"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

vendredi 5 avril 2019

VOUS AVEZ DIT POSTMARXISME ?

En souvenir de Pierre Souyri




ou la misère théorique des cocus du stalinisme

« La morale bourgeoise n'est que l'expression de ses instincts policiers »
Edouard Berth

« Examinons de plus près le fait que les machines évincent de plus en plus l'ouvrier adulte.( …) Mais le travail pro­pre­ment dit est fait par des femmes et des enfants(...) Cette situation ne peut durer et ne durera pas. Les ouvriers, la grande majorité du peuple, ne le veulent pas.». Engels




Et à ces farouches combattants pour « changer le monde », trop tôt disparus, les Raymond de Nantes, Claude Munoz, Isaac Mamane, Bernadette Knapp, Dominique Cotte  et à cette génération qui nous a précédé et « éduqué ».



Une classe dangereuse devenue classe en lambeaux ?


Depuis plusieurs dizaines d'années nombre de repentis du stalinisme et de sa version maoïste, d'ex trotskistes fanatiques ou de toutes les variétés d'anarchisme et de ce qu'on nommait jadis ultra-gauche ont non seulement à la queue-le-leu fait leurs adieux au prolétariat, ce qui n'est pas grave en soi – des défroqués et des repentis hypocrites il y en a toujours eu cycliquement – mais ce qui est plus pathétique c'est que ces messieurs se prétendent « post-marxistes » pour mieux excuser leurs reniements et leurs lâchetés1. Ainsi donc la principale théorie qui a toujours fixé comme impératif et indispensable pour l'humanité de se débarrasser du capitalisme aurait été dissoute sans avoir bousculé d'un iota la société bourgeoise. Ces immédiatistes arrivistes girouettes sont si nombreux dans le marais universitaire et je n'aurai pas besoin même de les citer tellement ils sont pitoyables d'être rentrés, tête basse, dans le rang de l'ordre dominant qui a toujours nié le prolétariat et tout dilué pour faire passer Marx pour un simple auteur (dépassé) d'un certain XIX e siècle. Tout ce qu'ils disent pour faire croire à la disparition du prolétariat n'est qu'un écran de fumée pour voiler toujours le « maltraitement » du salariat comme le décrit si bien et de manière si actuelle Engels dans son chapitre « Les différentes branches d'industrie », branches qui ne sont aucunement contrairement aux déviations serviles de nos sophistes modernes un éclatement du prolétariat mais sa condition en souffrance, où disparition des métiers, prégnance d'un machinisme renouvelé et profit intempérant et insatiable jettent « hors des branches industrielles » une masse toujours plus grande de prolétaires. La conscience de classe ne dépend pas de l'usine ou du type de métier, c'est pourquoi elle ne peut pas disparaître tant que règne la bourgeoisie avec les mêmes méthodes d'oppression malgré le changement de couleur des machines, l'informatique et la conquête spatiale ; elle est d'abord révolte2.

D'entrée il me suffira de démonter quatre affirmations mensongères de ces divers traîtres, vrais cocus du stalinisme, devenus à leur tour minables faussaires :
  • les couches moyennes ne sont pas tombées dans le prolétariat contrairement à ce qu'affirmait le Manifeste communiste de 1848 ;
  • l'histoire de toutes les sociétés n'est pas l'histoire de la lutte des classes ;
  • le prolétariat n'a jamais émancipé l'humanité mais cautionné ponctuellement des tyrannies totalitaires ;
  • cela n'a plus aucun sens de parler de prolétariat, prétendu garant de l'universalité humaine, comme l'espérait le « petit bourgeois » Marx en 1848, alors que le prolétariat s'est « moyennisé », c'est à dire embourgeoisé.

La première affirmation repose sur du sable ; tel sociologue va vous expliquer que les conditions de vie du prolétariat se sont améliorées, qu'il est devenu un grand consommateur aliéné ; quant aux classes moyennes elles se renforceraient toujours plus. Par exemple pendant toute la crise des gilets jaunes on n'entendit parler que des couches moyennes, hautes et basses3. Ce n'était pas simplement un moyen, certes lourdingue, de nier la réelle présence du prolétariat du privé, avec des retraités et de jeunes chômeurs plutôt pressés de restaurer le sabotage à la Pouget, mais un nouveau bobard (on dit fake new désormais) pour faire avaler que les classes moyennes continueraient à se porter plutôt bien, ce que la révolte des gilets jaunes a nettement déniaisé. On ne peut pas dire que les dites couches moyennes, cet océan de situations et de cas particuliers, tombent platement dans le prolétariat mais elles y tombent quand même, sans vouloir l'admettre, parce qu'elles sont gagnées elles aussi par la précarité sociale et la peur du lendemain. Si elles étaient aussi globalisées, essentialisées comme dirait l'autre, les thuriféraires de l'ordre dominant ne s'ingénieraient pas à nous conter que désormais chaque cadre se rêve auto-entrepreneur comme moi reine de fourmillière.

Supposer que le prolétariat aurait été absorbé par les « avancées » libérales capitalistes dans une « moyennisation sociétale » sert à prétendre que le capitalisme n'est pas en crise, qu'il va certes parfois mal mais qu'il n'y a aucune classe, aucun projet apte à le remplacer. Ce n'est plus un simple mensonge, c'est de la bêtise.

Le deuxième argumentaire met au défi toute l'histoire moderne, je laisse de côté les fables de la Bible et les délires du Moyen âge, depuis deux cent ans il n'y aurait eu que des bagarres entre des gentils et des méchants, des bons et des mauvais, et bien sûr des fachos et des antifachos. Seul un esprit éthéré et professoral – le métier de prof est quand même plus facile qu celui de plombier – qui n'a jamais réfléchi ni subi misère, désespoir et persécution, peut ignorer la guerre permanente des classes, sous sa forme ultra hiérarchisée dans les sociétés occidentales ou de castes comme en Inde ou dans les pays du sud. La classe ouvrière proprement dite n'a pas toujours eu une même présence ni une même importance en tous les pays ; elle est même quasi nulle dans nombre de pays dits sous-développés et incapable de prétendre diriger les masses pauvres. Mais partout, même de façon ténue, les classes continuent d'exister et seuls des snobs serviles peuvent bavasser pour taire que cette classe, là où elle est nombreuse, concentrée et expérimentée, elle reste une menace pour l'ordre, menace que les moins stupides cadors de la planète prennent au sérieux, sans toutefois en tirer toutes les conséquences (j'y reviendrai plus loin pour expliquer les « accidents » sociaux-politiques).

Le troisième argumentaire qui aurait dû clouer au pilori définitivement le « petit bourgeois » Marx ne vaut pas qu'on s'y arrête, car il tient de la tautologie et de l'escroquerie. Comment le prolétariat aurait-il pu changer la société alors qu'il n'a subi que des séries de défaites, et quand même ces défaites se poursuivraient éternellement, en quoi aurait-il démérité de se battre pour des idéaux universels ? Quant à l'accuser d'avoir soutenu les pires tyrannies, c'est une argutie de valet de seigneur, surtout que, par exemple, stalinisme et nazisme, ont martyrisé d'abord les prolétaires pour ensuite les encaserner dans la boucherie mondiale.

Enfin le dernier argumentaire est tellement ressassé depuis des décennies qu'il en devient louche, voire ouvertement collabo des pires mystifications de ce qu'on nomme mondialisation comme si existait un même monde avec une même dynamique, voire surtout un capitalisme vert, comme frappé par un inattendu bain de jouvence grâce à la religion écologique, au cosmopolitisme antiraciste, au respect de l'islamisme galopant et au culte de l'individu suprême arbitre de ses désirs.

Je ne suis pas idolâtre du marxisme mais je pense que cette théorie révolutionnaire est loin d'être défunte.

LE PROLETARIAT a toujours été divisé, stigmatisé parce qu'il est toujours une classe inachevée, en mouvement perpétuel et que sa finalité n'est pas une « prolétarisation universelle » comme l'imaginent tous ces fabulateurs qui n'ont rien compris à Marx et Engels, mais où la disparition des classes traditionnelles n'est pas pour demain dans une humanité rêvée libérée de l'obsession des rapports marchands, de la compétition narcissique entre individus. C'est avec cette croyance en une « prolétarisation universelle » que tous nos anciens staliniens repentis viennent nous expliquer que le prolétariat a disparu... parce qu'il devait disparaître pour incompétence historique ! C'est à dire pour n'avoir pas su faire la révolution avant qu'ils soient nés ni « prolétariser les classes moyennes » !

Marx et Engels échappent à toutes ces arguties au raz des pâquerettes des sociologues bourgeois et de leurs copieurs admiratifs, et le « mouvement ouvrier » aussi ; c'est justement comme mouvement que l'on peut seulement comprendre le prolétariat et sa capacité de réflexion et d'action politique par delà ses modes syndicales, et électoralistes dissoutes dans la mièvrerie démocratique bourgeoise, pas comme addition de catégories professionnelles ou ce culte du « sidérurgiste », vrai usinier et successeur du mineur de fond, catégories haussées au rang de saintetés par les caciques staliniens disparus4. Nombre de métiers ont d'ailleurs disparu sans que soit remise en cause une conscience de classe sans cesse renaissante. Et c'est bien le capitalisme qui est néanmoins le principal géniteur de cette « conscience de classe » par son cynisme, son arrogance à reproduire inégalités et paupérisation ; Engels l'exprime lapidairement « c'est la concurrence qui a donné naissance au prolétariat », et on ne voit pas en quoi cela aurait changé en 2019 ; bien avant tous nos arrivistes de l'écologie capitaliste, Engels décrit brillamment la pollution réservée aux quartiers ouvriers, sauf que de nos jours les bourgeois respirent aussi leur propre merde. La conscience de classe, même si elle n'irradie plus de l'atelier ou du manque d'oxygène dans les villes désindustrialisées, reste générée par la situation familiale, l'exclusion sociale, le lycée, l'échec scolaire, tout comme le désir de solidarité bafoué par la solitude sur le « marché » de l'emploi étroit et injuste, reste un besoin inassouvi5.

Engels reste toujours si actuel dans sa description de « l'indifférence » barbare (pourtant sans téléphone portable) :
« La cohue des rues a déjà, à elle seule, quel­que chose de répugnant, qui révolte la nature humaine. Ces centaines de milliers de person­nes, de tout état et de toutes classes, qui se pressent et se bousculent, ne sont-elles pas toutes des hommes possédant les mêmes qualités et capacités et le même intérêt dans la quête du bonheur ? Et ne doivent-elles pas finalement quêter ce bonheur par les mêmes moyens et procédés ? Et, pourtant, ces gens se croisent en courant, comme s'ils n'avaient rien de commun, rien à faire ensemble, et pourtant la seule convention entre eux est l'accord tacite selon lequel chacun tient sur le trottoir sa droite, afin que les deux courants de la foule qui se croisent ne se fassent pas mutuellement obstacle; et pourtant, il ne vient à l'esprit de personne d'accorder à autrui ne fût-ce qu'un regard. Cette indifférence brutale, cet isolement insensible de chaque individu au sein de ses intérêts particuliers, sont d'autant plus répu­gnants et blessants que le nombre de ces individus confinés dans cet espace réduit est plus grand. Et même si nous savons que cet isolement de l'individu, cet égoïsme borné sont partout le principe fondamental de la société actuelle, ils ne se manifestent nulle part avec une impudence, une assurance si totales qu'ici, précisément, dans la cohue de la grande ville. La désagrégation de l'humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière, cette atomisation du monde est poussée ici à l'extrême ».

Ce qui fonde toujours la conscience de classe, et c'est pourquoi elle est forcément révolutionnaire, c'est cette « peur du lendemain » dont Babeuf avait le premier parlé. Le jeune Engels, si moderne, décrit admirablement cette peur taraudante:

« Bien sûr, il ne meurt de faim que des individus isolés, mais sur quelles garanties le travailleur peut-il se fonder pour espérer que ce ne sera pas son tour demain ? Qui lui assure son emploi ? Qui donc lui garantit que, s'il est demain mis à la porte par son patron pour quelque bonne ou mauvaise raison que ce soit, il pourra s'en tirer, lui et sa famille, jusqu'à ce qu'il en trouve un autre, qui lui « donne du pain ? » Qui donc certifie au travailleur que la volonté de travailler suffit à obtenir du travail, que la probité, le zèle, l'économie et les nombreuses autres vertus que lui recommande la sage bourgeoisie, sont pour lui réellement le chemin du bonheur ? Personne. Il sait qu'il a, aujourd'hui, quelque chose et qu'il ne dépend pas de lui de l'avoir encore demain; il sait que le moindre souffle, le moindre caprice du patron, la moindre conjoncture commerciale défavorable, le rejettera dans le tourbillon déchaîné auquel il a échappé temporairement, et où il est difficile, souvent impossible, de se maintenir à la surface. Il sait que s'il peut vivre aujourd'hui, il n'est pas sûr qu'il le puisse demain ».

