"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mardi 30 avril 2013

LUIGI PREITI HEROS DESESPERE ?




« Le geste criminel tragique d'un chômeur qui voulait se suicider ».
Angelino Alfano, nouveau ministre italien de l'Intérieur.

Cet homme de 49 ans, au chômage, qui a tiré à l’aveugle sur les flics italiens le jour de l’intronisation d’un nouveau gouvernement bourgeois fait de bric et de broc, doit se sentir bien seul au fond de la geôle où il a été jeté après avoir été tabassé. Nous les maximalistes n’oublions jamais la terrible solitude de Van der Lubbe. Son acte a quelque chose d’héroïque parce que pour la première fois il montre ce que peut être un « suicide par procuration ». Nous sommes des millions à pester tous les jours face aux multiples suicides sur les lieux de travail (ou en dehors) que sont croissants depuis des années, à pester en se disant « m’enfin pourquoi celui-là n’en a pas profité pour zigouiller un exploiteur ou un ministre », au lieu, pauvre victime désespérée, de se flinguer lui-même ?
Je n’ai aucunement l’intention de lui faire la morale ni de saluer son geste, mais je comprends. Je comprends et compatis pour cet homme dont la vie est doublement fichue, et qui sait, au fond de la sordide prison où on l’a jeté, que la bourgeoisie l’accablera éternellement, et qu’aucune voix « autorisée » ne prendra sa défense.
Etranges, très étranges les lazzis mesurés, voire compatissants de cette même flopée de politiciens de tous bords, corrompus jusqu’à la moelle, qui jouent les pleureuses ou les cyniques face au chômage massif et qui ne sont que les délégués politiciens des grands industriels et de la petite bourgeoisie intermédiaire âpre au profit.
Luigi Preiti lui a choisi de tenter de mettre fin à cette longue série de suicides « masochistes » ou « victimaires », de prolétaires dans plusieurs pays ou même de flics de base, destruction peronnelle qui est aussi indifférente à la bourgeoisie que ses premiers billets de banques ; « l’acte personnel » (cf. Pannekoek) ne signifierait plus que destruction personnelle « désespérée », comme si celui ou celle qui s’y livre n’avait jamais espéré en une autre société. Mais Luigi n’a-t-il pas raté son projet, tirant stupidement sur les sous-fifres flics et blessant une passante ? Enfin stupidement n’est pas le mot, il a apparemment tiré « dans le tas » en leur criant « de tirer à leur tour pour le ‘suicider’ à sa place » ; car la forteresse étatique est inattaquable par un révolté seul.
Raisonnons.  C’est une honte quand même pour un prolétaire d’avoir à se suicider ; c’est rendre service à ces canailles d’exploiteurs qui « veulent nous enterrer tous » comme dit le poète Ferrucio Brugnaro. Après son arrestation, Luigi Preiti a déclaré qu’il voulait abattre « les hommes politiques », qu’il voulait faire un « geste éclatant » puis se suicider mais « qu’il n’avait plus de balles pour le faire ». C’est une version journalistique. En fait, il cria aux flics, après avoir vidé son chargeur, de l’abattre à son tour, preuve qu’il voulait les démasquer en leur laissant accomplir eux-mêmes la sale besogne, pour écourter le suicide à petit feu que constitue le chemin de croix du chômage.
Son geste est éclatant… de maladresse et d’échec, et il va le payer toute sa vie. Mais geste éclatant quand même pour nous les millions de prolétaires méprisés, bafoués ou jetés à la rue, pour nous tous qui rêvons, au bout du rouleau, de « flinguer » les politiciens bourgeois (un au moins ou deux) tout en succombant à la mitraille de leurs mercenaires protecteurs. Eclairant notre impuissance à agir collectivement et unitairement pour foutre en l’air l’Etat bourgeois et incarcérer ses politiciens et magistrats. Puisque la révolution se fait attendre ou plutôt que plus personne n’a envie de la prise du pouvoir par un parti prétendu « révolutionnaire » et pour que ses bureaucrates s’en foutent plein les poches à leur tour… et zigouille à tour de bras.
Geste désespéré, selon les médias qui ne s’attardent guère plus d’une journée (le 28 avril) à ce drame ni sur son sens profond. La presse internationale titre en gros que l’intronisation d’un nouveau gouvernement italien (péniblement constitué et de diverses confréries de partis pourris) «  a été gâchée par des coups de feu ». La presse française illustre l’évènement comme un simple fait divers d’abord avec la photo de Berlusconi (dont le parti est rattaché au gouvernement) – véritable chiffon rouge – qui sert à déclencher la fureur de tous les posteurs gauchistes qui s’époumonent contre la « momie », et ainsi passent à côté du geste symbolique  du chômeur armé ; et d’autre part en illustrant ce fait de révolte personnelle avec une photo de Luigi Preiti, jeté au sol, face contre terre, qui semble sourire alors qu’il grimace, puis une photo d’un des carabiniers touché et ensanglanté près de la tête ; ce qui réduit évidemment le geste de Luigi Preiti au rang de l’acte « fou » d’un « forcené », irresponsable et dangereux. Tournez la page, info suivante.
Or il est intéressant de noter que les « autorités italiennes », elles, se gardent de le qualifier de terroriste, comme les braves journalistes français qui voient un Merah partout ou comparent avec le cinglé qui a tiré sur des innocents à Istres (bled français). Les médias italiens se sont efforcés de « relativiser » : « Les blessures des deux policiers, touchés au cou pour l'un et à la jambe pour l'autre, ne seraient pas mortelles, selon les médias italiens » (cf. AFP). Le maire de Rome a « cependant » exclu la piste d'une attaque terroriste. "Ce n'est pas un acte de terrorisme mais le climat de ces derniers mois a certainement aidé", a déclaré Gianni Alemanno, une allusion aux tensions politiques qui durent depuis deux mois (cf. la crise politique en Italie suite aux élections bâtardes). 
On marche sur des œufs. La bourgeoisie a très bien compris que Luigi Preiti s’est fait l’expression, certes violente et désespérée, du prolétariat italien acculé, bafoué par les divers clowns politiques et jeté massivement sans vergogne au chômage. Luigi Preiti doit se sentir bien seul pourtant dans l’univers carcéral bourgeois. Personne ne va le soutenir, ni les prolétaires devant leur écran plat comme leur encéphalogramme politique et syndical, ni bien sûr les couards complices dans l’Etat, syndicratie et particules gauchistes électoralistes.
Enfin surtout, il faut souligner  la honteuse génuflexion du premier représentant de la petite bourgeoisie bobo sans avenir et sans option politique claire : celle du clown Beppe Grillo qui s’est grillé en se désolidarisant totalement du petit prolétaire de Calabre. Le patron de la Ligue du nord et président de la région Lombardie, Roberto Maroni, ayant accusé le « Mouvement 5 Etoiles » de Beppe Grillo d'avoir alimenté la colère contre la classe politique. ("Certains soutiennent que les hommes politiques sont la cause de tous les maux", avait-il argué), l’excité des foirails pipoles bobos, frissonnant sous cette sorte d’accusation de « faiseur de terrorisme », petit chef  péteux et inconsistant de la petite bourgeoisie romaine,  a condamné le geste de Luigi Preiti : « Le M5S est absolument contre la violence. Notre unique violence est de recueillir des signatures pour des pétitions, faire des référendums et des lois voulues par le peuple », a-t-il minaudé.
