"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 30 novembre 2009

APPELER A LA REVOLUTION DU HAUT D'UN MINARET?

LE MONDE ACTUEL EST-IL ENFERME DANS

UNE NOUVELLE «REVOLUTION CONSERVATRICE"?

1. LA SEDUCTION D’UN MARXISME (Châtré) PAR SES ENNEMIS

« La révolution moyenneuse ! Comment l’allez-vous faire belle face ? Je décrète salaire national 100 francs par jour (…) Plus de chômage bien entendu. Comment vous supprimez ça ? Je nationalise les Banques, les mines, les chemins de fer, les assurances, l’industrie, les grands magasins… C’est tout ? Je kolkhozifie l’agriculture à partir de tant d’hectares, les lignes de navigation, je ramasse le blé, les froments, l’élevage des génisses, et les cocottes avec leurs mufs (…) Faut pas du grand communisme, ils comprendraient rien, il faut du communisme Labiche, du communisme petit-bourgeois, avec le pavillon permis ». Louis-Ferdinand Céline

(cité in « La gauche réactionnaire » de Marc Crapez, ed Berg international 1997, assorti d’une mesure concrète célinienne : « 35 heures c’est maximum par bonhomme et par semaine)

« Il faudra bien qu’on accepte le fait qu’aucune religion n’est vivable dans sa lettre, et qu’à prendre le symbole pour argent comptant et divin, on ne parvient qu’à une violence et une intolérances intolérables. La religion constitue l’une des réponses aux besoins de tension de l’esprit et de l’émotion humaine. Instrumentalisée comme mode de contrôle social, elle devient un alibi extrême du conformisme, de la violence ou du pouvoir. «

Philippe Engelhard

En écartant la théorie marxiste de la classe révolutionnaire, l’analyse abstraite de la crise économique peut fort bien être un élément assimilable, non contradictoire, pour les idéologues de la bourgeoisie, de la gauche à la droite et à l’extrême droite. Daniel Lindenberg, dans son ouvrage « Rappel à l’ordre » (2002) soutenait la thèse d’un reclassement de l’intelligentsia française à droite, et listait les « nouveaux réactionnaires » comme s’inspirant de la pensée d’avant-guerre de Charles Maurras hostile à la démocratie. Pour appuyer son argumentation il évoquait la décomposition durable de la gauche bourgeoise et le triomphe du sarkozisme au milieu d’une Europe dirigée par la droite bourgeoise. Que la droite planétaire s’avère seule à même à gérer sans illusion la faillite du capitalisme, personne ne le conteste. Les Chavez, Zapatero et Obama ne peuvent être considérés comme un personnel classique de gauche ; ils ne sont que des intermèdes dans la rotation au pouvoir des différentes familles politiques bourgeoises, plutôt de droite traditionnelle, la gauche ne signifiant plus ni projet de société ni nouvel œil de Moscou.

Tous sont d’ardents défenseurs de la démocratie innocente sur fond d’exploitation éhontée, de guerres locales sans fin et de coups bas entre cliques nationales et religieuses. Il n’y a pas d’unité intrinsèque entre les différentes factions bourgeoises. Le concept d’islamo-fascisme n’abuse personne et valide plutôt une vague islamophobie (couplée ou opposée à l’antisémitisme) très nationaliste oecuménique en Occident. Globalement, la légende antifasciste sert encore de support à l’idéologie démocratique régnante sous cet argutie parfaitement hypocrite de la « tolérance » ; c'est-à-dire à la fois « tolérance zéro » du point de vue national policier et « tolérance bigote » aux encadreurs religieux des prolétaires sous la coupe de l’idéologie musulmane.

Si révolution néo-conservatrice il y a, il faut bien considérer qu’elle s’opère comme bourrage de crâne national et religieux. La nation, comme entité économique est pourtant moribonde depuis le début du siècle dernier. La Seconde Guerre mondiale en a révélé la fatuité avec l’émergence des blocs dominants auxquels ont succédé de grandes puissances géopolitiques qui méprisent les nations secondaires. L’Europe, qui est une impuissance durable elle aussi, n’a pas réussi à illusionner les classes opprimées auxquelles on concède désormais que l’alternative c’est « la nation ou rien », « le minaret ou l’expulsion », éliminant de l’équation l’élimination communiste des frontières. Le capitalisme lui n’a pas de frontières pour son négoce, mais il est exclu d’abolir les frontières religieuses pour le prolétariat au risque d’imploser le système en laissant s’affirmer l’identité sociale contre l’identité nationalo-religieuse. C’est pourquoi une immense masse d’apatrides sans papiers est filtrée plus que jamais aux frontières des grandes puissances et ceux qui sont acceptés se voient offrir des minarets. L’idée dominante est simple : seul le cadre national peut permettre de parquer les prolétaires, de les policer, de les surveiller, d’empêcher toute simultanéité de leurs luttes et réflexion sérieuse sur l’avenir de cette société.

Avec sa prétention d’afficher un monde où la circulation serait libre pour tous les humains, quoique seulement pour les marchandises, comme succédané à la fin de l’empire du « mal communiste », la bourgeoisie ne trouve pas meilleure solution que de ranimer l’idéologie nationale et religieuse, dès l’école, dans l’entreprise, exutoire à la compétition économique et politique (cf. l’apolitisme exigé par SFR contre les autogestionnaires du syndicat SUD…). D’ouest en est, du nord au sud, les équipes de football, nouveaux missionnaires post-coloniaux, se chargent de propager la belle redécouverte, quand le footballeur portugais se signe (de croix) avant d’entrer sur la pelouse et quand son collègue égyptien lève les yeux au ciel pour convier Allah au but du jour.

En France, en Angleterre, en Allemagne, en Grèce un national-libéralisme s’affiche sans complexe.

Aux Etats-Unis, le drapeau US flotte à chaque coin de rue et les sectes religieuses prolifèrent.

En Afrique et au Moyen-Orient, le nationalisme fait florès avec la burça. Des manifestants se font encore tuer pour un drapeau chauvin dans l’espoir du paradis.

En Russie, Poutine a installé un national-tchékisme, supranationalisme arrogant et agressif. Les trotskiens bourgeois ont longtemps tenté de nous faire croire que les lobbies mafieux avaient succédé à l’ « Etat ouvrier dégénéré », mais c’est le KGB qui renaît sans cesse de ses cendres, avec des méthodes de violence et de cruauté bien plus raffinées et modernisées. Les élections y sont plus truquées qu’en Occident, où on est rassuré de savoir qu’elles le sont plus subtilement…

Les trotskiens, par leur participation aux élections frauduleuses, se sont engagés eux aussi dans une sorte de national-bolchévisme en s’alignant sur le projet « national industriel » de leurs compétiteurs et amis du PCF, de la CGT et du « front de gauche » et en s’agitant vainement dans les impasses du syndicalisme.

2. Une renaissance du fascisme se profilerait-elle derrière la triomphante conservation sociale et sa glorieuse tolérance religieuse?

Comme partout ailleurs, en France il n’y a jamais eu de possibilité de renaissance du fascisme depuis 1945 (malgré les exactions militaires au Chili et en Argentine), lequel ne fût ni une création française ni un besoin pour la bourgeoisie pour faire face à un prolétariat qui n’a jamais plus fait de révolution depuis 1871. Le fascisme imaginaire régulièrement invoqué depuis la « Libération » n’a été qu’un repoussoir idéologique sans conséquences autres que des joutes parlementaires et des bagarres de colleurs d’affiches, relayées hélas à la fin du siècle dernier par quelques assassinats de pauvres prolétaires immigrés. La société française a été plutôt hantée par la propre lâcheté de ses classes dominantes gouvernantes, un remake du vichysme comme l’a fort bien analysé l’historien Pierre Milza, devant le spectacle de quelques hallucinés vieillards pour une nouvelle croisade de l’Occident chrétien derrière le chevau-léger Le Pen. Le mouvement le plus illustrateur de cette fable diabolique aura été, toujours en France, le MNR de Malliarakis. Ce « mouvement nationaliste révolutionnaire » répudiait toute filiation avec l’hitlérisme, ni contre-révolutionnaire – puisqu’il n’y avait pas de révolution à mater – malgré l’admiration de Malliarakis pour Mussolini. N’était remis en cause ni le régime républicain ni le pluralisme politique de la démocratie bourgeoise. Il incarnait un « fascisme de gauche » partisan du dirigisme d’Etat et de la planification. Pas un poil de différence non plus avec toute une partie du personnel politique bourgeois de droite et de gauche dans la haine du capitalisme apatride (précurseur de l’alter-mondialisme qui se conjugue à présent en « nationalisme industriel » avec le PCF) lequel se repose encore sur une stratégie électorale nationale et un antiaméricanisme farouche plus virulent encore que contre l’ancien bloc de l’Est. Cette nouvelle édition de l’indépendance nationale, très proche du gaullisme, trouva sa meilleure expression dans le lyrisme de Malliarakis : « Nous n’avons pas pour espoir que la communication entre les hommes passe obligatoirement par un mélange entre le coca-cola et la vodka. Non, non et non ! Ce que nous appelons, c’est le retour d’un Age d’or européen se réveillant comme Frédéric Barberousse du flanc de sa montagne. Nous ne serons pas les Québécois de l’Europe, les Peaux-rouges de l’Occident, les Palestiniens de la Chrétienté ». Pour Malliarakis, le PCF néanmoins national lui aussi (et auquel il attachait une trop grande importance), devait être détruit comme « une Carthage rampant sur notre sol ». Les militants du MNR n’étaient que les « héritiers du romantisme révolutionnaire » et les « ennemis héréditaires du capitalisme louis-philippard ». aux accents très aristocratiques, quoique ultra-marginaux ! Il exista au début des années 1960 un squelettique « parti prolétarien national-socialiste » dont le führer était Jean-Claude Monet, petit neveu du peintre impressionniste. L’extrême droite française connut son grand impact médiatique à l’époque de la guerre d’Algérie avec les meurtres de l’OAS. On a oublié qu’entre 1977 et 1980, 122 actions criminelles ont été imputables à diverses organisations de type néo-nazi, quand bien même elles ont été le fait parfois d’une poignée de psychopathes isolés de ce même milieu. Le problème avec ce type de mouvance est qu’il a toujours été difficile de prouver d’où venaient l’argent et la logistique qui les soutenait. Sans nul doute, l’appareil d’Etat gaulliste de l’époque, en particulier avec le SAC, a manipulé quelques uns de ces individus. La FANE (fédération d’action nationale et européenne) de Marc Frederiksen fondée en 1966 était issue de la mouvance d’extrême droite favorable au maintien de la colonisation. Son organe « Notre Europe » pouvait exalter une Europe « nationale-socialiste et blanche », appelant à une « alternative révolutionnaire et raciale contre le joug parlementaire ».