C'est cette peur du lendemain qui a été le détonateur de la révolte des gilets jaunes même si celle-ci s'est laissée enliser dans la revendications ridicule référendaire de la bourgeoisie suisse, cette votation infantile érigée en permanence pour savoir si monsieur tout le monde permet ou pas à l'Etat d'installer des mouchards dans chaque voiture, sur l'obligation ou pas d'ouvrir un parapluie le jour où les particules fines pullulent ou sur l'interdiction des capotes trouées.

Peu importe ce que pense tel ou tel petit prof ou militant de telle ou telle secte, cette conscience existe, se pérennise, traverse les classes et repose toujours les mêmes questions (judicieuses) : comment en finir avec cet ordre pourri d'injustices et de misère ? Ce mot de misère nous semblait quelque peu exagéré durant les sixties – encore du Zola ! -, ne semblant concerner que les anciennes colonies et les déserts faméliques d'Afrique ; le clochard n'était qu'un détail plutôt folklorique, les assurances sociales et les conventions signées avec les syndicats depuis 1945 allaient nous assurer une éternelle protection sociale et la « sécurité » sociale ! Aujourd'hui la misère sous toutes ses formes n'est plus un « vain » mot, elle est là devant nous, à chaque coin de rue, et elle ne concerne pas que les migrants6, comme le suicide, comme les massacres militaro-industriels dans les zones « géo-stratégiques ».

COMMENT LE COSMOPOLITISME BOURGEOIS A SUPPLANTE L'INTERNATIONALISME

Marcusiens, néo-situs des quartiers chics, tous nous promettaient naguère une classe ouvrière définitivement embourgeoisée avec auto et télé dans l'avenir radieux, quoique névrotique de la société de consommation. Tous les petits bourgeois des sixties raillaient d'ailleurs sans façon l'ouvrier devenu consommateur, le « beauf ». Pourquoi ? Est-ce honteux d'être consommateur ? L'ouvrier en sabot du XIX e siècle n'allait-il donc pas faire son marché, acheter pardessus et chapeau ? Si vous lisez les parties du Capital de Marx consacrées à la consommation des prolétaires, il n'y a jamais aucun mépris7. Les riches aristos et les bourgeois repus ont toujours été interloqués et agacés que les ouvriers puissent consommer ; mais Ford leur a mis son pied au cul ; il suffit de relire Engels pour voir que la consommation de basse qualité et la mal-bouffe restent une tradition réservée à ceux qui puent le diesel et clopent8.

Les diverses sortes de bobos négateurs du prolétariat n'ont jamais retenu de Marx la notion d'exploitation, de domination de l'homme sur l'homme, ils en sont restés à l'observation neutre et charitable de la condition du pauvre sans instruction, concept fumeux de Proudhon. Le pauvre rêve d'être riche, comme on rêve toujours d'être riche pour sortir de sa solitude ou bien il est prêt à faire n'importe quoi pour sortir de sa galère. Le prolétaire souhaite d'abord plus de justice puis comme il constate qu'il n'y a pas de justice, il envisage un autre monde. Et il envisage un autre monde parce qu'il sait qu'il n'est pas seul à le penser ni à le vouloir, même s'il se retrouve seul au chômage et seul à la retraite. L'intellectuel bourgeois - souvent nombre d'intellos anciens colonisés ou immigrés parvenus (dans les ministères) - ne reconnaît de la même manière que le lumpenprolétariat ou ce que les plus snobs nomment désormais « multitudes », terme effrayant utilisé par les nobliaux lorsqu'ils virent arriver les bagnes industriels modernes et ces ouvriers si sales.

L'injustice sociale peut être vécue par un cadre, un professeur comme par un livreur de pizza (la profession de base la plus méprisée par nos intellos dont les féministes sont émancipées des tâches culinaires, grands consommateurs de pizzas). L'idéologie du « vivre ensemble » est le credo du cosmopolitisme bourgeois. On peut vivre en effet « ensemble » c'est à dire côté à côté, chacun dans sa misère, son ghetto, ses avantages considérables d'un secteur à l'autre, les disparités de statuts. Pas besoin de « solidarité de classe » au pays où la « diversité » sert à empêcher toute réelle vie sociale sans barrières idéologiques et religieuses. L'intello stalinien repenti prête à Marx ce que l'interprétation stalinienne avait façonné : tout pour le collectif, rien pour l'individu9. Marx a toujours lutté pour la liberté individuelle mais contre tous ceux qui au nom du collectif sectaire veulent prendre le leadership sur les autres. Marx n'a pas inventé un prolétariat mythique ni abstrait, comme le prétendent les pitres qui méprisent « la prétendue classe qui a été incapable de faire la révolution », mais un prolétariat réel, vivant et qui déteste les valeurs morales des dominants, mais qui le fait savoir rarement et de façon soudaine, voire accidentelle.


UN « TRADE-UNIONISME » SANS AVENIR10

Marx s'est quelque peu trompé sur l'avenir « prolétarien » des syndicats. Le philosophe anti-philosophe Marx dépasse la philosophie généraliste lorsqu'il comprend comment ça se passe dans la classe ouvrière en développement, en reprenant presque les mêmes termes d'Engels dans « The condition of... » :
« La grande industrie agglomère dans un seul endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d’intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu’ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance — coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n’a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d’abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l’association devient plus nécessaire pour eux que celui des salaires »11.

Il croit à la pérennité du syndicalisme : « A part leur œuvre immédiate de réaction contre les manœuvres tracassières du capital, elles doivent maintenant agir consciemment comme foyers organisateurs de la classe ouvrière dans le grand but de son émancipation radicale. Elles doivent, aider tout mouvement social et politique tendant dans cette direction. En se considérant et agissant comme les champions et les représentants de toute la clause ouvrière, elles réussiront à englober dans leur sein les non-society men (hommes ne faisant pas partie des sociétés), en s’occupant des industries les plus misérablement rétribuées, comme l’industrie agricole où des circonstances exceptionnellement défavorables ont empêché toute résistance organisée, elles feront naître la conviction dans les grandes masses ouvrières qu’au lieu d’être circonscrites dans des limites étroites et égoïstes, leur but tend à l’émancipation des millions de prolétaires foulés aux pieds »12.

Ce texte est intéressant quoique peu commenté. Il montre son souci de l'unité de classe. Il ne conçoit pas le syndicalisme comme corporatif mais comme un mouvement d'organisation unitaire non seulement des ouvriers des grandes et petites industries mais aussi des ouvriers ou hommes isolés « les non-society men ». L'histoire a tranché, c'est l'orientation complètement opposée que s'est choisi le syndicalisme, absorbé par l'Etat et complice au moment des guerres capitalistes.
Sur le fond pourtant le souci de Marx est valable, la classe ouvrière a besoin de s'organiser pour contrer ses exploiteurs eux-mêmes solidement organisés et complices dans l'Etat. Il n'a pas encore mûri la question du parti. La Commune de Paris n'a pas encore eu lieu et le débat ne fait que commencer avec les anarchistes. Marx sera ultérieurement bien plus dur contre le syndicalisme qui se vêtira peu à peu de la tunique réformiste. Le jeune Engels était plus critique contre l'aristocratie syndicale qu'il décrivait déjà comme pourrie dans « The condition of... ».

Au début de l'affirmation et du développement de cette classe si niée de nos jours, alors qu'elle est toujours là, avec probablement plus de grèves dans le monde qu'elle n'a jamais eu au milieu du XIX e siècle, mais parce que les médias font silence et que la grève en soi tient plus du fait divers ou d'un événement accidentel compréhensible mais sans plus de portée historique.
Les grèves sont alors très dures dans la deuxième moitié du dix-neuvième, opposant des prolétaires restés encore proches du monde paysan et un patronat sûr de ses droits. C’est aussi une époque où l’anarchisme se développe, soit sous des formes syndicales (dans les années 1880, un mouvement de type luddiste s’est développé dans le bassin du Creusot et la région de Lyon), soit sous des formes plus violentes (en 1894, l’anarchiste Augustin Vaillant fera exploser une bombe lors d’une séance du Palais-Bourbon). La classe ouvrière reste plus que jamais la classe « dangereuse ». Cet aspect brutal et intransigeant des premières révoltes ouvrières, sans oublier le bris des machines où le meurtre en Angleterre victorienne et en Russie tsariste des patrons qui ne veulent pas négocier, rend impossible un développement graduel et sage du syndicalisme. La Commune de Paris en finit avec l'anarchisme proudhonien et on n'y entend pas parler une seule fois d'un rôle primordial du syndicalisme, il existe des chambres syndicales qui participent à la gestion du demi-Etat parisien13.

Les syndicats ne sont pas encore intronisés comme intermédiaires. Qu’il s’agisse de la répression de manifestations pacifiques (à Fourmies le 1er mai 1891, la troupe de soldats requise par le patronat tire sur la foule et fait une trentaine de blessés et neuf morts) ou de révoltes insurrectionnelles (comme celle des Canuts de Lyon en 1831 contre laquelle 20 000 soldats sont envoyés pour rétablir l’ordre) les exemples de conflits faisant intervenir l’armée contre les ouvriers sont nombreux au XIXe siècle. La classe patronale mettra du temps à comprendre qu'il lui faut remplacer l'armée par les syndicats ; quand notre plaisantin Macron a cru un siècle plus tard que l'armée pourrait remplacer des syndicats incrédibles !

Les syndiqués ne sont qu'une centaine de milliers à la fin du siècle en France, comme si la majorité du prolétariat ne croyait pas vraiment crédible une défense permanente du salariat. C'est ce que le prolétariat américain a compris au début du XX e siècle comme Jack London, dans Le Talon de fer, le fait dire à son héros prolétarien, Ernest Everhard où celui-ci répond à l’inquiétude de sa compagne sur le risque d’une alliance éternelle entre l’oligarchie capitaliste et les grands syndicats qu’elle a pris soin de soudoyer et analyse les rapports entre classes et castes :

«C’est une de nos conclusions générales, que tout système basé sur les classes et les castes contient en soi les germes de sa propre décadence. Quand une société est fondée sur les classes, comment peut-on empêcher le développement des castes ? Le Talon de fer [nom donné à l’oligarchie capitaliste] ne pourra s’y opposer, et finalement il sera détruit par elles. Les oligarques ont déjà formé une caste entre eux-mêmes ; mais attends que les syndicats favorisés développent la leur ! Cela ne tardera guère. Le Talon de fer fera tout son possible pour les en empêcher, mais il ne réussira pas.
» Les syndicats privilégiés contiennent la fleur des travailleurs américains. Ce sont des hommes forts et capables. Ils sont entrés dans ces syndicats par émulation pour obtenir des emplois. Tous les bons ouvriers des Etats-Unis ambitionneront de devenir membre des unions privilégiées. L’oligarchie encouragera ces ambitions et les rivalités qui en résulteront. Ainsi ces hommes forts, qui sans cela auraient pu devenir des révolutionnaires, seront acquis à l’oligarchie et emploieront leur force à la soutenir.
» D’autre part, les membres de ces castes ouvrières, de ces syndicats privilégiés, s’efforceront de transmettre leurs organisations en corporations fermées ; et ils y réussiront. La qualité de membre y deviendra héréditaire. Les fils y succèderont à leurs pères, et le sang nouveau cessera d’y affluer de ce réservoir de forces inépuisables qu’est le commun du peuple. Il en résultera une dégradation des castes ouvrières, qui deviendront de plus en plus faibles. En même temps, comme institution, elles acquerront une toute-puissance temporaire, analogue à celle des gardes du palais dans la Rome antique ; il y aura des révolutions de palais, de sorte que la domination passera tour à tour aux mains des uns et des autres. Ces conflits accéléreront l’inévitable affaiblissement des castes, si bien qu’en fin de compte viendra l’avènement du peuple ».

