"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

dimanche 29 novembre 2009

UNE NOUVELLE BIOGRAPHIE D'ENGELS


Je n’ai pas pour habitude de laisser à d’autres la critique de livres importants, mais celui-ci coûte cher, et en attendant mon avis – comme je l’ai commandé à ma bibliothèque municipale – il m’a semblé que le travail de E.Jousse devait être aussi pertinent dans la critique que près de la vérité. Une idée cadeau de Noël à vos amis militants marxistes, peut-être ?

JLR





Une biographie vivante, qui redonne place



à Engels dans l’histoire du marxisme.



Emmanuel JOUSSE





En rétablissant la dialectique hégélienne sur ses pieds, en l’enracinant dans les conditions matérielles de l’humanité, Marx et Engels avaient brisé l’âge des héros de l’idéalisme allemand pour instaurer celui des masses, dans une collaboration devenue mythique. Amitié indéfectible, qui évoque l’Hypérion d’Hölderlin et rend la rupture moins tranchante; aux accents du poète qui voulait «arracher l’être idéal à la routine de la vie quotidienne» fait écho l’apothéose de Marx par le matérialiste Engels: «Marx était un génie; nous autres, tout au plus, des talents». Cette statue de Commandeur projette une ombre masquant la stature d’Engels, réduit au second rôle du secrétaire ou de l’éminence grise. Père du marxisme sans lui donner son nom, défenseur du prolétariat sans en partager les affres, le personnage reste insaisissable. Un éclairage nouveau est donné par la biographie de Tristram Hunt. Engels, le gentleman révolutionnaire répond à trois questions que pose irrémédiablement le personnage. La première est d’ordre biographique, puisqu’Engels, à la fois industriel et cofondateur du marxisme, présente les traits dissymétriques de L’étrange cas du Dr. Jekyll et de M. Hyde de Stevenson. En redonnant vie à «ces passions et ces désirs, haines personnelles et lubies individuelles» , le livre présente une image qui écarte l’apologétique comme le procès en hérésie, et lève ces contradictions apparentes en situant Engels dans son contexte historique. La seconde relève de l’histoire des idées, et tient à sa collaboration étroite avec Marx, si étroite qu’elle rend impossible toute distinction. Comme les Dioscures, Castor et Pollux, que la Dixième Néméenne de Pindare associe au-delà de la mort, Marx et Engels défient l’entreprise biographique individuelle, appelant, au mieux, les vies parallèles. Mais la symbiose nourrit le débat sur l’apport réel d’Engels au marxisme, entre force d’impulsion et réduction vulgarisatrice, entre avant-scène et second rôle. Celui-ci pose une troisième question, parce qu’Engels aurait déformé le sens des écrits originaux, enfermé le marxisme dans une interprétation mécaniste ouvrant la voie au totalitarisme stalinien. C’est donc à l’examen de cette responsabilité que Hunt s’attache, voulant dissocier la mémoire du Général de celle de l’Armée rouge.





Dr. Jekyll et Mr. Hyde: parcours d’un industriel révolutionnaire



Le premier pari de Hunt, celui de donner chair au personnage d’Engels, est réussi. La biographie se lit comme un roman, faisant entendre le brouhaha des brasseries berlinoises des années 1840; respirer l’odeur de la poudre sur les barricades de 1848; voir les misères de la classe ouvrière dans Manchester métamorphosé par la révolution industrielle. D’une façon générale, chaque chapitre est ouvert par une mise en contexte qui permet de mieux saisir les activités polymorphes d’Engels, de sa formation jeune-hégélienne des années 1840 à son action lors du soulèvement libéral de 1848 en Allemagne, de sa rencontre avec le prolétariat manchesterien en 1842 à sa carrière de manufacturier dans la même ville entre 1850 et 1869, des premières collaborations avec Marx en 1844 à la défense de son héritage intellectuel de 1883 à 1895.





Malgré tout, le souci de faire un sort au moindre aspect de la vie du sujet conduit l’auteur à brouiller la hiérarchie des faits. La relation entre Engels et Mary Burns, ouvrière irlandaise rencontrée à Manchester, a son importance jusque dans les prodromes de la théorie marxiste car c’est elle qui lui révèle la face la plus noire du capitalisme. De ces expériences directes est issu The Condition of the Working-Class in England (1845), qui donne une première expression à certaines formules comme la distinction de classes ou la mission révolutionnaire du prolétariat. En revanche, l’aventure supposée d’Engels avec l’épouse de Moses Hess, communiste allemand réfugié à Paris en 1846, est une anecdote croustillante, mais inutile; et le lecteur saisit mal l’intérêt d’une question telle que «Engels a-t-il vraiment abusé de la femme de Moses Hess?» . Le propos se dilue donc parfois en une juxtaposition d’épisodes sans cohérence réelle. Au chapitre VII, consacré à la période 1869-1883, on voit se succéder une description de l’environnement et du quotidien d’Engels, un rappel (superficiel) de l’attitude des Dioscures pendant la Commune, les débats au sein de l’Internationale, une description de la fortune d’Engels, une analyse de ses angoisses domestiques issues de la rivalité entre ses bonnes, un bilan de son attitude face au socialisme russe, avant de s’achever par la mort de Marx.



De même, le souci de rendre la vie d’Engels dans un style fluide n’excuse pas les nombreux écarts de langage. Paul Lafargue, le gendre désargenté de Marx qui puise à pleines mains dans la fortune d’Engels, «poussait le bouchon un peu loin» , et Aveling, compagnon d’Eleanor Marx, est un «salaud» . Ces jugements de valeur sont d’ailleurs fréquents, et le lecteur découvre que La guerre des paysans en Allemagne (1850), application à l’histoire des mouvements agraires et religieux du XVIe siècle du marxisme, a été rédigé «avec toute la finesse d’un étudiant en première année de matérialisme» . Plus grave, Hunt a parfois tendance à juger des choix d’Engels en fonction de préoccupations actuelles, comme lorsqu’il parle d’«ethno-philosophie nauséabonde» face aux révolutions polonaises et hongroises en 1848-1849.



Malgré ses défauts, la biographie de Hunt parvient à rendre attachante la figure d’Engels, et à éclairer son époque d’une vive lumière. Il réussit également à montrer les ressorts de la contradiction entre Dr. Jekyll et M. Hyde, entre le manufacturier et le communiste, qui trouve dans les impératifs d’une collaboration étroite avec Marx sa résolution, ou mieux, son dépassement.





Les affinités électives: Marx, Engels et le marxisme





L’objectif de Hunt est de donner une vision plus équilibrée de cette collaboration. La posture exclut toute recherche en paternité, qui aboutirait à la distinction impossible entre ce qui revient à chacun, et ouvre une recherche en gémellité. Comme Oreste et Pylade dans l’Iphigénie en Tauride de Goethe, il unissent leurs forces et, «tous deux, avec une audace réfléchie, marchent vers l’accomplissement». Hunt montre comment, des premiers textes partagés (La Sainte Famille en 1845, l’Idéologie allemande en 1846, le Manifeste en 1848) au Capital publié en 1867, la pensée commune s’harmonise en un tout homogène, et que les précisions apportées par Engels après la mort de Marx s’inscrivent dans sa continuité.





Mais surgit alors une ambiguïté: la collaboration d’Engels, diffuse dans une oeuvre qui porte l’estampille de Marx, ne permet guère de préciser ce qui la distingue de celle de son comparse. Hunt fait alors valoir un argument convaincant: Engels ne se convertit pas à la pensée de Marx en 1844 parce qu’il est arrivé seul aux mêmes conclusions. Le marxisme est ainsi la conjonction de deux expériences complémentaires et indépendantes: celle, livresque, de Marx, et celle, pratique, d’Engels. Les oeuvres communes ultérieures sont le produit d’affinités électives que décrit Goethe: deux pensées qui «s’attirent, se saisissent, se détruisent, s’absorbent, se dévorent, puis, après s’être intimement unies, se manifestent à nouveau sous une forme renouvelée, nouvelle, inattendue». Mais la tentation est grande de briser cet équilibre délicat, et de faire d’Engels «le plus audacieux des deux... pour ce qui était d’explorer les multiples ramifications de leur pensée commune.». C’est Engels qui, le premier, aurait jeté un pont entre le radicalisme philosophique des Jeunes-Hégéliens et la réalité de la condition ouvrière; lui qui aurait formulé, avant Marx, l’idée de classes déterminées s’affrontant dans les arènes de l’histoire. Entre le statut d’inspirateur, et celui du frère d’armes, la limite est toutefois indécise, surtout pour accorder le privilège de l’antériorité à Engels. En l’histoire des idées, les recherches en paternité aboutissent souvent, comme dans les comédies de Plaute, à la découverte d’un géniteur insoupçonné: l’idée de classes en conflit se trouve déjà dans l’oeuvre de Saint-Simon, et Engels reconnaît sa dette en 1878, la qualifiant de «découverte des plus géniales». Quant à l’intérêt de la gauche hégélienne pour la condition ouvrière, il se manifeste au même moment dans la Triarchie européenne de Moses Hess en 1841, ou lors des révoltes ouvrières de la décennie, dont la plus célèbre est celle des tisserands de Silésie, immortalisée par Heinrich Heine dans Die Schlesischen Weber en 1844. Les inventions d’Engels participent ainsi d’un mouvement intellectuel plus large, dans lequel n’existent ni maître ni disciple, et les affinités électives y puisent une signification nouvelle: la complémentarité entre deux parcours intellectuels est assortie d’une atmosphère commune, qui amène toute une génération à s’interroger sur les conséquences sociales de la révolution industrielle.



