"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mercredi 3 septembre 2014

Dans la peau d'un égorgeur djihadiste.... LE MEURTRE INDIVIDUEL EST CONTRE-REVOLUTIONNAIRE


Le couteau est à la mode dans les faits divers dramatiques comme en une des méthodes de propagande de guerre des belligérants. Les décapitations de "l'Etat islamique" suscitent l'horreur et la désapprobation morale des dirigeants capitalistes occidentaux. Les "cibles" des assassins encagoulés sont journalistes, ingénieurs ou simples touristes. Oubliées les exactions américaines à Guantanamo. Oubliés les meurtres de l'armée russe en Tchétchénie. Oubliés les massacres en Syrie et en Ukraine à l'aune de la vidéo d'un pauvre otage agenouillé à la veille d'être égorgé. Oubliée l'inhumanité du capitalisme par la focalisation sur des tueurs masqués qui ont eu besoin de commander à une maison d'édition française "l'islam pour les nuls", qui ne sont pas plus islamistes que vous êtes martiens.
 
Au cours des fougueuses sixties, le philosophe français le plus crétin en politique, Sartre avait osé écrire: "... en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c'est faire d'une pierre deux coups supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds".
A l'époque les théories tiers-mondistes, guévaristes et maoïstes faisaient florès, le pouvoir était "au bout du fusil". On ne saurait trop insister sur le fait que cet encouragement au meurtre dans la guerre de "libération nationale" n'était qu'une variante moderniste dégénérée de l'anarchisme de la bombe par le fait1. Au meurtre "exemplaire" du gros riche succédait le meurtre exemplaire du sale "blanc impérialiste" dans une propagande simplement nationaliste, typiquement stalinienne et complice des petits bourgeois arrivistes des nations flouées par le développement inégal du capitalisme. Le stalinisme a disparu en faisant croire que c'était le communisme qui avait été responsable des millions de morts des guerres qui avaient succédé à la Seconde boucherie mondiale. Mais cet esprit stalinien d'apologie du meurtre individuel, comme la gloriole de la baïonnette flanquée dans le corps de l'ennemi en 1914, survit parmi les multiples corps d'armée mercenaires aujourd'hui un peu partout qui "exécutent" l'ennemi (selon les journalistes accrédités) et non pas tuent, massacrent. Sur le web n'importe quel adolescent peut voir, par exemple sur le sordide site humoron, l'exécution de deux cent soldats syriens, attachés face contre terre et tués un à un comme des perdrix. Cette "exécution" comme celle des enfants de Gaza, des civils d'Irak ou de Syrie, de ceux de Centre Afrique comme d'Ukraine, n'émeut pas tant nos braves dirigeants occidentaux que tel égorgement de journaliste otage. Pourtant les méthodes criminelles sont les mêmes des deux côtés. Avant l'an 2000 les attentats étaient sensés être "l'arme des Etats faibles" quand les "Etats forts" bombardaient "proprement" des milliers de civils. AujouRd'hui, mieux que les attentats devenus plus difficiles en raison d'un efficace quadrillage policier, les décapitations sont assurées de marquer les esprits grâce à leur répercussion par le Big Brother informatif universel.
L'horreur, qui reste masquée dans son dénouement final pour le simple spectateur, est visible malgré tout quelque part sur le réseau Big Brother d'Internet. Vue ou pas en son intégralité, l'horreur d'un tel acte a pour effet de paralyser, d'ôter toute réflexion critique. Les images éloignées de massacres à la machette au Rwanda restent dans les mémoires. Recensons tout d'abord la régularité des égorgements de journalistes ou ingénieurs depuis le début des années 2000, en laissant de côté des décapitations beaucoup plus nombreuses par les cartels de la drogue en Colombie et au Mexique.

Les jihadistes de l'État islamique ont revendiqué mardi dernier l'exécution par décapitation d'un second journaliste américain, Steven Sotloff, dans une vidéo qui a provoqué «l'écoeurement» des chefs d'Etat occidentaux.
Dans cette vidéo intitulée «deuxième message à l'Amérique», on peut voir Steven Sotloff, à genoux, vêtu d'une blouse orange. Debout à côté de lui, un homme masqué, vêtu de noir et armé d'un couteau condamne l'intervention des États-Unis en Irak et porte son arme à la gorge du journaliste de 31 ans. Le bourreau, qui s'exprime avec un accent britannique, présente ensuite à la caméra un autre otage, un Britannique identifié comme David Cawthorne Haines, et menace de l'exécuter.
«Je suis de retour, Obama, et je suis de retour à cause de ton arrogante politique étrangère envers l'État islamique», déclare l'homme masqué dans cette vidéo de cinq minutes.
Cette mise en scène est en tout point semblable à celle de la vidéo diffusée le 19 août - premier message à l'Amérique - où un insurgé à l'accent britannique décapitait le journaliste américain James Foley, âgé de 40 ans. L'homme avait ensuite indiqué que Sotloff - également montré dans cette première vidéo - serait le prochain, si les frappes aériennes n'étaient pas interrompues.

Rappel de précédentes exécutions d’Occidentaux par des groupes jihadistes depuis 2002 :
Américains
- 23 jan 2002: PAKISTAN - Le journaliste Daniel Pearl, correspondant du quotidien américain The Wall Street Journal, est enlevé à Karachi (sud). Une vidéo montrant sa décapitation est remise un mois plus tard au consulat des Etats-Unis.
- 28 oct 2002: JORDANIE - Le diplomate Laurence Foley, responsable de l’agence américaine pour le développement (USAID), est tué à bout portant alors qu’il quittait son domicile d’Amman.
Le Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, chef d’Al-Qaïda en Irak, est condamné en 2004 à la peine capitale par contumace pour cet assassinat. Zarqaoui a été tué en 2006 dans un raid américain au nord de Bagdad.
- 11 mai 2004: IRAK - Une vidéo montrant la décapitation du jeune entrepreneur Nicholas Berg, enlevé début avril à Bagdad, est diffusée sur un site internet lié à Al-Qaïda.
Selon des sources de sécurité américaines, l’Américain aurait été exécuté par le chef même du réseau d’Al-Qaïda en Irak.
- 18 juin 2004: ARABIE SAOUDITE - Un site internet islamiste diffuse des photos montrant la décapitation de l’ingénieur Paul Marshall Johnson, enlevé quelques jours auparavant à Ryad. Le 19 août 2014, quatorze membres d’une cellule d’Al-Qaïda sont condamnés à Ryad pour leur implication dans le meurtre.
- 20 sept 2004: IRAK - Le groupe de Zarqaoui annonce la décapitation de l’ingénieur Eugene Armstrong, kidnappé le 16 septembre à Bagdad, avec un de ses compatriotes Jack Hensley et le Britannique Kenneth Bigley. L’exécution de Hensley est annoncée le lendemain.
Britanniques
- 8 oct 2004: IRAK - Annonce de l’assassinat de l’ingénieur Kenneth Bigley, trois semaines après son enlèvement par le groupe de Zarqaoui.
- 3 juin 2009: SAHEL - Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) revendique sa première exécution d’un otage occidental, Edwin Dyer, enlevé en janvier dans la zone frontalière entre le Mali et le Niger. Le touriste était aux mains du groupe de l’Algérien Abdelhamid Abou Zeïd et aurait été égorgé par Abou Zeïd lui-même. Ce dernier a été tué en 2013 par l’armée française dans le nord du Mali.
Italiens
- 14 avr 2004: IRAK - Les ravisseurs de Fabrizio Quattrocchi, employé d’une société de sécurité, annoncent son exécution, deux jours après son enlèvement, pour "punir" l’Italie de son refus de retirer son contingent d’Irak.
- 20 août 2004: IRAK - Le journaliste Enzo Baldoni est enlevé sur la route entre Bagdad et Najaf. Son exécution filmée est revendiquée le 26 août par l’Armée islamique en Irak.
- 15 avr 2011: GAZA - Vittorio Arrigoni, militant pro-palestinien, est retrouvé pendu dans une maison de Gaza, quelques heures après avoir été pris en otage par un groupe de salafistes jihadistes.
Français
- 19 avr 2010: NIGER - Michel Germaneau, ancien ingénieur de 78 ans, est enlevé dans le nord du Niger puis transféré au Mali. Le 22 juillet, un raid franco-mauritanien pour tenter de le libérer — au cours duquel sept membres d’Aqmi sont tués — échoue. Le 25 juillet, Aqmi revendique l’exécution du retraité.
- 24 nov 2011: MALI - Philippe Verdon — qui, selon sa famille, travaillait sur un projet de cimenterie — est enlevé par Aqmi dans son hôtel à Hombori (nord-est). Le 20 mars 2013, un porte-parole d’Aqmi affirme qu’il a été exécuté «en réponse à l’intervention de la France dans le nord du Mali».
Polonais
  • 7 fév 2009: PAKISTAN - Le géologue Piotr Stanczak est décapité après avoir été détenu pendant plus de quatre mois par des militants islamistes qui l’avaient enlevé dans le nord-ouest du Pakistan.
Une telle liste si elle rappelle des pics de propagande occidentale contre cette obscure guerre mondiale que nous mènerait l'hydre islamiste masquée et conquérante, fait là aussi passer au second plan le meurtre massif et régulier de civils par les armées des Obama, Poutine et leurs alliés charitables, humanitaires en particulier par l'entremise de leurs ventes d'armes.

