L’unité guerre-paix dans le processus de totalisation du capital
par Jacques Guigou
J'ai longtemps gardé sous le coude un des meilleurs articles écrits sur la question de la guerre et de la révolution, probablement le plus lucide en ce début de 21ème siècle dans un tradition d'analyse méthodologique qu'on peut encore qualifier de maxistebien que son auteur, J.Guigou fasse partie d'un courant révisionniste - la communisation - qu'on ne pouvait pas prendre au sérieux et qui n'a jamais rien représenté comme alternative politique; le texte est hélas de type indifférentiste, intellectualiste, ignorant et méprisant les luttes intenses du prolétariat et de ses partis passés contre les guerres avec une incapacité à soupeser véritablement l'impossibilité ou pas d'une troisième "der des der". Mais du point de vue du bilan historique, au niveau du courant maximaliste, on ne pouvait faire mieux, aussi précisément, aussi justement au niveau des conclusions de la bâtarde théorie de la "guerre révolutionnaire". Avec Guigou, sans nous concerter, nous avons mené un cheminement parallèle pour déniaiser définitivement une théorie tombée dans la désuétude des vieux ultra-gauches retraités.
avril 2003, Temps critiques
1-La guerre n'est plus le moteur de l'Histoire
La guerre comme accoucheuse de l'Histoire
La « guerre totale » moderne, loin d'être l'une des inventions diaboliques de la révolution nazie, est bel et bien,
dans
tous ses aspects — sans excepter le langage — le produit indiscutable
de la démocratie elle-même et plus particulièrement le fruit de la
guerre de l'Indépendance américaine et de « la grande révolution
française ». C'est un point important soulevé par Korsch
1 dans
la mesure où il ne fait pas de ce type de guerre le fruit d'un accident
de l'Histoire, sans pour autant en faire un produit exclusif du mode de
production
capitaliste. Il y a bien sûr un rapport entre démocratie et
capitalisme,
mais ce rapport est médié par l'institution d'un État-nation, à la fois
produit par une guerre originelle et source des suivantes. Au passage
la formule de Korsch égratigne la vulgate marxiste de la guerre comme
nécessité économique du
capitalisme. Même si elle peut avoir des causes économiques, la guerre a toujours un caractère politique.
Marx a soutenu longtemps l'idée de la « guerre progressiste » sur le
modèle de la révolution française, des conquêtes napoléoniennes et la
nécessité aussi d'une guerre contre la Russie (les marxistes allemands
s'en souviendront en 1914). Sa position sur la Russie, comme celle
favorable aux nordistes
dans la
guerre de sécession américaine montrent sa conception de la guerre comme
phase normale, comme accoucheuse de l'Histoire. Cette position sera
théorisée par Engels
dans Le rôle de la violence dans l'Histoire
. La formule de Clausewitz : « la guerre n'est rien d'autre que la
continuation de la politique par d'autres moyens » est perçue par lui
comme le point extrême de ce que peut reconnaître une bourgeoisie
naissante qui cherche à remplacer la société ancienne (pour Clausewitz,
il s'agit de la Prusse). Mais la formule est critiquée par la place
première qu'elle réserve à la sphère politique
dans le déclenchement des
processus
de transformation. La modération des fins politiques est censée limiter
la violence et l'extension de la guerre comme le montre l'exemple
historique des « guerres en dentelles » du
xviiie
siècle. Mais à l'inverse, la politique suffit à transformer le visage
de la guerre comme le montre l'exemple de la guerre totale de 1793.
Cette absence de limite produit alors ce que Clausewitz appelle « la
montée aux extrêmes ». A cette « guerre politique », Engels oppose la
« guerre révolutionnaire » liée aux nécessités de développement des
forces productives. Il voit
dans la
défaite de la Commune une défaite provisoire du prolétariat qui débouche
sur le paradoxe d'une longue phase de paix conjointe à une course
mondiale vers un armement industriel qui va jeter nations et classes
vers un nouvel embrasement. Engels néglige le fait que la guerre totale
va prendre un autre tour. Progressivement la manifestation puissante des
peuples en formation qui perdure jusqu'aux guerres de libération
nationale (Italie, Prusse), laisse place aux guerres coloniales pour
l'enrichissement. La course aux armements qui s'ensuivra va faire de la
production militaire un élément essentiel à l'intérieur de la production
en général. De la même façon que Marx et Engels voyaient une
contradiction insurmontable entre développement des forces productives
et étroitesse des rapports de production
dans la sphère économique, ils voyaient
dans
la sphère militaire une contradiction entre le haut niveau de technique
militaire déployé et la massivité des armées sur le terrain.
Contradiction technique d'abord entre la mobilité des armes et
l'immobilisme des hommes, mais contradiction politico-sociale surtout
car la nécessité de la conscription et de l'armement des masses pouvait
constituer la base du retournement de la guerre impérialiste en guerre
révolutionnaire. Lénine et Trotsky feront ensuite l'apologie de cette
école de conscience de classe que représente une discipline militaire
dans l'organisation des rapports sociaux. L'armée rouge et l'usine soviétique seront organisées en conséquence
2 .
A un autre pôle politique, Ernst Jünger verra
dans
cette militarisation un des éléments de l'État total et de la
« mobilisation générale » dont une des figures centrale est « Le
travailleur » (
der Arbeiter ). Ce travailleur qui regroupe à la fois l'ouvrier, le paysan et le soldat, ne fait que manifester,
dans le domaine respectif de chacun des métiers, la toute puissance de la technique
La guerre de 1914 semble sceller le déclin des conceptions
stratégiques de Clausewitz. Ce conflit mondial ne débouche sur aucune
stabilisation réelle ; il exprime une incapacité à faire la paix avec un
traité de Versailles inique et une
sdn
impuissante. La guerre quitte son caractère bourgeois qui mêlait
préalablement divers éléments populaires, révolutionnaires, nationaux
3 pour devenir proprement
capitaliste. Ce caractère populaire, national et révolutionnaire disparaît avec le développement extensif du mode de production
capitaliste, avec le dynamisme du marché que Lénine décrira comme phase impérialiste du
capitalisme.
Pour les capitaux dominants au moins, le cadre économique et
stratégique n'est déjà plus national même si le cadre politique le
reste. En conséquence, nationalisme et patriotisme ne coïncident plus.
Des socialistes comme Jaurès tenteront vainement de perpétuer l'union de
ce qui se dissocie progressivement et la guerre populaire patriotique
laisse place à la guerre nationaliste à visée impérialiste. Déjà la
perspective d'une guerre révolutionnaire qui viendrait relayer cette
guerre impérialiste n'est plus défendue que par une minorité : en
Russie, la révolution se fait à travers le mot d'ordre de la paix que le
traité de Brest-Litovsk et la défaite des positions de Rosa Luxembourg
viennent entériner. Aussi bien
dans l'optique trotskyste de la « révolution permanente » que
dans
celle internationaliste d'extension de la révolution à l'Ouest de Rosa,
le modèle reste celui de la guerre révolutionnaire de 1793… et de la
révolution bourgeoise. Ce n'est pas un hasard si Trotsky faisait une
véritable fixation idéologique sur Thermidor pour indiquer l'involution
de la politique soviétique. Avec Lénine la révolution se replie sur une
pratique de « socialisme
dans un seul
pays » avant même que Staline n'en fasse une théorie, pendant qu'en
Allemagne, les sociaux-démocrates liquident les conseils d'ouvriers et
de soldats.
La césure définitive se produit en Espagne 36, quand c'est une guerre civile révolutionnaire qui va produire une guerre totale
capitaliste.
« … non seulement la guerre, mais encore la guerre civile, a perdu à
l'époque actuelle son caractère révolutionnaire d'autrefois. Guerre
civile et (guerre) révolutionnaire ont cessé d'être synonymes »
4 . C'est cette césure qui allait profondément diviser,
dans
les courants communistes de gauche et chez les anarchistes, ceux qui
analysaient la guerre d'Espagne essentiellement comme une guerre
intercapitaliste et ceux qui y voyaient une guerre révolutionnaire de classe
5 .
>Dans la domination réelle du capital, la guerre devient progressivement un élément périphérique
Avec la Seconde Guerre mondiale, c'est la domination réelle du
capital qui s'impose
dans la sphère militaire. La planification et l'organisation mises en place
dans le
New Deal, les fascismes et le « socialisme » soviétique conduisent tous ces régimes à une nouvelle forme de guerre totale
6 dans
laquelle se réalise la vision clausewitzienne de « l'ascension aux
extrêmes », mais en dehors du cadre politique limité qu'elle inclut.
C'est plutôt la vision hégélienne d'une « lutte à mort » qui semble
triompher avec les bombardements de Dresde et les bombes atomiques
d'Hiroshima et de Nagasaki.
Dans ce contexte, le fait que les travailleurs soient armés est rendu dérisoire par leur enrôlement
dans
l'idéologie nationaliste et productiviste. De l'appel stalinien de 1941
enjoignant les Russes à faire montre « des qualités inhérentes à leur
peuple » jusqu'au « A chacun son boche » du
pcf
en passant par « L'appel aux fascistes » de Togliatti, la
« résistance » ne laisse place à aucune autonomie prolétarienne même si
dans le cas de l'Italie cette résistance va perdurer bien au-delà de 1945.
Déjà en 1914, la minorité Zimmerwaldienne et une partie des
anarchistes ont dénoncé le caractère purement interne à la bourgeoisie
de l'affrontement mondial, mais après 1945 dit Korsch, il est clair que
la guerre
capitaliste a épuisé toutes ses potentialités révolutionnaires
7 : « En l'absence d'actions décisives des travailleurs, la guerre
capitaliste
aboutit à raffermir pour longtemps des rapports sociaux qu'on aurait pu
croire promis à s'effondrer ». On pourrait ajouter que même la guerre
révolutionnaire, quand elle prend la forme de la lutte entre deux
armées, par exemple avec l'Armée rouge contre l'Armée blanche, mais
aussi
dans l'intégration des milices espagnoles
dans
les corps d'armée de la République, perd justement tout ce caractère
révolutionnaire et laisse réapparaître les caractères de l'armée
traditionnelle (suppression des conseils de soldats et utilisation des
cadres de l'ancien régime tsariste
dans l'Armée rouge, retour aux grades
dans l'armée républicaine et renvoi des femmes combattantes à des tâches domestiques ou d'intendance à l'arrière).
Ce qui s'affirme en premier lieu,
dans
cet après Seconde Guerre mondiale, c'est l'idée de l'Amérique comme
nouveau Léviathan : « Être gouverné par le puissant et le plus sage est
condition de l'égalité pour tous… Pour que le monde soit sauvé il faut
une main ferme… Le leadership américain est le garant du monde, la
Pax Americana préambule à la
Pax humana8 ». Mais plus pragmatiquement, avec le découpage effectué à Yalta, il s'ensuit l'idée d'un contrôle exercé en commun avec l'
urss.
Cela ne va pas sans contradiction pendant la Guerre froide : la
possibilité d'une guerre thermonucléaire inclut l'idée hégélienne de la
lutte à mort
9,
mais les stratégies militaires américaine et russe essaient, chacune de
leur côté, de réintroduire les limitations politiques de la conception
clausewitzienne. C'est particulièrement vrai pendant la période dite de
la « détente » avec la notion de « dissuasion » et l'application de la
théorie des jeux à une stratégie qu'on ne peut plus guère appeler
militaire tant la guerre n'est plus perçue comme la continuation de la
politique par d'autres moyens
10.
Ce qui vient troubler cette détente ne peut être que « la crise », dont
celle de Cuba nous fournit l'exemple en 1962. En fait tout calcul
stratégique partiel se trouve annulé par la possibilité de la
« solution » nucléaire. Ainsi, il y eut de multiples interprétations à
ce qui apparut majoritairement comme une reculade de l'
urss
vis-à-vis de la stratégie offensive des États-Unis au Vietnam et
particulièrement par rapport à la décision américaine de bombarder le
Vietnam du Nord
11.
Le développement des phénomènes de guérilla n'est pas venu infirmer
cela. Déjà Clausewitz, parfait réactionnaire tout en étant un chaud
partisan de l'armement du Peuple, faisait remarquer que cet armement
n'était nullement contradictoire avec la défense d'un certain type de
domination (en France l'exemple des Chouans est à cet égard éclairant).
