(extrait de TEMPUS FUGIT de
Fançois Langlet 2002)
Le critère de
Pannekoek, dans son jugement sur la révolution russe est en accord avec les
définitions de Marx, quoiqu'en pense le PCI ! La révolution bourgeoise est
politique parce qu'elle réalise, par
une transformation violente de l'Etat le triomphe d'un mode de production déjà
existant et développé au sein de la vieille société. C'est une révolution parce
que l'Etat précédent incarnait, pour toutes les classes autres que les classes
défendues par cet Etat, une forme historique de contrainte dont elles ne
pouvaient s’émanciper que par un acte de violence révolutionnaire. La
révolution prolétarienne est au contraire sociale
parce que, selon Marx,, la "libération des forces productives" ne
fait qu'un avec l'avènement d’un nouveau
mode de production. Si cette définition de la révolution sociale diffère de la
conception anarchiste en ce qu'elle affirme la nécessité transitoire d'un élément de contrainte - l'Etat
prolétarien – ce n’est que pour autant que la résistance opposée par les
anciennes classes survit à leur
éviction du pouvoir[1]. C’est seulement par une extension
abusive, et dont il faut rechercher l'origine dans l'histoire même du mouvement
communiste, que cette justification du nouvel Etat de la période transitoire
entre capitalisme et socialisme a été étendue d'une façon dogmatique, aux
difficultés rencontrées par la révolution d’Octobre[2].
Il serait banal de dire que les limites de la politique
intérieure des bolcheviks, enfermée dans une perspective de développement du
capital, avec l'effet en retour des moyens les plus divers pour y plier toutes
les couches de la population, se manifestèrent de façon également déterminantes
en ce qui concerne leur politique extérieure, c’est-à-dire la stratégie d'Etat qui s’exprimait, dans
la IIIe Internationale, par l'influence de la section russe. Nous ne pouvons
ici trancher la difficile question du moment
où, sans attendre la déclaration cynique de Staline. La priorité de l'Etat
bolchevique devint irrésistible dans l’I.C.. Il suffit de rappeler que le
tournant stalinien n'en a été que l'officialisation sanglante mais tardive. Ceci permet de donner tout leur
poids aux arguments de Pannekoek à l’appui de sa thèse : la révolution russe,
bourgeoise parce que politique et non sociale. On a déjà vu que ce que le PCI a
conservé de la position de Bordiga résiste peu à l’analyse des faits. La thèse
favorite du PCI explique "l'impatience manœuvrière" des bolcheviks
sur le plan international par la situation intenable que créait pour eux la
gestion d'une économie arriérée et menacée par l’intervention impérialiste.
Cette thèse rend peut-être compte de façon globale du développement historique
du phénomène de la contre-révolution. Elle n'explique pas le fait
qu'aucun des cerveaux les plus prestigieux de l'opposition trotskyste n’ait
amorcé la moindre critique semblable à celle de la Gauche italienne, même après
le triomphe définitif du stalinisme. Or il est impensable qu'un homme comme
Trotsky n'ait pas suivi de près et vu les résultats désastreux de la tactique
de l’I.C.: celle-ci, en renforçant objectivement le monopole social-démocrate sur
la classe ouvrière d'occident, non seulement rendait impossible la condition
internationale du dépassement, par les bolcheviks, des conditions russes, mais
créait, au sein de l'Internationale même la force intéressée à exalter comme
"socialisme" la contingence
des "réalisations russes" et par là même la voie du "socialisme
en un seul pays".
Quand une telle contradiction
devient le fait de dizaines de milliers de révolutionnaires, il s'agit bien
d'un phénomène objectif historique, qu’on ne peut expliquer par des seules
fautes de jugement. C’est donc à ce niveau-là que Pannekoek s’efforce de la
déchiffrer, sans escapade subjective du type « erreur
d'appréciation ». L’intérêt que présente aujourd'hui encore sa méthode
c’est qu'elle s'attache à ne pas rompre, dans sa représentation du
phénomène dénommé "bolchevisme", le caractère déterministe de sa
genèse et de son action. Pannekoek a adopté un moment la thèse de
« l’incompréhension » par les bolcheviks des "conditions
occidentales" (Not Pan 89), mais il l'a bien vite abandonnée. Dès le 3e
congrès était visible, à travers le différent entre Lénine et l’I.C. d'une
part, la gauche allemande de l’autre qu'il s’agissait de deux conceptions
opposées des rapports entre la théorie révolutionnaire et la réalité historique
et sociale, et non pas de deux visions différentes de cette réalité. Imputer
aux bolcheviks "l'incompréhension" de celle-ci tout en soutenant
qu'ils ont "intégralement restauré le marxisme" c'est admettre que,
dialecticiens rigoureux en deçà de leurs frontières, ils auraient brutalement
cessé de l'être au-delà!
