"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 22 juin 2009

Comment peut-on être persan ?

La révolution iranienne n’est pas prête de commencer

Iran : DRAME à double, à triple fond ?

Les manifestants peuvent pas avoir la mémoire courte. Avant d'être l'antithèse d'Ahmadinejad, le principal opposant aux élections truquées, Moussavi fut, au début de sa carrière, un « gardien de la révolution islamiste » de la plus belle eau. Encore jeune architecte d'origine azérie, il faisait partie, en 1979, des fondateurs du Parti de la république islamique qui porta l'ayatollah Khomeiny au pouvoir. Il dirigeait son organe officiel, Jomhouri e-islami. En 1981, Khomeiny le propulse Premier ministre. Lors de la première guerre du Golfe, l’Etat iranien est agressé par Saddam Hussein qui craignait une contagion à la majorité chiite d'Irak, avec des munitions fournies par l'Amérique et la France. À l'arrière du front, Moussavi organise une économie de rationnement. Il aurait fait liquider des centaines de détenus politiques en 1988.

À 58 ans, Moussavi arbore désormais un profil modéré, voire libéral, emmenant son épouse Zahra sur les podiums. Il promet des ministres femmes, une police des moeurs moins tâtillonne, des télés privées, condamne les propos d'Ahmadinejad sur l'Holocauste, se dit prêt à discuter avec Obama (bien que ce dernier considère que c’est kif kif bourricot). Les jeunes des couches moyennes qui vont aux meetings en se tenant par la main, et rêvent d’une vie hiérarchisée à l’occidentale, ne connaissent pas l’ancien Moussavi.

Le régime des Mollahs n’est cependant pas prêt de chuter dans un contexte d’avivement du nationalisme, encouragé par les vieilles menaces américaines, et une classe ouvrière dont les couches les plus pauvres sont assistées par des miettes de la rente pétrolière. Le régime des ayatollahs n’est cependant pas indestructible. Bien plus puissante la dictature du Shah n’avait pas résisté aux manifestations de rage populaire et aux grèves des raffineries. Mais il avait fallu les centaines de morts dans un cinéma pour que la population se soulève… et se fasse griller la politesse par les curés noirs arriérés.

QUELLE DIVISION DE LA BOURGEOISIE IRANIENNE ?

Depuis l'annonce de la victoire d'Ahmadinejad, d'autres dignitaires ont pris la plume, les ayatollahs Zanjani et Sanai. Leur lettre, sur le site Emrooz, dénonce « une grosse injustice » et le « détournement notoire des valeurs de la Révolution ». Ces voix ne sont pas majoritaires. Mais un bras de fer semble engagé entre les deux clans qui s'affrontent en Iran, pour gagner le soutien de l'influent clergé de Qom, dont la position scella il y a trente ans la fin du régime du Shah. Vendredi, les autorités avaient transporté jusqu'à Téhéran des centaines de religieux, afin qu'ils légitiment par leur présence le sermon où Khamenei a ordonné la répression.

La semaine dernière, l'ancien président Hachémi Rafsandjani (1989-1997), grand rival de Khamenei et principal soutien de Moussavi, s'était, selon plusieurs sources, rendu à Qom. Ce déplacement pourrait cacher une tentative d'intimidation du Guide. Depuis 2007 en effet, Rafsandjani préside l'Assemblée des Experts, un cénacle oligarchique de 86 religieux qui a son siège à Qom et dont la fonction est d'élire, contrôler... voire révoquer le Guide.

Un tiers des Experts serait fidèle à Rafsandjani, un quart à l'ayatollah ultraconservateur Mesbah Yazdi, le « chapelain » d'Ahmadinejad. L'ancien Président, dont la fille a été arrêtée samedi, aurait donc surtout essayé de convaincre les indépendants que Khameneï, Ahmadinejad et les Gardiens de la révolution - armée idéologique du régime - sont en train de mener un coup d'État aux dépens... du peuple et de Dieu. Tant les conflits de politique étrangère que les tensions internes au pays sont traditionnellement interprétés comme une lutte entre conservateurs et réformateurs, « des anciens contre les modernes ». En arrière-plan se cachent deux approches différentes de la classe dominante dans la question de la préservation des rapports d’exploitation. La solution de Khatami : « Le développement politique d’abord, le développement économique ensuite », représentait une tentative d’intensifier et de réglementer l’exploitation avec la participation des couches les plus larges de la bourgeoisie. Elle a encore échoué avec la victoire maquillée d’Ahmadinejad.

COMEDIE OU DRAME SANGLANT ?

Les bourgeois gentilhommes démocratiques des pays occidentaux sont très mal à l’aise pour donner des leçons à la gigantesque tricherie électorale à laquelle vient de se livrer la bande à Mahmoud Ahmadinejad. La démocratie occidentale des Jourdain bourgeois, par exemple la dernière comédie électorale en France qui vaut bien avec ses 60% d’abstentions le bourrage intégriste en Iran ! La protestation de Sarkozy est celle d’un Don Quichotte que son entourage enfonce volontairement dans son rêve de gentilhomme parvenu: Jourdain, ce rêveur définitif, ne se demande pas comment on peut être persan, il le devient à distance et à l’ombre d’Obama. Les chefs d’Etat occidentaux sont tous des monsieur Jourdain. Il faut balayer devant sa propre porte, disait Molière. Mais Molière écrivait des comédies. En Iran, c’est un drame qui se joue sous les hésitations hypocrites d’Obama et les protestations souffreteuses de la communauté internationale bourgeoise. Chimères…

Notons qu’en Occident on n’est pas allé se faire tuer pour protester contre la première élection notoirement frauduleuse de Bush Junior, ni se faire zigouiller pour la fausse victoire de Sarkozy aux lamentables « européennes ». On a l’habitude de la tricherie raffinée en Occident. A la périphérie, la tricherie passe plus mal parce qu’on y subit l’illusion démocratique occidentale à distance. Combien de milliers de morts en Algérie pour justifier le maintien frauduleux du sinistre Bouteflika ? Les iraniens ne sont pas tenus non plus d’être des martyres pour un nouveau clan de bourgeois un peu moins intégriste ! Le Moussavi nouveau semble l’avoir compris – le massacre à Madagascar reste dans les mémoires - et contrairement au lâche putschiste de la lointaine île, il a calmé les appels à aller au casse-pipe, ce qui devrait asseoir sa popularité.

La pièce dramatique se joue en cinq actes. Au cours du premier, depuis 2005, la stratégie nord-américaine au Proche et au Moyen-Orient briguait un changement de régime en Iran, soit par une guerre soit par une agitation interne quelconque. Le Monde diplomatique du 14 janvier 2005 l’exprimait parfaitement de la façon suivante : « Flatter, encercler, isoler ». Pour l’oligarchie iranienne il ne faisait aucun doute que le pays, sans arme atomique, ne peut être une puissance hégémonique régionale et est démuni face à la menace des Etats-Unis et d’Israël. La question était seulement de savoir le prix à payer pour détenir l’arme atomique (embargo américain, guerre). Les pressions économiques et géostratégiques (les Etats-Unis ont des troupes stationnées dans presque tous les pays voisins) ont démontré qu’à long terme la république islamique ne peut pas jouer le rôle de puissance dominante régionale sans l’accord politique des Etats-Unis. L’Iran a évité la confrontation avec ces derniers, tant durant la guerre en Afghanistan qu’en Irak et a misé en vain sur la coopération avec l’Europe dans sa politique atomique. L’Union européenne, la Chine et l’Inde sont des acteurs importants dans cet acte. L’Union européenne est le principal partenaire commercial de l’Iran. 40 % des importations iraniennes proviennent des pays de l’Union européenne et 35 % des exportations (le pétrole comptant pour 80 % de celles-ci) vont dans l’Union européenne. Dans la question de l’énergie atomique, le triangle Chine, Russie et Iran se pose en rival des Etats-Unis. La Chine et la Russie livrent le matériel et le savoir-faire, et 13,6 % des importations chinoises de pétrole sont dès aujourd’hui couvertes par le pétrole iranien. En mars 2004, une entreprise pétrolière chinoise a conclu un accord pour l’importation de 110 millions de tonnes de gaz naturel iranien. Et l’Inde a engagé à son tour des pourparlers avec l’Iran au sujet de livraisons à long terme de gaz naturel. Ces deux pays veulent investir dans l’exploitation de champs pétroliers iraniens, malgré les menaces de sanctions des Etats-Unis qui veulent aussi empêcher la construction d’un pipeline pour le transport du gaz naturel de l’Iran vers l’Inde via le Pakistan. On ne s’étonnera donc pas du silence des divers Etats concurrents des Etats-Unis au cours de l’acte 3 de la fraude électorale, ils ont tous intérêt au maintien du statu-quo de l’oligarchie intégriste, de Chavez à Poutine.

