"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

jeudi 14 janvier 2021

REPONSE DE LENINE A ROSA LUXEMBURG

 

 



Réponse de Lénine à l’article de Rosa Luxemburg

(le véritable titre)

 

Cet article de Lénine  a toujours été fort méconnu dans le milieu maximaliste, voire ignoré par messieurs les intellos modernistes et conseillistes. Les éditions staliniennes de Moscou ont contribué à noyer l’intérêt de cet article en le titrant : « Un pas en avant, deux pas en arrière », qui ne semble pas avoir été son titre original, mais simplement : Réponse à l'article de Rosa Luxemburg « Questions d'organisation dans la social-démocratie russe »). L’article fût  envoyé à Kautsky pour être publié dans l'organe de la social-démocratie allemande Die Neue Zeit, mais Kautsky refusa de l'insérer. Écrit dans la deuxième moitié de septembre 1904.  Publié pour la première fois en 1930 dans le Recueil Lénine XV. Œuvres t.7, pp. 465-467, Paris-Moscou. Je l'avais republié dans le bulletin interne international du CCI au mitan des années 1990 dans le combat contre le conseillisme petit bourgeois de nos intellectuels. Même si le parti a malheureusement pris le pouvoir contre le prolétariat, le Lénine d'avant contient toujours des lumières pour aujourd'hui.

                                      ***

     La camarade Luxemburg dit que par ma définition du social-démocrate révolutionnaire comme jacobin lié à une organisation d'ouvriers socialement conscients, j'ai peut-être caractérisé mon point de vue avec plus d'esprit que n'aurait pu le faire aucun de mes adversaires. Encore une fois, il y a erreur de fait. Ce n'est pas moi, mais P. Axelrod qui a parlé le premier de jacobinisme. Le premier, Axelrod a comparé les groupements de notre parti à ceux du temps de la Révolution française. J'ai seulement fait remarquer que cette comparaison n'est admissible que pour autant que la division de la social-démocratie contemporaine en révolutionnaire et opportuniste correspond, dans une certaine mesure, à la division en montagnards et girondins. L'ancienne Iskra, reconnue par le congrès du Parti, faisait souvent cette comparaison. En admettant justement une telle division, l'ancienne Iskra combattait l'aile opportuniste de notre Parti, l'orientation du Rabotchéié Diélo. Rosa Luxemburg confond ici la corrélation entre les deux courants révolutionnaires du XVIIIe et du XXe siècle avec l'identification de ces courants eux-mêmes. Par exemple, si je dis que le Petit Scheidegg par rapport à la Jungfrau, c'est la même chose qu'une maison de deux étages par rapport à une maison de quatre étages, cela ne veut pas encore dire que j'identifie une maison de quatre étages et la Jungfrau. La camarade Luxemburg a laissé échapper entièrement l'analyse concrète des divers courants dans notre Parti. Or, je consacre la majeure partie de mon livre à cette analyse qui se fonde sur les procès-verbaux du congrès de notre Parti, et dans l'introduction je le souligne expressément. Rosa Luxemburg désire parler de la situation actuelle dans notre Parti tout en méconnaissant totalement notre congrès qui, à proprement parler, a posé les fondations réelles de notre Parti. On doit avouer que c'est une entreprise risquée ! D'autant plus risquée que, comme je l'ai indiqué des centaines de fois dans mon livre, mes adversaires méconnaissent le congrès, et c'est justement pourquoi toutes leurs affirmations sont privées de toute base concrète.

L'article de la camarade Rosa Luxemburg dans les nos 42 et 43 de la Neue Zeit est une analyse critique de mon livre russe sur la crise dans notre Parti. Je ne peux manquer d'exprimer ma reconnaissance aux camarades allemands pour leur attention envers les publications de notre Parti, pour leurs efforts de familiariser avec cette littérature la social-démocratie allemande, mais je dois dire que l'article de Rosa Luxemburg dans la Neue Zeit familiarise les lecteurs non avec mon livre, mais avec quelque chose d'autre. Cela ressort des exemples suivants. La camarade Luxemburg dit, par exemple, que dans mon livre s'est dessinée nettement et fortement la tendance vers « un centralisme ne tenant compte de rien ». La camarade Luxemburg présume, de cette façon, que je défends un certain système d'organisation contre un certain autre. Mais la réalité est différente. Tout au long du livre, de la première à la dernière page, je défends les principes élémentaires de tout système d'organisation du Parti quel qu'il soit. Mon livre analyse non la différence entre tel ou tel système d'organisation, mais la façon dont il faut soutenir, critiquer et corriger tout système, sans contrevenir aux principes du Parti. Rosa Luxemburg dit plus loin que « conformément à sa conception (de Lénine), les pleins pouvoirs sont donnés au Comité central d'organiser tous les comités locaux du Parti ». En réalité, ce n'est pas exact. Mon opinion sur cette question peut être prouvée, pièces à l'appui, par le projet de statuts d'organisation du Parti que j'ai proposé. Dans ce projet, il n'y a pas un mot sur le droit d'organiser les comités locaux. La commission élue au congrès du Parti pour élaborer les statuts du Parti y a inclus ce droit, et le congrès a confirmé le projet de la commission. On a élu à la commission trois représentants de la minorité du congrès, à part moi et un autre partisan de la majorité ; par conséquent, dans cette commission qui a conféré au Comité central le droit d'organiser les comités locaux, c'est justement trois de mes adversaires qui l'ont emporté. La camarade R. Luxemburg a confondu deux faits distincts. D'abord, elle a confondu mon projet d'organisation avec le projet modifié par la commission, d'une part et, d'autre part, avec les statuts d'organisation adoptés par le congrès du Parti ; deuxièmement, elle a confondu la défense d'une revendication déterminée touchant un paragraphe déterminé des statuts (il est absolument faux que dans cette défense je n'aie tenu compte de rien, puisque à l'assemblée plénière je n'ai pas protesté contre l'amendement déposé par la commission) avec la défense de la thèse (authentiquement « ultra-centraliste », n'est-ce pas ?) suivant laquelle les statuts adoptés par le congrès du Parti doivent être appliqués jusqu'à ce que le prochain congrès les modifie. Cette thèse (« purement blanquiste », comme le lecteur peut facilement le remarquer), je l'ai réellement soutenue dans mon livre « sans tenir compte de rien ». La camarade Luxemburg dit que selon moi « le Comité central est le seul centre actif du Parti ». En réalité, ce n'est pas exact. Je n'ai jamais soutenu cette opinion. Au contraire, mes contradicteurs (la minorité du IIe Congrès du Parti) m'accusaient dans leurs écrits de ne pas suffisamment défendre l'indépendance, l'initiative du Comité central et de trop le subordonner à la rédaction de l'organe central à l'étranger et au Conseil du Parti. J'ai répondu, à cette accusation, dans mon livre, que lorsque la majorité du Parti était prépondérante au Conseil du Parti, elle n'a jamais tenté de limiter l'indépendance du Comité central ; mais cela s'est produit aussitôt que le Conseil est devenu un instrument de lutte entre les mains de la minorité. La camarade Rosa Luxemburg dit que dans la social-démocratie de Russie il n'existe aucun doute quant à la nécessité d'un parti unique et que toute la discussion se concentre sur la question d'une plus ou moins grande centralisation. En réalité, ce n'est pas exact. Si la camarade Luxemburg voulait bien prendre connaissance des résolutions des nombreux comités locaux du Parti qui forment la majorité, elle comprendrait facilement (cela ressort particulièrement de mon livre) que la discussion a surtout porté chez nous sur le fait de savoir si le Comité central et l'organe central devaient représenter l'orientation de la majorité du congrès ou non. L'estimée camarade ne dit mot de cette exigence « purement blanquiste » et « ultra-centraliste », elle préfère déclamer contre la subordination mécanique de la partie au tout, contre la soumission servile, contre l'obéissance aveugle et d'autres horreurs de ce genre. Je suis très reconnaissant à la camarade Luxemburg d'expliquer cette profonde idée que la soumission servile est fatale pour le Parti, mais je voudrais savoir si la camarade trouve normal, si elle peut admettre, si elle a vu dans un parti quelconque que dans les organismes centraux, qui s'intitulent organismes du Parti, la minorité du congrès du Parti prédominât ? La camarade R. Luxemburg m'attribue la pensée qu'en Russie existent déjà toutes les prémisses pour l'organisation d'un grand parti ouvrier fortement centralisé. De nouveau, c'est une inexactitude de fait. Nulle part dans mon livre, non seulement je n'ai soutenu cette idée, mais je ne l'ai même pas exprimée. La thèse que j'ai proposée exprimait et exprime quelque chose de différent. Plus précisément, je soulignais qu'il y avait déjà toutes les prémisses pour que les décisions du congrès du Parti soient respectées, et que le temps où l'on pouvait remplacer un collège du Parti par un cercle privé est révolu depuis longtemps. J'ai prouvé que certains oracles de notre Parti ont révélé leur inconséquence et leur instabilité, et qu'ils n'ont aucun droit de rendre le prolétaire russe responsable de leur manque de discipline. Les ouvriers russes se sont prononcés plus d'une fois déjà, dans diverses circonstances, pour le respect des décisions du congrès du Parti. C'est vraiment ridicule quand la camarade Luxemburg qualifie une telle opinion d'« optimiste » (ne faut-il pas plutôt dire « pessimiste ») sans souffler mot du fond réel de ma thèse. La camarade Luxemburg soutient que j'exalte la valeur éducative de la fabrique. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas moi mais mon adversaire qui affirmait que je me représente le Parti comme une fabrique ; je me suis bien moqué de lui, en démontrant par ses propres expressions qu'il confond deux aspects différents de la discipline à la fabrique, ce qui, malheureusement est arrivé aussi à la camarade Rosa Luxemburg1.