A ce
point du débat c’est la méthode qui aboutit à de telles contradictions qui
devient objet de critique. On peut affirmer l'unité doctrinale du bolchevisme mais à la condition de comprendre
que cette unité repose sur une théorie de la séparation. Plekhanov et Lénine furent en effet les disciples les
plus conséquents d’une expression
historique du marxisme dont la caractéristique centrale était la propension
à scinder la représentation du mouvement historique social réel, à séparer
tactique et principes,, économie et politique, parti et classe. On ne peut
dresser la critique correcte d’une telle expression historique en consacrant
ses propres faiblesses comme critères infaillibles. La règle vaut autant pour
la IIIe Internationale que pour la Seconde. Aujourd'hui. alors que toute
préoccupation apologétique à l'égard du bolchevisme est pour le moins dépourvue
de sens, prétendre le "sauver" en dissociant ses "bons principes
de leur "mauvaise" application, ce ne peut être que perpétuer
l'erreur théorique fondamentale de la Seconde Internationale, qu'il était censé
avoir redressé, mais qu'en réalité il a agrandie aux dimensions des problèmes
posés par la première affirmation massive du prolétariat dans l'histoire.
La thèse de
« l’incompréhension » bolchevique n’est que la projection mécanique
de la chronologie de la
contre-révolution : l’échec du prolétariat européen se conjuguant avec la
situation désastreuse de l'économie russe au sortir de la guerre civile aurait
bousculé la perspective trop optimiste du début, imposé diverses concessions
internes rejetant encore davantage dans le futur les premières mesures
socialistes en Russie ; ensuite, après la défaite définitive en Allemagne 1923,
la IIIe Internationale investie par le centrisme auquel Moscou aurait
imprudemment ouvert les portes, serait devenu l’instrument docile de la
contre-révolution stalinienne. Ce schéma n'explique aucunement, répétons-le,
pourquoi les bolcheviks ont théorisé comme ligne de principe et "acquis"
devant être observé par toute l'Internationale, la riposte discutable aux
conditions qu'ils ont dû subir[3].
La méthode de Pannekoek, qui
s’attache à analyser le bolchevisme dans sa totalité historique,
est bien plus satisfaisante que cette vision simplifiée. Elle permet notamment
de comprendre que les véritables causes des « erreurs » de l'I.C.
résident, non pas dans l'échec du bolchevisme, en ce qu’il ne pouvait procéder
à une transformation socialiste de l’économie russe, mais dans sa réussite : la conduite à terme de la
révolution d'octobre. Ce ne furent pas, en fin de compte, les répercussions
internationales des concessions économiques rendues inévitables en Russie par
le piétinement de la révolution européenne, qui eurent raison des démarches
critiques contre "l'opportunisme" de la IIIe Internationale ; ce
fut l'énorme puissance morale que la section russe de l’I.C. tirait de son rôle
directeur dans la victoire d’Octobre et dont Lénine et Trotsky assenaient
inlassablement l'évocation à leurs adversaires en tant qu'argument irréfutable
et devant clore toute discussion. De cette façon fut étouffé, submergé,
calomnié pour plus d’un demi-siècle l’effort critique qui tentait, avec
Pannekoek, Gorter, Korsch et Lukacs, de dresser le bilan de cette vaste sclérose historique de l’arme théorique
laissée par Marx et qu'opéra tout le mouvement socialiste mondial. En tant que
réaction spécifique contre le produit
politique de cette sclérose, le
bolchevisme fut en fin de compte le facteur qui lui insuffla l'oxygène d’une
révolution victorieuse !
Sur les raisons du succès de
cette révolution, il est inutile de revenir ; Lénine les a fort bien résumées :
"ce n'était qu'un jeu d'enfants de prendre le pouvoir en Russie!".
