"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mercredi 27 mai 2009

Initiation à la Gauche communiste

Pierre Hempel : tu publies un nouveau livre plaidoyer « En défense de la Gauche communiste », un peu trop réactif à mon avis face à l’anarcho-syndicaliste Berthier. En plus tu risques de taper à côté du lecteur lambda pour lequel l’invocation de la « Gauche communiste » ne signifie pas grand-chose ou, à la rigueur évoque une quelconque chapelle électorale du parti stalinien finissant, même avec la béquille du Front bas de l’ex-trotskien Mélanchon.

Jean-Louis Roche : D’abord je pense qu’il fallait répondre à ce cuistre, ensuite, comme on s’aperçoit très vite qu’il ne connaît rien à la révolution allemande et qu’il brode, cela nous amène à aller au-delà des fabulations de ce petit personnage pantouflard, et à reposer sur la table les grands acquis de la Gauche communiste. Je suis bien conscient du flou du terme pour les jeunes générations, c’est pourquoi je débute en reprécisant que c’était initialement les deux ailes « gauches » les plus notoires – allemande et italienne – en réaction à la dégénérescence de l’I.C. ; j’aurais pu aussi parler des autres Gauches qui apparurent dans les autres pays européens et de Miasnikov en Russie qui se retrouva par exemple sur les positions du KAPD (Gauche allemande). Gauche ne signifie plus grand-chose aujourd’hui, j’ai longtemps préféré user du terme de « courant » communiste… car la gauche politique des médias est bourgeoise et ne peut pas parler au nom de la classe ouvrière.

En fournissant par après la polémique une importante annexe je n’ai pas d’autre but que celui de Polybe : « La meilleure éducation et le meilleur apprentissage pour la vie politique active est l’étude de l’histoire ». En filigrane je tiens à rappeler les vraies leçons de la vague révolutionnaire de 1917-1923, en soulignant ce qui est tranché dans les débats et polémiques entre les deux grands courants de cette « Gauche communiste » en lien avec le temps présent où le profane peut très bien nous rejoindre sur les conclusions en observant la faillite politique des idéologies de la gauche… bourgeoise.

PH : Commençons par le commencement. En référence à ce que tu nommes « la face cachée de la révolution allemande », tu accuses de confusion bordiguistes et anarchistes car ils estiment que c’est la bourgeoisie qui a arrêté la guerre…

JLR : Ils ne font que répéter ces ânes ce qu’on leur a bourré dans le mou à l’école ! Et l’expression « la face cachée » n’est pas de moi mais de Laugier !

PH : Ne t’énerves pas. Tiens lisons ce qu’écrit l’historien Georges-Henri Soutou qui analyse le machiavélisme des militaires : « Le 29 septembre, à l’annonce de l’armistice bulgare, Ludendorff déclara au gouvernement qu’il fallait adresser aux alliés une demande d’armistice, mais, c’était là toute l’habileté, sur la base des Quatorze Points proclamés par le président Wilson le 8 janvier 1918 (c’est-à-dire sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et aussi de la non-discrimination en matière économique et commerciale, deux intérêts allemands essentiels, on va y revenir). En outre, ajoutait Ludendorff, il fallait nommer un nouveau chancelier à la tête du Reich et mettre en place une « parlementarisation » du régime (jusque-là le chancelier relevait uniquement de l’empereur, désormais il dépendrait de la confiance du Reichstag). Cette seconde proposition avait pour but de gagner la sympathie de Wilson, qui insistait de plus en plus depuis le printemps sur la nécessité de mettre un terme à la nature autoritaire du Reich ; elle avait aussi pour but d’essayer d’amortir la montée du mécontentement populaire, sensible depuis l’année précédente et qui devait d’ailleurs déboucher sur la révolution, à Berlin et dans les capitales des différents États du Reich, du 7 au 9 novembre. Elle avait enfin pour objectif, et disons tout de suite que cet objectif fut atteint, avec les plus grandes conséquences pour la suite, de dégager les militaires de leurs responsabilités aux yeux de l’opinion : c’étaient les militaires qui avaient conduit la guerre pour l’essentiel, au moins depuis 1916, ce serait aux civils de négocier l’Armistice puis la paix. (…) Bien entendu, le mythe de la non-défaite fut immédiatement complété par celui du « coup de poignard dans le dos », propagé par les officines de l’état-major dès octobre 1918 : l’armée n’avait pas été vaincue sur le champ de bataille, elle avait été trahie par les « criminels de novembre », par les hommes politiques défaillants et bien sûr par les révolutionnaires et les socialistes, ces « apprentis sans patrie », selon la formule fameuse. Sur ce double mythe extrêmement fort, forgé dans l’humiliation d’une défaite inattendue et niée, se développèrent deux courants fondamentaux et consubstantiellement liés dès les années suivantes : la volonté de revanche et le rejet de la République de Weimar. On est là, comme l’a fort bien écrit Pierre Jardin, « aux racines du mal ». Il suffit de relire Les réprouvés, le roman autobiographique fameux d’Ernst von Salomon, publié pour la première fois en français en 1931 (chez Plon) pour s’en convaincre ».