Le nouveau chef de la police italienne s’est montré plus digne que le clown Grillo en parlant : d’un «acte isolé», déclarant que l’auteur, Luigi Preiti, ce chômeur calabrais de 49 ans, «a manifesté l’intention de se suicider mais n’y est pas parvenu car il avait vidé son chargeur». Le procureur de Rome, Pierfilippo Laviani, a évoqué dignement aussi un «homme plein de problèmes qui a perdu son travail, a tout perdu, et a dû retourner vivre» chez ses parents en Calabre. Selon le magistrat, Luigi Preiti voulait initialement «tirer sur des hommes politiques, mais comme il a vu qu’il ne pouvait pas, il a tiré sur les carabiniers».
Le nouveau ministre de l’Intérieur, Angelino Alfano, chef du parti de Silvio Berlusconi, a choisi aussi le profil bas, « par précaution » (comme le note avec ambiguïté un journal français) en bottant en touche pour la défense de l’ordre policier et financier véreux, tout en instillant la menace diffuse du « terrorisme » : « …le ministre Alfano a renforcé la surveillance «des objectifs à risque», notamment Montecitorio, le siège de la Chambre des députés, où le nouveau Premier ministre Enrico Letta se présentera lundi après-midi pour son premier discours de politique générale ». Quant au nouveau ministre des Infrastructures Maurizio Lupi (droite) : « (il) s’est toutefois voulu rassurant en estimant qu’«il n’y a pas de lien entre ce geste et la prestation de serment du gouvernement».
« Après les tirs, le passage de relais entre les gouvernements de Mario Monti et d’Enrico Letta s’est poursuivi normalement, avec le traditionnel échange de la clochette du conseil des ministres. Le président américain Barack Obama, qui s’est gardé de crier au loup terroriste ou au spectre de la dictature du prolétariat, a félicité «chaleureusement» Letta, souhaitant qu’Etats-Unis et Italie travaillent étroitement «pour la croissance», alors que l’Italie traverse sa plus longue récession de l’après-guerre. Mêmes voeux de réussite de la part du président français François Hollande et du président de l’Union européenne Herman Van Rompuy, qui a appelé M. Letta à «poursuivre les réformes entreprises par l’Italie».
« Né au terme de deux mois d’impasse politique, l’«équipe Letta» suscite beaucoup d’espoir. Elle se distingue par la jeunesse de ses membres (53 ans en moyenne, 10 de moins que l’exécutif Monti) et une forte présence de femmes (7 sur 21 ministres). Surtout, le gouvernement est le fruit d’une alliance droite-gauche sans précédent depuis la fin de la seconde guerre mondiale, qui se traduit par un savant dosage, avec neuf ministres du PD, cinq du Peuple de la Liberté (PDL) de Silvio Berlusconi et trois centristes, quatre autres étant des technocrates. «C’est la première tentative explicite de pacification de l’Italie» avec la formation d’une «coalition totalement inédite qui balaye 20 ans d’inimitiés» entre droite et gauche, a souligné l’éditorialiste politique du Corriere della Sera, Massimo Franco. (Une curieuse « pacification » qui donne envie aux prolétaires désespérés de « tirer dans le tas » !)
Sur Nice matin, on lit à peu près le même canevas recopié de l’AFP et des agences italiennes, mais le conditionnel est de mise :
« Le gouvernement du chrétien démocrate Enrico Letta a prêté serment dimanche au Palais du Quirinal à Rome, dans une cérémonie solennelle mais ternie par des coups de feu tirés sur des carabiniers par un "désespéré", devant le siège du gouvernement à un km de distance. M. Letta, issu du Parti démocrate (PD), première force de centre gauche, a été le premier à jurer fidélité à la Constitution, suivi de ses 21 ministres, dans l'atmosphère un peu compassée du Quirinal, le siège de la présidence. Vers 09H40 GMT, au beau milieu de la prestation de serment mais à l'insu des participants, un homme a tiré une série de coups de feu sur des carabiniers en faction devant le Palais Chigi, siège du gouvernement.(…) Selon les médias, Luigi Preiti aurait perdu son travail et est séparé de son épouse, restée avec leur fils de 10 ans dans le Piémont (nord de l'Italie). Il aurait dilapidé les économies familiales en jouant au vidéopoker et aux machines à sous ».
Un type plein de problèmes psychologiques qui aurait dilapidé les maigres ressources familiales dans des casinos?
«  Il s'agirait d'un Italien de 49 ans, originaire de Calabre, qui aurait des problèmes psychiques.  Selon le tout nouveau ministre de l'Intérieur, Angelino Alfano, il s'agit d'"un acte isolé", "le geste criminel tragique d'un chômeur qui voulait se suicider". "Il voulait viser des hommes politiques", a précisé le procureur adjoint de Rome, Pierfilippo Lavian. Un policier a raconté que l'homme avait tiré plusieurs coups de feu sur les deux carabiniers en faction en criant "Tirez, tirez sur moi" aux autres agents des forces de l'ordre présents ». 
Des aveux dans l'après-midi
« Vers 16h30, on apprenait que l'auteur des tirs était passé aux aveux. 
Luigi Preiti, qui était bien habillé et arrivait du Palais de Montecitorio, siège de la Chambre des députés, a tiré à l'improviste sur des carabiniers en faction devant le Palais Chigi, le siège du gouvernement. Les médias italiens ont indiqué que Preiti est un maçon au chômage qui avait quitté sa Calabre natale pour le Piémont il y a 20 ans. Il s'était séparé il y a deux ans et demi de sa femme et traversait des difficultés économiques. Il était retourné en Calabre pour vivre chez ses parents à Rosarno, laissant dans le Piémont sa femme et leur fils de 10 ans.
Selon certaines sources, il se serait mis récemment à jouer au vidéopoker et aux machines à sous -- présentes dans tous les bureaux de tabac en Italie - dilapidant les économies familiales et accumulant des dettes. Luigi Preiti était arrivé samedi soir à Rome avec l'intention d'accomplir "un geste éclatant", et logeait dans un hôtel, ont indiqué des enquêteurs cités par l'agence Ansa. "C'est le geste d'un fou déséquilibré", avait aussi affirmé le maire de Rome, Gianni Alemanno, devant la presse, en indiquant que les deux carabiniers blessés et la passante "ne sont pas dans un état grave". (le « geste fou d’un déséquilibré », glissement de la presse française aux ordres car, comme on l’a vu plus haut, la déclaration du maire de Rome était plus mesurée et niait qu’il faille le considérer comme un acte de terrorisme !)
Le Procureur de Rome a décidé de l’inculper en aggravant son crime de la préméditation, au-delà d’une tentative de triple meurtre, le port et détention d'arme clandestine et le recel avec le fait aggravant d'avoir agi contre des officiers publics en service de l’ordre public."
Le regard vide, alternant de longs silences face aux interrogatoires policiers, l’homme s’est dit désespéré pour lui et son fils : « J'ai voulu faire un geste éclatant dans un jour important, mais je n'ai de haine pour personne en particulier », a déclaré M. Preiti dans ses aveux, selon l'agence de presse italienne Ansa.
« Après les tirs, le passage de relais entre les gouvernements de Mario Monti et d'Enrico Letta s'est poursuivi normalement, avec le traditionnel échange de la clochette du conseil des ministres ».
Tout était rentré dans l’ordre. En attendant la prochaine crise politique et les dernières statistiques du chômage.