De plus, la Guerre froide qui suivit la Seconde Guerre mondiale
transforma nombre de guerres de partisans pour l'indépendance en simples
luttes
intercapitalistes. Les Américains se présentèrent même souvent comme des anti-colonialistes : aide à « l'indépendance » des Philippines
12, soutien plus ou moins discret au
fln
pendant la guerre d'Algérie. Tout au plus la théorie de Mao de la
« guerre prolongée » est-elle venue revivifier la thèse de Clausewitz
selon laquelle l'avantage est toujours à la position défensive
13 ; thèse contredite
dans la perspective thermonucléaire
dans
laquelle il n'y a plus de défense au sens classique puisque le
territoire de chacun est vulnérable à tout moment. La fonction de
défense est alors reportée sur la menace d'une riposte illimitée, y
compris à une attaque limitée
14.
De cette remise en avant de la priorité à la position défensive découle
une seconde idée de Mao, celle selon laquelle la bombe atomique n'est
qu'un « tigre de papier »
15
et il va jusqu'à reprendre la formule de Clausewitz en y adaptant un
nouveau sujet : (le révolutionnaire) est celui « qui se meut
dans la guerre comme le poisson
dans l'eau »
16.
S'exprime là un retour aux vertus de la guerre révolutionnaire
bourgeoise à la française, mais avec une forte accentuation populaire :
« le Peuple est invincible » (Vietnam) ; « le Peuple uni jamais ne sera
vaincu » (Amérique latine), sont les banalités qui accompagnent cette
conception, alors même que la distinction entre victoires et défaites se
fait chaque jour plus difficile. La victoire du Vietcong et le type de
régime mis en place, puis sa guerre contre le Cambodge vont entraîner
une désillusion progressive vis-à-vis de toutes les luttes de libération
nationale et finalement une extension et un renforcement de
l'accumulation et de l'idéologie
capitaliste.
Korsch signalait que la nouvelle domination exercée par les grandes
puissances sur leurs anciennes colonies présentait un caractère
spécifique par rapport à l'ancien impérialisme
17. Tout en étant juste, cette critique est datée ; en effet
dans
le cadre de la Guerre froide, le mouvement d'exportation des capitaux a
notoirement décliné par rapport, par exemple, aux années 20, mais aussi
par rapport à l'immédiat après-guerre du plan Marshall. La recherche et
l'exploitation de sources de matières premières et de carburants
étrangers sont devenues une nécessité quant à l'anticipation d'une
nouvelle guerre et ont constitué le principal poste d'investissement. Ce
processus spécifique d'accumulation
s'est auto-entretenu et a donné au « complexe militaro-industriel » un
poids tel qu'il constitue non seulement un facteur de guerre
« extérieure », mais aussi une menace « intérieure » pour les pays
dominants. Toutefois, ce que ni Korsch ni Dutschke à sa suite ne
signalent, c'est que ce mouvement s'est à nouveau inversé quand des
investissements énormes de
capital
ont commencé à envahir les pays du bloc socialiste et particulièrement
la Pologne, la Hongrie et la Roumanie, suivis bientôt par les
investissements directs à l'étranger (
ide)
dans l'aire asiatique. Ce mouvement n'annonçait plus un néo-impérialisme mais la fin de l'impérialisme et le
processus de
totalisation du
capital, sa « globalisation ».
2- De l'impérialisme à l'Empire ?
Dès la guerre de 1914, la dimension symbolique et non seulement
territoriale des conflits, est mondiale. On parle de lutte entre
civilisations ou entre civilisation et barbarie et cet aspect mondial
est dû aussi bien au fait que s'y affrontent des États à la puissance
mondiale, qu'au fait que le marché se fait lui aussi mondial. Mais
dans
l'impérialisme, la guerre est encore mise en œuvre de la souveraineté
et donc territorialisation de la puissance. La Russie, l'Empire ottoman,
l'Empire austro-hongrois, la France et l'Angleterre ont représenté
cette forme de puissance. Le passage de l'impérialisme à une forme
impériale de domination a d'ailleurs des antécédents… et il est
« piquant » de voir qu'on en a un exemple
dans
l'évolution des rapports entre l'Angleterre et l'Irak au début du
siècle : à partir de 1914 l'Angleterre occupe les trois provinces
anciennement ottomanes de Bagdad, Bassorah et Mossoul. Le modèle de
domination est alors le modèle colonial en vigueur aux Indes avec un
système d'administration directe et indirecte. Mais entre 1918 et 1920
et après avoir fait face à un grand mouvement de révolte, la politique
anglaise s'oriente vers une simple défense de ses intérêts stratégiques
en tenant compte d'un environnement international qui, par
l'intermédiaire de la
sdn,
souhaite mettre en action le principe de l'auto-détermination des
peuples. Cela pousse les Anglais à préparer l'indépendance (soutien aux
sunnites contre les tribus chiites et kurdes) de ce qui deviendra l'Irak
en 1932.
Mais revenons à la théorie de l'impérialisme. Pour Lénine, il représente « le stade suprême du
capitalisme »
qui décrit un système mondial régi par la concurrence entre empires
coloniaux pour la conquête de territoires. Ce système serait
organiquement lié à l'évolution des grandes puissances
capitalistes,
puissances elles-mêmes étroitement liées à des grandes banques et
trusts qui s'appuient sur les machines gouvernementales de leurs pays
respectifs pour s'aménager des chasses gardées. C'est de cette analyse
que part traditionnellement la théorie anti-impérialiste et le soutien
aux luttes anticoloniales et de « libération nationale ».
On peut dire que cette théorie de la guerre impérialiste décrit une deuxième phase de la mondialisation du
capital, alors que
dans la première, disons du
xve au
xviie siècle, la guerre joue un rôle
dans la synchronisation économique des aires de développement
18
La fin de la Seconde Guerre mondiale clôt cette deuxième phase au
profit d'une politique systématique visant à briser les entraves à
l'expansion
capitaliste. Le
colonialisme est un de ces obstacles puisqu'il repose justement sur la
notion de chasse gardée, sur un certain type de protectionnisme. Pour
réaliser ce « programme », il s'est trouvé un État qui cumule une
position économique et militaire de force et un passé moins impérialiste
que ses concurrents. Les États-Unis ont en effet une autre histoire,
anticoloniale
19 qui est même inscrite
dans
leur Constitution. Ils n'ont procédé que par annexion interne,
extension de la frontière, « conquête de l'Ouest » et extermination des
populations d'origine qu'ils n'ont jamais eu pour but de coloniser et
exploiter. Ils ne se sont ensuite mêlés aux guerres européennes qu'après
l'appel de certaines puissances continentales se revendiquant de la
démocratie. Dès le début cette intervention est donc perçue comme en
défense de valeurs humanistes pour ne pas dire humanitaires, le terme
n'étant pas encore employé. Déjà
dans
les initiatives de Wilson on a une volonté de constituer un droit
supranational (« impérial ») au droit international. On sait que la
sdn
qui se devait de représenter ce nouveau droit s'avéra incapable de
suppléer aux iniquités du traité de Versailles (compromis entre les
rapports de force issus de la guerre et les nouvelles règles du droit
international) et donc incapable d'empêcher les conflits qui allaient en
découler. L'
onu sera chargée de la même tâche
dans
un contexte rendu largement plus favorable par l'avènement de deux
hyperpuissances, mais avec le même handicap d'une légitimité sans réelle
souveraineté. « Chat échaudé craignant l'eau froide », la véritable
souveraineté va être confiée aux États-Unis. Au moins de 1945 à 1947
cela ne souffre pas vraiment de contestation comme le montre le vote de
l'
urss, derrière les
États-Unis, en faveur de la création de l'État d'Israël. L'État
américain a en effet profité de son peu d'implication directe
dans
la seconde guerre mondiale pour compléter sa domination en tant que
puissance économique, par une domination techno-militaire encore
renforcée par l'utilisation des « compétences » de nombreux savants de
l'Allemagne nazie. A partir de 1947, la paix étant historiquement
toujours la paix d'un Empire, on a donc une situation non achevée avec
deux sortes d'Empire qui se font face mais œuvrent conjointement au
développement du
capital dans
les zones qu'ils contrôlent. Ainsi, au Moyen orient, les
investissements américains et russes enclenchent une modernisation des
économies locales et l'érection d'un État fort contrôlé par la petite
bourgeoisie nationaliste, au détriment des puissances colonisatrices
(Angleterre et France) qui se contentaient souvent de « faire suer le
burnous ». Nous pouvons considérer cette période comme une troisième
phase
dans le
processus de
totalisation du
capital, phase
dans laquelle la guerre ne joue déjà plus le même rôle central que
dans
les deux précédentes. Les politiques respectives de dissuasion par
exemple poussent à l'augmentation des budgets militaires, mais pas à
l'augmentation du nombre des conflits. Le complexe militaro-industriel
américain a d'ailleurs plus à gagner
dans
des dépenses pour la conquête de l'espace ou pour des armements
spécifiques comme les missiles nucléaires, que par des armements
conventionnels.
Les courants critiques de l'époque, comme le groupe
Socialisme ou Barbarie
conserveront, malgré tout, une position marxiste traditionnelle sur la
guerre comme accélérateur de l'Histoire et une troisième guerre mondiale
est prédite comme une étape inéluctable
dans l'évolution générale du système
capitaliste mondial à son stade monopoliste
20.
Cette position, interne à la problématique léniniste de l'impérialisme,
sera critiquée par un ancien de cette même revue, mais trente ans plus
tard
21 : pour p. Souyri, la théorie du
capitalisme monopoliste qui repose sur une délimitation territoriale et nationale (théorie du «
capitalisme
monopoliste d'État ») serait invalidée à la fois par les buts
spécifiques des puissances fascistes de l'Axe pendant la Seconde Guerre
mondiale (constituer des Empires de niveau mondial) et par l'évolution
générale d'un système
capitaliste de plus en plus global. Il analyse comment le fonctionnement de ce «
cme »
dans les années 30 a conduit à la guerre
22
et puis comment il s'est réorganisé sur d'autres bases à partir des
années 50-60 (fin du protectionnisme, ouverture de grands marchés
internationaux :
cee,
aele et des organismes supranationaux comme le
fmi,
la banque mondiale). Le développement intense des échanges entre pays
dominants tend à remplacer l'échange « ricardien » et impérialiste (ou
néo-colonialiste) entre pays dominants et pays dominés. Les théories
tiers-mondistes de l'impérialisme : « l'échange inégal » d'A. Emmanuel
et de l'accumulation puis de la nécessaire « déconnexion » de S. Amin
s'en trouvent si ce n'est invalidées, du moins marginalisées.
Ces transformations ne se sont pas accompagnées de la formation d'un super-impérialisme
23 américain
dans
« le monde libre », même si les États-Unis y sont devenus la
superpuissance. L'Europe et le Japon ont continué à développer leurs
atouts tout en profitant de la manne américaine (plan Marshall) et des
transferts de technologie en provenance des firmes multinationales
américaines. Cette politique est aux antipodes de la pratique
impérialiste puisqu'elle produit des concurrents… pour le plus grand
profit du système d'ensemble. L'Allemagne et le Japon sont ensuite
devenus les pays
capitalistes les
plus exportateurs, résolvant la contradiction que représentent toujours
une production croissante et un marché limité, sans avoir besoin de
mener des guerres de conquête. L'analyse de Bordiga, que nous avons
mentionnée
dans la note 20, est ici
prise en défaut sauf à raisonner sur le très long terme et faire des
projections quant au futur rôle historique de la Chine. C'est justement
ce que ne peut plus faire la théorie quand elle ne repose plus sur le
déterminisme historique d'une classe. D'une manière générale, la
nouvelle situation est bien rendue par les rapports ambigus
qu'entretiennent les États-Unis et l'Europe. Rapports de complémentarité
et de dépendance qui rendent compte du
processus de
totalisation du
capital, mais aussi conflictualité sur le caractère hégémonique du modèle qui est le moteur du
processus : les États-Unis. Nous sommes bien loin des visions de Kautsky et de Lénine, car si le
capitalisme
américain domine bien, militairement, technologiquement et du point de
vue monétaire, il ne domine pas du point de vue économique (son poids
relatif se réduit, son endettement est faramineux, sa productivité du
travail à la traîne).