Jack London fait passer une idée intéressante, qui n'est pourtant pas nouvelle, mais reste ignorée de la plupart de nos radoteurs révolutionnaires amateurs : la faillite de l'ordre bourgeois proviendra de sa propre pourriture, syndicats « aristocrates » inclus qui n'ont jamais vraiment soutenu le secteur privé mais vécus en parasites du secteur public pendant des décennies en France surtout. Le Manifeste communiste de 1848 prévoyait déjà l'éclatement des classes bourgeoises et pas celui du prolétariat :

« De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat au contraire, en est le produit le plus authentique. Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires. Si elles sont révolutionnaires, c’est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels. »

Ce passage des couches moyennes ne s'est avéré ni imminent ni automatique, par contre c'est bien à une décomposition de ces classes à quoi on assiste ; le petit bourgeois n'accepte jamais de « tomber dans le prolétariat », c'est d'ailleurs ce qui a été la caractéristique du mouvement des gilets jaunes dont les leaders autoproclamés ne voulaient que concurrencer la grande bourgeoisie sur le plan de la mystification électorale. Le Manifeste datant d'un siècle et demi ne pouvait pas imaginer la décomposition qui allait résulter de cette nature instable de la petite bourgeoisie, confirmée à l'époque moderne où elle s'est jetée à la fois dans les bras du stalinisme et du fascisme. Elle reste politiquement une classe handicapée, mi-aveugle mi-consentante, révoltée mais conservatrice. Sans une puissante poussée du prolétariat elle se laisse toujours enfermer dans des impasses politiques. C'est pourquoi l'anarchisme dans ses variétés lui va toujours comme un gant.


CE QUE CACHE LA NEGATION DU PROLETARIAT

« Mais comme les riches ont encore le pouvoir, force est bien aux prolétaires d'admettre que la loi les déclare eux, réellement superflus ». Engels


Depuis Malthus, la bourgeoisie n'a jamais hésité à mentir sur les conséquences de ses crises économiques et sa gestion gouvernementale crapuleuse, soit en invoquant hypocritement un nécessaire contrôle des naissances, soit en arguant du nombre croissant de bras inutiles. Nos cocus du stalinisme qui nient la pérennité du prolétariat se mettent ainsi à l'ombre de la théorie des masses superflues d'hommes, qui ne sont donc même plus ni une classe ni des humains intégrables. Cette population surnuméraire n'est pourtant pas majoritairement partie du prolétariat et la force de ce dernier ne réside pas dans son nombre contrairement à ce que croyais Engels, qui pensait que par son accroissement le prolétariat parviendrait plus facilement à faire la révolution14. Au mitan du XIX e siècle le prolétariat est sans conteste la première classe dangereuse ; en 1844 on est encore loin de la révolution européenne de 1848 et de l'expérience de la Commune de Paris, aussi Engels a encore des illusions pacifistes en croyant aussi qu'un nombre accru de militants socialistes facilitera la révolution :
«  La révolution doit obligatoirement venir, il est maintenant trop tard pour trouver une solution pacifique au conflit; mais il est vrai qu'elle peut être moins violente que nous l'avons prophétisé plus haut. Ceci dépendra cependant moins de l'évolution de la bourgeoisie que de celle du prolétariat. En effet l'importance des effusions de sang, des actes de représailles et de fureur aveugle qui marqueront la révolution diminuera dans la proportion exacte où des éléments socialistes et communistes seront accueillis dans les rangs du prolétariat  (…) et il suffira bientôt d'un léger choc pour déclencher l'avalanche. Alors en vérité le cri de guerre retentira par tout le pays : « Guerre aux palais, paix aux chaumières ! » mais il sera trop tard alors, pour que les riches puissent encore prendre garde ».

En 1844, on n'a pas encore l'opposition entre anarchistes et marxistes. Le mouvement ouvrier sera pourtant toujours divisé entre une tendance réformiste et une tendance révolutionnaire. C'est le principal facteur historique du prolétariat, pas si paradoxal si l'on considère le perpétuel double jeu du pouvoir bourgeois. En Angleterre il y eût Chartistes et socialistes, en France on aura au début du siècle suivant syndicalistes et guesdistes, puis réformistes et staliniens, puis léninistes et conseillistes... Les particularités nationales imprimaient aussi des expériences différentes pour les classes ouvrières européennes, comme le résumait Dangeville : « Marx et Engels attribuaient au prolétariat anglais l'apport économique au marxisme, au prolétariat français l'apport politique, et au prolétariat allemand l'apport théorique: d'où l'expression, nullement chauvine, de socialisme allemand. En d'autres termes, le côté fort du prolétariat français du siècle dernier était son génie des luttes politiques, et son côté faible la théorie et les luttes revendicatives économiques ». Avec le développement historique, ces particularités auraient dû normalement s'atténuer, mais la France jusqu'à la fin du XIX e siècle resta le seul pays des révolutions quand l'Angleterre n'en connut pratiquement aucune même au XX e siècle.
L'esprit petit bourgeois a cette propension a toujours identifier les objets ou à nommer tel ou tel groupe social ou politique. Pour certains des négateurs de la pérennité du prolétariat, celui-ci n'existerait plus ou en tout cas ne serait plus dangereux du fait de l'amenuisement des syndicats voire de leur disparition dans plusieurs branches ou inexistence dans telle entreprise, quoique l'Etat s'ingénie pour y envoyer illico des permanents professionnels toujours sur le qui-vive comme la Croix rouge. L'étiolement du parti stalinien ou le dégonflement de la baudruche PS seraient ainsi autant de preuve de la fin du prolétariat... Inutile de dire que ces suppositions nous font éclater de rire. Derrière la négation du prolétariat comme classe tout court ou comme classe devenue inutile il n'y a plus en effet que des petits bourgeois aigris qui n'ont jamais compris la place et le rôle du prolétariat et qui ont toujours eu besoin d'un maître ou d'un chef pour leur expliquer quoi penser et comment le penser en se faisant passer pour plus royaliste que le roi.


LE MYTHE SYNDICALISTE DE LA GREVE GENERALE chez les syndicalistes « évolutionnaires »

Si un mythe a eu la vie dure donc longuette c'est bien celui-là, et il est lié à l'idée qu'en fait la classe ouvrière n'existe pas par elle-même. L'idée existait comme on l'a vu chez le jeune Marx secrétaire de l'Internationale, un blocage de toute la production au jour J déclencherait la révolution tant attendue et si souvent reportée malgré des milliers de grèves dispersées ou sans visée politique. Le groupe politique socialiste de Jules Guesde, crédité d'un marxisme rigide, resta toujours à distance du syndicalisme considéré comme trop « corporatif » ; contrairement au paysan Proudhon les guesdistes n'étaient pas hostiles à la grève mais les revendications du monde du travail devaient prendre un tour politique pour être vraiment révolutionnaires. Le parti devait être considéré comme primordial par rapport aux syndicats, mais cette minorisation du rôle constitutif de l'esprit d'association par le syndicalisme, en effet rigide, poussait les ouvriers à classer le POF de Guesde au même plan que les partis bourgeois en général.
La CGT naît de la scission entre guesdistes et libertaires. Le mot socialisme ne fait pas partie du vocabulaire syndical à l'époque. L'idée de « grève généralissime » est théorisée par ce syndicalisme libertaire quand les socialistes guesdistes la dénigre comme utopie. Pour certains historiens l'idéologie syndicaliste en France a été influencée par le chartisme anglais (chez le jeune Marx également), c'est une conception basée originellement sur l'antiparlementarisme.
A Bruxelles en 1868, l'AIT fait son credo du projet de « grève générale universelle ». L'idée de grève générale comme celle d'un rôle proéminent du syndicat n'existent pas pendant la Commune de 1871. Le mythe d'une grève générale universelle revient à la mode deux ans plus tard. L'ex-communard Jean Allemane et les proudhoniens conçoivent un syndicalisme révolutionnaire en conservant le thème de la grève générale. Un historien peu fiable pense que l'idée de grève générale aurait été pensée pendant la Commune de Paris car induisant l'idée d'autonomie du peuple car selon le fédéralisme anarchiste la destruction immédiate de l'Etat permet de gérer la société en révolution, alors que les marxistes voulaient encore conquérir l'Etat ; or la Commune de Paris infirme la rêverie anarchiste puisqu'elle reconstitue un demi-Etat centralisé.
Les syndicalistes révolutionnaires s'affirment anti-démocrates à l'époque sans choquer personne, le suffrage n'est pas universel et les femmes n'ont pas le droit de vote. L'électoralisme politique apparaît aux ouvriers comme une duperie d'une classe minoritaire. Toute le monde connaît les ténors et meneurs ouvriers du syndicalisme originel si débridé, spontané et quelque peu écervelé : Lagardelle, Pouget, Griffulhes et les intellectuels Sorel et Berth, Labriola en Italie.
Mythe contre mythe ? Sorel a toujours décrit la révolution comme un mythe, le mythe étant supposé s'opposer à l'utopie, va donc pour le mythe de la grève générale ! On considère que le syndicalisme révolutionnaire connaît son apogée en 1906 au congrès de la CGT à Amiens où est exigée la journée de huit heures mais dans la perspective « de la disparition du salariat et du patronat »15. Tout le monde pense que le syndicat sera à l'avenir la base de la réorganisation de la société socialiste. En prenant les devants sur la suite de ma démonstration je peux dire que cette vision a été mise en pratique par la bureaucratie du capitalisme d'Etat en Russie pendant un demi siècle avec des organismes corporatifs policiers complètement inféodés aux plans quinquennaux de l'Etat stalinien. Le partage du pouvoir à la Libération entre la CGT et le parti gaulliste a montré qu'en matière de gestion (capitaliste) le syndicalisme avait du personnel à revendre, méprisant la masse des travailleurs du privé et les immigrés par leurs avantages particuliers si favorables à la reconstruction et à la paix sociale. C'est d'ailleurs de là que vient cette autre mythe « unité du public et du privé et solidarité avec nos frères immigrés » toujours chanté dans les manifestations syndicales et gauchistes et jamais réalisée ni en voie de l'être.

L'idéologie syndicaliste révolutionnaire aura en réalité une longue vie. Ce n'est pas pour rien que dans les polémiques avec ses concurrents dans la gauche communiste, Bordiga est considéré comme syndicaliste révolutionnaire au même titre que Gramsci, et aussi les principaux théoriciens bolcheviques ; de même la plupart des groupes minoritaires maximalistes qui ont résisté au grand désarroi de la chute de la maison stalinienne raisonnent encore en syndicalistes révolutionnaires – tout dépend de la révolte au cœur de la production - croient plus ou moins encore à défaut d'une grève générale à tout le moins à une grève « généralisée » comme en 68, pourtant sans conséquence révolutionnaire ; et on cherche toujours où une révolution a commencé avec une grève générale ? Toutes les révolutions ayant été accidentelles (1871), causées par la guerre mondiale (1917), et les mouvements sociaux déstabilisants pour l'ordre étatique provoqués par la répression des étudiants (1968) et la bêtise gouvernementale dans une application rigide et inconsciente des taxes (2018).