Ansi, la question irrésolue de l’indépendance intellectuelle d’Engels fait osciller l’ouvrage entre deux positions contradictoires. La première consiste à «débarrasser Engels de sa modestie et de permettre à ses idées iconoclastes de fructifier au-delà de la mémoire de Marx.» (op. cit., p. 21)), la seconde le maintien dans l’ombre tutélaire du fondateur. Mais après tout, le privilège de l’antécédence est de peu d’importance. Que telle idée fondamentale soit d’abord venue à Engels en dit peu sur le marxisme et ses conséquences, ignorant l’usage qui en a été fait dans l’Internationale. Et c’est précisément cette question des usages qui fonde la troisième question posée par Hunt, celle de la responsabilité d’Engels dans les transformations du marxisme, jusqu’au totalitarisme stalinien.





Le Méphistophélès du léninisme





L’acte d’accusation est établi de longue date: en rapprochant le marxisme des conquêtes scientifiques de son temps, Engels l’aurait trahi, transformé en un système de lois immuables, fermant sa vision du monde à toute opposition. Hunt réfute cette interprétation: la lecture des textes fondateurs par Lénine et ses successeurs résulte d’une interprétation abusive; la manière dont ils envisagent la relation entre science et marxisme est différente. Ces arguments pourraient emporter la conviction sous la plume de Hunt, s’ils n’étaient pas contredits par des incises qui font d’Engels l’ancêtre des bolcheviks. Sur le plan théorique, «les tentatives de modélisation scientifique d’Engels allaient prendre place parmi ses contributions dont les conséquences sur le XXe siècle seraient les plus néfastes.». Sur le plan des méthodes politiques, Engels donne à voir «un cas d’école pour étudiants en technique d’infiltration et de noyautage: un cocktail redoutablement efficace de menaces, de divisions pour mieux régner, de dénonciation et de manœuvres d’intimidation idéologique.».





La difficulté vient, sans doute, du style de l’ouvrage qui laisse trop place aux jugements de valeur, ainsi qu’on l’a déjà remarqué. Mais, plus profondément, c’est la question elle-même qui mériterait d’être reposée, non en terme de responsabilité (impliquant une compression de la temporalité pour établir un lien direct et factice entre Engels et Lénine), mais en terme de glissements, par lesquels les idées originelles sont progressivement interprétées puis déformées. Dans cette perspective, la place d’Engels est centrale parce qu’il est le premier chaînon d’une succession de lectures contradictoires, non seulement parce qu’il défend bec et ongle l’œuvre de Marx (Hunt le montre), mais aussi parce qu’il en est le premier glossateur, par ses préfaces et critiques qui clarifient une pensée en construction. Ce travail d’interprétation puis de diffusion ne peut être dissocié de son utilisation par des partis nationaux ou des théoriciens qui ont leurs propres exigences. Le succès de l’Anti-Dühring (1878) n’est pas anodin à cet égard: l’ouvrage d’Engels ne rencontre aucun succès immédiat, mais cette synthèse qui rend accessible les idées de Marx aux socialistes de l’Internationale devient fondatrice lorsqu’elle est traduite, partiellement, par Paul Lafargue en 1880 pour gagner le socialisme français au marxisme. Si la promotion entreprise par Engels est centrale, elle ne peut être séparée du travail complémentaire des intermédiaires qui traduisent, discutent, tordant les idées originales. De ce fait, la responsabilité supposée d’Engels du totalitarisme stalinien devient une fausse question: la théorie marxiste n’a de valeur que par l’usage que ses défenseurs en font, et léninisme comme stalinisme sont les prolongements de débats contradictoires sur l’héritage intellectuel des Dioscures qui animent l’Internationale entre 1889 et 1914.



L’ouvrage de Tristram Hunt révèle une image en clair-obscur de Friedrich Engels, soulignant les contradictions toutes hégéliennes d’une vie passée le jour aux commandes d’une industrie textile, la nuit à la destruction de ses fondements. Mais l’approche chronologique, qui masque les lignes de force et dissout les cohérences, ne parvient pas totalement à répondre aux questions évoquées par l’auteur: entre la subordination idéaliste au génie et l’indépendance du collaborateur, la part exacte d’Engels dans l’élaboration du marxisme reste imprécise; entre fidélité et trahison, son héritage est directement transmis aux bolcheviks russes, ignorant l’histoire de la théorie après sa mort. La biographie, révélant toute la richesse de l’activité intellectuelle d’Engels qui enracine le marxisme sur des terrains féconds, de la lutte anti-coloniale à l’égalité des sexes, mériterait d’être prolongée, par un dépassement du personnage lui-même, pour mieux saisir la postérité réelle de son œuvre



Histoire





Engels. Le gentleman révolutionnaire



Tristram Hunt



Éditeur : Flammarion



587 pages / 26,60 € sur



vendredi 27 novembre 2009

Eléments pour une histoire comparée de mai 68 en France et en Allemagne

Par Ingrid Gilcher-Holtey (de L’Université de Bielefeld)

Ce texte publié sur le site du GAP de Nanterre (groupe d’analyse politique) montre que de très intéressantes recherches sont menées par des écoles d’historiens. La comparaison du mai 68 français et du mai allemand (méconnu) nous a paru très judicieuse, moins la référence à ce brouillon de Bourdieu (qui n’est une référence en France que pour une minorité de bobos). Il y manque aussi la compréhension politique de ce que signifie mai 68 comme symbole « international » (et non limitativement hexagonal) : 1. fin de la reconstruction 2. réveil du prolétariat. En troisième lieu, il manque une appréciation historico-sociale de la particularité, faussement paradoxale de 68, la petite bourgeoisie (intellectuelle) y était tombée (provisoirement) dans le prolétariat ; notion importante que je suis un des rares à défendre et qui permet pourtant de comprendre pourquoi étudiants et manifestants se fichaient tant du sort de l’Université que du succès des grèves syndicales.

Il y manque aussi l’analyse du pourquoi la jonction étudiants-travailleurs n’a pu se faire en Allemagne, qui ne trouve sa raison d’être nullement dans la culpabilité supposée par les gauchistes bourgeois vis-à-vis du nazisme (la classe ouvrière allemande en fût la première victime) mais dans l’étau d’un pays sciemment divisé en deux par les puissances victorieuses pour empêcher son prolétariat de relever la tête ; étau aussi en une RFA plus luxueuse et cette infâme caserne de RDA (« socialisme de merde » avait dit Rudi Dutschke qui suivait le mai français de son lit d’hôpital et choisit alors comme référence… Prague et le démocratisme occidental. Le texte de la professeure Gilcher-Holtey a le mérite de poser en arrière-fond de grandes questions non abordées par les militants révolutionnaires maximalistes (qui ne se considèrent pas comme 68 tards) : la politique a-t-elle disparu après ces deux expériences « anti-autoritaires » ? Mais aussi il est curieux qu’elle n’imagine pas une simultanéité de mouvements similaires plus dangereux à l’avenir dans la crise systémique. C’est là le défaut des chercheurs en général, ils restent accrochés au passé, soucieux de le décortiquer, sans oser poser les problèmes politiques de fond. Mais s’ils font un bon travail d’historiens ils sont utiles au mouvement révolutionnaire car on ne joue pas avec la réalité et la vérité des classes.

JLR

Il est nécessaire d’abord de poser le problème qui se dissimule par delà le chiffre 68, c’est à dire d’expliciter - ce qu’on pourrait appeler en termes weberiens la problématique et l’enjeu de connaissance. La désignation d’un phénomène historique par une date est vide de tout contenu. Elle indique seulement l’acmé d’une vague de protestation, qui dans les années soixante, concerne presque tous les pays industriels occidentaux. Qu’est-ce qui caractérise ces révoltes, qui près de trente ans après, donnent encore lieu à des débats publics et qui en France, tout comme en Allemagne sont devenues des éléments de la mémoire collective ? Quels effets peut-on leur imputer ? Je voudrais soutenir ici que le pouvoir d’action de ces mouvements de protestation ne peut être défini qu’à partir de l’analyse de leur structure et de leurs perspectives. Et la description des suites de l’événement entendu au sens d’événement « historique » (au singulier) est impossible sans spécification des événements (au pluriel) d’où ces conséquence découlent.