vendredi 26 avril 2013

SALUT AU MUR DES CONS!

Le syndicat de la magistrature me ferait presque aimer au moins un syndicat. La liste des cons affichés, pour la plupart du personnel politique de la droite caviar et anti-ouvrière sans fard (qui licencie en ce moment à Aulnay), et ailleurs, nous fait bien marrer. Bravo encore au mur des magistrats bourrés d'humour et de lucidité affichant les principaux abrutis de la bourgeoisie, sans préciser hélas que la liste peut être aussi longue concernant la gauche bourgeoise. Le Figaro, organe des puissants patrons cyniques des beaux quartiers encore épargnés par les émeutes croit les clouer au pilori en nous racontant l'histoire de ce syndicat, mais nous en sommes fort instruits et émerveillés.

 L'idéologie «seventies» du Syndicat de la magistrature

 

Né en 1968 dans le sillage du mouvement de Mai, le Syndicat de la magistrature (SM) n'a jamais caché un fort ancrage à gauche. Le «mur des cons» découvert dans ses locaux parisiens n'est, au fond, qu'une expression caricaturale d'une idéologie radicale, dont les racines plongent dans les années où les clivages politiques se revendiquaient violemment.
Un texte fameux, qui date de 1974, résume parfaitement l'atmosphère de l'époque, qui voyait l'émergence de «juges rouges» - ainsi appelés par leurs détracteurs - en réaction à des années de mise au pas de la justice par le pouvoir politique. L'auteur de cette harangue, Oswald Baudot, était substitut à Marseille et membre du SM. La publication de son manifeste, critique ouverte de l'impartialité, lui valut des poursuites disciplinaires: «Soyez partiaux, écrivait-il. Pour maintenir la balance entre le fort et le faible, le riche et le pauvre, qui ne pèsent pas d'un même poids, il faut que vous la fassiez un peu pencher d'un côté. (…) Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l'enfant contre le père, pour le débiteur contre le créancier, pour l'ouvrier contre le patron, pour l'écrasé contre la compagnie d'assurances de l'écraseur, pour le malade contre la sécurité sociale, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice.»
Oswald Baudot a comparu devant le Conseil supérieur de la magistrature en 1975 ; une réprimande a été suggérée, mais le ministre de la Justice ne prononça aucune sanction contre le substitut marseillais, très soutenu par le corps de la magistrature, toutes obédiences syndicales confondues - cette unanimité appartient elle aussi à une autre époque.

