"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

jeudi 19 novembre 2009


LE FOOTBALL PATRIOTIQUE

« Mais après avoir vu l’Egypte marquer à la dernière minute du temps additionnel samedi et arracher ce match d’appui in extremis, l’Algérie a su trouver les ressources mercredi pour devenir le 27e pays qualifié pour le Mondial-2010 en Afrique du Sud ». C’est ce genre de commentaires journalistiques qu’on pouvait lire, décliné dans la presse de toutes les langues et arrosé sur toutes les chaînes de télé. Il n’y a même plus d’équipes, ou de nuances régionales ou raciales, ce ne sont que pays qui s’affrontent en vue de la coupe du monde de 2010 : les six mois de conditionnement intensif se mèneront au mieux avec des spectateurs français et algériens rassérénés sur les chances de leur équipe respective, quoiqu’en général ces deux catégories de spectateurs penchent pour soutenir les deux, seulement si elles ne sont pas confrontées.

Nous y voilà au cœur de « l’identité nationale » dont les masses se fichent comme du désir de débat du gouvernement avec ses intellectuels. Le football est action, pas de blabla, ou alors avant et après le match. Assez glauques les commentaires hystériques des masses anonymes sur le web. Nombre de sites de journaux avaient interdit les propos injurueux concernant l’équipe de France et son entraîneur l'adjudant Domenech. Pour Algérie/Egypte non. Chacun se lâchait des deux côtés de la Méditerranée. C’était à qui serait le plus menaçant, violent, raciste, grossier. Les footeux algériens avaient été caillassés, on éclaterait la gueule aux fouteux égyptiens, pourtant de même langue et de même culture...

Ce que le gouvernement Sarkozy ne réussit pas à lancer dans le milieu mondain des intellectuels de cour et de jardin, se déroule quand même lamentablement autour du « terrain ». Les masses abruties s’en donnent à cœur joie. Que leur équipe gagne ou pas, les supporters se livrent à des émeutes débiles, cassent et brûlent de joie ou de douleur. Journalistes et commentateurs affichent des mines réjouies et claironnent tous : vous savez, dans le cas de l’Algérie, vu la pauvreté et l’immense chômage il faut bien qu’ils compensent ! D’ailleurs le président algérien Bouteflika a fait mobiliser la flotte aérienne à prix cassé pour que les masses puissent aller se défouler en "terrain neutre" et on a demandé aux religieux de ne pas emmerder les fanatiques du ballon rond avec l’heure de la prière (en plein milieu du match) des fanatiques d’Allah. Même à Tizi Ouzou on avait disposé des écrans géants. Le football terrestre est tout de même plus efficace que le sport céleste. Records d’audience garantis, bien supérieurs aux meetings de masse hitlérien.

VIBRER ENSEMBLE ?

Il n’y a plus ni classes sociales, ni riches ni pauvres dans la communion footbalistique. La guerre de tous contre tous fait rage sous des oriflammes de carnaval chauvin. Mais attention, la dernière mode idéologique nous explique qu’il faut bien différencier patriotisme de chauvinisme et nationalisme. Le patriotisme est un « sentiment d’appartenance », non à un club de foot, ni à une communauté réduite, mais comme « véhicule de valeur morale ». Le patriotisme n’est-ce pas la merveilleuse concrétisation du « vivre ensemble » ? En gros, c’est que l’émission de Taddeï - ce sous-produit de Bizot et de l'Ancien Testament des bobos hippies "Actuel" - « Ce soir ou jamais » s’est efforcée d’inculquer après les deux matchs à Khartoum et au « stade de France ».

La patrie c’est d’abord sa mère, fredonne Marc Ogeret dans une vieille chanson du XIXe siècle, mais en latin le terme signifie par contre « le père » (pater). Patriotisme est d’une origine plus douteuse et peu génétique ; en latin le terme signifie parrain (pinder, comme le cirque). La patrie, n'est-ce pas une grande "famille" parrainée par les pères bourgeois et prolétaires unis pour le meilleur et pour le pire?

La principale émission vedette de débats en France de Taddeï et ses invités s’interrogea donc sur le foot en tant que dernier bastion de l’identité nationale ? Le foot est-il le dernier bastion de l'identité nationale ?

(Qu'est-ce qu'on s'en... fout!)

Ses invités : Thomas Ngijol, (chroniqueur facétieux de canal + d’origine camerounaise), Bernard Laporte , l'ancien secrétaire d'Etat chargé des Sports, l'écrivainne Joy Sorman (fille de son père), le philosophe Vincent Cespedes (philosophe gauchiste à la mode), le psychanalyste Zimra, le célèbre historien du patriotisme, Pierre Birenbaum.