Au cours du second acte, assez long et poussif, la bourgeoisie arrogante américaine n’eût de cesse de proférer menace sur menace concernant la prétention nucléaire iranienne, avec pour résultat de cimenter le nationalisme interne dans ce pays, vivant d’un importante rente pétrolière mais aussi exploitant une classe ouvrière expérimentée dans un jeu de classes qui n’est pas binaire vu la masse petite bourgeoise assoiffée de placements extérieurs et qui réclame une plus grande part du gâteau d’hydrocarbures.

Au cours du troisième acte – le trucage des élections – est apparu un scénario à double fond : le bourrage des urnes ne fait pas de doute (vu les preuves apportées et les contradictions dans l’annonce des résultats) mais on pouvait supposer un mensonge anglo-américain. C’est bien connu, quand la principale bourgeoisie impérialiste ne peut pas parvenir à ses fins par l’extérieur, elle agit de l’intérieur (cf. l’effondrement du bloc de l’Est sur lequel toute la lumière n’a pas été faite, et pour cause). La grande puissance a beau s’être cassé les dents sur l’os iranien il y a vingt ans, elle ne renonce jamais. Au cours de ce second acte, le démagogue Chavez a apporté évidemment tout son soutien au « non-aligné » Ahmadinejad, confortant tout le mépris qu’il a pour la comédie démocratique dans les pays de dictateurs qui règnent sur des masses arriérées.

Le quatrième acte, révèle que, avec l’enfoncement dans la crise systémique, le bla-bla des curés intégristes finit par lasser, et la rigidité de leur encadrement ne permet pas même à une opposition souple de canaliser la colère contre l’oppression et la paupérisation. Les manifestations drainent les diverses couches de la population, même si c’est la petite bourgeoisie qui piaffe le plus d’impatience. En conséquence de la guerre en Irak, l’Iran n’a pas seulement acquis une très forte influence dans ce pays. Grâce à l’envolée des prix du pétrole, la guerre a aussi procuré au gouvernement des revenus publics plus élevées. En 2004, la croissance de l’économie a atteint plus de 7 % ; dus, cependant, pour 90 % à l’augmentation des prix du pétrole. Les pétrodollars offrent au fur et à mesure au gouvernement les moyens d’apaiser la classe moyenne. Le quotidien allemand Die Zeit du 1er juin 2005 décrivait « l’envers social » de ce boom : « le chômage, les enfants des rues, l’abus de drogues ». Les salaires réels diminuent depuis 1988 (en ce moment, le salaire nominal est d’environ 110 euros par mois). Le cinquième Parlement a abrogé la législation du travail pour les entreprises de moins de 5 employés ; en 2002, le sixième Parlement a fait de même pour les 300 000 fabricants de tapis. Avec la loi sur « l’ajustement de la force de travail », les entreprises textiles ont pu tout simplement licencier 100 000 ouvriers et ouvrières. Le septième Parlement veut maintenant exclure du domaine d’application du code du travail tous les travailleurs avec un contrat à durée déterminée, c’est-à-dire la moitié des actifs, hommes et femmes. En 1996, il y avait 1,4 million de chômeurs selon les statistiques officielles ; ils sont maintenant 3,2 millions (les professions indépendantes en comptent 4,3 millions). Ce qui veut dire que tandis que la population s’est accrue de 18 %, le chômage, lui, a augmenté de 130 %.

ENTRACTE AVANT LE 5e ACTE : où en est la classe ouvrière iranienne et positions des partis politiques.

Sur la Toile, on peut trouver ce genre de résumé qui provient d’un des PC léninistes d’Iran, groupes clandestins plus ou moins issus du maoïsme, dont le parti communiste hekmatiste, du nom de son dirigeant décédé. Ce dernier est un curieux avorton. Leurs textes de base affichent un marxisme classique, une description lisse et impossible à critiquer en soi du passage au communisme, une dénonciation du stalinisme et… une apologie des Conseils ouvriers. Deux raisons militent selon moi pour ne pas considérer ce parti comme révolutionnaire : il se conduit comme un futur parti de gauche prêt à participer à un gouvernement d’union nationale si les ayatollahs valsent, et deuxio ils n’ont jamais pris contact avec les minorités de la « Gauche communiste » internationaliste en Europe. Ils sont d’une certaine façon un groupe gauchiste avant-gardiste, car il faut s’attendre bientôt à ce que les gauchistes en général se mettent à défendre l’idée des conseils ouvriers, vu la pourriture avérée des syndicats ! En Irak il existe aussi un journal en arabe qui titre « Les conseils ouvriers » ( !?). Les chefs du parti hekmatiste sont réfugiés à Bagdad et Londres.

Donc je donne à lire avec des pincettes cette histoire de conseils ouvriers en 1979, à laquelle je n’ai jamais cru (c’est le GCI qui répandit ce bruit, Wildcat et Echanges aussi), mais il apparaît tout de même qu’il existe une classe ouvrière combative :

« Le rôle principal des ouvriers dans la Révolution de 1979 qui renversa le régime du Chah n'est pas négligeable. En septembre 1978 les ouvriers pétroliers de la raffinerie de Téhéran se sont mis en grève. Tout de suite les ouvriers des raffineries des villes d'Abadan, de Chiraz, de Tabriz et d'Ispahan se sont joints à eux. La grève générale des ouvriers de l'industrie pétrolière assomma le régime du Chah alors qu'il se trouvait dans une crise profonde à cause du mouvement protestataire populaire grandissant. La grève des ouvriers du pétrole entraîna celle des autres branches comme le textile, la métallurgie, des mines de charbon et de cuivre etc.

A ce stade -là dans les usines et les établissements de services les comités de grèves se sont formés et les coordinations des grèves s'effectuaient contre le régime monarchique. La grève générale et nationale de tous les ouvriers assommait le régime et l'insurrection armée des 21 et 22 février 1979 renversa le régime dictatorial du Chah. De cette situation révolutionnaire et du coeur des comités de grèves sont nés les conseils ouvriers. Les ouvriers organisèrent alors ces conseils dans les plus grandes unités de productions. Ces conseils instauraient le contrôle ouvrier dans les établissements où les patrons s'étaient enfuis. Ainsi les ouvriers continuaient à lutter pour leurs revendications. Le niveau des connaissances politiques des ouvriers augmentait considérablement à ce moment-là. Dissolution des conseils ouvriers par la République islamique Cette période des libertés relatives et des conseils ouvriers n'a pas duré longtemps. Deux ans après le renversement du Chah, la République islamique priva les gens de toutes les libertés et de tous les droits démocratiques par une campagne éhontée de répressions. Elle recommença alors la répression et l'exploitation sauvage des ouvriers. Depuis 1981 à nos jours des centaines d'ouvriers et de militants du mouvement ouvrier ont été

exécutés par le régime islamique. Des centaines d'autres ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Beaucoup ont été licenciés et certains autres sont recherchés. Certains se sont réfugiés dans de différents pays. Les ouvriers d'Iran sont frustrés de toute organisation indépendante. Les conseils et associations islamiques que l'on trouve dans les établissements et usines ne défendent non seulement pas les intérêts des ouvriers mais en plus sont des organes d'espionnage du régime contre les ouvriers. Malgré toutes les pressions du régime islamique, ces dernières années, les ouvriers luttent sous diverses manières et obtiennent de temps en temps quelques victoires ». (…)Les conducteurs de bus sont mal payés et travaillent dans des conditions difficiles. Outre conduire, ils doivent contrôler les tickets et assurer le respect de la loi sur la séparation des sexes dans les rangs des places assises. Il y avait eu un syndicat de chauffeurs en 1970, mais il avait été dissous cinq ans après la révolution islamique. Les syndicalistes essayaient depuis longtemps de le reconstruire. Lorsqu’ils se réunirent dans ce but le 9 mai 2005, le conseil islamique, les cadres de la compagnie et les forces de sécurité montèrent une attaque contre eux, et quelques syndicalistes furent blessés. La seconde tentative d’assemblée d’entreprise, le 13 mai, échoua à son tour par suite de l’intervention de la police secrète, des forces de sécurité et d’une partie de la Maison du travail. Cependant, le même jour, 3 000 travailleurs se rassemblaient pour réclamer la dissolution du conseil islamique. Le 3 juin, à l’occasion d’une nouvelle convocation à une assemblée d’entreprise, les forces de sécurité empêchèrent les travailleurs d’atteindre le lieu de réunion. Vers midi, environ 500 travailleurs se rassemblèrent avec des pancartes ; la police reçut alors l’ordre de se retirer. C’est à ce moment-là que fut fondé le syndicat des travailleurs des transports publics urbains de Téhéran ; on estime que 5 000 travailleurs (sur 14 000), hommes et femmes, ont participé à la fondation de ce premier syndicat légal. En 1997, 2 000 ouvriers du pétrole manifestaient devant le ministère du Pétrole à Téhéran. Le gouvernement réprima le mouvement : plus de 100 ouvriers furent emprisonnés et de nombreux militants licenciés. Mais entre-temps, le nombre de grèves et de manifestations spontanées ne cessait d’augmenter. Les travailleurs du textile, en particulier, se battaient pour conserver leurs places et obtenir le paiement des salaires qui ne leur avaient pas été versés. Plus de 80 000 travailleurs, hommes et femmes, participèrent, dans environ 1 400 entreprises, aux arrêts de travail, grèves de la faim à l’intérieur des usines, coupures de routes, manifestations spontanées devant les administrations et le Parlement ; il y eut même des bagarres dans certaines villes généralement contenues et réprimées par le pouvoir d’Etat En janvier 2004, les ouvriers des mines et des usines de transformation du cuivre de Khatoon-Abad, dans la province de Kerman, protestaient contre leurs licenciements et organisaient des sit-in avec leurs familles devant les mines. Les forces spéciales entrèrent en action et tirèrent sur la foule. Quelques travailleurs et quelques proches furent blessés et arrêtés. Cette attaque souleva une énorme vague de protestation et de solidarité dans la ville de Shar-e-Babak, où vivent de nombreux mineurs de cuivre. Les habitants descendirent dans la rue pour manifester et jetèrent des pierres sur les banques et les administrations. Là aussi on envoya des hélicoptères pour tirer sur les manifestants. Quatre ouvriers, au moins ont perdu la vie et beaucoup ont été blessés et emprisonnés. De nouvelles formes de résistance ouvrière apparaissent : des travailleurs isolés s’arment et tuent leur chef d’entreprise, le sabotage dans l’usine, etc ».