DOCUMENT - La harangue d'Oswald Baudot à des magistrats qui débutent

Vous voilà installés et chapitrés. Permettez-moi de vous haranguer à mon tour, afin de corriger quelques-unes des choses qui vous ont été dites et de vous en faire entendre d'inédites.
En entrant dans la magistrature, vous êtes devenus des fonctionnaires d'un rang modeste. Gardez-vous de vous griser de l'honneur, feint ou réel, qu'on vous témoigne. Ne vous haussez pas du col. Ne vous gargarisez pas des mots de «troisième pouvoir» de «peuple français», de «gardien des libertés publiques», etc. On vous a dotés d'un pouvoir médiocre: celui de mettre en prison. On ne vous le donne que parce qu'il est généralement inoffensif. Quand vous infligerez cinq ans de prison au voleur de bicyclette, vous ne dérangerez personne. Évitez d'abuser de ce pouvoir.
Ne croyez pas que vous serez d'autant plus considérables que vous serez plus terribles. Ne croyez pas que vous allez, nouveaux saints Georges, vaincre l'hydre de la délinquance par une répression impitoyable. Si la répression était efficace, il y a longtemps qu'elle aurait réussi. Si elle est inutile, comme je crois, n'entreprenez pas de faire carrière en vous payant la tête des autres. Ne comptez pas la prison par années ni par mois, mais par minutes et par secondes, tout comme si vous deviez la subir vous-mêmes.
Il est vrai que vous entrez dans une profession où l'on vous demandera souvent d'avoir du caractère mais où l'on entend seulement par là que vous soyez impitoyables aux misérables. Lâches envers leurs supérieurs, intransigeants envers leurs inférieurs, telle est l'ordinaire conduite des hommes. Tâchez d'éviter cet écueil. On rend la justice impunément: n'en abusez pas.
Dans vos fonctions, ne faites pas un cas exagéré de la loi et méprisez généralement les coutumes, les circulaires, les décrets et la jurisprudence. Il vous appartient d'être plus sages que la Cour de cassation, si l'occasion s'en présente. La justice n'est pas une vérité arrêtée en 1810. C'est une création perpétuelle. Elle sera ce que vous la ferez. N'attendez pas le feu vert du ministre ou du législateur ou des réformes, toujours envisagées. Réformez vous-mêmes. Consultez le bon sens, l'équité, l'amour du prochain plutôt que l'autorité ou la tradition.
La loi s'interprète. Elle dira ce que vous voulez qu'elle dise. Sans y changer un iota, on peut, avec les plus solides «attendus» du monde, donner raison à l'un ou à l'autre, acquitter ou condamner au maximum de la peine. Par conséquent, que la loi ne vous serve pas d'alibi.
D'ailleurs, vous constaterez qu'au rebours des principes qu'elle affiche, la justice applique extensivement les lois répressives et restrictivement les lois libérales. Agissez tout au contraire. Respectez la règle du jeu lorsqu'elle vous bride. Soyez beaux joueurs, soyez généreux: ce sera une nouveauté!
Ne vous contentez pas de faire votre métier. Vous verrez vite que, pour être un peu utile, vous devez sortir des sentiers battus. Tout ce que vous ferez de bien, vous le ferez en plus. Qu'on le veuille ou non, vous avez un rôle social à jouer. Vous êtes des assistantes sociales. Vous ne décidez pas que sur le papier. Vous tranchez dans le vif. Ne fermez pas vos cœurs à la souffrance ni vos oreilles aux cris.
Ne soyez pas de ces juges soliveaux qui attendent que viennent à eux les petits procès. Ne soyez pas des arbitres indifférents au-dessus de la mêlée. Que votre porte soit ouverte à tous. Il y a des tâches plus utiles que de chasser ce papillon, la vérité, ou que de cultiver cette orchidée, la science juridique.
Ne soyez pas victime de vos préjugés de classe, religieux, politiques ou moraux. Ne croyez pas que la société soit intangible, l'inégalité et l'injustice inévitable, la raison et la volonté humaine incapables d'y rien changer.
Ne croyez pas qu'un homme soit coupable d'être ce qu'il est ni qu'il ne dépende que de lui d'être autrement. Autrement dit, ne le jugez pas. Ne condamnez pas l'alcoolique. L'alcoolisme, que la médecine ne sait pas guérir, n'est pas une excuse légale mais c'est une circonstance atténuante. Parce que vous êtes instruits, ne méprisez pas l'illettré. Ne jetez pas la pierre à la paresse, vous qui ne travaillez pas de vos mains. Soyez indulgents au reste des hommes. N'ajoutez pas à leurs souffrances. Ne soyez pas de ceux qui augmentent la somme des souffrances.
Soyez partiaux. Pour maintenir la balance entre le fort et le faible, le riche et le pauvre, qui ne pèsent pas d'un même poids, il faut que vous la fassiez un peu pencher d'un côté. C'est la tradition capétienne. Examinez toujours où sont le fort et le faible, qui ne se confondent pas nécessairement avec le délinquant et sa victime. Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l'enfant contre le père, pour le débiteur contre le créancier, pour l'ouvrier contre le patron, pour l'écrasé contre la compagnie d'assurances de l'écraseur, pour le malade contre la sécurité sociale, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice.
Ayez un dernier mérite: pardonnez ce sermon sur la montagne à votre collègue dévoué.

Oswald Baudot
Quelques cons en vacances négociant des engins de mort et prétendant réoccuper le pouvoir de nuire au prolétariat.

dimanche 21 avril 2013

UN DEBAT EXEMPLAIRE AVEC DES PROLETAIRES EN GREVE SORTIS DE LEUR USINE





Modeste compte rendu de la rencontre-débat en solidarité (politique) avec des ouvriers de PSA Aulnay en grève depuis trois mois
 