C'est précisément cette erreur fondamentale que commet aussi la camarade Rosa Luxemburg. Elle ne fait que répéter des phrases, tout bonnement, sans se donner la peine de démêler leur signification concrète. Elle menace de diverses horreurs, sans avoir étudié le fond réel de la controverse. Elle m'attribue des lieux communs, des principes et des propos rebattus, des vérités absolues, et s'évertue à passer sous silence les vérités relatives, basées sur des faits très précis, et que j'applique exclusivement. Et elle se plaint encore de poncifs, et en appelle à la dialectique de Marx. Or, justement, l'article de l'estimée camarade contient uniquement des poncifs imaginaires, justement son article contredit l'abc de la dialectique. Cet abc enseigne qu'il n'y a aucune vérité abstraite, la vérité est toujours concrète. La camarade Rosa Luxemburg méconnaît superbement les faits concrets de la lutte dans notre Parti et déclame d'un air condescendant à propos de questions qu'on ne peut discuter sérieusement. Je prendrai un dernier exemple dans le deuxième article de la camarade Luxemburg. Elle cite mes paroles suivant lesquelles telle ou telle rédaction des statuts d'organisation peut servir d'arme plus ou moins aiguisée dans la lutte contre l'opportunisme2. Rosa Luxemburg ne dit absolument pas de quelles formulations je parlais dans mon livre et nous parlions tous au congrès du Parti. La camarade n'effleure absolument pas la question de savoir quelle polémique je menais au congrès, contre qui j'avançais mes arguments. Au lieu de cela, elle condescend à me faire toute une conférence sur l'opportunisme... dans les pays à régime parlementaire ! ! Mais, dans son article, nous ne trouvons pas un mot sur toutes les variétés particulières, spécifiques de l'opportunisme, sur les nuances qu'il a prises chez nous en Russie, et dont il est question dans mon livre. La conclusion de tous ces raisonnements hautement ingénieux est la suivante : « Les statuts du Parti ne doivent pas être en eux-mêmes ( ? ? comprends qui peut) une arme contre l'opportunisme mais seulement un moyen extérieur puissant pour imposer l'influence dirigeante de la majorité révolutionnaire et prolétarienne du Parti, qui existe en réalité. » Tout à fait exact. Mais R. Luxemburg passe sous silence la façon dont s'est formée la majorité qui existe en réalité ; or, c'est justement de cela que je parle dans mon livre. Elle ne dit pas non plus quelle influence Plékhanov et moi nous défendions à l'aide de ce puissant moyen extérieur Je peux seulement ajouter que jamais et nulle part je n'ai prononcé pareille absurdité, à savoir que les statuts du Parti sont une arme « en eux-mêmes ».

La réponse la plus juste à une telle interprétation de mes vues serait l'exposé des faits concrets de la lutte dans notre Parti. Alors chacun comprendra clairement à quel point les faits concrets contredisent les lieux communs et les abstractions banales de la camarade Luxemburg.

Notre Parti fut fondé au printemps 1898 en Russie au congrès des représentants de quelques organisations russes. Le Parti reçut le nom de Parti ouvrier social-démocrate de Russie. La Rabotchaïa Gazéta3 fut proclamée organe central du Parti ; l'« Union des social-démocrates russes à l'étranger » représentait le Parti à l'étranger. Peu après le congrès, le Comité central du Parti fut arrêté. La Rabotchaïa Gazéta cessa de paraître après le deuxième numéro. Tout le Parti se transforma en un conglomérat amorphe d'organisations locales (appelées comités). Le seul lien unissant ces comités locaux était un lien idéologique, purement intellectuel. Il devait fatalement arriver une période de divergences, de flottements, de scissions. Les intellectuels, qui constituaient un pourcentage beaucoup plus important dans notre Parti que dans les partis d'Europe occidentale, se sont passionnés pour le marxisme, mode nouvelle. Cet engouement a très rapidement fait place d'une part, à une admiration servile de la critique bourgeoise de Marx et, d'autre part, à un mouvement ouvrier purement professionnel (grévisme, économisme). La divergence entre la tendance opportuniste intellectuelle et la tendance révolutionnaire prolétarienne a amené la scission de l'« Union » à l'étranger. Le journal Rabotchaïa Mysl et la revue Rabotchéié Diélo éditée à l'étranger (cette dernière un peu moins) étaient les porte-parole de l'économisme, minimisaient l'importance de la lutte politique, niaient les éléments de démocratie bourgeoise en Russie. Les critiques « légaux » de Marx, messieurs Strouvé, Tougan-Baranovski, Boulgakov, Berdiaïev, etc., ont carrément tourné à droite. Nous ne découvrirons nul endroit en Europe où le bernsteinisme soit arrivé si vite à sa fin logique, la formation d'une fraction libérale, comme cela s'est passé chez nous en Russie. Chez nous, M. Strouvé a commencé par la « critique », au nom du bernsteinisme, et a terminé par l'organisation de la revue libérale Osvobojdiénié, libérale dans le sens européen de ce mot. Plékhanov et ses amis qui ont quitté l'Union à l'étranger étaient soutenus par les fondateurs de l'Iskra et de la Zaria. Ces deux revues (dont a entendu parler même la camarade Rosa Luxemburg) ont mené une « brillante campagne de trois ans » contre l'aile opportuniste du Parti, une campagne de la « Montagne » social-démocrate contre la « Gironde » social-démocrate (c'est une expression de l'ancienne Iskra), une campagne contre le Rabotchéié Diélo (les camarades Kritchevski, Akimov, Martynov, etc.), contre le Bund juif, contre les organisations de Russie qui s'étaient inspirées de cette orientation (en premier lieu contre l'organisation de Pétersbourg dénommée « organisation ouvrière » et le comité de Voronèje). Il devenait de plus en plus évident qu'un lien purement idéologique entre les comités était insuffisant. On ressentait de plus en plus le besoin d'un Parti vraiment uni, c'est-à-dire l'accomplissement de ce qu'on avait seulement prévu en 1898. Enfin, fin 1902 s'est formé un Comité d'organisation, qui s'était donné pour tâche de convoquer le IIe Congrès du Parti. De ce Comité, composé surtout par l'organisation russe de l'Iskra, faisait également partie un représentant du Bund juif. En automne 1903 s'est tenu, enfin, le IIe Congrès qui s'est terminé, d'une part par l'unification formelle du Parti, d'autre part par sa scission en « majorité » et « minorité ». Cette division n'existait pas avant le congrès du Parti. Seule une analyse approfondie de la lutte qui s'est déroulée au congrès peut expliquer cette division. Malheureusement, les partisans de la minorité (y compris la camarade Luxemburg) évitent prudemment cette analyse.

Dans mon livre, que la camarade Luxemburg présente d'une manière si originale aux lecteurs allemands, je consacre plus de cent pages à une analyse détaillée des procès-verbaux du congrès (qui forment un volume de près de 400 pages). Cette analyse m'a amené à diviser les délégués ou mieux les voix (certains délégués avaient une ou deux voix) en quatre groupes fondamentaux : 1) les iskristes de la majorité (partisans de la tendance de l'ancienne Iskra) -24 voix, 2) les iskristes de la minorité — 9 voix, 3) le centre (appelé aussi par dérision le « marais ») — 10 voix et enfin 4) les anti-iskristes — 8 voix, soit au total 51 voix. J'analyse la participation de ces groupes à tous les votes qui ont eu lieu au congrès et démontre qu'à propos de toutes les questions (programme, tactique et organisation) le congrès a été l'arène de la lutte des iskristes contre les anti-iskristes, le « marais » ayant oscillé dans différents sens. Quiconque connaît un tant soit peu l'histoire de notre Parti doit comprendre clairement qu'il ne pouvait en être autrement. Mais tous les partisans de la minorité (y compris Rosa Luxemburg) ferment modestement les yeux sur cette lutte. Pourquoi ? C'est justement cette lutte qui rend évidente toute la fausseté de l'actuelle position politique de la minorité. Pendant toute cette bataille au congrès du Parti, à l'occasion de dizaines de questions, de dizaines de votes, les iskristes ont combattu les anti-iskristes et le « marais » qui s'alignait d'autant plus résolument aux côtés des anti-iskristes que la question discutée était plus concrète, qu'elle définissait d'une manière plus positive le sens fondamental du travail social-démocrate, qu'elle visait à mettre en pratique plus concrètement les plans inébranlables de l'ancienne Iskra. Les anti-iskristes (surtout le camarade Akimov et le délégué toujours d'accord avec lui, de l'« Organisation ouvrière » de Pétersbourg, le camarade Brucker, presque toujours le camarade Martynov et 5 délégués du Bund juif) étaient contre la reconnaissance de l'orientation de l'ancienne Iskra. Ils défendaient les anciennes organisations privées, votaient contre leur soumission au Parti, contre leur fusion avec le Parti (incident du Comité d'organisation, dissolution du groupe « loujny Rabotchi », le plus important du « marais », etc.). Ils combattaient les statuts d'organisation, rédigés dans l'esprit du centralisme (14e séance du congrès) et accusaient alors tous les iskristes de vouloir introduire « la suspicion organisée », « la loi d'exception » et autres horreurs. Tous les iskristes sans exception en riaient alors ; il est remarquable que la camarade Rosa Luxemburg prenne toutes ces fantaisies pour quelque chose de sérieux. Dans la grande majorité des questions, les iskristes l'ont emporté ; ils prédominaient au congrès, ce qui ressort clairement des chiffres que j'ai rappelés. Mais dans la deuxième période du congrès, quand on tranchait des questions touchant moins aux principes, les anti-iskristes ont gagné : certains iskristes avaient voté avec eux. C'est ce qui est arrivé, par exemple, à propos de l'égalité des langues dans notre programme ; sur cette question, les anti-iskristes ont presque réussi à battre la commission du programme et à imposer leur formulation. C'est ce qui est arrivé aussi pour le paragraphe 1 des statuts, lorsque les anti-iskristes de concert avec le « marais » ont imposé la formulation de Martov. Conformément à cette rédaction, sont considérés comme membres du Parti non seulement les membres d'une organisation du Parti (c'est la formulation que j'ai défendue avec Plékhanov), mais aussi toutes les personnes qui militent sous le contrôle d'une organisation du Parti4.