S'il y a donc bien eu deux blocs, chacun propose un système de
valeurs et estime combattre pour autre chose que sa propre souveraineté
nationale, que ses propres intérêts économiques. C'est pour cela que les
autres États sont censés se rallier à l'un ou l'autre des deux camps.
Il n'y a déjà plus d'impérialisme au sens strict mais une situation où
chacun cherche à s'abriter à l'intérieur d'un Empire. C'est un élément
de stabilisation qui rejette à la marge les différends à partir du
moment où des zones géographiques coïncident avec des zones politiques. A
cette nouvelle situation géopolitique correspond l'idéologie de la fin
de l'Histoire (Fukuyama). Un ordre mondial semble en être sorti. C'est
une vision immédiatiste et donc optimiste de la victoire du
capital :
il aurait gagné parce que non seulement il aurait englobé ses
contradictions de classes (dimension interne), mais il aurait aussi
englobé ses contradictions impérialistes (dimension externe).
L'écroulement de l'
urss et de son bloc va renforcer ce
processus
en dégageant toujours plus la notion d'Empire — à condition de ne pas
réduire ce concept à la domination d'une seule puissance — de celle
d'impérialisme. Les pays de l'ancien bloc soviétique vont se précipiter
dans les bras de l'
otan, la Russie et la Chine populaire
dans ceux de l'Organisation Mondiale du Commerce. L'élargissement de l'Union européenne va
dans
le même sens. C'est une façon indirecte de dissoudre toute possibilité
d'une Europe politique qui pourrait prendre la tête d'un pôle non
américain et recréer un monde bipolaire comme au temps de l'
urss. Les États-Unis en sont bien conscients quand ils se prononcent pour l'entrée de la Turquie
dans l'Union. Il s'agit de transformer l'Union en une simple zone de libre échange sans volonté politique propre
24.
Il se dégage ainsi une sorte de souveraineté mondiale. Les « petits »
pays européens qui n'ont pas ou plus les moyens d'être des États-nation,
luttent pour devenir des régions européennes de l'Empire.
Cette orientation générale implique la paix universelle et donc des
conflits qui ne peuvent être des guerres au sens classique, mais
simplement des actes de révolte ou de rébellion contre l'ordre institué.
Mais cette idée de paix universelle, si on regarde ce qu'en disait Kant
dans son
Pour la paix perpétuelle de 1795, ne pouvait être garantit que par des régimes républicains
25
(on dirait démocratiques aujourd'hui). Or l'ordre mondial qui prévaut
jusqu'à la fin des années 80 est un ordre particulièrement cynique
dans
lequel la fin justifie tous les moyens, y compris l'assistance d'États
autoritaires à condition qu'ils soient facteur de stabilisation.
Ainsi, l'Irak en 1991 représente le cas de figure d'un État loyal
qui a fait son boulot de gendarme local contre l'Iran avant d'exiger des
dividendes de ses sacrifices auprès de ses voisins du Golfe et en
particulier auprès du Koweït dont il revendique le territoire et la
richesse. Pour transformer un allié en ennemi, il faudra une propagande
assidue et un
processus de
diabolisation particulièrement pervers quand on sait qui a armé le
diable ! Toutefois les bases de l'ancien ordre n'étant pas remises en
cause, le
processus ne sera pas
poussé à son terme et le régime baasiste sera maintenu afin qu'il
continue à jouer son rôle de répression sous contrôle sélectif : on
interviendra pour une couverture américaine sur le Kurdistan irakien,
mais on laissera les chiites du Sud se faire massacrer. Nous laissons en
suspend le fait de savoir si cette dernière bassesse est due à la peur
d'une révolte prolétarienne des ouvriers chiites du pétrole ou bien à
une trop grande influence de l'Iran sur cette population.
Sous l'action de l'administration Clinton et du système Mitterrand
en France, « droit d'intervention », « guerre juste », « intervention
humanitaire » deviennent les maîtres mots d'un nouvel ordre qui se
cherche par insuffisance de visée politique et de perspective
stratégique. Bien que l'on en ait beaucoup moins parlé que pour Reagan,
il est à remarquer que Clinton a remis l'économie au poste de commande
et recentré les dépenses budgétaires américaines. Ancien étudiant
pacifiste, il a peut être aussi été influencé par le livre de
p. Kennedy :
Naissance et déclin des grandes nations qui connaît un gros succès
dans
les années 80-90 et défend l'idée que les nations hégémoniques ont
tendance à distraire trop de ressources de la création de richesse pour
les allouer à des buts militaires. Clinton va en tout cas faire tomber
les dépenses militaires à 3,5% du
pib,
chiffre le plus faible depuis les années 20 et relancer l'innovation
technologique. Multilatéralisme, mondialisation, globalisation vont
alors marcher de pair… jusqu'au 11 septembre 2001. L'action humanitaire
n'est pas seulement un paravent qui camoufle l'inaction politique sous
l'éthique, la guerre sous la paix. Elle renvoie aussi aux contradictions
du
capital qui tend à tout englober sans pouvoir tout assimiler.
Dans l'unité du procès paix-guerre qui se fait jour, l'humanitaire devient un dispositif d'intervention majeur, mais inclut
dans le procès
guerre-paix. Ce n'est donc ni une alternative, ni un complément surajouté.
Par rapport à la guerre impérialiste, l'intervention humanitaire et
le droit d'ingérence ne visent pas à développer ou même à piller les
régions qui sont l'objet de l'intervention. Ainsi, si on a pu déceler
dans le dépeçage de l'ex-Yougoslavie la volonté et l'intérêt proprement
capitaliste
de certains capitaux dominants, notamment allemands, il ne s'agissait
que d'un intérêt limité à la partie utile (Slovénie et Zagreb), mais
l'intervention contre la Serbie et l'aide à la Bosnie puis au Kosovo ne
visaient en rien un quelconque développement ni même un captage de
richesses potentielles ou un plan de rechange du
capital. Il s'agirait plutôt de contenir les zones d'épuisement du
capital comme on contient les banlieues des grandes villes.
Avec l'affaiblissement des États-nations, c'est la question de la souveraineté qui se pose
26.. La mondialisation du
capital dans sa forme réseaux s'oppose d'ailleurs à toute idée de centre, de souveraineté. Elle est sans fins (
dans
tous les sens du terme) et c'est la guerre économique qui semble
souveraine. C'est pour cela que même si on peut reconnaître le concept
réactivé « d'Empire », il ne peut être assimilé exclusivement à la
puissance américaine
27.
Par un étrange contre-sens, nombreux sont ceux qui comprennent cela en
disant que toute guerre aurait des causes économiques ! G. Dauvé
dans 10+1 questions sur la guerre de l'Otan contre la Serbie28 anticipe une future troisième guerre mondiale pour le
xxie siècle
dans la mesure où une grande crise économique est inéluctable. Cette crise future est analysée
dans les termes classiques de la crise de surproduction et du
processus contradictoire de valorisation/dévalorisation qui définit le
capitalisme. Dauvé reste
dans
les termes stricts de la loi de la valeur-travail, comme si le travail
productif était encore l'essentiel de la valorisation, comme si toute
production était encore suffisamment matérielle pour qu'il puisse y
avoir surproduction. Pourtant, il reconnaît par ailleurs que les causes
des guerres sont bien plus globales qu'économiques, que la guerre est
politique et que ce ne sont ni les stocks de missiles ni les entreprises
qui font la guerre. Dauvé ne peut résoudre la contradiction entre d'un
côté, sa vision d'un
capital de plus
en plus impersonnel et de l'autre, le fait qu'il ne cherche à la rendre
concrète qu'à travers la théorie classique de l'impérialisme (celle du
«
cme » que critique justement Souyri).
Pour nous,
dans ce que nous
pouvons considérer comme une quatrième phase, le niveau de la Bourse et
les crises « financières », comme celle qui a touché le Japon puis
l'Asie, produisent des éléments de synchronisation
dans
un cycle, qui rendent inutile ou en tout cas non inéluctable toute
guerre d'envergure. Bien souvent, depuis l'échec du programme
prolétarien, les analyses sur la crise et la guerre mondiale quittent le
chemin caillouteux de l'analyse logique pour en appeler au ciel, aux
étoiles et à la croyance. Comme le disent parfois naïvement bien des
ultra-gauches : « mais alors si on ne pense (lire croire) pas
inéluctable la crise économique finale, le défaitisme révolutionnaire en
temps de guerre, le retour du prolétariat à son rôle révolutionnaire,
ce n'est pas la peine de… ». Par peur de réinterpréter le monde, le
matérialisme marxiste se transforme en croyance.
La question de la souveraineté ne peut plus se poser qu'au sommet de
ce que certains appellent « l'Empire », mais qui n'est encore qu'un
projet d'ordre mondial en cours de constitution
29. Il n'y a pas encore de gouvernement mondial et l'
onu
a une légitimité sans souveraineté (les « Casques bleus » n'ont qu'un
rôle de tampon), alors que les États-Unis sont les seuls à posséder la
puissance qui permet l'expression d'une souveraineté… qu'ils doivent
légitimer sans cesse. La difficulté est alors pour eux d'imposer une
vision du monde plus qu'une politique (impérialisme classique) qui
n'aurait pas sa propre souveraineté comme fin. Ils l'ont déjà fait quand
ils prétendaient défendre « le monde libre », c'est aujourd'hui une
tâche beaucoup plus ardue quand il n'y a plus d'ennemi déclaré et qu'il
faut lui donner consistance.
La force légitime doit alors se présenter comme au service du droit,
de la démocratie, de la paix. Les alliances qui se sont tissées entre
les États-Unis, les pays européens et les pays arabes pendant la guerre
du Golfe et l'intervention en Afghanistan se font sur la base de cette
nouvelle souveraineté, impériale au sens où elle ne s'arrête pas aux
frontières nationales, où elle ne s'arrête pas non plus à la nationalité
des peuples qu'elle recouvre de sa « protection ». Il n'y a plus de
territoire à défendre contre un ennemi extérieur d'autant que le
caractère anonyme et universel des capitaux ainsi que la libre
circulation des marchandises ont violé depuis longtemps toute idée
d'intégrité nationale. Cela ne signifie pas qu'il n'y a plus d'intérêt
national, mais il est immédiatement subordonné à une logique mondiale
qui impose un intérêt général de plus long terme
30.
Les États-Unis vivent cela comme une contradiction permanente. D'un
côté ils maintiennent l'idée d'une intervention limitée à la défense de
leur « intérêt vital ». Malgré l'extension possible donnée au terme,
cela les amène le plus souvent à se replier sur eux-mêmes et à laisser
faire des lois du marché qui spontanément feraient correspondre leur
intérêt national et l'intérêt général. C'est l'objectif de la
globalisation. Mais d'un autre côté, cette globalisation (qui concerne
aussi le terrorisme) s'oppose à tout repli sur soi, surtout de la part
d'un pays dont la puissance repose maintenant plus sur la captation de
richesse
31
que sur sa création (à l'inverse du Japon et de l'Allemagne).
Concrètement, par rapport à la question du pétrole, les États Unis ne
veulent pas tant s'approprier les richesses irakiennes et en déposséder
leurs alliés que favoriser une zone de libre échange du pétrole au
détriment des pays qui vivent encore de la rente pétrolière et donc, par
ricochet, de certains capitaux dominants (français par exemple) qui ont
passé compromis avec ces pays.
Cela serait bénéfique au système
capitaliste dans
son ensemble, mais cela remettrait en cause certaines alliances avec
les régimes les plus féodaux de la région, sans qu'il soit nécessaire de
les attaquer de front. S'il y a un brin de vérité
dans l'annonce par l'administration Bush de propager la liberté
dans
toute la région, à partir de l'exemple de la « libération » de l'Irak,
il s'agit bien sûr surtout d'une liberté du marché dont il est question.
Cela signifie aussi que par rapport à 1991, la marche vers « l'Empire »
a suffisamment fait de chemin pour que l'ordre mondial n'ait plus à
passer principalement par une délégation de puissance à des forces
régionales plus ou moins autonomes
dans leur aire d'intervention.