Un formidable débat a bel et bien eu lieu à la librairie L’insoumise à Lille, le dimanche après-midi de ce 21 avril 2013. Ce genre de débat peut être qualifié d’historique jusqu’à plus ample informé. Il est très rare en France qu’un groupe d’ouvriers sorte de l’usine où ils sont en grève, toutes tendances syndicales mêlées, pour aller non simplement « populariser » leur lutte mais chercher autre chose que la simple solidarité financière, qui est certes importante et nécessaire pour tenir aussi longtemps : avec cette volonté incroyable, preuve d’une conscience historique, de favoriser échange d’expériences, prises de contact hors des canaux officiels du syndicalisme étatique et des grouillots politiques divers de la gauche bourgeoise. Quand de plus la démarche de ces prolétaires vise à étendre la lutte, souligne la nécessité de se contacter directement entre secteurs en lutte et sous-entend carrément que la finalité de la lutte a pour but, tôt ou tard, la révolution, conçue comme mise à bas de la société d’exploitation et de profit. Comment ne pas être attiré voire fasciné par une telle détermination ? Comment ne pas se gausser de tous les olibrius intellectuels au service du pouvoir qui rabâchent une disparition de la classe ouvrière, voire son innocuité sociale et politique. Une classe dont les grèves ne seraient que les derniers feux-follets d’un passé prolétarien considéré comme erratique.
Une assemblée d’une cinquantaine de personnes de tous horizons c'est par rien, outre par la présence dynamique des ouvriers de secteurs différents, de retraités mais aussi de jeunes n’ayant jamais travaillé et taraudés par l’angoisse d’un avenir obscur et sans rêve d’une société débilitante. Cette assemblée, ouverte à tous, a été capable - foncièrement ancrée dans la réalité sociale lugubre et hostile à tout renoncement -, de poser les véritables enjeux de classe sur tous les plans qui concernent la société moderne.
C’est tout à l’honneur de l’OCL (organisation communiste libertaire) et à « La Mouette enragée » (Boulogne sur mer) d’avoir permis la pleine et entière organisation de ce débat. Contrairement aux poncifs des ignorants ou victimes de la propaganda de l’Etat dit démocratique, ce ne fût pas une empoignade d’anarchistes ni des « terroristes ». Face à la gravité des attaques dont ces prolétaires sont l’objet, je remarque immédiatement qu’il n’est nul besoin de « tribune » avec meneurs de débat, avec ficelles classiques des organisateurs professionnels de meetings solidement « encadrés » avec claque ou chefaillons chargés de cornaquer le débat et de l’amener à des conclusions d’appareils prédéfinies.
La discussion se déroula tout le long d’une manière ordonnée, respectueuse des interventions de chacun. Elle s’approfondit naturellement au fur et à mesure allant des détails sur le déroulement de la grève aux questions générales de la société capitaliste en crise. Et la conclusion découla sans fard avec lucidité sur les questions  de l’heure, sans emphase et sans trémolos.
Epatant oui épatant. Pourtant, malgré quelques politesses de convenance lors de la réception et de poignées de main, les premiers échanges furent rudes. La veille, la presse bourgeoise avait annoncé que le syndicat SUD s’était prononcé pour la suspension de la grève face au jeu « perso » de la CGT à Aulnay dans les négociations avec le patronat. Fort de ma longue expérience des AG de prolétaires, j’avais demandé des explications sur cette curieuse césure, que je nommais trahison corroborée à la soit disante unité syndicale qui préside à tout conflit à ses débuts. J’avais eu recours à l’image suivante : depuis des décennies les syndicats se présentent unis au début des grèves, ensuite ils se divisent, certains appelant à continuer la grève quand d’autres jugent plus responsables de la faire cesser pour améliorer la poursuite des négociations triparties (gouvernement-patronat-syndicats). Le syndicalisme est une sorte de train fou, ajoutais-je, dont le conducteur a sauté avant que le convoi ne verse dans le ravin : tiens, se dit-il, le wagon de Grandange a basculé, puis celui de Florange, puis celui de Petroplus, de Spanghero… ah bon et bientôt ce sera celui PSA Aulnay, de celui de Virgin Megastore… Et je dis, voilà ce que c’est quand on laisse la direction de la lutte au départ aux syndicats coalisés. J’ai cité le mot du fameux Talleyrand : « la trahison est une question de calendrier » ; et le calendrier syndical est toujours le même, on brame « tous ensemble ouais ! » et peu après « plus ensemble ouais ! ». Mais mes interlocuteurs, entre deux sandwichs préliminaires à la discussion générale, furent plus choqués que je leur dise qu’ils ne pouvaient mener une lutte exemplaire avec le signe « CGT ». On m’objecta qu’il ne s’agissait point de la hiérarchie de la CGT nationale mais de la CGT d’Aulnay laquelle ne prenait aucun ordre de la fédération nationale, et que c’est l’assemblée des grévistes, certes minoritaires à l’heure actuelle, qui dirigeait la lutte. Des membres de SUD étaient présents que je ne pouvais identifier., mais certainement de ceux qui firent sourdre leur colère face à mes propos : « comment osez-vous parler de trahison ? » (La plupart jeunes ouvriers de 30 à 40 ans ne se résolvaient pas à me tutoyer, pourtant je ne suis pas si vieux), ponctué d’un « vous n’êtes pas avec nous ». (Ils me faisaient penser aux sidérurgistes de Longwy il y a trente ans qui persistaient à me dire notre signe « SOS Longwy » est notre drapeau et le garant de notre victoire). Ils persistaient à ne pas prendre en compte mon insistance sur le fait que le sigle CGT est aussi repoussoir en France que PCF pour la plupart des travailleurs.
Au-delà des sigles – et je me fous qu’on ouvrier soit syndiqué ou pas dès lors qu’il est partie prenante de la lutte générale - malgré les jongleries verbales limite mauvaise foi des animateurs d’Aulnay,  je ne me laissais pas démonter ni impressionner, je martelais deux insistances comme forme de ma véritable solidarité avec leur grève : « il faut constituer dès à présent des comités de lutte afin que, échec ou pas, vous pouviez garder contact entre vous sans succomber à la démoralisation », et « il serait opportun de créer un blog qui centralise toutes les informations des luttes hors des syndicats officiels et des partis politiques de gauche qui prétendent décider à notre place, y compris les sous-marins trotskystes ». Fort de ma connaissance des multiples trahisons syndicales des trois dernières décennies de Longwy à la lutte des infirmières, je me permettais d’affirmer aussi que personne n’était incorruptible et que de nombreux « délégués de base » finissaient par faire carrière dans les appareils (ndlr ou au PS), mais on me répondit que eux à PSA ils étaient « purs » et qu’on avait tenté d’acheter un délégué avec une forte somme mais qu’il avait refusé la compromission.
-          Est-ce que toi comme délégué tu es révocable, demandais-je soudain à Samir ?
Ses camarades répondirent à sa place :
-          Oui s’il ne respecte pas le mandat que l’assemblée lui a confié.
Une jeune fille m’interrompit en me disant que j’avais assez monopolisé la parole et qu’il fallait la laisser aux autres présents, lesquels n’étaient pas encore partant. On nous fit assister ensuite à un film sur la lutte « des PSA ». Le film retraçait brièvement des caillassages  face à l’arrogance direction féodale de Peugeot et faisait défiler le portrait d’ouvriers sanctionnés.
Le débat qui suivit, mené entre autres par deux jeunes ouvriers d’origine maghrébine, brillants orateurs très précis et intelligents, prit pourtant une autre tournure. A cet endroit je délaisse toutes les interventions nominales de ma part tant la discussion révéla une homogénéité de fond entre nous tous.
La première partie porta sur la perception par « l’opinion publique » de cette grève. Il fût souligné l’importance des profits du trust PSA, sa capacité à produire des bagnoles de qualité et des ventes qui, contrairement aux dires de la presse bourgeoise, seraient en expansion sauf que la grève fait perdre des milliers de véhicules tant qu’elle dure à PSA. Plusieurs intervenants se satisfaisaient de l’impact médiatique, décrivant leur invasion « musclée » du congrès du parti gouvernemental, l’occupation d’un Pôle emploi ou celle du siège du Medef où les forces policières avaient été le plus décuplées et les camarades embarqués sévèrement dans les fourgons policiers ; le siège patronal est le blockhaus le plus sanctuarisé de France ! A la question : est-ce qu’il n’y a pas une crise de surproduction qui fait que les voitures Peugeot sont invendables parce que trop chères, qui bute sur une réalité où la plupart des prolétaires ne peuvent acheter que des voitures d’occasion… les intervenants en grève de PSA argumentèrent que cela était faux, que Peugeot figurait encore parmi les meilleures ventes en Europe et faisait la nique à Volkswagen, et qu’il y avait même en route des prototypes de véhicules fonctionnant sans essence. Comment expliquer alors que Peugeot ait programmé une telle masse de licenciements ?
Après qu’une partie de la discussion ait ondoyé sur une description informative du déroulement de la grève, le fond du problème ressurgit un peu plus tard. Un camarade de « La Mouette » insista sur la gravité de la crise, après que José d’Aulnay ait estimé que « la crise a bon dos » et qu’il y a de l’argent. L’autre camarade avait objecté en soulignant la surproduction de voitures dans les autres pays, notamment en Chine où des parkings entiers sont remplis de voitures invendues. Un autre camarade fît remarquer que l’impact de la crise n’était pas automatique pour la riposte des ouvriers, et que, par exemple, en 36 ou en 68 ce n’était pas une crise économique d’une telle ampleur qui avait provoqué l’insubordination des ouvriers.
A ce stade les camarades d’Aulnay insistèrent sur le fait  que, malheureusement, malgré leurs multiples démarches hors de l’usine, des rencontres avec ceux de Sanofi, Goodyear, etc., il fallait déplorer l’absence de solidarité des autres travailleurs amorphes (les retraités pa r contre sont les plus nombreux à verser à la caisse de grève…, soutien appréciable et qui bat en brèche la propagande sur les retraité repus et planqués…).
« C’est quand même incroyable, ajouta Samir, que tous ces travailleurs qui vont connaître le même sort que nous, ne se bougent pas quand on voit qu’en face la droite avec cette histoire délirante de mariage pour tous mobilise des foules entières sur les avenues !… quand est-ce que nous les ouvriers on sera capable d’en faire autant ?».
Plusieurs types d’explications, après des confusions sur la notion d’opinion publique, répondirent à ce questionnement. D’abord le gouvernement et le patronat médiatisent à outrance telle ou telle grève de façon parcellaire comme s’il s’agissait d’un combat ringard, passéiste. Les grévistes eux-mêmes sont piégés dans l’organisation du « spectacle » des « actions coups de poing » puisque la masse des autres prolétaires est réduite à l’état de « spectateurs » avec la même compassion que soulignée au début du débat : « eh oui les pauvres ouvriers d’Aulnay sont sacrifiés dans la compétition mondiale… on n’y peut rien… leurs voitures sont plus chères que celles des marques étrangères » (un intervenant avait dérapé en disant qu’il estimait qu’il était préférable d’acheter des voitures produites en France…, rabroué par un autre contre tout patriotisme économique). Les syndicats ne font rien pour étendre et coordonner les luttes sinon leurs permanents ne seraient plus rétribués par l’Etat. Il existe un « chacun pour soi » ancien qui pousse la plupart à la politique de l’autruche. Enfin il existe aussi des attentes invraisemblables d’une amélioration parce qu’il y a un gouvernement de gauche quoiqu’il peine à tenir ses promesses électorales de « croissance ».
Donc il ne s’agit pas d’accuser simplement les autres prolétaires d’amorphisme dans une situation où les attaques restent sélectives, dispersées, touchent des entreprises devenues obsolètes comme Pétroplus, où comme Spanghero accusé de malversations sur les produits, ou Virgin Mégastore victime de la concurrence d’internet. Et dans une ambiance où tous les partenaires assurent se faire des cheveux blancs pour retrouver un « repreneur ». Le capitalisme n’a pas de repreneur, il veut continuer en généralisant la misère. Il se révèle donc comme incapable. Les solutions dites alternatives sont du pipeau : l’autogestion est une farce, la nationalisation a servi à reconstruire le pays après guerre. Les SCOP servent à des cartels syndicaux. Les questions posées par les luttes actuelles posent la question de la prise du pouvoir par les Conseils ouvriers et d’établir la dictature du prolétariat (la réflexion était de mon cru et fît tiquer certains dans la salle).