Revenons au début du siècle dernier où nos premiers théoriciens du syndicalisme « révolutionnaire » tordent la barre en faveur du seul syndicalisme de métier comme véritable unificateur de la classe ouvrière, taxant le parti de diviser voire de mêler des couches non travailleuses à la lutte syndicaliste des « producteurs » ; c'est une incapacité à concevoir la position marxiste d'une complémentarité des deux formes d'association où malheureusement cette même complémentarité impliquera ultérieurement que le parti mange le syndicat. Le disciple de Sorel, qui est pourtant souvent plus pertinent, glorifie la possible apparition de la grève générale mais au fond comme le mythe du retour du Christ ou de l'apparition de la Sainte Vierge. L'action directe n'est pas loin de la théorie de Blanqui, la lutte des pauvres contre les riches mais organisée sous la dictature d'une minorité de conjurés . Ces syndicalistes révolutionnaires sont d'ailleurs plus élitaires que les militants socialistes qui au moins se présentent au choix des électeurs, certes toutes classes confondues ; Sorel dira : « la démocratie efface les classes », et Berth : « la démocratie ne connaît que l'individu abstrait ». La révolution dans la conception syndicaliste révolutionnaire n'est pas transformation de la société mais simple jeu de chaises musicales, la classe ouvrière effacera la classe bourgeoise pour occuper sa place, comme la bourgeoisie avait siphonné l'aristocratie. Cette vision simpliste sera évidemment récupérée par les staliniens qui vanteront toujours l'expérience glorieuse, mais pas vraiment, du syndicalisme révolutionnaire.
Les guesdistes ont été plus critiqués voire honnis que les syndicalistes révolutionnaires, or en tant que parti ils ont défendu de réelles positions marxistes, même si ses leaders ont mal finis. Les deux camps détiennent une partie de la vérité. Pour les syndicalistes révolutionnaires l'ouvrier à l'atelier n'est pas un citoyen. Pour les guesdistes la vraie dimension de l'être humain est hors du travail. Pour l'ensemble de ces représentants officiels du mouvement ouvrier de l'époque, la réalisation du socialisme est subordonnée au développement maximum des forces productives. Aucun n'a véritablement compris la méthode marxiste, aucune critique de l'idéologie du travail pourtant très évidente chez Engels et Marx ; la finalité de la production n'est jamais non plus examinée. L'insistance très anarchiste artisanale sur le productif suppose que l'improductif est forcément un parasite du prolétariat, argument typiquement bourgeois16 que ne partage pas Marx.

Toutes les sectes révolutionnaires d'obédience marxiste veulent nous faire croire que le débat d'idées de fond sur le mouvement ouvrier a toujours eu lieu strictement entre elles ou entre grands partis du passé, et sans tenir compte des critiques des bourgeois intelligents, c'est faux. De Daniel Halévy en passant par Roberto Michels, nombre d'intellectuels non organisés, ont contribué à faire évoluer théorie ou conceptions inachevées. Prenons le cas de Daniel Halévy, en 1909. Il porte une sévère critique au syndicalisme révolutionnaire avec cette théorie de « l'atelier sans maître », car la classe ouvrière n'est pas appelée à être seule représentante de la société et à muer en une communauté fermée, coupée du reste de la société (à moins qu'on case le reste de la société dans de nouveaux goulags). Halévy se moque de la pérennité de ce vieux « patriotisme de métier » alors que les ouvriers modernes veulent surtout travailler moins, qu'ils n'ont pas un amour fanatique du travail et de la production, et que leurs désirs ne se bornent pas à vivre avec de meilleurs salaires. L'exaltation de la productivité américaine par Berth (pourtant proche de l'extrême droite avec son obsession de la « ploutocratie » US) évoque la piété du métier chez le cul béni Péguy.

Edouard Berth ne voit pas que le monde de l'économie marchande reste le terrain préféré de la bourgeoisie libérale et pourquoi celle-ci encourage le conflit de classes à rester sur le terrain économique, donc hors du champ politique. Il exprime bien ainsi la faiblesse de fond du syndicalisme révolutionnaire. La neutralité politique sert trop bien la domination du Capital. Marx a toujours souligné que c'est l'action politique qui en définitive conduit à l'émancipation des travailleurs et n'appelait pas à la création de syndicats mais privilégiait celle des partis mais pas n'importe quand. En outre l'anti-intellectualisme d'un grand intellectuel comme Edouard Berth le conduira un court moment à se rapprocher de l'Action française et à se faire le chantre de la paysannerie comme son deuxième mentor Proudhon ; où l'on retrouve toujours ce côté élitaire et néo-royaliste des syndicalistes « évolutionnaires »... Donneur de leçon comme nos bobos hippies, Berth s'il répète que les prolétaires doivent lutter contre les « maîtres du capital » (toujours cette personnalisation anar du Capital) c'est pour exiger qu'ils cessent d'être « des consommateurs égoïstes et ratatinés » - on peine à imaginer de grands supermarchés vers 1906 – et ils nous fait penser à nos politiciens écolo-bourgeois qui rêvent d'une fusion (simplement électorale) entre le peuple et les élites « vertes » autant qu'elles furent « rouges »17. Comme son tuteur Sorel il pousse même la flagornerie « guerre généralisée » pour en faire l'éloge de son caractère « purificateur ». Sans craindre la culbute de ses paradoxes, à l'époque du cercle Proudhon réunissant droite monarchiste et intellectuels syndicalistes, il défendra toujours le productivisme mais en même temps la frugalité pour les masses, qui en fait n'existent pas pour ce pauvre Berth puisqu'elles ont besoin d'une élite. C'est pourquoi il est tombé sous le qualificatif peu flatteur de révolutionnaire conservateur, autrement dit d'oiseau sans aile, ou un péquenot pré-marxiste.

En conclusion de ma démonstration je ne veux pas dire que tous les négateurs ou réducteurs du prolétariat disparu ou à moitié disparu sont de formation stalinienne et défroqué de l'idéologie la plus caricaturale du communisme au XX e siècle, mais il y a un lien évident autour de la « productivité du travail » où anarchisme antédiluvien et stalinisme font bon ménage. Les anarchistes ont contesté Lénine mais soutenu Staline en plusieurs occasions au temps de la guerre froide ; syndicalistes anars et staliniens ont marché main dans la main pour la défense non pas de las classe ouvrière mais du « service public », pour des conventions équitables entre bureaucraties syndicales et patronales, sans parler de la fusion antifa où vieux retraités staliniens marchent bras dessus bras dessous avec de jeunes trotskiens à qui ils eussent cassé la figure naguère.

Dans un de ses derniers livres – Guerre des Etats ou guerre des classes – Edouard Berth nous assure que Proudhon aurait aimé Staline (fin des années 1920) :
« Proudhon n'eût pas éprouvé, très vraisemblablement, vis à vis de Moscou , les susceptibilités nationalistes de nos révolutionnaires ; et l'idée d'une intervention possible de l'Armée rouge, venant apporter la délivrance à la France asservie par la Ploutocratie, ne l'eût pas scandalisé ».

La légende la « grève généralissime » peut encore être taguée sur les murs de Paris, et être agitée par tant d'activistes syndicalistes gauchistes, et être en quelque sorte une prière religieuse, elle restera toujours du domaine du mythe parce que la bourgeoisie sait comment diviser en permanence le prolétariat, par son cosmopolitisme oecuménique, son antiracisme de pacotille, son antifascisme de salon tout comme sa capacité à terroriser la population par la mise en spectacle des attentats terroristes et la capacité de ses zouaves policiers à crever les yeux des manifestants en toute impunité, que l'on ne saurait attendre qu'une révolution sorte d'un système industriel éclaté où la classe ouvrière ne peut plus fabriquer ni unité ni solidarité. Il faudra bien que la révolution vienne d'ailleurs, ce dont je vous causerai une autre fois18. A moins que la révolution n'ait lieu une nouvelle fois, par accident et un accident causé par le prolétariat ou la bêtise bourgeoise.

En tout cas, postmarxisme ou pas, ce n'est pas la classe ouvrière qui a disparu ou perdu tous ses moyens, mais les idéologies avec lesquelles on l'a tant embrigadée et envoyée à des sacrifices répétés au XXe siècle comme jamais cela n'avait été le cas dans les siècles auparavant. Et rien que réfléchir à cela vous rend la réflexion politique passionnante et ouverte en faveur d'un avenir où ce sera une fierté pour les millions de prolétaires de relever la tête et de défier sans crainte un ordre finissant.


NOTES


1Le plus caricatural et superficiel d'entre eux fût Jean-Marie Benoist (à ne pas confondre avec Alain de Benoist) qui fît paraître un « Marx est mort » en 1970, mais qui rendait finalement service au marxisme (comme le faisait remarquer Jean-Pierre Hébert à l'époque sous l'influence de Pouvoir ouvrier). Brnoist s'est retrouvé avec la bande des nouveaux philosophes et a tenté une nouvelle fois d'enterrer Marx en 1978 (Les nouveaux primaires) mais hors sujet et scotché sur un PCF agonisant.
2« Mais l'ouvrier peut remarquer, en outre, à chaque instant, que le bourgeois le traite com­me une chose, comme sa propriété, et c'est déjà pour cette raison qu'il se manifeste en enne­mi de la bourgeoisie. J'ai précédemment démontré à l'aide de cent exemples - et j'eusse pu en citer des centaines d'autres - que, dans les conditions actuelles, l'ouvrier ne peut sauver sa qualité d'homme que par la haine et la révolte contre la bourgeoisie. Et c'est grâce à son éducation, ou plutôt son manque d'éducation, ainsi qu'à la chaleur du sang irlandais qui est passée en grande proportion dans les veines de la classe ouvrière anglaise, qu'il est capable de protester avec la plus grande passion contre la tyrannie des possédants ». Engels, chapitre : « Mouvements ouvriers » (NB au pluriel).

3 On m'a reproché de m'être enthousiasmé pour le mouvement des gilets jaunes pour le conchier finalement, ce n'est pas tout à fait exact (j'ai maintenu à peu près les mêmes critiques du début à la fin) mais cela n'ôte pas sa singularité subversive par procuration à ce mouvement qui a osé s'en prendre aux sièges du pouvoir sans façon, chose que nous n'avions même pas osé tenter en mai 68. Le mouvement des gilets jaunes a eu un côté accicentel et en décalage avec la situation, comme la Commune de 1871 ; avant la révolution parisienne Marx et Engels déconseillaient vivement au prolétariat en France de se lancer dans une révolution sociale, pour finalement se solidariser avec son action. Marx, comme Elisée Reclus, est très critique quelques années plus tard, comme je l'ai souvent rappelé et que font semblant d'ignorer mes contradicteurs donneurs de leçons « classiques ».

Marx écrivit ceci à Domela Nieuwenhuis le 22 février 1881 : « Vous me renverrez peut-être à la Commune de Paris. Mais, abstraction faite de ce qu'il s'agissait d'un simple soulèvement d'une ville dans des conditions exceptionnelles, la majorité de la Commune n'était pas socialiste, et ne pouvait pas l'être. 1 Avec une faible dose de bon sens, elle aurait pu néanmoins obtenir avec Versailles un compromis utile à toute la masse du peuple, seule chose qu'il était possible d'atteindre à ce moment-là. En mettant simplement la main sur la Banque de France, elle aurait pu effrayer les Versaillais et mettre fin à leurs fanfaronnades ». Hé hé, La Commune ne pouvait pas être socialiste (comme la révolution russe), Dangeville commente : « Marx fait allusion à l'intrusion d'éléments douteux et de traîtres dans le Comité central de la Garde nationale parisienne, qui comprenait des blanquistes, des néo-jacobins, des proudhoniens, etc. La composition disparate de ce Conseil fut à l'origine d'hésitations, de mollesse et de diverses erreurs (par exemple: ne pas attaquer Versailles, au moment où la réaction ne s'y était pas encore organisée, etc.). Marx attribue ici ces erreurs à la doctrine proudhonienne de l'abstention en matière politique: on notera que Tolain, proudhonien de droite, ne craignit pas de siéger dans l'Assemblée versaillaise. La Commune, élue le 26 mars, fut encore plus disparate, et prit encore moins d'initiatives. (pour un traitement plus complet des critiques lucides à al Commune, se reporter à PU de juin 2016 La Commune et ses petits branleurs.
En 1874, le 26 juin, Engels avait déjà rétorqué aux blanquistes immédiatistes et excités :
« Dans toute révolution, il arrive inévitablement toutes sortes de bêtises, comme d'ailleurs dans toute autre période, et lorsqu'on a enfin de nouveau repris un peu son calme, on en vient nécessairement à la conclusion: Nous avons fait beaucoup de choses que nous eussions mieux fait de ne pas faire, et nous avons omis de faire beaucoup de choses que nous eussions dû faire, et c'est pour cela que nous avons essuyé un revers. Mais quel manque d'esprit critique que de sanctifier littéralement la Commune, de la déclarer infaillible, d'affirmer que chaque maison brûlée, chaque otage fusillé a subi, exactement et jusque dans le dernier détail, ce qui lui était dû. 1 Cela ne revient-il pas à affirmer que, durant la semaine de Mai, le peuple a fusillé exactement les gens qui devaient être fusillés - et pas plus et pas moins -, et qu'il a incendié exactement les bâtiments qu'il fallait, et pas plus et pas moins. Enfin, n'est-ce pas comme si l'on affirmait à propos de la première révolution française: tous ceux qui ont été guillotinés l'ont été à bon escient, aussi bien ceux que Robespierre a fait décapiter que ceux qui ont ensuite décapité Robespierre? Voilà les enfantillages auxquels aboutissent des gens, au fond tout à fait débonnaires, qui veulent faire un effet terrible! ».
Nombre de leçons sont encore à tirer du mouvement gilets jaunes pas encore complètement terminé, je pense à mon modeste niveau qu'il va provoquer une réflexion politique à un niveau plus élevé, et inattendu vu la pauvreté politique de ses meneurs ; et j'en prends pour preuve la reprise des ventes de mon livre de 2008 « Dans quel 'Etat' est la révolution ? ». Hé hé, qui sait ?