PRISE DE POSITION DU BIPR : si les gauchistes et léninistes de tout acabit en appelle au casse-pipe, les sectes de la « Gauche communiste » ne se précipitent pas au portillon pour prendre position sur le drame en cinq actes qui se déroule sous nos yeux. Seul le BIPR a publié un communiqué lisible sur le site « la bataille socialiste » qui répercute également images et films des meurtres des « gardiens de la révolution » musulmaniaque. Extraits.

« (…)L’économie iranienne n’est pas immunisée contre les retombées de la crise économique structurelle du capitalisme qui a graduellement atteint les quatre coins de la planète. La classe ouvrière de cette région est également assujettie aux attaques de la bourgeoisie internationale contre ses conditions de vie. En Iran, la main de fer du régime théocratique fasciste est systématiquement utilisée contre les manifestations de la lutte des classes et fait l’envie d’autres gouvernements (…) Les enjeux sont élevés parce que l’Iran est le quatrième producteur de pétrole dans le monde, et que ce pays est au beau milieu d’une des zones de tensions impérialistes les plus exacerbées. Téhéran, même s’il n’a qu’un statut d’observateur, fait partie de l’Organisation de coopération de Shanghai, qui représente les pays d’Asie centrale en plus de la Chine et de la Russie (Ahmadinejad a de fait participé le 16 juin à la dernière rencontre du groupe en Russie) et soutient des organisations comme le Hezbollah, supporte la Syrie, veut réduire le poids du dollar dans les transactions internationales, et revendique le droit d’utiliser l’énergie nucléaire. (…)Il est certain que les événements pourraient prendre une tournure différente si d’autres acteurs entrent en jeu, dont un acteur que les média bourgeois ignorent sciemment — la classe ouvrière qui lutte pour ses propres intérêts, avec ses propres organisations révolutionnaires, contre toutes les factions de la bourgeoisie. » Ces deux premiers extraits montrent une analyse correcte à la fois de l’aggravation économique qui domine le trucage électoral et l’enjeu impérialiste, mais le groupe international de Battaglia comunista reste spectateur comme nous, dans l’attente du 5e acte !

On ne peut pour l’heure que s’incliner devant les jeunes victimes des meurtres des « gardiens de la révolution » de l’Etat bourgeois iranien et leur dédier ce poème persan.

Le vent nous emportera

(Forough Farrokhzad)

Dans ma nuit, si brève, hélas

Le vent a rendez-vous avec les feuilles.

Ma nuit si brève est remplie de l'angoisse dévastatrice

Ecoute! Entends-tu le souffle des ténèbres?

De ce bonheur, je me sens étranger.

Au désespoir je suis accoutumée.

Ecoute! Entends-tu le souffle des ténèbres?

Là, dans la nuit, quelque chose se passe

La lune est rouge et angoissée.

Et accrochée à ce toit

Qui risque de s'effondrer à tout moment,

Les nuages, comme une foule de pleureuses,

Attendent l'accouchement de la pluie,

Un instant, et puis rien.

Derrière cette fenêtre,

C'est la nuit qui tremble

Et c'est la terre qui s'arrête de tourner.

Derrière cette fenêtre, un inconnu s'inquiète pour moi et toi.

Toi, toute verdoyante,

Pose tes mains - ces souvenirs ardents -

Sur mes mains amoureuses

Et confie tes lèvres, repues de la chaleur de la vie,

Aux caresses de mes lèvres amoureuses

Le vent nous emportera!

Le vent nous emportera!

lundi 15 juin 2009

LE LIVRE QUI FAIT PEUR AUX ANARCHISTES (14 euros sur commande)

En vente dans les librairies parisiennes habituelles: Parallèles, Point du jour, La brèche, Publico, etc.









UNE VICTOIRE DU BLAIREAU ? suite





A en croire les entrefilets économiques spécialisés, aussi bourreurs de crâne que les mensonges politiques électoraux, les uns et les autres prétendent que le rétablissement de la prospérité économique est en cours. La mode syndicale est pourtant à la « déprime sociale » parce que l’absence massive des prolétaires aux manifs de veille de paix sociale estivale est interprétée comme un renoncement à la lutte. Dans ce décor de feintes économiques et de morgue syndicale, le chômage apparaît programmé comme inéluctable avec un saut significatif à la « rentrée », avec à la clé des « restrictions sévères » de la part des « entreprises en difficulté » et la non-embauche de milliers d’étudiants petits bourgeois au sortir de leurs examens (*). Nullement gênée par ce constat, la bourgeoisie, comme le lui permet sa victoire électorale frauduleuse, redouble ses attaques politiques et économiques.

Sur le plan politique, la farce du « Dany boom » à peine éteinte a porté ses fruits. La petite bourgeoisie écologiste et gauchiste a bien mérité de sa complicité électorale. Qu’elle retourne à ses plants de pavots et à ses manifs altermondialistes ! De toutes manières, verts ou roses, les cliques de bobos sont incapables d’unité et ne demeureront jamais que des forces d’appoint de la grande bourgeoisie.

Là où la manœuvre de la droite au pouvoir est habile c’est dans la figuration de l’affaiblissement du PS comme seule force d’opposition crédible, comme si les prolétaires n’avaient le choix qu’entre la soumission ou l’adhésion à un parti d’agioteurs et de receleurs. Les vilaines affaires concernant l’ancien chouchou de Mitterrand Julien Dray, les bêtises des Royal et Valls confortent la conviction que le PS est seul pourri et qu’il faut s’en remettre, mutatis mutandis, à l’empirisme gouvernemental. La mystique de SOS racisme avait été en effet un instrument de la gauche bourgeoise pour dénier tout rôle politique à la classe ouvrière plutôt « lepéniste ». Du PS au PCF et aux gauchistes, tous avaient entretenus le mythe, dénoncé seulement par une minorité de révolutionnaires tenus à la marge.