Comment réaliser l'unité dans la lutte en extension? Importante question à laquelle il fût répondu comme ceci: il ne s'agit pas d'être les représentants commerciaux bis de telle ou telle firme, on est pas là pour vanter la qualité de telle marque d'automobile sinon les ouvriers de Spanghero victimes de l'utilisation de produits frelatés ne peuvent se défendre en vantant la qualité de leur viande; il faut donc mettre en avant les revendications communes: maintien de l'emploi ou restructuration convenable, et si la lutte est devenue unitaire et que par exemple ceux de PSA ont gagné, ils ne laissent pas tomber ceux de Spanghero ou de Virgin; à l'Etat de se démerder pour nous fournir des emplois sinon ceux qui ont connu une grève victorieuse peuvent se remettre en lutte en solidarité avec les parents pauvres de telle autre industrie.
Une partie de la discussion s’efforça ensuite de réfléchir aux contradictions du capitalisme ; pour l’un ces contradictions peuvent ouvrir des issues à la confrontation des classes quand pour un autre il ne faut rien attendre des contradictions du capitalisme.
Cette opposition n’était pourtant pas nette, car, comme il le fut souligné, la principale contradiction du capitalisme c’est la guerre. Le libéralisme capitaliste mondialisé prône partout la paix mais en réalité favorise la guerre partout. Et c’est le camarade Samir d’Aulnay qui mit le doigt où çà fait mal en rappelant que les premiers projets de licenciements massifs de PSA dataient des mesures de rétorsion exigées contre l’Iran par les Etats Unis. En effet, pour le coup c’est un marché de 25.000 voitures qui passait sous le nez de PSA. Inutile de dire que pour tous les présents il s’agit bien d’une soumission de la bourgeoisie française, comme au Mali, aux désidératas de l’impérialisme dominant. Obama ne veut plus se mêler des guerres externes mais y pousse les alliés européens d’une façon ou d’une autre. Sous Chirac, le refus de la France de participer à l’effort de l’empire US avait été payé très cher. En gros, les ouvriers de PSA ont donc été en première ligne pour payer les pots cassés des vassaux français.  Ce qui a fait rappeler à un camarade que les révolutions sont souvent sorties de la lutte contre la guerre, mais après des centaines de milliers de morts et que tant qu’un tel sacrifice n’est pas imposé on peut comprendre que la masse des ouvriers croit encore possible de reculer les échéances. De ce point de vue, la lutte des ouvriers de PSA est en effet historique et s’en prend non simplement au patronat, qui n’est qu’une partie de l’Etat, mais au cœur de l’enfumage idéologique sur la raison des licenciements. Le camarade Samir expliqua longuement à son tour que la grève de janvier 2013 n’était pas advenue par hasard et qu’elle était le fruit d’une longue préparation à la suite des échecs des grèves des années précédentes en particulier celle de 1982, ne sachant (il n'était pas né) que cette grève eut lieu dans une vague de luttes internationales de la Pologne à la Grande Bretagne, et qu’une telle dynamique n’existait pas encore malgré l’avalanche des licenciements en Espagne et Italie.
Une camarade éleva enfin le niveau de la discussion en posant la question de la nécessité de la convergence des luttes, soulignant les nombreuses magouilles autour de cette histoire de convergences (cf. voir mon article " Convergences des luttes … vers les impasses syndicales et juridiques", mais pas convergence au singulier ). Il faut disait-elle qu’il y ait une véritable convergence des luttes en cours qui échappe au contrôle des syndicats et des partis.
C’était évidemment la clé de ce débat. Un autre camarade posait donc en gros à son tour la question : comment sauter par-dessus tous ceux qui veulent phagocyter notre lutte ? Il lui fût répondu que la seule manière de réduire à néant tous les manipulateurs ou fossoyeurs de la lutte était d’exiger des AG ouvertes à tous, au passant de la rue, au chômeur, au flic même car, comme disait Marx, la lutte de classes a besoin de la lumière du jour, que nous ne sommes pas des terroristes cachotiers (plusieurs camarades étaient intervenus ponctuellement pour dénoncer le fait que la bourgeoisie tente de nous assimiler à la racaille barbue ou aux terroristes). Les petits caïds d'un syndicalisme étroit des groupes trotskystes ou d'autres n'ont jamais tant de pouvoir que quand chacun reste enfermé frileusement dans sa boite ou dans la corporation de la corporation.