Si cette nouvelle idéologie impériale qui se fait force matérielle,
n'est pas l'expression d'une seule puissance, il se trouve néanmoins que
les États-Unis en sont le premier pilier ; pour des raisons objectives
d'abord : ils symbolisent l'hyperpuissance ; pour des raisons
historiques et subjectives ensuite : en se présentant comme « l'Empire
du Bien », l'Amérique semble repousser sa propre frontière et apparaît
aux yeux du monde comme celle qui vole au secours des peuples menacés
alors que rien n'est moins vrai puisqu'elle est fondamentalement
isolationniste. On peut comprendre l'offensive des neo-conservateurs
américains comme la volonté de dégager une perspective plus globale et à
plus long terme. Il s'agirait pour eux de développer une sorte de
messianisme du
capital32 visant à humaniser son
processus de
totalisation, à donner un aspect « civilisé » à l'action barbare des restructurations. Le
capital
n'est pas qu'une pure abstraction, il est aussi un rapport social
humain qui a besoin de se référer au Bien, à la démocratie, à la
citoyenneté ; il y a, enfin, des raisons économiques à cette politique :
le directeur général du
fmi Horst Kœhler déclarait au
Herald Tribune
du 20/09/02 que tout le monde a intérêt à la stabilisation des prix du
pétrole et particulièrement les pays européens qui se trouvent beaucoup
plus dépendants des cours que les Américains pour qui le pétrole irakien
ne représente presque plus rien de leurs importations par rapport à la
situation de 1991. Il est donc tout à fait erroné de présenter leur
action comme une guerre du pétrole, ce que rappellent pourtant à
longueur de temps les gauchistes qui pensent toujours que répéter des
choses simples permettra de convaincre des masses pavloviennes. Si le
clan Bush a bien un rapport direct avec l'industrie pétrolière, c'est
avec un sous-secteur marginal de celle-ci (les petites compagnies
indépendantes du Texas
33),
dont les intérêts sont exactement inverses de ceux des grandes
compagnies. Un niveau élevé des cours est leur seule chance de survie.
Par ailleurs les experts américains se sont aperçus qu'un redémarrage de
la production irakienne aurait un coût énorme que les Américains seuls
ne peuvent assumer. La situation est donc beaucoup plus complexe que
celle que nous présentent tous les simplificateurs militants,
spécialistes des slogans à l'emporte pièce. Ce n'est pas la moindre
surprise que de voir le très anti-américain
Monde Diplomatique reconnaître cette complexité
34
et affirmer que la question du pétrole est bien plus stratégique
qu'économique. Mais les Américains sont les seuls à posséder la capacité
de stabiliser politiquement la région, aussi bien en Irak qu'en
Palestine, tout en en faisant une base de redémarrage de l'économie
mondiale, comme nous l'avons vu plus haut avec ce que représenterait le
passage d'un système de rente à un système de profit. Le problème c'est
que stabiliser la région, depuis le 11 septembre, ce n'est plus
seulement maintenir le statu quo ou à défaut pouvoir s'en prendre
directement à l'Arabie Saoudite. C'est ce qui est nouveau par rapport à
la situation antérieure
dans laquelle
les conflits qui découlaient des nouveaux rapports de forces avaient en
général un caractère très limité. L'exemple du Golfe en 1991 est
éclairant : le but de l'administration américaine visait à punir la
tentative d'invasion du Koweit par l'Irak, mais pas du tout à faire
sauter Saddam et cela au grand dam de certains militaires américains et
de personnalités comme Wolfowitz. On en arrive donc à des conflits
dans
lesquels le vaincu reste au pouvoir. Même aujourd'hui où Wolfowitz
pense tenir sa revanche, la situation est confuse et il a été plusieurs
fois remis à sa place par Chenney et Powell. Même chose après le 11
septembre avec l'intervention en Afghanistan et l'évitement de la
question pakistanaise. Cette situation est typique de la contradiction
du nouvel ordre qui cherche à se mettre en place : d'un côté, affirmer
une souveraineté, c'est affirmer une puissance politique et militaire,
c'est reprendre ce que dit Machiavel, quand il définit le pouvoir, entre
autres, par son absence de référence à des valeurs morales (et c'est ce
qui nous donne Saddam toujours là malgré le gazage des Kurdes), mais
légitimer cette puissance c'est s'appuyer sur des valeurs morales que le
« souverain » ne propage qu'en paroles (d'où les accusations
d'impérialisme américain malgré l'absence d'impérialisme).
3- Guerre civile mondiale, état d'exception et terrorisme
Carl Schmitt avait déjà conceptualisé cette situation avec l'idée de
« guerre civile mondiale » qui implique la mise en place d'un ordre
particulier, l'état d'exception
35. Guerre civile mondiale car plus rien ne serait extérieur à l'ordre. Aujourd'hui, en effet,
dans le procès de
totalisation du
capital, l'ennemi n'est plus tant extérieur (
urss,
Chine) qu'intérieur. Bien sûr, des « États-voyous » sont parfois
désignés (la Libye à une certaine époque puis l'Irak et le Soudan,
aujourd'hui la Syrie pourtant sans pétrole et la Corée du Nord), mais
c'est un peu comme une survivance de la conception classique selon
laquelle il n'y a que des États pour faire la guerre.
Dans
les années 70-80, ces États, de par la disproportion des forces en
présence, mènent une « guerre asymétrique » qui utilise des groupes
terroristes comme fer de lance de leur politique anti-impérialiste la
plus souvent réduite à l'antisionisme
36. Les pressions des pays occidentaux et de l'
onu
se font donc contre ces États. Mais il n'en est plus de même quand le
déclin du nationalisme arabe (la perte d'influence des partis Baas, la
mort de Nasser, la fin de l'aura du colonel Kadhafi
37)
ouvre la voie vers un Islam radicalisé et offensif. Celui-ci, après
s'être identifié à la révolution iranienne, s'est redéployé
dans un sens communautariste qui ne connaît pas plus les frontières que les marchandises du
capital. A ce propos, la « révolution » iranienne a joué un rôle fondamental
dans
la mesure où elle a réussi à synthétiser un mouvement puissant de
révolte des déshérités contre le pouvoir à travers un prisme religieux.
Malgré son caractère particulier d'origine, chiite et perse, la
« révolution » iranienne constitue une prémisse de ce qui deviendra
« l'islamisme radical ». La révolte à La Mecque, puis la dissidence d'Al
Quaïda par rapport à l'Arabie saoudite indiquent des soubresauts d'une
toute autre nature que ceux de l'époque des coups d'État nationalistes
et militaires. Les formes terroristes qu'ils peuvent prendre ne sont
plus liées forcément à la revendication d'un territoire et essaient de
forger un nouveau messianisme, un nouvel universel qui ne passe plus par
les médiations historiques traditionnelles que furent les États et
leurs armées. Cet islamisme radical se déploie souvent sous la forme des
réseaux, réseaux qui constituent aussi une des formes de redéploiement
des États à l'époque de la crise des États-nations
38. Il s'ensuit une certaine privatisation des affrontements qui est aussi une des caractéristiques des guerres civiles
39 mais aussi de diverses formes de terrorisme
dans
les pays dominants quand s'éloignant de la violence diffuse des
mouvements sociaux elles se posent alors comme le seul recours face à
l'État et lancent le fameux « avec l'État ou avec nous » des
Brigate rosse
italiennes. La lutte tend alors à devenir une lutte exclusive de toute
autre forme et de tout autre protagoniste : la « guerre de classe » ou
la guerre de libération nationale (celle de l'
ira ou de l'
eta) deviennent alors des guerres privées qui ne préparent que des lendemains qui déchantent.
Si nous prenons l'actualité récente, bien malin qui arrivera à
distinguer ce qui relève des affaires privées de ce qui relève de
l'action politique
dans les pratiques du clan Ben Laden comme
dans celles du clan Bush !
Dans
ces deux cas le succès de l'entreprise repose sur la capacité à
représenter ce qui est particulier, « privé », comme de l'ordre de
l'universel et à mobiliser en conséquence. C'est pour cela que la
dimension religieuse est réactivée par chaque « camp », afin de donner
sens à l'entreprise. Pour les États-Unis, il s'agit alors de trouver le
lien qui permette d'assouvir vengeance privée (détruire Saddam) et
mission universelle (défendre la civilisation). Et faire le lien, c'est
rechercher
dans quelle mesure Saddam
est ou sera un soutien des Ben Laden actuels et futurs. C'est peut-être
là une explication du recentrage de la riposte américaine sur Saddam
après l'échec des tentatives de circonscrire une organisation comme Al
Qaïda. Mais cet antagonisme qui tourne à l'affrontement mérite-t-il
encore le qualificatif de « guerre » ? La guerre implique une certaine
égalité des forces en présence et une extériorité à l'ordre du monde.
Sinon il ne s'agit que « d'opérations de pacification », comme par
exemple, celles qui furent menées
dans
les « guerres coloniales » ou bien d'opérations de police du type de
celle de 1991. La propagande occidentale avait bien tenté de gonfler la
baudruche irakienne en lui prêtant la quatrième armée du monde, mais son
comportement face aux bras nus iraniens en disait long sur sa réelle
opérationnalité.
La victoire américaine n'a pas produit les effets escomptés. Le
nouvel ordre est en désordre permanent comme l'ont montré les guerres
civiles que les journalistes et politiques s'efforcent de définir comme
« ethniques » à l'intérieur de l'ex Yougoslavie, comme le montrent aussi
les activités terroristes de par le monde. Les « règles » de la guerre
conventionnelle n'existent alors plus : les voisins deviennent ennemis,
la lutte de tous contre tous rend indistinct la délimitation entre
civils et militaires, entre enfants et combattants. En Bosnie comme au
Rwanda le sang doit couler, le sperme doit souiller.
Quand le
capital pense avoir unifié le monde
40, il s'aperçoit donc de l'existence d'un nouvel affrontement à l'échelle du
capitalisme
totalisé. Cette nouvelle phase voit reculer l'idéologie de la fin de
l'Histoire qui semblait pourtant adéquate à l'idée de l'Empire, au
profit de celle du choc des civilisations (Huntington) qui envisage une
multiplication de conflits « par le bas » (développement du
différentialisme et des revendications identitaires culturelles et
religieuses) qui viendraient remplacer les conflits entre nations et
classes. Il est évident que ces formes réactives mises en avant par
Huntington, sont nostalgiques d'unités supérieures passées qui ne
peuvent plus se réaliser, mais qui alimentent des résistances aliénées à
la globalisation
capitaliste. Elles sont elles aussi le fruit d'un échec, celui de la lutte contre le système
capitaliste, même s'il ne s'agit pas ici, comme
dans
le cas de la perspective révolutionnaire, d'une lutte pour son
abolition, mais d'une lutte contre sa pénétration (bien sûr Huntington
ne dit pas un mot là-dessus). Faute de perspective ouverte, chacun
cherche à se réenraciner. Pour Huntington le conflit israélo-palestinien
en est un exemple qui voit s'affronter les franges extrêmes de deux
civilisations. Conflit secondaire en apparence, mais moteur
dans
la dynamique générale d'affrontement entre « civilisations ». La
référence à l'une ou l'autre des deux franges fonctionne alors comme un
référent imaginaire essentiel. L'exemple d'Huntington est intéressant
dans
la mesure où il permet de comprendre le passage d'un antagonisme entre
deux nationalismes laïcs (sioniste/palestinien) à un conflit à dominante
communautariste et religieuse. Il n'en reste pas moins que cette vision
« culturaliste » est très réductrice et que nous préférons donner à cet
affrontement une explication plus politique. En effet, si cet
affrontement est important du point de vue de la compréhension générale
de la situation et dépasse donc le cadre d'un affrontement régional,
c'est qu'il manifeste bien, au moins depuis la première Intifada,
l'unité du procès
guerre-paix dans
la restructuration actuelle de l'ordre mondial. Une interprétation
politique qui ne doit pas négliger une dimension économique bien
analysée par Theo Cosme
41 qui fait d'Israël le pôle
capital de la dynamique de transformation des rapports sociaux
dans la région et des palestiniens le pôle travail.
L'offensive actuelle vise donc aussi à l'intégration de la région
sur de nouvelles bases : le passage de la forme rentière à la forme
marché/profit, l'affaiblissement des anciennes puissances régionales
(Irak et Arabie saoudite), la création d'une zone ouverte à la
circulation des ressources naturelles et des flux de valeur. Il n'y a
donc pas « rétractation » du
capitalisme comme cela a pu apparaître
dans la crise des années 30, avec le développement du protectionnisme, puis le réarmement et la marche à la guerre
42, mais contradiction à l'intérieur du procès de
totalisation : plus la globalisation est intense plus elle se fait sur la base du
capital le plus développé, renvoyant le
capital
dominé et le travail peu qualifié à un rôle de sous-traitance. Il n'y a
plus de déconnexion possible, mais la connexion laisse des masses
potentielles de
capital et de travail en jachère.