Comme d’habitude, avec talent, l’animateur laisse aller ses invités. Le plouc sarkozien Laporte, ex-entraîneur de rugby, représente avec l’accent méridional la thèse simpliste, tripale, sportive neuneu et classiquement réactionnaire : on ne réfléchit pas, on soutient son équipe nationale et on chante à tue-tête la Marseillaise. Il est appuyé par le psychiatre Zimra qui, fort de sa psychologie de cabinet, éructe les pires banalités chauvinistes. Birenbaum va dans le même sens en défendant un nationalisme bon enfant très cartésien. Mlle Sorman, féministe comme Mlle Fourest, se fait par contre l’écho d’une certaine jeunesse qui peut très bien n’en avoir rien à foutre du patriotisme. Elle sait être très pertinente : le foot c’est une guerre entre mecs qui obéit aux mêmes règles que la guerre tout court. Le comique de canal+ Thomas Ngijol semble alors un peu plus assuré, alors qu’il paraissait consterné pendant la litanie franchouillarde de Laporte, et monte au créneau. Il exprime assez bien le côté enthousiaste de la jeunesse multiraciale, le temps du match, pour ensuite retourner à ses problèmes quotidiens. Il met dans le mille en se moquant ensuite de la fameuse lecture sarkomique de la dernière lettre de Guy Mocquet par Laporte à ses joueurs : je ne vois pas le rapport entre cette lettre dans les conditions de l’époque et une compétition sportive. L’adjudant entraîneur Laporte répond que cela était « naturel », il s’agissait de motiver les troupes, pardon l’équipe nationale pour un engagement à fond, « quand faut y aller, faut y aller » ! Ngijol ne se laisse pas impressionner par l’ex-ministre et lui tape même sur le genoux: j’aurais rigolé, certes intérieurement pour ne pas être viré de l’équipe, mais j’aurais rigolé… Le philosophe gauchiste de service Vincent Cespèdes s’étale lui en longues digressions sur le sentiment d’appartenance, sur la jouissance sexuelle courte mais intense, et éjaculatoire, procurée par le spectacle de onze pantins milliardaires qui s’agitent pour prendre au filet les spectateurs de l’autre bord. Et il a raison de dire que cette jouissance de courte durée ne résout aucun des problèmes sociaux. Il a aussi raison de souligner que cette vaste comédie « populaire » ne change en rien la condition des petits-fils des anciens esclaves : ils sont toujours contrôlé au faciès par la police, ils restent toujours des mineurs socialement. Brave philosophe éclectique, il souhaite que la France demande pardon pour ses exactions colonisatrices. Ngijol tombe dans son piège, il approuve du bonnet : superbe tirade ! Et après, même si la bourgeoisie française reconnaissait la turpitude des origines de son enrichissement, cela changerait quoi dans le monde du travail et de la vie civile hyper fliquée ?

Personne n’évoque le peu sportif USA PATRIOT ACT de 2001 qui autorise le FBI à surveiller tous les courriers électroniques ? Ni ses équivalents européens et sarkoziens.

Birnbaum affirme que le patriotisme aux USA - ces as du « patriotisme économique » - a triomphé depuis longtemps et que la bannière étoilée figure au coin de chaque rue… Quoique, là-bas, on a le droit de brûler le drapeau (quand en France cela peut valoir deux ans de tôle). Taddeï a fait défiler les images d’une foule petite bourgeoise avec vedettes de cinéma qui, au Trocadéro vers 1992, en réaction à la percée électorale de Le Pen avait entonnée « sponatnément » la Marseillaise ; il regrette que cela ne soit pas aussi spontané dans les stades… Thomas Ngijol ne laisse pas passer et se moque heureusement de la barrière de vedettes qui plastronnaient au premier plan et qui sont absents en général dans les conflits d’un autre ordre.

Le suspense « patriotique » était garanti tout au long de l’émission dans l’attente concomitante de la qualification finale de « la France », dont Taddeï signalait les buts puis la « victoire » : quel effet cela vous fait-il à tous que « la France » ait gagné ?

Tous affichèrent un contentement de circonstance. Sauf le subtil Ngijol : je suis content que la France soit qualifiée avec le Cameroun et l’Algérie. Malgré les ultimes pinaillages des intellos du plateau, c’est cette heureuse remarque qui devait rester dans les têtes. Insinuant que "les gens" (la classe ouvrière?) ne pouvaient au lendemain des matchs « patriotiques » que retrouver leur vie de merde (pardon leur milieu naturel d’exploitation, d’humiliations par-delà les frontières), une fois éteint les lampions de la fête footballistique.

Le live (musical) du jour était assuré par Diam's, qui interpréta «Si c'était le dernier» (comme on le lui souhaite), extrait de son nouvel album, «S.O.S.», sorti le 16 novembre. Chacun sachant que cette énorme vedette du rap français d’origine hellénistique, Mélanie Georgiades, très pipolisée, mais prise de doutes sur son existence, s’est convertie à l'islam (variante du slam) et réapparait publiquement portant un hijab. Un hidjab de luxe avec casquette de soie blanche tournée légèrement de travers. Accessoire commercial cet "SOS"sans doute destiné à relancer sa carrière, à coups de longues tirades de rebelle centrée sur son nombril. Egérie en perdition de la culture Rap ou crise du Rap? Les diatribes des rappeurs professionnels, qui s'enrichissent avec l'argent de poche des gamins des banlieues, avec pour tout gimmick ce critère fasciste de la "jeunesse éternelle", n'abusent pas longtemps ceux qui grandissent dans le chômage. Leurs frasques et scandales de rebelles parvenus n'amusent pas longtemps la gallerie de ceux qui n'y voient plus que des refrains d'une révolte verbale artificielle et sans autre objet que l'exaltation pathologique de la haine et de l'anti-flic primaire. La jeunesse prolétaire, plus sévère et critique qu'on ne le croit, finit par se lasser de ces discoureurs au rythme monotone qui ne font pas autre chose que les chanteurs politiques: crier impulsivement leur haine de la société dans le walk-man que porte celui qui marche dans sa vie quotidienne vers sa solitude dans le bureau des assedic ou celle qui attend sa rame de métro qui va la mener au turbin qui la dépossède de toute réelle musique de sa vie.

Le baba-cool Taddeï voulait-il signifier que le Rap sied mieux à la jouissance footbalistique que la Marseillaise ou que ce vieux chant guerrier chauvin et raciste n'avait plus rien d'éclatant pour faire gagner une équipe de joueurs milliardaires? Bien que ce ne soit pas en général toujours la même clientèle.

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