Mais tout d’abord qu’est-ce qui se cache dans l’événement ? Comment peut-on concevoir ce phénomène historique ? Les événements qui retiennent notre attention ont tour à tour été définis comme : « nouveau conflit social » par Alain Touraine, comme « révolte d’une génération » par Edgar Morin, comme « crise des institutions » par Michel Crozier ou comme « moment critique » dans la dynamique de la société française par Pierre Bourdieu. Et de même que les constructions sociologiques divergent, de même manquons-nous d’une conception d’ensemble de ces événements. Ils ont été tour à tour qualifiés de « révolte » par Touraine, de « quasi-révolution » par Morin, de « révolution imaginaire » par Habermas, de « révolution dans le système mondial » par Wallerstein, de « crise culturelle » par Crozier, de « carnaval » par Aron, de « régression romantique » par Löwenthal, de « crise du mode de reproduction devenant crise généralisée » par Bourdieu. Au delà du procédé rhétorique qui consiste à réduire les thèses respectives de chacun de ces auteurs au terme qui les résume, il me semble que chacune de ces qualifications met l’accent sur certains des éléments de la protestation, mais qu’aucune ne parvient à rendre compte de la dynamique de la mobilisation et encore moins de ses conséquences.

Même si les agents moteurs du mouvement ont été les lycéens et les étudiants - en France il faut ajouter les jeunes ouvriers ou employés - cela ne veut pas dire - comme on le croit à partir d’une interprétation qu’on rencontre souvent - que le procès de mobilisation se réduise à n’être qu’une révolte de génération. Ce qu’on appelle « la génération de 68 » ne se constitue qu’en apparence à la faveur des événements et de leurs conséquences. De la même façon que la génération de 48 au 19ème siècle elle n’est pas un produit des mouvements de protestation, pas plus de leurs causes que de leurs conditions préalables. L’événement de 68 ne se laisse pas non plus définir comme un mouvement étudiant bien que la crise structurelle des universités et de l’appareil de formation reste l’arrière plan de l’agitation estudiantine. Quoique la réforme de l’université, et plus largement l’aspiration à une culture nouvelle demeure un enjeu central de leur engagement, l’horizon et les objectif des protestations dépassent ces questions en France aussi bien qu’en Allemagne ou même aux Etats Unis. Ce qui est décisif dans les protestations de 68 dans chaque pays est que plusieurs courants de protestation s’appuient les uns sur les autres : on trouve par exemple au coeur du mouvement de 68 aux Etats Unis, le mouvement étudiant proprement dit, l’opposition à la guerre du Viêt-nam et les mouvement pour les droits civiques ; en R.F.A. dans le cadre de l’opposition extraparlementaire la campagne en faveur du désarmement (ce qu’on appelle en termes indigènes la marche de Pâques), l’opposition contre la loi d’urgence et le mouvement étudiant lui même. C’est en France et en France seulement qu’il y a appui réciproque du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier et que l’étincelle de la protestation embrase les entreprises, devient une grève générale paralysant l’ensemble du pays, grâce à l’occupation parallèle des entreprises et des universités, pour culminer fin mai en crise politique qui ébranle le système gaulliste. On sait que le général de Gaulle quitte Paris en hélicoptère le 29 mai ; il est convaincu d’avoir perdu tout pouvoir politique et il envisage de se retirer en Irlande, au pays de ces ancêtres. Le développement de l’action parallèle des étudiants et du monde de travail s’est transformé en « moment critique » où tout est possible, en tout cas paraît tel, où le futur est indéterminé, l’avenir indistinct, les perspectives imprévues et imprévisibles.

On ne trouve pas de moment critique comparable en Allemagne, même si l’opposition extraparlementaire a cherché à créer une « situation à la française ». Malgré tout, le mouvement de 68 allemand met en échec l’ordre institutionnel, et met en question des valeurs établies, des façons de voir et des manières de faire propres à la société d’après-guerre. Tous ces mouvements témoignent donc de formes d’unité au delà des différences nationales qu’ils incarnent à travers leurs origines et leur déroulement, comme je voudrais le montrer maintenant.

Deux « événements critiques » de portée différente

Si on essaie d’analyser le mouvement de Mai en France et l’opposition extraparlementaire en Allemagne on peut y voir l’expression de mouvements sociaux. Ces mouvements articulent et médiatisent des contestations, ils traduisent les aspects structurels des crises en cours. Mais il faut se souvenir que les crises structurelles n’induisent pas automatiquement des mouvements sociaux et que les tensions structurales, les mécanismes des situations objectives de frustration ne se transforment pas nécessairement en protestations ou en crises politiques.

Pierre Bourdieu développe dans son livre « Homo academicus » [1] un modèle qui donne aux « événements critiques » un rôle et une fonction créatrices dans le processus de synchronisation des crises latentes. Grâce à la notion « d’événement critique », l’auteur introduit dans l’analyse des conflits, un élément qui peut « comporter une part d’accident ». « L’événement critique », qui synchronise la perception de groupes socialement hétérogènes en France, est la nuit des barricades ( du 10 au 11 mai), au cours de laquelle des étudiants et des jeunes occupent une enclave dans le Quartier latin après une manifestation sans incidents. A la suite des événements de la nuit du 10 au 11 mai l968, le mouvement des étudiants français est gagné par un dynamisme qui, en peu de temps, dépasse les mouvements protestataires américains et ouest-allemands en terme de mobilisation. Les événements dramatiques de la nuit de barricades lient les mouvement étudiant et ouvrier dans une manifestation commune contre la répression et contre le gouvernement le 13 mai. Ils enclanchent ainsi un mouvement se solidarité qu’on pourrait appeller, en suivant Robert Musil, « la grande action parallèle. »

En Allemagne il y a deux événements critiques semblables à la nuit de barricades : c’est d’abord le 2 juin. l967, la mort de l’étudiant Benno Ohnesorg d’une balle tirée par un agent de police. La mort tragique de cet étudiant suscite un mouvement d’indignation dans tout le pays. Il s’étend du centre de Berlin à toutes les universités et il est à l’origine de prises de positions dans l’opinion publique libérale. Après la mort de Benno Ohnesorg, ce ne sont plus seulement les étudiants, mais également les « intellectuels » libéraux qui voient les actions de la police contre les étudiants comme l’expression du caractère répressif de l’ordre social de l’État et, dans le contexte allemand, comme la manifestation de tendances préfascistes. Mais le mouvement ouvrier n’a pas été mobilisé par les événements de Berlin. Ainsi, en l967, il n’y a pas eu de grèves parallèles aux protestations des étudiants, bien que la récession économique et le climat politique sous la "grande coalition" aient favorisé une attitude latente de protestation.

D’après Bourdieu, l’effet de synchronisation ne se produit « que s’il existe un rapport d’orchestration objective entre les agents en crise du champ parvenu à l’état critique et d’autres agents, dotés de dispositions semblables, parce que produits par des conditions sociales d’existence semblables (identité de condition) ». Mais le sens accordé à l’événement par les acteurs en situation joue un rôle important, à mon avis, au titre d’élément renforçant la synchronisation des perceptions d’acteurs sociaux hétérogènes. Il me semble en d’autres termes que la structure de sens activable dans les situations historiques extraordinaires est d’une importance décisive pour le processus de synchronisation et pour la transformation de « l’événement critique » en « moment critique ».

Deux dynamiques parallèles particulières

Revenons donc sur « l’expression » qui accompagne chacun des événements critiques », en France et en Allemagne. L’opposition extraparlementaire en Allemagne voyait les événements de Berlin du 2 juin comme une anticipation des mesures d’urgence et orientait la protestation contre l’adoption des lois d’urgence. Elle élargit et politisa la manifestation de 2 juin, connecta la protestation à un objectif politique immédiat, axé sur la sauvegarde de l’Etat et de l’ordre social. Elle avait l’appui, pour ce faire, de nombreux syndicats, parmi lesquels, IG-Metall, qui étaient décidés à empêcher la mise en cause de leur autonomie par des moyens extra-institutionels ainsi que par une loi de défense de la démocratie : ils se souvenaient manifestement de l’expérience qui avait autrefois conduit à l’effondrement de la République de Weimar. Les actions communes se diversifièrent après le 2 juin 67 ; des comités anti-législation d’urgence furent mis en place dans tout le pays. En même temps étaient organisées des campagnes contre la presse Springer, parce que l’information manipulée par celle-ci avait conduit selon l’opposition extraparlementaire, à un appel au pogrom contre les étudiants.

Cette idée parut confirmée, lorsque le 11 avril 68 Rudi Dutschke fut victime d’un attentat, qui semblait armé par une campagne médiatique diffamatoire. Et cet « événement critique » joua le rôle d’un événement coordinateur des représentations collectives. Tout se noue autour du blocage de la « presse Springer » et des affrontements qui s’ensuivent. Ces affrontements font deux morts à Munich à la suite de l’intervention des forces de l’ordre. Il ne sort pourtant pas de cette confrontation de protestations coordonnées entre étudiants et travailleurs.