La même chose s'est produite à propos des élections du Comité central et de la rédaction de l'organe central. 24 iskristes ont formé une majorité compacte ; ils ont fait adopter un plan conçu depuis longtemps de renouvellement de la rédaction : on a élu trois des six anciens rédacteurs ; 9 iskristes, 10 membres du centre et 1 anti-iskriste (les autres : 7 anti-iskristes, les représentants du Bund juif et du Rabotchéié Diélo avaient quitté le congrès auparavant) formaient la minorité. Cette minorité était si mécontente des élections qu'elle a décidé de ne pas participer aux autres élections. Le camarade Kautsky avait parfaitement raison de voir dans le renouvellement de la rédaction la cause principale de la lutte qui suivit. Mais son opinion suivant laquelle c'est moi (sic !) qui aurais « exclu » trois camarades de la rédaction s'explique seulement par sa complète ignorance de notre congrès. D'abord, la non-élection n'est absolument pas une exclusion, et je n'avais naturellement pas le droit au congrès d'exclure qui que ce soit ; d'autre part, le camarade Kautsky ne soupçonne même pas, il me semble, que la coalition des anti-iskristes, du centre et d'une petite partie des partisans de l'Iskra avait aussi une signification politique et ne pouvait manquer d'exercer une influence sur le résultat des élections. Quiconque se refuse à fermer les yeux sur ce qui s'est passé à notre congrès doit comprendre que notre nouvelle division en minorité et majorité est seulement une variante de l'ancienne division en aile prolétarienne, révolutionnaire et en aile intellectuelle, opportuniste de notre Parti. Ce fait, on ne peut l'écarter par aucune interprétation, aucune dérision.

Malheureusement, après le congrès, la signification de principe de cette scission a été obscurcie par les chicanes à propos de la cooptation. Plus précisément, la minorité refusait de travailler sous le contrôle des organismes centraux, si les trois anciens rédacteurs n'étaient pas cooptés à nouveau. Cette lutte a duré deux mois. Les moyens d'action utilisés étaient le boycottage et la désorganisation du Parti. 12 comités (des 14 qui se sont prononcés sur cette question) ont sévèrement condamné ces moyens. La minorité a même refusé d'accepter notre proposition (dont Plékhanov et moi avons été les promoteurs) et d'exprimer leur point de vue dans les colonnes de l'Iskra. Au congrès de la Ligue à l'étranger, on en est arrivé à couvrir les membres des organismes centraux d'injures et d'outrages (autocrates, bureaucrates, gendarmes, menteurs, etc.). On les accusait d'étouffer les initiatives personnelles et de vouloir imposer la soumission inconditionnelle, l'obéissance aveugle, etc. Les tentatives faites par Plékhanov de qualifier d'anarchiste un tel moyen de lutte de la minorité, ne pouvaient atteindre leur but. Après ce congrès, Plékhanov publia un article, qui a fait date, et qui était dirigé contre moi : « Ce qu'il ne faut pas faire » (Iskra, n° 52). Dans cet article, il disait que la lutte contre le révisionnisme ne doit pas signifier nécessairement lutte contre les révisionnistes ; il était clair pour tous qu'il sous-entendait notre minorité. Plus loin, il dit que parfois il ne faut pas combattre l'anarchisme individualiste, si solidement ancré dans l'esprit du révolutionnaire russe ; certaines concessions sont quelquefois le meilleur moyen pour le maîtriser et éviter la scission. J'ai quitté la rédaction, car je ne pouvais partager un tel point de vue, et les rédacteurs de la minorité ont été cooptés. Puis il y a eu la lutte pour la cooptation au Comité central. Ma proposition de conclure la paix à condition que l'organe central reste à la minorité et le Comité central à la majorité a été rejetée. La bataille a continué, on combattait « au nom des principes » le bureaucratisme, l'ultracentralisme, le formalisme, le jacobinisme, le schweitzerisme (c'est moi qu'on appelait le Schweitzer russe) et autres choses horribles. Je me suis moqué de toutes ces accusations dans mon livre, et j'ai souligné que c'était soit une simple chicanerie de cooptation soit (si l'on convient d'y voir « des principes ») rien d'autre que des phrases opportunistes, girondistes. La minorité actuelle répète seulement ce que le camarade Akimov et d'autres opportunistes avérés ont dit à notre congrès contre le centralisme que défendaient tous les partisans de l'ancienne Iskra.

En Russie, les comités étaient indignés de la transformation de l'organe central en un organe d'un cercle privé, celui des chamailleries de cooptation et des ragots du Parti. On a voté plusieurs résolutions qui exprimaient la plus sévère condamnation. Seule la soi-disant « Organisation ouvrière » de Pétersbourg, dont nous avons déjà parlé, et le comité de Voronèje (partisans de la tendance du camarade Akimov) ont exprimé leur satisfaction de principe, de l'orientation de la nouvelle Iskra. Les voix, réclamant la convocation du IIIe Congrès, devenaient de plus en plus nombreuses,

Le lecteur qui se donnera la peine d'étudier les origines de la lutte dans notre Parti comprendra facilement que les propos de la camarade Rosa Luxemburg sur « l'ultra-centralisme », sur la nécessité d'une centralisation progressive, etc., sont concrètement et sur le plan pratique une dérision à l'égard de notre congrès ; abstraitement et sur le plan théorique (si l'on peut ici parler de la théorie), c'est un avilissement manifeste du marxisme, une altération de la véritable dialectique de Marx, etc.

La dernière phase de la lutte a été caractérisée par le fait que les membres de la majorité ont été en partie exclus du Comité central, en partie neutralisés, réduits à néant. (Cela s'est produit à cause des remaniements du Comité central5, etc.) Le Conseil du Parti (qui après la cooptation des anciens rédacteurs est également tombé aux mains de la minorité) et le Comité central actuel ont condamné toute agitation en faveur du IIIe Congrès, et passent à des accords et des pourparlers privés avec certains membres de la minorité. Les organisations, comme par exemple le collège de représentants (mandataires) du Comité central, qui se sont permis de commettre un crime tel que l'agitation pour la convocation d'un congrès, ont été dissoutes6. La lutte du Conseil du Parti et du nouveau Comité central contre la convocation du IIIe Congrès a été déclarée sur toute la ligne. La majorité y a répondu par le mot d'ordre : « A bas le bonapartisme ! » (c'était le titre de la brochure du camarade Galerka7, qui parle au nom de la majorité). Le nombre des résolutions, dans lesquelles les institutions du Parti qui s'opposent à la convocation du congrès sont proclamées antiparti et bonapartistes, grandit. A quel point tous les discours de la minorité contre l'ultra-centralisme et en faveur de l'autonomie étaient hypocrites, c'est ce qui ressort clairement du fait que la nouvelle maison d'éditions de la majorité, que j'ai fondée avec un camarade (où ont été publiées la brochure mentionnée ci-dessus du camarade Galerka et quelques autres), a été déclarée hors-parti8. Les nouvelles éditions donnent à la majorité la seule possibilité de répandre ses vues, puisque les pages de l'Iskra lui sont à peu près interdites. Malgré cela, ou plutôt, justement à cause de cela, le Conseil du Parti a pris la décision, dont je viens de parler, sous le prétexte purement formel que nos éditions ne sont habilitées par aucune organisation du Parti.

A peine est-il besoin de parler de l'abandon dans lequel se trouve le travail positif, de la chute brutale du prestige de la social-démocratie, de dire à quel point tout le Parti est démoralisé parce que toutes les résolutions, toutes les élections du IIe Congrès ont été réduites à néant, et par suite de cette lutte contre la convocation du IIIe Congrès que mènent les organismes du Parti, responsables devant le Parti.