LE FACTEUR-clé de L'ANONYMAT

Les guerres apparaissent en général opaques. Leurs combattants doivent donc rester anonymes. Là réside le secret du meurtre impavide. Quelques facétieux d'Anonymous ont compris la faiblesse de cette stratégie il y a quelques années. Pour faire libérer un de leurs militants détenu par un cartel de la drogue, ils avaient menacé de dévoiler l'identité des membres du cartel en question. La réussite fût totale. L'otage avait été relâché bien qu'après avoir subi les tortures habituelles.
Comprendre la psychologie du tueur anonyme ne peut se situer au niveau du simple examen du type frustré par une société cynique et inégalitaire. Il faut saisir à quel moment et comment le futur tueur ou égorgeur peut passer à l'acte débarrassé de tout sentiment humain.
Le premier moment d'insensibilisation est le port de l'uniforme. Doté d'une tunique commune à une foule d'autres individus, l'impétrant ne s'appartient plus. Il ne peut plus obéir à une conscience de classe ou même à une simple conscience individuelle cartésienne. Il est désindividualisé. C'est cette désindividualisation qui le rend violent sans remords. Il agit pour tous et au nom de tous en raison de l'honneur qui lui est confié d'exécuter la besogne (sale de préférence). Son sentiment des responsbilité individuelle est quasiment dissous. Est altérée la conscience normale de tout individu en temps de paix civile. Ses comportements sont conditionnés par les circonstances de la situation immédiate, qui est souvent très simple: sauver sa peau. Car si vous n'obéissez pas dans la foule en uniforme vous êtes cuit, aux ordres d'un Durruti comme aux ordres d'un quelconque djihadiste barbu. C'est ce bon Gustave Le Bon qui avait parfaitement identifié le mécanisme: "dans la foule, tout sentiment, tout acte est contagieux", "La qualité mentale des individus dont se compose la foule ne contredit pas ce principe. Cette qualité est sans importance. Du moment qu'ils sont en foule, l'ignorant et le savant deviennent également incapables d'observation". A cet égard il n'est pas étonnant que des adolescents, qui ont vécu en Europe riche au milieu de bandes, régies par le même principe de contagion suiviste, filent s'enrôler dans les zones de combat (impérialiste masqué), vues comme moments révolutionnaires. On retrouve le même phénomène dans les émeutes primaires qui culminent dans des lynchages. Le spontané est vite au second plan de l'explosion. Les individus les plus actifs, les plus cruels (donc les plus "radicaux") sont en situation de précarité économique et sociale. Les brutes épaisses et les dictateurs sont en général des déclassés ou des arrivistes bafoués. Sous le régime de Vichy en France, comme en Allemagne sous Hitler, les pires tortionnaires pervers se retrouvèrent promus aux postes de commandement des organismes policiers et militaires. Le développement du phénomène terroriste n'est donc pas le propre de la seule religion d'Allah (traditionnellement belliqueuse) mais intrinsèque à la guerre moderne dès lors qu'on ne peut plus trouver de justification crédible pour les millions de prolétaires internationalistes. Les individus paumés, sans identité collective, en trouve une lorsqu'ils sont embrigadés. Il y a leur groupe, leur camp, leur troupe militaire et le reste du monde. L'esprit de corps est une source puissante de déshinibition comportementale, porte ouverte à l'acte de tuer, comme affirmation de la force du groupe. 

On remarquera enfin que l'uniforme est le même chez les super flics dits nindja comme chez les tueurs de l'Etat islamique. Et au passage la gradation en terme d'Etat pour des cartels hétéroclite de pillards, qui confirme "l'état" du monde à feu et à sang, officialisant des bandes armées telle une entité nationale officielle. Les "combattants" de l'Etat démocratique comme ceux de l'Etat islamique sont masqués. On ne sait plus qui est le chef dans les bandes d'assassins armés comme on ne sait plus qui sont les financiers qui ordonnent des manoeuvres économiques criminelles. Pour un peu on dirait qu'il le faut pour ne plus avoir à se regarder devant la glace. Au fond, cet anonymat est pourtant bien symbolique de la guerre moderne capitaliste: elle doit masquer des combattants sans vergogne et sans autre but que la jouissance de violer et tuer l'autre.

LE PROLETARIAT LUTTE LUI A VISAGE DECOUVERT

Tout autre est le comportement de la "foule prolétarienne". Si elle est capable de discipline, elle s'oppose férocement aux actes délictueux, quoique dans son enfance le mouvement ouvrier n'ait pas toujours su discerner des actes de violence normaux contre les institutions d'actes déplorables contre des personnes. On peut regretter des exécutions sommaires pendant la Commune de Paris et en Russie en 1917, mais on ne fut pas capable d'égaler à ces époques la cruauté qui régit les guerres inter-capitalistes actuelles. Mieux les exactions regrettables furent sanctionnées par la défaite des révoltes et révolutions de la foule prolétarienne, et obligèrent à tirer des leçons fondamentales sur les limites de la violence, alors que la bourgeoisie de nos jours, non seulement démultiplie des actions de ses bandes armées, mais opère de mille façons pour continuer à les "masquer", ou à en faire porter la responsabilité aux mercenaires d'en face. 

Ce n'est donc pas par plus de guerres ou moins de guerres que le prolétariat pourra reprendre le chemin pour le renversement de la domination capitaliste, mais en ne faisant pas de la violence en soi sa doctrine. La violence doit rester un aspect secondaire des révolutions à venir. La conscience et la force de conviction dans la description de l'état du monde à feu et à sang et dans l'affirmation de la possibilité d'un autre monde, sera une arme bien plus considérable face au discours pacifiste de toutes les bandes armées humanitaires qui ensanglantent l'humanité, au nom de la paix sociale disparue.


1Publiés par les éditions Mille et une nuits, qui infestent toutes les librairies et proposent un format de poche peu cher et accessible à tout étudiant fauché, le brouet de Besancenot et Löwy, deux petits caïds de l'ex LCR reconduits aux mêmes fonctions au NPA, réalisent l'hyménée du trotskysme et de l'anarchisme, tout en y mêlant des pans de l'histoire du mouvement ouvrier, saupoudré de citations de Rosa Luxemburg ou Benjamin Péret; la récupération est poussive. Les comparses ne liquident pas seulement toute l'histoire du mouvement révolutionnaire réel, mais esquivent la complicité du trotskysme et du stalinisme, sans compter les successives erreurs criminelles du courant dit Ivème Internationale, qui a soutenu à peu près tous les coups d'Etat militaires et maoïstes des sixties. Dans ces épousailles perverses avec l'anarchisme, nos trotskiens repentis saluent l'anarchisme moderne dans ce qu'il eût de plus sordide, notamment pendant la fameuse "révolution espagnole", présentée comme le nec plus ultra de l'autogestion plouc, et les apologises du meurtre "révolutionnaire" Durruti à l'égal du triste Guévara. Ces oeillades coquines en direction des intellectuels anars ne devraient pourtant pas leur gagner des électeurs nouveaux confiant en la mauvaise foi historique des derniers bâtards du trotskysme.

lundi 1 septembre 2014

L'EXPLOITATION DE LA SOLITUDE, MARCHE CAPITALISTE JUTEUX


Cette conférence sur la plage avait été magnifiquement préparée. Communiqué sur le site Internet nunuche d'OVS, envoi du communiqué à radio France bleue nord (direct à la poubelle). Je disposais de l'équipement nécessaire pour m'adresser au moins à un millier de personnes sur la plage, qui, je n'en doutais point allaient même venir cinq fois plus nombreux – 5 millions de français vivent parait-il cloitrés dans une ignoble solitude - tous éminemment concernés par un de ces fléaux modernes les moins rentables électoralement, politiquement et philosophiquement. Malgré des ennuis personnels contrariants (j'avais cassé bêtement ma voiture la veille), je m'étais levé dès potron minet pour peaufiner mon exposé, le résumer et en apprendre les grandes lignes afin de prononcer un discours savant et accrocheur débarrassé de citations sous le vent et les embruns. Des amis de la veille m'avaient aussi promis de venir avec copines et copains. L'impétrant ennemi de Dame Solitude avait cependant négligé un facteur non négligeable: 10H un dimanche matin c'est trop tôt pour les prolétaires éreintés de la semaine, surtout les jeunes prolétaires épuisés par leur soirée en boite de nuit ou à faire la bringue à droite et à gauche pour calmer leur ennui.
A cette heure matinale vous ne voyez que pépé et mémé en train de faire pisser Médor. Et moi tout imbibé de l'imagerie de Dame Solitude telle une très vieille dame râblée toute ridée prostrée sur son fauteuil, je ne vis que de vieilles femmes, mais toutes en couple, quelques véliplanchistes, et autres coureurs cyclistes de passage. C'était bien moi le conférencier altruiste qui était seul sous son parasol, diablement seul, et irrémédiablement. La solitude du discoureur de fond dans un lieu totalement inapproprié.
Je songeais en poireautant une heure durant que mon propos avait quelque chose d'obscène. Je ne m'étais pas soucié un instant de la solitude du prisonnier, de la solitude du réfugié à Lampedusa, du clochard à la Gare du Nord, du drame du petit afghan en attente d'être expulsé à Calais. Mon propos était en fait assez égoïste, il s'attachait à comprendre et définir la solitude du petit bonhomme occidental, nourri, logé, exploité mais avec un salaire, à la recherche de ce qui est l'essence du bonheur humain, une vie de famille ou/et en couple, comme l'avait remarqué Alfred Rosmer dans son magnifique ouvrage sur la Grande guerre.
Quelle déshérence individuelle que de s'attaquer à la solitude, cette truie philosophique, quand il ya tant de guerres et tant d'injustices sociales! Dans mon exposé je n'avais même pas esquissé une comparaison ou un rapprochement entre la solitude terrible du réfugié sans patrie et du prolétaire occidental au chômage ou dans la dépression. Il y a sans nul doute pourtant des consonances et une plus grande proximité qu'il y paraît entre ces situations extrêmes de misère. Misère luxueuse contre misère sans luxe. Mon propos n'est pourtant pas étanche dans ses grandes lignes pour expliquer en quoi la culture de la solitude, qu'on la pare d'individualisme, d'indépendance ou de libre arbitre, est nécessaire comme jamais au capitalisme pour dissoudre toute notion de classe et surtout, dirais-je obséquieusement, de convivialité de classe. Je m'attache à démontrer que le pouvoir sur les hommes atomisés est indispensable à la marche triomphale de la société marchande déshumanisée. J'ai replié mon modeste matériel et je suis rentré dans ma tanière.