Le 11 mai 68, alors qu’en France étaient explorées les voies d’une manifestation commune, en Allemagne étudiants et travailleurs manifestent de façon séparée à l’occasion de la deuxième lecture des lois d’urgence. Pendant que l’opposition extraparlementaire organisait une marche de protestation convergeant sur Bonn, les syndicats se regroupaient à Düsseldorf à l’initiative du DGB. C’est seulement fin mai, à l’occasion de la troisième lecture des lois d’urgence que se mettent parallèlement en place les appels publics au boycott et les occupations de locaux dans presque toutes les universités et que s’organisent des arrêts du travail spontanés et des menaces de grève dans les entreprises. Si on cherche à dire les choses à façon synthétique, l’opposition extraparlementaire en Allemagne apparaît comme « une coalition négative » contre les lois d’urgence et la révision de la constitution. Elle avait par là même un objectif institutionnel prédéfini (lutter contre les menaces pesant sur la démocratie), cet objectif étant très différent - j’aurais envie de dire beaucoup moins ambitieux - qu’une perspective générale d’émancipation en opposition avec l’ordre établi. Réseau de mouvements hétérogènes - le mouvement étudiant, l’opposition contre les lois d’urgence et la campagne pour désarmement - la mobilisation en Allemagne ne réussit pas à transformer les insatisfactions et les protestations sectorielles en mot d’ordre concret et plus général, c’est à dire en perspective de transformation sociale.

Le mouvement français de Mai, à l’inverse, a réussi cela. En France l’action parallèle des étudiants et des travailleurs est unifiée, au moins pour un temps par un rapport aux valeurs commun, qui ouvre la protestation sur l’horizon de la transformation sociale : l’exigence d’autogestion. L’autogestion est ce que relie dans le mouvement de Mai en France la volonté de changement des centres de décisions et d’orientation, la contestation des formes de domination et de hiérarchie, la libération de la créativité autour de l’idée d’autodétermination et d’autoadministration dans les entreprises. Il est vrai que la question de savoir comment l’autogestion sera mise en oeuvre et développée institutionellement et concrètement reste obscure et en un sens ouverte. Mais les composantes libertaire, antihiérarchique, antibureaucratique et antiautoritaire n’en réussissent pas moins, pour quelques jours, à coordonner autour du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier la direction de l’action collective. La démocratisation des universités devait suivre la démocratisation des entreprises. C’était « une communauté d’aspiration » que le mouvement des étudiants et des travailleurs mettait en place en définissant un horizon ouvert de rénovation sociale, qui laissait miroiter la possibilité de l’effondrement des structures sociales et la subversion de l’ordre établi.

Cette perspective du mouvement de Mai n’est pas transposable dans le contexte allemand même si l’opposition extraparlementaire a souhaité créer « une situation à la française » : elle ne l’est pas premièrement, parce que l’autogestion est l’exact contraire de la « cogestion », qui inspire le mouvement syndical ; elle ne l’est pas, non plus, parce que l’opposition extraparlementaire manquait de relais organisés dans le mouvement syndical, ceux qu’on trouvait par exemple en France au sein de la CFDT ou bien parmi les anarcho-syndicalistes de Force Ouvrière. Il fut ainsi impossible de développer une perspective alternative à travers l’action directe et les occupations d’usines.

Il n’en reste pas moins que le mouvement allemand libère un potentiel antiautoritaire et anti-hiérarchique analogue au mouvement de Mai français. Celui ci prit forme dans les actions de protestation de l’aile antiautoritaire des étudiants socialistes du SDS. La stratégie antiautoritaire partait de l’individu, son objectif était la destruction de la structure de la personnalité autoritaire qui avait contribué de façon décisive, selon Adorno, à développer la domination fasciste. Toute transformation durable de l’individu supposait ainsi la transformation des institutions qui le façonnaient. « Le fascisme aujourd’hui », disait Rudi Dutscke, « est moins présent dans la personne ou dans le parti qu’il ne tient à l’éducation ». Partout l’objectif devenait donc de briser les attentes des autorités et d’instaurer de nouveaux rapports de face à face : de la crèche à l’université ; de la famille jusque dans la presse et par delà dans l’Etat. La diversité des formes de l’autorité - entendue comme l’ensemble des traits de caractère de chacun et la représentation de soi qui en résulte, comme l’élément constituant des relations inter-individuelles, comme l’aspect central du rapport aux institutionset à l’Etat et enfin comme composante « culturelle » de la propagande, de la publicité et du journalisme - ouvrait ainsi un boulevard à l’action, à la protestation placée sous le signe de l’antiautoritarisme.

Cette protestation pouvait être investie dans la vie quotidienne et par exemple dans la critique de le génération national-socialiste des parents ; elle pouvait être testée expérimentalement dans l’enseignement (à travers séminaires critiques ou boycotts de cours), ou bien contre les institutions culturelles (le théâtre, l’église, les médias) ; elle pouvait même être portée devant les cours de justice comme le montre le procès contre le membre de la Commune I, Fritz Teufel. Elle pouvait encore être élargie au terrain politique. La multiplicité des actions envisageables a dynamisé l’extension de la stratégie d’émancipation antiautoritaire, qui s’en est trouvé fortifiée et légitimée par l’action. Chaque acte de provocation destiné à démasquer l’autorité en s’exposant à ses sanctions, chaque geste de provocation engendrant la répression ou même tout simplement toute provocation visant à mettre les rieurs de son côté pouvait être compris comme une épreuve forçant l’Etat autoritaire ou la société autoritaire à jeter bas le masque.

Pourtant, la dynamique spécifique de la stratégie antiautoritaire, transformée en militantisme actif, ne peut être considérée simplement comme un emprunt à la tradition du surréalisme, revue et corrigée par l’Internationale situationniste. La construction « de l’action », au sens situationniste, visait non seulement à démasquer la structure de la domination, mais également à libérer l’individu, en l’invitant à se redéfinir par ses gestes d’opposition. L’action antiautoritaire joue ainsi constamment coup double : critiquer les structures d’autorité et changer l’individu par l’action, révéler la toute puissance du moi et libérer de l’oppression de l’Etat fasciste. « Parce que nous sommes nés dans une société autoritaire, nous avons la chance de pouvoir venir à bout de ce qu’elle a fait de chacun de nous, disait Rudi Dutschke. A une seule condition : que nous sachions devenir des hommes dans une société qui nous appartient, quoiqu’elle nous maintienne sous le joug de sa domination et de son pouvoir ». Le lien entre abolition de la domination et destruction du caractère autoritaire correspond ainsi à une particularité de l’histoire allemande : l’action anti-autoritaire, au sens de procès d’éducation permanente, devenait du même coup critique d’un régime politique et d’un passé, demeurés jusqu’alors tabous.

Deux postérités limitées homologues

L’ordre établi s’est défendu en France et en Allemagne contre les mouvements de 68 simultanément :c’est au même moment, le 30 mai, que s’affirme l’effort pour réinstitutionaliser le conflit. En Allemagne avec l’adoption de la loi sur l’état d’urgence par la « grande coalition », en France avec la fixation de l’échéance électorale. Dans les deux pays commence alors la démobilisation. La dynamique du mouvement a été stoppée en France par l’organisation des élections : le principe de la démocratie directe expérimenté dans les entreprises et les institutions occupées est remis en cause au nom du principe de la démocratie représentative. La grève est ramenée à un conflit classique de salaire négocié branche par branche en même temps que le rétablissement du monopole des organisations syndicales représentatives disqualifie la participation directe des travailleurs. Aucun parti ne met en avant la conception de l’autogestion dans sa campagne électorale et les gaullistes sortent renforcés de l’issue du scrutin.

Du point de vue de la démobilisation, le Mai 68 allemand ressemble au Mai 68 français. Quoi qu’il soit proclamé à cors et à cris « la loi d’urgence ne passera pas », après le retrait des syndicats du réseau de l’opposition extraparlementaire, le mouvement éclate entre groupes rivaux, partis, sectes, « cellules rouges » et « fraction armée rouge ». Le souffle de la provocation, c’ est à dire la faiblesse structurelle des mouvements mobilisés dans l’action, favorise la victoire des cadres organisés. Le SDS et la campagne pour le désarmement se dissolvent formellement en 1970. L’agitation étudiante se poursuit dans l’enseignement supérieur, mais elle n’a plus d’écho favorable comparable à celui des années 68. La formulation de règles du jeu alternatives dans la législation de l’enseignement supérieur n’intéresse plus l’opinion.

La force institutionnelle établie canalise les mouvements vers de nouvelles formes de vie et de culture, que viennent hanter les façons de voir instituées. L’effondrement de 68 mène ainsi à la définition de formes de vie alternatives sous l’espèce de communautés urbaines ou campagnardes. Ce qui apparaît comme un repli politique sur le privé marque le début d’une nouvelle définition de la politique : relations entre les sexes, question du rapport au nature etc. La formule « tout ce qui est privé est politique » est topique de la manière dont se reconstruit la relation entre la sphère privée et la sphère publique. On pouvait imaginer le mouvement de mai français plus « visionnaire » que l’opposition extraparlementaire allemande : les changements effectifs qu’ils induisent, se limitent à une allergie anti-institutionnelle récurrentes, de part et d’autre.