Notes

1 Voir la brochure russe : Nos malentendus, l'article « R. Luxemburg contre Karl Marx ». (Note de Lénine)

2 Voir Un pas en avant, deux pas en arrière (La crise dans notre parti), >chapitre i, note 15.

3 « Rabotchaïa Gazéta », organe illégal du groupe social-démocrate de Kiev. 2 numéros ont paru : le n° 1 en août 1897 et le n° 2 eu décembre (daté de novembre de la même année). Le 1er Congrès du P.O.S.D.R. la reconnut organe officiel du Parti. Après le congrès, à la suite de la destruction de l'imprimerie par la police et l'arrestation des membres du C.C. le journal cessa de paraître. Voir Œuvres, Paris-Moscou, t. 4, pp. 213-215 sur les tentatives de renouveler sa parution en 1899.

4 Le camarade Kautsky s'est prononcé pour la formulation de Martov en invoquant des raisons d'opportunité. D'abord, ce point a été discuté à notre congrès non sous l'angle de l'opportunité, mais du point de vue des principes. La question a été posée sous cet aspect par Axelrod. Deuxièmement, le camarade Kautsky se trompe s'il pense que sous le régime policier russe, il existe une si grande différence entre l'appartenance à une organisation du Parti et un simple travail sous le contrôle d'une telle organisation. Troisièmement, il est particulièrement erroné de comparer la situation actuelle en Russie à la situation en Allemagne lorsqu'était en vigueur la loi d'exception contre les socialistes. (Note de Lénine).

Loi d'exception contre les socialistes, adoptée en Allemagne en 1878. Toutes les organisations du Parti social-démocrate, les organisations ouvrières de niasse, la presse ouvrière furent interdites ; on confisqua les publications socialistes, on commença à déporter les social-démocrates. Sous la pression du mouvement ouvrier de masse la loi fut abolie en 1890.

5 Au IIe Congrès du Parti furent élus au Comité central : Lengnik, Krjijanovski, Noskov. En octobre (nouveau calendrier) 1903 furent cooptés au C.C. Zemliatchka, Krassine, Essen et Goussarov. En novembre, Lénine entra au C.C. et Galpérine fut coopté. Entre juillet et septembre 1904, il y eut de nouveaux changements : Lengnik et Essen, partisans de Lénine, furent arrêtés. Les conciliateurs Krjijanovski et Goussarov donnèrent leur démission. Les conciliateurs Krassine, Noskov et Galpérine, malgré les protestations de Lénine, exclurent illégalement du C.C. Zemliatchka, partisane de la majorité, et cooptèrent 3 conciliateurs : Lioubimov, Karpov et Doubrovinski. A la suite de ces remaniements, les conciliateurs avaient la majorité au C.C.

6 Lénine fait allusion à la résolution du C.C. sur la dissolution du Bureau du Sud du C.C., qui faisait de l'agitation en faveur de la convocation du IIIe Congrès du Parti.

7 Galerka, le bolchevik M. Olminski (Alexandrov).

8 La maison d'éditions du Parti social-démocrate, de V. Bontch-Brouévitch et N. Lénine, fut fondée par les bolcheviks après que la rédaction menchevique de l'Iskra leur eut fermé les colonnes du journal et refusé de publier les déclarations des organisations, et membres du Parti qui défendaient les résolutions du IIe Congrès et réclamaient la convocation du IIIe Congrès. Elle fit paraître plusieurs œuvres dirigées contre les mencheviks et les conciliateurs : N. Lénine, La campagne des zemstvos et le plan de l'« Iskra » ; Galerka, A bas le bonapartisme ; Orlovski, Le Conseil contre le Parti, etc.

 

 

 


mardi 12 janvier 2021

UN MAXIMALISME HORS JEU : ENTRE GAUCHISME ET UTOPIE



Je ne sais pas si la réactualisation de son « Histoire de l'ultra-gauche » par Bourseiller1 va être plus centrée sur les agités du bonnet black blocs, et laisser de côté cette ancienne ultra-gauche plus théorique qu'émeutière impulsive et comptant pour zéro dans le bordel des réseaux sociaux échevelés, mais moi je poursuis obstinément ma tâche d'observation et d'analyse de ce que je range dans le maximalisme politique bordigo-luxemburgiste-chirikien.

Avec la « nuit de cristal » américaine et la marche sur Rome, pardon sur la poussée urticante vers la coupole de Washington par les fans éclectiques de Trump, j'ai eu matière à comparer les prises de position des deux frères ennemis, le CCI (Assaut du Capitole à Washington: les États-Unis au cœur de la décomposition mondiale du capitalisme | Courant Communiste International (internationalism.org) et le GIGC (Révolution ou Guerre - Révolution ou Guerre (igcl.org) ). Tout au moins ce qui les différencie dans l'analyse de la situation actuelle à la fois confuse et désespérante.

Comme LO son vassal en souci prioritaire du peuple syndiqué ou des travailleurs auto-organisés2, le CCI est une lourde machine et n'a pu prendre position qu'une semaine après l'émotion mondiale suscitée par les frasques pantelantes et impuissantes de cliques de clowns suivistes et de néo-fachos sans envergure. Nulle surprise, c'est à peu près le même constat et radotage que lors de l'élection de Trump il y a quatre années à peine : « Assaut du Capitole à Washington: les États-Unis au cœur de la décomposition mondiale du capitalisme ». Vous avez tout compris. On vous sert un plat déjà cuisiné il y a quatre ans. La description qui suit emprunte au vocabulaire gauchiste « foule vengeresse, dirigée par les hordes trumpistes fascisantes (comme les Proud Boys) » qui bouscula sans peine « des forces de l'ordre totalement dépassées ». Pour en référer aussitôt à un mouvement aussi réac les Black Lives Matter qui eux avaient été cernés et paralysés par des forces policières autrement plus nombreuses ». Même si le CCI n'est pas antifa il reste antiraciste.

Quatre ans après on est toujours les pieds dans la boue de la « décomposition capitaliste » et l'éternité de la décadence :

« Les fractures au sein de son appareil politique, l’explosion du populisme depuis l’élection de Trump, illustrent de façon éloquente le pourrissement sur pied de la société capitaliste. En fait, comme nous l’avons souligné depuis la fin des années 1980 le système capitaliste, entré en décadence avec la Première Guerre mondiale, s’enfonce depuis plusieurs décennies dans la phase ultime de cette décadence, celle de la décomposition (…) L’assaut contre le Capitole par les bandes de trumpistes fanatisées s’inscrit entièrement dans cette dynamique d’explosion du chaos à tous les niveaux de la société. Cet événement est une manifestation des affrontements croissants totalement irrationnels et de plus en plus violents entre différentes parties de la population (les “blancs” contre les “noirs”, les “élites” contre le “peuple”, les hommes contre les femmes, les hétérosexuels contre les homosexuels, etc.), dont l’émergence de milices racistes surarmées et de complotistes totalement délirants en est l’expression caricaturale »(...) Mais ces “fractures” sont surtout le reflet de l’affrontement ouvert entre les fractions de la bourgeoisie américaine, avec d’un côté les populistes autour de Trump et, de l’autre, les fractions plus soucieuses des intérêts à long terme du capital national : au sein du Parti démocrate et parmi le Parti républicain, dans les rouages de l’appareil d’État et de l’armée, à l’antenne des grandes chaînes d’information ou à la tribune des cérémonies hollywoodiennes, les campagnes, les résistances et les coups bas contre les gesticulations du président populiste, ont été constantes et parfois très virulentes ».

L'INCOMPREHENSION DE LA NATURE DU POPULISME

Les deux frères ennemis s'en vont radotant à chaque événement que la classe ouvrière est victime systématique des manipulations bourgeoises et de deux camps en général (droite et gauche et vice versa). Le courant dont ils se réclament n'a jamais été très lucide ni fin analyste de la place des couches petites bourgeoises. Parallèlement le « saint prolétariat » est supposé avoir réponse à tout avec un historicisme qui n'a rien à envier à l'éclectisme gramsciste. Ils ne se sont pas posés plus avant la question de l'absence du prolétariat au premier plan des médias, en tant que tel, ces dernières années. Les émeutes, les confrontations diverses sont benoitement classes dans le chapitre Décadence, petit a « décomposition ». Roulez jeunesse. Pourtant le vieux Chirik leur avait appris dans les 70 que lorsque la petite bourgeoisie (décolonisation, Baader, Rouillan, etc.) est au premier plan c'est en raison de l'absence du prolétariat. Ce ne sont pas les multiples grèves désespérément syndicales en France et en Amérique du sud qui indiquent une quelconque menace prolétarienne contrairement à ce que rabâche le sorélien GIGC.

Or, le populisme, qui n'a rien à voir en soi avec l'extrême droite, même si celle-ci existe à l'état de résidu, c'est cela : une série de révoltes désespérées des couches intermédiaires, aussi bien boutiquiers qu'étudiants floués de leur ancien rôle de futurs cadres (*) ; le boutiquier va miser sur des solutions nationales et l'étudiant sur des solutions racialistes. D'une façon générale il est la protestation contre le mépris où est tenu le citoyen de rien par les décideurs politiques en tout genre.

(*) Le slogan ""Les ouvriers prennent des mains fragiles des étudiants le drapeau de la lutte contre le régime antipopulaire", était de fabrique stalinienne et correspondait à la censure cégétiste empêchant de débattre entre ouvriers etétudiants..