LES GRANDES LIGNES DE MON EXPOSE

  1. La solitude hier et aujourd'hui.
    - Une inconnue dans les sociétés primitives et dans les sociétés rurales.
    - Industrialisation et éclatement de la famille et des relations de voisinage.
  2. Conséquences contemporaines: la solitude ne rend pas seulement malade mais elle tue.
          • isolement généralisé
          • isolement social = suicide, + alcoolisme et drogues
          • cancer psychologique: maladies du coeur, diabète, arthrite, etc.
          • L'absence de réseau interpersonnel augmente l'aliénation solitaire, c'est pourquoi les bourgeois y attachent tant d'importance. Le manque de contacts humains chez les prolétaires isolés est impitoyable. Un habitant de France sur quatre n'a pas d'amis et ne voit presque plus sa famille. Le nombre faramineux de crottes de chiens à Paris vous donnent une idée de la foule urbaine solitaire.
    1. Causes et origines de l'institutionalisation du "marché solitaire"
      - Un contrôle social et politique prégnant de la vie privée par l'Etat à la fin du XIXe siècle (via la religion, la médecine, les oeuvres dites sociales, etc.)
      - l'institution du consumérisme avec le fordisme : en lui vendant sa bagnole, le patron moderniste s'adresse à l'ouvrier en tant qu'invidu séparé de sa classe sociale, et lui fixe des objectifs personnels égoïstes, l'ouvrier sera dès lors moins enclin à espérer changer la vie dans un monde socialiste qu'à tirer le meilleur parti des joujous qui lui feront croire à sa liberté de consommer, tout comme la démultiplication de besoins artificiels deviendra le seul but tangible de sa vie. Mais en le coupant radicalement de toute communauté humaine dans une course sans fin où il ne peut plus y avoir que des perdants et des gagnants, des parvenus et des laissés pour compte.
      - le mode d'embauche, de recrutement syndical, de rapport aux autorités policières et sociales, les embrigadements militaires successifs, le système électoral dit démocratique qui enferme l'individu dans ledit "isoloir".
    2. La spéculation financière régit tous les aspects de la vie privée dans une vie privée de réel bonheur.
      - l'effacement des classes sociales qui laisse croire au même ascenseur pour monsieur tout le monde indifférencié, s'est organisé autour de l'invention du supermarché devenu la fontaine de jouvence des banlieues où règne l'anonymat urbain et où tu peux crever dans ton HLM sans que personne ne se soucie de l'odeur de ton corps décomposé.
"La spéculation financière est devenue plus rentable que la production, et la production
est dirigée par des stratégies de marketing reposant sur la technique bien connue de
l'obsolescence programmée. La publicité, forme d'art des sociétés capitalistes, cherche à
encourager le goût de la nouveauté, ainsi qu'à créer l'insatisfaction à l'égard de tout ce
qui est vieux ou démodés. L'idéal publicitaire est un idéal de biens jetables..." (Christopher Lasch). Du bien jetable à l'homme jetable il n'y a qu'un pas, aisément franchi.

      1. Internet est devenu le principal lieu de contrôle des relations interhumaines.
        - des sites pompent allègrement toutes vos données personnelles.
        - les sites de rencontre sont régis par un système d'accroche à votre CB obligatoire
        - partout une foule d'experts en tout genre spécialisés dans vos problèmes de couple comme de multiples "cellules de crise"en cas de catastrophe ou d'attentat, accourent pour vous consoler et vous rendre...à vous-mêmes votre propre solitude aliénée et "achetée".
        - pour la finance et le commerce vous êtes la vedette du "chacun pour soi".

En conclusion, en parfait opportuniste j'en avais prévue deux, suivant le public:

  • une, réformiste pour ici et maintenant: il est toujours possible d'établir de vraies relations, parfois dans le travail, parfois dans le voisinage mais surtout pas dans les "thé dansant", les boites de nuit, les sorties avec des GO d'OVS ou du Club Med. En sachant que vous êtes réduits comme le pêcheur en eau douce à attendre le poisson de passage qui se révélera un ami fiable et pas inconsistant, ou une conquête qui ne sera ni aléatoire ni perverse. Il faudrait par exemple lancer l'idée de lieux de rencontre le weekend sur la place centrale de toutes les villes..
  • l'autre, désabusée, mais pas forcément incompatible avec la première: seule la révolution communiste dissoudra la solitude et devrait permettre de restaurer l'empathie naturelle entre les êtres humains et l'amour sous toutes ses formes.

    Nous laisserons la conclusion réelle à cette conférence en plein air à cette jeune femme qui s'est arrêtée devant mon stand: "mais... il n'y a personne". Ce qui était indéniablement et viscéralement vrai et conforme à la solitude actuelle.
Avec un dernier salut à l'imaginatif Charles Fourier.




samedi 30 août 2014

DE LA DIFFICULTE A EMBRIGADER DANS LES GUERRES ACTUELLES DE LA BOURGEOISIE FINANCIERE AUX ABOIS


Un point commun à toutes les guerres actuelles sur les cinq continents: difficile de faire marcher au pas la classe ouvrière et les classes pauvres du tiers-monde. Bien sûr la plupart des grandes puissances disposent d'armées de métier, composées de prolétaires arrivistes mais qui ont tout de même une base arrière familiale vigilante et apte à protester devant un linceul de plastique. Mais un engagement militaire inflationniste requiert toujours la conscription non simplement pour renforcer les armées mercenaires nationales mais pour assurer à l'arrière une "solidarité idéologique" face au sacrifice masqué pour les financiers lâches de l'arrière et leurs larbins politiques. L'Ukraine est typique de la contradiction ambiante, tout comme la Russie. L'internetie bourgeoise vient de reconnaître, après des semaines de black out (et certainement à cause des infos que le groupe "Guerre de classe" a fait circuler) que le cap des 2000 morts a été franchi largement, reléguant Gaza en seconde position. Le sentiment nationaliste a eu beau être réchauffé en Ukraine, les médias occidentaux (dont TV française) ont beau bourrer le crâne en montrant l'engagement de "volontaires civils" à l'entraînement, c'est du bluff. La classe ouvrière en Ukraine est sidérée et ses femmes montent au créneau pour s'opposer à la guerre poussée par la bourgeoisie US et assurée par le boucher Poutine. En Russie même, où les médias occidentaux nous assurent que 90% de la population est derrière le tsarévitch Poutine, le mouvement de protestation s'amplifie sous le black out du régime néo-stalinien.

Voici quelques éléments de la nature de la protestation (même si l'utilisation à notre point de vue ne peut être que partielle puisque l'Express n'est qu'un des organes de la CIA)..

Officiellement, aucun soldat russe ne combat en Ukraine. Mais les familles des soldats questionnent les circonstances de la mort de leurs enfants, parfois enterrés secrètement par l'armée. 
(En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/il-n-y-a-pas-de-guerre-en-ukraine-mais-les-soldats-russes-y-meurent_1571440.html?xtor=RSS-3011&google_editors_picks=true#lSIfmoOuxowlg53j.99)

Le leader des séparatistes prorusses a déclaré que 3000 ou 4000 soldats se battent à leurs côtés. Selon le Comité des mères de soldats de Russie, ils seraient entre 10 000 et 15 000. "Poutine viole non seulement les lois internationales, la Convention de Genève mais aussi la loi russe. Quant au commandant en chef des forces aériennes, il oblige ses hommes à combattre dans un pays étranger, l'Ukraine, quand leurs mères reçoivent des cercueils anonymes", déplorait Valentina Melnikova".

A Kostroma, dans le nord de la Russie, 15 soldats sont revenus blessés en début de semaine. Selon des témoins, d'autres étaient dans des cercueils. Le mari de Valeria Solokova, rencontrée par l'AFP, ne figure sur aucune des deux listes. Avec environ 400 autres militaires, il a été envoyé à la frontière russo-ukrainienne pour participer à des exercices, mais ne donne plus signe de vie. Les soldats ne se manifestent plus sur les réseaux sociaux, observe Libération.
Valeria Solokova n'est pas seule à s'inquiéter pour un proche, envoyé à la frontière. Jeudi, des mères et des épouses ont tenté de manifester près de la base militaire du 331e régiment de la 98e division aéroportée de Kostroma. Les autorités leur ont interdit de sortir leurs banderoles et la presse a été priée de ne pas relater l'événement.
(...)
D'autres ne reverront pas leur fils, même si leur pays n'est pas officiellement en guerre. Le conseil des droits de l'Homme rattaché à la présidence russe -qui entretient des rapports compliqués avec le Kremlin- rapporte le cas d'une mère qui a reçu le corps de son fils, parti pour des exercices militaires, dans un cercueil. Sur le certificat de décès, il est simplement indiqué "mort de ses blessures". Où? L'armée ne l'a pas précisé, relate USA Today. "Elle a joint d'autres soldats de son unité, ils lui ont expliqué qu'une centaine de soldats ont été tués dans la région de Donetsk", le 13 août, détaille Sergei Krivenko, président du conseil. Selon Reuters, environ 300 soldats auraient été blessés le même jour. Dans ce contexte, des parents se questionnent sur la mort de neuf soldats, officiellement à Rostov, une ville frontalière avec l'Ukraine. 

Soldats fantômes

"Volontaires", "vacanciers" ou "frères de sang" dans la bouche des officiels russes et des séparatistes, ces hommes en armes circulent en Ukraine sans insignes et sans documents officiels, laissés à la frontière. "Je reçois des appels de familles demandant quoi faire, avec des conscrits forcés à signer des contrats pour être envoyés à la frontière", explique Lidia Sviridova du Comité des mères de Saratov. D'autres témoignages font état de documents signés sous la contrainte pour attester que les soldats sont volontaires.
La culture du non-dit entoure la guerre menée en Ukraine. A tel point que certains soldats sont enterrés dans le secret: à Pskov, dans le nord de la Russie, des parachutistes ont des tombes sans nom et sans photo, selon Le Monde. L'armée en dit le moins possible aux familles sur les circonstances de leur mort, les journalistes sont menacés lorsqu'ils tentent d'enquêter. Officiellement, "ces informations sont actuellement vérifiées par les autorités compétentes", a déclaré mercredi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

Tout cela ne vous rappelle-t-il pas l'Afghanistan puis la Tchétchénie? Sauf que "ça se rapproche" du coeur de l'Europe, c'est à dire du lieu principal du monde où l'on ne peut pas mentir indéfiniment au prolétariat!

AU LIEU DE PERDRE LEUR TEMPS A ESSAYER DE SE FAIRE RECONNAITRE PAR L'OUVRIER-CONSOMMATEUR DANS SON COMBAT CORPORATISTE ETROIT ET ENGONCE DANS L'IDEOLOGIE PRODUCTIVISTE NATIONALE, LES PRETENDANTS A "JOUER UN ROLE REVOLUTIONNAIRE" ET AUTRES ASPIRANTS A ETRE "LE PARTI DE DEMAIN", FERAIENT MIEUX DE SE PREPARER DEJA A LUTTER CONTRE LA GUERRE FINANCIARO-CAPITALISTE.

AILLEURS SEULE LA FUITE FACE AUX MASSACRES...