Mais il faut souligner que la thèse de "l’involution russe" par
défaut du "relais" de la révolution européenne ne donne qu'une idée
très incomplète du drame de la IIIe Internationale. Elle ignore totalement la
confusion introduite dans le mouvement communiste mondial par le double
caractère des conditions de la révolution russe ; conditions qui n'étaient
favorables à l'irruption du prolétariat sur la scène historique dans ce pays
que pour autant qu'elles étaient défavorables à sa constitution en classe
dominante. En érigeant cette dernière impossibilité en principe d'organisation
historiquement valable pour le prolétariat mondial, le bolchevisme a légué à
celui-ci un "marxisme" où n'est retenu de la théorie de Marx que ce
qui a trait au moyen politique de
réussir les taches de là révolution bourgeoise là où la bourgeoisie comme
classe en est incapable C’est en ce sens que Pannekoek définit la révolution
russe comme une révolution bourgeoise et non prolétarienne, politique et non
sociale. Le bolchevisme en est le facteur et le produit : il a minutieusement
expérimenté et développé la contingence de certains aspects de la théorie de
Marx mais au détriment de l’essentiel.
Pannekoek analyse cette "contingence" au travers
de la critique du cerveau le plus prestigieux du bolchevisme : Lénine. Cette
critique remonte jusqu’aux sources philosophiques du marxisme et ses rapports
avec l'évolution de la science bourgeoise. C’est un sujet tellement vaste et
compact que nous ne pouvons que renvoyer à l'ouvrage même[4].
Nous y reviendrons au paragraphe suivant, mais seulement en ce qui concerne le
jugement définitif du PCI sur Pannekoek et qui permet de mesurer ce que ce
jugement doit lui-même à la doctrine bolchevique dont Pannekoek disait
sévèrement que, dans les conditions historiques où elle avait germé, elle ne
pouvait que "puiser ses principes philosophiques dans le matérialisme
bourgeois et sa théorie de la lutte de classe dans l’évolutionnisme
prolétarien". Il est normal que Pannekoek en
soit venu à cette conclusion en conduisant son analyse à l’aide, d’une part de
l’acquis marxiste dans l’acceptation de l’époque, d’autre part en fonction de
l’expérience vécue dans le mouvement allemand ; deux éléments qui
concourent à maintenir l'opposition entre révolution politique et révolution
sociale dans les termes où nous l’avons énoncé plus haut. La critique de la
pratique bolchevique respecte donc un certain domaine formel, celui de
l'éviction des masses de la gestion de la société soviétique et du
dépérissement rapide de l'organe-soviet. Nous reviendrons sur cette limitation
dans laquelle le PCI ne veut reconnaître que le retour à un "vague"
démocratisme. Nous voudrions auparavant e donner à l'idée de la révolution
d'octobre comme révolution politique quelques illustrations découlant de la
critique des explications traditionnelles concernant les « conditions
défavorables » de cette révolution du point de vue communiste-prolétarien.
Lorsqu’on lit le Lénine de
1921-22 on est frappé par le retour constant, dans tous ses écrits, de ce
leitmotiv : il faut apprendre, auprès des techniciens du capitalisme, le secret
de leur efficacité productive afin de satisfaire les besoins des paysans au
moins aussi bien que le faisait le système existant avant la révolution. Tout
est axé, dans la propagande bolchevique de cette époque, sur cet objectif qui
vise à permettre au système soviétique de concurrencer
le moins désastreusement possible l'organisation capitaliste défunte. Dans ces
conditions, il ne suffit pas de dire, selon la thèse classique des
"conseillistes", que le prolétariat russe a été dépouillé du pouvoir par le bolchevisme. En réalité, ce prolétariat
n'est devenu "classe dominante" que pour être l'agent direct du
développement du capital, dont le parcours, en Russie, avait été presque
totalement interrompu. Devant cette implacable réalité, dont personne dans le
mouvement communiste mondial ne niait le caractère inéluctable, toute l'Internationale
accrochait ses espoirs à la survivance, en Russie même, d'une volonté révolutionnaire
indestructiblement attachée à la perspective de dépasser ce stade lorsque les
circonstances internationales le permettraient.