Hostiles à l’autorité et individualistes, libertaires et socialisants, méfiants vis-à-vis des institutions et pourtant démocrates, les mouvements tournent alors à la critique systématique de l’emprise bureaucratique aliénante à laquelle est assujetti l’individu dans tous les secteurs de la vie moderne. Ils font valoir contre l’ordre établi des sociétés industrielles, les projets « alternatifs » porteurs, à leurs yeux, d’émancipation par les voies de l’autodétermination et de l’auto-organisation. Pour un temps, la perspective d’un changement social qui trouve son principal appui dans les expériences « contre-culturelles » et dans les formes de résistance au pouvoir politique, parait triompher par delà la fascination qu’elle semble exercer. Et, avec elle, dans la mise en question de bien des évidences, les comportements nouveaux et les transformations institutionnelles qu’elle entraîne, dans le sillage des bouleversements sensibles que connaissent alors la France et l’Allemagne. C’est la fin de ce qu’on appelle, de l’autre côté du Rhin, « l’après-guerre ». Bien d’autres éléments que la libération de l’imagination par les mouvements de 68 contribuent à ce renouvellement, sans qu’on doive mettre en doute leur influence propre. Et on trouve un écho affaibli, de ce charisme de l’imagination, de l’autre côté du Rhin, dans le slogan de F. Mitterrand en 1981 : changer la vie.

Aucun des mouvements sociaux qui ont vu le jour, par la suite, (le mouvement des femmes, le mouvement pour la paix ou le mouvement écologiste) n’ont eu une vision de l’avenir comparable aux utopies en actes de 68. L’énergie utopique parait, après coup, à bout de souffle et comme épuisée. « L’avenir, note Jürgen Habermas, est maintenant négativement défini ». Ce sont sans doute ces perspectives que la fascination pour 68 fait durer. Comme rejet, pour un temps refoulé, de ce que Max Weber appelait « la cage de fer de la domination » qui enferme tout un chacun dans le cercle de la soumission à la hiérarchie et à la bureaucratie. Ou, si l’on préfère, comme espoir d’échapper aux tendances séculaires du procès de rationalisation des sociétés occidentales sous son double aspect d’organisation collective imposant un style de vie.

jeudi 19 novembre 2009


LE FOOTBALL PATRIOTIQUE

« Mais après avoir vu l’Egypte marquer à la dernière minute du temps additionnel samedi et arracher ce match d’appui in extremis, l’Algérie a su trouver les ressources mercredi pour devenir le 27e pays qualifié pour le Mondial-2010 en Afrique du Sud ». C’est ce genre de commentaires journalistiques qu’on pouvait lire, décliné dans la presse de toutes les langues et arrosé sur toutes les chaînes de télé. Il n’y a même plus d’équipes, ou de nuances régionales ou raciales, ce ne sont que pays qui s’affrontent en vue de la coupe du monde de 2010 : les six mois de conditionnement intensif se mèneront au mieux avec des spectateurs français et algériens rassérénés sur les chances de leur équipe respective, quoiqu’en général ces deux catégories de spectateurs penchent pour soutenir les deux, seulement si elles ne sont pas confrontées.

Nous y voilà au cœur de « l’identité nationale » dont les masses se fichent comme du désir de débat du gouvernement avec ses intellectuels. Le football est action, pas de blabla, ou alors avant et après le match. Assez glauques les commentaires hystériques des masses anonymes sur le web. Nombre de sites de journaux avaient interdit les propos injurueux concernant l’équipe de France et son entraîneur l'adjudant Domenech. Pour Algérie/Egypte non. Chacun se lâchait des deux côtés de la Méditerranée. C’était à qui serait le plus menaçant, violent, raciste, grossier. Les footeux algériens avaient été caillassés, on éclaterait la gueule aux fouteux égyptiens, pourtant de même langue et de même culture...

Ce que le gouvernement Sarkozy ne réussit pas à lancer dans le milieu mondain des intellectuels de cour et de jardin, se déroule quand même lamentablement autour du « terrain ». Les masses abruties s’en donnent à cœur joie. Que leur équipe gagne ou pas, les supporters se livrent à des émeutes débiles, cassent et brûlent de joie ou de douleur. Journalistes et commentateurs affichent des mines réjouies et claironnent tous : vous savez, dans le cas de l’Algérie, vu la pauvreté et l’immense chômage il faut bien qu’ils compensent ! D’ailleurs le président algérien Bouteflika a fait mobiliser la flotte aérienne à prix cassé pour que les masses puissent aller se défouler en "terrain neutre" et on a demandé aux religieux de ne pas emmerder les fanatiques du ballon rond avec l’heure de la prière (en plein milieu du match) des fanatiques d’Allah. Même à Tizi Ouzou on avait disposé des écrans géants. Le football terrestre est tout de même plus efficace que le sport céleste. Records d’audience garantis, bien supérieurs aux meetings de masse hitlérien.

VIBRER ENSEMBLE ?

Il n’y a plus ni classes sociales, ni riches ni pauvres dans la communion footbalistique. La guerre de tous contre tous fait rage sous des oriflammes de carnaval chauvin. Mais attention, la dernière mode idéologique nous explique qu’il faut bien différencier patriotisme de chauvinisme et nationalisme. Le patriotisme est un « sentiment d’appartenance », non à un club de foot, ni à une communauté réduite, mais comme « véhicule de valeur morale ». Le patriotisme n’est-ce pas la merveilleuse concrétisation du « vivre ensemble » ? En gros, c’est que l’émission de Taddeï - ce sous-produit de Bizot et de l'Ancien Testament des bobos hippies "Actuel" - « Ce soir ou jamais » s’est efforcée d’inculquer après les deux matchs à Khartoum et au « stade de France ».

La patrie c’est d’abord sa mère, fredonne Marc Ogeret dans une vieille chanson du XIXe siècle, mais en latin le terme signifie par contre « le père » (pater). Patriotisme est d’une origine plus douteuse et peu génétique ; en latin le terme signifie parrain (pinder, comme le cirque). La patrie, n'est-ce pas une grande "famille" parrainée par les pères bourgeois et prolétaires unis pour le meilleur et pour le pire?

La principale émission vedette de débats en France de Taddeï et ses invités s’interrogea donc sur le foot en tant que dernier bastion de l’identité nationale ? Le foot est-il le dernier bastion de l'identité nationale ?

(Qu'est-ce qu'on s'en... fout!)

Ses invités : Thomas Ngijol, (chroniqueur facétieux de canal + d’origine camerounaise), Bernard Laporte , l'ancien secrétaire d'Etat chargé des Sports, l'écrivainne Joy Sorman (fille de son père), le philosophe Vincent Cespedes (philosophe gauchiste à la mode), le psychanalyste Zimra, le célèbre historien du patriotisme, Pierre Birenbaum.

Comme d’habitude, avec talent, l’animateur laisse aller ses invités. Le plouc sarkozien Laporte, ex-entraîneur de rugby, représente avec l’accent méridional la thèse simpliste, tripale, sportive neuneu et classiquement réactionnaire : on ne réfléchit pas, on soutient son équipe nationale et on chante à tue-tête la Marseillaise. Il est appuyé par le psychiatre Zimra qui, fort de sa psychologie de cabinet, éructe les pires banalités chauvinistes. Birenbaum va dans le même sens en défendant un nationalisme bon enfant très cartésien. Mlle Sorman, féministe comme Mlle Fourest, se fait par contre l’écho d’une certaine jeunesse qui peut très bien n’en avoir rien à foutre du patriotisme. Elle sait être très pertinente : le foot c’est une guerre entre mecs qui obéit aux mêmes règles que la guerre tout court. Le comique de canal+ Thomas Ngijol semble alors un peu plus assuré, alors qu’il paraissait consterné pendant la litanie franchouillarde de Laporte, et monte au créneau. Il exprime assez bien le côté enthousiaste de la jeunesse multiraciale, le temps du match, pour ensuite retourner à ses problèmes quotidiens. Il met dans le mille en se moquant ensuite de la fameuse lecture sarkomique de la dernière lettre de Guy Mocquet par Laporte à ses joueurs : je ne vois pas le rapport entre cette lettre dans les conditions de l’époque et une compétition sportive. L’adjudant entraîneur Laporte répond que cela était « naturel », il s’agissait de motiver les troupes, pardon l’équipe nationale pour un engagement à fond, « quand faut y aller, faut y aller » ! Ngijol ne se laisse pas impressionner par l’ex-ministre et lui tape même sur le genoux: j’aurais rigolé, certes intérieurement pour ne pas être viré de l’équipe, mais j’aurais rigolé… Le philosophe gauchiste de service Vincent Cespèdes s’étale lui en longues digressions sur le sentiment d’appartenance, sur la jouissance sexuelle courte mais intense, et éjaculatoire, procurée par le spectacle de onze pantins milliardaires qui s’agitent pour prendre au filet les spectateurs de l’autre bord. Et il a raison de dire que cette jouissance de courte durée ne résout aucun des problèmes sociaux. Il a aussi raison de souligner que cette vaste comédie « populaire » ne change en rien la condition des petits-fils des anciens esclaves : ils sont toujours contrôlé au faciès par la police, ils restent toujours des mineurs socialement. Brave philosophe éclectique, il souhaite que la France demande pardon pour ses exactions colonisatrices. Ngijol tombe dans son piège, il approuve du bonnet : superbe tirade ! Et après, même si la bourgeoisie française reconnaissait la turpitude des origines de son enrichissement, cela changerait quoi dans le monde du travail et de la vie civile hyper fliquée ?