Deux jeunes filles, qui n’avaient jamais travaillé, émirent des objections contre une lutte étroitement focalisée sur la défense du salariat et qu’il fallait certes tous ensemble lutter contre le système mais sans se limiter à la sauvegarde des emplois de telle usine (mais je ne suis pas certain d’avoir compris leur interrogation de toute manière marginale et reflet d’une jeunesse déboussolée). En d’autres temps, de sévères révolutionnaires moralistes eussent tancés d’aussi superficielles jeunes filles, mais, ayant laissé le soin de répondre aux camarades d’Aulnay, nous fûmes agréablement surpris de leur voir répondre avec correction et intelligence à ces naïvetés compréhensibles.
« Bien sûr personne n’a envie d’aller travailler dans une usine de merde, mais il nous faut bouffer et conserver notre dignité. Nous sommes bien sûr pour l’abolition du salariat, mais ce n’est pas encore l’heure. Notre combat, s’il est victorieux, permettra aux jeunes diplômés d’être embauchés à des conditions respectables sinon on va tous retomber dans le XIXe siècle. Et nous misons encore sur notre victoire ». C’était la conclusion naturelle et saluée par tous les présents de José.
Il faut signaler que, comme j’avais évoqué la grande Rosa Luxemburg (« la révolution n’est que l’aboutissement d’une longue série de défaites », un camarade d’Aulnay répondit que, même défaits, ils continueraient à lutter sous d’autres formes, et qu’en plus des camarades espagnols les ont invité à venir les voir à Barcelone bientôt. Je ne me suis pas gêné pour saluer une dynamique internationaliste de leur lutte.
Après avoir salué et félicité plusieurs des camarades, je les ai quittés avec l’envie de chialer.
PS : le débat a été filmé en son intégralité par deux cameramen dont un de la radio Fréquence Paris Plurielle. Le numéro 228 de la revue « Courant alternatif » (mars 2013) comporte deux excellents articles sur la lutte des travailleurs de PSA Aulnay. On y trouve des pépites :
«C’est bien l’industrie automobile qui fut le moteur (ah !ah !) de la société d’après guerre (…) La restructuration du capital tel que nous la subissons aujourd’hui (…) crise classique de surproduction) frappe donc naturellement de plein fouet la production automobile, et en particulier PSA. (…) La problématique syndicale à Aulnay, comme dans tout le groupe PSA, découle de l’histoire tourmentée de la gestion de l’exploitation de la main d’œuvre par la direction du groupe automobile (…) La CGT quant à elle tire sa légitimité et son crédit des conflits qu’elle a conduits en 2007 pour des augmentations de salaires, mais de manière plus ancienne du combat historique de 1982 durant lequel les ouvriers immigrés de l’usine ont obtenu après une âpre lutte, la liberté syndicale et d’une manière générale une dignité jusque là bafouée. Pourtant ce n’est pas sur cette tradition de combat que le syndicat a choisi de miser. Dans un premier temps celui-ci a réclamé l’intervention de l’Etat, et le maintien intégral de la production sur le site. Ne pouvant obtenir la tenue de ces fameuses réunions tripartites (Etat, patronat et syndicat), la CGT a poussé au déclenchement de la grève, en maintenant cependant un discours productiviste et légaliste (contre les patrons voyous et les ouvriers pas casseurs). On ne révélera aucun secret en soulignant que la direction du syndicat est sous la coupe de Lutte Ouvrière (Jean-Pierre Mercier, le secrétaire du syndicat CGT a été le porte-parole de Nathalie Arthaud lors de la dernière élection présidentielle et LO a présente des ouvriers de PSA comme candidats lors des législatives), organisation présente dans certains conseils municipaux de Seine Saint-Denis (Philippe Julien est conseiller municipal de Saint-Denis et Geneviève Reminger est élue au conseil municipal de Bagnolet). C’est donc toute une stratégie politique qui se trouve interrogée ».