Si cette thèse (permettant)la
possibilité d'un certain
développement capitaliste russe en attendant
la révolution mondiale avait quelque plausibilité, il fallait bien que la
"volonté révolutionnaire" y ait quelque point d’appui autre que
l'énergie des chefs bolcheviks et les promesses de leur parti. Il fallait bien
que le prolétariat russe -en tant que mouvement
et non catégorie économique - pour continuer son œuvre de destruction de la
vieille société dans d'autres secteurs de la vie sociale autres que celui de la
production où non seulement il devait renoncer à abattre son terrible
adversaire, le mécanisme mercantile, mais encore se plier à toutes ses
exigences. Ou bien cette possibilité lui était refusée au sens total du terme,
mais alors toute la thèse de la IIIe Internationale s'écroule et, avec elle,
« l’acquis » de la gauche italienne qui maintient, en ligne de
principe l’hypothèse d'un développement révolutionnaire possible quoique
s’accompagnant d'une dichotomie entre la transformation économique de la
société et sa transformation politique. Ou bien cette possibilité peut lui être
rétrospectivement reconnue. Non pas en vue de réécrire une histoire d'Octobre
avec des bolcheviks supposés « plus conscients », mais dans le sens
d'expurger de la théorie révolutionnaire les considérations et arguments qui
dans la représentation du processus, limitent a priori celui-ci à des transformations rigoureusement arrêtées à
celles que rend possible un niveau de développement économique précis. Ces
arguments et considérations, dans ce cas, étant faux hier dans le camp de la
révolution, ne peuvent être vrais aujourd'hui que dans celui de la
contre-révolution.

La définition de la révolution
d'octobre comme révolution politique ou révolution sociale n'est évidemment pas
une question académique d'exactitude historique. Dès qu'on a saisi la ligne
directrice qui perce sous les travaux de la gauche allemande, on se rend compte
qu’au travers de la remise en cause du bolchevisme, c’est tout un champ
d'investigation - défriché en premier lieu par Marx mais oublié depuis - qui
revient à la lumière : le concept « d’aliénation » dégagé de l'étroit
cadre économique dans lequel il a été enfermé par une véritable scolastique
« marxiste », englobe tous les aspects de la vie humaine. Jaugée de
ce point de vue, la révolution russe est davantage politique au sens négatif du
terme qu’au sens positif. Au niveau des lois et décrets, l’œuvre politique
d’Octobre anticipe réellement sur
des conditions sociales encore à venir[5]. Mais au niveau de
l’idéologie et des incidences étroites de celle-ci sur les problèmes de la vie,
cette œuvre revêt finalement un caractère rétrograde par rapport au mouvement déjà en cours des forces sociales. Pour l'illustrer nous quitterons un
moment Pannekoek pour utiliser Reich qui, dans son livre "La révolution
sexuelle" évoque un des aspects longtemps dédaignés de la question. Un
jugement d’ensemble sur cet ouvrage qui tombe d’ailleurs sous le coup des
limitations qu'on peut critiquer dans toute "l'école allemande"
déborderait de notre sujet. Nous ne voulons en retenir que ce que Reich dénonce
à propos du principal obstacle rencontré par la législation soviétique
lorsqu'elle autorisait l'avortement, favorisait le divorce, etc. Cet obstacle
renversa le développement d'une situation rendue propice à l'émancipation
sexuelle par l'ébranlement profond des structures et moralités patriarcales
sous l'effet des années révolutionnaires. Outre l'hostilité témoignée à la
nouvelle législation par les préjugés les plus divers et l'attitude populaire
dans certaines régions particulièrement arriérées, ainsi que le faible
développement économique qui rendait difficile l'autonomie des femmes,
l'adversaire le plus inattendu de la libération sexuelle se manifesta parmi le
corps des fonctionnaires et dirigeants politiques soviétiques.
Pour le lecteur d’aujourd’hui, ce témoignage de Reich est révélateur de
tout un côté négligé par l’orthodoxie léniniste du profond contenu d'une
révolution sociale. Dans l'acception
que la société du capital donne au terme « social » elle entend
toujours ce qui découle directement de « l’économique » : assistance matérielle aux malades et accidentés, allocations à la maternité, indemnisation des préjudices subis,
achat des heures de liberté à un tarif majoré ; bref rachat mercantile par la
société de ses propres tares.

Dans le rachat par la société de l'insatisfaction
des besoins sexuels, c’est le sauvetage économique de la structure familiale
qui sert de monnaie d’échange. Réciproquement, ce sauvetage de la famille
permet le rachat mercantile de toutes les autres insatisfactions. Il est
important, pour trancher la question débattue ici, de constater que le pouvoir
bolchevique a été, dans le meilleur des cas, l'instrument passif de ce
mécanisme : il ne s'est donc pas borné, dans les concessions inévitables qu'il
devait faire au capital à satisfaire ses exigences économiques (c'est-à-dire sacrifier une partie du produit à
l'accumulation), il a capitulé devant la manifestation de ses fondements
idéologiques. Sans reproduire ici l’argumentation
serrée que Reich apporte à l’appui de cette constatation, il faut en souligner
l'importance en ce qui concerne la délimitation de contenu entre révolution
politique et révolution sociale au XXe siècle. Dans la gageure léniniste, le
passage de l'une à l'autre en Russie est subordonné à un trajet plus ou moins
long dans la voie de développement du capital. En tant que critique de cette
hypothèse, l’apport de Reich est d'autant plus déterminant que celui-ci, dans
un domaine déterminé de la désaliénation, esquisse une perspective qui, théoriquement, pouvait échapper à la
limitation draconienne résultant des conditions économiques. Mieux, dans ce
domaine, cette désaliénation était amorcée à la suite des convulsions mêmes de
la révolution d’Octobre.