Avec le marxisme rigide du CCI (et de son frère ennemi) toutes ces révoltes sont soit manipulées par la bourgeoisie, soit des bagarres entre cliques bourgeoises. L'individu lambda, le quidam qu'on appelle à voter ce qui est déjà décidé, celui qui croit pouvoir protester même s'il n'est pas membre d'une clique politique et dont maire, député ou ministre se fichent, moi-même avec mon blog, nous n'existons pas. Cela fait penser au règne staliniste, quand au nom du "bien commun", d'un anti-individualisme pervers,  d'une classe immanente, tout se décide en comités restreints. Les masses ne sont-elles pas traditionnellement un ramassis d'abrutis? C'est pourquoi, et je n'ai pas honte à l'affirmer, se cache en particulier derrière les différentes formes de populisme une volonté de redonner la parole, en partie au vague peuple, mais surtout au prolétariat qui fait vivre la société basiquement, dont les revendications économiques ne sont pas révolutionnaires mais bien plutôt sa volonté et capacité d'exiger une réelle démocratie universelle, une réelle expression des masses. A l'avenir on va certainement plus mourir pour ce "droit à la parole" que pour mon augmentation de salaire ou à cause de la covid.. 

 Ce CCI reste hors jeu en continuant à dénoncer d'anciennes mystifications érodées3 par le temps alors que le groupe de Juan (GIGC) a fait l'effort dernièrement de dénoncer les cliques bourgeoises décoloniales déconnantes, les indigestes indigènes et les racialistes racistes, comme attaques directes contre « l'universalisme prolétarien ». En outre, comme j'ai tenté de l'expliquer dans un article de janvier 2020, l'Etat peut parfaitement gouverner par le chaos (le CCI ne nous démontre nullement qu'il est affaibli)4.

En 2017, je notais la fausseté des analyses du CCI sur l'arrivée du « monstre Trump », qui allait se faire bouffer par l'impérialisme russe et le pays être submergé par la xénophobie populaire, alors que Trump a su, malgré ses clowneries, affirmer l'intérêt national et laisser la vedette à l'intersectionnalité et au racialisme des élites démocrates et gauchistes. Du bon boulot en somme qui a payé électoralement puis que la noria de gauche est revenue à son tour au pouvoir pour illusionner avec les mêmes vieux apparatchiks du temps d'Obama et de Clinton.

Le GGIC n'a pas varié, lui qui prédisait l'arrivée de la guerre, c'est la même chanson avec la défaite de Trump même s'il n'a pas encore pris position sur le charivari au Capitole. Mais sur la propagande principale, il ne déconne pas comme le CCI, en montrant et en démontrant, avec des articles de haut niveau l'action délétère et anti-prolétariat des cliques racialistes, mais comme actions délibérément cornaquées par les fractions bourgeoises (le GIGC se rapproche plus de la gouvernance par le chaos, même s'il reste en général gramsciste avec la mystique évanescente des Conseils ouvriers).

Le CCI nous ressert ses salades sur la décomposition là ou cela n'explique rien, et surtout pas la propagande bourgeoise. De plus il imagine des bagarres entre ouvriers « populistes » et ouvriers « antiracistes », où ces deux catégories sont supposées suivre aveuglément tel ou tel bateleur de foire de l'ordre bourgeois. Le populisme ce n'est pas si simple et je ne vois nulle part ces bagarres sauf avec la police dans les deux cas :

« Le plus grand danger pour le prolétariat aux États-Unis serait de se laisser entraîner dans la confrontation entre les différentes fractions de la bourgeoisie. Une bonne partie de l’électorat de Trump est constituée d’ouvriers rejetant les élites et à la recherche d’un “homme providentiel”. La politique de Trump de relance de l’industrie avait permis de rallier derrière lui de nombreux prolétaires de la “ceinture de la rouille” qui avaient perdu leur emploi. Le risque existe d’affrontements entre ouvriers pro-Trump et ouvriers pro-Biden. Par ailleurs, l’enfoncement de la société dans la décomposition risque d’aggraver encore le clivage racial, endémique aux États-Unis, entre les blancs et les noirs, en propulsant les idéologies identitaires ».

Des factions petites bourgeoises peuvent ponctuellement attirer une partie des ouvriers pas simplement mécontents de l'élite politique bourgeoise, mais dégoûtés. Les étudiants floués peuvent être tentés de suivre l'idéologie indigéniste indigeste qui peut leur apparaître comme une vengeance universelle.

Nos deux frères ennemis de la « gauche communiste » - ne pas confondre avec le PCF disparu ou la gauche bourgeoise émiettée dont tous les apparatchiks secondaires se rêvent successeurs de Macron – ne pigent que pouic au populisme parce qu'ils restent dans l'aire gauchiste qui se fait passer pour internationaliste en criant à l'ouverture sans compter pour l'immigration sauvage. Au sens propre comme au sens figuré c'est de l'utopisme. Imaginez un nouveau bastion prolétarien, les gauchistes et nos deux frères ennemis, comment feraient-ils, s'ils se retrouvaient au pouvoir, pour accueillir toute l'Afrique et l'Afghanistan, au pays ayant aboli les frontières ?

Le populisme comme contenant tous les replis et toutes les peurs, fondées ou infondées, n'a pas de bonnes réponses, et le plus souvent la plus bête, la solution nationale. Ces peurs ne sont ni du racisme en général, ni la peur en soi de l'étranger, mais sont conditionnées par le chômage de masse, l'absence d'avenir pour les enfants, la crise des (anciennes) valeurs sociales, la violence, les menaces de l'islam qui veut prendre le pouvoir avec plus d'obstination que fascisme et stalinisme disparus.

Le GIGC sorélien voit mieux la nature des attaques « antiracistes » du pouvoir que le CCI, ce qu'il appelle justement « l'usure de la carte Trump » :

« À ce jour, et depuis l’éclatement de la pandémie et de la crise, l’offensive idéologique et politique  de la classe dominante américaine – sous l’impulsion du parti démocrate, de ses fractions les plus à gauche, tels le Black Lives Matter et les gauchistes de tout acabit – sur les questions de racisme-antiracisme, identitaires, etc., et plus largement autour de la défense de la démocratie et de l’État, a réussi à masquer les antagonismes de classe, à occuper la rue et le terrain social et ainsi à prévenir toute expression prolétarienne, toute lutte ouvrière significative, contre les effets brutaux et dramatiques de la crise. Pour tous ceux qui ont pu tomber dans le piège, ou l’illusion, de croire que le prolétariat pouvait tirer profit de la campagne et des manifestations antiracistes et identitaires, en particulier parce qu’elles étaient violentes et radicales, la leçon est rude et le constat impitoyable ».

Le GIGC, sans citer le CCI, explique que l'élection de Trump n'a pas été une crise politique de la bourgeoisie américaine. Le Capital américain avait en effet, pour un temps, besoin d'une « personnalité disruptive ». L'article exagère la place des petites bandes d'extrême droite, alors qu'il eût fallu développer sur une idéologie plus dangereuse que l'action de quelques bras cassés : le complotisme et la mise en accusation haineuse des personnes et non pas du système.

Le constat de l'utilisation bourgeoise de deux comédies peut paraître juste :

« Trump le raciste et la gauche antiraciste se retrouvèrent main dans la main, dansant le ballet nauséabond de l’identitarisme, pour imposer une polarisation sur le terrain démocratique bourgeois, celui de la défense de l’État, détournant l’attention des antagonismes de classe. La défaite de Trump le fasciste-raciste et la victoire de Biden l’antiraciste-démocrate signent la victoire idéologique et politique remportée par l’offensive que la classe dominante a lancée contre le prolétariat américain depuis l’assassinat de G. Floyd. Pour la gagner, vu les circonstances, la bourgeoisie devait user l’imprévisible et disruptif Trump jusqu’à ce qu’il ne puisse plus servir et doive être jeté ».

Mais comme le CCI, le GIGC est incapable d'analyser le populisme et se laisse fixer sur les apaches néo-fachos qui cachent la forêt des couches petites bourgeoises en désarroi depuis tant d'années et incapables de penser une réelle alternative politique. Certes il était facile, comme le CCI (et les trotskiens) l'a fait, de mépriser les gilets jaunes au début, sans comprendre le questionnement de fond. En particulier d'aller plus loin que le commentaire du spectateur indifférent. Et en plus pourquoi, dans le cas de la France, les Nuit debout, gilets jaunes et même les divers coquins de l'islamo-gauchisme et les indigestes racialistes ont échoué et échoueront ? Parce qu'ils sont tous à des degrés différents l'expression des couches petites bourgeoises désemparées, sans capacité à « trancher politiquement » et socialement du point de vue universel.

Tout en posant aux propagandistes déterminés pour un parti du futur, bien sous tous rapports, jamais plus substitutionniste, élégant dans la répartition du pouvoir « prolétarien », nos deux frères pratiquement jumeaux devraient faire preuve de modestie :

  • d'abord en cessant de rabâcher des slogans d'un autre temps, inopérants, voire ridicules ;

  • ensuite en examinant ce que peut être une révolution aujourd'hui sans grandes usines dominant une région ou imposant le respect à l'ensemble de la classe ouvrière, comment pourrait se fédérer, via une infinie série de petites boites indépendantes les unes des autres un pouvoir « prolétarien » qui aurait fichu en l'air le patronat et l'Etat national ?

