, président de l'Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe (« La classe politique grecque n'a pas fait assez d'efforts »; « Vous avez le choix : celui d'être un accident électoral qui a appauvri son peuple ou un vrai révolutionnaire qui n'a pas peur de réformer»), se moquant du «faux prophète»... démagogique en effet.

Contexte géopolitique de fond, comme il faut le redire ici: la bagarre oppose toujours l’Allemagne à la Grande Bretagne. Parce qu’on empêche l’Allemagne d’avoir accès à la Méditerranée. Obama a même dû téléphoner à Merckel pour lui dire d’écraser ou de payer les 50 milliards de dollars à la Grèce. Poutine aimerait bien financer les Grecs pour disposer d’une base militaire en mer Egée (quoique la marine russe soit minable) , où la bourgeoisie turque refile migrants à la Grèce; cet argument est certainement utilisé en coulisses, mais une telle velléité se verrait aussi flanquer d’un coup de colonels!

(à suivre dimanche soir)



Post scriptum ergo sum


   
        BONNES FEUILLES DU PASSE

Dans toute l’histoire du mouvement révolutionnaire prolétarien, contre les guerres, contre les crises, a toujours été défendu le mot d’ordre de moratoire des dettes, encore faut-il, fallait-il que le prolétariat fût au commandes - et dans une dynamique de révolution internationale -  et pas un cartel de petits bourgeois soumis au système dominant comme en Grèce actuellement. Très peu diplomates nos chers bolchéviques, ils avaient aussi dévoilé les accords Sykes-Picot, ne se gênent pas avec les fameux emprunts russes. Lénine restait dubitatif concernant les nationalisations. Dans l’interview complaisante que Lucien (cf. La Bataille socialiste) fait du petit chef Nicolas Dessaux d’un vague groupe dit «Initiative communiste et Solidarité Irak», celui-ci définit le caractère «nationaliste de gauche» des nationalisations (= l’Etat réponse à tous les problèmes, état d’assistance, état de sidération idéologique pour la planète bobo, fonctionnaires et enseignants inclus). C’est très insuffisant. Les nationalisations, accolées à l’idéologie stalinienne, sont une des mesures de capitalisme d’Etat pour les reconstructions d’après-guerre. Ce petit chef ne connait rien des analyses des pères de la Gauche maximaliste (Bilan, Internationalisme, etc.) et vient nous dire qu’on n’a pas besoin des banques (une hérésie anti-marxiste: le capital a révolutionné le mode d’échange sur la planète grâce au système bancaire); il nous propose ensuite de sauter directement dans le communisme. Comme tout anar lambda. Au fou!
(Merci à Robin Goodfellow de nous avoir communiqué le texte suivant)
    

Par Joseph Noulens (1864-1964), député puis sénateur du Gers de 1902 à 1924, président d’un parti dit du centre droit qui prit, entre autres, les noms d’Alliance républicaine démocratique puis de Parti républicain démocratique, ministre de la Guerre puis des Finances en 1913-1914, fut ambassadeur de France à Petrograd, de mai 1917 à avril 1918, après la signature du traité de Brest-Litovsk - que le gouvernent français refuse de reconnaître -, puis à Vologda jusqu'en juillet 1918, date à laquelle il part pour Arkhangelsk retrouver le « gouvernement du nord» antibolchevik placé, écrit-il dans ses Mémoires « sous la protection de nos canons » (tome 2, page 198).

En 1933, il publie deux tomes de Mémoires très instructifs. Nous en extrayons les pages où il dénonce l'annulation de la dette et les nationalisations avec une indignation très éloquente... et qui n'a rien perdu de son actualité !


LA SOLUTION: ANNULER LA DETTE, NATIONALISER LES BANQUES

L'annulation de la dette

Vers le milieu de no­vembre, le bruit courait déjà que les commis­saires du peuple avaient l’intention de renier l  renier les engagements fi­nanciers contractés par l’État russe sous le tsarisme. Une très vive émotion était signalée, comme conséquence de cette nouvelle, sur les places de Paris, de Londres et d'Amsterdam, dont la clien­tèle si nombreuse de souscripteurs aux emprunts russes se voyait menacée de spoliation.