Le contraste
entre la pensée de Reich et celle des bolcheviks apparaît dans le fait que ces
derniers se désintéressent de ce domaine, ou restent sans réponse devant les
problèmes qui s'y manifestent. Pour eux, tout est pensé et résolu en termes
politiques, et lorsqu'une question se pose sur le plan social, c’est en termes
économiques qu'ils la traduisent. Ils procèdent de même aussi bien en ce qui
concerne les facteurs défavorables à la révolution qu'en ce qui concerne ceux
qui lui sont favorables. Dans leur hypothèse d’un développement présent du
capital compatible avec la perspective d'un socialisme futur, ce capital -
"maîtrisé" parce que contrôlé par le pouvoir soviétique - se trouve
par là même réduit au rôle d’une "catégorie" dont on ne prend en
considération que l'efficacité productive. Même lorsqu'ils redoutent que, de
processus "technique" il "redevienne" force sociale–ce
qu’il ne peut cesser d’être en réalité - c’est encore au travers d'un élément
politique qu'ils perçoivent ce danger : l’indiscipline de "l’élément
petit-bourgeois" qui réclame "plus de démocratie" pour
soustraire à l'accumulation étatique une part plus grande du produit social.
Cette polarisation des bolcheviks, dont
l'existence est attestée par cent discours de Lénine, les amène à ignorer la
condition fondamentale interne (la
condition externe étant la victoire internationale de la révolution) qui,
seule, pouvait rendre plausible leur perspective : pour que le capital, dans
l'esprit même de leur hypothèse, puisse être confiné par la dictature du
prolétariat en l’état de simple "catégorie" de la production, il ne
suffit pas que soient chassés du pouvoir les partis et classes qui, traditionnellement,
le représentent ou aspirent à le représenter : il faut que cette catégorie
soit isolée à l'égard de tous les attributs et auxiliaires de sa puissance
impersonnelle dans tous les aspects de la vie sociale ; que, tolérée dans les rapports
de production au sens étroit du terme, elle soit férocement dénoncée et
combattue dans tous les autres rapports.
Ici nous attendons de pied ferme la
réaction dogmatique du philistin qui ne manquera pas de nous objecter que "le droit ne peut jamais aller
au-delà de l’économie" et donc
que la révolution ne peut dépasser dans le domaine des rapports sexuels le
niveau auquel elle se limite sur le plan économique[6].
Cette docte remarque négligerait deux choses importantes du point de vue qui
nous occupe ici. Premièrement que le "dépassement" des conditions
économiques qu'elle reproche à Reich de supposer possible est en fait
implicitement inclus dans la propre
thèse des champions de l'orthodoxie léniniste et qu'en la niant par
principe on élimine l'ultime justification de cette thèse. Secondement que ce
qui importe aujourd'hui ce n’est pas tant de supputer le caractère fatal ou non
de l'involution soviétique que d'examiner les fondements du caractère socialiste qu'on prête communément à la
révolution d'Octobre.
Selon "l’orthodoxie"
fidèlement respectée par le PCI d’aujourd'hui, la victoire prolétarienne dans
un seul pays n'est que la ''tête de pont" de la révolution mondiale ; mais
une certaine contradiction dans des
limites de temps déterminées, peut apparaître entre l’objectif international du
pouvoir prolétarien et les tâches qu'il réalise pour l’immédiat dans les
limites géographiques où s'exerce ce pouvoir. Comment une telle contradiction
peut-elle être surmontée ? La réponse de l'orthodoxie est la suivante : le
pouvoir prolétarien est capable de la surmonter parce qu'il est
dictatorialement dirigé par le Parti, c'est-à-dire par une volonté révolutionnaire inébranlable déterminée par une conscience politique claire et unique.