JLR : J’ai lu Soutou, c’est intéressant mais ce n’est qu’un historien inconscient. Je te signale qu’il souligne que la bourgeoisie n’était pas encore vraiment unie sur l’intérêt de cesser immédiatement la guerre, ce n’est qu’après les événements révolutionnaires en Allemagne qu’elle s’y est vraiment résolu dans son ensemble. D’ailleurs Soutou le dit avec ce titre : « Les divergences entre alliés dans la préparation de l’Armistice du 11 novembre annonçaient les ambiguïtés de la paix future ». Bien ! Mais nous sommes en 1918, et Soutou et ses lecteurs bordiguistes et anarchistes ont sauté les années de guerre. Or, déjà en 1915, après une année de guerre il se produit des grèves en Russie et déjà des insubordinations au front. Pour Sebastian Haffner, c’est une mutinerie de marins qui a mis en branle la révolution de 1918 (et donc arrêté la guerre): « … la révolution allemande peut tirer une gloire toute particulière de son auto-discipline, de sa clémence et de son humanité, d’autant plus remarquables qu’il s’est agi presque partout de l’œuvre spontanée de masses sans dirigeants. Le héros de cette révolution, ce sont les masses ». Le seul groupe politique à aller dans le même sens que ce génial journaliste, du point de vue historique réel, sur les causes de la guerre, reste le Courant Communiste International (je peux le dire sans faconde d’autant que je n’en suis plus militant depuis longtemps). Dans un article de sa revue internationale en 2008 – Il y a 90 ans, la révolution allemande : Face à la guerre le prolétariat renoue avec ses principes internationalistes – l’auteur, Steinhopfer, rappelle que, en mai 1916, après l’arrestation des membres du petit groupe spartakiste, dont Liebknecht, les métallos se sont mis en grève en solidarité, que les syndicalistes avaient lancé la chasse aux « meneurs » pour qu’ils soient envoyés au front… c’est la vérité contrairement aux maquilleurs du rôle de ces flics sociaux pendant les guerres, comme Berthier ! Les marins allemands se sont révoltés en août 1917, à quelques semaines de la révolution… d’Octobre en Russie ! Il y a eu tant de grèves et de révoltes dans les tranchées qu’il est culotté d’affirmer que la bourgeoisie a pris l’initiative de mettre fin à la guerre. D’abord elle y a été contrainte face au danger de l’effondrement intérieur croissant, parce que la continuation de la boucherie était devenue un carburant révolutionnaire, puis elle a pu prendre le temps de s’unifier pour écraser les réactions courageuses du prolétariat. Donc, la poignée de bordiguistes modernes (évanescents…) et la nuée d’anarchistes (inconscients) sont les deux faces de la même pièce. Ils récitent les âneries qu’on leur a inculquées à l’école bourgeoise. Ce qui m’amène à dire que les anarchistes font en général de bons bordiguistes et que ces derniers redeviennent anarchistes individualistes dès qu’ils se rendent compte qu’ils font rire avec leur histoire d’invariance du marxisme. En tout cas, ils expriment cette vision typique de la petite bourgeoisie intellectuelle qui méprise les masses de prolétaires, ces « cons » qui ont besoin de parti ou de syndicats pour avancer ! En tout cas ils sont aveugles face aux événements en Allemagne de 1916 à 1918 qui révèlent la capacité du prolétariat à paralyser la bourgeoisie avec des minorités politiques réellement présentes mais à la suite de ces mêmes masses, comme l’écrit Haffner : « Les masses qui s’étaient donné ces nouveaux organes d’Etat n’étaient ni spartakistes ni bolcheviques mais social-démocrates. Le groupe Spartakus, précurseur du parti communiste, n’a fourni à cette révolution aucun dirigeant ni « meneur ». La plupart de ses militants ne rattrapèrent la révolution qu’une fois libérés (…) L’exemple russe a peut-être joué un rôle indirect d’amorce, mais il n’y eût aucun émissaire russe qui eût pu orienter le cours des choses. D’ailleurs cette révolution, sauf à Munich, n’eut aucun dirigeant, aucune organisation, aucun état-major, aucun plan d’opérations. Elle fut l’œuvre spontanée des masses, des travailleurs et des simples soldats ».