De nos jours, les adeptes du complot terroriste vengeur ont indubitablement des liens avec telle ou telle grande puissance, et particulièrement avec les oligarchies arabes. Un certain nationalisme arabe reste nostalgique de l’empire SS. Au cours des sixties déjà, le hooliganisme à croix gammée, avec ses Hell s’ angels aux Etats-Unis, avait retrouvé des airs de jeunesse, comme il s’est réaffirmé avec nombre de cénacles antisémites dans les pays de l’Est de nos jours. Il existe en permanence en Europe un iceberg extrémiste élitaire dont un des pics est le site Arrrgh, qui dispose de réseaux de soutien et dont les « bras armés (sont) en relation avec les centres de commande et les sponsors du terrorisme international » (Milza), et qui se sont successivement trouvés en Libye, dont les ramifications principales aboutissent de nos jours à Téhéran ; qui n’est que l’arbre qui cache la forêt de grandes puissances en lice. Les combattants de la plume au service des purificateurs de la race (couverture de tout impérialisme local multiracial) sont apparus souvent dans les poubelles des partis socialiste et communiste. Ce fût le cas de Paul Rassinier, auteur du mensonge d’Ulysse, qui était un « socialiste libertaire ». Ce sera le cas également de Pierre Guillaume, exclu du groupe Socialisme ou Barbarie. La négation des chambres à gaz a permis un temps à des plumitifs (futurs médaillés sarkoziens) de réussir quelques beaux coups médiatiques en tirant de leur obscurité quelques pseudo-chercheurs habiles à tirer partie du scandale concernant l’inépuisable trouble provoqué par le marais des mensonges autour de la Seconde Guerre mondiale. En 1987, le mystère du financement de librairies d’extrême droite était levé par la révélation de leurs liens financiers avec Wahid Gordji, numéro deux de l’ambassade d’Iran à Paris. Un point commun à ces amis paradoxaux : l’apologie du IIIe Reich et de son « aristocratie noire ». On a le romantisme qu’on peut même en oubliant la fin lamentable de Hitler et son panier de crabes qui se sont entretués pour tenter de sauver leur peau.

3. LA COMEDIE DES EXTREMES :

Le système parlementaire démocratique a gardé la configuration des assemblées de la révolution française dans un arc qui se déployait des rangs de gauche face à la tribune aux rangs de droite. Dans chaque parti il y a toujours des orthodoxes, des centristes et des extrêmes. Or la qualification d’extrême ne signifiait pas grand-chose jusqu’à la seconde guerre mondiale et au triomphe du nazisme. Les camps impérialistes occidentaux ont triomphé du camp de l’Axe Allemagne-Japon en les dénonçant comme extrêmes et inhumains (oubliant à l’époque à dessein Hiroshima et les massacres du père des peuples…). L’antifascisme (vainqueur du fascisme disparu) est resté longtemps le credo des gouvernants pour faire suer le burnous en Afrique comme en métropole. Mai 68 l’a foutu par terre. Toutes les fractions bourgeoises sont inexcusables. Désormais on a fabriqué l’antiterrorisme pour suppléer à cette idéologie évanescente. Il ne faut pas confondre terrorisme et extrême droite. Dans les années 1930 l’extrême droite n’est pas plus terroriste que l’extrême gauche (dite, PCF opportuniste et minorités trotskistes d’alors). Des auteurs classifiés à l’extrême droite, pamphlétaires brillants comme Bernanos tirèrent les mêmes conclusions que les révolutionnaires et Simone Weil et Orwell sur le drame espagnol. Nombre d’entre eux ne rejoignirent ni Hitler ni Pétain. L’extrême droite classique en France, même avec son aile antisémite la plus stupide, n’est qu’une fraction traditionnelle de la bourgeoisie, la plus nostalgique du féodalisme. Un grand nombre de dirigeants politiques actuels de la droite ont menés leurs études à la fac d’Assas, traditionnellement repaire des étudiants de l’extrême droite, voués aux gémonies par les bien-pensants gauchistes de naguère.

Ce que j’ai toujours dit pour l’extrême gauche est aussi valable pour l’extrême droite. Les petits syndicats ou partis de cette mouvance sont aussi une école de formation de base pour futurs managers encore étudiants agités du bonnet. Donc de même que les Jospin, Cambadélis, Mélanchon, Dray , etc. n’ont rien à se faire pardonner pour leur passé trotskiste (une vague « erreur de jeunesse »), de même les Devedjian, Madelin, et Sarkozy (qui défilait lui aussi avec l’extrême droite dans sa jeunesse) n’ont pas plus à se faire pardonner pour leur adéquation à gouverner la nation. L’idéologie élitaire en France reste celle des Jésuites, le « libérateur » De Gaulle était resté un adepte de l’antisémite Charles Maurras en philosophie. La famille Giscard d’Estaing était pétainiste. Mitterrand a été ministre de Pétain. Le terrorisme qui existait en France au temps de la guerre d’Algérie, où l’OAS posait des bombes en défense de la fraction colonialiste française, n’avait pas l’appui de toute l’extrême droite ni de toute la droite, mais servit de masque à une partie de la bourgeoisie avec des généraux voulait empêcher la bourgeoisie US de récupérer les morceaux de l’Empire à laquelle elle n’avait plus droit comme puissance inférieure. Une fois cet épisode peu glorieux passé, de nombreux patrons petits ou grands ont continué à financer le FN, en rêvant d’un monde sans syndicats ou sans grèves ; c’est ce que je nomme la bourgeoisie archaïque. Les gauchistes français ont longtemps recruté impulsivement sur la dénonciation simpliste de l’extrême droite comme entité homogène figurant le mal absolu capable de renaître de ses cendres « fascistes ».

Le chemin en politique n’est donc pas impénétrable. Le cheminement des militants de toute sorte est séculairement une quête pour la meilleure (et la plus rapide) voie pour accéder au « pouvoir ». Au mieux ils se partagent la tâche ; j’ai connu un militant du Front national qui avouait que les troupes des « extrémistes » se répartissaient les lieux de collages d’affiche avec les gauchistes trotskistes. Dans un gouvernement vous pouvez avoir un ancien leader maoïste comme Kouchner assis avec Devedjian sans qu’ils se foutent sur la gueule.

Au Japon, non seulement le criminel Hiro Hito a été maintenu au pouvoir par les Américains mais nombre de fonctionnaires du « Japon nazi », comme en Allemagne, ont été maintenus aux commandes. Le mensonge sur le revival de la méchante extrême droite est donc universel et minable.

4. L’effondrement du gauchisme

L’effondrement du gauchisme à partir du milieu des années 1970, sa débandade idéologique bien avant la chute de la maison stalinienne, présentée comme crise du marxisme, permit une percée idéologique non à tous les nostalgiques du IIIe Reich contre un monde « en décadence », mais aux intégrismes républicains et religieux. Le gauchisme, il faut le reconnaître aujourd’hui n’était pas de façon grossière l’ami du « grand capital » comme s’en plaignait Marchais – bien qu’il ait été conscient de son utilisation par l’Etat libéral – mais a servi indubitablement, sponsorisé par les médias, à affaiblir l’hégémonie stalinienne en milieu ouvrier. En milieu étudiant, comment se fait-il que le pouvoir gaullien puis pompidolien, ait laissé les divers cénacles gauchistes se réunir à leur aise dans les lieux de l’éducation nationale ? Sans répression policière, les divers gauchistes pouvaient se réunir dans les facs, dans les salles de l’ENS avec l’accord explicite de leurs directeurs dont le laxisme signifiait : tout ce qui peut affaiblir le PCF est bienvenu ! Les « Sorbonnes » ont pu être occupées une dizaine d’années sans problèmes car plus jamais on ne voulait d’une bagarre virant à la grève massive pour « libérer la Sorbonne » comme au début d’un certain mois de mai. La Sorbonne demeure occupée par ses étudiants depuis 40 années et cela ne décoiffe plus aucun gouvernement.