4Marx et Engels n'ont pas été avares de formules lapidaires. Ainsi de celle-ci qui a fait les beaux jours des intellos modernistes : « le prolétariat est révolutionnaire ou il n'est rien ». La formule n'est pas fausse mais elle est arbitraire. Le prolétariat est une classe exploitée, ce qui n'est pas rien, puisqu'il permet d'énormes profits à la classe dominante. Nos maîtres auraient pu plutôt dire : « si le prolétariat ne fait pas la révolution il restera bon à rien » !
5D'ailleurs, dans son premier grand ouvrage sur la condition de la working class en Angleterre, Engels a trop tendance à ne décrire, de façon juvénile et hiérarchisée, le mouvement de constitution de la classe « industrielle » : « Nous découvrirons également, qu'à l'exception des Irlandais peut-être, le niveau de culture des différents travailleurs est en relation directe avec leurs rapports avec l'industrie et que, par conséquent, les ouvriers d'industrie sont les mieux instruits de leurs propres intérêts, ceux des mines le sont déjà moins et ceux de l'agriculture ne le sont encore presque pas. Même chez les prolétaires de l'industrie, nous retrouverons cet ordre et verrons comment les ouvriers des fabriques, ces fils aînés de la révolution industrielle, ont été du début jusqu'à nos jours le noyau du mouvement ouvrier et comment les autres ont rallié le mou­vement dans la mesure où leur métier a été emporté dans le tourbillon de l'industrie; ainsi par l'exemple de l'Angleterre, en voyant comment le mouvement ouvrier est allé du même pas que le mouvement industriel, nous comprendrons l'importance historique de l'industrie ». Cependant cette différence culturelle entre les catégories de la classe ouvrière semble avoir été oubliée en particulier avec le mythe simpliste de la grève générale sur lequel je reviendrai abondamment. Le jeune Engels a une vision plutôt pré-marxiste et pas très convaincante de 'absorption de la petite bourgeoisie : « Dans l'intervalle, c'est un fait indéniable et aisément explicable que la nombreuse petite bourgeoisie du « bon vieux temps » a été détruite par l'industrie et décomposée en riches capitalistes d'une part et pauvres ouvriers de l'autre ». Ce n'était déjà pas si simple ; par exemple un délégué syndical licencié pouvait se recycler en ouvrant un bistrot, donc quoique avec le soutien de ses ancien compagnons « consommateurs », monter dans la petite bourgeoisie. De nos jours un représentant syndical de base peut se voir proposer d'être son propre... entrepreneur avec de plus fortes chances pour que l'entrepreneur soit pôle emploi. Dans ses développements, une fois sorti de sa hiérarchisation de la culture ouvrière, Engels se livre à une explication plus crédible et pérenne de la croissance de la conscience de classe, le village qui se transforme en ville, les habitations communes, ces « cottages sales », , la promiscuité et sa stabilité dans la misère alors que la petite bourgeoisie est devenue une « classe instable ».
6Le sort réservé aux migrants sous les sermons bourgeois et de leurs complices gauchistes - « accueillons-les massivement et sans compter » - est rigoureusement le même que celui qui était réservé aux irlandais « incultes » selon les descriptions saisissantes d'Engels, que tant de nos mandarins militants ou leur face cachée, les défroqués aigris, devraient relire.
7 Consommation et production sont intimement liés chez Marx. La consommation chez Marx, n'a pas le sens commun des économistes gauchistes et bourgeois. Elle regroupe à la fois la consommation d'objets (matières premières, produits manufacturés, etc.) et la consommation du travail de l'Homme. L'Homme est toujours présent dans la réflexion de Marx, cela fait partie de son originalité par rapport aux économistes classiques. La production, c'est notamment la consommation du travail. Réciproquement, l'acte de consommer (au sens commun) un objet, c'est l'étape finale de la production. Mais il n'y a pas identité entre les deux notions : « La consommation productive et la consommation individuelle du travailleur sont donc parfaitement distinctes. Dans la première il agit comme force motrice du capital et appartient au capitaliste : dans la seconde il s'appartient à lui-même et accomplit des fonctions vitales en dehors du procès de production. Le résultat de l'une, c'est la vie du capital; le résultat de l'autre, c'est la vie de l'ouvrier lui-même ».

8« Ce qui est vrai de l'habillement, l'est aussi de la nourriture. Aux travailleurs échoit ce que la classe possédante trouve trop mauvais. Dans les grandes villes anglaises, on peut avoir de tout et dans la meilleure qualité, mais cela coûte fort cher; le travailleur qui doit joindre les deux bouts avec ses quelques sous ne peut pas dépenser tant. De plus, il n'est payé que le samedi soir, dans la plupart des cas; on a commencé à payer le vendredi; mais cette excel­lente initiative n'est pas encore généralisée et c'est ainsi qu'il n'arrive au marché que le same­di soir à quatre, cinq ou six heures, alors que la classe moyenne a choisi dès le matin, ce qu'il y avait de meilleur. Le matin, le marché regorge des meilleures choses, mais lorsque les ouvriers arrivent, le meilleur est parti, et même s'il y restait, ils ne pourraient vraisemblable­ment pas l'acheter. Les pommes de terre que les ouvriers achètent sont le plus souvent de mauvaise qualité, les légumes sont fanés, le fromage vieux et médiocre, le lard rance, la viande maigre, vieille, coriace, provenant souvent d'animaux malades ou crevés, souvent à demi pourrie. Les vendeurs sont, très fréquemment, de petits détaillants qui achètent en vrac de la camelote et la revendent si bon marché précisément à cause de sa mauvaise qualité. Les plus pauvres des travailleurs doivent se débrouiller autrement pour arriver à s'en tirer avec leur peu d'argent même lorsque les articles qu'ils achètent sont de la pire qualité. En effet, comme à minuit, le samedi, toutes les boutiques doivent être fermées et que rien ne peut être vendu le dimanche, les denrées qui se gâteraient s'il fallait attendre le lundi matin sont liquidées à des prix dérisoires entre dix heures et minuit. Mais les neuf dixièmes de ce qui n'a pas été vendu à dix heures n'est plus mangeable le dimanche matin, et ce sont précisément ces denrées qui cons­ti­tuent le menu dominical de la classe la plus misérable. La viande qu'on vend aux ouvriers est très souvent immangeable - mais puisqu'ils l'ont achetée, il leur faut bien la manger ». Engels, chapitre 2, Les grandes villes.
9Le plus minable cas d'espèce de crétin universitaire est le nommé Pierre Zaoui, mandarin d'Etat qui sévit dans les médias et parmi les ronds de cuir universitaires européens, cf. Le prolétariat hors la lutte ?
10« L'union du marché », vocabulaire déjà exécrable au départ, que Sorel a si bien ridiculisé : « car les Anglais se distinguent par une extraordinaire incompréhension de la lutte de classe; leur pensée est restée très dominée par des influences médiévales : la corporation, […], leur apparaît toujours comme l'idéal de l'organisation ouvrière; c'est pour l'Angleterre que l'on a inventé le terme d’aristo­cratie ouvrière pour parler des syndiqués et, en effet, le trade-unionisme poursuit l'acquisition de faveurs légales. — (Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Chap.IV, La grève prolétarienne, 1908). C'est Marc Chirik qui m'avait fait découvrir Sorel lors de nos nombreuses discussions privées. Il gardait la même pitié que lui pour les carences politiques traditionnelles des anglais même contemporains, que nous nous gaussions jadis du barnum électoral américain, qui s'est pourtant caricaturalement « mondialisé » au point que la politique n'est plus vécue par l'immense majorité du prolétariat mondial que comme un cirque dépassé et navrant. Sorel et Berth ont de nombreux traits de littérateurs brillants et concis, sans la pensée cohérente d'un Lénine, avec une vision monacale et frugale du communisme rêvé, doublé d'une sexualité coincée où la femme doit rester à la cuisine et ne baiser que pour enfanter.
11Misère de la philosophie.
12Marx rédige cette motion sur les syndicats (juste un extrait ici) au premier congrès de l'AIT en 1866. Le texte entier est cité par Riazanov qui lui a encore, en 1923) la conception syndicaliste révolutionnaire qui croyait que la syndicalisation généralisée préfigurait la société communiste.
13À l’époque de la Commune, la France est encore à forte dominante rurale, 65% d’une population de plus de 38 millions. Paris compte environ 2 millions d’habitants, dont plus de 900 000 employés et ouvriers, 114 000 domestiques, 45 000 concierges (sic) . La composition « industrielle et commerciale » représente environ 70% de la population parisienne.
14Il écrivait :  « Le prolétariat, du fait de la décadence accélérée de la petite bourgeoisie et de la concentration, qui progresse à pas de géant, du capital entre les mains d'un petit nombre, verrait le nombre de ses membres croître en proportion géométrique, et constituerait bientôt l'ensemble de la nation, à l'exception de quelques rares millionnaires. Mais au cours de ce processus, on arrivera à un stade où le prolétariat verra combien il lui serait facile de renverser le pouvoir social existant, et ce sera alors la révolution ». 
15En réalité dès qu'il touche un peu à la politique le syndicalisme révolutionnaire se révèle nationaliste et antisémite, c'est clair à la veille de 1914. En 1918, Agostino Lanzillo, un disciple de Sorel qui se ralliera au fascisme, publie « La disfatta del socialismo », quand Berth évoque « l'éviction du socialisme par la guerre ».
16Les bourgeois révolutionnaires de 89 reprochaient au aristocrates leur parasitisme, donc leur improductivité, ce qui était juste ; mais le prolétariat sans feu ni lieu, ni travail n'est ni un bourgeois parasite ni un inutile aristo !
17Dans sa réponse à Daniel Halévy sur « les nouveaux aspects du socialisme », Edouard Berth se découvre : « … ma foi syndicaliste a été sérieusement ébranlée ces derniers temps ; mais, après tout, la théorie syndicaliste n'est-elle pas foncièrement aristocratique ? Il n'y a que les élites qui comptent en définitive ; et le syndicalisme se propose la formation d'une élite ouvrière qui recueillerait la succession de la bourgeoisie aveulie. (…) Il n'y a à mon sens, que deux noblesses, celle de l'épée et celle du Travail ». Les bonzes syndicaux actuels apprécieront.
18Mais je jure de m'en tenir à cette règle de Marx : « « L'anticipation doctrinaire et nécessairement fantasmagorique du programme d'action d'une révolution future ne ferait que dévoyer la lutte présente ». (lettre à Nieuwhenhuis 22 février 1881)

mardi 26 mars 2019

Un troisième Manifeste communiste... mais pour de rire ?


Ou les aventures de Bitexit

Un Manifeste communiste
pour le XXI ème siècle
par Claude Bitot (janvier 2019)

Il y aura eu trois Manifestes manifestement communistes. La terre entière connaît celui des Marx et Engels, rédigé vers 1847. Puis vers 1961, un second Manifeste rédigé par Munis et Benjamin Péret, d'une facture plus modeste. Claude Bitot nous en propose un troisième, au milieu de nombreux autres troisièmes ; j'ai sous les yeux le « Projet de programme de l'Internationale Communiste », quasiment rédigé par Boukharine dans les années 1920 et d'une toute autre envergure. Chaque secte politique maximaliste a plus ou moins produit un Manifeste à son époque, des trotskiens au CCI, même les bobos modernistes ont le leur (Le manifeste contre le travail). Il ne reste pas grand chose de tous ces pensums futuristes. Les prévisionnistes des années 1970 ont été plus près de la vérité que tous nos marxologues ou apparentés concepteurs de « projets universels » pour parer à l'inévitable et cyclique « catastrophe finale » :
« Alors commencera la redoutable période où l'excès de la production amènera l'excès de la consommation, l'excès de la consommation l'excès de chaleur, et l'excès de chaleur la combustion spontanée de la terre et de tous ses habitants. Il n'est pas difficile de prévoir la série de phénomènes qui conduiront le globe, de degrés en degrés, à cette catastrophe finale... »1.