En Afrique, en Syrie, en Libye, en Irak, à Gaza, la fuite est le seul recours des populations otages martyrisées. Face au carnage, prises d'otage, viols et pillages des diverses bandes armées, il n'y a aucun recours pour cette humanité livrée aux barbares armés jusqu'aux dents, tarés sanguinaires qui n'agissent au nom de l'islam arriéré ou de la démocratie corrompue que pour s'enrichir et jouir du meurtre1.
Keynes parlait de la nécessité de l'euthanasie des rentiers, on peut tout autant souhaiter l'euthanasie de la plupart des dirigeants et financiers des grandes puissances. ET, chose extraodinaire, qu'il faut relever avec force: même sans une opposition ouverte du prolétariat ou contestation idéologique de ses (minuscules) unités maximalistes: LA VERITE VOIT LE JOUR! Les capitalistes s'euthanasient eux-mêmes. Même ce pauvre Hollande, glorieux général Camenbert au Mali, délesté de son arrogant sous-fifre hystérique, le con Montebourg, a dû faire marche arrière: avec les "amis de la Syrie" il soutenait jusque là la bande des tueurs djihadistes contre le boucher Assad. Plus drôle, pour l'histoire de la mystification bipolaire du jeu de la guerre, le sémillant Obama, en costume blanc, a assuré que tout en bombardant les djihadistes il n'était pas question de s'allier au boucher Assad. Ne parlons pas de Poutine qui ment comme il respire et ridiculise les convois de médicaments internationaux.

Pour le prolétariat il n'y a même plus besoin d'un parti même pas léniniste pour crier: "nous ne choisissons aucun camp". Tous les camps s'avèrent si bien criminels eux-mêmes... Et les journalistes, surtout ceux de C dans l'air – sponsorisés chacun par telle ou telle mafia industrielle ou pharmaceutique ou même la caisse noire de l'Etat – qui parlent de choses qui nous sont étrangères2, n'apportent pas tant des infos creuses qu'une absence de réflexion néantissime.

Nous passons le plus clair de notre temps à subir le mensonge généralisé, plus si déconcertant puisque tant de fois la vérité leur éclate désormais à la gueule de plus en plus souvent. Mais notre force monte chaque jour lorsque nous sommes quelques uns à assurer qu'il va fallloir le foutre en l'air leur système de meurtre et de jouissance cynique qui pourrit tous les rapports humains sans les aliéner complètement.

Continuez salopards de jouisseurs bourgeois à nous étonner par votre narcissisme idéologique et votre perversion sociale, vous ne nous vendrez même pas la corde pour vous prendre comme pronostiquait Lénine: vous êtes vous-mêmes en train de vous pendre.

1L'émission destinée au bourrage de crâne des banlieues françaises, le "Grand journal" avec l'idiot De Caunes, recevait hier des familles des gamines embrigadées par divers djihads, avec une compassion puante et les explications sociologiques les plus navrantes. Ces cons de troncs journalistiques auraient mieux fait de féliciter les sergents recruteurs djihadistes: eux au moins "y arrivent", et peu importe si les "pôvres" ados – qui se trompent de révolte contre le système – se rendent compte trop tard qu'on les a envoyés au casse-pipe... comme le ti jeunes de 1914!
2Les sondages se ridiculisent de plus en plus eux-mêmes. Voici ce qui restera une perle rare et étonnante de la connerie de l'arrière cuisine à sondage: QUEL HOMME PEUT SAUVER LA FRANCE? Faut vraiment nous prendre pour des arriérés mentaux pour poser une telle question, et pour nous prêter ensuite la réponse: 50% Juppé (vieille canaille sortie de la naphtaline), et 40% pour Sarko (vieille canaille ultra-corrompue) et enfin l'idiot du village Hollande vers les 15%. Et ces cuistres professionnels osent appela cela la "dictature de l'opinion", nous répondons vivement: non la dictature de la cuisine démocratique bourgeoise véreuse.

lundi 25 août 2014

LA CULTURE DU NARCISSISME ... à l'ère du capitalisme décadent




Un best off de Christopher Lasch (1932-1994)


... Le nouveau Narcisse est hanté, non par la culpabilité mais par l'anxiété. Il ne cherche pas à imposer ses propres certitudes aux autres; il cherche un sens à sa vie. Libéré des superstitions du passé, il en arrive à douter de sa propre existence. Superficiellement détendu et tolérant, il montre peu de goût pour les dogmes de pureté raciale ou ethnique; mais il se trouve également privé de la sécurité que donne la loyauté de groupe et se sent en compétition avec tout le monde pour l'obtention des faveurs que dispense l'Etat paternaliste. (...) Il prône la coopération et le travail en équipe tout en nourrissant des impulsions profondément antisociales. Il exalte le respect des règlements, secrètement convaincu qu'ils ne s'adressent pas à lui (...) Si Narcisse ne se soucie pas de l'avenir, c'est en partie, parce qu'il s'intéresse peu au passé (...) Le refus du passé, attitude superficiellement progressiste et optimiste, se révèle, à l'analyse, la manifestation du désespoir d'une société incapable de faire face à l'avenir.

La critique de la gauche du repli dans la sphère privée (...) Les critique du narcissisme contemporain et de la nouvelle sensibilité thérapeutique condamnent à tort l'orientation psychiatrique, opium, disent-ils de la classe moyenne. Selon Marin, cette concentration sur soi isole le riche américain des horreurs qui l'entourent – la pauvreté, le racisme, l'injustice – et "apaise sa conscience troublée". (...) Il (Schur) trouve "criminel" que "les citoyens blancs de la classe moyenne se complaisent à examiner leur moi, alors que leurs compatriotes moins chanceux luttent et crèvent de faim". Il faut cependant comprendre que ce n'est pas par complaisance mais par désespoir que les gens s'absorbent en eux-mêmes, et que ce désespoir n'est pas l'apanage de la seule classe moyenne. Schur semble penser que le caractère éphémère, transitoire des relations personnelles n'affecte que les cadres supérieurs, catégorie dont l'existence est placée sous le signe de la mobilité. Doit-on croire qu'il en va différemment chez les pauvres? Que, dans la classe ouvrière, les mariages sont heureux et sans conflits? Que les ghettos voient fleurir les amitiés stables, profondes et sans manipulations. Les études effectuées sur la vie des classes laborieuses ont constamment montré que la pauvreté détruit le mariage et l'amitié. L'effondrement de la vie personnelle ne provient pas de tourments spirituels réservés aux riches, mais de la guerre de tous contre tous, qui a toujours fait rage dans les couches inférieures de la population, et qui s'étend à présent au reste de la société.

(...) Schur établit une opposition simpliste entre problèmes "réels" et problèmes personnels et, de ce fait, oublie que les questions sociales se présentent inévitablement aussi comme des questions personnelles. On retrouve le monde réel dans le vécu familial et privé, et celui-ci, à son tour, colore la façon dont nous percevons le monde. Le vide intérieur, la solitude et l'inauthenticité ne sont absolument pas des sentiments irréels ni, d'ailleurs, sans signification sociale; ils ne naissent pas non plus de conditions propres aux classes moyennes ou supérieures. Ils sont dus au climat de guerre morale qui domine la société américaine, au sentiment de danger, et à l'incertitude qui tiennent à notre manque de confiance en l'avenir. Les pauvres ont toujours été contraints à vivre dans le présent; aujourd'hui, le besoin de survie parfois déguisé en hédonisme, envahit la classe moyenne tout entière. (...) Quand les relations personnelles n'ont d'autre objet que la survie psychique, le "privé" ne constitue plus un refuge contre un monde sans coeur. Tout au contraire, il prend les caractères propres à cet ordre social anarchique dont il est censé protéger l'individu. C'est la destruction de la vie personnelle, et non le repli dans la sphère privée, qui doit être critiquée et condamnée. (...)


La politique dégénère ainsi en une lutte, non pour le changement de la société, mais pour la réalisation de soi. (...) Cependant, lorsqu'il définit la politique comme la poursuite rationnelle des intérêts particuliers, le calcul attentif d'avantages personnels et de classe, Sennet sous-estime les éléments irrationnels qui ont toujours caractérisé les relations entre classes dominantes et dominées. Il ne prête pas assez attention à l'aptitude qu'ont les riches et les puissants à identifier leur domination à de grands principes moraux, ce qui a pour effet de transformer toute remise en question en crime, non seulement contre l'Etat mais contre l'humanité elle-même. Les classes dirigeantes ont toujours cherché à ce que les individus qui leur sont subordonnés se sentent coupables, personnellement, de leur exploitation et de leurs privations matérielles, tout en se persuadant elles-mêmes de ce que leurs propres intérêts coïncident avec ceux du genre humain. (...) Rendre le narcissisme, l'idéologie de l'intimité ou la "culture de la personnalité", responsables des éléments irrationnels de la politique moderne, revient non seulement à exagérer le rôle de l'idéologie dans le développement historique, mais à sous-estimer l'irrationalité de la politique dans les époques antérieures. (...) De cette manière, le libéralisme se définit lui-même comme l'extrême limite de la rationalité politique, et qualifie de politique narcissique toute tentative pour le dépasser, y compris l'ensemble de la tradition révolutionnaire. (...)


Dans son désir de rétablir une distinction entre vie publique et vie privée, Sennett ignore les manières dont elles s'interpénètrent toujours. La socialisation des jeunes aujourd'hui reproduit la domination politique au niveau de l'expérience personnelle. De nos jours, cette invasion de la vie privée, par les forces de domination organisée, s'étend à tel point que l'espace personnel a presque cessé d'exister (...) En fait la culture de l'intimité ne tire pas son origine d'une affirmation de la personnalité mais de son effondrement. (...) Loin d'encourager la vie privée aux dépens de la vie publique, notre société fait qu'il est de plus en plus difficile pour un individu de connaître une amitié profonde et durable, un grand amour, un mariage harmonieux.

Influences sociales sur le narcissisme.

... En effet, en dépit de sa souffrance intime, Narcisse possède de nombreux traits propres à lui assurer le succès dans les institutions bureaucratiques; celles-ci encouragent la manipulation des relations interpersonnelles, découragent la formation de liens personnels profonds, et fournissent en même temps à Narcisse l'approbation dont il a besoin pour se rassurer sur lui-même (...) De fait, le narcissisme semble représenter la meilleure manière d'endurer les tensions et anxiétés du monde moderne. (...) L'association du détachement affectif et d'un comportement destiné à convaincre l'enfant de sa position privilégiée dans la famille constitue un terrain d'élection pour l'éclosion de la structure narcissique de la personnalité.

La signification originelle de l'éthique du travail.