Or, plutôt que de diaboliser les thèmes sécuritaires du FN, la droite sarkozienne les a assimilés. On a assisté au même détournement politique que sous l’ère Mitterrand. Mitterrand avait mis en selle le FN pour affaiblir la droite. Sarkozy a mis en scène les écologistes pour affaiblir la gauche. Le bouffon DCB ressorti comme nouvelle « institution étatique » qui « a prouvé sa maîtrise des rouages politiques français » est un rebelle devenu bourgeois selon Eric Zemmour, que j'ai croisé l'autre jour à Montparnasse (j'ai failli marcher dessus) : « La rouerie, jusqu'au cynisme ; la décontraction jusqu'à la séduction ; le tutoiement chaleureux jusqu'au mépris. Cohn-Bendit est tout cela à la fois. Quand on observe son parcours depuis quarante ans, on songe que les «enragés de Mai 1968» ne se sont pas trompés en le choisissant comme incarnation de leur révolte. Icône médiatique de leur génération. Avec ses talents et travers. Ses contradictions, et apostasies. Sa réalité sans fard. Libertaire dans les années 1970, libéral dans les années 1980. Français et Allemand selon les moments. Pacifiste, mais pour la guerre contre la Serbie. Au nom des «droits de l'homme». De la Révolution jusqu'au Marché, mais toujours internationaliste. Sa vision inspirée de «l'Europe du Rhin au Bosphore» qui inclurait la Turquie correspond exactement aux frontières de l'Otan et aux desiderata de l'Administration américaine, de Bush à Obama. Un hasard sans doute » (…) « Au fil des années, le rouquin a perdu des cheveux, mais arbore des lunettes rondes, derrière lesquelles vibrionne son sempiternel regard bleu. À 64 ans, l'héritier rebelle est devenu un bourgeois respecté, dans lequel se reconnaissent les fameux bobos. L'insolent trublion souriant à la face d'un «CRS-SS,» s'est transformé en politicien habile et retors. Le référendum de 2005 sur la Constitution européenne fut son chemin de Damas. Il fait campagne pour le oui, mais s'abouche très vite avec les partisans du non. Son alliance avec José Bové est le mariage de la carpe et du lapin, du «grand marché» et de l'altermondialisme. Mais les électeurs ne sont pas trop regardants. Cohn-Bendit fait de José Manuel Barroso un parfait bouc émissaire, dont il soutenait pourtant naguère les choix «européens». Il brocarde sans vergogne son ancien «copain» de Strasbourg, François Bayrou, «touché par la Vierge» et obsédé par la présidentielle. Lui qui appela, au lendemain du premier tour de la présidentielle de 2007 son cher «François» à rejoindre «Ségolène», se fait désormais l'allié objectif de Nicolas Sarkozy ».



AMNESIE RIME AVEC AMNISTIE DU PASSE COMPROMIS



Cohn-Bendit n’a pourtant rien d’une personnalité hors norme. Il s’est simplement glissé dans la peau de son ami Tapie (ami commun avec Sarkozy, dont le pauvre Bayrou avait dénoncé la protection financière). En 1994, Mitterrand aide Bernard Tapie à torpiller la candidature de Michel Rocard lors des élections européennes de 1994. Bernard Tapie fait alors le jeu de Mitterrand, ennemi de longue date de Michel Rocard. Derrière une querelle superficielle de personnes, la haute bourgeoisie visait à affaiblir le PS menacé d’éclatement, non de son propre fait mais par désaffection des électeurs « populaires ». A l’époque, l'Europe désabusée fût incapable d'empêcher la guerre qui déchirait les Balkans ; le sous-fifre Cohn-Bendit choisit alors un camp militaire tout comme il le fît aux côtés des massacreurs d’enfants en Algérie. Bernard Tapie, encouragé par François Mitterrand, maintint sa liste qui fit de l’ombre au PS. La principale distraction fût fournie par sa prestation télévisée pour affronter Le Pen. Où il gagna ne masse les faveurs des électeurs bobos. Le PS n’avait récolté que 14,5 % des voix.

Cohn-Bendit comme Tapie ne ferait pas un bon ministre « d’ouverture », il restera comme Tapie un bouffon de circonstance. Il demeure un leader secondaire de la droite libérale très éloigné du marais de la plupart des Verts européens qui considèrent que le dogme libéral est incompatible avec les moyens que nécessitent la préservation de la planète et le combat pour la justice sociale, et donc avec le paradigme écologiste. Sarkozy a piloté Cohn-Bendit pour piquer des voix au Modem, fragile carte de rechange de la droite dans une compétition inégale de califes ridicules.

Le chanteur Francis Lalanne est parvenu aux mêmes conclusions que nous : « « Maintenant que les enquêtes d’opinion lui promettent son fauteuil de député européen, il annonce qu’il va rentrer à la maison, en Allemagne, payé par le contribuable français. Il a été piloté par l’Elysée pour affaiblir la vraie opposition, la vraie liste écologie que nous représentons (hi hi). Sarkozy fait exactement avec Besancenot et Cohn-Bendit, ce que Mitterrand faisait avec Le Pen et Tapie ».


Immédiatement dès le lendemain de sa « victoire électorale » la bourgeoisie a porté ses attaques : baisse des salaires ou licenciements dans les entreprises en difficulté, attaque prolongée contre les retraites, renforcement du flicage et fichage policier. L’attaque économique n’est pas sans fard. Elle est portée au nom du « soutien aux plus démunis », dixit les exclus de la production « assistés ». C’est la faute à la crise mondiale si des milliers d’étudiants vont être jetés sur le pavé à la rentrée. Du grain à moudre est offert aux complices syndicaux avec le projet de mise en cause du statut de la poste à la rentrée, qui signifie qu’on pourra enrégimenter encore une partie des prolétaires dans la défense de la nationalisation, dont le prolétariat n’a que foutre, mais qui servira à cloisonner les luttes entre public et privé. En vérité, le paternalisme sarkozien à la Badinguet ne fait pas fi de toute opposition – il sait que la démocratie bourgeoise a besoin de cette fiction – il aménage une opposition à sa mesure apte à diviser le prolétariat et à le décourager de lutter véritablement sur ses positions de classe. Puis-je conclure en disant que ce n’est qu’une victoire à la Pyrrhus ? En n’oubliant pas qu’à force de bouffer de la vache enragée…


(*) Pour faire fructifier l’aura du petit frère, les frères Cohn-Bendit publièrent fin 1968 sous les auspices des éditions bourgeoises du Seuil un pensum – Le gauchisme remède à la maladie sénile du communisme – pillant sans vergogne les critiques du communisme de conseils dans sa critique de la révolution russe, pour affirmer un galimatias délirant imaginant une révolte sans but de la jeunesse, et méprisant la classe ouvrière : « Nous savons donc que le mouvement étudiant se trouve à l’origine du mouvement ouvrier ». Ce genre de considérations débiles est hélas la théorie de base de l’actuel CCI pour recruter en milieu étudiant, considéré comme purement prolétaire.

vendredi 12 juin 2009



UNE VICTOIRE DU BLAIREAU ?



Tout le monde pourrait en convenir, la situation est déplorable, les élections européennes qui magnifient un triomphe de la droite conservatrice (conservatroce…) ont confirmé que le degré zéro de la politique bourgeoise avait été atteint. La belle Europe écolo-rousseauiste d’une oligarchie ultra-minoritaire – plus encore que les bolcheviks ne l’ont jamais été – qui joue de plus en plus au complément impérialiste du brave prédicateur Obama, où règne la barbarie des accidents du travail déniés comme au Moyen Age (*), se gargarise de son union sacrée verte et fleurie. Le pantin Cohn-Bendit fait la Une des médias pour son aide bouffonesque à Sarkozy & Co (cf. la Une du baveux hebdo « Le point » financé par la bourgeoisie US). Le Monde immonde titre sans honte sur la « Victoire de Sarkozy » ! Belle victoire adoubée par un quart des « citoyens ». Renouvelant une formule saint-simonienne, Cohn-Bendit a accouplé les « autorités électorales », les voteurs petits bourgeois absorbés par leur tâche de féconde de producteurs de démocratie et les « abeilles laborieuses » silencieuses. Mais Saint-Simon disait le contraire, les « politiciens professionnels » se servent toujours des « frelons qui se nourrissent de leur travail ». Il fallait défendre les abeilles contre une « fiscalité inquisitoriale » et en venir à la vraie fiscalité, celle des impôts indirects qui frappe les biens de consommation, donc la masse.


Les milieux politiques bourgeois, de l’UMP au Front de gauche, sont aberrants. Tel le gros taon qui frappe à la vitre dans l’espoir de retrouver l’air qui lui manque, les politiciens s’acharnent à des combinaisons sans issue pratique. . Car il faut ménager l’égoïsme des gros bourgeois, la susceptibilité rousseauiste des classes moyennes et trouver de l’argent dans une conjoncture lamentable, où domine l’incompétence économique et le sentiment que « la confiance » en la démocratie bourgeoise suffirait à remettre l’économie décadente sur pied. Que valent les revendications de salaires et la protestation contre les licenciements sans autre perspective que le fait de subsister, en face des besoins immenses de la technocratie étatique et de l’ignorance où sont cloisonnées les couches salariées et expulsées de la production. La démocratie sarkozienne se perd dans une admiration béate d’une Europe virtuellement pro-américaine, ne voyant pas qu’elle n’est que le masque pris par les Etats-Unis pour mieux tromper le prolétariat. L’Europe se noie dans une politique de margoulins. Le Modem, héritier bâtard d’un centrisme giscardien évaporé, trahi par le vieux caciques et le grand patronat, est l’objet des OPA pour tous les colistiers du sado-maso Bayrou par l’ancien parti gaulliste caméléonisé par Sarkozy-Frankestein. Il ne s’agit plus de droite ni de centre ni de gauche mais d’une politique d’union nationale européenne qui doit échapper à toute contingence partisane. Ne pas se soumettre à cette politique signifie ne pas régler les enjeux planétaires impérialistes et se vouer à l’effondrement du capitalisme.