Personne n’évoque le peu sportif USA PATRIOT ACT de 2001 qui autorise le FBI à surveiller tous les courriers électroniques ? Ni ses équivalents européens et sarkoziens.

Birnbaum affirme que le patriotisme aux USA - ces as du « patriotisme économique » - a triomphé depuis longtemps et que la bannière étoilée figure au coin de chaque rue… Quoique, là-bas, on a le droit de brûler le drapeau (quand en France cela peut valoir deux ans de tôle). Taddeï a fait défiler les images d’une foule petite bourgeoise avec vedettes de cinéma qui, au Trocadéro vers 1992, en réaction à la percée électorale de Le Pen avait entonnée « sponatnément » la Marseillaise ; il regrette que cela ne soit pas aussi spontané dans les stades… Thomas Ngijol ne laisse pas passer et se moque heureusement de la barrière de vedettes qui plastronnaient au premier plan et qui sont absents en général dans les conflits d’un autre ordre.

Le suspense « patriotique » était garanti tout au long de l’émission dans l’attente concomitante de la qualification finale de « la France », dont Taddeï signalait les buts puis la « victoire » : quel effet cela vous fait-il à tous que « la France » ait gagné ?

Tous affichèrent un contentement de circonstance. Sauf le subtil Ngijol : je suis content que la France soit qualifiée avec le Cameroun et l’Algérie. Malgré les ultimes pinaillages des intellos du plateau, c’est cette heureuse remarque qui devait rester dans les têtes. Insinuant que "les gens" (la classe ouvrière?) ne pouvaient au lendemain des matchs « patriotiques » que retrouver leur vie de merde (pardon leur milieu naturel d’exploitation, d’humiliations par-delà les frontières), une fois éteint les lampions de la fête footballistique.

Le live (musical) du jour était assuré par Diam's, qui interpréta «Si c'était le dernier» (comme on le lui souhaite), extrait de son nouvel album, «S.O.S.», sorti le 16 novembre. Chacun sachant que cette énorme vedette du rap français d’origine hellénistique, Mélanie Georgiades, très pipolisée, mais prise de doutes sur son existence, s’est convertie à l'islam (variante du slam) et réapparait publiquement portant un hijab. Un hidjab de luxe avec casquette de soie blanche tournée légèrement de travers. Accessoire commercial cet "SOS"sans doute destiné à relancer sa carrière, à coups de longues tirades de rebelle centrée sur son nombril. Egérie en perdition de la culture Rap ou crise du Rap? Les diatribes des rappeurs professionnels, qui s'enrichissent avec l'argent de poche des gamins des banlieues, avec pour tout gimmick ce critère fasciste de la "jeunesse éternelle", n'abusent pas longtemps ceux qui grandissent dans le chômage. Leurs frasques et scandales de rebelles parvenus n'amusent pas longtemps la gallerie de ceux qui n'y voient plus que des refrains d'une révolte verbale artificielle et sans autre objet que l'exaltation pathologique de la haine et de l'anti-flic primaire. La jeunesse prolétaire, plus sévère et critique qu'on ne le croit, finit par se lasser de ces discoureurs au rythme monotone qui ne font pas autre chose que les chanteurs politiques: crier impulsivement leur haine de la société dans le walk-man que porte celui qui marche dans sa vie quotidienne vers sa solitude dans le bureau des assedic ou celle qui attend sa rame de métro qui va la mener au turbin qui la dépossède de toute réelle musique de sa vie.

Le baba-cool Taddeï voulait-il signifier que le Rap sied mieux à la jouissance footbalistique que la Marseillaise ou que ce vieux chant guerrier chauvin et raciste n'avait plus rien d'éclatant pour faire gagner une équipe de joueurs milliardaires? Bien que ce ne soit pas en général toujours la même clientèle.

mardi 17 novembre 2009



LarencontreCarolineFourest/

Tariq Ramadan



EN ATTENDANT LA GUERRE :


UN PUGILAT DE SOUS-ENTENDUS VICE VERSA



La salle avait été chauffée depuis quelques semaines. Les téléspectateurs de la chaîne française de « service public » FR3 allaient pouvoir se mettre sous la dent, bien qu’à onze heures du soir un grand « choc de civilisation » entre une jeune égérie féministe culottée connue pour sa virulence à pourfendre le fondamentalisme new look et son principal adversaire (ou l’inverse) le principal représentant de commerce cool du même fondamentalisme, Tariq Ramadan.


Belle femme au visage lisse, Caroline Fourest en impose d’abord par sa diction parfaite, son raisonnement charpenté et sa maîtrise de soi face au sémillant Ramadan qui use de toutes les ficelles de son attitude séductrice d’élégant intellectuel sophistiqué (dixit Coleman). Elle attaque donc avec l’argument universel contre le guru : son double langage. Et chevauche un des principaux arguments du féminisme bourgeois : la femme traitée en inférieure. Avec pour cible les codes arriérés de l’Islam, mais avec le risque de s’aligner sur les thèses réactionnaires d’Oriana Fallaci (1929-2006) : n’y aurait-il que les arabes « en général » pour avoir le droit de battre leur femme, exiger qu’elle soit vierge au mariage ?


Le débat se noie tout d’abord dans des histoires de piscine où le prolétariat se fiche que les femmes soient en maillot de bain ou dans une piscine séparée. Ramadan pose au précepteur : « Ma méthode est de rappeler les préceptes de l’Islam pour aller vers leur interprétation. Je parle des heures durant à des hommes dans les mosquées (…) la dogmatique c’est vous, moi je suis ouvert ».


Dogmatique féministe contre dogmatique musulman ?


Fourest veut s’efforcer de déshabiller « l’univers moral » de Ramadan, il n’est au fond qu’un fondamentaliste (sic) car « il n’a jamais dit qu’il était un réformateur réformiste ». Tariq Ramadan ne reste que le petit fils du fondateur du mouvement totalitaire des Frères musulmans en Egypte dans les années 1920 et reste fidèle à l’esprit de famille.


Ramadan objecte qu’elle a dit que Sarkozy (lors de leur confrontation alors que l’actuel président n’était que premier flic de France) l’avait « déstabilisé », or, objecte-t-il, le Coran dit qu’on ne doit pas frapper le visage d’une femme[1]. Ramadan avoue son double langage, il est pour le moratoire des femmes battues « uniquement pour les européens » (= tabassez tant que vous voulez mais ailleurs).



La polémique dérape ensuite sur les soutiens des deux interlocuteurs. Fourest rappelle justement que Ramadan est payé par diverses officines et notamment par le gouvernement iranien. Ramadan offre tout l’attirail du prédicateur fondamentaliste, dans sa valise il trimballe non seulement ses lires de propagande mais des cassettes audio, ce qui manifeste une intelligence de la propagande en faveur des illettrés et surtout d’une masse de la population prolétaire pauvre qui ne supporte pas la lecture. Il mène des conférences un peu partout, dans des colloques où il est invité par des chefs d’Etat, ou dans des universités. Il est intelligent, fin débatteur et comme tout guru, il pratique à merveille l’art de déstabiliser l’adversaire avec la plus parfaite démagogie.


Caroline Fourest est aussi une personne du pouvoir. Rédactrice en chef de la revue d’internet Prochoix, elle est chroniqueuse au Monde et à France Culture ; elle donne des cours à l’Institut d’études politiques, elle collabore au journal satirique gouvernemental Charlie-Hebdo, elle publie ce qu’elle veut et quand elle veut dans les éditions bourgeoises, elle est reconnue comme une importante dénonciatrice de l’extrême-droite ; un CV imposant pour une si jeune femme donc qui révèle qu’elle fait donc partie pleinement de l’intelligentsia bourgeoise qui fabrique « l’opinion occidentale ».