Face à ce qui apparaît comme pure barbarie qu'il faut stopper, la
puissance impériale doit intervenir professionnellement avec des corps
de spécialistes
43.
La « guerre propre » chasse la « sale guerre » ! Deux moyens sont
utilisés pour prévenir, enrayer ou éliminer les conflits de cette guerre
civile mondiale :
– la dimension technologique devient un élément central des
nouvelles formes d'intervention : la « guerre chirurgicale » et
« informationnelle » utilisée déjà pour la première opération
dans le Golfe est complétée par l'équipement de forces terrestres peu nombreuses mais quasi invulnérables : les nouveaux soldats
Robocop seront rendus intelligents et invisibles.
– l'état d'exception théorisé pour l'analyse du régime nazi tend à devenir la norme quand,
dans
les démocraties modernes, la dimension politique s'efface et que les
institutions ne jouent plus leur rôle traditionnel (perte de pouvoir du
parlement et du pouvoir législatif, dérives de l'institution judiciaire,
etc.). L'état d'exception qui est un espace vide de droit plus qu'une
dictature devient État d'exception quand il perdure, « État d'urgence »
44
comme modèle de gouvernement. L'ennemi est remplacé par le criminel
défini comme celui qui exerce la violence à l'extérieur de la loi. Cela
permet également d'élargir la qualification stricte de « terrorisme » à
un nombre élevé d'actions et d'individus. De son côté l'État répond à
cette situation, produite en partie par lui, en se soustrayant plus ou
moins partiellement à l'ordre juridique : utilisation des repentis en
Italie et aux États-Unis (et désormais en France),
usa patriot act
du 26 octobre 2001 qui permet de détenir tout étranger suspecté de
menacer la sécurité nationale aux États-Unis, juridiction spéciale
ouvrant vers
l'indefinite detention, etc. Il n'y a alors plus
d'infraction politique au sens noble du terme. Par exemple la
qualification de « participation à bande armée », qui est déjà une
disqualification en soi de toute hypothèse politique de lutte armée,
peut être requalifiée en « association de malfaiteurs ». Ceci est aussi
rendu possible par ce que nous avons déjà signalé
45 comme une crise générale de la politique et des institutions
dans
la transformation actuelle de l'État. Cette crise se manifeste
paradoxalement par une autonomisation des institutions. La justice et la
police sont particulièrement à la pointe de ce
processus et servent de rampe de lancement aux tendances populistes et justicialistes et à leur idéologie anti-politique
46 et sécuritaire. A court terme, c'est un mode possible de gestion de la fragmentation des rapports sociaux
dans la société
capitalisée. C'est ce que p. Persichetti et O. Scalzone ont théorisé comme « État d'exception permanent » pour le cas de l'Italie
47, notion à ne pas confondre avec l'idée de guerre permanente qui caractériserait l'histoire du mode de production
capitaliste.
Les actions de cet État s'écartent du mode de régulation fordiste qui
visait à englober les contradictions de classes… et qui y est assez bien
arrivé malgré la persistance de la domination et des inégalités.
Dans
l'État-providence, les institutions étaient puissantes et leurs
fonctions clairement définies, tendues vers un but d'homogénéisation des
rapports sociaux, ce que les sociologues ont appelé la
« moyennisation » des sociétés occidentales. Mais aujourd'hui,
dans la crise de ce mode de régulation et
dans la restructuration qui l'accompagne à partir du début des années 80, les institutions se résorbent
48 dans des dispositifs de gestion
dans
lesquels les protagonistes deviennent polyvalents. Les anciennes
délimitations entre éducation, formation, animation, prévention,
répression, légalité, illégalité deviennent floues et flexibles.
Cette qualification nouvelle des activités n'est pas qu'à usage
interne, mais s'applique aussi au niveau global. Ainsi le général de
marine Zinni résume
dans Newsweek la tactique de l'administration américaine
49
vis-à-vis de l'Irak de S. Hussein : « Au départ, on parlait au moins
des liens (de l'Irak) avec le terrorisme. Quand ce lien n'a pu être
établi, ce fut le tour des armes de destruction massive. Quand on n'a
pas pu le prouver, ça a été le manque de coopération. Maintenant, la
raison avancée pour partir en guerre, c'est : « vous ne nous laissez pas
parler à vos scientifiques ». Au-delà de la mauvaise foi de
l'administration
us, il y
a là une jonglerie des différents chefs d'accusation qui est bien aussi
une négation du droit. La force de loi l'emporte sur la loi en
n'assumant même pas ce qui lui donnerait sa légitimité
politique-éthique : le fait d'affirmer que peu importe ce que les
inspecteurs trouveront ou ne trouveront pas en Irak puisqu'on sait ce
qui s'y trouve et que c'est contraire à la démocratie, aux droits de
l'homme, aux « règles » de la guerre et tout le baratin habituel. Cette
force de loi est ce qui impose le type de souveraineté qui sied à
« l'Empire ». Ce qui fait que l'intervention pourrait être vraiment
légitimée
dans l'État de droit n'a plus d'importance puisque la décision se prend
dans l'état d'exception. Il n'y a donc plus rien à justifier et c'est peut être ce qui explique deux phénomènes récents :
– ce sont les alliés des États-Unis qui tentent de justifier
l'intervention avec l'appel de huit chefs d'État européens pour une
guerre sans restriction en Irak. A remarquer que ces pays ne disposent
d'aucune souveraineté réelle : l'Angleterre n'est plus qu'une province
d'outremer de l'Amérique qui cherche à survivre comme trait d'union
entre les États-Unis et l'Europe continentale et l'Italie n'a même pas,
constitutionnellement, le droit de faire la guerre. Quant aux petits
pays qui viennent d'adhérer à l'Otan, on peut dire que leur adhésion
future à l'Union européenne relève plus de leur adhésion au mode de vie
occidental qu'à une vision politique et culturelle de l'Europe. On
retrouve ici une application pratique de certaines thèses d'Huntington.
La France, quant à elle, a été amenée à se placer à la tête d'un front
anti-guerre, parce qu'elle ne se résout pas à la tendance à la
constitution de l'Empire. Elle raisonne encore en termes nationaux, même
si ses intérêts propres peuvent converger avec ceux d'autres puissances
(la Russie par exemple ou l'Allemagne
dans
laquelle le mouvement pacifiste s'est fait État). Il ne faut donc pas
appréhender cette opposition comme un antagonisme fondamental. Il ne
s'agit plus d'une opposition entre impérialismes, mais d'une vision
différente de la « gouvernance mondiale », multilatérale et
interétatique. Si la première intervention
dans le Golfe entrait
dans
ce cadre, la situation est bien différente pour ce qui est de la
seconde. L'incohérence fondamentale de la position française, et donc
son caractère tout à fait conjoncturel apparaît bien
dans le fait d'un côté de menacer les États-Unis d'un droit de veto au Conseil de sécurité de l'
onu
et de l'autre de laisser acheminer le matériel de guerre sur le
territoire français et son espace aérien. Cette incohérence provient
aussi du fait que le souverainisme français repose sur la nostalgie de
l'ancien empire colonial (la « Francafrique ») et qu'il produit encore
ses effets en rendant possible l'alliance entre anti-américanisme de
droite et anti-américanisme de gauche.
– le climat d'étouffement intellectuel, la propagande des médias et
plus généralement la stratégie de la tension qui règne aux États-Unis
depuis de nombreux mois semblent laisser place à nouveau aux voix
discordantes et aux manifestations de l'opposition. On peut en avoir
deux interprétations. Quand la décision est déjà prise peu importe le
reste (cf. Blair et ses 90% d'Anglais contre une guerre non onusienne)
pourrait-on dire et même relâcher l'étau de l'état d'exception ne peut
pas faire de mal.
Cette tendance à redéfinir ce qui est légal et finalement ce qui
relève de la délimitation et de l'exercice de la violence légitime a
même touché les forces de contestation. Dès la Gauche prolétarienne au
milieu des années 70 en France, mais surtout avec l'idéologie et la
pratique de la « dissociation » en Italie
dans les années 70, cette délimitation s'est produite
dans
le camp même des forces subversives. La violence « externe » au droit,
mais légitime politiquement et éthiquement (la violence des « masses »),
a été réintégrée
dans la démocratie gestionnaire
50 et ce qui reste à l'extérieur de ce
processus
de réinsertion est défini comme relevant de la violence pure, la
violence proprement terroriste. Il devient alors nécessaire de désigner
ces forces comme des forces militaristes concurrentes de l'État et non
comme partie intégrante du mouvement. Que ce ne soit pas totalement
faux, de notre point de vue, est un autre problème, interne au mouvement
de lutte lui-même et à ceux qui contestent l'ordre établi. Cette
démarche de la « dissociation » participe au maintien d'un État
d'urgence, même si c'est d'une manière beaucoup plus indirecte que le
plan Vigipirate !
Pourtant, tout mouvement qui développe une autonomie par rapport à
l'État se trouve un jour confronté non pas tant au niveau de violence
adéquat à son action qu'à un seuil de légalité qu'il n'a pas défini et
donc au risque que représente l'illégalité quand celle-ci est définie
par l'État d'exception comme violence en soi, c'est-à-dire
indépendamment des actes réellement commis. La non violence d'un Gandhi
ou d'un Martin Luther King devient alors aujourd'hui violence car
reposant sur des actes de désobéissance civile
51.
Cette illégalité peut être un élément important de nos luttes à partir
du moment où elle n'est pas affirmée comme principe de lutte mais comme
réponse à des situations concrètes, à partir du moment où elle n'a pas
pour but de déboucher sur une nouvelle légalité, mais sur une communauté
humaine sans souveraineté.
Depuis le 11 septembre cet état d'exception s'est radicalisé par la
mise en place d'une stratégie de la tension : on peut la repérer aux
États-Unis avec une intense propagande menée par des médias qui viennent
relayer les mesures concrètes de prévention prises contre tout ennemi
intérieur, par les forces de répression. Une stratégie déjà repérable en
Europe, avec la militarisation de la ville de Gênes avant le sommet du
g8
en juillet 2001. Mais cette stratégie ne peut être comparée à celle
mise en place en Italie au début des années 70. La « guerre civile
mondiale » est bien moins saisissable qu'une guerre de classes ou une
guerre classique avec des belligérants déclarés
52.
Les protagonistes n'en sont pas vraiment connus et les « camps » ne se
laissent plus aussi facilement délimiter comme le montre l'exemple des
syndicats américains qui d'une position de partisans de la guerre au
Vietnam sont aujourd'hui passés à une opposition à une nouvelle
intervention
dans le Golfe. Plus
étonnant encore, les va-t-en guerre Rumsfeld et Wolfowitz sont passés au
travers de la guerre du Vietnam alors que les vétérans du Vietnam et du
Golfe comme Schwartzkopf et Zinni sont très réservés quant à une
nouvelle opération en Irak. Que doit-on penser aussi du slogan de
certains anti-guerre américains :
Win without war ?
53
Il faut toutefois « savoir raison garder ». Ce que certains ont appelé « la première guerre du
xxI
e siècle » n'est qu'une nouvelle opération de police, bavures
54
comprises. Pour qu'il y ait guerre, il ne faut pas seulement des
destructions massives et des morts, mais une confrontation entre deux
armées. Moins encore qu'en 1991 elle n'aura eu lieu. Quant à la
militarisation de la société américaine, elle est toute relative. Les
nombreuses manifestations et la parole qui a été progressivement laissée
aux opposants
dans les médias, semblent indiquer des hésitations
dans la conduite à suivre de la part des États-Unis et de leurs alliés. Il ne faut pas opposer à la « syntaxe de réduction »
55
des dominants, un fantasme sur le totalitarisme de la part des dominés.