PH : Le « spontané » horripile les professionnels du bordiguisme et de l’anarchisme… Laissons de côté pour l’instant ces deux caricatures de partitisme et de syndicalisme. Cet arrêt de la guerre est tout de même un coup de génie de la bourgeoisie puisqu’elle va pouvoir s’occuper du front intérieur. Mais le prolétariat allemand se bat-il pour le socialisme ?

JLR : Bonne question ! Le prolétariat va se battre pour la paix. J’en réfère au grand Jogisches qui a dit « ce fut une révolution de soldats ». L’excellent Sébastian Haffner – qui a écrit « Allemagne 1919 une révolution trahie » - et qui nous décrit une « révolution social-démocrate », a estimé aussi que cela avait été une révolution au caractère fondamentalement « antimilitariste ». Je développe depuis des années l’importance de cette idée pour la révolution future, sans faire de concession au pacifisme. Il y a là une leçon de l’échec allemand qui est cruciale, non rédhibitoire mais aucunement prise en compte et analysée par un groupe politique ou un historien.

PH : Révolution social-démocrate ? Au gouvernement le SPD et dans l’opposition, tués dans la rue, les ouvriers allemands en train de faire une révolution social-démocrate ? Il exagère pas un peu Haffner ? Drôle d’explication et de justification de la social-démocratie pour sa trahison de 14 !

JLR : Hep ! Pas si vite ! Les explications de Lénine et Rosa sur la faillite de la IIe Internationale restent valables. Mais pour comprendre cette trahison avec nos petits yeux de spectateurs éloignés encore faut-il discerner qu’il s’est agi de la trahison de la confiance que les masses accordaient jusque là au parti et aux syndicats. Et quand quelqu’un trahit votre confiance vous ne continuez pas votre train-train insouciant, vous restez interloqué ! Les masses interloquées sont ces mêmes masses d’électeurs social-démocrates, reconnaissantes au parti d’avoir généré des syndicats de défense des travailleurs. Nombre de membres du principal parti réformiste « traître » le SPD et de syndicalistes se retrouveront membres des Conseils ouvriers… La trahison croisait le dramatique changement de période de fin de capitalisme florissant – qui se limitait à des guerres locales – les deux principaux moyens de défense politique et économique de la classe ouvrière s’étaient englués dans la routine bureaucratique de l’Etat au point d’abandonner la menace de la veille (refuser la guerre) du fait d’une telle inféodation au socialisme national… empressé à défendre la patrie !

PH : Cela expliquerait pourquoi les Conseils ont été si peu révolutionnaires en Allemagne contrairement à la Russie, et assez légalistes ?

JLR : Oui. Et en acceptant de mettre à leur tête un Noske. Le vote des crédits militaires par le parti n’est pas suffisant pour décrédibiliser ce responsable qui avait été envoyé en Suisse avec la caisse du parti pour la préserver. Investi de cette action, Noske apparaît comme un « homme de confiance ». Ce n’est pas un hasard si les délégués révolutionnaires se sont appelés « hommes de confiance » au fur et à mesure que les prolétaires allemands ont perdu confiance dans ce parti traître. La composition des Conseils allemands est le reflet de cette situation tragique qui permet la double trahison, trahison dans la guerre puis trahison dans la révolution. Nos donneurs de leçons après-coup, les trotskiens et les bordiguistes qui expliquent tout par l’absence du parti et le vieil anar Berthier par son ignorance, oublient que les masses ne se battent pas initialement pour le socialisme, comme le note Haffner, mais pour la paix, le retour au foyer des pauvres pioupious. Avec ces donneurs de leçons on reste évidement scandalisé par la nomination de Noske !