Le problème se pose ainsi : il ne s’agit pas de revaloriser la politique classique droite/gauche, ni de garantir une politique keynésienne de relance au profit d’un plein emploi des travailleurs. Il faut empêcher que par le truchement des journées mortes syndicales, la classe ouvrière retrouve son identité face à la bourgeoisie traditionnelle et qu’elle soit émasculée par l’utopie réformiste des derniers caciques staliniens et trotskiens. Ces derniers, NPA en tête, sont d’ailleurs roulés dans la farine des Mélanchon et Sabir qui, forts de leur un pour cent supplémentaire, leur enjoignent de venir à Canossa sous l’aile du parti stalinien décrépi.


Ces péripéties cachent mal le jeu du nouveau pouvoir qui dresse, face à la crise systémique, l’écologie à deux visages, si l’on peut dire. Pour la gauche ringarde, une conjuration sarkozyste milite contre le virtuel « front de gauche », pour le pouvoir triomphant sans partage – le gouvernement actuel de l’Etat pour lequel la notion de droite est passéiste – il n’y a aucune alternative en face. Les dérapages moraux de la mère Royal et du calife en carton pâte Bayrou ont fait table rase de toute opposition crédible. La primauté accordée au bien commun écologique sur les intérêts corporatifs ouvriers, encouragée par l’incapacité des concurrents « socialistes » à désigner un seul calife, permet au verbe de suppléer à l’action.


L’opinion publique déçue, réduite à cette masse d’abstentionnistes indifférents, est narguée comme jamais. La presse veule du Monde à Rue 89 et à quelque bord qu’elle appartienne, vitupère les mercantis et les affairistes anonymes qui plument l’ouvrier et le petit bourgeois. Rien de nouveau mais une défense sans fissure de la démocratie oligarchique. Comme les littérateurs de gouvernement Sollers et BHL, la presse est très critique sur les malheurs du monde. Les prolétaires d’Europe sont frappés de vertige comme ceux des autres continents. Sous le masque des experts et des donneurs de morale écologique, la bourgeoisie pose la quadrature du cercle : équilibrer les budgets nationaux, autoriser les exportations de capitaux, garnir le carnet de commande de l’industrie aéronautique et militaire. Incontestablement les abstentionnistes nationaux n’ont pas joué le jeu. Ils ont manqué de sang froid et heureusement qu’on décide pour eux.


La majorité de la France, bourgeois en tête, se groupe derrière le monarque Sarkozy. Seuls sont réticents les chômeurs et les licenciés. L’électeur bobo retrouve ce patriotisme européen qui fît les bonnes heures du nazisme et qui depuis avait été érodé par de vieilles réminiscences nationales. Dans cette conjoncture, la collusion des grandes banques européennes et nord-américaines n’a qu’un but : déborder l’Europe centrale et planifier de nouveaux secteurs d’activité au détriment des autres concurrents, la Chine en premier lieu.



A suivre…




(*) Peu après minuit, le 28 mai, Franns Rilles Melgar, un Bolivien de 33 ans, prend son poste à la machine à pétrir le pain d'une boulangerie industrielle près de Valence, à l'Est de l'Espagne. Il devait y rester entre 11 et 12 heures, comme tous les jours, et gagner ainsi 23 euros. Mais la machine a soudainement happé son bras gauche, l'arrachant avant qu'il n'ait le temps d'arrêter lui-même les rouages avec sa main droite. Selon le syndicat Commissions Ouvrières (CC.OO), ses employeurs « ont forcé l'accidenté à nier qu'il s'agissait d'un accident du travail lorsqu'ils le transportaient dans leur camionnette de livraison, avant de l'obliger à descendre à 100 mètres de l'hôpital ». En une seule semaine du mois de mai, six ouvriers de la construction ont perdu la vie, soit 62 victimes depuis le début de l'année. Dans le secteur agroalimentaire, le deuxième le plus touché après le bâtiment, on dénombre deux accidents mortels par semaine en moyenne.


Obres completes de Munis

G. Munis, un dels grans militants revolucionaris del segle XX, al què podem qualificar
de teòric marxista, a l'altura de revolucionaris com Amadeo Bordiga, Onorato Damen,
Anton Pannekoek, Paul Matick o Karl Korsch


a càrrec del Comitè d'Edició
de les Obres completes de Munis


dissabte 13 de juny a les 18.30h


Barcelona





dimanche 7 juin 2009

HOU LA MENTEUSE !

Ce n’est pas seulement la ministre Nadine Morano qui est une menteuse, c’est toute sa classe d’appartenance : la bourgeoisie. La profession politique des gouvernants est une profession qui exige avant tout une grande capacité à mentir.

Ce qui frappe pour ces élections européennes en général c’est un énorme taux d’abstention, dont 60% en France face à toute cette réclame publicitaire envers le bloc militaire virtuel européen. D’où la faible légitimité des « élus » et des « gagnants ». L’abstention n’est pas en elle-même une victoire quelconque des classes paupérisées, ni un avertissement révolutionnaire, mais la manifestation du fait que le processus électoraliste échappe complètement aux prolétaires, qu’ils n’ont pas leur mot à dire dans ce barnum ridicule. Ce sont les couches moyennes qui votent en général. On n’y verra donc aucune différence avec le vote minoritaire des possédants de la noblesse d’antan, ni un progrès. Après le traficotage élitaire du traité de Lisbonne, la bourgeoisie n’est nullement gênée par cette abstention. Au contraire, elle roule des mécaniques ; « Le Monde » avait donné le ton la veille : « Qui ne vote pas ne peut traiter le parlement européen de technocratique ». En gros, vous pouvez la fermer !

La bourgeoisie qui ment comme elle respire par ses vertueuses déclamations écologiques en vue de « sauver l’humanité » aurait tort de pavoiser. Le combat des classes ne se déroule plus du tout sur le terrain des urnes. La question de la crise systémique a été totalement absente de la foire d’empoigne, la plupart du temps inaudible, des charlots en compétition.

Le prolétariat n’a pas été dupe ni du minable « front de gauche » ni du parlementarisme trotskien. Il a bien saisi qu’on se foutait de sa gueule en lui aboyant que la montée des eaux de un centimètre sur la planète remisait au musée marxiste la conscience de son exploitation.

LA CAMPAGNE A-T-ELLE PERMIS UN RECHAUFFEMENT POLITIQUE DES MENSONGES BOURGEOIS ?

Première leçon : le clivage gauche/droite n’a plus de sens. Sarkozy je te vois ! Le système présidentiel inauguré par le blaireau porte ses fruits. Le PS n’est pas simplement marginalisé, il s’effondre, talonné par les Verts insipides de Cohn-Bendit et Bové. Le PCF avec sa béquille Mélenchon rame à 6%, juste devant le NPA de Besancenot à 5%. La classe ouvrière a donc été faiblement embrigadée par ces résidus de la gauche caviar.

Deuxième leçon : la petite bourgeoisie a délaissé massivement les PS. Elle ne s’est pas tournée vers l’extrême-droite, excepté en Hollande. Bousculée par la crise elle s’est réfugiée dans un vote protestataire, assez apolitique en effet, en faveur du marais écologique, lequel n’a pas affiché un langage différent du parti au pouvoir en France ; il suffisait d’entendre ce pauvre Bové parler comme n’importe quel politicien de droite pour mesurer la platitude et la nullité de l’alternative bobo-écolo. Cohn-Bendit a été le principal clown animateur des soirées télévisées, servant par ses réparties fine mouche et sa faconde libertaire, à intéresser un peu au brouhaha pipole invraisemblable. Mai 68 et Sarkozy était réconcilié le temps d’un plateau télé.

Troisième leçon : l’idéologie européenne est apparue comme une arme contre la lutte du prolétariat sur deux graves questions : le chômage et la guerre. Par la bouche du défenseur moustachu du camembert gaulois, nous avons appris que le problème de l’emploi n’est pas national ! C'est-à-dire seulement européen, pas un problème du capitalisme. La sainte Alliance européenne a révélé ses meilleurs défenseurs : on aura désormais des JA européennes, des journées villes mortes européennes, des voyages syndicaux organisés en car de pays à pays, etc.