Cette tendance à la surestimation du pouvoir des premiers est typique
d'une approche qui, sous couvert de subversion improbable, en vient à
courir au devant d'un parachèvement de la domination et de la soumission
au sein d'un Empire qui serait déjà un advenu. Toute révolte, tout
conflit ne peuvent alors plus apparaître que comme le fruit d'un complot
ourdi par les dominants eux-mêmes. On a déjà suffisamment parlé de
cela, ailleurs, quant à l'application de cette thèse à la situation
italienne des années 70-80 et on citera ici les exemples donnés par
Curtis Price
56 pour les États-Unis, selon lesquels une majorité d'afro-américains pensent que le virus du sida a été élaboré
dans les laboratoires gouvernementaux de leur pays et que la
cia a déversé le crack
dans les villes américaines
57. Certains n'ont-ils pas vu d'ailleurs
dans
le 11 septembre un attentat commis par les Américains eux-mêmes
puisqu'ils sortiraient plus puissants de cette épreuve pendant que
d'autres y voyaient la main du Mossad, aucun juif n'ayant été recensé
parmi les victimes !
58. Quant au
Monde Diplomatique, un de ses journalistes
59
nous révèle que (les Irakiens) « s'attendent à une de ces crises
chroniques qui agitent le pays depuis 1991 et dont le président Saddam
Hussein, étrangement, paraît toujours sortir renforcé… à tel point que
les rumeurs d'une alliance plus qu'objective entre Bagdad et Washington
ont connu en Irak un immense succès ». Avec le recul, cette dernière
remarque ne manque pas de piquant !
Indépendamment des délires provoqués par une conception de l'histoire comme histoire secrète, ce qui est lamentable
dans
ces fictions, c'est qu'elles annihilent tout point de vue objectif sur
la situation. Pour beaucoup il ne s'agit plus que de montrer les
mensonges du système de domination ou éventuellement de jubiler devant
des ruses de la raison qu'on serait les seuls à reconnaître
60. Or si nous avons parlé de « Soubresauts » pour le 11 septembre
61,
c'est pour pouvoir jouer sur le double sens possible du terme, à la
fois dernier soupir d'un ordre à bout de souffle et prémisse d'un
ébranlement plus fondamental. Les Ben Laden actuels et ceux à venir ne
sont plus des produits de l'ancienne politique américaine de
containment des forces adverses qui conduisit à vouloir stopper par tous les moyens l'
urss en Afghanistan, mais en maintenant un quadrillage
dans lequel chaque force régionale tient son rôle
62.
Cette politique, qui fut à la fois celle de Bush senior et de Clinton
repose sur une vision de l'ordre du monde comme un équilibre entre des
puissances qui, quelles que soient leurs tailles, ont une place
dans
la hiérarchie de cet ordre et y trouvent leur compte. Cette idée
conduisait à punir Saddam, mais sans le destituer puisqu'il était
toujours le garant de la surveillance des chiites au Sud et des Kurdes
au Nord. Toutefois, il n'est pas redevenu l'ami des Américains et le 11
septembre va alors précipiter un abandon de cette politique. Le
quadrillage multilatéral doit laisser place à un véritable
imperium,
unilatéral s'il le faut, de façon à prévenir ce qui est donné comme une
menace à venir, même si on n'arrive pas bien à la distinguer. Le
refroidissement de l'amitié américano-saoudienne est un élément de la
crise qui passe peut être un peu inaperçu, mais qu'on doit garder en
tête si on veut faire un lien entre l'opération en Irak et le 11
septembre. Quand les Américains cherchent la preuve de la connivence
entre Saddam et Ben Laden, ils prêchent le faux pour savoir le vrai. Ils
cherchent la tête de l'Ennemi.
4- De l'anti-impérialisme au pacifisme, l'absence de perspective révolutionnaire.
Si la guerre n'est plus le moteur de l'histoire pour le capital, elle ne l'est plus non plus pour la révolution.
Pendant longtemps la guerre a été considérée comme l'accoucheuse de
l'Histoire (Engels). Mais l'engendrement ne donnant pas la progéniture
attendue, les marxismes-léninismes théorisèrent les notions de
« défaitisme révolutionnaire » des prolétaires par rapport à leur
bourgeoisie nationale et de « retournement de la guerre bourgeoise en
guerre civile révolutionnaire ». Cette conception a atteint son point
culminant avec la révolution russe de 1917 et les révoltes de soldats en
France et en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Les
conseils de soldats seront l'émanation de cette révolte avant d'être
balayés par l'État soviétique et la contre-révolution allemande. On eut
même ensuite un exemple inverse en Espagne avec une révolution qui fut
détournée en guerre inter-impérialiste, ce qui a entraîné de nombreuses
polémiques quant à la caractérisation exacte de l'événement. La
conception d'un « débouché révolutionnaire » à la guerre
inter-impérialiste atteint son point le plus bas à la fin de la Seconde
Guerre mondiale qui voit le prolétariat international rendre les armes
au nom de la démocratie ou du socialisme d'État.
En dehors des courants pacifistes intégraux — assimilés à « l'esprit
de Munich », contraires à l'idéologie de la résistance et donc sortis
très affaiblis de la Seconde Guerre mondiale — se développent alors des
mouvements anti-impérialistes qui vont se trouver piégés par la nouvelle
configuration du monde : celle d'un monde bipolaire qui implique qu'une
lutte principalement orientée contre un impérialisme revient à
renforcer l'autre. Dès lors, soutenir les mouvements de libération
nationale n'affaiblit pas vraiment l'impérialisme puisque celui-ci
modifie sa forme de domination (néo-colonialisme) et que les pays
nouvellement indépendants se rallient presque tous à l'un des pôles de
la division
capitaliste du monde.
Cette réalité a rendu sans issue toute perspective « tiers-mondiste ».
Toutefois, si combattre son propre impérialisme et pratiquer le
« défaitisme révolutionnaire » n'ont pas conduit à la révolution
sociale, la lutte contre la guerre d'Algérie et celle contre la guerre
du Vietnam auront une influence indirecte sur les mouvements
contestataires qui s'exprimeront en France et aux États-Unis à la fin
des années 60. C'est à partir de ces luttes et des critiques
anti-impérialistes et anti-militaristes qu'elles impliquent, que la
contestation du
capitalisme
réapparaît après une longue période contre-révolutionnaire. Néanmoins,
la guerre du Vietnam marque la fin d'une époque : la « défaite »
américaine achève la période de guerre froide entre les deux blocs et
trouve son pendant tardif
dans la défaite soviétique en Afghanistan. Cela en est fini de la guerre impérialiste
63,
mais aussi de l'espoir entretenu par certains, d'« un encerclement des
pays bourgeois par les pays prolétaires ». Il n'y aura pas « Un, deux,
trois Vietnam » comme le pensait Guevara, mais le Cambodge de Pol Pot. A
partir de là, le
capitalisme global va structurer un nouvel ordre par d'autres moyens.
Depuis l'écroulement de l'
urss
et la marche vers l'unité du monde, les « opérations de guerre » se
mènent au nom de la paix. Il est donc difficile de réactiver un
pacifisme traditionnel qui s'appuie sur la critique de la guerre en soi.
C'est d'autant plus difficile quand ces opérations ne mettent plus en
première ligne une conscription qui faisait que tout le monde se sentait
plus ou moins concerné. La critique anarchiste de l'armée comme mise au
pas des jeunes perd de sa force à partir du moment où les États ont
supprimé la conscription pour engager des professionnels et des
mercenaires.
L'analyse révolutionnaire classique — telle celle du groupe
Socialisme ou Barbarie en 1949
64
qui voyait une contradiction identique vécue par le prolétaire aussi
bien en tant qu'ouvrier et en tant que soldat ce qui donc aurait pu le
conduire à retourner et les moyens de production et les moyens de
destruction contre ses exploiteurs — est rendue caduque par le fait que
le prolétaire a même perdu le contact avec ces moyens. La substitution
toujours plus grande de
capital fixe au travail vivant le relègue à une situation complètement contingente
dans
laquelle, au mieux, il est un simple supplétif de la machine productive
comme de la machine de guerre (virtualisation de la guerre, téléguidage
de destructions à distance, etc.) Au niveau militaire, ce caractère se
retrouve
dans la prédominance de plus
en plus grande de la guerre aérienne et « chirurgicale » et le rôle
périphérique joué par les forces terrestres. Celles-ci ne reprennent
pied que lorsque le caractère d'opération de police l'emporte clairement
sur l'intervention militaire proprement dite. Cela apparaît bien
dans
le cas des deux interventions en Irak. La première est déjà bien une
opération de police, mais le contexte de « l'agression » du Koweit par
l'Irak maintien le schéma classique de la guerre, même s'il s'agit d'une
guerre dite « asymétrique » : armée irakienne contre machine de guerre
écran afin de respecter l'idéologie du zéro mort de la coalition menée
par les Américains.
Dans la seconde,
il s'agit aussi d'une opération de police, mais bien plus claire, contre
des dirigeants et la structure d'un État déjà sous contrôle militaire
et économique (embargo, inspections, destructions d'armes etc.) Tout
citoyen peut alors être considéré comme un civil, à la fois séparé de
ses dirigeants, mais potentiellement terroriste. Les forces terrestres
retrouvent alors de leur importance même si les forces terrestres
américaines sont incompétentes en dehors de leur mission strictement
militaire. Les Anglais ont eux l'expérience de l'Irlande, quant aux
Français et Italiens ils ont des corps spécialisés de maintien de
l'ordre à l'intérieur de leur structure militaire, mais qui restent pour
le moment inemployés tant qu'une solution politique ne permet pas de
revenir sur la distinction pro-guerre/anti-guerre. Malgré des
divergences conjoncturelles, il ne fait pas de doute que toutes ces
forces devront, à terme, coopérer à nouveau.
Face à cette absence de perspective révolutionnaire, certains
recherchent à tout prix les arguments qui peuvent recréer le lien
historique entre guerre et
capitalisme,
c'est-à-dire le lien économique qui viendrait tout expliquer et
rassurer. Faire appel à la nature impérialiste de toute guerre est ainsi
une solution de facilité, surtout si cet appel peut reposer sur un
anti-américanisme qui représente bien, avec un peu d'anti-lepenisme, le
nouveau « socialisme des imbéciles ». Chirac est visiblement le
président de tous les Français : non seulement des 82% qui ont voté pour
lui, mais aussi bien des non inscrits… et même de ceux qui ont voté
fn !
L'extrême-gauche, après avoir fait tomber Jospin, ressuscite le fantôme
du gaullisme et n'arrive même plus à se distinguer d'un gouvernement
pour qui elle a finalement appelé à voter. Ce fantôme du gaullisme prend
une forme encore plus précise
dans le slogan de l'après-guerre : « l'Irak aux irakiens ».
Le pétrole du Caucase a servi d'explication pour l'intervention
dans
les Balkans, alors pourquoi ne pas servir le même coup du pétrole pour
une nouvelle intervention en Irak ? Cela est censé montrer le caractère
inéluctable de la guerre en système
capitaliste
car celui-ci y trouverait soit la source de nouveaux profits, soit une
solution à ses contradictions internes. A partir de ça on rétablit le
lien entre lutte contre la guerre et lutte contre le
capital.
On pense ainsi se distinguer du simple « pacifisme bêlant ». Or il ne
s'agit pas tant de critiquer le pacifisme que de montrer pourquoi c'est
lui qui s'impose aujourd'hui et non pas la lutte anti-impérialiste des
années 60-70 ou alors la perspective du retournement de la guerre
capitaliste en guerre de classe comme
dans les années 10-20 du
xxe siècle.
Aujourd'hui, encore plus qu'en 1991, le « non à la guerre » ne peut
que masquer l'incapacité à dépasser cette attitude pacifiste. C'est pour
cela que nous avons beaucoup plus de mal à l'entonner. S'il y a bien
une continuité entre les mouvements anti-globalisation et le mouvement
contre la guerre, c'est bien
dans
cette incapacité objective et subjective à dégager une perspective
révolutionnaire, une perspective autre qui ne se confonde pas avec les
positions des différentes fractions du
capital. Déjà au moment de la guerre
dans l'ex-Yougoslavie, nous avions été mis hors jeu par un conflit qui opposait le cynisme à la barbarie. On a alors vu
lo devenir anti-américaine et quasiment pro-serbe avant de rejoindre les positions anti-
otan et pro-
uck de la
lcr.