L'ouvrage de Claude Bitot, Bitexit, ne semble pas avoir trouvé d'éditeur et c'est bien dommage car cet auteur a l'art de secouer le cocotier avec virulence et bien souvent avec pertinence en se refusant à réciter le catéchisme marxiste, mais en se servant paradoxalement des résidus du marxisme qu'il lui reste comme d'un nouveau catéchisme. A trop secouer le cocotier notre ami court le risque de se ramasser une grosse noix sur la tronche, ce qui lui est arrivé car il secoue drôlement la tête parfois2. Son projet était louable, en voulant revisiter de façon synthétique et moins barbante que nos vieux pensums " marxistes-léninistes" ou peu s'en faut, il lève un coin du voile bourgeois qui a quasiment réussi à éradiquer tout souci d'une autre société, vraiment communiste, dans la plupart des luttes sociales, et qui ne laisse pour alternative que les diverses mièvreries pour « plus de démocratie » autant chez les tenants de la gauche bourgeoise ringarde que chez nos anars « radicaux » (de la phrase) et ces malheureux gilets jaunes orphelins de leur propre incapacité à imaginer un autre avenir que celui autour d'un rituel référendum « populaire » où chacun est présumé décider de tout à tout moment ; aberration individualiste effectivement populiste et imbécile. Bitexit cependant ne veut plus jouer au restaurateur de la « doctrine » comme il l'a longtemps été mais enfourche cette autre doctrine du croque-mort qui prie le dieu-parti et plaint une hécatombe présumée de (l'ancienne) la classe ouvrière évanescente voire disparue à jamais dans les siècles des siècles3.

Parfois je me demande si certains d'entre nous n'ont pas trop lu les sociologues au point de se laisser berner par leurs analyses « sociétales » et une dénonciation soft de la société de « consummation », où il est de bon ton de pointer du doigt ces pauvres ouvriers qui s'empiffrent « la clope au bec » jusqu'à y voir un prolongement de cette « aristocratie ouvrière » que stigmatisait Boukharine dans le projet de programme de l'IC : « Cette « aristocratie » de la classe ouvrière, corrompue par l'impérialisme (pas encore par Darty et Auchan), qui constitue les cadres dirigeants des partis social-démocrates, intéressée au pillage impérialiste des colonies et dévouée à « sa » bourgeoisie et à « son » Etat ».
Rassurez-vous Bitexit n'a jamais confondu bureaucrates syndicaux et simples prolétaires, mais s'il constate que les ouvriers ne meurent plus de faim, c'est pour déplorer leur décrue numérique, ou ce qu'il croit être leur décroissance numérique et pour manifester son amour récent pour le rêve écologique si bien mis en scène par les dominants. Le capitalisme étant entré dans sa phase ultime (puisque nous les divers révolutionnaires on vous l'assure depuis deux fois cinquante années), le prolétariat a revêtu les habits du joueur de flûte de Hamelin4. Le prolétariat est au fond ingrat comme les habitants de Hamelin, c'est pourquoi il est destiné à périr dans le conte de Bitexit, comme toutes ces sectes de « milieu révolutionnaire décati » ; heureusement dans le postromantisme, pardon le postmarxisme le parti a été sauvé de la noyade et les bouées de ce parti qui surnage.. sont les gilets jaunes !

NB: ce soir Claude Bitot m'a fait savoir qu'il n'avait pas voulu m'envoyer son texte, que celui-ci est encore en chantier, OK mais y a du boulot sur le chantier et on connaît déjà le plan anti-marxiste de l'architecte

RUSE DE L'HISTOIRE OU PRURIT D'AUTOMOBILISTES EN COLERE ?

Dans le conte à dormir debout de notre ami Bitexit, il n'y aura jamais plus de guerre mondiale car « le capitalisme n'a nullement l'intention de se suicider » ; que d'humains sentiments il prête à la machinerie capitaliste ! La recherche de la guerre même « finale » est une des meilleures preuves de l'aspect critique de l'état du capitalisme, sa logique même qui ne peut conduire qu'à la destruction comme tant d'autres sociétés disparues ne l'ont été que dans un cheminement vers l'anéantissement mais sans pouvoir détruire la terre entière.
Autant Mélenchon est séduit par le brave routier Drouet, autant Bitexit salive devant ces gilets jaunes annonciateurs du « parti », et du parti de monsieur tout le monde car « de moins en moins d'usines = plus de classe ouvrière » d'autant que « la classe ouvrière n'est plus qu'une minorité ». La classe ouvrière ou même le prolétariat dans son ensemble considéré comme « usiniste », Marx et Lénine doivent se retourner l'un dans sa tombe, l'autre dans son sarcophage en verre. Notre homme s'empare des pires théories malthusiennes, le capital « se retrouve avec une immense couche de salariés qui ne lui rapportent rien », les chômeurs « sont devenus des hommes en trop ». Mais de tout cela on s'en fout, on s'en fout de savoir si telle ou telle catégorie de prolétaires rapportent ou pas, sont de « vrais usiniers » ou pas, ce n'est pas ce qu'ils sont par rapport aux exploiteurs cyniques qui nous préoccupe, c'est qu'ils subissent, c'est qu'ils sont et exploités et exclus, et le fait que la capital ne leur propose qu'une misère plus grande est la condition de leur révolte généralisée. Bitexit a posé son cul sur le trottoir et raisonne comme un sociologue clochardisé. Et depuis ce bord du trottoir il nous décrit bien pourtant la misère des petits boulots de tout ordre, et il a raison dans nombre de ses descriptions qui ne sont que constats désolants : « on crée des emplois mais qui ne permettent pas d'accéder à la société de consommation » ; le revenu ridicule « universel » du pitre Hamon ne ralentira même pas la marche à la catastrophe ; peut-être le « capitalisme vert » y parviendra-t-il un court moment...

VERS UNE DECROISSANCE COMMUNISTE ?

J'avais déjà reproché à Claude, pour ses ouvrages antérieurs de nous promettre un communisme « frugal », je sais que j'avais touché un point sensible, mais pénétré à son tour par la grande cause universelle du « changement climatique », il récidive en faveur de ce que végans et écolo-bobos nomment la décroissance, et il en conclut que « la révolution devrait se donner les moyens de les (les forces productives) rabaisser afin que leur niveau de développement soit compatible avec les ressources encore disponibles de la planète ». On relève en passant une contradiction dans le discours anti-productiviste, on nous parle de la nécessité de « rabaisser » les forces productives alors qu'un peu avant il était établi que la classe « productive » ce n'était plus que 12% de la population... Bitexit inverse la problématique, qui était réelle, la mise en avant de la nécessité de développer les forces productives (hommes et machines) par nos prédécesseurs en théorie révolutionnaire correspondait à une réalité quand la plupart des pays concernés étaient « sous-développés » ; ce n'est donc pas qu'il faudrait rabaisser les forces productives mais redéfinir les vrais besoins dans une société ni basée sur le machinisme à tout prix ni sur un retour plouc à la terre.
On est dans le domaine de la spéculation, c'est pourquoi, sans transition (puisqu'il n'y aura pas une orchestration du rabaissement des forces productives) maître Bitexit donne ensuite un coup de baguette magique : « ...lorsque le capitalisme s'écroulera l'idée de révolution considérée comme néfaste et périmée, refera surface », « puis nous ferons le bilan de la révolution ». Simple et évident !
Et voilà c'est pas un miracle ça ? Et de nous en mettre plein la vue avec le mot paradigme5, mais avec le pire concept non scientifique d'un Bernstein : « la révolution se fera d'une façon relativement pacifique, il lui faudra prendre le pouvoir mais celui-ci n'aura plus besoin d'être terroriste ».

Pour justifier un tel reniement du fait de base qu'une révolution est de toute façon violente parce qu'il ne peut pas être autrement, ou alors en supposant que le pouvoir bourgeois est un ami (...qui ne veut pas se suicider) et prêt à se laisser dépouiller avec élégance de ses attributs qu'il défend même au prix des pires massacres et des pires mensonges, on va nous expliquer la « décroissance » de la théorie marxiste. Revisitons le jeune Marx par la grâce du professeur Bitexit.
« La révolution du prolétariat était donc vue par lui comme étant celle d'une classe tellement nombreuse qu'elle aurait cessé d'être celle d'une classe particulière » ; mais on va voir que tovaritch Bitexit ne comprend vraiment rien à la phrase du Manifeste de 1847 : « Le mouvement du prolétariat est le mouvement autonome de l'immense majorité au profit de l'immense majorité ».
Notre nouveau Raymond Aron du XXI ème siècle se choque qu'ensuite, deux ans à peine par après en 1850, Marx en vient avec d'autres révolutionnaires de son acabit à vouloir créer un parti nommé « la société universelle des communistes révolutionnaires » - ce qui confirme l'excellent nom de mon blog qui fût pourtant moqué en ses lointains débuts. Horreur ! Marx affirme vouloir « la déchéance de toutes les classes privilégiées » et se fait copiste de la révolution française, prônant dictature et terreur ; et de nous ressortir la citation encourageant la vengeance alors que Marx a fait son mea culpa sur cette conception.
Comme exemple d'une terreur dûe à un prolétariat minoritaire (très minoritaire) où par une gymnastique peu convaincante notre observateur finit par donner raison à l'Etat du parti bolchevique : « il fallait se faire barbare pour en finir avec la barbarie » et de nous citer la gentille Rosa Luxemburg qui déplorait les crimes inutiles plus qu'elle n'imaginait une révolution pacifique ; et Bitexit l'accuse de ne pas avoir soutenue la terreur « légitime »... du parti ! (on comprend pourquoi les Cahiers Spartacus ont refusé le manuscrit). Non mais.

Même carence et failles béantes dans les connaissances de Monsieur encyclopédie bâclée... « la Commune apparaît presque sans tâche »... et il ne connaît pas les sévères critique sde Marx et de Reclus par après. La cause de la terreur ? Surtout pas le parti mais... « à partir du moment où la révolution est le fait d'une classe particulière pas moyen de faire autrement » ! En effet « il aurait fallu que la révolution soit le « mouvement de l'immense majorité ». Ouf avec un prolétariat réduit comme peau de chagrin et une population massivement gilet jaune on évitera ainsi tout recours à la violence et pire à la terreur !
Marx est une impossibilité de nos jours, d'ailleurs ce n'était que.. : « Marx était alors ce jeune bourgeois gauchiste qui voyait dans ces révoltes du prolétariat un nouveau messie en marche à qui il avait confié une grande « mission » dans l'Histoire ». Tout indique qu'il s'est gouré : plus de barricades pendant des années mais des ouvriers anglais qui se battent benoîtement pour un « salaire équitable ». Pfft les pauvres réformistes ! En plus ils se découvrent une patrie et une « instruction publique et obligatoire par l'Etat ». Qu'une jeune anar ou un blak bloc écrive des bêtises pareille, on serait magnanime mais un vieux routier du mouvement révolutionnaire de 80 piges !?