Le spectacle odieux-visuel du « choc des civilisations » est ainsi incarné de façon magistrale d’une part, par cette égérie brillante et belle de la (laide) démocratie bourgeoise et cet intellectuel raffiné, racé et distingué représentant autoproclamé du « monde musulman », qui vante la « pureté morale » de l’Islam (obscurantiste) face à la « décadence occidentale ». La caméra a choisi son camp : Caroline Fourest est souvent filmée de derrière la tête face à l’intellectuel arabe (quoique traité de suisse à plusieurs reprises) ; avec cette délicate tête de la journaliste vedette en coin d’image face aux yeux écarquillés du représentant bcbg des bigots, nous sommes, nous spectateurs, dans la situation de l’Occident (civilisé et vacciné contre la grippe étrangère) agressé par le monstre oriental ; jamais la caméra ne filme Ramadan dans la même position : soit il est filmé en gros plan lorsqu’il parle, soit on nous montre la jeune femme au visage adolescent comme une vierge peu effarouchée face à ses saillies littéraires et dont les petites lèvres répliquent comme des lames de couteau. La caméra filme Ramadan lorsqu’il se penche en avant et nous frissonnons : va-t-il la frapper ou la lapider ?



La suite de la confrontation n’est qu’une bataille de post-it. Les deux adversaires sont venus avec leurs bouquins respectifs chargés de post-it.


Fourest a commis 200 erreurs mais Ramadan ne va pas s’abaisser à les citer toutes. Les citations, résume-t-il sont tronquées, sorties de leur contexte, la « mademoiselle » « n’est pas sérieuse ». Le guru repointe son nez : « Toute ma pédagogie vise à faire avancer les mentalités… j’ai fait venir à mes réunions des femmes voilées et non voilées… ».


Fourest ne se laisse pas désarçonner. Elle enfourche la question de l’homosexualité, et se sert d’un post-it : vous avez écrit « ces malades qui nous entourent ». Rectification de Ramadan : « vous avez oublié de citer la suite, citez-la ! ».


Fourest cite la suite où il dit qu’il n’approuve pas. Or Forest tape dans le mille, l’avis « tolérant » que Ramadan ajoute toujours à son « actualisation » des préceptes islamiques, n’est pas négatif. Il glisse une opinion personnelle sans conséquence qui ne remet nullement en cause les tables de lois obscurantistes, et qui signifie pour les « croyants » que force reste aux tables de la loi coranique et que l’avis du petit individu ne vaut pas cher. Ramadan ne s’énerve jamais, il consent à simplement s’indigner sans devenir insultant. Mais il donne raison à l’argument upercut de Fourest en ajoutant : « Mais on ne peut pas changer la religion ! Vous pensez que la religion est forcément homophobe. Je défends le « vivre ensemble » politique ».


Fourest est beaucoup plus forte. Elle explique alors la vacuité de cet hypocrite « vivre ensemble » : Avec des ouvrages masqués sous des titres fallacieux tels que « Islam la réforme radicale » : « Tariq Ramadan a pour tâche de séduire les non radicaux. Il étend son public à ceux qui ne viendraient jamais à l’islamisme radical ».


Fourest a bien préparé le final médiatique : « On a stoppé le front national, regardez-moi dans les yeux, l’islamisme radical ne passera pas non plus ».


Ramadan qui n’est pas tombé de la dernière pluie médiatique ne lâche pas la fanfaronne : « Vous avez bien préparé votre sortie, mais vous parlez au nom de qui ? ».


- des démocrates algériens…


- qui sont ces gens-là, coupe Ramadan, méprisant.


- … et de tous les démocrates…


- Vous méprisez les musulmans.


- Je ne méprise pas les musulmans.




Frédéric Taddeï peut stopper son émission, en effet bien intitulée « Ce soir ou jamais », il a magnifiquement permis aux deux adversaires de s’exprimer, sans hésiter à favoriser sa pouliche Fourest, sans hésiter à faire rendre gorge à Ramadan pour qu’il affirme qu’il n’est pas pour la « destruction de l’Etat d’Israël ».




A PROPOS DE DOUBLE LANGAGE : sous l’obscurantisme et l’anti-obscurantisme, la préparation à la guerre mondiale



Les deux interlocuteurs n’ont fait changer de camp à personne dans ce picrocholin « choc des civilisations ». Leurs divers partisans peuvent tout aussi bien en conclure que l’un a dominé l’autre. Fourest a été impeccable diront les démocrates bourgeois. Ramadan est le meilleur d’entre nous diront les fanatiques. Ce genre de débat renouvelle cependant le genre. Tout le monde se fout des débats entre politiciens de gauche et de droite comme entre spécialistes. La politique use plus vite que les croyances religieuses. C’est la force de Ramadan de mêler religion et politique pour contribuer à restaurer la politique comme religion. C’est la force d’une Fourest de dénoncer la continuation de la mise en tutelle des femmes par tous les fondamentalismes. Dans un monde sans foi ni loi, dans un monde sans plus de références politiques crédibles, tout le monde veut se précipiter dans une nouvelle Arche de Noé pour se sauver de cet univers en déliquescence. Soit. Mais, outre qu’un débat télévisé est toujours piégé et aliéné, les échanges vifs et parfois passionnants de ces deux brillants intellectuels – une femme qui tient tête plus qu’honorablement et avec conviction face à un intellectuel arabe qui n’est pas une brute ni un imbécile – restèrent superficiels et hors des enjeux réels du monde d’aujourd’hui. Désolé pour mes lecteurs nuancés, cela resta un débat de salon entre bourgeois bien pensant. Chacun des protagonistes maîtrise à merveille le « double langage » qui ne serait que l’apanage que d’un seul aux dires de la presse gouvernementale occidentale.


Or, si Ramadan pratique en effet le « double langage », ce n’est pas de sa faute. C’est la nature même de sa religion et de toutes les religions. Toutes vous promettent le nirvana final mais pas sur terre, au-delà. Il faut donc mentir sans cesse pour prôner la soumission à la société actuelle, ordonnancée par les castes des puissants politiques et religieux, en attendant Godot avec les pires superstitions. Toute religion est à l’origine une THEORIE DE GUERRE. Guerre entre clans, entre communautés, entre peuplades. Toutes sont fondées sur la nécessité d’éliminer l’autre, celui qui pense autrement ou refuse de se soumettre à la pensée dominante.


Les débats sur les religions et leurs abus, sur les positions des « communautés », sur le « danger islamiste », sur le « fascisme israélien », sur « le fondamentalisme soft » ou l’antisémitisme, sont des discours de préparation à la guerre.



Avant d’aller plus loin dans cette analyse, il convient de faire un aparté sur l’extension de la religion musulmane depuis la fin du XXe siècle et sur quelles couches de la population elle est en extension.



LA NOUVELLE RELIGION DES PAUVRES



Aux Etats-Unis, pays dominant et phare des mutations sociétales capitalistes, une frange croissante de la population afro-américaine, quantitativement non négligeable comme partie de la classe ouvrière, est entrée dans un processus de conversion à l’Islam qui est loin d’être achevé et qui pose problème.


Avant la Seconde Guerre mondiale, après l’échec de la révolution communiste en Russie, l’Union nationale s’était déjà reconvertie en « antifascisme » et en « fascisme ». L’antifascisme comme idéologie de guerre se proclamait laïc et défenseur de tous les peuples quand le fascisme, avec sa variété nazie, procédait d’une religiosité excluante en premier lieu contre le « juif apatride », mais au fond excluant contre toutes les races non blanches. Le capitalisme occidental qui continuait à sa vautrer dans le sang et l’ignominie de la domination coloniale s’était dédoublé entre un capitalisme démocrate « défenseur d’une civilisation » basée sur le pillage éhontée des peuples « arriérés » et un capitalisme de restauration de la « primauté aryenne ». Les intérêts mercantiles, diplomatiques et de grand banditisme militaire des classes bourgeoises, savent toujours parfaitement se masquer derrière des mobiles vertueux universalistes et religieux[2]. Le versant du capitalisme vainqueur a su totalitairement réaliser le vœu d’Hitler de dissoudre de marxisme[3], c'est-à-dire faire passer pour portion congrue le prolétariat derrière le martyre des juifs et ainsi affirmer que la guerre avait été « anti-raciste ».


De nos jours, exceptée la focalisation sur le colonialisme israélien, honteux et inadmissible, la question juive n’est plus centrale, elle n’est plus qu’un gadget usé pour vieux barbons d’extrême droite, quand bien même le néo-fascisme moderne se moule derrière l’antisémitisme supposé des masses arabes. Le nouvel ennemi moderne c’est l’arabe, et sa religion l’Islam. Pourquoi ?



1°) parce que le phénomène de l’immigration – ce besoin effréné de nouveaux bras prolétariens pour l’industrie capitaliste – a modifié la composition nationale des classes ouvrières des pays riches. Les fils d’esclaves noirs et maghrébins on a été les chercher pour les livrer au nouvel esclavage moderne : l’esclavage salarié. Ils n’ont pas été jetés à fond de cale et entassés comme des animaux, mais embarqués par villages entiers avec maîtres à penser religieux et maquereaux. C’était une caractéristique des premières immigrations portugaises par exemple, et jusque dans les années 1960, on faisait venir bras nus et curés. On n’allait pas laisser le paysan de l’Algarve se prolétariser sans lui laisser un directeur de conscience obscurantiste au cul. Les ronds de jambe des chefs d’Etat européens envers les chefs religieux de toute obédience n’ont pas un but différent de nos jours. La bande à Sarkozy est une des premières en Europe à soutenir la nécessité de construire des mosquées.