Lors de l’émission pipole de fin de campagne, plus inquiétante que l’altercation entre Bayrou et Cohn-Bendit, a été l’image de Tien-A n-Men projetée derrière le dos de Cohn-Bendit, et approuvée par lui, indiquant où est le totalitarisme désigné (« le quart de l’humanité ») : la Chine et derrière, la Russie. Cette défense de la démocratie européenne apparaît ainsi comme une machine de préparation à une autre guerre mondiale. La moralisation de l’économie prônée par le confrère de Cohn-Bendit, Fillon, devient ainsi une désignation indirecte des « fauteurs » de la crise, non pas le capitalisme mais des pays « émergés » ou « totalitaires ».

La petite bourgeoisie croit encore au miracle économique et à la paix éternelle dans les pays riches derrière les lobbies écologiques dont tous les partis en lice se réclament, il lui faudra d’autres coups de semonces plus cruels de l’intraitable crise systémique pour qu’elle se rallie au combat du prolétariat. Hors des urnes.

Les divers pantins de l’ex-gauche caviar, à l’unisson des charlots écologistes, ont tous proclamé qu’un article de leur programme de redressement bidon reste la « défense des libertés syndicales en Europe », autant dire la défense de l’armada de protection juridico-sociale des Etats. Le prolétariat n’en aura pas fini pour autant avec un type d’attaque politique électoraliste ponctuel des menteurs qui nous gouvernent, il devra passer par-dessus le corps des technocraties syndicales qui restent la dernière planche de salut du système en crise et de ses porte-voix médiatiques.

mercredi 27 mai 2009

Initiation à la Gauche communiste

Pierre Hempel : tu publies un nouveau livre plaidoyer « En défense de la Gauche communiste », un peu trop réactif à mon avis face à l’anarcho-syndicaliste Berthier. En plus tu risques de taper à côté du lecteur lambda pour lequel l’invocation de la « Gauche communiste » ne signifie pas grand-chose ou, à la rigueur évoque une quelconque chapelle électorale du parti stalinien finissant, même avec la béquille du Front bas de l’ex-trotskien Mélanchon.

Jean-Louis Roche : D’abord je pense qu’il fallait répondre à ce cuistre, ensuite, comme on s’aperçoit très vite qu’il ne connaît rien à la révolution allemande et qu’il brode, cela nous amène à aller au-delà des fabulations de ce petit personnage pantouflard, et à reposer sur la table les grands acquis de la Gauche communiste. Je suis bien conscient du flou du terme pour les jeunes générations, c’est pourquoi je débute en reprécisant que c’était initialement les deux ailes « gauches » les plus notoires – allemande et italienne – en réaction à la dégénérescence de l’I.C. ; j’aurais pu aussi parler des autres Gauches qui apparurent dans les autres pays européens et de Miasnikov en Russie qui se retrouva par exemple sur les positions du KAPD (Gauche allemande). Gauche ne signifie plus grand-chose aujourd’hui, j’ai longtemps préféré user du terme de « courant » communiste… car la gauche politique des médias est bourgeoise et ne peut pas parler au nom de la classe ouvrière.

En fournissant par après la polémique une importante annexe je n’ai pas d’autre but que celui de Polybe : « La meilleure éducation et le meilleur apprentissage pour la vie politique active est l’étude de l’histoire ». En filigrane je tiens à rappeler les vraies leçons de la vague révolutionnaire de 1917-1923, en soulignant ce qui est tranché dans les débats et polémiques entre les deux grands courants de cette « Gauche communiste » en lien avec le temps présent où le profane peut très bien nous rejoindre sur les conclusions en observant la faillite politique des idéologies de la gauche… bourgeoise.

PH : Commençons par le commencement. En référence à ce que tu nommes « la face cachée de la révolution allemande », tu accuses de confusion bordiguistes et anarchistes car ils estiment que c’est la bourgeoisie qui a arrêté la guerre…

JLR : Ils ne font que répéter ces ânes ce qu’on leur a bourré dans le mou à l’école ! Et l’expression « la face cachée » n’est pas de moi mais de Laugier !

PH : Ne t’énerves pas. Tiens lisons ce qu’écrit l’historien Georges-Henri Soutou qui analyse le machiavélisme des militaires : « Le 29 septembre, à l’annonce de l’armistice bulgare, Ludendorff déclara au gouvernement qu’il fallait adresser aux alliés une demande d’armistice, mais, c’était là toute l’habileté, sur la base des Quatorze Points proclamés par le président Wilson le 8 janvier 1918 (c’est-à-dire sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et aussi de la non-discrimination en matière économique et commerciale, deux intérêts allemands essentiels, on va y revenir). En outre, ajoutait Ludendorff, il fallait nommer un nouveau chancelier à la tête du Reich et mettre en place une « parlementarisation » du régime (jusque-là le chancelier relevait uniquement de l’empereur, désormais il dépendrait de la confiance du Reichstag). Cette seconde proposition avait pour but de gagner la sympathie de Wilson, qui insistait de plus en plus depuis le printemps sur la nécessité de mettre un terme à la nature autoritaire du Reich ; elle avait aussi pour but d’essayer d’amortir la montée du mécontentement populaire, sensible depuis l’année précédente et qui devait d’ailleurs déboucher sur la révolution, à Berlin et dans les capitales des différents États du Reich, du 7 au 9 novembre. Elle avait enfin pour objectif, et disons tout de suite que cet objectif fut atteint, avec les plus grandes conséquences pour la suite, de dégager les militaires de leurs responsabilités aux yeux de l’opinion : c’étaient les militaires qui avaient conduit la guerre pour l’essentiel, au moins depuis 1916, ce serait aux civils de négocier l’Armistice puis la paix. (…) Bien entendu, le mythe de la non-défaite fut immédiatement complété par celui du « coup de poignard dans le dos », propagé par les officines de l’état-major dès octobre 1918 : l’armée n’avait pas été vaincue sur le champ de bataille, elle avait été trahie par les « criminels de novembre », par les hommes politiques défaillants et bien sûr par les révolutionnaires et les socialistes, ces « apprentis sans patrie », selon la formule fameuse. Sur ce double mythe extrêmement fort, forgé dans l’humiliation d’une défaite inattendue et niée, se développèrent deux courants fondamentaux et consubstantiellement liés dès les années suivantes : la volonté de revanche et le rejet de la République de Weimar. On est là, comme l’a fort bien écrit Pierre Jardin, « aux racines du mal ». Il suffit de relire Les réprouvés, le roman autobiographique fameux d’Ernst von Salomon, publié pour la première fois en français en 1931 (chez Plon) pour s’en convaincre ».

JLR : J’ai lu Soutou, c’est intéressant mais ce n’est qu’un historien inconscient. Je te signale qu’il souligne que la bourgeoisie n’était pas encore vraiment unie sur l’intérêt de cesser immédiatement la guerre, ce n’est qu’après les événements révolutionnaires en Allemagne qu’elle s’y est vraiment résolu dans son ensemble. D’ailleurs Soutou le dit avec ce titre : « Les divergences entre alliés dans la préparation de l’Armistice du 11 novembre annonçaient les ambiguïtés de la paix future ». Bien ! Mais nous sommes en 1918, et Soutou et ses lecteurs bordiguistes et anarchistes ont sauté les années de guerre. Or, déjà en 1915, après une année de guerre il se produit des grèves en Russie et déjà des insubordinations au front. Pour Sebastian Haffner, c’est une mutinerie de marins qui a mis en branle la révolution de 1918 (et donc arrêté la guerre): « … la révolution allemande peut tirer une gloire toute particulière de son auto-discipline, de sa clémence et de son humanité, d’autant plus remarquables qu’il s’est agi presque partout de l’œuvre spontanée de masses sans dirigeants. Le héros de cette révolution, ce sont les masses ». Le seul groupe politique à aller dans le même sens que ce génial journaliste, du point de vue historique réel, sur les causes de la guerre, reste le Courant Communiste International (je peux le dire sans faconde d’autant que je n’en suis plus militant depuis longtemps). Dans un article de sa revue internationale en 2008 – Il y a 90 ans, la révolution allemande : Face à la guerre le prolétariat renoue avec ses principes internationalistes – l’auteur, Steinhopfer, rappelle que, en mai 1916, après l’arrestation des membres du petit groupe spartakiste, dont Liebknecht, les métallos se sont mis en grève en solidarité, que les syndicalistes avaient lancé la chasse aux « meneurs » pour qu’ils soient envoyés au front… c’est la vérité contrairement aux maquilleurs du rôle de ces flics sociaux pendant les guerres, comme Berthier ! Les marins allemands se sont révoltés en août 1917, à quelques semaines de la révolution… d’Octobre en Russie ! Il y a eu tant de grèves et de révoltes dans les tranchées qu’il est culotté d’affirmer que la bourgeoisie a pris l’initiative de mettre fin à la guerre. D’abord elle y a été contrainte face au danger de l’effondrement intérieur croissant, parce que la continuation de la boucherie était devenue un carburant révolutionnaire, puis elle a pu prendre le temps de s’unifier pour écraser les réactions courageuses du prolétariat. Donc, la poignée de bordiguistes modernes (évanescents…) et la nuée d’anarchistes (inconscients) sont les deux faces de la même pièce. Ils récitent les âneries qu’on leur a inculquées à l’école bourgeoise. Ce qui m’amène à dire que les anarchistes font en général de bons bordiguistes et que ces derniers redeviennent anarchistes individualistes dès qu’ils se rendent compte qu’ils font rire avec leur histoire d’invariance du marxisme. En tout cas, ils expriment cette vision typique de la petite bourgeoisie intellectuelle qui méprise les masses de prolétaires, ces « cons » qui ont besoin de parti ou de syndicats pour avancer ! En tout cas ils sont aveugles face aux événements en Allemagne de 1916 à 1918 qui révèlent la capacité du prolétariat à paralyser la bourgeoisie avec des minorités politiques réellement présentes mais à la suite de ces mêmes masses, comme l’écrit Haffner : « Les masses qui s’étaient donné ces nouveaux organes d’Etat n’étaient ni spartakistes ni bolcheviques mais social-démocrates. Le groupe Spartakus, précurseur du parti communiste, n’a fourni à cette révolution aucun dirigeant ni « meneur ». La plupart de ses militants ne rattrapèrent la révolution qu’une fois libérés (…) L’exemple russe a peut-être joué un rôle indirect d’amorce, mais il n’y eût aucun émissaire russe qui eût pu orienter le cours des choses. D’ailleurs cette révolution, sauf à Munich, n’eut aucun dirigeant, aucune organisation, aucun état-major, aucun plan d’opérations. Elle fut l’œuvre spontanée des masses, des travailleurs et des simples soldats ».