Tout rôle moteur est nié à la classe ouvrière, elle n'est jamais étudiée dans sa constitution comme classe et dans la marche commune un temps avec la classe progressiste bourgeoise, elle est nulle pendant la Commune de 1871 car cette révolution était « plus populaire que prolétarienne », mais ne pourrait-on pas dire qu'il en est de même en Russie et en Allemagne en 17-18 où ce sont les soldats majoritairement qui font basculer le régime mais, objecte notre refaiseur d'histoire, à Petrograd « existait un prolétariat industriel », dont on a vu qu'il se fiche pourtant lui attribuant la cause de la terreur (comme n'importe quel Marcellin ou Castaner) , et sans pouvoir nous expliquer pourquoi tous les membres du parti bolchevique n'étaient pas fraiseurs-tourneurs. Même trafic pour la fausse révolution espagnole, la FAI « faisant office de parti » !
Tout est de la faute de ces anciennes classes ouvrières dans l'échec de la vague révolutionnaire des années 1920 : « Il existait un décalage entre ces prolétariats qui n'étaient pas placés dans la même situation (…) la grande majorité ne se sentait pas concernée par une telle lutte (…) depuis la crise de 1929... cela n'avait donné lieu à aucun éveil révolutionnaire ». En gros la classe ouvrière se laissait intégrer et « capitulait sans combat »... plus c'est gros plus ça passe quand notre balayeur du métro prolétariat envoie sous le tapis les milliers de grèves, insurrections, arrestations massives qui ont frappé au cours de ces années le prolétariat en Europe et en Amérique du nord.
« La classe ouvrière s'était dérobée », voilà le résumé du combat sanglant contre le terrorisme bourgeois que notre professeur (non certifié) nous dégueule, « il n'y avait plus rien à en attendre », « requiem donc pour la révolution prolétarienne internationale ». Idem en 68 « où il suffit que les pompes à essence soient de nouveaux ouvertes pour que les grévistes se précipitent dans leurs bagnoles » (il faudrait que Bitexit nous explique l'opération inverse en 2018 où les conducteurs ont été bloquer les stations service...).

De profundis : « trotskystes, bordiguistes, luxemburgistes, conseillistes, toute la petite panoplie... ne sont plus que des révolutionnaires conservateurs » comme les parlotes de « nuit debout » : « jusqu'à ce que survienne le mouvement des « gilets jaunes » (montrant) le retour de la question sociale » !6
Menace affichée sur Cnews tte la journée
La question sociale n'a jamais disparue et n'a pourtant pas attendue le soit disant « miracle » des gilets jaunes. Dans la durée ce mouvement s'est avéré décevant, absolument pas porteur d'avenir. La durée du mécontentement « citoyen et fiscal » n'est ni une preuve de force ni de subversivité ; ,les divers clans GJ peuvent toujours se constituer en nouveaux syndicats ou en assocs de personnes solitaires ils ne dérangent plus le pouvoir. Il n'a a que le tovaritch Bitexit pour croire que ce mouvement va rebondir « et se manifester avec plus d'ampleur » ; il n'a même pas vu que le NPA avait organisé la dernière manif avec le FDG ; mouvement très original dans sa forme décomposée finale : ficelé par les gauchistes il conserve les revendications les plus creuses des « fachos ».


CONTRE LE « MARXISME DE BAZAR » accroché au dieu « prolétariat »

« Mais de quel prolétariat au juste est-il question ? »

Pfuit... les vendeurs de pizzas, les gratte-papiers des banques, les planqués fonctionnaires des municipalités, les laveurs de carreaux, les vigiles de Prisunic, « un tertiaire qui pullule », des gens pas productifs du tout ! Quoique se sentant obligé de rappeler que dans le célèbre premier Manifeste Marx donne une définition étonnamment moderne du prolétariat : « est prolétaire celui qui pour vivre est contraint de vendre sa force de travail ». Heureusement pour Bitexit, dans le capital il relève une précision de taille qui contredit la définition de 1848 « est prolétaire le salarié qui produit pour le capital et le fait fructifier » ; notre arsouille triomphe par conséquent : « ce n'est pas ce qui se passe avec le salariat du tertiaire, lui improductif pour le capital »7.

Marx en écrivant le Capital n'écrit pas un Manifeste politique. C'est un très grand ouvrage de sociologie dans le bon sens du terme, pas au service du pouvoir bourgeois, où il peut se permettre des nuances qui ne sont pas des sentences politiques. Il faut plutôt comprendre sa formulation sur l'ouvrier productif comme une différenciation avec les patrons des fabriques et non pas comme un grade d'honneur d'ouvrier « plus qualifié pour une conscience collective », ce qui n'a jamais été le propre de tous les ouvriers en usine, parfois plus étroitement corporatifs que ceux des petites unités de travail. Pauvre Bitexit avec sa fixation sur l'ouvrier productif il ne peut expliquer comment il se fait que les livreurs de pizzas et autres camionneurs individuels étaient si nombreux lors des premières grandes manifs des gilets jaunes ! Une mobilisation « non productive » qui vient contredire son propre emballement pour « les gens » en colère comparés à une classe ouvrière productive « envolée ». Marx n'a jamais fait d'une partie industrielle de la classe ouvrière l'unique caractéristique et définition d'une classe aux milliers de fonctions, voire de fonctions "inclassables" comme nos nouveaux entrepreneurs individuels (cf. lire l'excellente contribution analytique et marxiste de Robin Goodfellow); ni de la place occupée dans la production d'une partie comme gage de conscience de classe; en réalité Bitexit ne fait que reprendre la conception antédiluvienne de l'artisan anar: je produis donc je suis ceci ou cela.

Quant aux « nouvelles classes moyennes », Bitexit explique « elles ne sont aucunement des classes », mais « un groupe social créé artificiellement par le capitalisme » ; car Bitexit pense que les classes ont disparu, qu'il n'y a plus que des « groupes sociaux » comme le sermonnent tous les sociologues de plateaux TV ! Ne comprenant rien au « mouvement ouvrier » il ne peut rien comprendre aux fluctuations des couches intermédiaires. Heureusement qu'il a renié ce « jeune gauchiste de Marx » !
De ce magma de « jobs bidons », le cuisinier Bitexit trouve le moyen de nous mitonner la marmelade de l'avenir, une mixture confiture indigeste de ces pseudos classes moyennes et populaires : « (avec) l'écroulement (spontané ! JLR) du capitalisme… la structure sociale de celui-ci se décomposera tout à fait et alors il se formera une immense majorité qui ne pourra plus se reconnaître dans une classe et un quelconque groupe social : une non-classe ».

Le retour du refoulé (bordiguien) vers le GOUVERNEMENT DES « CHOSES » (= les masses)

Bitexit se jette dans les bras des vieux coucous modernistes avec leurs « multitudes » pour rêver à cette révolution « des gens » qui font table rase des classes sociales avant la révolution spontanée du capital ! Plus merveilleux encore, plus renversant, la révolution sera « une sortie « civilisée du capitalisme ». Après une longue digression spéculative et confuse sur l'histoire des partis au XIXe siècle et chez Lénine, notre prospecteur du prolétariat disparu nous rappelle cette vision eschatologique qui lui est apparue lors de la première nuit jaune : « c'est parce qu'à certains moments la domination du capitalisme devient tout à fait intolérable qu'il y a apparition du communisme », mais parce que le capitalisme décadent est en même temps « révolution permanente » (même la pensée du Trotsky dégénéré est appelés à la rescousse). L'autre vision qui lui est apparue, certainement quand Drouet a tweeté depuis la cabine de son camion que son but final était d'occuper l'Elysée, c'est l'exemple suprême du parti bolchevique. La transsubstantiation du parti procède de l'eau bénite : « le parti communiste (…) forme d'organisation spécifique que revêt la révolution lorsque celle-ci se fait communiste ». Et il va droit au but pour définir ce parti miraculeux : « Allons droit au but : le parti communiste n'est pas le parti d'une classe qui serait la classe ouvrière, il n'est pas son avant avant-garde secrétée par elle, ni non plus une création d'intellectuels révolutionnaires particulièrement inspirés, il voit le jour en raison des catastrophes qu'engendre de temps à autre le capitalisme qui ont pour effet de plonger dans une misère extrême... ». Un parti spontané de la misère ou une misère spontanée de parti ?
Surgit le petit conclave des compagnons de Jésus : « le parti est une minorité d'élite (…) elle est détentrice d'une conscience que tout le monde n'a pas : celle communiste ». Ce parti en définitives des millions de grouillots « hors-classes » est un joyau communiste : « une minorité qui préfigure la société communiste sans classes ». On n'a jamais si bien défini une secte lambda. Vous imaginez les réunions de l'élite bolchevique pendant que Lénine discourait, Radek et Boukharine qui passaient leur temps à croquer les profils de leurs voisins, Staline qui roupillait, Trotsky qui se grattait le nez, une préfiguration de la société communiste ?
« Le parti est le lieu où s'incarne l'idée communiste »... ce que croyaient d'ailleurs tous les utopistes anarchistes en parlotes sans fin et en picolant jusqu'à plus soif. Le parti miraculeux ne pourra d'ailleurs plus compter sur personne (comme le parti étatique bolchevique quand il faisait tirer sur la foule des grévistes ? 8

Après avoir tant fait des courbettes en faveur de « l'exemple », le parti bolchevique, il faut quand même que Oulianov Bitexit nous en montre les limites : « il ne fut jamais un parti compact ». Jadis le parti fut « déficient », ce qu'il ne sera plus à l'avenir : « la révolution se produisant dans un contexte historico-social nouveau, n'étant plus le fait d'une classe mais d'une immense majorité (…) la violence ne sera plus si nécessaire, la dictature perdra en bonne partie sa raison d'être et le pouvoir qui se mettra en place sera plus une administration des choses qu'un gouvernement des hommes (…) Désormais, les classes s'étant dissoutes et avec elles leurs antagonismes virulents, la révolution cessera de ressembler à une impitoyable guerre sociale ». Le plus neuneu des anars utopistes peut vous raconter de telles sornettes mais dans le cas de notre heureux retraité consummériste je crois plutôt à une réincarnation de Bernstein. Car, je vous le jure, il va jusqu'à nous faire croire que la classe bourgeoise éclatera en mille morceaux sous le choc de l'éternuement de l'immense « majorité aclassiste » : « bref, il ne sera plus nécessaire d'instaurer la fameuse dictature du prolétariat bonne à ranger dans un musée ».
Il se moque plus loin de l'assembléisme permanent sans se rendre compte que la permanence de l'agitation gilet jaune génère la même lassitude que la politique bourgeois mais aussi prolétarienne9. Mais il nous a mis la charrue avant les bœufs. La bourgeoisie n'est même pas dissoute mondialement qu'il nous balade dans un immédiat « gouvernement des choses », quoiqu'on comprenne que les « choses » sont les masses hors du parti !

LE RETOUR A UN COMMUNISME REAC

On n'as pas fini de rigoler avec notre auteur de ce troisième Manifeste loufoque, gare à ne pas vous laisser surprendre parce que je vais vous en rapporter. Bitot, Bitexit disciple d'Asselineau, il faut le lire pour le croire.
« Aussi que le pouvoir s'exercera à l'échelle nationale ne sera déjà pas si mal (…) Un négationnisme brutal des nations ne serait qu'un gauchisme irresponsable et voué à l'échec, comme le montre bien le capitalisme qui après s'y être essayé avec son projet d'Europe supranationale est en train de se casser les dents, les masses face à ce mondialisme capitaliste et dans sa foulée l'immigration sans limites, continuant d'être attachées à l'idée de nation ».
Les masses, ces « hors-classes », peut-être mais pas le prolétariat des dernières usines, les livreurs de pizzas et les chômeurs qui s'en battent le coquillard mon cher !10

VERS LE COMMUNISME PLOUC
« Le communisme sera donc essentiellement agraire ».CB

Très perméable à la sociologie du pouvoir, tovaritch Bitexit reste un partisan du communisme frugal, d'ailleurs il n'a pas tout à fait tort, me direz-vous, vu que le capitalisme fait mourir des millions d'obèses prématurément. Il embouche donc tous les arguments de la mode écologique universelle, cette grande messe qui abolit les classes et les injustices entre les hommes. « Il faudra avoir recours au travail manuel mais qualifié et riche ». Rubel avait raison de voir en Marx « un théoricien de l'anarchisme » ; « le communisme de Marx était un communisme bourgeois, un gauchisme de la bourgeoisie » ; « s'inventer un communisme où existerait une parfaite harmonie entre l'individu et le collectif est une blague (…) le communisme en faisant valoir le pôle collectif » (ce que pensait en effet Brejnev)11.

« Mais alors de quel communisme s'agira-t-il ? Le faux communisme stalinien est mort et ne reviendra plus. De même le communisme prolétarien de Marx de 1848 et du Lénine de 1917 ». « Donc les jours de la super-société industrielle high tech sont comptés (…) Du côté des marxistes patentés ce dont on ne veut guère entendre parler c'est du caractère non durable de la société industrielle avancée du capitalisme en raison de l'épuisement des ressources naturelles et du réchauffement climatique. Pourquoi ça ? Parce que ces phénomènes rendent caduque la vision marxiste du communisme, elle, fondée à partir de la société industrielle « avancée » du capitalisme, c'est à dire le fameux capitalo-communisme de Marx. Celui-ci est tellement ancré dans les têtes marxistes que même ceux se disant « rouges » et « verts », partisans d'un « éco-socialisme », n'arrivent pas à concevoir que le communisme selon Marx c'est fini ». « Le sens qu'elle a pris (l'Histoire) avec le capitalisme n'était pas celui progressiste que Marx lui attribuait ».