  • Rappeler que jamais le prolétariat n'a pu gouverner seul ;

  • Les conseils de décision du prolétariat ne s'appelleront certainement plus « conseils ouvriers », concept gramsciste qui a toujours foiré, et les masses modernes n'auront jamais plus envie d'un parti ni d'un cartel de parti au pouvoir, le GIGC reste une secte de gréviculteurs5 aussi faible politiquement que son parti central, sans charisme et sans enthousiasme, l'italienne TCI :

  • la grève générale a toujours été un mythe et n'a jamais été révolutionnaire, en tout cas n'a pas été un déclencheur de révolution ; à lire les frères ennemis du maximalisme comme de leurs compétiteurs gauchistes, on a l'impression que c'est leur projet ouvriériste obstiné ou racialiste délirant qui ouvrirait la porte à la révolution ; alors qu'ils savent très bien que aucune grève générale n'a déclenché de révolution ni en Russie ni en Allemagne ; la grève comme telle, en général ou en particulier, n'est pas la seule ni la meilleure expression du prolétariat.

Enfin le prolétariat moderne, dans son hétérogénéité et diversité moderne, ressemblant plutôt au prolétariat du 18e siècle, il y a fort à parier qu'il aura recours à plus grande échelle à une spontanéité historique qui surprendra une nouvelle fois les « professionnels » mais amateurs de révolution, ne se fédérant pas syndicalement pour des augmentations de salaire ou tout autre sujet corporatif, mais agissant comme seule classe porteuse de l'esprit collectif et créatrice de lieux de discussions et de prise de décision contre les horreurs du capitalisme. Petit rappel de papy 68 tard : il s'est passé plus de débats intéressants dans les amphis occupés en mai 68 que derrière les grilles des usines en grève ("A la Sorbonne c'est plus marrant que dans l'usine occupée", entendit-on dire par un jeune ouvrier lors de la marche sur Billancourt). On n'occupait pas lieux publics pour faire des selfies ou arborer un tee-shirt jaune ou rouge, mais pour débattre des questions universelles. Demain aussi pas de révolution sérieuse possible sans libres débats sur la question de l'avenir de la société humaine et enfin sans une volonté d'organisation collective où ce n'est plus l'individu qui est roi mais où tous peuvent discuter puis décider pour le bien de tous et au nom de tous.

Seule la capacité de réflexion et d'organisation du prolétariat, avec sa conscience de classe, non comme idéologie excluante, mais fraternelle et sans haine, pourra indiquer le chemin aux couches désespérées.


NOTES

1Qui va paraître sous peu ; dans l'édition originale il m'avait quelque peu trop mis en valeur. Ne vous inquiétez point, j'ai passé commande et je vous en ferai la critique ici.

2« L'extrême droite au Capitole : un avertissement pour les travailleurs »(LO, une semaine après), bien que avec des nuances comparé aux petites folles antifa du NPA, de LFI et Cie, LO (qui est aussi une secte populiste) ne voit que le danger « fasciste » :« Ce qui est aujourd’hui une comédie peut se transformer rapidement en tragédie parce que, derrière les déguisements et les postures ridicules, il y a des femmes et des hommes convaincus de la supériorité de la race blanche. Il y a des groupes paramilitaires qui ont multiplié les actions violentes, assassinats compris, ces derniers mois. Trump a une responsabilité évidente dans ces évènements. Mais les réduire à sa personnalité et à son avenir politique revient à se voiler la face. Les forces sociales et politiques qu’il a renforcées existent indépendamment de lui; .L’histoire n’est pas écrite. Ce qui s’est passé au Capitole restera peut-être un avertissement sans conséquence. Mais les ingrédients pour le développement d’une extrême droite fascisante sont là. Et ce n’est pas vrai qu’aux États-Unis !

3Voir mes divers articles sur la fumisterie de la « grève générale » : « Le mythe "grève générale" branlette à gauchistes » - « LES CROQUE-MORTS de la grève programmée larmoyante à la SNCF »(avril 2018) - Le prolétariat universel: LES CHORISTES DES SYNDICATS GOUVERNEMENTAUX (proletariatuniversel.blogspot.com) (mars 2018) - Le prolétariat universel: LES CHORISTES DES SYNDICATS GOUVERNEMENTAUX (proletariatuniversel.blogspot.com) (2020) – La grève du père Noël (6 décembre 2019) - LA GREVE GENERALE CETTE COQUILLE VIDE POUR AGITES GAUCHISTES (telle que en Espagne hier) (2010) - De l’imbécilité sociale et des robots syndicalistes(rituels syndicaux et robots-bobos) (2009) -

4« Gouverner par le chaos ?Cette expression m'est apparue assez explicative pour le déroulement de cette grève bancale, interclassiste et il faut bien dire irréelle du point de vue des objectifs de conservation de l'hypocrite « droit à la retraite », contrairement aux affirmations menaçantes mais creuses des robustes syndicrates ». Par exemple le fait que enseignants et policiers soient au premier rang victimes des criminels islamiques ou des voyous sans foi, n'est pas considéré comme de la décomposition, mais justifie périodiquement les arguments « sécuritaires », le soutien à la police par une population « plus préoccupée de sa sécurité », etc.

5Après chaque déclaration ou analyse de l'actualité on a droit à la solution sorélienne suivante : « Reprendre le fil des luttes ouvrières tel qu’elles se développaient l’an dernier, dont la tonalité était donnée par les grèves en France de décembre 2019-janvier 2020, tout en les portant plus hautes afin de répondre à la crise et à la répression étatique de type totalitaire mise en place sous prétexte de pandémie et des attentats. Voilà le chemin à prendre » (GIGC 7 nov 2020). C'est à dire reprendre les mêmes grèves syndicales de l'aristocratie ouvrière pour la défense de LEURS statuts ou de LEUR retraite en les poussant vers... la grève générale, pour quoi faire ?

vendredi 8 janvier 2021

ASSAUT DU CAPITOLE : L'ETRANGE SILENCE DES GAUCHISTES



Qu'ils soient antiracistes à fleur de peau, syndicalistes dans l'âme ou empathiques avec l'islamisme des pauvres ex-colonisés, les divers clans gauchistes ont hérité de leurs passés staliniens, trotskistes et maoïstes le culte de la violence et de la manifestation de rue dérangeante, avec pour cible la police et encore la police. Sur ce plan les protestataires pro-Trump et divers clowns des sectes néo-fachos ne diffèrent en rien des actions « radicales » gauchistes, sauf que les gauchistes français se sont inclinés depuis longtemps devant le parlementarisme bourgeois le plus crasse et le plus veule ; quoiqu'ils n'aient plus de députés comme du temps des Krivine et Ben Saïd mais juste quelques petits conseillers municipaux. On sait que pour « faire barrage » au « fascisme » inexistant, ils appellent toujours à voter au deuxième tourniquet pour les caciques et les portiques les plus véreux de la gauche bourgeoise.

Le silence depuis deux jours des NPA, LO et diverses sectes du genre est à souligner, pour ceux qui s'attendaient à les voir hurler « Halte au fascisme ». Pour une part, ce silence relève du même mépris avec lequel ils avaient accueilli les débuts de la protestation en vestes jaunes, qualifiant pour faire simple avec leur morgue dirigiste habituelle, les hétéroclites marcheurs en jaune de ploucs et de ramassis de fachos. La différence avec les fans de Trump était qu'il n'y avait pas de leaders mais une myriade de petits arrivistes incultes qui ont fini par inanité politique, et avec la répression policière, par se dissoudre comme mouvement sans perspective cohérente ni crédible, avec en particulier la ridicule requête d'un bonus de démocratie plus blanche que la démocratie bourgeoise, le RIC disparu.

Le gauchisme a depuis ouvert ses bras aux miettes de cette révolte plus poujadiste que fasciste, comme il joue en général le rôle de voiture balai à toutes sortes de protestations ou modes. D'une façon tout à fait secondaire, marginale et anecdotique étant donné l'effondrement du camp classique de la gauche bourgeoise.

Nos gauchistes nationaux n'allaient pas se mettre à poil en criant « Halte à l'attaque des institutions démocratiques ! ». Ils savent très bien, en tout cas les plus expérimentés et retords d'entre eux, que les institutions parlementaires sont une tricherie officielle et historique. Les élections ce n'est pas « une voix, un vote » comme l'a clamé nuitamment le grand démocrate Macron, mais du pognon et de l'entregent. Du pognon, encore du pognon, et des élus déjà corrompus qui décident si toi ou un autre peut se présenter ou pas. Le zigoto qui est élu n'est plus contrôlable toute la durée de son mandat ; mieux s'il quitte le parti politique par lequel il s'est fait élire, il n'a de compte à rendre à personne et il garde son mandat pour continuer à ne représenter que ses propres intérêts carriéristes. Comme l'a constaté jadis un certain Marx, les électeurs sont des sacs de patates. On s'est offusqué que Trump ait négocié avec un sous-fifre régional plusieurs milliers de votes pour damer le pion aux canailles « démocrates » de l'autre camp, mais Trump fait tout haut ce que les autres font tout bas, et bassement, avec poignées de main électorale, distribution de bonbons et de bons mots. Enfin la représentation des classes antagonistes est interdite sur le plan électoral où vous n'avez le droit de défendre que le « peuple », cette baudruche inconsistante qui n'autorise que la représentation de la... bourgeoisie et ses lois.