Tout comme la critique du bolchevisme
que Pannekoek développe sur le plan des formes
du pouvoir prolétarien, celle de Reich concernant sa "politique
sexuelle" est percutante essentiellement en ce qu'elle révèle la carence
de cette conscience politique et partant, le sens erroné, du point de vue de
ses propres affirmations, dans lequel agit la "volonté
révolutionnaire". La thèse partagée en son temps par tous les communistes
de l'I.C. affirme que le pouvoir prolétarien confiné dans les limites d'un seul
pays peut procéder à des taches non socialistes sans perdre ses
caractéristiques sociales spécifiques aussi longtemps que sa politique
internationale est fondée sur la perspective de la révolution mondiale. Ce qui
caractérise l'acception plus particulièrement bolchevique de cette thèse, c'est
que les caractéristiques propres à l'Etat prolétarien sont garanties par le
parti qui dirige cet Etat. Pour cette raison le pouvoir bolchevique est
considéré offrir toujours cette garantie même après le reflux de la vague révolutionnaire
européenne durant laquelle la Russie soviétique jouait le rôle d'une sorte de
"commune insurrectionnelle dans le mouvement international ; avec la
retombée de ce mouvement, le pouvoir bolchevique constitue comme un bastion de la révolution qui se
structure dans le cadre national au niveau de la transformation économique
réalisée.
Toujours dans le cadre de l'hypothèse
admise par l'orthodoxie léniniste, il est bien visible que l'Etat soviétique ne
peut prétendre à ce rôle de bastion révolutionnaire à l'égard de l'extérieur
que pour autant qu'à l'intérieur il tire son énergie d'une volonté de
résistance et de lutte - au moins au niveau du parti et de ses cadres - contre
les conséquences sociales et politiques contre-révolutionnaires du
développement capitaliste de l’économie russe. Que le champ d’action assigné
par Reich à cette lutte - c'est-à-dire la poursuite de la destruction
révolutionnaire de la famille patriarcale - offre ou non les possibilités
matérielles escomptées, il est certain que le pouvoir bolchevique, s'il
récusait ce champ d’action rendait frauduleuse la revendication du caractère
prolétarien d’une révolution dont il demeurait le seul garant après que la
classe révolutionnaire lui eut délégué tout pouvoir sur le plan politique et
sur le plan économique n’était sollicité qu’à créer du capital.
Quand Pannekoek déclare que la
révolution d’octobre est bourgeoise parce que le prolétariat comme classe
réelle n'y joue pas de rôle propre ; quand Reich, citant l'incapacité des
bolcheviks à exploiter un bouleversement des structures plus considérable qu’une
transformation économique strictement limitée révèle par là le caractère
politique et non social de la révolution ils ne font que traduire en clair la
réalité que dissimulent les bolcheviks d’hier et d'aujourd'hui. Ils dévoilent
en effet le rôle déterminant qu’a joué le bolchevisme face à des obstacles qui
ne sont pas seulement les servitudes inévitables du nouveau système économique mais aussi les servitudes qu’on n'a pas
su ou voulu extirper, de l'ancien.
Les critiques de Pannekoek et de Reich,
quoique portant sur des domaines différents, sont donc également importantes en
ce qu’elles identifient toutes les deux l’origine de l'obstacle unique qui va à
contre-courant de l'impulsion initiale d'Octobre aussi bien dans le domaine
économique que dans le domaine social. Si la critique de Reich est finalement
plus incisive, c’est parce qu’elle pénètre au plus profond dans le second
domaine. En analysant le phénomène de dissolution
de la famille, Reich met en évidence la bi-polarité, au moins potentielle que présente encore durant les
années 20, le processus de bouleversement social, consécutif à la révolution
d'octobre. Peu importe en fin de compte quelles étaient en définitive les
chances réelles de cette sorte de "libération sexuelle" dont Reich
décrit la genèse et les tâtonnements. Ce qui nous retient ici c'est la réaction
caractéristique du bolchevisme dans ces circonstances et qui confirme
sévèrement cette limitation théorique que
Pannekoek, de son côté, a expliquée par la genèse historique de ce mouvement.
La question de la famille et ses
rapports avec celle de la sexualité est en effet une pierre d'achoppement de la
politique bolchevique. La révolution d'octobre et la guerre civile contre les
blancs avaient d'autant plus profondément ébranlé la famille russe et sa
conception des rapports entre les sexes que la "solidité" antérieure
de la structure familiale reposait sur les formes quasi-patriarcales que la
révolution avait précisément dispersées. Mais l'assise idéologique de ces
formes - au moins dans la civilisation de type européen - est une des pierres
angulaires de la formation et du développement de la domination du capital. Ce
corps de préjugés et d’usage dont le rôle est de subordonner la satisfaction
des besoins sexuels à la stricte reproduction
de la force de travail constitue une des plus efficaces armes de répression
idéologique léguée à la société capitaliste par celles qui l'ont précédée[7].