Dès le 23 novembre paraissait dans la Novaia Jizn, sous la signature d'un bol­chevik de marque nommé Larine, un projet dont les dispositions essentielles étaient celles que devait reproduire, quelques semaines plus tard, le décret prononçant l'annulation de tous les em­prunts conclus ou placés à l'étranger.

Le texte de Larine était accompagné d'un commentaire que je reproduis ci­-dessous, comme spécimen de l'effronte­rie candide qui est dans la manière propre aux bolcheviks.

« Les emprunts russes sont placés principalement en Angleterre, en Alle­magne et en France, et, actuellement, c’'est le moment le plus favorable pour les supprimer. Les capitalistes de ces pays sont tellement affaiblis par cette longue guerre et par le mécontentement populaire qui en est la conséquence, qu 'ils ne seront pas capables de faire la guerre à la Russie uniquement parce que nous aurons annulé les emprunts étran­gers.

La statistique montre que ces em­prunts sont placés principalement entre les mains des capitalistes. Quant à la partie de nos emprunts qui, surtout en France, est placée entre les mains de pe­tits propriétaires, les capitalistes fran­çais n'auront qu'à ouvrir leur bourse et prendre à leur compte le remboursement des petits porteurs. Ce sera pour les ca­pitalistes français un châtiment parfaite­ment mérité pour    leur guerre, et, s'ils es­saient de s'y soustraire, les petits pro­priétaires les chasseront de leurs places et se payeront eux-mêmes sur leur dos.

L'annulation des emprunts étrangers de la Russie est une des conditions les plus naturelles et les plus obligatoires de la paix. »

Quelques jours après, la Pravda reprenait le même thème, dont il était aisé de deviner les inspirateurs.

La question ainsi posée devant l'opi­nion russe était déjà tranchée en principe dans l'esprit des commissaires du peuple. Mais ils voulaient donner à leur décision une solennité particulière, en la faisant prononcer par le comité exécutif central panrusse des soviets, qui devait se réunir au début de l'année nouvelle. C'est ainsi que le décret annulant les em­prunts de l’État russe ne fut approuvé par cette assemblée que le 21 janvier (3 février) 1918.

Un sentiment de stupeur et de répro­bation.. .

Cette mesure scandaleuse, édictée au mépris d'engagements qui, jusqu'alors, avaient été considérés comme sacrés par tous les grands États, fut accueillie avec un sentiment de stupeur et de réprobation par les membres du corps diplomatique.

La France, nul ne l'ignore, avait, plus que tout autre pays, en souscrivant aux emprunts russes, fait les frais de mise en valeur du territoire de l'empire, notam­ment par la construction de chemins de fer. Ces émissions approuvées et encou­ragées par l’État français avaient eu un succès populaire qui aurait dû entrer en considération auprès d'un gouvernement socialiste. La créance française, évaluée alors à une douzaine de milliards, était répartie entre des millions de petits épar­gnants. Aussi étais-je bouleversé à l'idée des misères que les bolcheviks, ces pré­tendus amis du peuple, allaient provo­quer parmi les moins fortunés de nos compatriotes.

On sait que les premiers coupons de rente russe qui vinrent à échéance au dé­but de l'année 1918 furent acquittés par le Trésor français. En annonçant cette prise en charge provisoire, M. Klotz, mi­nistre des Finances, fit, le 19 janvier, de­vant la Chambre, des déclarations qui étaient empreintes de sympathie et de confiance envers la Russie.