Hélas Trump, même s'il n'a pas vraiment contrôlé le truc avec sa forfanterie habituelle, il ne s'est pas agi d'une insurrection que la visite inopinée des gilets jaunes à l'Elysée ; la logique sans tête des réseaux sociaux avait fait le boulot. Les manifestants pro-Trump n'imaginaient certainement pas qu'ils allaient pouvoir pénétrer come dans du beurre dans le dôme sacré de la patrie US. A preuve, une fois dedans ils n'ont été capables que de faire des selfies ou de poser assis sur les bureaux des tâcherons de l'appareil politique bourgeois. T'as pas vu mon selfie sous le dôme, wonderful ! Nous en 68, dès qu'on pénétrait dans un lieu officiel, c'était pour tenir une assemblée ! Même les fachos dans les années 30, ils tenaient conciliabules même si c'étaient toujours les chefs qui parlaient.

Nos présumés « fascistes » modernes, y causent pas, y crient et y font des selfies !

Hélas pour ses admirateurs endiablés ou éméchés, Trump s'est doublement ridiculisé, en se dégonflant post festum, penaud en appelant à une transition dans le calme (il n'est pas fou au point d'ignorer qu'au pays des cow-boys, une balle perdue est toujours retrouvée pour tout imbécile obstiné) ; on peut bien le taxer d'Hitler mais c'est un Hitler sans troupes. Deuxièmement Trump est un lâche. Il a envoyé, ou s'est arrogé la paternité d'envoyer les gens au casse-pipe, et n'a pas eu un mot de compassion pour quatre de ses fans abattus par la police (sa police), ni surtout pour la jeune femme de 35 ans, Aschli Babbitt, assassinée par un de ses propres flics et fonctionnaire du démocratique Capitole. Les féministes bourgeoises de la gauche démocratique américaine se sont également tues. On a pourtant tué froidement une petite femme qui avait la bravoure d'un soldat. Elle ne sera pas non plus une nouvelle Horst Wessel pour un mouvement sans cervelle et sans chef, Trump va incarner désormais la lâcheté populiste, mais le populisme lui survivra.

DES REACTIONS bourgeoises pas très outragées :

Les médias ont lourdement, un peu trop lourdement insisté sur l'imprévoyance de forces policières en nombre pour barrer le chemin aux « émeutiers ». Le conseiller es-fascisme du NPA, Richard Seymour y voit surtout un complot ficelé par le facho Trump. Selon un journaliste du New York Time, Macron a sauvé la démocratie américaine :

« La chorégraphie était inhabituelle : le président français Emmanuel Macron, debout devant les Stars and Stripes, déclarait en anglais que « Nous croyons en la force de nos démocraties. Nous croyons en la force de la démocratie américaine. » Et ainsi la présidence de Donald Trump s’achève avec un dirigeant français obligé de déclarer sa foi dans la résilience de la démocratie américaine, un développement remarquable. L'argument le plus important de Macron était assez clair : la foule de loyalistes à Trump à Washington qui tentait de perturber la transition pacifique du pouvoir américain représente également une menace pout toutes les démocraties. La réputation des États-Unis peut être ternie, mais leur identification à la défense mondiale de la démocratie demeure singulière. Ainsi, on a vu une horde en colère, incitée par le président Trump lui-même... ». Un de ses collègues en rajoute une couche : « Trump a toujours été un loup déguisé en loup. En le nommant président de toute façon, les élites républicaines ont contribué à rendre possible l’assaut du Capitole ». Tous les médias professionnels de l'anti-complotisme nous resservent la même théorie... complotiste :

« « Le film circulant sur les réseaux sociaux est celui d’un échec, l’échec de la protection d’un des bâtiments les plus symboliques de la démocratie américaine. On y voit un fin cordon de policiers batailler un peu vainement, acculé aux pieds des marches de marbre à l’ouest du Capitole, contre une foule excitée. La digue rompt brusquement sous la poussée. Un manifestant perce, jaillit en agitant la bannière étoilée dans le dos des forces de l’ordre. Quelques secondes plus tard, un deuxième protestataire le rejoint un drapeau pro-Trump à la main. Puis les émeutiers submergent le dispositif fissuré, noyant les policiers ».

L'Huma erratique du PCF, qui n'arrive pas à reconstruire le mur du stalinisme, et, en cessation de paiement attend le miracle pour ne pas déposer le (triste) bilan politique de la gauche contre-révolutionnaire, ne peut pas plus prendre position que les cliques trotskiennes ; on se rabat sur le commentaire journalistique indolore et laconique :

« Soutenez la police du Capitole et les forces de l'ordre. Ils sont du côté de notre pays. Restez pacifiques!", a tweeté Trump. Puis, dans un court message vidéo, Donald Trump a continué de remettre en cause le résultat de l'élection, disant que le résultat lui a été volé, tout en appelant ses partisans à rentrer chez eux. Mais des dizaines de manifestants pro-Trump étaient toujours présents dans les rues de Washington en début de soirée  au mépris de l'entrée en vigueur du couvre-feu à 18 heures locales. La police a procédé à 52 interpellations, dont 26 dans l'enceinte du Capitole ». Pas un mot sur les quatre personnes assassinées, peut-être parce qu'elles sont blanches, ni sur la lâcheté de Trump.

LE PRURIT DU PICASSO DE LA GAUCHE DECATIE

Mélenchon confirme par contre que lorsque l'on n'a rien à dire, il faut le dire. A défaut d'une pris de position on a une chanson à la Alain Souchon avec presque pas de verbes :

« Les USA organisateurs de putsch, truqueurs d'élections, en proie chez eux à leurs propres méthodes. Justice immanente. Ca s'appelle une tentative de putsch. D'extrême droite. Ni communistes, ni musulmans. Comme en France, le danger pour la démocratie n'est pas là où on le dit", a ensuite ajouté Jean-Luc Mélenchon, sur Twitter, estimant que Donald Trump a transformé les Etats-Unis en "République bananière. Soutien sans condition aux parlementaires des USA. L'extrême droite doit être repoussée et réprimée aux USA, et ses connexions dans le monde mises hors d'état de nuire ».

L'ex trotskien Mélenchon, qui a été formé si longtemps au soutien critique à la gauche bourgeoise, soutient ouvertement le système parlementaire de la bourgeoisie US, celui qui est rejeté majoritairement dans la classe ouvrière américaine, noirs et blancs inclus. La victoire de Biden est autant de la gonflette et une somme d'arrangements électoralistes où, comme pour l'élection de Trump, tout est trafiqué région par région avec généralement une énorme abstention. Derrière les pitreries auxquelles on a assisté, avec cornes, plumes et déguisements il y a un réel dégoût de la mystification démocratique bourgeoise, et pas seulement aux Etats Unis. Cette action à la fois pathétique et clownesque ne fera en tout cas pas baisser la dynamique de ce qui est appelé, avec mépris, populisme. Le populisme n'assassine pas les enseignants parce qu'ils n'enseignent pas les lois inventés du coran, ni n'autorisent le bastion pour les femmes qui veulent vivre à l'européenne.

QUAND LE LIBERTAIRE NPA LAISSE LA PAROLE AU CRETIN RICHARD SEYMOUR

Comme Trump n'est pas Hitler, qu'il n'en a en tout cas ni la garde rapprochée ni la faconde, on se gratte pour comparer quelques abrutis moustachus qui circulent en Harley Davidson et avec la bannière étoilée, avec le fascisme « compétent ».

Le titre de la revue A Contre Temps du sieur Seymour est ceci :

« Un fascisme incompétent est-il encore du fascisme ? Sur l’offensive de l’extrême droite au Capitole » 1

Où l'on voit que les gauchistes sont désormais un peu gênés aux entournures , et aux encablures, pour qualifier à tout va des protestations qui leur échappent dans leur petite tête de girafe trop éloignés du sol. C'est quoi le « fascisme incompétent », formule qui a séduit tout le comité de rédaction du PNA ? Un fascisme immature ? Un fascisme sans expérience ? Mais c'est quand même une « offensive de l'extrême droite », or, selon le mantra gauchiste moyen, extrême-droite = fascisme.

Avant d'en rire, voyons l'entrée en matière du conseiller es-fascisme du NPA :

« La tentative désespérée d’aujourd’hui [mercredi 6 janvier, NDT] de subvertir l’ordre constitutionnel libéral va probablement échouer, ce qui reflète en grande partie l’état d’inachèvement de cette phase du développement du fascisme. Ces dernières années, nous avons assisté à des tentatives spéculatives, à des incursions expérimentales, contribuant à créer les conditions culturelles et organisationnelles préalables à la légitimation d’une droite extra-parlementaire violente ».

L'incursion des « émeutiers », « provoquée » par Trump , n'aurait pas pu avoir lieu sans la connivence de la police. En tout cas c'est raté la connivence car la police trumpienne a tué.