Connaissant ma vieille objection, le prophète Bitexit s'interroge alors : « Faudra-t-il alors avec le communisme retourner à la bougie et à la marine à voile ? ». Quoique je pense que la marine à voile et les bougies sont encore très utiles, je ne crois pas nécessaire de supprimer toutes les machines ni de se passer de la high tech, mais voyons comment le parti de Bitexit au pouvoir va nous organiser le communisme : « lorsqu'il s'agira de prendre la succession du capitalisme, c'est un plan de sous-production qu'il faudra mettre en œuvre préconisait Bordiga » (ah revoilà le maître!). Il faudra administrer « une cure d'amaigrissement » au capitalisme (Bitexit sera certainement promu commissaire aux instituts de beauté! Voire commissaire aux pompiers :« Il s'agira d'un communisme d'extrême urgence »). Suivent diverses propositions dont la suppression de la bagnole, stop à l'immobilier anarchique, et cette vieillerie néo-marxiste ridicule des « bons de travail non accumulables ». Désurbaniser ? Comment, en restaurant la vie étroite et ennuyeuse au village ? En disant stop au chaos migratoire ou surtout en prenant au sérieux la limitation des naissances... Ponctuellement les remarques finales ne sont pas dénuées d'intérêt, mais est-ce les principales questions qu'une société en révolution aura à solutionner en premier ? Oui la question migratoire, mais aussi la place de l'islam, posent des problèmes aujourd'hui ; oui l'agriculture biologique des écolos bobos ne sera pas à même de nourrir la population mondiale. Oui il faudra une nouvelle planification des besoins réels de la population humaine. C'est un parti « élitaire » d'une révolution miraculeuse qui pourrait s'en charger ? Oui dans le monde de la poupée Barbie.

Sur les grandes questions de la transition à une autre société que le capitalisme, Bitot finit mal son exploration débridée du futur, en libertaire lambda, prétendant sans honte « compléter Marx » qu'il n'a cessé pourtant de conchier avec son concept idiot de « classe finissante » en même temps que le capitalisme (sic). Contestant la géniale formule (tronquée) de Marx « à chacun selon ses besoins », il nous sort celle nunuche de tout anar irréaliste : « à chacun sa part égale à celle de l'autre ». Marx avait fort bien compris que les besoins sont forcément différents, qu'il ne faut pas confondre égalité politique et besoins de se vêtir, de manger, se distraire, etc. La formule de Bitot c'est celle des camps de travail et des goulags. Celle d'un parti abstrait, imaginaire et calotin.





NOTES


1L'an 2000 par André-Clément Decoufflé (collection archives 1975). Michel Ragon, que j'ai eu l'occasion de rencontrer avait anticipé surpopulations et hyper concentration des villes dans ses ouvrages sur l'architecture moderne (cf. Les cités de l'avenir, 1961) quoique avec beaucoup d'illusions sur les capacités des fadas comme Le Corbusier ; le préfaçant, Jean Fourastier sommait pourtant les architectes de respecter la personnalité des villes comme la culture des humains, pari perdu sous le règne écrasant des « buildings » dingues.

2Claude Bitot est un personnage important en France tout au long de l'histoire de la réapparition du maximalisme révolutionnaire depuis les années 1950. Si l'on suit l'historique des regroupements et des démarches de prises de contact, établi par Michel Olivier, on voit que Claude a été au coeur de se souci du regroupement des révolutionnaires avec une personnalité propre, jamais suiviste. Michel le présente comme un de ceux qui ont contribué à la formation du petit groupe Révolution internationale aux côtés de Marc Chirik (j'aimerais bien savoir ce que se sont dits ces deux personnages notamment dans le train pour le fameux voyage en Italie pour rencontrer l'alter ego de Bordiga, Onorato Damen, qui les reçut fort aimablement en cette année 1968 : « qu'est-ce que vous venez foutre ici? ».
Laissons Michel raconter la suite, même de façon un peu romancée, Marc Chirik se désignait tout seul en général comme locomotive et les wagons avaient parfois du mal à suivre :

« Ce dernier (CB) avait déjà quitté l'organisation bordiguiste depuis quelques mois (témoignage de décembre 2015). Il est connu pour avoir notamment écrit chez Spartacus : Repenser la révolution. Quelle voie pour dépasser le capitalisme en 2013 et Le Communisme n’a pas encore commencé en1995. (…) Installé ensuite à Paris chez Maximilien Rubel pendant 3 mois, "Marco" poursuit son travail de contact au nom d’Internacionalismo. Il réussit à organiser une "réunion secrète" en décembre 1967 sur la demande de 6-7 membres de Programme communiste dont Claude Bitot [8], Philippe Leclercq, Serge Demianiw [9]. A cette cette réunion il y a des membres des Cahiers du socialisme de conseil [10] animés par Rubel, G. Munis, Pouvoir ouvrier (PO) [11] et des individus de la librairie La Vieille Taupe [12]. Le camarade "Valois" (qui venait de rompre avec LO avant de sombrer dans une dépression profonde) qui participera auparavant à la création de Révolution Internationale, est aussi présent à cette réunion. Des camarades dans la mouvance [13] du groupe Informations et Correspondance Ouvrières (ICO) refusent de participer à cette rencontre car il y a des "groupes politiques" comme PO et son chef de file "Véga". Mais, à l’orientation conseilliste d’ICO, il faudrait, peut être, ajouter de vieilles inimitiés qui pouvaient remonter à l’époque de leur militance commune à ou autour de Socialisme ou Barbarie [14].

Le travail international, encore une fois, n’est pas négligé, en juillet 68, MC et Claude Bitot (ancien "secrétaire" de la section de Paris du PCI, qui venait de le quitter un an auparavant) se rendent en Italie pour inciter Battaglia Comunista à prendre l’initiative d’une conférence des groupes de la Gauche communiste. Ce fut un dialogue de sourds puisque pour Battaglia comme pour les autres "Partis" bordiguistes, Mai 68 n’a aucune ou peu de signification. Le quatrième trimestre 1970 est très important pour RI, il voit le rapprochement de 2 ex-bordiguistes, Claude Bitot et Philippe Leclercq ce qui permet le développement d’un groupe de RI à Paris comprenant ces 2 camarades (ils n’ont pas la perception d’être formellement membres), Ces derniers vont créer le Groupe Communiste Mondial avec la revue Parti de classe n°1, 1972 (qui donnera ensuite Programme de la société Communiste (1975-1986) quand Claude Bitot rompra d’avec Philippe qui, lui-même, donnera naissance à Programme de la Révolution communiste en 1989. Ces deux revues existaient toujours dans les années 80).

A lire ici : http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique489maximalismarx.over-blog.com/2017/02/comment-et-quand-former-une-fraction-communiste.html

Sur mes archives maximalistes, on peut lire aussi mon long entretien avec Claude en 1991 où il était déjà obsédé par le nombre de non ouvriers (cette Russie avec ses 80 millions de paysans et une défaite de la révolution qui aurait été dûe au faible nombre d'ouvriers), Staline n'aurait été que la « sanction du volontarisme de Lénine » ; Claude était déjà très rêveur et utopiste :
 maximalismarx.over-blog.com/2017/05/le-communisme-une-utopie-entretien-avec-claude-bitot-1991.html

3J'ai répondu dans l'article précédent sur ce blog à ces nouvelles élucubrations bitotiennes, sans avoir lu le Manifeste du bonhomme ; pour toute réponse j'ai bien reçu le fichier de ce texte de 140 pages mais avec la mention « pour en finir avec toi ». Je reconnais bien là le doctrinaire impavide qui sous des airs de nettoyeur du métro « mouvement ouvrier », jette tout ce qui le gêne sur son passage. Pourquoi vouloir me tuer alors que j'ai le droit de vivre encore un petit peu, non ?
4Vieille légende allemande reprise par les frères Grimm : Alors que la ville de Hamelin était envahie par les rats et que les habitants mouraient de faim, un joueur de flûte vint et se présenta comme un dératiseur. Le maire de Hamelin promit au joueur de flûte une prime de mille écus pour les débarrasser des rats qui infestaient la ville. L'homme prit sa flûte et, par sa musique, attira les rats qui le suivirent jusqu'à la Weser, la rivière qui arrose la ville, où ils se noyèrent. Bien que la ville fût ainsi libérée des rongeurs, les habitants revinrent sur leur promesse et refusèrent de payer le joueur de flûte en le chassant à coup de pierres. Il quitta le pays, mais revint quelques semaines plus tard. Lors d'une nuit paisible, il joua de nouveau de sa flûte, attirant cette fois les enfants de Hamelin. Cent trente garçons et filles le suivirent hors de la ville jusqu'à une grotte qui se referma derrière eux. Selon certaines versions, le joueur de flûte aurait aussi emmené les enfants de Hamelin à la rivière ou au sommet d'une montagne. Les parents, eux, ne les revirent plus jamais.

5Modèle théorique qui sous-tend la recherche scientifique.
6Il y a énormément de fautes que je corrige en le citant, mais une m'amuse particulièrement, Bitot écrit à plusieurs reprises « machisme » à défaut de machinisme. Acte manqué d'un vrai machiste vintage.
7Avec la même élucubration Bitot nous explique que Marx imaginait que c'était le prolétariat « productif » qui serait à même de faire fonctionner les machines (peut-être aussi l'Etat) une fois dans le communisme ; quant aux improductifs qui ne sont jamais entrés dans une usine (comme Bitot) : « qui ne connaît rien à la production et serait bien en peine de la prendre en main si d'aventure on lui demandait de remplir une telle tâche ». Là je me suis franchement marré. Je n'ai pas plus envie de discuter du prolétariat comme « mouvement » avec un copieur étroit des sociologues bourgeois comme avec ces trotskiens ignares qui se querellent sur la théorie confuse et opportuniste fourre-tout de révolution permanente chez Trotsky. On est là dans des mondes étrangers au marxisme et à la logique historique. Notons encore cette vision trad-unioniste gugusse de la conscience de classe : « Ce qui fait une classe ce n'est pas le niveau du salaire, c'est qu'elle joue un rôle dans la production ». Tiens mais il me semble que les GJ jouaient un rôle dans la production (puisque le transport participe pour Marx de la production-transformation de la marchandise) et qu'en plus ils la bloquaient au rond-point ! Une action plutôt du genre classique du prolétariat, non ? N'a-t-on pas eu raison de parler parfois de grèves des rond-points ?
8Il serait trop lassant de citer toutes les élucubrations ahurissantes du prophète Bitot, condensé de conception dictatoriale et très stalinienne : « Le parti communiste est le lieu où la révolution se pense, s'élabore en son programme, se définit sa tactique ». C'est exactement la pensée du révolutionnaire Macron pendant ses conseils des ministres ! On a aussi cette définition fasciste : « la dictature du parti communiste comme son nom l'indique seul celui-ci est communiste, pas les masses ». Car le communisme se fera sans et... contre les masses ! « Le parti n'aura à compter sur aucune classe probvidentielle ».
9Dans son excellent petit témoignage – Mode de vie – Trotsky révèle que les ouvriers finissaient par en avoir marre de la politique même pendant la révolution.
10Le raisonnement national devient très mécanique chez notre faux novateur niveleur : « un pouvoir mondialisé s'imposera rapidement. Mais, transitoirement, c'est une vaste fédération de pouvoirs nationaux qui devraont se mettre en place ». Hum hum, cela ne vous rappelle-t-il pas « la fédération des républiques soviétiques » ?
11Page 94 on peut lire, je ne blague pas, une apologie du courageux Staline, « militant émérite ». Il trouve aussi Khrouchtchev un peu « léniniste » : « Sans faire de Marx un adepte de la société de consommation on peut en effet s'interroger sir la perspective d'abondance matérielle de Khrouchtchev inspirée par le modèle américain n'avait pas aussi quelques fondements marxistes ». Mais c'est bien sûr car les fondements marxistes ont toujours été capitalistes ! CQFD !