Jusqu'à très récemment, l'éthique du travail issue du protestantisme constituait l'un des fondements les plus importants de la culture américaine. Le mythe de l'esprit d'entreprise voulait que l'épargne et l'assiduité au travail fussent les clés de la réussite matérielle et de l'accomplissement spirituel (...) Aussi longtemps que l'avenir collectif demeura brillant dans son ensemble, l'ajournement du plaisir fut non seulement une satisfaction en soi, mais une source abondante de bénéfices (...) Dans cette vision de l'existence, le travail est lui-même sa propre récompense. Aujourd'hui, à notre époque d'effondrement de l'optimisme, les vertus protestantes n'excitent plus l'enthousiasme. L'inflation ronge l'épargne et les investissements. La publicité nie l'horreur d'être endetté, et exhorte le consommateur à acheter tout de suit et à payer plus tard. Dans la mesure où l'avenir est incertain et menaçant, seuls les simples d'esprit remettent à demain le plaisir dont ils peuvent jouir aujourd'hui. Une modification profonde de la notion du temps a transformé les habitudes de travail, les valeurs et la définition de ce qu'est le succès. Le but de l'existence, ici-bas, est devenu l'autopréservation et non plus le perfectionnement de soi. (...)

Les manuels les plus récents consacrés à la réussite diffèrent des précédents. Non seulement ils surpassent le cynisme de Dale Carnegie et de Vincent Peale, mais ils montrent ouvertement la nécessité d'exploiter et d'intimider les autres, sur le peu d'intérêt qu'ils portent au contenu même du succès. Ces manuels se démarquent également de leurs prédécesseurs par la candeur avec laquelle ils soulignent que les apparences – "les images séductrices" – sont plus importantes que la qualité du travail exécuté, la réputation, l'attribution d'un succès comptant plus qu'un véritable accomplissement. (...) Aujourd'hui, les hommes recherchent l'approbation non de leurs actions mais de leurs attributs personnels. Ils ne souhaitent pas tant être estimés qu'admirés. L'orgueil et l'âpreté au gain, caractéristiques du capitalisme en voie de développement, ont fait place à la vanité. (...)


Tout ce qui a trait à la politique devient une forme de spectacle.

Il est de notoriété publique que les grandes maisons de publicité de Madison avenue à New York présentent et lancent les politiciens sur le marché comme elles le feraient d'une lessive ou d'un déodorant; mais l'art des relations publiques pénètre encore plus avant la vie politique, et transforme même les lignes de conduite, les projets et les programmes. Le prince moderne se soucie assez peu qu'il y ait "une besogne à accomplir" (...) ce qui l'intéresse, c'est cajoler, séduire et gagner "le public concerné". (...) Ce qui était important, c'était de garder l'organisation en bon ordre de marche, et non les buts à atteindre"1.

(...) Dans les années 1950, "l'homme de l'organisation" pensait qu'une épouse attirante et mondaine constituait un atout important pour l'avancement de sa carrière. Aujourd'hui, on met en garde les cadres supérieurs sur le "sérieux conflit qui semble opposer mariage et carrière de direction". UN rapport récent compare le "corps d'élite des directeurs professionnels" aux janissaires, soldats d'élite de l'Empire ottoman que l'on retirait à leurs parents quand ils étaient encore enfants, que l'Etat éduquait et à qui il était interdit de se marier. (...)

Le culte américain de l'amabilité cache sans la supprimer une compétition meurtrière pour l'acquisition de biens ou de postes; au contraire cette compétition est devenue plus sauvage à notre époque de désenchantement. (...) Dans les années 1970, période plus dure, il semble que ce soit la prostituée, plutôt que le VRP, qui incarne le mieux les qualités indispensables à la réussite dans la société américaine. Elle aussi se vend pour de l'argent, mais on ne saurait dire que sa séduction présente un désir d'être aimée. (...) on trouve une détermination plus profonde de manipuler les sentiments d'autrui à son propre avantage. La recherche d'un gain dans la compétition par la manipulation des émotions envahit aussi bien les relations personnelles que les relations de travail; c'est pour cette raison que la sociabilité peut maintenant fonctionner comme une extension du travail, par d'autres moyens. La vie personnelles, qui n'est plus un refuge contre les frustrations et les chocs subis au travail, est devenue aussi anarchique, belliqueuse et éprouvante que la vie publique. Le cocktail réduit la sociabilité à un combat social. (...) l'hédonisme est une duperie; la poursuite du plaisir masque la lutte pour le pouvoir.(...) Des activités, ostensiblement entreprises pour le seul plaisir ont souvent pour but véritable de piéger autrui. Typiquement, les termes vulgaires évoquant les relations sexuelles peuvent également signifier vaincre, étriller, ou abuser quelqu'un, imposer sa volonté par ruse, par fraude ou par force.(...) Par certains aspects, la société bourgeoise américaine est devenue une pâle copie du ghetto noir, et l'appropriation de son langage peut paraître une illustration de cette mutation. Il n'est pas nécessaire de minimiser la pauvreté des ghettos, ni les souffrances que les blancs ont infligées aux noirs, pour voir que les conditions de plus en plus dangereuses et imprévisibles dans lesquelles vit la classe moyenne ont créé des stratégies de survie semblables à celles des noirs. De fait l'attirance que les blancs aliénés éprouvent pour la culture noire, semble démontrer que celle-ci s'applique à une situation générale, dont la composante principale est la perte de confiance en l'avenir, qui se rencontre aujourd'hui dans tous les milieux. (...) Un grand nombre de gens que l'on dit, par euphémisme, appartenir à la classe moyenne parce qu'ils vont au travail "bien habillés", sont maintenant réduits à des conditions d'existence prolétariennes. (...)


Aux origines de la transformation du prolétaire en consommateur. 

Aux premiers temps du capitalisme industriel, les employeurs ne voyaient dans l'ouvrier qu'une bête de somme - "un être du même type que le boeuf", aux dires de Frederick W.Taylor, expert en matière de rendement. Les capitalistes considéraient le travailleur uniquement comme producteur; ils ne se souciaient absolument pas de ce que celui-ci pouvait faire de ses loisirs, ou de ce qui en tenait lieu après ses douze à quatorze heures d'usine. L'employeur essayait de contrôler la vie de l'ouvrier au travail, mais ce rôle se terminait quand ce dernier quittait l'usine à la fin de sa journée. Même lorsque Henry Ford créa un Département socilogique à son usine d'automobiles en 1914, il ne chercha à surveiller la vie privée de ses employés que pour les rendre sobres, économes et durs à la tâche. Les sociologues de Ford tentaient d'imposer aux travailleurs la bonne vieille morale protestante, en luttant contre le tabac, l'alcool et la dissipation.

Une poignée d'employeurs seulement comprenait alors que le travailleur pourrait être utile au capitaliste, en tant que consommateur et qu'il devait être pénétré du désir de mener une existence plus confortable. Peu à peu, l'idée se fît jour qu'une économie fondée sur la production de masse réclamait non seulement l'organisation capitaliste de cette production, mais aussi l'orchestration de la consommation et du loisir (...) En d'autres termes, le fabricant moderne doit "éduquer" les masses à la culture de consommation. La production de marchandises en quantité toujours croissantes réclame un marché de masse pour les écouler. (...) La publicité sert moins à lancer un produit qu'à promouvoir la consommation comme style de vie. Elle "éduque" les masses à ressentir un appétit insatiable, non seulement de produits, mais d'expériences nouvelles et d'accomplissement personnel. Elle vante la consommation, remède universel aux maux familiers que sont la solitude, la maladie, la fatigue, l'insatisfaction sexuelle. Mais, simultanément, elle crée de nouvelles formes de mécontentements, spécifiques de l'âge moderne. (...) Votre travail est ennuyeux et sans signification? Il vous donne un sentiment de fatigue et de futilité? Votre existence est vide? Consommez donc, cela comblera ce vide douloureux (...) La propagande de la marchandise sert une double fonction. Premièrement elle affirme la consommation comme solution de remplacement à la protestation et à la rébellion. (...) En second lieu, la propagande de la marchandise, ou de la consommation de celle-ci, transforme l'aliénation elle-même en marchandise.



Le radicalisme du théâtre de rue.



La dégénérescence de la politique en spectacle a transformé les programmes d'action en publicité, avili le commentaire politique et tourné les élections en événements sportifs, chaque parti proclamant que "l'élan" est de son côté. Elle a aussi rendu plus difficile que jamais l'organisation d'une opposition politique. (...) Ainsi les opposants à la guerre du Vietnam annoncèrent en grande fanfare en 1967, qu'ils passaient "de la dissidence à la résistance"; ils s'attendaient à ce que cette dernière soit contrée par des mesures répressives, intolérables à l'opinion libérale. "Ce sera sanglant", déclara un radical pour justifier une manifestation de protestation particulièrement futile, "mais le sang rend les libéraux furieux". (...)

La critique du sport par la gauche fournit l'un des exemples les plus frappants du caractère essentiellement conformiste de la "révolution culturelle" à laquelle elle s'identifie.

L'émergence de la "multidiversité".

... l'effondrement de l'éducation générale, le manque d'efforts séreux pour enseigner les langues étrangères aux étudiants, la multiplication des programmes de "prise de conscience" (concernant les noirs, les femmes, etc.) n'ayant d'autres buts que d'éviter l'agitation politique, l'inflation des "bonnes notes". Simultanément, la création ou la forte augmentation des droits d'inscription interdisait l'accès de l'Université à presque tous ceux qui n'étaient pas riches. (...) La rébellion étudiante des années 1960 commença par une attaque de l'idéologie de la "multidiversité" à l'université de Californie à Berkeley qui en était l'expression la plus avancée (...) Loin de tenter de ramener l'institution à une vision plus modeste de son rôle et de ses objectifs, les critiques de gauche acceptaient le principe d'une éducation pouvant résoudre toutes sortes de problèmes sociaux.

Histoire sociale de la guerre des sexes.

(...) Démocratie et féminisme ont maintenant arraché le masque et ont mis à nu les antagonismes sexuels jadis cachés par la "mystique féminine". Privés des illusions que conférait la courtoisie, hommes et femmes éprouvent plus de difficultés qu'auparavant à établir des rapports amicaux ou amoureux. Comme la suprématie masculine n'est plus idéologiquement défendable, puisque la protection dont elle se couvrait ne se justifie plus, les hommes imposent leur domination de façon plus directe, dans les fantasmes et de temps en temps par des actes d'une extrême violence. (...) Aujourd'hui la tradition de différence sexuelle et l'acceptation des tensions entre sexes opposés ne survivent plus guère que dans la classe ouvrière. Les féministes bourgeoises envient la capacité qu'ont les femmes d'ouvriers d'admettre que les hommes les gênent, sans les haïr pour autant.