Le petit Seymour doit être capitaine de pédalo pour imaginer un double jeu de Pentagone, poussé par Trump à laisser organiser un nouveau « putsch de la Brasserie » (comique comparaison avec le putsch d'Hitler qui lui n'était pas entouré de hippies, et dont les affidés se livraient à des exactions autrement plus graves, comportant des assassinats de communistes et de juifs. Il nous sort de sa pochette à cervelle gauchiste une « dialectique de la radicalisation mutuelle », pour faire joli et un tantinet intello.

Mon hypothèse est évidemment que le Pentagone a temporisé sous la pression de Trump, afin d’offrir à ses petits amis une reconstitution plus complète du Putsch de la Brasserie. Heureusement nous dit Seymour que les résultats n'ont pas été serrés, et il se félicite de ce qu'une masse de votant ait en quelque sorte rendu incompétent le fascisme (supposé) : « le résultat électoral était suffisamment net pour être démoralisant pour la base de Trump ». Le « putsch desesperado » aura de beaux jours devant lui :

« Cependant, le courant de colère sous-jacent, le mythe de la trahison (« notre vote a été volé ») et la réalité alternative élaborée par Trump et largement partagée par les électeurs républicains, vont être alimentés dans les années à venir par une industrie de « désinfodivertissement » (disinfotainment) d’extrême droite élaborée et habile ».

Heureusement et cela donnera du grain (antifa) à moudre pour tous ses lecteurs gauchistes. L'extrême droite étant « si habile ». Passons maintenant du fascisme incompétent au « fascisme inachevé » :

« Les principaux secteurs en croissance, à partir de là, seront deux forces : les tireurs « loups solitaires » et les groupes conspirationnistes armés ». (…) Il s’agit de fascisme inachevé, du fascisme dans sa phase expérimentale et spéculative, dans laquelle se forme une coalition de forces populaires minoritaires avec des éléments de l’exécutif et de l’aile répressive de l’État. Il serait terriblement stupide, d’une complaisance incroyable, d’attendre de la démocratie états-unienne qu’elle reste suffisamment stable dans les années à venir pour refuser à ce fascisme naissant de nouvelles possibilités de se solidifier et de se développer ».

Le type se prend à l'évidence pour le Marceau Pivert de l'ère covidienne de la décadence capitaliste. Il met en garde les (maigres) troupes gauchistes : ne pas avoir d'illusions sur la capacité de la bourgeoisie de vraiment combattre le fascisme :

« Ne me dites pas que la bourgeoisie américaine ne soutiendra jamais le fascisme parce que la démocratie libérale fonctionnerait suffisamment bien. Ne me dites pas que le fascisme ne prendra pas pied dans une société où la gauche est faible depuis des décennies et où une grande partie du mouvement ouvrier est presque en état de mort clinique. Ces points sont hors sujet ».

Il parle au nom de quoi et de qui ce type ? Il est ignare en histoire et un vrai incompétent sur la nature, l'apparition et le développement du fascisme. Il s'appuie sur cette pauvre Clara Zetkin, qui fût loin d'être une lumière en marxisme et en théorie révolutionnaire, à part d'avoir peut-être tricoté un pull à Rosa Luxemburg. Selon Zetkin, dit-il, le fascisme s'attrape comme la covid en milieu paumé « les sans-abri politiques, les déracinés sociaux, les indigents et les désillusionnés ». Et d'ajouter le résumé du creux de la pensée gauchiste, faite d'affirmations illogiques et d'ignorance, et avec l'injonction de combatre des moulins à vent :

« ...(le fascisme) n’a pas besoin d’un communisme fort pour réagir : l’hypothèse d’Ernst Nolte était erronée. Il y a un besoin urgent d’un mouvement antifasciste aux États-Unis ».

C'est bête à pleurer. Le fascisme fût d'abord un produit de la guerre mondiale capitaliste comme revanche nationale désignant l'étranger (surtout juif) comme l'ennemi principal. Il est financé par la bourgeoisie démocratique américaine (Ford et Cie), en Allemagne ce ne sont pas des clochards qui s'agrègent autour de Hitler mais des généraux et des grands bourgeois. Après la trahison de la gauche bourgeoise de l'époque, il vient renforcer la contre-révolution en désignant le communisme comme le principal ennemi, et gagnant une partie des masses car le stalinisme était tout le contraire du communisme et, pour reprendre ses termes abscons, « dans une dialectique de la radicalisation mutuelle » le nazisme et le stalinisme (avec les trotskistes à ses côtés) ont piégé et muselé le prolétariat mondiale dans leurs mâchoires de terreur. De grands historiens comme Nolte l'ont souligné, peut-être moins bien que la gauce communiste maximaliste, mais ont reconnu ce fait que les négationnistes modernistes comme Seymour, Besancenot et autres Löwy, contestent ignoblement en priorisant le combat contre les ombres du passé et non pas la duplicité démocratique capitaliste.

Quant à la faiblesse présumée actuelle du prolétariat par ces pitres gauchistes, ils n'en voient que la queue. Le prolétariat mondial a été bien plus faible et désarmé politiquement dans les années 1930, sinon il n'aurait pas pu être endigué dans un nouveau massacre. C'est la gauche qui partout a mené le prolétariat à se soumettre au sacrifice de la guerre, en particulier depuis l'Espagne. Aujourd'hui, alors que partout éclatent régulièrement des émeutes, qu'il va s'en produire de plus en plus, et plus significatives que les grèves ordinaires corporatives, ou le mythe de la grève générale, que les gouvernements de droite ou de gauche tentent de repousser de graves échéances, les idéologies de minorités gauchistes marginales, non représentées dans les principales instances politiques bourgeoises, sont les valets de la démoralisation pour combattre des ombres, ou des gangs secondaires, mais pas pour contribuer à renforcer la lutte de classe avec un projet alternatif cohérent contre l'Etat et pour un avenir autre que les radotages antifas. Les énervés du Capitole comme les excités gauchistes ne sont qu'un sous-produit de l'implosion capitaliste. Le pire est à venir mais ce ne sera pas un nouveau fascisme.

1Richard Seymour, publié en une du site du NPA Source : Contretemps-web


JUSTE POUR RIGOLER LISEZ DONC LA VERSION GAUCHISTE TYPIQUE ET COMPLOTISTE MAIS ILLUSTRANT  PARFAITEMENT  la débilité des figurants gauchistes (et c'est publié sans commentaire par un ancien de LO déguisé en papy gilet jaune à Poitiers):

"L'insurrection fasciste à Washington D.C. – la prise d'assaut du Congrès américain, la dispersion paniquée de sénateurs et de membres de la Chambre terrifiés, le retard de la validation officielle de la majorité de Joseph Biden au Collège électoral, et même l'occupation des bureaux de la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi – marque un tournant dans l'histoire politique des États-Unis. (...)
Ce qui s'est passé hier est le résultat d'une conspiration soigneusement planifiée. Donald Trump l’a initiée, de mèche avec une bande de conspirateurs fascistes stratégiquement positionnés à la Maison Blanche et dans d'autres institutions, départements et agences puissants de l'État. (...)
Une majorité de représentants républicains et un nombre important de sénateurs républicains ont orchestré le débat politique de mercredi au cours duquel la légitimité du vote du Collège électoral a été contestée, afin de fournir le prétexte nécessaire au soulèvement droitier projeté. Le signal final de la prise d'assaut du Capitole a été donné par Trump lui-même. Il a livré une harangue insurrectionnelle à ses partisans, qui – on peut en être certain – étaient dirigés par des éléments ayant une formation policière, militaire ou paramilitaire. (...)
La réponse du Parti démocrate au coup d'État a été une lamentable démonstration de couardise politique. Les premières heures de l'insurrection se sont écoulées sans qu'un seul dirigeant démocrate de premier plan ne dénonce clairement la conspiration, ni n'appelle à la résistance populaire contre le coup d'État. L'ancien président Obama et les Clinton, qui sont suivis sur Twitter par des millions de personnes, sont restés silencieux toute la journée. (...)
Les appels à "l'unité" avec les conspirateurs préparent la prochaine tentative de coup d'État fasciste. (...)
La réponse des démocrates à la conspiration fasciste n'est pas dictée par la simple lâcheté ou la stupidité. En tant que représentants de l'oligarchie financière, ils craignent que la révélation de la conspiration criminelle et de ses objectifs politiques n'entraîne une réaction de masse au sein de la classe ouvrière, qui se transforme en mouvement contre l'État capitaliste et les intérêts qu'il sert. (...)
Les travailleurs ne peuvent accorder aucune confiance à une future administration Biden, à supposer que son investiture ne soit pas bloquée par un nouveau soulèvement, pour établir les responsabilités des conspirateurs et défendre la démocratie.
Il ne faut jamais oublier que Biden et les démocrates ne sont rien de plus qu'une autre faction politique de la même classe dirigeante. Comme l'a dit Obama après l'élection de Trump, le conflit entre les Démocrates et les Républicains n’est qu’une «mêlée amicale», c’est à dire une rixe entre membres de la même équipe. (...)
Le danger n'est pas passé.
Il est essentiel de construire un réseau de comités de base dans les usines et les lieux de travail, capables d'organiser une large résistance populaire par la mobilisation de toutes les sections de la classe ouvrière.
Avant tout, les travailleurs doivent comprendre que la désintégration de la démocratie américaine procède de la crise du capitalisme. Dans une société déchirée par des inégalités sociales stupéfiantes, il est impossible de préserver la démocratie.
Tirez les leçons du 6 janvier !"