La nouvelle droite avec Alain de Benoist et son GRECE n’inventa rien de neuf mais ne fit que se balader au milieu du cimetière d’idées gauchistes. Elle opéra un tournant léniniste de l’ultra-droite en forme d’autocritique de ses vieilles stratégies terroristes. Elle s’efforça de capter le champ culturel en se mettant à l’école du stalinien Gramsci, fondant un « gramscisme de droite » : la « métapolitique », ôtant à l’ultra-gauche gauchiste sa prétention à une « révolution culturelle », irradiant jusque dans les cercles francs-maçons du pouvoir et ainsi que parmi un certain nombre d’universitaires renommés, les Pierre Debray-Ritsen, Mircea Eliade, Julien Freund, Jules Monnerot et les Arthur Koestler,Louis Pauwels, Thierry Maulnier, Raymond Abelio. Ce mouvement combla peu à peu le vide laissé par la déroute gauchiste et éliminant les simplismes de « l’idéologie égalitaire ». et la « tyrannie de l’universel » ; tâche aisée, l’idéologie égalitaire étant d’ailleurs complètement anti-marxiste . La démocratie capitaliste se fonde hypocritement sur l’égalité alors que la règle de la nature est l’inégalité ou plutôt l’altérité. L’ultra-droite voltairienne était née du réseau Voltaire, avec les Meyssan et Lacroix-Ritz, aux communisateurs. La porte était ouverte aux trotskiens désenchantés, aux ultra-gauches communisateurs et à tous les prêcheurs naturiens d’une « révolution humaine ».Dépité de ne pas être reconnu comme le gardien du temple situationniste, un collaborateur intellectuel d’Etat, Bourseiller assure tout récemment que Guy Debord a pu influencer ou renouveler l’idéologie de la nouvelle droite ; il écrit : « Debord incarne un dandy de la littérature, comparable à Nimier ou Mishima. On insistera sur un certain nihilisme, une posture désespérée, l’art de mettre en scène sa vie quotidienne et son propre destin (…) Debord s’inscrit également, aux yeux des néo-droitiers, dans l’héritage conjoint de Max Stirner et de Julius Evola ». Bourseiller avait été précédé et secondé par François Bochet qui lors d’une conférence sur Bordiga - (http://www.dantealighierilimoges.fr/culture/12-conferences/24-vie-et-uvre-damadeo-bordiga)- croyait pouvoir assurer que Bordiga était plutôt copain avec Mussolini (qui aurait empêché finalement qu’il soit déporté au goulag en le gardant au chaud « au pays » dans l’île d’Ustica)…Bochet présumait que cela aurait amusé Bordiga que Mussolini ait mis la pâtée aux ploutocraties anglo-saxonnes. Le parcours de Bordiga ne serait fait que de « discontinuités » (sic le nom de sa revue moderniste réviso). Bochet cite par habitude superficielle Heidegger à tour de bras. Bordiga aurait parlé d’humanité là où Marx ne parlait que de classes… Bordiga aurait été au-delà de la théorie de classe, « au-delà du scientisme et du léninisme » ; selon la version bochetienne, la science n’est pas du côté de la révolution mais une alliée du capital contre l’humanité. Bordiga aurait eu finalement une approche anti-scientifique de la révolution « humaine ». Pauvre Bordiga qui prévoyait que la révolution aurait lieu avec la crise, quand finalement la révolution n’a pas eu lieu ! Bochet, à la suite de Camatte, n’a fait qu’ouvrir la voie aux marginaux intellectuels communisateurs et à tous les défroqués du CCI en compagnie de R.Victor, qui ont porte ouverte désormais sur le site de Perpectives internationalistes pour confronter leurs doutes intellectuels et leurs reniements du combat historique du prolétariat.

5. LES DESESPERES DU GAUCHISME CONVERTIS A LA RELIGION DU COMPLOT

Loin de toutes finasseries sur le terrorisme de la RAF et d’AD comme expression d’une culpabilité revancharde contre les « pères nazis », il nous faut bien considérer que le terrorisme occidental des années 1970-80 n’a été aussi qu’un produit de la décomposition du stalinisme et du gauchisme. De même on a jeté le bébé marxiste avec l’eau du bain stalinien pour la plupart de ceux qui avaient baigné dans le marais gauchiste et trotskien, comme on a jeté la classe ouvrière aux oubliettes dans l’espoir de conserver l’idée communiste comme un « bien humain » universel. Sans être ralliés à l’extrême droite formellement, des individus se qualifient encore de « communistes » sans aucune finalité politique concrète. Sur le site Arrrgh, François Savel prend la défense de l’isolé Bochet : « Pour nous, F.(Bochet) est un communiste bien plus conséquent que bien des militants des divers groupes de la Gauche communiste qui tentent d’y survivre. F. est pour nous communiste car il est profondément anti-démocrate et partisan de la refondation de la communauté humaine. L’idée d’être communiste sans prolétariat doit être intolérable à bien des militants… F. est fidèle à l’esprit de Bordiga (sic !) ». Quoique « la mythologie du prolétariat n’est pas plus valide que la mythologie de la ré-immergence de la nature » !!? Nietzche est appelé en renfort : « Les travailleurs sont devenus des ouvriers d’usine. Ils ont perdu la préoccupation du tout ». Mais le « tout » était philosophique et non pas politique ni réaliste chez Nietzche !

Un tel « affaissement politique » se double inévitablement du soutien à des minables comme Gollnisch (néanmoins professeur de japonais) et le triste Soral, puis se couple avec la mise à l’index du socialisme des exclus : « Le lobby juif dirige bien la massue d’Auschwitz qui doit faire taire quiconque remet en cause sa politique en brandissant l’antisémitisme ». Nul doute qu’il existe un lobby israélien, comme un lobby français ou chinois, mais la fixation sur un des lobbies n’excuse pas la domination capitaliste multiforme dans son ensemble. Ces considérations hétéroclites s’octroient de s’appuyer sur le plus grand penseur ultra-gauche contemporain Gille Dauvé qui résume à lui seul la pensée de tous les intellectuels révisionnistes, communisateurs et contemplateurs : « les révolutionnaires (prolétariens) ont une ou deux révolutions de retard » ! D’autant que la révolution « prolétarienne » s’est fait trop attendre pour les intellos paumés au point de n’être plus être crédible ! Difficile pour ces ultra-gauchistes hors du milieu maximaliste des défenseurs du prolétariat de ne pas se retrouver en phase avec tous les anti-soixantehuitards. Dans un article sur Mai 68, Rivarol (du 2 mai 1968) conclut : « Avec Sarkozy et Carla Bruni, avec Kouchner au Quai d’Orsay et Strauss-Kahn à la tête du Fonds monétaire international, le slogan « Nous sommes tous des Juifs allemands » clamé par les Enragés garde une actualité plus brûlante que jamais quatre décennies plus tard ». Pour ces gens Mai 68 aurait été planifié dans le cadre d’un complot ourdi par les « soviétiques » pour déstabiliser l’Europe (ce vieux concept fasciste de bloc impérialiste) quoique ladite extrême droite ait plutôt en général joué un rôle d’auxiliaire de la police libérale… Au royaume de la confusion idéologique chacun cherche son propre tireur de ficelles. L’ultra-gauchiste - souvent ancien maoïste ou ancien trotskien et en général de cette espèce d’anarchiste qui trahit jour et nuit son opinion de la veille - se console avec les simplismes de l’extrême droite accuse les sionistes qui sont « partout ». Le fondamentaliste le rejoint immédiatement et obtient le soutien du gauchiste moyen qui accuse l’empire américain. Tous ces désespérés se refusent à intervenir dans la lutte des classes, et laissent la politique à la « gauche du capital » qui n’en demandait pas tant. En lien avec leur subconscient fasciste élitaire, les « communisateurs » se paient même le luxe de proclamer que le (leur) communisme « n’est pas démocratie vraie », alors que le but du communisme prolétarien est justement la véritable démocratie qui n’a jamais encore existée ! Ce ne sont donc pas de nouveaux fascistes mais des rebelles impuissants individualistes et sans cause. La posture intellectuelle du rebelle s’effondre dans son individualisme petit bourgeois.

Il faut donc recourir ici à une longue citation classique de 1879 qui ramène à leur juste nullité nos petits bourgeois désespérés et confusionnistes sans avenir ni communiste ni ministériel :

« Ce sont les représentants de la petite bourgeoisie qui s’annoncent ainsi, de peur que le prolétariat, entraîné par sa situation révolutionnaire, “n’aille trop loin”. (…)Quand on écarte la lutte de classe comme un phénomène pénible et “vulgaire”, il ne reste plus au socialisme que de se fonder sur le “vrai amour de l’humanité” et les phrases creuses sur la “justice”. (…)Au lieu de quoi, des tentatives pour mettre en harmonie les idées socialistes superficiellement assimilées avec les opinions théoriques les plus diverses que ces messieurs ont ramenées de l’université ou d’ailleurs, et dont l’une est plus confuse que l’autre, grâce au processus de décomposition que traverse actuellement ce qui reste de la philosophie allemande. Au lieu d’étudier sérieusement la nouvelle science, chacun préfère l’arranger pour la faire concorder avec ses opinions apprises, se fabriquant sans cérémonie une science privée et affichant aussitôt la prétention de l’enseigner aux autres. C’est pourquoi il y a parmi ces messieurs à peu près autant de points de vue que de têtes… Deuxièmement: lorsque ces individus venant d’autres classes se joignent au mouvement prolétarien, la première chose à exiger est qu’ils n’y fassent pas entrer les résidus de leurs préjugés bourgeois, petits bourgeois, etc., mais qu’ils fassent leurs, sans réserve, les conceptions prolétariennes (…) Quant à nous, d’après tout notre passé, une seule voie nous reste ouverte. Nous avons, depuis presque quarante ans, signalé la lutte de classe comme le moteur de l’histoire le plus décisif et nous avons notamment désigné la lutte sociale entre la bourgeoisie et le prolétariat comme le grand levier de la révolution sociale moderne. Nous ne pouvons donc, en aucune manière, nous associer à des gens qui voudraient retrancher du mouvement cette lutte de classe. Nous avons formulé, lors de la création de l’Internationale, la devise de notre combat: l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. Nous ne pouvons, par conséquent, faire route commune avec des gens qui déclarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libérer eux-mêmes, et qu’ils doivent être libérés par en haut, c’est-à-dire par des grands et petits bourgeois philanthropiques (…)

MARX et ENGELS (crétinisme parlementaire et opportunisme, repiqué sur le site La Bataille socialiste).

6. COMPLOT DE LA RELIGION OU RELIGION DU COMPLOT ?

La faiblesse actuelle du prolétariat et la dissolution de toutes les élites intellectuelles permettent de donner libre cours aux mystifications d’Etat – formes améliorées du système de domination qui ne sont pas simplement et limitativement « complot » - mais formes de la domination bourgeoise, bataille perverse et sanglante pour maintenir l’ordre capitaliste et préparer une nouvelle « guerre internationale », seule solution à la crise systémique.