(...) Le séparatisme sexuel n'est qu'une des nombreuses stratégies inventées pour contrôler ou fuir les sentiments intenses. (...) Les enquêtes font ressortir le nombre croissant de foyers ne comptant qu'un seul adulte: ceci dénote indubitablement l'émergence d'un goût d'indépendance personnelle, mais traduit également une répulsion à l'encontre de tout lien affectif intime, quel qu'il soit.

Narcissisme et vieillesse.

(...) Notre société n'a manifestement que faire de ses aînés. Elle les juge inutiles, les oblige à prendre leur retraite avant d'avoir épuisé leur capacité de travail, et, à cette occasion, renforce le sentiment qu'ils ont d'être superflus. (...) Hommes et femmes se mettent à craindre de vieillir avant même d'avoir atteint l'âge mûr. Ce qu'on appelle "crise de l'âge mûr' se manifeste par la prise de conscience que la vieillesse est toute proche. Pour les américains le quarantième anniversaire symbolise le début de la fin. (...) Cette peur irrationnelle de la vieillesse et de la mort est intimement mêlée à l'émergence de la personnalité narcissique, en tant que type dominant de structure de la personnalité, dans la société contemporaine. Etant donné la pauvreté de sa vie intérieure, Narcisse se tourne vers autrui pour avoir le sentiment d'être. Il a besoin qu'on l'admire pour sa beauté, son charme, sa célébrité ou son pouvoir – attributs qui en général s'estompent avec les années (...) L'avenir ne l'intéresse pas et il ne fait rien pour s'accorder les consolations traditionnelles de lavieillesse dont la plus forte est l'espoir que d'une certaine manière les générations futures poursuivront la tâche de sa vie.



Bonnes pages de Christopher Lasch: LA CULTURE DU NARCISSISME (ed poche Flammarion, 1979 et 2006).

1On pense inévitablement à Bernstein (Le mouvement est tout, le but n'est rien) si bien traduit par le réformisme radical faussement révolutionnaire de certaines sectes néo-léninistes: l'organisation est tout, le mouvement n'est rien!

mardi 19 août 2014

Ni Ukrainien, ni Russe ! – Développons notre propre camp, le troisième camp, celui de la révolution sociale !


53e0dfbce74abTexte de "Guerre de classe" reçu à ma boite.