Deux grandes figures de notre Gauche communiste ne s’y sont pas trompées :

- « Le plus souvent, les ouvriers élus sont très peu éclairés, ont une très faible conscience de classe, de sorte que les conseils ouvriers (…) n’ont aucun caractère révolutionnaire » Karl Liebknecht (20 novembre 1918)

- « Si la révolution suit son cours dans les organes révolutionnaires que les premiers jours ont vu naître, les conseils d’ouvriers et de soldats, son destin n’est pas brillant (…) La révolution vivra sans les conseils, les conseils sont morts sans la révolution ». Rosa Luxemburg (30 novembre).

On peut compléter ce constat en lisant Haffner encore : « Les conseils n’étaient pas une bohème révolutionnaire corrompue et assoiffée de plaisirs. Ils étaient pour l’essentiel composés de l’élite ouvrière, de cadres des partis et des syndicats, sobres et solides, qui à leur manière aimaient autant l’ordre que les vieux fonctionnaires qu’ils contrôlaient et voulaient remplacer. En quatre semaines ils avaient largement surmonté le chaos des premiers jours et, dans tous les domaines, avaient créé une organisation parallèle à la vieille administration et capable de fonctionner, ce qui est une performance remarquable » (…) « Les masses allemandes ont fait aussi bien durant cette semaine (du début novembre 1918, ndt) que les soldats allemands pendant les quatre années de guerre et les masses russes en février 1917 ».

PH : ça alors ! Donc demain, mettons en France, on va se fader les rigolos enseignants du POI, de la LCR, de LO et de la CNT dans de futurs conseils ! Et l’élite ouvrière des « cadres » ?

JLR : Attention, les types du parti et des syndicats de l’époque n’étaient pas l’équivalent de nos rigolos trotskiens ou anarchistes. C’étaient de vrais représentants du combat de classe de la fin du XIXe siècle. Un phénomène comme celui des Unions, qui ont succédé aux Conseils avec comme critère d’adhésion l’accord avec la dictature du prolétariat, ne pourra plus se reproduire. C’était d’anciens syndicalistes. Les syndicalistes actuels seront virés en premier lieu des tribunes… pour leur ridicule apologie de la grève générale d’une journée tous les deux mois… Nos gauchistes peuvent être comparés aux Junkers ou au Cadets russes… Mais bon oui il y aura des membres de ces groupuscules et des sous-marins des vieux syndicats gouvernementaux comme la CGT et Cie. Ce n’est pas un problème, le combat se mène pour des objectifs qui dépassent les clivages politiques bourgeois et la créativité des masses saura se jouer des magouilleurs de coulisses. Les délégués révolutionnaires des Unions nous laissent des leçons toujours valables contre le prurit de l’immédiatisme et l’impulsivité révolutionnaire. Dixit Haffner : « Le 30 décembre (1918), le groupe Spartakus se sépara définitivement de l’USPD et se constitua en parti communiste. Ce faisant, il se brouillait avec les Délégués révolutionnaires, qui étaient en désaccord avec cette décision et qui trouvaient depuis longtemps que la « tactique de rue » de Liebknecht, consistant à organiser perpétuellement des manifestations, était d’un dangereux amateurisme. Même au congrès de fondation du parti communiste, il y eut dès le début divergence ouverte entre la masse des adhérents, qui exigeaient une action immédiate, et la direction qui considérait qu’il restait un long chemin à faire (Rosa Luxemburg : « Camarades, votre radicalisme est un peu facile (…) Nous ne sommes qu’au début de la révolution »). Bien qu’il était déjà trop tard de quitter l’USPD opportuniste…

PH : Cela veut-il dire que, comme le chantent sans cesse bordiguistes et anarchistes, les Conseils ouvriers sont nuls et non avenus, faibles, récupérables, pacifistes ?