Il est donc clair qu'à ce niveau
bien plus qu'à celui de la forme de
pouvoir et de la structure organique de la dictature du prolétariat, se
dessine un conflit profond qui oppose le caractère social de la révolution
d'octobre à son caractère politique et dont on peut dire que très tôt il s'est
e tranché au profit du second. C’est par la lumière qu'il apporte sur ce
conflit que Reich, en dépit de sa triste évolution ultérieure, reste
profondément actuel. Son œuvre disloque en effet la trop facile résignation à
l'involution malheureuse de la révolution d'octobre pour des raisons de force majeure. En dernière analyse
l’impossibilité de cette révolution à dépasser, sous tous les aspects les
conditions économiques russes, ne s’explique pas uniquement par les aspects les
plus évidents de cette condition, mais également par son infatuation politique :
les bolcheviks qui se berçaient d’illusions quant à la possibilité de se
dégager -ultérieurement et la révolution internationale aidant - des servitudes
du jeune capital alors qu'ils toléraient, sinon encourageaient, les vieilles
servitudes qui venaient le renforcer. S'il nous faut, pour appuyer l’intuition
qu’en avait Pannekoek, appeler Reich à la rescousse, c'est pour montrer que
cette intuition était en fin de compte bien plus vaste que ne le laissaient
soupçonner les termes dans lesquels Pannekoek l'avait traduite. Reich insiste
en effet sur la direction initiale du mouvement
contenu dans la révolution d'octobre et qui, dans une mesure notoire
s'écarte de l’ornière des difficultés rencontrées sur le terrain des
transformations purement économiques de la vieille société russe. "La
tendance sans équivoque de la révolution sociale - écrit Reich - était de
mettre à nouveau l’économie au service de la satisfaction des besoins de tous
ceux qui font un travail productif. L'inversion
de cette relation entre les besoins et l'économie est l'un des points
essentiels de la révolution sociale"[8].
Cette inversion, au niveau le plus
profond de la vie sociale, tend évidemment réaliser l'émancipation des besoins
sexuels à l'égard de tous les obstacles qui s'opposent à leur
satisfaction : la famille et la morale. Dans la Russie des années 1919-20,
où les bouleversements révolutionnaires ont considérablement entamé les
fondements matériels de ces obstacles, existent donc les conditions objectives
de ce que Reich appelle « la lutte pour la nouvelle forme de vie ».
Mais alors que la structure familiale résiste de plus en plus difficilement à
son propre processus de dissolution, l’idéologie qui la défend est encore
extrêmement solide ; deux tendances s’opposent donc entre lesquelles
l'influence pratique et morale des bolcheviks doit jouer un rôle déterminant.
Là réside peut-être le démenti le plus
sévère apporté par la réalité historique à la prétention bolchevique de
développer le capital tout en gardant en réserve la force morale et physique
nécessaire pour l’abattre plus tard.
Il est clair, à la lueur des faits rapportés par Reich, que la réticence
d’abord l’hostilité ensuite que démontrèrent les bolcheviks à l'égard de la
"révolution sexuelle" furent animées par l'arrière-pensée que cette
"révolution" pouvait porter atteinte à la discipline du travail. Dès lors, ou bien cette crainte n'était pas
fondée, et il faut chercher au travers de la nature de la tradition des
bolcheviks la raison de leur cécité en ce domaine. Ou bien la crainte était
justifiée et c'est la condamnation formelle de l'hypothèse centrale du
bolchevisme selon laquelle le développement du capital sous le contrôle de la
dictature du prolétariat ne détruit pas l'énergie
sociale du mouvement de la révolution.
Mais il importe moins
aujourd’hui de supputer rétrospectivement la réalité ou l'inexistence à cette
époque d’une possibilité de bifurcation
du processus historique effectif en Russie, que d’en éliminer, dans le
subconscient collectif, les résidus qui constituent le principal obstacle du
processus révolutionnaire encore à venir. La racine de cet obstacle, nous la
rencontrons tout au long du legs idéologique bolcheviks dont
l'inventaire vient confirmer la sentence irréfutable de Pannekoek qui, en 1928,
restituait à l'histoire la révolution russe comme révolution bourgeoise.