En 2008, un auteur marginal, Yves Coleman, qui a le mérite malgré ses confusions idéologiques héritées du trotskisme, de se pencher plus que tous les groupes marxistes réunis sur l’idéologie moderne, développe un questionnement pertinent bien que marqué au coin des illusions d’une tolérance frelatée et pro-occidentale. Dans un numéro triple de sa revue « Ni patrie ni frontières », il se penche sur les :

« mythes mortifères et «idéologies rances»: religions, racismes et nationalismes. Pourquoi «rances» parce que ces vieilles idéologies semblaient avoir été jetées dans les poubelles de l’Histoire où elles se décomposaient lentement. Néanmoins, elles paraissent connaître un regain de popularité aussi bien dans les métropoles impérialistes que dans les pays de l’ex-«tiers monde». Mais, nous objectera-t-on, ce réveil religieux n’est-il pas un ultime sursaut devant une sécularisation inéluctable? En effet, dans un pays comme la France par exemple, le dernier sondage réalisé sur les convictions religieuses des Français donne un résultat assez étonnant: non seulement il n’y aurait plus que 50 % de «catholiques», mais en plus, parmi ces derniers, 31% ne croiraient pas en Dieu mais seulement en une vague force supérieure ! D’autre part, dans les pays dits «arabo-musulmans», de nombreux auteurs affirment que le renouveau religieux ne serait qu’une façon de revendiquer une identité nationale (celle de l’introuvable «nation arabe») constamment humiliée par les différents impérialismes européens et américain. Et il en serait de même pour la petite minorité de musulmans qui, en Europe, se tournent vers les différentes formes de salafisme et ne feraient ainsi que répondre au racisme des sociétés majoritairement «blanches» et à une crise d’identité liée à leur impossibilité de devenir des «citoyens» comme les autres. Certes ces explications rendent compte d’une partie de la réalité, mais elles ont le redoutable inconvénient de déplacer la discussion sur le terrain de l’«islamophobie» et d’un «racisme antimusulman» (concept absurde puisque la religion ne peut en aucun cas être assimilée à une couleur de peau ou un aspect physique quelconque). Et ceux qui pratiquent ce sport de l’esquive ne se gênent pas en même temps pour dénoncer (avec raison) les méfaits du fondamentalisme protestant aux Etats-Unis ou du fondamentalisme juif en Israël. (…) Qu’ont de commun ces trois fléaux idéologiques? L’apparition des Etats nations, la séparation progressive entre les pouvoirs religieux et étatiques à travers la dissolution des empires et des royaumes supra ou anationaux en Europe, sont inséparables de l?invention puis de la diffusion de la théorie des races. Il ne faut donc pas s’étonner que les nationalismes du XXe et du XXIe siècle charrient derrière eux d’innombrables scories racistes anti-arabes (sionisme d’extrême droite) ou antisémites (panarabisme, islam politique, nationalisme palestinien,voire chavisme) ».

Il ajoute avec autant de pertinence :

« Les religions ont toujours constitué un enjeu géopolitique notamment dans le cadre de l’affrontement entre l’URSS et les Etats-Unis. C’est ainsi que plusieurs présidents américains ont assimilé le communisme au Diable, à commencer par Thomas W. Wilson durant les premières années de l’Etat soviétique ; si Franklin D. Roosevelt choisit de mettre au contraire l’accent sur la séparation entre les Eglises et l’Etat pour montrer qu’il y avait des points communs entre l’URSS et les Etats-Unis, plusieurs de ses successeurs eurent recours à l’arme religieuse. Truman, notamment… ».

Il est beaucoup moins clair ensuite :

« Quant à l’extrême gauche, elle est tellement empêtrée dans ses tentatives de ménager (ou de séduire) les chrétiens altermondialistes (de José Bové à Frei Beto, conseiller de Lula) et musulmans pseudo-«progressistes» (Tariq Ramadan), qu’elle oublie ses quelques principes, prolongeant ainsi une vieille ambiguïté du marxisme face aux religions ».

L’extrême gauche n’a pas de « principes », comme tous les partis bourgeois en lice elle est en quête d’électeurs et de syndiqués pour partager le pouvoir existant avec les partis dominants. Mais quelle est donc cette « vieille ambiguïté du marxisme face aux religions » ?

« Les textes de Friedrich Engels, V.I. Lénine, Anton Pannekoek et Amadeo Bordiga montrent les ambiguïtés du marxisme et parfois de l’anarchisme (Camillo Berneri) face aux questions religieuses. Invoquant la méthode «dialectique», nos quatre mousquetaires marxistes essaient, à des titres et dans des contextes divers, de minorer l’importance de l’athéisme? Parce que l’athéisme diviserait les travailleurs dans le cadre des luttes économiques quotidiennes, et qu’il empêcherait des ouvriers croyants de se battre contre le Capital? Parce qu’il susciterait une union nationale néfaste avec la bourgeoisie franc-maçonne, avec les libéraux bourgeois, ou avec les démocrates bourgeois? Parce que la déchristianisation en marche depuis un siècle rendrait pratiquement obsolète la lutte pour le matérialisme athée? Parce que la prégnance de la religion ne relèverait que de causes immédiatement matérielles (la religion n’étant que le « reflet » (Lénine) de la pauvreté, de l’ignorance, de la peur devant les catastrophes naturelles, etc.). Ce serait donc une perte de temps et une démarche «idéaliste » que de chercher à en repérer les origines psychologiques, philosophiques, etc. Ce serait une perte de temps de bien connaître les religions et de démonter leurs explications du monde. Belle justification «dialectique » de l’ignorance ! »

Or, toute la démonstration de Coleman repose sur cette la démarche idéaliste qui n’est aucunement celle des « 4 mousquetaires » évoqués. Chez les mousquetaires en question il n’était pas question de faire de l’athéisme le nec plus ultra de la conscience des prolétaires, mais de laisser penser chacun philosophiquement et religieusement ce qu’il veut. La situation concrète des prolétaires et les conditions du marché du travail se fichent des croyances des uns et des autres. Peu importe ce que pense tel ou tel prolétaire, ce qui importe c’est ce que le prolétariat est et sera contraint de faire. La démarche de Coleman reste philanthropique double : il est pour la « tolérance » et en même temps il assure qu’on tolère des idéologies intolérantes !?

7. LES CLOCHES ET LES MINARETS DE LA BOURGEOISIE

La récente « votation suisse », pays bourgeois par excellence, première banque blanchisseuse du monde et vendeur d’armes sans état d’âme, a suscité l’émotion universelle. Des ministres démocratiques comme l’ancien chef maoïste Kouchner aux Verts citoyennistes ont été choqués que « le dernier mot ait appartenu au peuple » ce ramassis d’électeurs chrétiens effrayé par l’expansion des mosquées ; un dernier mot au demeurant parfaitement « intolérant ». La mouvance européenne d’’extrême droite, cette baudruche pour gauchistes impénitents, en a par contre fait les gorges chaudes. Dans le monde entier se pose désormais la question : êtes-vous pour ou contre les minarets ?

Question pudibonde pourtant. N’existe-t-il pas des questions plus importantes ? Les suisses sont marrant. Ils font des référendums pour un oui pour un non et ils croient ainsi participer aux orientations de l’Etat bourgeois. Ce sont pourtant toujours des victimes de forces obscures comme le massacre de la garde suisse, chargée de défendre le roi, en 1789. Le seul mérite de la Suisse est d’avoir hébergé au début du siècle dernier la fine fleur révolutionnaire du prolétariat. Pour le reste ce n’est qu’un pays cosmopolite bourgeois qui méprise les prolétaires, en particulier immigrés. Début 2009, le débat « ridicule et dangereux » sur l’implantation de minarets a permis de faire passer en douceur par le conseil national suisse une modification du code civil qui interdit tout mariage d’étranger en situation illégale. Les frontières européennes et nationalistes sont bien bridées derrière des allégeances de façade aux encadreurs religieux.

Coleman nous a dit que 50% des catholiques français ne sont pas pratiquants et que moins de 31% croiraient en dieu. Ignore-t-il que 49% des musulmans en France ne vont jamais à la mosquée ? Ce qu’on reproche au Crif quand il prétend parler au nom de tous les juifs, n’est-il pas valable concernant les chrétiens et les musulmans ? Vérité en deçà du Jura, mensonge au-delà ?

Avec ce nouveau battage médiatique, la bourgeoisie de Sarkozy à Obama et à l’obscur gouvernement suisse, pense que nous ne savons compter que jusqu’à deux. Faut choisir : pour ou contre les minarets ? ET insidieusement : voulez-vous entendre hurler la prière à 5 heures du mat par un muezzin du haut du minaret (payé par vos impôts) en pleine ville occidentale ?

Ne faut-il pas interdire les moquées, avec ces tours de bigots ? Dans dix ans l’occident ne sera-t-il pas « arabisé » ?

Les électeurs sont certes des enfants. Ils ont eu peur de la « conquête arabe ». Mais ils sont ineptes de ne pas comprendre les raisons de la « tolérance » européenne. L’Europe des Merkel, Sarkozy, Bové et Cohn-Bendit ne se destine-t-elle pas à un mieux « vivre ensemble » ? Ou à mieux combattre « ensemble » pour des objectifs encore obscurs?

Fabuleux spectacle, n’est-ce pas, où la démocratie libérale se moque d’elle-même et conchie des électeurs idiots, voire « fachos » ! Voilà qui va ragaillardir la vertu d’honnêteté du personnel politique bourgeois ! ET pourquoi ne pas supprimer les élections et ces référendums à la con ? La « tolérance zéro » de la police n’est-elle pas l’autre face de cette tolérance sincère pour toutes les religions abrutissantes ?