Certains journaux bolcheviques l'in­terprétèrent comme une acceptation du fait accompli: acceptation qui leur pa­raissait facile, car, disaient-ils, « le chiffre des emprunts russes est faible par rapport aux dettes de guerre de la Fran­ce. Celle-ci peut se substituer à la Russie sans sans s'imposer un fardeau excessif. »

Quant à la Pravda, dont les attaches avec les commissaires du peuple étaient étroites, voici en quels termes elle s'ex­primait dans son numéro du 17 février 1918 : « L'annulation des emprunts exté­rieurs porte aux puissances de l'Entente un coup dont l'importance n'est pas moins grande que celle des victoires al­lemandes sur le front occidental. L'heu­re du châtiment sonne pour les Clemen­ceau et Poincaré. Le petit-bourgeois français pardonnera les millions de vic­times sur le champ de bataille, mais il ne pardonnera pas la ruine matérielle. Le gouvernement français cherche à ajour­ner l'échéance de sa chute, en prenant à son compte le paiement des intérêts des coupons des emprunts russes. »

Après la France, la nation la plus gravement atteinte par la décision des com­missaires du peuple était la Hollande, dont la population était créancière de l’État russe pour plus de trois milliards. Les États scandinaves, Suède, Norvège et Danemark, représentaient aussi des montants élevés de souscriptions, de mê­me que l'Angleterre, la Belgique et la Suisse.

A la première nouvelle de la répudiation des dettes, les chefs des missions devenu doyen du corps diplomatique depuis le départ de Sir George Buchanan. Ils avaient rédigé une protestation dont le texte devait être définitivement adopté le lendemain.

Nous nous étions séparés assez tard dans la soirée. Chacun regagnait sa de­meure à travers une ville mal éclairée, obligé à tout instant, par des ouvriers ar­més ou des gardes rouges, d'exciper de ses qualités et de présenter son proputsk ou permis de circuler. Le marquis de la Torretta, ministre d'Italie, allant souper chez des amis, fut arrêté par de soi-di­sant malandrins, qui lui dérobèrent sa pelisse et le laissèrent dans la rue, sans autre vêtement que sa jaquette, par un froid de 15 à 18 degrés au-dessous de zé­ro. Le soir même, les ambassadeurs ap­prenaient le fait. Ils eurent l'impression que le ministre d'Italie avait été dé­pouillé par des agents du gouvernement soviétique, qui pensait, par ce moyen, s'emparer du projet de note diploma­tique relatif à la répudiation des dettes.

En réponse à la plainte du marquis de la Torretta, Trotski répliqua, sur le mode ironique, que la mésaventure du ministre d'Italie était analogue à celle qui, dans la capitale de l'Europe la mieux policée, aurait pu se produire au détriment de bourgeois victimes d'attaques nocturnes.

Le marquis de la Torretta semblait par­ticulièrement visé par les bolcheviks. Une douzaine de jours avant l'incident que nous venons de relater, un détachement de soldats était entré de vive force à l'am­bassade d'Italie, avait pillé la cave et pé­nétré dans les appariements du ministre. Le corps diplomatique s'était empressé de protester avec vigueur contre cette viola­tion de l'exterritorialité diplomatique. Le commissari « Tous les ambassadeurs et ministres alliés ou neutres, présents à Petrograd, font savoir au commissariat des Affaires étrangères qu'ils tiennent les décrets du gouvernement ouvrier et paysan relatifs à l'annulation des emprunts, à la confis­cation des biens, etc. pour autant qu'ils concernent les intérêts des sujets étran­gers, comme non existants. En consé­quence, les ambassadeurs et ministres soussignés déclarent que leurs gouver­nements se réservent le droit, au moment voulu, d'exiger instamment satisfaction et réparation du préjudice et des pertes occasionnés par l'application de ces dé­crets aux États étrangers en général et à leurs sujets habitant la Russie en parti­culier. »

Nous n'avions aucune illusion sur l'efficacité de notre protestation. Les bolcheviks étaient incapables d'un retour sur eux-mêmes, provoqué par un senti­ment d'équité ou d'honneur.