En tant que contribution à la critique
amorcée par Pannekoek, l'œuvre de Reich, nous devons le rappeler, n'est pas
pour nous prétexte à une spéculation a
posteriori sur l’hypothèse implicitement contenue dans cette œuvre d’une autre évolution possible du système
soviétique. Notre préoccupation vise la liquidation du mythe léniniste et non
une nouvelle écriture de l'histoire.
Reich explore un domaine spécifique qui
condamne explicitement toute théorisation
du déplacement du centre de gravité de la révolution d’Octobre du social au
politique et du politique à l’économique. La politique bolchevique qui, par la
législation libérale de 1918, avait devancé le contenu social libérateur de
cette libération, se replie bien vite devant l’irruption de ce contenu.
Invoquant l'argument économique[9], elle règle de façon mercantile, c’est-à-dire par une
réforme de la famille, la contradiction née du processus révolutionnaire, entre
l'irruption des forces de vie et les tabous idéologiques qui réprimaient ces
forces ; pis encore, elle reprend à son compte ces mêmes tabous[10].
On ne peut reproduire ici
l’argumentation de Reich. Ce qui est certain c’est qu'elle suscite chez le
lecteur d’aujourd'hui, une impression irrésistible quant au mobile profond de
la réserve ou de l'hostilité du corps de fonctionnaires bolcheviks, dont les
arguments hypocrites, dans la "question sexuelle", ont le plus
souvent empruntés à la morale bourgeoise, laïque ou religieuse. Ce que ces
représentants du pouvoir bolchevique, ces spécialistes de la médecine ou de la
sociologie redoutent en fait dans la "libération sexuelle", c'est
qu'elle compromette l'effort productif.
Reich explique ce
phénomène d'abord par l’absence de conceptions théoriques des bolcheviks sur la
question, ensuite par l'influence grandissante des tendances
contre-révolutionnaires dans les sommets de l’administration soviétique.
L’invocation de ces raisons, bien que celles-ci ne soient pas fausses, incite à
penser que l'auteur de la "Révolution sexuelle" professe comme une
sorte de réformisme à l'égard du système bolchevique, dont il partage
d’ailleurs les prémices théoriques avec tous les opposants communistes de son
époque. En effet Reich admet implicitement que ce qu'il appelle
"l'économie sexuelle" peut s'accommoder de la tâche effective qui se
pose alors à la Russie soviétique : l'accumulation du capital. C'est là le côté
volontariste de sa critique qui, sous cet aspect, contredit ce qu’elle démontre
irréfutablement par ailleurs : l’impossibilité, sous le signe de l'exaltation
de la production, de satisfaire tout besoin profondément humain. Les arguments
qu'il cite des adversaires de "l'économie sexuelle" ne laissent
subsister aucun doute quant à la liaison indissoluble qui existait dans la
"Russie révolutionnaire" entre l'oppression de la force de travail et
la répression de la sexualité. Si la perspective de Pannekoek d'émancipation par
eux—même des travailleurs en tant que tels était utopique, celle de Reich
l’était aussi qui voulait les libérer dans le même cadre en tant qu’êtres
humains. Mais c'en est également fini de toute prétention léniniste de
concilier la perspective d'un socialisme futur avec le développement
présent de son obstacle essentiel : l’aliénation sociale au profit de
l'accumulation du capital.
La "révélation" contenue dans
la critique de Reich ne doit d’ailleurs pas surprendre si l'on tient compte de
ce qui était déjà connu de la sujétion du bolchevisme à l'égard de la société
dont il prétendait poursuivre la destruction. Dans ses discours de 1921, Lénine
traitant du rôle des syndicats dans la discipline de la production, évoque les
deux moyens dont dispose le pouvoir bolchevique pour augmenter le rendement du
travail : les tribunaux d’honneur qui,
au nom de la réalisation des bases du socialisme, stigmatisent les mauvais
travailleurs et les absentéistes ; les primes
en argent ou produits qui récompensent l'augmentation des cadences
productives. Il déclare tout net attendre plus
de résultats du premier moyen que du second.
Cette priorité révèle le rôle d’apprenti sorcier joué à l'égard de la
dynamique du capital par le bolchevisme qui, dans la perspective d'un
communisme de plus en plus lointain et fumeux, en vint à ériger comme doctrine
de l'Etat prolétarien une pure et simple idéologie
du travail.
NOTES
 |
| Pannekoek et sa compagne |
NB: j'ai été censuré par google pour avoir publié des photos trop osées pour illustrer la révo sex, donc elles sont remplacées par celles, affligeantes, du triomphe de la bureaucratie conservatrice de la morale bourgeoise, dont celle de cette pauvre Kollontaï.