Aux Etats-Unis, les petits fils des esclaves africains ont été très tôt en situation d’en référer non pas aux religions des colonisateurs qui les avaient déportés, protestante, catholique ou juive, qui restent des religions d’oppresseurs des peuples, mais à une religion extérieure au colonialisme – sans savoir qu’elle avait été pourvoyeuse d’esclaves elle aussi – la religion du guru Mahomet. Religion par excellence des peuples opprimés durant la colonisation, la croyance musulmane survécut au stalinisme et à sa disparition, laquelle accéléré bien sûr le désir de conversion du fait de la faillite des idéologies révolutionnaires laïques. Si la conversion du boxeur Cassius Clay en Mohammed Ali apparut incongrue dans les sixties insouciantes, l’attrait pour la religion des colonisés s’est renforcée naturellement par le maintien de l’esclavage salarié et surtout la mise au ban irrémédiable de « l’ascenseur social » pour les anciens colonisés de « races » ou de « couleur ». La bourgeoisie mondiale reste majoritairement blanche. Malgré certains « quotas », la misère reste prédominante et éternelle chez les « derniers arrivés » sur le marché mondial de l’exploitation capitaliste. Double méprise, cette situation peut permettre aux nationalismes de s’immiscer dans le prolétariat, avec les résidus évanescents du populisme à la Frantz Fanon, mais relayés et restaurés finalement par l’islamisme « radical » dit « terroriste », comme était considérée la classe ouvrière dans les années 1930, mais sans cet aspect « subversif » qui était celui d’une classe ouvrière considérée encore comme homogène.


Le grand tournant à cheval sur les deux siècles modernes reste les attentats de 2001 à New York, où l’on se souvient que les citoyens américains d’origine noire ou maghrébine avaient été particulièrement mis à l’index et culpabilisés. Nous touchons là au principal moyen mis en œuvre par les élites bourgeoises pour « liquider » la menace prolétarienne mondiale. En même temps que l’affirmation des conflits masqués entre grandes puissances, il faut, constamment, terroriser la population par … des composantes même de la population, en niant tout intérêt de classe, politique et social, commun aux différentes races qui composent la classe ouvrière. Les couches d’intellectuels petits bourgeois tiers-mondistes, mao-staliniens, se sont reconvertis sans mal à l’islamisme et occupent le champ de la contestation officielle du capitalisme libéral bien plus profondément que l’hydre staliniste.



2°) Les millions de prolétaires juifs avant-guerre ne possédaient rien, hormis les quelques parvenus capitalistes, et la question juive a été « casée » en Palestine en en expulsant sans vergogne les habitants. Les millions de prolétaires arabes ne possèdent rien non plus, mais ils résident dans une zone fondamentale pour la marche du capitalisme : les terrains où réside l’or noir. Les quelques oligarchies fantoches qui profitent de la manne pétrolière restent sous la coupe des grandes puissances. La colonisation de la planète a changé de look mais elle reste identique aux oppressions passées. Les minorités d’exploiteurs cyniques en djellabas troquent costumes et cravates pour les réceptions privées et s’encanaillent dans leurs villégiatures occidentales en laissant les bouffons comme Ramadan plastronner avec la philosophie de « vivre ensemble ».


Or, la classe mondiale des prolétaires, dispersée sur les cinq continents, ne devrait pas avoir plus que les anciens juifs de « terre promise » ni patrie puisque ni le pétrole ni les luxueuses demeures des nouveaux riches ne lui appartiennent ni ne sont à défendre. C’est pourquoi l’islamisme est important comme entité pour les ramener au bercail nationaliste. Et dans le sens d’une nouvelle guerre mondiale qui, selon les vœux des stratèges faucons, opposera forcément des blocs opposés d’un côté entre les Etats-Unis et l’Europe suiviste et affaiblie, et l’aire asiatique et arabe (Russie et ou Chine, etc.). Le combat idéologique se mène au long terme. Les masses opprimées, en particulier arabes et noires, pourraient-elles être une « menace intérieure », une nouvelle « cinquième colonne » pour faire effondrer de l’intérieur les puissances dites « civilisées » dans un nouveau conflit planétaire ?


Aucunement, car comme on l’a vu au moment des guerres du Golfe, elles restent totalement tétanisées, et constituent la majeure partie des soldats envoyés au casse-pipe – même contre leurs frères en croyance – pour les intérêts impérialistes.


La campagne incessante du « choc des civilisations » et de dénonciation du terrorisme obscur n’est qu’un conditionnement à défendre ses propres exploiteurs qu’ils soient d’obédience islamiste ou laïque, quoique les créationnistes aient un rôle aussi fondamental de ciment religieux nationaliste dans le versant occidental.



Tous les fondamentalismes religieux sont des vecteurs de guerre.



LE SESAME DE L’EXTREME-GAUCHE



Le grand danger moderne reste la classe ouvrière par sa capacité de paralyser la production et d’affirmer les besoins de l’humanité, pas les idées d’humanité en général ni les écrits des clercs bien pensants de la presse corrompue. Il y a beaucoup de nouveaux Voltaire en carton, bien indifférents comme lui, aux formes renouvelées de l’esclavagisme. Parmi ceux-ci les militants de l’extrême gauche ont du mal à recycler leurs espérances déçues dans une révolution mondiale qui aurait pu être initiée par les « peuples de couleur », au profit du nouveau tiers-mondisme nationaliste nommé islamisme radical. On est loin de nos deux pantins télévisés, mais il n’existe ni islamisme radical ni islamisme soft, il n’existe qu’un islamisme nationaliste ; comme il n’existe ni capitalisme hard et soft mais bien un capitalisme totalitaire. Une partie de l’extrême-gauche en France est conciliante avec Ramadan, la LCR transformée en NPA dans l’espoir de gagner des voix électorales dans les quartiers dits populaires. Une autre partie de Lutte Ouvrière à l’intellectuel marginal Yves Coleman se rallie à l’anti-obscurantisme côté américanophile. Coleman a fait son cheval de bataille de l’anti-racisme. Il combat le « racisme français » comme il combat le déguisement des positions obscurantistes de Ramadan. Ses contributions sont traduites et considérées par les groupes trotskystes anglais et américains sur le web. Avec cette finesse de langage ambigu apprise chez LO il semble approcher de la vérité des classes : « La bigoterie de Ramadan dessert les travailleurs qui croient encore à l’Islam et veulent lutter aussi contre le capitalisme ». Coleman a raison de souligner que Ramadan rend opaque son discours typique des « frères musulmans » traditionnels et totalitaires derrière la dentelle des mots respect, tolérance, dialogue. Mais il a produit « 40 raisons pour lesquelles Tariq Ramadan est réactionnaire », traduit et généreusement étalées sur le web. On n’entrera pas ici dans ces 40 raisons, qui regroupent un collage de toutes les positions parcellaires du gauchisme démocratique, du féminisme à l’homosexualité. On remarquera simplement que faire allusion à « Ali Baba et les 40 voleurs », vieille saga perse si célèbre cinématographiquement aux temps de la colonisation – pleine de poncifs sur les bons arabes soumis – manifeste le choix du camp « progressiste » le plus pourri. L’histoire de la caverne d’Ali Baba est bien connue. Son suc réside dans le « sésame » qui permet d’ouvrir le portail de la fortune (les richesses arabes qui firent tant envie à l’Occident féodal), c'est-à-dire en un mot, d’obtenir au plus vite ce qu’on recherche. Or, dans l’argot de l’armée américaine en Irak, « Ali Baba », était un terme d’argot pour désigner les individus soupçonnés de vol ou de pillage !



Vous pouvez en conclure qu’avec ce genre de raisonnement « anti-raciste » et résolument dénonciateur du double langage des fondamentalistes, nos gauchistes recyclés dans la défense des valeurs de « tolérance occidentale » sont prêts à endosser l’uniforme de sergents-recruteurs avec leur propre double langage qui exclut le prolétariat universel et multiracial de l’équation guerre ou révolution.



Ce sera tout pour aujourd’hui.








[1] Et il fait l’impasse sur ce sous-entendu qui signifie qu’on peut la battre sur le corps depuis des siècles, car cela ne laisse pas de trace … sous la longue robe noire !



[2] Voir ma série d’articles dans PU papier de 2002 : « Le prolétariat contre l’islamisme capitaliste » (n°80 et suivant, ainsi que « Décadence et capitalisme » n°56 et suiv.)



[3] Dans Mein Kampf, Hitler déclare : « le but de mon combat est d’éradiquer le marxisme ».