JLR : C’est du pipeau. Les masses seront toujours amenées à créer leurs propres organes en situation révolutionnaire. Je ne fétichise pas la forme des Conseils puisque je dis qu’ils ne pourront plus être calqués sur les seuls grandes usines mais sur le réseau de toutes les entreprises et les quartiers ; on aura peut-être une fusion de la forme comité d’usine et soviet car l’usine comme base pour réorganiser la société c’est plutôt étroit et dépassé… En tout cas, même s’ils sont composés de « l’élite ouvrière » et de militants des partis traîtres (mais pas de militants traîtres) les conseils en Allemagne – même s’ils ne voulurent au fond qu’une démocratie constitutionnelle des conseils – étaient imprévus et gênaient la social-démocratie ; Haffner note que pour Scheidemann leur existence prolongée aurait signifié la chute de la bourgeoisie.

PH : Après la fabulation sur l’arrêt de la guerre grâce aux syndicats comme l’a déclaré le menteur Berthier, après sa tentative de dissoudre l’innovation extraordinaire des Conseils ouvriers dans l’apologie de l’anarchisme inexistant au cœur des événements en Allemagne, n’a-t-il pas un peu raison de relever la précocité du danger nazi et d’accuser de négligence la Gauche communiste ?

JLR : Du tout. Berthier sait qu’il s’adresse à un milieu analphabète en histoire, le milieu anarchiste et joue sur la sensibilité « antifasciste » qui est la base du recrutement gauchiste simpliste depuis plus de 30 ans. ET il se plante magnifiquement sur l’année 1922. Quiconque a un peu « lu » les événements sait que le mouvement hitlérien ne prend son envol qu’avec la crise de 1929 ! Il essaie de nous refiler sa salade antifasciste a-historique en reprenant l’interprétation bourgeoise de wikipédia sur le putsch de Kapp avec en héros le bonze Crispien. Or ce dernier était au début totalement opposé lui aussi à faire la grève avec les traîtres du SPD, puis a obéi aux consignes des ministres SPD. Mais bon, les lecteurs liront comment je démonte le truc lourdingue à Berthier.

Un coup de chapeau ici au grand historien Martin Broszat, que Berthier eût mieux fait de lire au lieu d’inventer un nouveau putsch Kornilov ou Salan ; Broszat constate que après le putsch « la grève se mua en révolution armée » : « Le gouvernement légal (SPD, ndt) pouvait maintenant revenir de Stuttgart. Son premier soin fut de mettre fin à la grève générale, son deuxième fut le désarmement de l’armée rouge qui occupait toujours la Ruhr. Tout naturellement, les ministres sociaux-démocrates, qui à l’heure du danger avaient encore une fois appelé la révolution à la rescousse et avaient de fait été sauvés par elle, retrouvèrent leur rôle de feuille de vigne de la contre-révolution. Ils firent encore aux dirigeant syndicaux, qui hésitaient à mettre fin à la grève, quelques promesses dont ils savaient qu’elles ne pourraient être tenues, comme le châtiment sévère des putschistes, comme le recrutement d’ouvriers dans les forces de sécurité ». Mais, lisons la suite, ce n’est pas la Gauche communiste qui favorise ou néglige la montée du nazisme, mais le cadre de ce putsch qui en est le « sol nourricier » : « Le régime réactionnaire qui parvint au pouvoir à Munich après la répression de la République des Conseils et le putsch de Kapp fournissait un sol nourricier favorable au premier NSDAP. Le soutien actif de la Reichswehr bavaroise – pénétrée de l’esprit des corps francs contre-révolutionnaires depuis l’été 1919 – aussi bien aux associations patriotiques völkisch qu’aux « gardes patriotiques », puis à leurs remplaçants (les « groupements de défense patriotique »), eut une importance décisive pour le développement du NSDAP et de la SA ».

PH : Quel est le moment de la césure pour le prolétariat allemand ?