PETIT RAPPEL DU CIRQUE "CONVERGENCES", voici ce qu'on pouvait lire en février sur la colonne gauche aléatoire (que je dégraisse régulièrement des articles plus liés à l'actualité) de mon blog:


Convergences des luttes... PCHITT!!!
On allait voir ce qu'on allait voir! Le 12 février 2013"l'explosion sociale" était en vue, le ministre de l'Intérieur tremblait dans l'attente des violences des ouvriers floués de l'automobile; en haut lieu ne disait-on pas craindre une "action musclée" de l'extrême gauche? Sur les blogs syndicrates anarcheux n'annonçait-on pas le grand soir des coordinations basiques des grincheux de Renault, PSA, Goodyear, Sanofi, Candia... Promesses de violences... promesses de poivrot syndical! Plus de 80% des lecteurs du Parisien, si perméables à la propaganda et aux questions bêtes, avouaient craindre l'explosion sociale (cf. plus bas dans cette colonne)! Vous vous souvenez de mon article du 7 février qui se moquait de ces roulements d'épaule et autres bombages de torse? Rien, il ne s'est rien passé le 12 février, et on est le 14. Tout est dans la manière syndicrate, dans la gueulante gauchiste, on rue, on hue, on menace de l'émeute finale et le pompier social refait surface sous l'anar badgé et échevelé. Tel est le syndicalisme, outré dans le verbe et pisse-froid dans la théorie. Compte-rendu sur CGT Philips Dreux, à chier:
"Des travailleurs en colère et dignes face aux patrons et à la police de Valls:
Journée de contestation des travailleurs en luttes à Reuil Malmaison, des milliers de salariés entreprises menacés de licenciements sont venus devant le siège de Goodyear en solidarité avec les«Goodyear» partis ce mardi au petit matin de leur usine d'Amiens-Nord pour faire entendre leurs voix contre la fermeture de leur site.

Au grand dam du ministre de l’intérieure manuel valls, aucun débordement n’a été constaté, la seule violence observait découle d’un gouvernement de gauche qui prône le dialogue social par le déploiement des forces de l’ordre afin de montrer aux travailleurs dans quel camp le gouvernement PS se range. « Du jamais vu, autant de police pour un comité central d'entreprise où les salariés viennent dire qu'ils veulent garder leur emploi", a regretté pour sa part le délégué CGT Goodyear, Mickael Wamen.

La réunion entre direction et organisations syndicales n’a rien apporté de nouveau la présentation des livres concernant l’argumentaire économique et mesures d'accompagnement pour la fermeture de l'usine d’Amiens. Le prochain rendez-vous est fixé au 7 mars. Les hostilités sont ouvertes.

Néanmoins, ce mardi, une grande majorité de travailleurs ont répondu à l'appel de la CGT Goodyear. Des salariés de Sanofi, Fralib, Ford et PSA ArcelorMittal Lactel et bien d’autres, une efflorescence de la convergence depuis le grand meeting du 24 janvier de cette année à sciences Po, contre les licenciements et pour la convergence des luttes semble orienter les travailleurs vers une stratégie d’un programme commun face au démantèlement de l’emploi".
Ce langage de flic syndical "responsable", bien trempé au biberon stalinien, qui promeut la grosse casse la veille d'un pet de souris ne craint pas plus les fautes d'orthographes grossières que "l'efflorescence" d'un vocabulaire mal maîtrisé et désuet. Pour l'explosion sociale, faudra savoir attendre. Mais continuer à se mobiliser selon les humeurs des chefaillons syndicaux de tout poil. Parait qu'à la fin du meeting, un caïd basique a déclaré: "rentrez chez vous les mecs,on s'occupe du reste"!