PH : Le « spontané » horripile les professionnels du bordiguisme et de l’anarchisme… Laissons de côté pour l’instant ces deux caricatures de partitisme et de syndicalisme. Cet arrêt de la guerre est tout de même un coup de génie de la bourgeoisie puisqu’elle va pouvoir s’occuper du front intérieur. Mais le prolétariat allemand se bat-il pour le socialisme ?

JLR : Bonne question ! Le prolétariat va se battre pour la paix. J’en réfère au grand Jogisches qui a dit « ce fut une révolution de soldats ». L’excellent Sébastian Haffner – qui a écrit « Allemagne 1919 une révolution trahie » - et qui nous décrit une « révolution social-démocrate », a estimé aussi que cela avait été une révolution au caractère fondamentalement « antimilitariste ». Je développe depuis des années l’importance de cette idée pour la révolution future, sans faire de concession au pacifisme. Il y a là une leçon de l’échec allemand qui est cruciale, non rédhibitoire mais aucunement prise en compte et analysée par un groupe politique ou un historien.

PH : Révolution social-démocrate ? Au gouvernement le SPD et dans l’opposition, tués dans la rue, les ouvriers allemands en train de faire une révolution social-démocrate ? Il exagère pas un peu Haffner ? Drôle d’explication et de justification de la social-démocratie pour sa trahison de 14 !

JLR : Hep ! Pas si vite ! Les explications de Lénine et Rosa sur la faillite de la IIe Internationale restent valables. Mais pour comprendre cette trahison avec nos petits yeux de spectateurs éloignés encore faut-il discerner qu’il s’est agi de la trahison de la confiance que les masses accordaient jusque là au parti et aux syndicats. Et quand quelqu’un trahit votre confiance vous ne continuez pas votre train-train insouciant, vous restez interloqué ! Les masses interloquées sont ces mêmes masses d’électeurs social-démocrates, reconnaissantes au parti d’avoir généré des syndicats de défense des travailleurs. Nombre de membres du principal parti réformiste « traître » le SPD et de syndicalistes se retrouveront membres des Conseils ouvriers… La trahison croisait le dramatique changement de période de fin de capitalisme florissant – qui se limitait à des guerres locales – les deux principaux moyens de défense politique et économique de la classe ouvrière s’étaient englués dans la routine bureaucratique de l’Etat au point d’abandonner la menace de la veille (refuser la guerre) du fait d’une telle inféodation au socialisme national… empressé à défendre la patrie !

PH : Cela expliquerait pourquoi les Conseils ont été si peu révolutionnaires en Allemagne contrairement à la Russie, et assez légalistes ?

JLR : Oui. Et en acceptant de mettre à leur tête un Noske. Le vote des crédits militaires par le parti n’est pas suffisant pour décrédibiliser ce responsable qui avait été envoyé en Suisse avec la caisse du parti pour la préserver. Investi de cette action, Noske apparaît comme un « homme de confiance ». Ce n’est pas un hasard si les délégués révolutionnaires se sont appelés « hommes de confiance » au fur et à mesure que les prolétaires allemands ont perdu confiance dans ce parti traître. La composition des Conseils allemands est le reflet de cette situation tragique qui permet la double trahison, trahison dans la guerre puis trahison dans la révolution. Nos donneurs de leçons après-coup, les trotskiens et les bordiguistes qui expliquent tout par l’absence du parti et le vieil anar Berthier par son ignorance, oublient que les masses ne se battent pas initialement pour le socialisme, comme le note Haffner, mais pour la paix, le retour au foyer des pauvres pioupious. Avec ces donneurs de leçons on reste évidement scandalisé par la nomination de Noske !

Deux grandes figures de notre Gauche communiste ne s’y sont pas trompées :

- « Le plus souvent, les ouvriers élus sont très peu éclairés, ont une très faible conscience de classe, de sorte que les conseils ouvriers (…) n’ont aucun caractère révolutionnaire » Karl Liebknecht (20 novembre 1918)

- « Si la révolution suit son cours dans les organes révolutionnaires que les premiers jours ont vu naître, les conseils d’ouvriers et de soldats, son destin n’est pas brillant (…) La révolution vivra sans les conseils, les conseils sont morts sans la révolution ». Rosa Luxemburg (30 novembre).

On peut compléter ce constat en lisant Haffner encore : « Les conseils n’étaient pas une bohème révolutionnaire corrompue et assoiffée de plaisirs. Ils étaient pour l’essentiel composés de l’élite ouvrière, de cadres des partis et des syndicats, sobres et solides, qui à leur manière aimaient autant l’ordre que les vieux fonctionnaires qu’ils contrôlaient et voulaient remplacer. En quatre semaines ils avaient largement surmonté le chaos des premiers jours et, dans tous les domaines, avaient créé une organisation parallèle à la vieille administration et capable de fonctionner, ce qui est une performance remarquable » (…) « Les masses allemandes ont fait aussi bien durant cette semaine (du début novembre 1918, ndt) que les soldats allemands pendant les quatre années de guerre et les masses russes en février 1917 ».

PH : ça alors ! Donc demain, mettons en France, on va se fader les rigolos enseignants du POI, de la LCR, de LO et de la CNT dans de futurs conseils ! Et l’élite ouvrière des « cadres » ?

JLR : Attention, les types du parti et des syndicats de l’époque n’étaient pas l’équivalent de nos rigolos trotskiens ou anarchistes. C’étaient de vrais représentants du combat de classe de la fin du XIXe siècle. Un phénomène comme celui des Unions, qui ont succédé aux Conseils avec comme critère d’adhésion l’accord avec la dictature du prolétariat, ne pourra plus se reproduire. C’était d’anciens syndicalistes. Les syndicalistes actuels seront virés en premier lieu des tribunes… pour leur ridicule apologie de la grève générale d’une journée tous les deux mois… Nos gauchistes peuvent être comparés aux Junkers ou au Cadets russes… Mais bon oui il y aura des membres de ces groupuscules et des sous-marins des vieux syndicats gouvernementaux comme la CGT et Cie. Ce n’est pas un problème, le combat se mène pour des objectifs qui dépassent les clivages politiques bourgeois et la créativité des masses saura se jouer des magouilleurs de coulisses. Les délégués révolutionnaires des Unions nous laissent des leçons toujours valables contre le prurit de l’immédiatisme et l’impulsivité révolutionnaire. Dixit Haffner : « Le 30 décembre (1918), le groupe Spartakus se sépara définitivement de l’USPD et se constitua en parti communiste. Ce faisant, il se brouillait avec les Délégués révolutionnaires, qui étaient en désaccord avec cette décision et qui trouvaient depuis longtemps que la « tactique de rue » de Liebknecht, consistant à organiser perpétuellement des manifestations, était d’un dangereux amateurisme. Même au congrès de fondation du parti communiste, il y eut dès le début divergence ouverte entre la masse des adhérents, qui exigeaient une action immédiate, et la direction qui considérait qu’il restait un long chemin à faire (Rosa Luxemburg : « Camarades, votre radicalisme est un peu facile (…) Nous ne sommes qu’au début de la révolution »). Bien qu’il était déjà trop tard de quitter l’USPD opportuniste…

PH : Cela veut-il dire que, comme le chantent sans cesse bordiguistes et anarchistes, les Conseils ouvriers sont nuls et non avenus, faibles, récupérables, pacifistes ?