8. LES ARABES SONT LES NOUVEAUX JUIFS DE L’EUROPE DEMOCRATIQUE

Vous ne l’aviez pas saisi jusque là, et moi non plus, mais la reviviscence nationale, sous couvert d’obséquieux débat sur l’identité nationale, nous révèle ce qui se cachait jadis sous l’union nationale : la nation a besoin d’ENNEMI INTERIEUR pour préparer la guerre future. L’arabe, plutôt prolétaire, voilà l’ennemi ! Il poignardait dans le dos, l’ingrat, au temps des colonies, il complote aujourd’hui sans cesse dans « nos murs ». Il a fait tomber des buildings à New York. Il se prépare à faire effondrer l’Occident. Pire que le communiste terroriste à la Djougachvili, il veut jeter sur le monde un voile infâme de bigoterie, battre les femmes qui le méritent et profiter des allocs. Savez-vous qu’il y a près de 2100 mosquées en France, quoique souvent simple garage ou local qui pue la godasse ? Et ils voudraient en plus qu’on voie de loin leur lieu de culte ! A l’égal des flèches de nos belles cathédrales ! Bien au-dessus de l’horloge de nos mairies laïques et républicaines ! Les cris du muezzin ne vont-ils pas faire cacophonie avec les cloches de nos églises et les sirènes de la police et des pompiers ?

Avez-vous réfléchi un instant à la réponse qui serait celle de tout prolétaire, de quelque race ou religion qu’il se réclame, à la question : voulez-vous une augmentation de salaire et une garantie d’emploi ou cotiser pour la construction de l’Eglise ou de la mosquée du coin de la rue ?

Non, mais les dirigeants et intellectuels de gouvernement de notre Etat national y ont pensé et c’est pourquoi ils ne la posent pas, cette étrange question qui renvoie à une identité de classe très prosaïque. Et subversive.

dimanche 29 novembre 2009

UNE NOUVELLE BIOGRAPHIE D'ENGELS


Je n’ai pas pour habitude de laisser à d’autres la critique de livres importants, mais celui-ci coûte cher, et en attendant mon avis – comme je l’ai commandé à ma bibliothèque municipale – il m’a semblé que le travail de E.Jousse devait être aussi pertinent dans la critique que près de la vérité. Une idée cadeau de Noël à vos amis militants marxistes, peut-être ?

JLR





Une biographie vivante, qui redonne place



à Engels dans l’histoire du marxisme.



Emmanuel JOUSSE





En rétablissant la dialectique hégélienne sur ses pieds, en l’enracinant dans les conditions matérielles de l’humanité, Marx et Engels avaient brisé l’âge des héros de l’idéalisme allemand pour instaurer celui des masses, dans une collaboration devenue mythique. Amitié indéfectible, qui évoque l’Hypérion d’Hölderlin et rend la rupture moins tranchante; aux accents du poète qui voulait «arracher l’être idéal à la routine de la vie quotidienne» fait écho l’apothéose de Marx par le matérialiste Engels: «Marx était un génie; nous autres, tout au plus, des talents». Cette statue de Commandeur projette une ombre masquant la stature d’Engels, réduit au second rôle du secrétaire ou de l’éminence grise. Père du marxisme sans lui donner son nom, défenseur du prolétariat sans en partager les affres, le personnage reste insaisissable. Un éclairage nouveau est donné par la biographie de Tristram Hunt. Engels, le gentleman révolutionnaire répond à trois questions que pose irrémédiablement le personnage. La première est d’ordre biographique, puisqu’Engels, à la fois industriel et cofondateur du marxisme, présente les traits dissymétriques de L’étrange cas du Dr. Jekyll et de M. Hyde de Stevenson. En redonnant vie à «ces passions et ces désirs, haines personnelles et lubies individuelles» , le livre présente une image qui écarte l’apologétique comme le procès en hérésie, et lève ces contradictions apparentes en situant Engels dans son contexte historique. La seconde relève de l’histoire des idées, et tient à sa collaboration étroite avec Marx, si étroite qu’elle rend impossible toute distinction. Comme les Dioscures, Castor et Pollux, que la Dixième Néméenne de Pindare associe au-delà de la mort, Marx et Engels défient l’entreprise biographique individuelle, appelant, au mieux, les vies parallèles. Mais la symbiose nourrit le débat sur l’apport réel d’Engels au marxisme, entre force d’impulsion et réduction vulgarisatrice, entre avant-scène et second rôle. Celui-ci pose une troisième question, parce qu’Engels aurait déformé le sens des écrits originaux, enfermé le marxisme dans une interprétation mécaniste ouvrant la voie au totalitarisme stalinien. C’est donc à l’examen de cette responsabilité que Hunt s’attache, voulant dissocier la mémoire du Général de celle de l’Armée rouge.





Dr. Jekyll et Mr. Hyde: parcours d’un industriel révolutionnaire



Le premier pari de Hunt, celui de donner chair au personnage d’Engels, est réussi. La biographie se lit comme un roman, faisant entendre le brouhaha des brasseries berlinoises des années 1840; respirer l’odeur de la poudre sur les barricades de 1848; voir les misères de la classe ouvrière dans Manchester métamorphosé par la révolution industrielle. D’une façon générale, chaque chapitre est ouvert par une mise en contexte qui permet de mieux saisir les activités polymorphes d’Engels, de sa formation jeune-hégélienne des années 1840 à son action lors du soulèvement libéral de 1848 en Allemagne, de sa rencontre avec le prolétariat manchesterien en 1842 à sa carrière de manufacturier dans la même ville entre 1850 et 1869, des premières collaborations avec Marx en 1844 à la défense de son héritage intellectuel de 1883 à 1895.





Malgré tout, le souci de faire un sort au moindre aspect de la vie du sujet conduit l’auteur à brouiller la hiérarchie des faits. La relation entre Engels et Mary Burns, ouvrière irlandaise rencontrée à Manchester, a son importance jusque dans les prodromes de la théorie marxiste car c’est elle qui lui révèle la face la plus noire du capitalisme. De ces expériences directes est issu The Condition of the Working-Class in England (1845), qui donne une première expression à certaines formules comme la distinction de classes ou la mission révolutionnaire du prolétariat. En revanche, l’aventure supposée d’Engels avec l’épouse de Moses Hess, communiste allemand réfugié à Paris en 1846, est une anecdote croustillante, mais inutile; et le lecteur saisit mal l’intérêt d’une question telle que «Engels a-t-il vraiment abusé de la femme de Moses Hess?» . Le propos se dilue donc parfois en une juxtaposition d’épisodes sans cohérence réelle. Au chapitre VII, consacré à la période 1869-1883, on voit se succéder une description de l’environnement et du quotidien d’Engels, un rappel (superficiel) de l’attitude des Dioscures pendant la Commune, les débats au sein de l’Internationale, une description de la fortune d’Engels, une analyse de ses angoisses domestiques issues de la rivalité entre ses bonnes, un bilan de son attitude face au socialisme russe, avant de s’achever par la mort de Marx.



De même, le souci de rendre la vie d’Engels dans un style fluide n’excuse pas les nombreux écarts de langage. Paul Lafargue, le gendre désargenté de Marx qui puise à pleines mains dans la fortune d’Engels, «poussait le bouchon un peu loin» , et Aveling, compagnon d’Eleanor Marx, est un «salaud» . Ces jugements de valeur sont d’ailleurs fréquents, et le lecteur découvre que La guerre des paysans en Allemagne (1850), application à l’histoire des mouvements agraires et religieux du XVIe siècle du marxisme, a été rédigé «avec toute la finesse d’un étudiant en première année de matérialisme» . Plus grave, Hunt a parfois tendance à juger des choix d’Engels en fonction de préoccupations actuelles, comme lorsqu’il parle d’«ethno-philosophie nauséabonde» face aux révolutions polonaises et hongroises en 1848-1849.



Malgré ses défauts, la biographie de Hunt parvient à rendre attachante la figure d’Engels, et à éclairer son époque d’une vive lumière. Il réussit également à montrer les ressorts de la contradiction entre Dr. Jekyll et M. Hyde, entre le manufacturier et le communiste, qui trouve dans les impératifs d’une collaboration étroite avec Marx sa résolution, ou mieux, son dépassement.





Les affinités électives: Marx, Engels et le marxisme





L’objectif de Hunt est de donner une vision plus équilibrée de cette collaboration. La posture exclut toute recherche en paternité, qui aboutirait à la distinction impossible entre ce qui revient à chacun, et ouvre une recherche en gémellité. Comme Oreste et Pylade dans l’Iphigénie en Tauride de Goethe, il unissent leurs forces et, «tous deux, avec une audace réfléchie, marchent vers l’accomplissement». Hunt montre comment, des premiers textes partagés (La Sainte Famille en 1845, l’Idéologie allemande en 1846, le Manifeste en 1848) au Capital publié en 1867, la pensée commune s’harmonise en un tout homogène, et que les précisions apportées par Engels après la mort de Marx s’inscrivent dans sa continuité.





Mais surgit alors une ambiguïté: la collaboration d’Engels, diffuse dans une oeuvre qui porte l’estampille de Marx, ne permet guère de préciser ce qui la distingue de celle de son comparse. Hunt fait alors valoir un argument convaincant: Engels ne se convertit pas à la pensée de Marx en 1844 parce qu’il est arrivé seul aux mêmes conclusions. Le marxisme est ainsi la conjonction de deux expériences complémentaires et indépendantes: celle, livresque, de Marx, et celle, pratique, d’Engels. Les oeuvres communes ultérieures sont le produit d’affinités électives que décrit Goethe: deux pensées qui «s’attirent, se saisissent, se détruisent, s’absorbent, se dévorent, puis, après s’être intimement unies, se manifestent à nouveau sous une forme renouvelée, nouvelle, inattendue». Mais la tentation est grande de briser cet équilibre délicat, et de faire d’Engels «le plus audacieux des deux... pour ce qui était d’explorer les multiples ramifications de leur pensée commune.». C’est Engels qui, le premier, aurait jeté un pont entre le radicalisme philosophique des Jeunes-Hégéliens et la réalité de la condition ouvrière; lui qui aurait formulé, avant Marx, l’idée de classes déterminées s’affrontant dans les arènes de l’histoire. Entre le statut d’inspirateur, et celui du frère d’armes, la limite est toutefois indécise, surtout pour accorder le privilège de l’antériorité à Engels. En l’histoire des idées, les recherches en paternité aboutissent souvent, comme dans les comédies de Plaute, à la découverte d’un géniteur insoupçonné: l’idée de classes en conflit se trouve déjà dans l’oeuvre de Saint-Simon, et Engels reconnaît sa dette en 1878, la qualifiant de «découverte des plus géniales». Quant à l’intérêt de la gauche hégélienne pour la condition ouvrière, il se manifeste au même moment dans la Triarchie européenne de Moses Hess en 1841, ou lors des révoltes ouvrières de la décennie, dont la plus célèbre est celle des tisserands de Silésie, immortalisée par Heinrich Heine dans Die Schlesischen Weber en 1844. Les inventions d’Engels participent ainsi d’un mouvement intellectuel plus large, dans lequel n’existent ni maître ni disciple, et les affinités électives y puisent une signification nouvelle: la complémentarité entre deux parcours intellectuels est assortie d’une atmosphère commune, qui amène toute une génération à s’interroger sur les conséquences sociales de la révolution industrielle.