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Lorsque nous avons écrit il y a un quelques mois dans notre texte « Préparatifs de guerre entre l’Ukraine et la Russie – Show ou réalité ? »i que les conditions d’une nouvelle guerre mûrissaient en Ukraine, beaucoup de camarades ont exprimé des doutes ou même des désaccords avec une telle affirmation catégorique. Maintenant nous pouvons affirmer que le conflit en Ukraine a clairement permuté de la phase « froide » à la phase « chaude » et que ce à quoi nous assistons actuellement dans l’est du pays, c’est la guerre sous toutes ses définitions. De Lougansk à la frontière avec la Russie jusque Marioupol sur la côte de la mer Noire, ce sont deux forces militaires qui se mesurent dans des affrontements quotidiens en essayant d’étendre la zone sous leur contrôle, ils se battent au sol ainsi que dans les airs, à la campagne ainsi que dans les centres industriels, l’artillerie fait pleuvoir des obus sur des villages, l’aviation bombarde des villes (sous le prétexte que leurs ennemis utilisent les habitants comme boucliers humains), des hommes, des femmes, des enfants meurent sous les bombes et les missiles… En quatre mois de conflit armé, plus de 2.000 civils et militaires sont morts et 6.000 autres ont été blessés ; 117.000 prolétaires ont été déplacés dans le pays et 730.000 autres ont trouvé refuge en Russie. Au moment de boucler cet article, les cadavres jonchent les rues de Donetsk, pris dans l’étau de l’offensive gouvernementale.
Dans le même texte, nous avons aussi écrit que la seule réponse du prolétariat à la guerre, c’est d’organiser et de développer le défaitisme révolutionnaire, c.-à-d. de refuser dans la pratique de rejoindre l’un ou l’autre camp, mais au contraire d’établir des liens entre prolétaires des deux côtés du conflit à travers la lutte contre les deux bourgeoisies. Et même sur ce terrain, les choses se sont développées, notre texte mérite dès lors (trois mois après sa publication) un post-scriptum.
Ce texte est basé sur des informations puisées à différentes sources (que nous citons en notes), des blogs militants comme des média officiels. Cette courte description des événements en Ukraine nous a demandé des heures d’un travail prudent, de collecte d’informations, de lecture de textes, de vision de vidéos, de comparaison de différentes données, etc. Nous voudrions souligner deux choses : primo, le fait que les événements que nous décrivons ici ne furent pas couverts par France Télévision ou Euronews ne signifie pas qu’ils n’ont pas eu lieu, que nous les ayons inventés (diverses sources gauchistes mais aussi les média ukrainiens et russes les ont décrits). Secundo, il est clair que les informations que nous avons obtenues d’Ukraine sont chaotiques, incomplètes et parfois contradictoires. Cependant, cela ne signifie pas que nous devrions abandonner notre tentative de saisir ce qui se passe là-bas. Nous sommes persuadés que nous devons opposer aux informations sélectives de l’État la position critique et radicale du mouvement anticapitaliste ; nous devons développer et partager les informations et les analyses qui comprennent le monde à travers le prisme de la perspective de le révolutionner.
***
L’idéologie guerrière (qu’elle soit basée sur la défense d’un état national uni ou sur le droit à l’autodétermination des sympathisants pro-russes) plonge ses racines en Ukraine, les organisations de la société civile organisent des campagnes de collecte de fonds pour supporter l’armée, les popes bénissent les armes d’un camp ou de l’autre, et la télévision diffuse des scènes de babouchkas qui fournissent aux hommes armés leur dernier pot de compote. Tous les prolétaires cependant ne se soumettent pas au lavage de cerveau de la propagande guerrière provenant de l’un ou de l’autre camp, pas tous ne veulent se sacrifier « pour leur patrie ». Des expressions du refus pratique des massacres guerriers apparaissent toujours plus fréquemment et les deux camps du conflit ont de grandes difficultés pour recruter de nouveaux effectifs pour leur massacre mutuel.
Des milliers de soldats de l’armée ukrainienne, que le gouvernement a envoyé dans les soi-disant opérations antiterroristes dans l’est du pays, ont déserté ou changé de camp avec tout leur matériel, y compris des tanks et des véhicules blindés. A titre d’exemple, la 25ème brigade aéroportée ukrainienne (troupe d’élite par excellence), dont les hommes sont accusés « d’avoir fait preuve de lâcheté » lors des combats à Kramatorsk, sera dissoute sur instruction présidentielle le 17 avril après avoir fait part de son refus de « combattre d’autres Ukrainiens ».ii Tout récemment, ce sont 400 soldats d’une même unité qui ont déserté et se sont réfugiés du côté russe de la frontière après s’être retrouvés sous un feu nourri et sans munitions. Ces soldats qui seront, comme la Russie l’a déjà annoncé, extradés vers le territoire ukrainien, ont déclaré qu’ils préfèrent être accusés de désertion plutôt que de continuer à tuer et être tués sur le front oriental. Tous ces déserteurs déclarent qu’ils ne veulent pas se battre contre « leur propre peuple » et ils dénoncent aussi leurs conditions de vie désespérées auxquelles ils doivent faire face dans l’armée – solde minable, nourriture dégueulasse, ou même manque de nourriture, etc. D’autres unités n’ont même pas été déployées dans l’est pour leur manque de fiabilité. De la même façon que le précédent président Ianoukovitch ne put les utiliser pour réprimer les manifestants, pas plus l’actuel gouvernement n’ose envoyer au combat des troupes connues pour leur loyauté minimale.
Environ un millier de soldats d’unités de la région de Volhynia se sont mutinés à Mykolayiv le 29 mai. Les soldats du 3ème bataillon de la 51ème brigade ont refusé d’être envoyés au front, ils ont refusé les ordres de leurs supérieurs et ils ont commencé à décharger leurs équipements lourds et d’autres matériels déjà prêts pour le transport. Après que leur unité ait subit de lourdes pertes lors d’une confrontation avec les séparatistes près du village de Volnovakha, on leur avait promis de retourner dans leur casernement permanent à Rivne. Au lieu de cela, ils furent déplacés de l’est vers le sud, puis retour à la case départ, de telle sorte qu’on put finalement leur annoncer qu’ils vont continuer leur entrainement avant d’être renvoyés au front. « Ayant perdu toute confiance dans leurs généraux à la lumière des derniers événements à Volnovakha et durant les funérailles à Rivne, ainsi qu’à cause de la trahison de leurs généraux, les soldats ont entamé une rébellion ouverte. »iii
Le 2ème bataillon de la 51ème brigade, qui se trouvait dans la caserne de Rivne au même moment et qui fut le témoin des funérailles des soldats du 3ème bataillon tués dans la fusillade de Volnovakha ainsi que de la direction chaotique et mensongère des opérations, ce bataillon se mutina également. « Les généraux nous disaient ‘allez au nord’ puis ‘allez au sud’ au point que les soldats sont prêts à leur tirer dessus. Les généraux ont commencé à porter des gilets pare-balles de peur des fragging ! »iv Environ 1.200 soldats ont participé à la mutinerie, ils ont refusé d’être transférés à Mykolayiv. « Ils nous ont promis, lorsqu’ils nous ont mobilisé, que nous garderions la frontière entre l’Ukraine et la Biélorussie. Nous sommes prêts à le faire, mais pas à foncer sur ces clowns du Donbass. »v
Une rébellion semblable a aussi éclaté à Poltava.
Quatre jours plus tôt, après que six soldats originaires de la région de Volhynia ne soient tués, des mères, des femmes et des parents de soldats de la 51ème brigade ont bloqué les routes dans la région de Volhinya pour protester contre la poursuite du déploiement de l’unité dans le Donbass.vi
Des manifestations et des protestations organisées par des femmes et d’autres parents de conscrits demandant le retour à la maison des soldats ou essayant de bloquer leur départ au front se sont étendues pendant ce temps à autres régions de l’Ukraine (Bucovine, Lviv, Kherson, Melitopol, Volhynia, etc.). Les familles des soldats bloquaient les routes avec des arbres abattus dans la région de Lviv au début de juin.vii Une manifestation de parents a bloqué l’entrée du bureau de recrutement militaire à Lviv quelques jours plus tard.viii A Iavorivo (région de Lviv), des membres d’une famille ont occupé un terrain d’exercice de la 24ème brigade mécanisée et ils ont exigé la suppression du départ vers la ligne de front.ix Des manifestations de parents à Dnipropetrovsk et Kharkov ont exigé le retour des soldats dans les casernes de leurs régions natales.x Des femmes de Kharkov ont occupé l’aéroport militaire local. Le bureau de recrutement militaire local à Kherson a été occupé par des mères et des femmes de soldats. Elles ont appelé à la fin de la guerre avec des slogans comme : « Femmes contre la guerre », « Où les fils des oligarques font-ils leur service ? » ou « Nos enfants ne sont pas de la chair à canon ».xi A Tchernivtsi, des femmes ont bloqué l’autoroute vers Jitomir pour plusieurs jours et elles ont réclamé le retour à la maison des soldats.xii Le 24 juin, des parents ont établi un barrage au kilomètre 125 de l’autoroute Kiev–Tchop, ils portaient des bannières disant : « Ramenez nos enfants, envoyez à l’est les enfants de généraux. »xiii Le 8 juin, un groupe de 100 parents de soldats ont bloqué les troupes de la 3033ème unité militaire basée à Melitopol, dans la région de Zaporojie. La protestation a réussi à empêcher les soldats d’être envoyés au front. Les parents impliqués dans le mouvement de contestation ont aussi protesté contre la propagande étatique qui les décrit comme des « séparatistes prorusses » : « Hier les nouvelles ont dit que ‘des séparatistes prorusses ont organisé un blocus de l’unité militaire’. Mais il n’y avait aucune mention de la Russie à la porte d’entrée de l’unité militaire ! Nous ne voulons juste pas perdre nos soutiens de famille. (…). Donetsk est un massacre, et nos enfants ont 20-21 ans. (…) Vous nous voyez, nous sommes des mères ! Comment pouvez-vous nous appeler des séparatistes ? », déclarait une des participantes.xiv Des mères et des femmes de soldats ont protesté contre leur envoi au front en face de la base militaire de Ternopil le 15 juillet.xv
Et ce n’est pas la première fois que les familles de soldats s’affrontent à une action militaire. Pendant la période dont le résultat fut finalement la chute du précédent président Ianoukovitch, des parents et d’autres personnes ont organisé des réunions devant les casernes, ils ont discuté avec les soldats afin de leur apporter des informations sur ce qui se passait vraiment dans les rues et pour les persuader de refuser de participer à une répression potentielle contre les manifestants.
Pendant ce temps, de nouveaux hommes continuent d’être enrôlés dans l’armée. Même s’ils doivent être recrutés sur la base d’une carte militaire obligatoire, le gouvernement les fait passer pour des volontaires. « Nous ne sommes pas des volontaires (…) nous ne voulons pas tuer des gens (…) nous n’irons pas n’importe où, nous enlèverons nos uniformes et nous rentrerons chez nous », ont proclamé des conscrits lors d’un rassemblement de protestation à Lviv.xvi
Après l’entrée en vigueur du décret présidentiel de Porochenko à propos de la troisième vague de mobilisation dans les forces militaires le 24 juillet, dont la conséquence est l’envoi de davantage de milliers de prolétaires au front, des troubles ont éclaté dans différents endroits en Ukraine de l’ouest avec une force accrue : dans le village de Voloka, toute la population a résisté à la conscription de 50 hommes. « Ils ont commencé, qu’ils résolvent eux-mêmes (leurs problèmes). Nous mourrons mais nous ne donnerons pas nos enfants. Ils doivent le comprendre et ne pas venir ici avec leurs ordres de mobilisation », déclarent un vieux manifestant.xvii Des parents de soldats ont bloqué une route près du village de Korovia le 25 juillet exigeant la fin de la mobilisation et que les fils des autorités publiques soient envoyés au front à leur place.xviii Le même jour, une route dans le district d’Oboukhivs’kyi, près de Kiev, fut également bloquée par des familles de soldats. Les blocages continuaient de plus belle le 28 juillet dans au moins sept villages dans la région de la Bucovine et l’autoroute Kiev-Tchop fut également bloquée, une fois de plus. Lors d’une manifestation anti-guerre en face d’un bureau de recrutement à Novoselytsa, des protestataires ont molesté un membre du conseil municipal qui essayait de leur parler.xix Des habitants de plusieurs villages de la région d’Ivano-Frankivsk sont entrés de force dans les bureaux de l’administration militaire locale le 22 juillet et ont allumé un feu de joie avec les ordres de mobilisation et d’autres documents concernant la mobilisation. La même chose eu lieu le même jour à Bogorodchany.xx Dans différent villages, les gens ont massivement brûlé leurs documents de conscription distribués par la poste.xxi A Moukatchevo, en Transcarpathie, la situation s’est aggravée à tel point que le commandement militaire local qui s’inquiétait de la continuation des protestations a, pour l’instant, suspendu la mobilisation et a promis qu’aucun des habitants du coin ne sera envoyé au front dans un futur proche.xxii D’autres mobilisations militantes contre la guerre ont encore eu lieu dans la région de Zaporojie le 4 août ainsi que devant le parlement à Kiev le lendemain.xxiii
Kiev qui ne peut actuellement compter qu’à peine sur son armée régulière dépend par conséquent des armées privées de quelques oligarques et de la Garde Nationale, une milice de volontaires principalement formée de nationalistes du Pravyi Sektor (Secteur droit) et du parti Svoboda (Liberté) pendant le mouvement de protestation contre Ianoukovitch. Les nouvelles unités de la Garde Nationale ne sont pas spécialement formées pour les actions militaires, mais principalement pour réprimer les protestations de masse et les émeutes, comme cela a été révélé lors de leur parade à Kiev à la fin de juin. D’ailleurs, des centaines de fascistes de l’Assemblée National-socialiste et les Patriotes Ukrainiens avaient déjà attaqué en juin une manifestation contre l’opération anti-terroriste qui avait lieu à Kiev.
Néanmoins, les membres de la Garde Nationale ne sont pas non plus en dehors des contradictions qui secouent les deux camps. Radio Europe Libre a récemment publié une vidéoxxiv qui montre un soldat de la Garde Nationale qui reproche au gouvernement de n’être pas capable de fournir assez de nourriture, d’eau et d’armes aux volontaires : « Nous sommes utilisés comme de la chair à canon » affirme-t-il. Les conditions matérielles rattrapent ici même ceux qui pensent qu’ils sont idéologiquement au-dessus d’elles.