A propos des nationalisations

Une autre opération financière, qui dénotait, peut-être, encore moins de scrupules que l'annulation des emprunts, avait été réalisée par le gouvernement soviétique dès le milieu de décembre. C'était la nationalisation des banques et la réquisition de leurs coffres-forts. La décision avait été prise sans étude préa­lable ni hésitation, avec un mépris de l'opinion publique attesté par Lénine lui­-même dans son discours du 13-26 jan­vier 1918 :

« Le fond de la tactique du pouvoir des soviets est qu'il place les masses de­vant le fait accompli.

Nous n'avons pas résolu la nationalisation des banques de façon théorique, par voie de longue préparation ; nous avons dit : nous disposons d'ouvriers et de paysans armés, profitons-en pour occuper, dès ce matin, les banques privées, et ensuite nous examinerons les mesures à prendre. Le matin les banques furent occupées, et, le soir, le comité exécutif discutait la situation et donnait un fondement théorique au fait accom­pli. »

C'était sous le prétexte ironique de servir l'économie populaire que les com­missaires du peuple s'appropriaient les avoirs des banques: « Nous tâcherons de confisquer, au profit du peuple russe, une quantité de capitaux suffisante pour créer une forte et riche banque populaire de la République russe » disait, le 14 décembre, devant le comité exécutif des soviets, Sokolnikov, qui préludait ainsi, comme apo­logiste de cette mesure, aux fonctions de commissaire aux Finances et ensuite d'ambassadeur en Grande-Bretagne. C'est encore lui qui déclarait, devant la même assemblée: « L'or en monnaie et en lingots des coffres-forts sera immédia­tement et indiscutablement confisqué et déclaré propriété nationale. »

Le décret décidait que toutes les banques privées étaient rattachées à la Banque d’État, qui se chargeait de l'actif et du passif de chacune d'elles. En vertu de ce texte, toutes les sommes en garde, soit dans les caisses des banques, soit dans les coffres-forts particuliers, de­vaient être versées à la Banque d’État et inscrites au compte-courant des clients, qui naturellement ne revirent jamais un centime des avoirs confisqués.

La plus touchée des nations étran­gères fut, de beaucoup, la France, dont les nombreux nationaux, établis ou non en Russie, avaient dans ce pays des inté­rêts financiers considérables. Certains établissements français possédaient éga­lement en Russie d'importantes succur­sales, dont les dépôts se trouvèrent dé­tournés au profit du Trésor soviétique.

Les chefs de missions ne purent se dispenser de protester contre la révoltan­te spoliation dont leurs nationaux étaient victimes: leur démarche ne fut pas mieux accueillie que ne devait l'être, plus tard, celle qu'ils firent concernant la répudiation des dettes.
 La plus touchée des nations étran­gères fut, de beaucoup, la France, dont les nombreux nationaux, établis ou non en Russie, avaient dans ce pays des inté­rêts financiers considérables. Certains établissements français possédaient éga­lement en Russie d'importantes succur­sales, dont les dépôts se trouvèrent dé­tournés au profit du Trésor soviétique.

Les chefs de missions ne purent se dispenser de protester contre la révoltan­te spoliation dont leurs nationaux étaient victimes: leur démarche ne fut pas mieux accueillie que ne devait l'être, plus tard, celle qu'ils firent concernant la répudiation des dettes.

Les espoirs en la Constituante

Tous les espoirs des partis d' opposi­tion allaient vers la Constituante. La pé­riode électorale était ouverte depuis le 25 novembre. Une agitation fébrile se manifestait dans les groupes politiques. Quant au gouvernement, il prenait toutes les mesures propres à peser sur la volonté des électeurs. Il comptait aussi sur la proposition d'armistice, malheu­reusement conforme au vœu des popu­lations, pour les amener à se prononcer en faveur de sa politique.

Les adversaires des maximalistes comptaient trouver dans la Constituante, même dénuée de toute force maté­rielle, l'appui moral qui leur permettrait de rallier une partie des ouvriers d'usi­ne et des soldats fourvoyés dans l'aventure bolchevique».



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