Ansi, la question irrésolue de l’indépendance intellectuelle d’Engels fait osciller l’ouvrage entre deux positions contradictoires. La première consiste à «débarrasser Engels de sa modestie et de permettre à ses idées iconoclastes de fructifier au-delà de la mémoire de Marx.» (op. cit., p. 21)), la seconde le maintien dans l’ombre tutélaire du fondateur. Mais après tout, le privilège de l’antécédence est de peu d’importance. Que telle idée fondamentale soit d’abord venue à Engels en dit peu sur le marxisme et ses conséquences, ignorant l’usage qui en a été fait dans l’Internationale. Et c’est précisément cette question des usages qui fonde la troisième question posée par Hunt, celle de la responsabilité d’Engels dans les transformations du marxisme, jusqu’au totalitarisme stalinien.





Le Méphistophélès du léninisme





L’acte d’accusation est établi de longue date: en rapprochant le marxisme des conquêtes scientifiques de son temps, Engels l’aurait trahi, transformé en un système de lois immuables, fermant sa vision du monde à toute opposition. Hunt réfute cette interprétation: la lecture des textes fondateurs par Lénine et ses successeurs résulte d’une interprétation abusive; la manière dont ils envisagent la relation entre science et marxisme est différente. Ces arguments pourraient emporter la conviction sous la plume de Hunt, s’ils n’étaient pas contredits par des incises qui font d’Engels l’ancêtre des bolcheviks. Sur le plan théorique, «les tentatives de modélisation scientifique d’Engels allaient prendre place parmi ses contributions dont les conséquences sur le XXe siècle seraient les plus néfastes.». Sur le plan des méthodes politiques, Engels donne à voir «un cas d’école pour étudiants en technique d’infiltration et de noyautage: un cocktail redoutablement efficace de menaces, de divisions pour mieux régner, de dénonciation et de manœuvres d’intimidation idéologique.».





La difficulté vient, sans doute, du style de l’ouvrage qui laisse trop place aux jugements de valeur, ainsi qu’on l’a déjà remarqué. Mais, plus profondément, c’est la question elle-même qui mériterait d’être reposée, non en terme de responsabilité (impliquant une compression de la temporalité pour établir un lien direct et factice entre Engels et Lénine), mais en terme de glissements, par lesquels les idées originelles sont progressivement interprétées puis déformées. Dans cette perspective, la place d’Engels est centrale parce qu’il est le premier chaînon d’une succession de lectures contradictoires, non seulement parce qu’il défend bec et ongle l’œuvre de Marx (Hunt le montre), mais aussi parce qu’il en est le premier glossateur, par ses préfaces et critiques qui clarifient une pensée en construction. Ce travail d’interprétation puis de diffusion ne peut être dissocié de son utilisation par des partis nationaux ou des théoriciens qui ont leurs propres exigences. Le succès de l’Anti-Dühring (1878) n’est pas anodin à cet égard: l’ouvrage d’Engels ne rencontre aucun succès immédiat, mais cette synthèse qui rend accessible les idées de Marx aux socialistes de l’Internationale devient fondatrice lorsqu’elle est traduite, partiellement, par Paul Lafargue en 1880 pour gagner le socialisme français au marxisme. Si la promotion entreprise par Engels est centrale, elle ne peut être séparée du travail complémentaire des intermédiaires qui traduisent, discutent, tordant les idées originales. De ce fait, la responsabilité supposée d’Engels du totalitarisme stalinien devient une fausse question: la théorie marxiste n’a de valeur que par l’usage que ses défenseurs en font, et léninisme comme stalinisme sont les prolongements de débats contradictoires sur l’héritage intellectuel des Dioscures qui animent l’Internationale entre 1889 et 1914.



L’ouvrage de Tristram Hunt révèle une image en clair-obscur de Friedrich Engels, soulignant les contradictions toutes hégéliennes d’une vie passée le jour aux commandes d’une industrie textile, la nuit à la destruction de ses fondements. Mais l’approche chronologique, qui masque les lignes de force et dissout les cohérences, ne parvient pas totalement à répondre aux questions évoquées par l’auteur: entre la subordination idéaliste au génie et l’indépendance du collaborateur, la part exacte d’Engels dans l’élaboration du marxisme reste imprécise; entre fidélité et trahison, son héritage est directement transmis aux bolcheviks russes, ignorant l’histoire de la théorie après sa mort. La biographie, révélant toute la richesse de l’activité intellectuelle d’Engels qui enracine le marxisme sur des terrains féconds, de la lutte anti-coloniale à l’égalité des sexes, mériterait d’être prolongée, par un dépassement du personnage lui-même, pour mieux saisir la postérité réelle de son œuvre



Histoire





Engels. Le gentleman révolutionnaire



Tristram Hunt



Éditeur : Flammarion



587 pages / 26,60 € sur



vendredi 27 novembre 2009

Eléments pour une histoire comparée de mai 68 en France et en Allemagne

Par Ingrid Gilcher-Holtey (de L’Université de Bielefeld)

Ce texte publié sur le site du GAP de Nanterre (groupe d’analyse politique) montre que de très intéressantes recherches sont menées par des écoles d’historiens. La comparaison du mai 68 français et du mai allemand (méconnu) nous a paru très judicieuse, moins la référence à ce brouillon de Bourdieu (qui n’est une référence en France que pour une minorité de bobos). Il y manque aussi la compréhension politique de ce que signifie mai 68 comme symbole « international » (et non limitativement hexagonal) : 1. fin de la reconstruction 2. réveil du prolétariat. En troisième lieu, il manque une appréciation historico-sociale de la particularité, faussement paradoxale de 68, la petite bourgeoisie (intellectuelle) y était tombée (provisoirement) dans le prolétariat ; notion importante que je suis un des rares à défendre et qui permet pourtant de comprendre pourquoi étudiants et manifestants se fichaient tant du sort de l’Université que du succès des grèves syndicales.

Il y manque aussi l’analyse du pourquoi la jonction étudiants-travailleurs n’a pu se faire en Allemagne, qui ne trouve sa raison d’être nullement dans la culpabilité supposée par les gauchistes bourgeois vis-à-vis du nazisme (la classe ouvrière allemande en fût la première victime) mais dans l’étau d’un pays sciemment divisé en deux par les puissances victorieuses pour empêcher son prolétariat de relever la tête ; étau aussi en une RFA plus luxueuse et cette infâme caserne de RDA (« socialisme de merde » avait dit Rudi Dutschke qui suivait le mai français de son lit d’hôpital et choisit alors comme référence… Prague et le démocratisme occidental. Le texte de la professeure Gilcher-Holtey a le mérite de poser en arrière-fond de grandes questions non abordées par les militants révolutionnaires maximalistes (qui ne se considèrent pas comme 68 tards) : la politique a-t-elle disparu après ces deux expériences « anti-autoritaires » ? Mais aussi il est curieux qu’elle n’imagine pas une simultanéité de mouvements similaires plus dangereux à l’avenir dans la crise systémique. C’est là le défaut des chercheurs en général, ils restent accrochés au passé, soucieux de le décortiquer, sans oser poser les problèmes politiques de fond. Mais s’ils font un bon travail d’historiens ils sont utiles au mouvement révolutionnaire car on ne joue pas avec la réalité et la vérité des classes.

JLR

Il est nécessaire d’abord de poser le problème qui se dissimule par delà le chiffre 68, c’est à dire d’expliciter - ce qu’on pourrait appeler en termes weberiens la problématique et l’enjeu de connaissance. La désignation d’un phénomène historique par une date est vide de tout contenu. Elle indique seulement l’acmé d’une vague de protestation, qui dans les années soixante, concerne presque tous les pays industriels occidentaux. Qu’est-ce qui caractérise ces révoltes, qui près de trente ans après, donnent encore lieu à des débats publics et qui en France, tout comme en Allemagne sont devenues des éléments de la mémoire collective ? Quels effets peut-on leur imputer ? Je voudrais soutenir ici que le pouvoir d’action de ces mouvements de protestation ne peut être défini qu’à partir de l’analyse de leur structure et de leurs perspectives. Et la description des suites de l’événement entendu au sens d’événement « historique » (au singulier) est impossible sans spécification des événements (au pluriel) d’où ces conséquence découlent.