Des mercenaires provenant du monde entier se battent aussi dans le camp de Kiev, ils ont été embauchés pour le gouvernement par des agences privées (il s’agirait de troupes mercenaires de Pologne, de la République tchèque, de l’ex-Yougoslavie, mais aussi de la région d’Afrique équatoriale).
Le recrutement de nouveaux combattants n’avance pas selon le souhait des seigneurs de guerre locaux, et dans le camp des séparatistes non plus. La majorité des mineurs de la région du Donbass refuse toujours de rejoindre leur camp. Au lieu de cela, ils forment des unités d’autodéfense qui se positionnent contre les séparatistes et les troupes du gouvernement. Une de ces unités s’est affrontée aux séparatistes et les a empêchés de faire sauter une mine dans le village de Makiivka. A Krasnodon, dans la région de Lougansk, les mineurs ont organisé en mai une grève générale et ils ont pris le contrôle de la ville. Ils ont ouvertement refusé de se joindre tant au camp des séparatistes « anti-Maïdan » à Lougansk que le camp des oligarques du Maïdan à Kiev, et ils ont plutôt exigé l’augmentation de leurs salaires ainsi que l’arrêt de l’embauche de main-d’œuvre pour la mine par des agences privées.xxv
Les mineurs de six mines dans le bassin du Donbass ont déclenché une grève à la fin du mois de mai pour demander la fin de l’opération anti-terroriste dans l’est du pays et le retrait des troupes.xxvi Leur action fut le résultat de leur propre initiative et n’a pas été imposée en aucune façon par des hommes armés de la République Populaire de Donetsk, d’après certains médias. Selon les grévistes, la guerre représente un danger pour l’existence même des mines et provoque le chômage. « Le lundi 26 mai, lorsque l’armée ukrainienne a commencé le bombardement des villes, les mineurs ne sont tout simplement pas retournés au boulot, parce que le ‘facteur externe’ des hostilités, ayant lieu presque au pas de leur porte, a sérieusement augmenté le risque d’accidents du travail dans leur entreprise. Par exemple, si jamais une bombe avait frappé la sous-station électrique, les mineurs auraient été pris au piège sous terre, ce qui aurait inévitablement signifié pour eux la mort. »xxvii La grève fut déclenchée par quelque 150 mineurs de la mine Oktiabrski et elle s’est étendue comme une réaction en chaîne à d’autres fosses de Donetsk (Skochinskiy, Abakumov, « Trudovskaya », etc.), mais aussi à des mines d’autres villes, en particulier Ougledar (« Yuzhnodonbasskaya n°3 »). Dans les mines dont le propriétaire est Rinat Achmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine et qui possède un empire industriel contrôlant économiquement presque toute la partie orientale du pays, les travailleurs ont été forcés de continuer à travailler, ils ont continué à descendre dans la fosse, malgré le bombardement du voisinage proche. A l’initiative des mineurs de la mine Oktiabrski également (et à nouveau sans aucun soutien de la République Populaire de Donetsk), une manifestation anti-guerre de plusieurs milliers de participants a été organisée le 28 mai.xxviii Le 18 juin, plusieurs milliers de mineurs ont à nouveau manifesté dans le centre de Donetsk pour la fin immédiate des opérations militaires. Les participants ont fait valoir qu’ils ne sont pas séparatistes, mais des gens ordinaires du Donbass. Ils ont également déclaré que si le gouvernement de Kiev ne répondait pas à leurs revendications, ils prendraient les armes.
Les séparatistes ainsi que les oligarques locaux pro-Kiev tentent de manipuler et d’interpréter ces assemblées chaotiques et contradictoires en fonction de leurs propres intérêts. Rinat Achmetov, l’oligarque de Donetsk, a donc organisé sa propre « grève » pour l’Ukraine unie, les séparatistes pour leur part essayent de faire passer les manifestations de mineurs comme une expression d’une position pro-russe des travailleurs du Donbass.
Malgré les consignes nationalistes ou séparatistes qui apparaissent dans les manifestations de mineurs, les travailleurs ne sont pas très désireux de rejoindre la Milice Populaire du Donbass. Un des commandants séparatistes, Igor Girkin, s’est récemment plaint en public de ce que les populations locales prennent les armes de son arsenal, mais au lieu de se mettre au service des milices séparatistes, ils les ramènent chez eux pour protéger leurs familles et leurs villages contre les deux camps du conflit.xxix Les séparatistes continuent donc de compter sur les gangs criminels locaux qui (après avoir été payés) leur ont permis de prendre le contrôle de bâtiments publics, de postes de police, de dépôts d’armes, de grandes artères et de moyens de communication dans la région de Donetsk et de Lougansk. La majorité des forces séparatistes est néanmoins faite de mercenaires provenant de l’autre côté de la frontière (russe), en particulier les anciens combattants des guerres en Tchétchénie.
Si le mouvement anti-guerre réel, le mouvement du défaitisme révolutionnaire, veut réussir, il doit devenir non seulement massif et généralisé, mais il doit aussi s’organiser, se structurer. Nous n’avons que peu d’informations sur les structures organisationnelles du mouvement en Ukraine. Nous pouvons conclure à l’existence de certaines structures à partir des événements eux-mêmes (des manifestations ou des grèves répétées de plusieurs milliers de personnes ne peuvent pas être le résultat d’une explosion spontanée de colère, de la même façon que les protestations des parents de soldats, comme nous les avons décrites ci-dessus, exigent un certain niveau de coordination, une collaboration organisée sur le plan du contenu et de la pratique), l’existence d’autres structures formelles ou informelles est confirmée par des informations incomplètes que nous avons obtenues sur le terrain. Certaines associations déjà existantes se sont transformées en cadres de centralisation des activités anti-guerre – par exemple la Communauté des parents de la région de Donetsk « Kroha »xxx, qui a publié un appel à la population le 10 juin, tout limité, contradictoire et pacifiste qu’il puisse être : « Nous, les parents de la région de Donetsk, en appelons à vous, politiciens, personnalités publiques et personnes intéressées. Aidez-nous à sauver les gens de Slaviansk, Krasnyi Liman, Kramatorsk, arrêtez les opérations militaires. Nous avons besoin de votre aide pour faire comprendre la vérité sur ce qui se passe dans ces villes. Depuis plusieurs semaines, les gens vivent sous les tirs d’artillerie incessants. Les civils meurent constamment. Certains enfants ont été blessés, la mort de trois enfants est confirmée. Des maisons, des hôpitaux, des crèches et des écoles sont en train de s’effondrer. Les gens, y compris des enfants, vivent dans un état permanent de stress, en se cachant dans les sous-sols pendant plusieurs heures des attaques qui ne s’arrêtent presque jamais. (…) Nous demandons votre aide pour sauver la vie de ces personnes et pour l’arrêt des actions militaires. »xxxi Une autre association, les Mères du Donbass, affirme dans sa déclaration : « Nous voulons juste vivre ! Nous, des gens ordinaires : maris et femmes, parents et enfants, frères et sœurs. Nous, des civils pacifiques, nous sommes les otages du conflit dans notre région, les victimes des affrontements militaires. Nous sommes fatigués de la peur et aspirons à la paix. Nous voulons vivre dans nos maisons, marcher dans les rues de nos villes, travailler dans les entreprises et organisations de notre région, et cultiver notre terre. (…) Nous, les mères du Donbass, nous insistons pour que soit mis un terme immédiat à l’opération anti-terroriste et aux actions militaires dans notre région ! (…) Nous sommes sûres que le conflit dans notre pays peut être résolu pacifiquement ! Arrêtez la guerre ! Évitez le décès des enfants ! Sauvez le peuple du Donbass ! »xxxii La Voix d’Odessa a organisé une manifestation contre la guerre le 13 juillet à Odessa. Les participants criaient des slogans comme « Nous sommes contre la guerre ! », « Arrêtez l’opération antiterroriste à l’Est ! » ou « Nous voulons la paix ! » Pendant cette flash-mob, d’effrayants enregistrements audio de tirs d’artillerie et d’impact sur des civils étaient diffusés.xxxiii A Kharkov, des associations anti-guerre locales (entre autre le Mouvement des Femmes de Kharkov « Kharkivianka ») ont organisé le 20 juin une manifestation en face de l’usine de chars VA Malyshev. Cette usine a reçu une commande de 400 véhicules blindés pour être envoyés au front. Les manifestants ont exigé l’annulation de la commande et ont scandé des slogans comme « Non à la guerre » ou « Arrêtez le massacre insensé ! »xxxiv
Pendant ce temps, la situation économique et sociale dans toute l’Ukraine s’empire. La dévaluation de la monnaie locale, l’augmentation des prix des produits de base, des transports et des services ainsi que la réduction de la production dans de nombreuses entreprises conduisent à une forte baisse des salaires réels estimés entre 30 et 50% de perte. Le gouvernement de Kiev, sous la pression des institutions financières internationales, doit adopter une série de mesures d’austérité qui va encore aggraver les conditions de vie du prolétariat, et dans le même temps, il prépare la plus grande vague de privatisation depuis 20 ans. Le gouvernement central a cessé depuis mai le paiement des salaires des employés de l’État, des prestations sociales et des pensions dans les territoires qui ne sont pas sous son contrôle, des milliers de travailleurs sont donc sans revenus. La situation dans les régions où des opérations militaires ont lieu est encore pire – les fournitures d’électricité et d’eau sont interrompues, les médicaments et la nourriture sont rares.
Des troubles sociaux précipités par cette situation apparaissent depuis un certain temps. Outre les grèves de mineurs dans la partie orientale du pays, les prolétaires dans les régions de l’ouest commencent aussi à en avoir assez. Les mineurs de Krivoy Rog ont entamé une grève illimitée générale en mai exigeant le doublement de leurs salaires. Ils ont commencé à organiser des milices armées d’autodéfense. Dans leur déclaration adressée aux travailleurs de toute l’Europe, ils décrivent les oligarques russes et ukrainiens, dans quelque camp qu’ils soient (séparatiste ou celui de Kiev), comme la raison principale de la crise : « Nous nous adressons à vous en vous demandant de soutenir notre lutte contre les oligarques, qui ont provoqué la crise actuelle en Ukraine et qui continuent à la déstabiliser davantage, menaçant de provoquer une guerre fratricide en Ukraine qui sans aucun doute aura des conséquences catastrophiques pour toute l’Europe. »xxxv
Plusieurs manifestations pour « des conditions de vie décentes », contre l’augmentation des prix et pour l’augmentation des salaires et des pensions ont eu lieu dans différentes villes dans tout le pays. (Une série d’actions contre l’augmentation des prix des logements et des tarifs des services publics ont eu lieu à Kiev à la fin de juin et en juillet. Le 1er juillet, une manifestation contre l’augmentation des prix s’est déroulée à Kharkov. La plus importante protestation pour le moment a eu lieu à Kiev le 24 juillet avec des slogans comme « Réduisez les revenus des oligarques, pas ceux du peuple » et « Ne volez pas les citoyens ordinaires ».)xxxvi
Début août, le dernier carré de résistants qui continuaient d’occuper la place Maïdan à Kiev (« parce que rien n’a changé ! ») est attaqué par deux bataillons de la Garde Nationale dans le but de les évacuer. Ils agissent sur ordre du nouveau maire de Kiev, Vitali Klitchko, ce qui démontre une fois de plus que la parole d’un politicien bourgeois (en début d’année, il avait demandé aux occupants de ne pas évacuer la place « tant qu’aucun véritable changement n’ait lieu en Ukraine ») n’engage que ceux qui y croient… De violents affrontements ont néanmoins éclaté lors de l’évacuation, ce dont la presse bourgeoise internationale s’est une fois de plus bien abstenu d’évoquer, tant il est vrai que le gouvernement de Kiev est l’allié occidental et « l’horreur ultime » ne peut être incarnée que par les séparatistes de l’est et la Russie.
La République Populaire de Donetsk tente de restreindre le mouvement des mineurs qui se soucient plus de leurs intérêts matériels que de toute idéologie, tout en jonglant entre les revendications des grévistes à qui on avait promis la nationalisation des complexes industriels et les intérêts des oligarques à qui on avait promis l’inviolabilité de la propriété privée.
Le mouvement anti-guerre, même s’il est pour le moment limité tant dans l’espace que dans le contenu, les grèves et manifestations ouvrières organisées non pas pour une idéologie mais pour les intérêts matériels du prolétariat dans les deux camps, tout cela confirme ce que nous écrivions dans notre texte précédent : « (…) le déclenchement de la guerre impérialiste (…) ne signifie pas nécessairement l’écrasement définitif du prolétariat. En effet, historiquement, si la guerre signifie dans le premier temps un relatif écrasement, elle peut ensuite dialectiquement déterminer une reprise des luttes d’autant plus forte qu’elle à mis à nu les contradictions et la brutalité immanente au système capitaliste. »
Malgré çà, il nous est arrivé à plusieurs reprises de tomber sur de soi-disant « révolutionnaires » qui défendent l’opération anti-terroriste, parce qu’ils croient que cela permettra un retour à la lutte de classe « normale ». Malgré çà, nous pouvons lire (même si de manière fragmentaire et contradictoire) des nouvelles à propos d’« anarchistes » actifs dans des structures administratives des séparatistes, parce qu’ils les considèrent comme un moindre mal en comparaison avec le gouvernement de Kiev.
Nous ne soutenons en aucune façon la guerre et ses atrocités et nous sommes conscients que tout conflit militaire signifie l’aggravation des conditions de vie des prolétaires. Cependant, en tant que communistes, nous ne pouvons pas adopter la thèse selon laquelle nous pourrions éviter un conflit militaire en soutenant l’un ou l’autre camp guerrier. Le prolétariat n’a aucun intérêt à préserver les conditions actuelles ou antérieures de sa misère. Le prolétariat n’a pas de patrie à défendre. Le camp du prolétariat dans toute guerre, c’est l’action unie et intransigeante des prolétaires des deux camps qui se font concurrence contre les deux camps guerriers de la bourgeoisie.
La lutte contre la guerre signifie le défaitisme révolutionnaire ! Front prolétarien révolutionnaire contre la bourgeoisie des deux camps guerriers !
Affrontons la guerre par l’action directe, le sabotage, la grève générale, radicale et combative !
Solidarité de classe avec les défaitistes révolutionnaires de tous les camps !
* Août 2014 *
i http://www.autistici.org/tridnivalka/preparatifs-guerriers-entre-lukrai