Certains qui signent n'importe quoi, en ces temps de « minimalisme
politique », se sont retrouvés avec n'importe qui ! Tout au plus
avons-nous pu poser la question : « Qu'est-ce que la guerre et quelle
position politique adopter ? »
65
A l'époque, certains comme A.Badiou, répondaient bien qu'il ne
fallait justement rien faire, mais cela ne traduisait pas, pour eux,
notre impuissance en tant que partisans de la révolution mondiale et de
la communauté humaine. Ils en appelaient à la France, à son gouvernement
qui ne devrait rien faire, dévoilant par là même une absence de
puissance, de souveraineté. Si on regarde la position de la France en
mars 2003, on peut dire qu'elle répond enfin positivement à Badiou et à
ses semblables ! D'autres, comme A.Brossat
66 ont énoncé que l'intervention de l'
otan
est venue troubler la posture que constitue la perception indistincte
du malheur général du monde et l'absence de forces de révolte qui en
résulterait inéluctablement. On peut supposer qu'il fait allusion à la
dureté que les révolutionnaires professionnels doivent cultiver afin de
se forger la carapace qui permet de « tenir » au milieu des événements
défavorables, qui permet de justifier de son détachement par la
référence aux principes. Sûrement, mais pour cela faut-il en appeler
essentiellement à l'indignation ? Et fallait-il alors, en appeler à l'
otan et aux grandes puissances qui sont pourtant à l'origine du désastre du monde et
dans la même optique en appeler aujourd'hui à l'
onu ?
Les limites du mouvement anti-guerre
Le mouvement anti-guerre actuel s'inscrit
dans le cadre déterminé par ces transformations du
capital.
Dans la nouvelle unité du
processus guerre-paix, ce mouvement représente le pôle pacifiste et les États-Unis le pôle guerrier. Cela lui fixe immédiatement ses limites.
12 – En 1991, pratiquement tous les États condamnent le régime
irakien, ce qui donne au mouvement anti-guerre d'alors une certaine
force. En effet celui-ci n'est pas exclusivement pacifiste, il peut
encore manier la rhétorique de la guerre de classe ou de la lutte contre
l'État, puisque son État est engagé
dans
la guerre. Toutefois on y trouve encore des reliquats
anti-impérialistes de la période des années 60-70 qui font que
l'invasion irakienne du Koweït est passée sous silence, tout comme le
caractère répressif du régime baasiste, comme autrefois l'étaient les
agressions soviétiques contre les États de son aire d'influence. Seule
la guerre des États-Unis était considérée comme impérialiste
67.
L'intervention alliée n'est pas perçue
dans
sa spécificité : celle d'une expédition punitive contre un gendarme
régional qui a outrepassé sa mission, mais aussi opération de
sécurisation et de pacification des zones kurdes et chiites en
ébullition que l'Irak et les États-Unis doivent conjointement assurer.
Cela passe par le maintien d'un régime fort. Saddam reste au pouvoir
mais sous contrôle.
Un peu plus de 10 ans plus tard, presque tous les États ont pris
position contre une nouvelle intervention ou ont adopté des positions de
neutralité prudente ce qui limite la marge de manœuvre du mouvement
anti-guerre. Par exemple
dans un pays
comme la France, la lutte contre la guerre et lutte contre l'État se
trouvent dissociées lorsque son propre État se prononce contre la
guerre. Il s'établit alors une sorte d'unanimisme national qui ratisse
large, du Parti Socialiste aux prolétaires des banlieues et jusqu'aux
sans-papiers. Chirac réalise ainsi une opération exemplaire de
sécurisation, plus efficace que toutes les mesures répressives de
Sarkozy. Il n'est plus nécessaire de condamner les brûleurs et
conspueurs du drapeau français puisque toutes et tous peuvent se sentir
désormais « fiers d'être français ».
2 – Ce mouvement s'enferme
dans
une position qui, implicitement, souhaite la défaite militaire des
États-Unis tout en revendiquant explicitement la fin des souffrances du
peuple irakien. Il ne comprend pas l'unité du
processus d'intégration
guerre-paix qui pourtant apparaît bien
dans
cette souffrance qui elle, est continue depuis plusieurs décennies. En
toute rationalité humaniste, le mouvement anti-guerre devrait souhaiter
la défaite la plus rapide possible du régime baasiste.
En dehors de son double langage qui en dit long sur l'incapacité du
mouvement à définir une position politique, il reste suspendu aux
réactions aléatoires du peuple irakien : si celui-ci accueille les
Américains en sauveurs, une fois de plus un peuple
dans
l'histoire aura failli, et le mouvement s'en trouvera en porte à faux ;
s'il se rallie au régime par patriotisme et antiaméricanisme, le
mouvement anti-guerre deviendra alors plus ouvertement pro-Saddam
68.
Seule une situation où une masse importante d'irakiens se soulèverait
sans allégeance aux forces américaines, permettrait de valider le « ni
Bush ni Saddam » des libertaires et de certains lycéens, slogan déjà
bien minoritaire
dans les
manifestations. Nous ne trancherons d'ailleurs pas la question de savoir
si les prolétaires chiites du sud de l'Irak travaillant pour les
compagnies pétrolières et les prolétaires « lumpenisés » des quartiers
pauvres de Bagdad se soulèveraient en tant que prolétaires ou en tant
que khomeynistes.
3- La diversité du mouvement anti-guerre ne doit pas faire oublier
que la plupart de ses composantes sont ramenées à un pacifisme bien
tempéré et finalement « désarmé ». Ce pacifisme ne peut plus se référer
aux puissants mouvements pacifistes des années 30, ni même au mouvement
contre la guerre du Vietnam, puisqu'il n'est plus confronté à la guerre,
mais à l'unité du procès
guerre-paix.
Ainsi la position anti-militariste, forme traditionnellement extrême de
la position pacifiste, se trouve maintenant court-circuitée par la fin
des armées de conscription
dans les pays dominants. De la même manière le « défaitisme révolutionnaire » et son hypothèse d'un retournement de la guerre
capitaliste en guerre sociale révolutionnaire s'en trouve invalidée.
Affirmer un au-delà de la guerre et de la paix implique une rupture
avec trois formes d'opposition à la guerre ; le pacifisme historique qui
pose la guerre comme l'opposé de la paix ; le pacifisme
anti-impérialiste qui implicitement ou explicitement choisit un camp
contre un autre, et la lutte contre la guerre pour préparer la
révolution sociale.
Ces positions font d'un événement historique, la guerre, au même
titre qu'une grande crise économique, le point de départ d'un mouvement
général de contestation de l'ordre établi. La dissolution d'un tel type
d'événements (guerre ou crise)
dans un continuum de restructuration et
dans l'unité du procès
guerre-paix, nous renvoie à la dure réalité des luttes quotidiennes contre le
capital.
Ce qui est sûr, c'est qu'il faut ranger au placard aussi bien les
slogans pacifistes que ceux sur la guerre sociale. « Non aux slogans,
non aux recettes » disions-nous déjà en 1991. Et nous pourrions rajouter
aussi aujourd'hui non à un activisme sans principe qui cherche à
compenser
dans un radicalisme de
façade l'absence de toute autre perspective que celle des jeux de
pouvoir des États. Si on pouvait donc regarder sans antipathie les
mouvements qui visaient à retarder l'acheminement de matériels
us
à l'intérieur de l'Europe, il faut reconnaître que ces modes d'actions
se situent sur le même terrain que la décision turque de ne pas
permettre de déploiement des
gi's
sur son territoire… mais avec un résultat moins efficace. Il n'aurait
plus manqué que la France et l'Allemagne empêchent le survol de leurs
territoires par les B 52 et on aurait pu tous
danser
en rond en se serrant la main ! Quand tous les États prennent position
contre une nouvelle intervention ou ont adopté des positions de
neutralité prudente cela ne peut que limiter la marge de manœuvre du
mouvement anti-guerre. Ainsi,
dans un
pays comme la France dont l'État s'est prononcé contre la guerre, lutte
contre la guerre et lutte contre l'État se trouvent dès lors dissociées
et les anti-étatistes en viennent à soutenir le consensus
gaucho-chiraquien
Notre position n'ouvre certes pas de perspective, mais au moins
n'encouragerons-nous pas une nouvelle dénégation de la réalité. Il ne
s'agit certes pas de se réfugier
dans
l'hypercritique et la pratique du retrait, mais il faut prendre acte
des conditions actuelles de la situation. Là encore, c'est un bilan qui
s'impose et nous ne pourrons le mener tout seul.
■
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Notes
1. Karl Korsch,
Marxisme et contre-révolution, Seuil, page 224.
2. L. Trotsky,
Terrorisme et révolution, Bourgois, coll. 10/18.
3. Pour
le jeune Hegel, les contradictions d'ordre économique ne peuvent être
surmontées que par l'unité de la Nation qui elle-même est produite par
l'état de guerre.
4. K. Korsch, op. cit, page 229.
5. Sur ces divergences, on peut renvoyer à
Bilan, recueil de textes de l'époque issus de la revue du même nom. Bourgois, coll. 10/18 et au livre de H. Chazé,
Chroniques de la révolution espagnole. Spartacus, 1979.
6. Ce que disait Marx : « Les formes nouvelles de la production matérielle se développent par la guerre avant de se développer
dans la production du temps de paix » (cité de façon acritique par Korsch, p. 230) se voit inversé.
7. K.Korsch, op.cit. page 135.
8. Appel signé de Thomas Mann, Lewis Mumford, etc., cité par A. Glucksmann
dans Le discours de la guerre, p. 13. L'Herne. 1968.
9. Selon Hegel,
dans La Raison dans l'Histoire, la Révolution introduit l'homme moderne
dans
un ordre qui lui apparaît comme définitif et le souvenir de la Terreur
engendre l'organisation dissuasive du monde qui fait la force des États.
Mais cette force n'est pas que policière et militaire, elle est aussi
processus
de rationalisation du monde, préparation à son gouvernement universel
et prélude à l'avènement de l'empire de la Raison.. Cet empire de la
raison correspond le plus souvent à une « ruse de la raison » qui fait
que c'est par des intérêts individuels, essentiellement égoïstes que
vont se répandre les conditions de la modernité et d'une rationalité
abstraite qui s'incarne
dans l'État. A cet égard, Hegel voyait un bon exemple de cette ruse de la raison
dans
l'entreprise napoléonienne. De là à dire que Bush est son pendant
moderne, il n'y a qu'un pas que nous ne franchirons pas. En effet, à
l'époque napoléonienne, la « progressivité » de l'expansionnisme
révolutionnaire pouvait encore se soutenir
dans l'optique du développement de nouveaux régimes bourgeois aptes à mettre en place des marchés nationaux et un
capital
national avec développement de la classe ouvrière et de la démocratie
politique. Il n'en est rien aujourd'hui : la démocratisation de l'Irak
est un leurre car aucun
capital national ne se développera plus sur place. Les richesses locales seront immédiatement
capitalisées dans
le cadre du cycle mondial d'accumulation et de valorisation. C'est sur
cette impossibilité que l'État irakien va éclater entre l'autonomisme
kurde et le communautarisme chiite.
10. « La
coexistence pacifique n'est pas simplement l'absence d'une guerre, ce
n'est pas non plus une trêve provisoire et précaire entre deux guerres ;
c'est la coexistence de deux systèmes sociaux opposés, basée sur le
refus mutuel d'employer la guerre comme moyen de régler les différends
entre États » (lettre du
cc du
pcus du 14/07/1963), ce que Krouchtchev a aussi développé au
xxiie congrès du
pcus.
Cette position sera traitée de « fétichisme du nucléaire » par les
dirigeants chinois : « Aux yeux des dirigeants soviétiques, au siècle
nucléaire où nous vivons, il ne s'agit que de survivre, le but n'existe
pas… » (Déclaration du 1/09/63, citée par Glucksmann). La théorie de la
décision s'oppose à la théorie de la dissuasion ce qui, pour les
Chinois, est une autre façon de maintenir la politique au poste de
commande.
11.
Cf. Glucksmann, op. cit. p. 278 à 283.
12. Tout en participant aux bombardements contre la révolte des Huks.
13. Ne
peut-on pas dire aussi que ce fut la stratégie employée par Staline
depuis le traité de paix germano-soviétique jusqu'à la bataille de
Stalingrad, alors que les Allemands d'un côté et les Japonais de l'autre
se sont laissés griser par des stratégies offensives aventureuses à
moyen terme ?