Mais tout d’abord qu’est-ce qui se cache dans l’événement ? Comment peut-on concevoir ce phénomène historique ? Les événements qui retiennent notre attention ont tour à tour été définis comme : « nouveau conflit social » par Alain Touraine, comme « révolte d’une génération » par Edgar Morin, comme « crise des institutions » par Michel Crozier ou comme « moment critique » dans la dynamique de la société française par Pierre Bourdieu. Et de même que les constructions sociologiques divergent, de même manquons-nous d’une conception d’ensemble de ces événements. Ils ont été tour à tour qualifiés de « révolte » par Touraine, de « quasi-révolution » par Morin, de « révolution imaginaire » par Habermas, de « révolution dans le système mondial » par Wallerstein, de « crise culturelle » par Crozier, de « carnaval » par Aron, de « régression romantique » par Löwenthal, de « crise du mode de reproduction devenant crise généralisée » par Bourdieu. Au delà du procédé rhétorique qui consiste à réduire les thèses respectives de chacun de ces auteurs au terme qui les résume, il me semble que chacune de ces qualifications met l’accent sur certains des éléments de la protestation, mais qu’aucune ne parvient à rendre compte de la dynamique de la mobilisation et encore moins de ses conséquences.

Même si les agents moteurs du mouvement ont été les lycéens et les étudiants - en France il faut ajouter les jeunes ouvriers ou employés - cela ne veut pas dire - comme on le croit à partir d’une interprétation qu’on rencontre souvent - que le procès de mobilisation se réduise à n’être qu’une révolte de génération. Ce qu’on appelle « la génération de 68 » ne se constitue qu’en apparence à la faveur des événements et de leurs conséquences. De la même façon que la génération de 48 au 19ème siècle elle n’est pas un produit des mouvements de protestation, pas plus de leurs causes que de leurs conditions préalables. L’événement de 68 ne se laisse pas non plus définir comme un mouvement étudiant bien que la crise structurelle des universités et de l’appareil de formation reste l’arrière plan de l’agitation estudiantine. Quoique la réforme de l’université, et plus largement l’aspiration à une culture nouvelle demeure un enjeu central de leur engagement, l’horizon et les objectif des protestations dépassent ces questions en France aussi bien qu’en Allemagne ou même aux Etats Unis. Ce qui est décisif dans les protestations de 68 dans chaque pays est que plusieurs courants de protestation s’appuient les uns sur les autres : on trouve par exemple au coeur du mouvement de 68 aux Etats Unis, le mouvement étudiant proprement dit, l’opposition à la guerre du Viêt-nam et les mouvement pour les droits civiques ; en R.F.A. dans le cadre de l’opposition extraparlementaire la campagne en faveur du désarmement (ce qu’on appelle en termes indigènes la marche de Pâques), l’opposition contre la loi d’urgence et le mouvement étudiant lui même. C’est en France et en France seulement qu’il y a appui réciproque du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier et que l’étincelle de la protestation embrase les entreprises, devient une grève générale paralysant l’ensemble du pays, grâce à l’occupation parallèle des entreprises et des universités, pour culminer fin mai en crise politique qui ébranle le système gaulliste. On sait que le général de Gaulle quitte Paris en hélicoptère le 29 mai ; il est convaincu d’avoir perdu tout pouvoir politique et il envisage de se retirer en Irlande, au pays de ces ancêtres. Le développement de l’action parallèle des étudiants et du monde de travail s’est transformé en « moment critique » où tout est possible, en tout cas paraît tel, où le futur est indéterminé, l’avenir indistinct, les perspectives imprévues et imprévisibles.

On ne trouve pas de moment critique comparable en Allemagne, même si l’opposition extraparlementaire a cherché à créer une « situation à la française ». Malgré tout, le mouvement de 68 allemand met en échec l’ordre institutionnel, et met en question des valeurs établies, des façons de voir et des manières de faire propres à la société d’après-guerre. Tous ces mouvements témoignent donc de formes d’unité au delà des différences nationales qu’ils incarnent à travers leurs origines et leur déroulement, comme je voudrais le montrer maintenant.

Deux « événements critiques » de portée différente

Si on essaie d’analyser le mouvement de Mai en France et l’opposition extraparlementaire en Allemagne on peut y voir l’expression de mouvements sociaux. Ces mouvements articulent et médiatisent des contestations, ils traduisent les aspects structurels des crises en cours. Mais il faut se souvenir que les crises structurelles n’induisent pas automatiquement des mouvements sociaux et que les tensions structurales, les mécanismes des situations objectives de frustration ne se transforment pas nécessairement en protestations ou en crises politiques.

Pierre Bourdieu développe dans son livre « Homo academicus » [1] un modèle qui donne aux « événements critiques » un rôle et une fonction créatrices dans le processus de synchronisation des crises latentes. Grâce à la notion « d’événement critique », l’auteur introduit dans l’analyse des conflits, un élément qui peut « comporter une part d’accident ». « L’événement critique », qui synchronise la perception de groupes socialement hétérogènes en France, est la nuit des barricades ( du 10 au 11 mai), au cours de laquelle des étudiants et des jeunes occupent une enclave dans le Quartier latin après une manifestation sans incidents. A la suite des événements de la nuit du 10 au 11 mai l968, le mouvement des étudiants français est gagné par un dynamisme qui, en peu de temps, dépasse les mouvements protestataires américains et ouest-allemands en terme de mobilisation. Les événements dramatiques de la nuit de barricades lient les mouvement étudiant et ouvrier dans une manifestation commune contre la répression et contre le gouvernement le 13 mai. Ils enclanchent ainsi un mouvement se solidarité qu’on pourrait appeller, en suivant Robert Musil, « la grande action parallèle. »

En Allemagne il y a deux événements critiques semblables à la nuit de barricades : c’est d’abord le 2 juin. l967, la mort de l’étudiant Benno Ohnesorg d’une balle tirée par un agent de police. La mort tragique de cet étudiant suscite un mouvement d’indignation dans tout le pays. Il s’étend du centre de Berlin à toutes les universités et il est à l’origine de prises de positions dans l’opinion publique libérale. Après la mort de Benno Ohnesorg, ce ne sont plus seulement les étudiants, mais également les « intellectuels » libéraux qui voient les actions de la police contre les étudiants comme l’expression du caractère répressif de l’ordre social de l’État et, dans le contexte allemand, comme la manifestation de tendances préfascistes. Mais le mouvement ouvrier n’a pas été mobilisé par les événements de Berlin. Ainsi, en l967, il n’y a pas eu de grèves parallèles aux protestations des étudiants, bien que la récession économique et le climat politique sous la "grande coalition" aient favorisé une attitude latente de protestation.

D’après Bourdieu, l’effet de synchronisation ne se produit « que s’il existe un rapport d’orchestration objective entre les agents en crise du champ parvenu à l’état critique et d’autres agents, dotés de dispositions semblables, parce que produits par des conditions sociales d’existence semblables (identité de condition) ». Mais le sens accordé à l’événement par les acteurs en situation joue un rôle important, à mon avis, au titre d’élément renforçant la synchronisation des perceptions d’acteurs sociaux hétérogènes. Il me semble en d’autres termes que la structure de sens activable dans les situations historiques extraordinaires est d’une importance décisive pour le processus de synchronisation et pour la transformation de « l’événement critique » en « moment critique ».

Deux dynamiques parallèles particulières

Revenons donc sur « l’expression » qui accompagne chacun des événements critiques », en France et en Allemagne. L’opposition extraparlementaire en Allemagne voyait les événements de Berlin du 2 juin comme une anticipation des mesures d’urgence et orientait la protestation contre l’adoption des lois d’urgence. Elle élargit et politisa la manifestation de 2 juin, connecta la protestation à un objectif politique immédiat, axé sur la sauvegarde de l’Etat et de l’ordre social. Elle avait l’appui, pour ce faire, de nombreux syndicats, parmi lesquels, IG-Metall, qui étaient décidés à empêcher la mise en cause de leur autonomie par des moyens extra-institutionels ainsi que par une loi de défense de la démocratie : ils se souvenaient manifestement de l’expérience qui avait autrefois conduit à l’effondrement de la République de Weimar. Les actions communes se diversifièrent après le 2 juin 67 ; des comités anti-législation d’urgence furent mis en place dans tout le pays. En même temps étaient organisées des campagnes contre la presse Springer, parce que l’information manipulée par celle-ci avait conduit selon l’opposition extraparlementaire, à un appel au pogrom contre les étudiants.

Cette idée parut confirmée, lorsque le 11 avril 68 Rudi Dutschke fut victime d’un attentat, qui semblait armé par une campagne médiatique diffamatoire. Et cet « événement critique » joua le rôle d’un événement coordinateur des représentations collectives. Tout se noue autour du blocage de la « presse Springer » et des affrontements qui s’ensuivent. Ces affrontements font deux morts à Munich à la suite de l’intervention des forces de l’ordre. Il ne sort pourtant pas de cette confrontation de protestations coordonnées entre étudiants et travailleurs.

Le 11 mai 68, alors qu’en France étaient explorées les voies d’une manifestation commune, en Allemagne étudiants et travailleurs manifestent de façon séparée à l’occasion de la deuxième lecture des lois d’urgence. Pendant que l’opposition extraparlementaire organisait une marche de protestation convergeant sur Bonn, les syndicats se regroupaient à Düsseldorf à l’initiative du DGB. C’est seulement fin mai, à l’occasion de la troisième lecture des lois d’urgence que se mettent parallèlement en place les appels publics au boycott et les occupations de locaux dans presque toutes les universités et que s’organisent des arrêts du travail spontanés et des menaces de grève dans les entreprises. Si on cherche à dire les choses à façon synthétique, l’opposition extraparlementaire en Allemagne apparaît comme « une coalition négative » contre les lois d’urgence et la révision de la constitution. Elle avait par là même un objectif institutionnel prédéfini (lutter contre les menaces pesant sur la démocratie), cet objectif étant très différent - j’aurais envie de dire beaucoup moins ambitieux - qu’une perspective générale d’émancipation en opposition avec l’ordre établi. Réseau de mouvements hétérogènes - le mouvement étudiant, l’opposition contre les lois d’urgence et la campagne pour désarmement - la mobilisation en Allemagne ne réussit pas à transformer les insatisfactions et les protestations sectorielles en mot d’ordre concret et plus général, c’est à dire en perspective de transformation sociale.