JLR : Sa grande défaite est l’année 1923. Cinq ans de luttes qui l’ont épuisé. Il continuera à lutter mais ne sera plus vraiment une menace pour la volonté de la bourgeoisie de mettre le parti de la guerre au pouvoir. La Gauche communiste devient minoritaire avec le KAPD et les Unions. Le parti communiste allemand principal « sur ordre de Moscou, le KPD, renonça à sa tactique révolutionnaire » (Martin Broszat, L’Etat hitlérien). Entre 1923 et juin 1928, le SPD ne fut plus représenté dans les gouvernements de droite du Reich qui se succédèrent dans la République de Weimar. Pendant la même période le parti nazi reste marginal : «… la rupture presque complète des liens de protection dont Hitler avait bénéficié auparavant, suite à sa condamnation à la prison, à son interdiction de parole ainsi qu’aux entraves contrecarrant les activités de son parti dans certains Länder. (…) dans ces années 1924-1928, au cours desquelles le NSDAP nagea à contre-courant, penchant à gauche aussi bien dans son idéologie que dans sa propagande, et revêtant temporairement plus un visage national-révolutionnaire que völkisch-antisémite, que le parti se trouva réellement rejeté par la société politique… (il) se révéla n’être qu’une formation politique marginale » (M.Broszat). Il émerge en 1932, hors de toute problématique de contre-révolution ou d’opposition du prolétariat et de ses partis : «Le parti national-socialiste, qui pendant dix ans n’avait été rien d’autre qu’une petite minorité radicale de droite, se développa soudain en un mouvement national de rassemblement et de masse… » (ibid). La revanche nationale dans la guerre mondiale est en marche, et celui qui lui avait ciré les pompes n’était autre que le député « ouvrier » Ebert qui avait déclaré aux soldats de retour du Front : « Aucun ennemi ne vous a vaincu ».

PH : Pour toute période il faut en effet comprendre le désir ou la logique inévitable du capitalisme d’aller à la guerre. Il ne peut pas faire autrement. Dans le faux dilemme guerre ou paix, il finit d’ailleurs par l’emporter pour recommencer la guerre à peine deux décennies après la boucherie de 14-18. On peut dire qu’on en est au même point aujourd’hui. Comment le capitalisme pourrait-il ne pas envisager la guerre mondiale dans une crise autrement plus grave que celle de 1929, comme même ses thuriféraires les reconnaissent ?

JLR : grave question que nous n’allons pas écluser aujourd’hui. Je voudrais simplement et brièvement conclure sur la conjonction idéologique invariante entre bordiguistes et anarchistes. Lénine avec la complicité de Bordiga avait qualifié d’anarchiste la Gauche allemande maximaliste (le KAPD), étrange retour de bâton, 80 ans plus tard la Gauche italienne se retrouve dans les bras de l’anarchisme confusionniste ! Malgré l’invocation sacro-sainte du parti, mais comme de tout anarchiste lambda du grand penseur Bakounine, une poignée de derniers sectateurs ou ce qu’il en reste est voué à rester sur le bord du trottoir.

Comme je l’ai souligné au début, il y a cet étonnant aveuglement similaire sur la spontanéité des masses, cette obsession de faire dépendre tout changement politique de spécialistes de parti ou de syndicat… Bordiga affirmait que la conscience de classe ne pouvait exister que dans le parti et chaque bonze anarchiste prend les prolétaires pour des incapables. Les bordiguistes ont gardé et cumulé les tactiques parlementaire et syndicale du virage légaliste de l’IC en 1923. Les anarcho-syndicalistes ne sont pas les derniers à appeler à voter pour le candidat de la gauche (bourgeoise) le mieux placé. Sur la question nationale palestinienne, sans issue, on ne trouvera pas une feuille de papier à cigarettes de différence entre anarchos et bordiguistes. Pour dénoncer les Conseils ouvriers ils sont capables d’unir leurs voix. Sur la nature de la Russie, dont Bordiga est resté le supporter ambigu dix ans plus que la Gauche allemande (trop tard !), bordiguistes et anarchistes n’ont plus à se quereller, la Russie stalinienne n’existe plus.

Sans nier l’importance du rôle du parti, mais en renonçant à toute accointance avec les élections républicaines et avec le cinéma syndical, tout révolutionnaire moderne ne peut que se reconnaître dans le maximalisme du programme du KAPD. La Gauche allemande a triomphé au-dessus des autres fractions de la Gauche communiste.

Nous attendons la superbe affiche de nos camarades du Canada avec une longue citation de Rosa Luxemburg qui résume toute la confiance que les communistes révolutionnaires peuvent placer dans les « masses ».

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