14. C'est
ce qui semble présider aux relations diplomatiques actuelles des
américains avec la Corée du nord. Celle-ci ne serait qu'une petite
urss,
survivance des anciens temps et non un « État-voyou » tel l'Irak. Cette
« riposte illimitée » caractérise une stratégie anti-terroriste face à
un ennemi diffus, si ce n'est invisible. C'est d'une certaine façon ce
qui a déterminé l'action de Bush junior à partir du 11 septembre.
15.
Entretien avec A. Louise Strong, Août 1946. Œuvres choisies. Éditions de Pékin.1962, tome
iv, p. 101.
16. Clausewitz,
De la guerre, Minuit, p. 229.
17. Serge Bricianer,
dans sa présentation de
Marxisme et contre révolution, signale que cette position initiale de Korsch sera développée
dans
les années 60 par R. Dutschke qui définit un néo-impérialisme en ce
sens qu'il ne revêt plus en tout premier lieu, contrairement à la forme
impérialiste classique, un caractère économique.
18.
Cf. les analyses de Schumpeter et Wallerstein sur ce sujet.
19. La doctrine Monroë qui fonde l'abstention des États-unis
dans
les conflits européens sur la non ingérence de l'Europe en Amérique,
est loin d'être absente d'ambiguïté puisqu'elle considère que la
sécurité des États-Unis s'étend aux pays de sa proximité. Mais par
rapport à notre exemple de l'Angleterre coloniale en Irak, on voit toute
la différence avec la stratégie américaine. La Grande Bretagne est une
île ouverte vers les conquêtes extérieures, les États-Unis sont un pays
tourné vers « son » continent.
Ce que les Anglais ne pouvaient déjà plus faire au début des années 30
(alors qu'ils savaient le faire), les Américains ne risquent pas de le
faire aujourd'hui alors qu'en plus ils ne savent pas le faire. Même
quand ils « occupent » comme en Allemagne, ils n'administrent pas !
20. Voir les articles de Philippe Guillaume sur la guerre
dans les numéros 3 et 4 de leur revue. Aujourd'hui cette position perdure, le sectarisme en plus,
dans
certains courants de l'ultra-gauche, tel le « Courant Communiste
International ». Ce dernier se rattache lui-même à la « Gauche
Communiste de France » qui
dans l'après-guerre théorisait la décadence du
capitalisme et le caractère permanent qu'y prenait la guerre. Plus « radical » le «
cci » voit
dans la guerre mondiale la seule solution
capitaliste à la crise ! A l'inverse, une partie de la « Gauche italienne » refusa l'aspect inéluctable de la guerre (
Battaglia Communista d'O. Damen) ou la possibilité d'une offensive de l'
urss. Ainsi, pour Bordiga, l'
urss
n'offrait pas de modèle alternatif et il voyait plutôt la reprise des
hostilités quand le Japon ou l'Allemagne retrouveraient leur puissance.
Sans avoir complètement tort, il restait néanmoins
dans le cadre d'analyse du «
cme » et non
dans
celui d'une globalisation qui limite l'autonomie de ces deux puissances
comme le rappelle la crise asiatique (et on ne parle pas de leur
démilitarisation !).
21. Pierre Souyri,
La dynamique du capitalisme au xxe siècle, Payot.
Dans Socialisme ou Barbarie, Souyri signait Pierre Brune.
22. « Le monde du
capitalisme
monopoliste et impérialiste est un monde qui est constitutivement voué à
produire une fragmentation du marché mondial, un recul des échanges
internationaux et une division de l'univers en blocs qui tendent à
glisser vers l'autarcie et ne peuvent durablement coexister
dans la paix ». op. cit. p. 63.
23. Qui constituait pour Kautsky la seule possibilité d'un
capitalisme débarrassé de la guerre.
24. Le projet franco-allemand d'un exécutif fort vient d'être balayé par la majorité des pays de l'Union.
25. Kant s'illusionnait sur la capacité des citoyens à intervenir
dans
la décision de faire ou non la guerre. Il est vrai qu'il avait à
l'époque sous les yeux l'image des guerres révolutionnaires américaine
et française. Or
dans les nouvelles
formes d'intervention de police, un État peut bien intervenir contre la
presque totalité de sa population puisque celle-ci n'est pas directement
engagée (
cf. la position de T. Blair). Cela rend aussi obsolète
la lutte anti-militariste. Les militaires sont des « professionnels » de
la guerre et les morts sont des accidentés du travail !
26. La
situation actuelle de Europe est très significative : déjà au moment de
l'intervention au Kosovo elle s'était trouvée « désarmée » et
maintenant son élargissement continu noie toute volonté politique
commune face à une éventuelle opération en Irak. Il y a dix ans,
l'Europe se proposait de construire son identité militaire propre,
aujourd'hui, elle en est réduite à retenir les États-Unis
dans l'Otan sans se lier complètement les mains.
27. Sur cette question et les confusions qui en découlent,
cf. notre note critique de l'ouvrage d'Hardt et Negri
dans le n
o 13 (hiver 2003) de la revue
Temps critiques.
28. Éd. « Trop loin », correspondance :
aredhis.
bp 20306. 60203. Compiègne Cedex.
29. La plus grande critique qui puisse être faîte au livre
Empire de Negri et Hardt, c'est justement de considérer cela comme un advenu.
30. Avec sa participation aux opérations
dans
le Golfe en 1991 la France a fait passer sa propre politique
moyen-orientale, traditionnellement pro-irakienne après son alliance
fondamentale avec les États-Unis. La démission du ministre des armées de
l'époque, Chevènement, indique que cela ne s'est pas fait sans
grincements de dents. Si aujourd'hui tout le monde est sur les positions
de Chevènement (Chirac président de tous les Français en tête), c'est
que le gouvernement actuel des États-Unis ne peut symboliser la
« nouvelle gouvernance mondiale » (on ne dit plus « nouvel ordre
mondial ») que recherchent les puissances dominantes.
31. S'il y a une raison que ressurgisse une guerre de type classique, c'est bien sur cette contradiction qu'elle pourrait éclater.
32. Ce
messianisme qui viendrait prendre la place laissée vacante par le
messianisme révolutionnaire (« l'ennemi de classe » est introuvable) est
fortifié par l'existence d'un messianisme islamique lequel se veut à la
fois antagonique au développement du
capital et son concurrent
dans la visée d'un universel despotique.
33. Il ne faut pas oublier que la compagnie de la famille Bush,
Arbusto Oil, a elle-même fait faillite !
34.
Le Monde Diplomatique, avril 2003 : «
Vérité et mensonges sur l'enjeu pétrolier. » par Yayia Sadowsky, p. 18 et 19.
35.
Dans La dictature en 1921 et
Théologie politique en 1922.
36. Le groupe palestinien d'Abou Nidal en fournit un exemple.
37. De
façon anecdotique il est intéressant de relever l'évolution d'Oriana
Fallaci qui de gruppie du colonel Khadafi se transforme en grande
prêtresse du combat antiterroriste et anti-islamiste.
38. Sur cette question, on se reportera aux n
o 12 et 13 de la revue
Temps Critiques.
39. La guerre civile espagnole de 1936 a peut être constitué la première forme moderne de ce type de guerres
dans
lesquelles les civils tués sont plus nombreux que les militaires et
sont le plus souvent tués par d'autres civils. Vengeances, représailles,
exterminations sont alors le lot quotidien. C'est la distinction même
entre civils et militaires qui s'efface et on sait avec quelle force les
Républicains essayèrent de redonner un caractère public et étatique à
cette guerre, ce qui la transforma, à leur corps défendant, en une
prémisse de la Seconde Guerre mondiale.
40. « Les États-Unis sont le premier État proto-mondial d'un Empire universel » dit W. Pfaff
dans International Herald Tribune du 07/01/02.
41. Théo Cosme,
Moyen-Orient 1945-2002 : l'histoire d'une lutte de classes, Ed. Senonevero.
42. Comme le pense le groupe
Trop loin dans sa lettre n
o 1 intitulée «
Septembre gris. ».
43.
Cf.
notre texte « De la valeur sans le travail à la guerre sans soldats »,
inédit pour le moment et uniquement disponible sur le site. Il sera
repris
dans le vol 3 de l'anthologie de
Temps Critiques autour de la guerre dont la parution est prévue à l'été 2003.
44.
Cf. La révolution et l'État de p. Persichetti et O. Scalzone. Dagorno : « Urgence sans fin »
dans laquelle « l'exception est la règle ».
45. Par exemple
dans le n
o 1 de la revue
Interventions consacrée à l'Italie (nov.2002).
46. Les
partis politiques sont en déclin parce qu'ils ne représentent plus
rien. Ils ne rivalisent plus pour assumer la représentation de classes
devenues évanescentes, mais pour se faire directement porte-parole des
diverses fractions du
capital.
47. Op.
cit. État d'exception qu'on peut faire remonter à la fin des années 60
avec le début de la « stratégie de la tension », qui a depuis connu des
perfectionnements légaux. En réalité un « modèle » devenu exportable
comme le montrent les derniers textes ou projets législatifs français
(loi de gauche du 15/10/2001 sur le témoignage anonyme ; extension de la
même loi le 04/08/2002 par la droite et généralisation de la loi sur
les repentis jusqu'à là réservée aux trafiquants.
48.
Cf. l'article : « L'institution résorbée » de J. Guigou
dans le n
o 12 (hiver 2001) de la revue
Temps critiques et d'une manière générale l'ensemble du n
o 13 (hiver 2003) de cette revue.
49. Source :
Le Monde du 31/01/2003 : « Des généraux américains fort peu bellicistes », page 15.
50. Le
« cas » Sofri provient de son entêtement à se proclamer innocent, mais
il ne contredit pas notre analyse puisque Sofri renie tout ce qui
n'était pas démocratique
dans le mouvement et qui ne pouvait conduire qu'à la dictature si jamais le mouvement avait vaincu (
cf. ses affirmations d'octobre 2002, faîtes du fond de sa prison à D. Mermet pour son émission sur France-inter).
51. C'est
ce qu'a déclaré la magistrate italienne Plastina qui était chargée
d'instruire l'enquête préliminaire sur les arrestations de Cosenza en
rapport avec les événements de Gênes. La nouvelle loi Perben sur la
procédure dite de comparution sur « reconnaissance préalable de
culpabilité » va
dans le même sens.
52. Si
toute guerre est maintenant opération de police de la part de
« l'Empire », alors toute guerre prend la forme de la guerre civile.
53. Information fournit par la lettre n
o 10-11 de la revue
Le Crépuscule du xxe siècle.
54. Que ce soit
dans les opérations internes à un territoire ou
dans
les opérations internationales, la bavure devient non pas un élément
regrettable, un « dommage collatéral », mais la forme même de
l'intervention quand l'ennemi n'est plus discernable clairement.
55.
Cf. l'article de D. Albrespy
dans le n
o 3 (printemps 1991) de
Temps Critiques.
56.
Dans « Fragile prospérité, fragile paix sociale. Notes sur les États-Unis ». Publication de la revue
Échanges.
57. Bruit répandu à partir d'une information sur les implications de la
cia avec les « contras » antisandinistes en Californie et le commerce du crack auquel ils se livraient.
58. Il est vrai que
dans
certains pays ou pour certaines personnes, le fait d'être juif doit
sûrement apparaître en surimpression et clignoter au signal !
59. David Baran
dans «
Fin de règne à Bagdad. » (février 2003).
60. Curtis Price donne les exemples, pour l'Amérique, de la
New Left revue et de Perry Anderson qui s'épanchent sur une puissance absolue du
capital alors que tout ce qui se passe est le signe de sa faiblesse relative.
61.
Cf. La brochure du même nom, hors série de
Temps critiques, parue en novembre 2002. Consultable ici :
10+1 questions sur la guerre de l'otan contre la Serbie. » de G. Dauvé de la revue
Trop loin.
65.
Cf. «
De la valeur sans le travail à la guerre sans soldat. ».
66.
Libération du 22/04/1999.
67. Cela perdure de façon marginale avec l'oubli, par les manifestants, de l'opération menée par les Russes en Tchètchénie.
68. On en a visiblement une tendance
dans cette composante du mouvement qui
dans ses slogans de « Busharon assassin » oublie volontairement Saddam en route et
dans la plus grande tradition anti-impérialiste, choisit un camp contre un autre (Saddam contre Bush, Arafat contre Sharon).