JLR : C’est du pipeau. Les masses seront toujours amenées à créer leurs propres organes en situation révolutionnaire. Je ne fétichise pas la forme des Conseils puisque je dis qu’ils ne pourront plus être calqués sur les seuls grandes usines mais sur le réseau de toutes les entreprises et les quartiers ; on aura peut-être une fusion de la forme comité d’usine et soviet car l’usine comme base pour réorganiser la société c’est plutôt étroit et dépassé… En tout cas, même s’ils sont composés de « l’élite ouvrière » et de militants des partis traîtres (mais pas de militants traîtres) les conseils en Allemagne – même s’ils ne voulurent au fond qu’une démocratie constitutionnelle des conseils – étaient imprévus et gênaient la social-démocratie ; Haffner note que pour Scheidemann leur existence prolongée aurait signifié la chute de la bourgeoisie.

PH : Après la fabulation sur l’arrêt de la guerre grâce aux syndicats comme l’a déclaré le menteur Berthier, après sa tentative de dissoudre l’innovation extraordinaire des Conseils ouvriers dans l’apologie de l’anarchisme inexistant au cœur des événements en Allemagne, n’a-t-il pas un peu raison de relever la précocité du danger nazi et d’accuser de négligence la Gauche communiste ?

JLR : Du tout. Berthier sait qu’il s’adresse à un milieu analphabète en histoire, le milieu anarchiste et joue sur la sensibilité « antifasciste » qui est la base du recrutement gauchiste simpliste depuis plus de 30 ans. ET il se plante magnifiquement sur l’année 1922. Quiconque a un peu « lu » les événements sait que le mouvement hitlérien ne prend son envol qu’avec la crise de 1929 ! Il essaie de nous refiler sa salade antifasciste a-historique en reprenant l’interprétation bourgeoise de wikipédia sur le putsch de Kapp avec en héros le bonze Crispien. Or ce dernier était au début totalement opposé lui aussi à faire la grève avec les traîtres du SPD, puis a obéi aux consignes des ministres SPD. Mais bon, les lecteurs liront comment je démonte le truc lourdingue à Berthier.

Un coup de chapeau ici au grand historien Martin Broszat, que Berthier eût mieux fait de lire au lieu d’inventer un nouveau putsch Kornilov ou Salan ; Broszat constate que après le putsch « la grève se mua en révolution armée » : « Le gouvernement légal (SPD, ndt) pouvait maintenant revenir de Stuttgart. Son premier soin fut de mettre fin à la grève générale, son deuxième fut le désarmement de l’armée rouge qui occupait toujours la Ruhr. Tout naturellement, les ministres sociaux-démocrates, qui à l’heure du danger avaient encore une fois appelé la révolution à la rescousse et avaient de fait été sauvés par elle, retrouvèrent leur rôle de feuille de vigne de la contre-révolution. Ils firent encore aux dirigeant syndicaux, qui hésitaient à mettre fin à la grève, quelques promesses dont ils savaient qu’elles ne pourraient être tenues, comme le châtiment sévère des putschistes, comme le recrutement d’ouvriers dans les forces de sécurité ». Mais, lisons la suite, ce n’est pas la Gauche communiste qui favorise ou néglige la montée du nazisme, mais le cadre de ce putsch qui en est le « sol nourricier » : « Le régime réactionnaire qui parvint au pouvoir à Munich après la répression de la République des Conseils et le putsch de Kapp fournissait un sol nourricier favorable au premier NSDAP. Le soutien actif de la Reichswehr bavaroise – pénétrée de l’esprit des corps francs contre-révolutionnaires depuis l’été 1919 – aussi bien aux associations patriotiques völkisch qu’aux « gardes patriotiques », puis à leurs remplaçants (les « groupements de défense patriotique »), eut une importance décisive pour le développement du NSDAP et de la SA ».

PH : Quel est le moment de la césure pour le prolétariat allemand ?

JLR : Sa grande défaite est l’année 1923. Cinq ans de luttes qui l’ont épuisé. Il continuera à lutter mais ne sera plus vraiment une menace pour la volonté de la bourgeoisie de mettre le parti de la guerre au pouvoir. La Gauche communiste devient minoritaire avec le KAPD et les Unions. Le parti communiste allemand principal « sur ordre de Moscou, le KPD, renonça à sa tactique révolutionnaire » (Martin Broszat, L’Etat hitlérien). Entre 1923 et juin 1928, le SPD ne fut plus représenté dans les gouvernements de droite du Reich qui se succédèrent dans la République de Weimar. Pendant la même période le parti nazi reste marginal : «… la rupture presque complète des liens de protection dont Hitler avait bénéficié auparavant, suite à sa condamnation à la prison, à son interdiction de parole ainsi qu’aux entraves contrecarrant les activités de son parti dans certains Länder. (…) dans ces années 1924-1928, au cours desquelles le NSDAP nagea à contre-courant, penchant à gauche aussi bien dans son idéologie que dans sa propagande, et revêtant temporairement plus un visage national-révolutionnaire que völkisch-antisémite, que le parti se trouva réellement rejeté par la société politique… (il) se révéla n’être qu’une formation politique marginale » (M.Broszat). Il émerge en 1932, hors de toute problématique de contre-révolution ou d’opposition du prolétariat et de ses partis : «Le parti national-socialiste, qui pendant dix ans n’avait été rien d’autre qu’une petite minorité radicale de droite, se développa soudain en un mouvement national de rassemblement et de masse… » (ibid). La revanche nationale dans la guerre mondiale est en marche, et celui qui lui avait ciré les pompes n’était autre que le député « ouvrier » Ebert qui avait déclaré aux soldats de retour du Front : « Aucun ennemi ne vous a vaincu ».

PH : Pour toute période il faut en effet comprendre le désir ou la logique inévitable du capitalisme d’aller à la guerre. Il ne peut pas faire autrement. Dans le faux dilemme guerre ou paix, il finit d’ailleurs par l’emporter pour recommencer la guerre à peine deux décennies après la boucherie de 14-18. On peut dire qu’on en est au même point aujourd’hui. Comment le capitalisme pourrait-il ne pas envisager la guerre mondiale dans une crise autrement plus grave que celle de 1929, comme même ses thuriféraires les reconnaissent ?

JLR : grave question que nous n’allons pas écluser aujourd’hui. Je voudrais simplement et brièvement conclure sur la conjonction idéologique invariante entre bordiguistes et anarchistes. Lénine avec la complicité de Bordiga avait qualifié d’anarchiste la Gauche allemande maximaliste (le KAPD), étrange retour de bâton, 80 ans plus tard la Gauche italienne se retrouve dans les bras de l’anarchisme confusionniste ! Malgré l’invocation sacro-sainte du parti, mais comme de tout anarchiste lambda du grand penseur Bakounine, une poignée de derniers sectateurs ou ce qu’il en reste est voué à rester sur le bord du trottoir.

Comme je l’ai souligné au début, il y a cet étonnant aveuglement similaire sur la spontanéité des masses, cette obsession de faire dépendre tout changement politique de spécialistes de parti ou de syndicat… Bordiga affirmait que la conscience de classe ne pouvait exister que dans le parti et chaque bonze anarchiste prend les prolétaires pour des incapables. Les bordiguistes ont gardé et cumulé les tactiques parlementaire et syndicale du virage légaliste de l’IC en 1923. Les anarcho-syndicalistes ne sont pas les derniers à appeler à voter pour le candidat de la gauche (bourgeoise) le mieux placé. Sur la question nationale palestinienne, sans issue, on ne trouvera pas une feuille de papier à cigarettes de différence entre anarchos et bordiguistes. Pour dénoncer les Conseils ouvriers ils sont capables d’unir leurs voix. Sur la nature de la Russie, dont Bordiga est resté le supporter ambigu dix ans plus que la Gauche allemande (trop tard !), bordiguistes et anarchistes n’ont plus à se quereller, la Russie stalinienne n’existe plus.

Sans nier l’importance du rôle du parti, mais en renonçant à toute accointance avec les élections républicaines et avec le cinéma syndical, tout révolutionnaire moderne ne peut que se reconnaître dans le maximalisme du programme du KAPD. La Gauche allemande a triomphé au-dessus des autres fractions de la Gauche communiste.

Nous attendons la superbe affiche de nos camarades du Canada avec une longue citation de Rosa Luxemburg qui résume toute la confiance que les communistes révolutionnaires peuvent placer dans les « masses ».