Le mouvement français de Mai, à l’inverse, a réussi cela. En France l’action parallèle des étudiants et des travailleurs est unifiée, au moins pour un temps par un rapport aux valeurs commun, qui ouvre la protestation sur l’horizon de la transformation sociale : l’exigence d’autogestion. L’autogestion est ce que relie dans le mouvement de Mai en France la volonté de changement des centres de décisions et d’orientation, la contestation des formes de domination et de hiérarchie, la libération de la créativité autour de l’idée d’autodétermination et d’autoadministration dans les entreprises. Il est vrai que la question de savoir comment l’autogestion sera mise en oeuvre et développée institutionellement et concrètement reste obscure et en un sens ouverte. Mais les composantes libertaire, antihiérarchique, antibureaucratique et antiautoritaire n’en réussissent pas moins, pour quelques jours, à coordonner autour du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier la direction de l’action collective. La démocratisation des universités devait suivre la démocratisation des entreprises. C’était « une communauté d’aspiration » que le mouvement des étudiants et des travailleurs mettait en place en définissant un horizon ouvert de rénovation sociale, qui laissait miroiter la possibilité de l’effondrement des structures sociales et la subversion de l’ordre établi.

Cette perspective du mouvement de Mai n’est pas transposable dans le contexte allemand même si l’opposition extraparlementaire a souhaité créer « une situation à la française » : elle ne l’est pas premièrement, parce que l’autogestion est l’exact contraire de la « cogestion », qui inspire le mouvement syndical ; elle ne l’est pas, non plus, parce que l’opposition extraparlementaire manquait de relais organisés dans le mouvement syndical, ceux qu’on trouvait par exemple en France au sein de la CFDT ou bien parmi les anarcho-syndicalistes de Force Ouvrière. Il fut ainsi impossible de développer une perspective alternative à travers l’action directe et les occupations d’usines.

Il n’en reste pas moins que le mouvement allemand libère un potentiel antiautoritaire et anti-hiérarchique analogue au mouvement de Mai français. Celui ci prit forme dans les actions de protestation de l’aile antiautoritaire des étudiants socialistes du SDS. La stratégie antiautoritaire partait de l’individu, son objectif était la destruction de la structure de la personnalité autoritaire qui avait contribué de façon décisive, selon Adorno, à développer la domination fasciste. Toute transformation durable de l’individu supposait ainsi la transformation des institutions qui le façonnaient. « Le fascisme aujourd’hui », disait Rudi Dutscke, « est moins présent dans la personne ou dans le parti qu’il ne tient à l’éducation ». Partout l’objectif devenait donc de briser les attentes des autorités et d’instaurer de nouveaux rapports de face à face : de la crèche à l’université ; de la famille jusque dans la presse et par delà dans l’Etat. La diversité des formes de l’autorité - entendue comme l’ensemble des traits de caractère de chacun et la représentation de soi qui en résulte, comme l’élément constituant des relations inter-individuelles, comme l’aspect central du rapport aux institutionset à l’Etat et enfin comme composante « culturelle » de la propagande, de la publicité et du journalisme - ouvrait ainsi un boulevard à l’action, à la protestation placée sous le signe de l’antiautoritarisme.

Cette protestation pouvait être investie dans la vie quotidienne et par exemple dans la critique de le génération national-socialiste des parents ; elle pouvait être testée expérimentalement dans l’enseignement (à travers séminaires critiques ou boycotts de cours), ou bien contre les institutions culturelles (le théâtre, l’église, les médias) ; elle pouvait même être portée devant les cours de justice comme le montre le procès contre le membre de la Commune I, Fritz Teufel. Elle pouvait encore être élargie au terrain politique. La multiplicité des actions envisageables a dynamisé l’extension de la stratégie d’émancipation antiautoritaire, qui s’en est trouvé fortifiée et légitimée par l’action. Chaque acte de provocation destiné à démasquer l’autorité en s’exposant à ses sanctions, chaque geste de provocation engendrant la répression ou même tout simplement toute provocation visant à mettre les rieurs de son côté pouvait être compris comme une épreuve forçant l’Etat autoritaire ou la société autoritaire à jeter bas le masque.

Pourtant, la dynamique spécifique de la stratégie antiautoritaire, transformée en militantisme actif, ne peut être considérée simplement comme un emprunt à la tradition du surréalisme, revue et corrigée par l’Internationale situationniste. La construction « de l’action », au sens situationniste, visait non seulement à démasquer la structure de la domination, mais également à libérer l’individu, en l’invitant à se redéfinir par ses gestes d’opposition. L’action antiautoritaire joue ainsi constamment coup double : critiquer les structures d’autorité et changer l’individu par l’action, révéler la toute puissance du moi et libérer de l’oppression de l’Etat fasciste. « Parce que nous sommes nés dans une société autoritaire, nous avons la chance de pouvoir venir à bout de ce qu’elle a fait de chacun de nous, disait Rudi Dutschke. A une seule condition : que nous sachions devenir des hommes dans une société qui nous appartient, quoiqu’elle nous maintienne sous le joug de sa domination et de son pouvoir ». Le lien entre abolition de la domination et destruction du caractère autoritaire correspond ainsi à une particularité de l’histoire allemande : l’action anti-autoritaire, au sens de procès d’éducation permanente, devenait du même coup critique d’un régime politique et d’un passé, demeurés jusqu’alors tabous.

Deux postérités limitées homologues

L’ordre établi s’est défendu en France et en Allemagne contre les mouvements de 68 simultanément :c’est au même moment, le 30 mai, que s’affirme l’effort pour réinstitutionaliser le conflit. En Allemagne avec l’adoption de la loi sur l’état d’urgence par la « grande coalition », en France avec la fixation de l’échéance électorale. Dans les deux pays commence alors la démobilisation. La dynamique du mouvement a été stoppée en France par l’organisation des élections : le principe de la démocratie directe expérimenté dans les entreprises et les institutions occupées est remis en cause au nom du principe de la démocratie représentative. La grève est ramenée à un conflit classique de salaire négocié branche par branche en même temps que le rétablissement du monopole des organisations syndicales représentatives disqualifie la participation directe des travailleurs. Aucun parti ne met en avant la conception de l’autogestion dans sa campagne électorale et les gaullistes sortent renforcés de l’issue du scrutin.

Du point de vue de la démobilisation, le Mai 68 allemand ressemble au Mai 68 français. Quoi qu’il soit proclamé à cors et à cris « la loi d’urgence ne passera pas », après le retrait des syndicats du réseau de l’opposition extraparlementaire, le mouvement éclate entre groupes rivaux, partis, sectes, « cellules rouges » et « fraction armée rouge ». Le souffle de la provocation, c’ est à dire la faiblesse structurelle des mouvements mobilisés dans l’action, favorise la victoire des cadres organisés. Le SDS et la campagne pour le désarmement se dissolvent formellement en 1970. L’agitation étudiante se poursuit dans l’enseignement supérieur, mais elle n’a plus d’écho favorable comparable à celui des années 68. La formulation de règles du jeu alternatives dans la législation de l’enseignement supérieur n’intéresse plus l’opinion.

La force institutionnelle établie canalise les mouvements vers de nouvelles formes de vie et de culture, que viennent hanter les façons de voir instituées. L’effondrement de 68 mène ainsi à la définition de formes de vie alternatives sous l’espèce de communautés urbaines ou campagnardes. Ce qui apparaît comme un repli politique sur le privé marque le début d’une nouvelle définition de la politique : relations entre les sexes, question du rapport au nature etc. La formule « tout ce qui est privé est politique » est topique de la manière dont se reconstruit la relation entre la sphère privée et la sphère publique. On pouvait imaginer le mouvement de mai français plus « visionnaire » que l’opposition extraparlementaire allemande : les changements effectifs qu’ils induisent, se limitent à une allergie anti-institutionnelle récurrentes, de part et d’autre.

Hostiles à l’autorité et individualistes, libertaires et socialisants, méfiants vis-à-vis des institutions et pourtant démocrates, les mouvements tournent alors à la critique systématique de l’emprise bureaucratique aliénante à laquelle est assujetti l’individu dans tous les secteurs de la vie moderne. Ils font valoir contre l’ordre établi des sociétés industrielles, les projets « alternatifs » porteurs, à leurs yeux, d’émancipation par les voies de l’autodétermination et de l’auto-organisation. Pour un temps, la perspective d’un changement social qui trouve son principal appui dans les expériences « contre-culturelles » et dans les formes de résistance au pouvoir politique, parait triompher par delà la fascination qu’elle semble exercer. Et, avec elle, dans la mise en question de bien des évidences, les comportements nouveaux et les transformations institutionnelles qu’elle entraîne, dans le sillage des bouleversements sensibles que connaissent alors la France et l’Allemagne. C’est la fin de ce qu’on appelle, de l’autre côté du Rhin, « l’après-guerre ». Bien d’autres éléments que la libération de l’imagination par les mouvements de 68 contribuent à ce renouvellement, sans qu’on doive mettre en doute leur influence propre. Et on trouve un écho affaibli, de ce charisme de l’imagination, de l’autre côté du Rhin, dans le slogan de F. Mitterrand en 1981 : changer la vie.

Aucun des mouvements sociaux qui ont vu le jour, par la suite, (le mouvement des femmes, le mouvement pour la paix ou le mouvement écologiste) n’ont eu une vision de l’avenir comparable aux utopies en actes de 68. L’énergie utopique parait, après coup, à bout de souffle et comme épuisée. « L’avenir, note Jürgen Habermas, est maintenant négativement défini ». Ce sont sans doute ces perspectives que la fascination pour 68 fait durer. Comme rejet, pour un temps refoulé, de ce que Max Weber appelait « la cage de fer de la domination » qui enferme tout un chacun dans le cercle de la soumission à la hiérarchie et à la bureaucratie. Ou, si l’on préfère, comme espoir d’échapper aux tendances séculaires du procès de rationalisation des sociétés occidentales sous son double aspect d’organisation collective imposant un style de vie.