"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 31 mai 2008

Au cœur de la Caverne

des brigands de Temps critiques


Dans la librairie Teckhnê non loin de la montagne Sainte Geneviève au lieu dit « quartier latin », se tenait vendredi soir une réunion autour de la présentation du dernier livre des duettistes de Temps critiques, épais livre sur le mai rampant italien. Une vingtaine de personnes étaient présentes dont plusieurs anciens militants du CCI du cercle de Paris.

Au cours de sa présentation Jacques W. se démarqua de l’intéressant livre de Vigna (L’insubordination ouvrière) qui limite lui aussi la signification des événements de l’époque au mai français, alors que l’Italie a vu se développer peu après un mouvement autonome étendu dans le temps.

Il évoqua ensuite les particularités de la contestation à l’intérieur du PC italien, mais surtout avec un Negri hors de ce parti, dans le parti socialiste. L’Italie a été marquée par une plus grande radicalité des luttes et le développement du terrorisme. L’intensité du mouvement a été plus forte certes en France mais plus courte. La crise économique a été ensuite plus forte en Italie entraînant de nombreux licenciements dans le triangle industriel bien connu. De nombreux jeunes prolétaires du sud se sont retrouvés sur le carreau. A cette époque, conjuguée avec la répression, l’idéologie bourgeoise aboutit à dissoudre l’identité prolétarienne. Nombre des jeunes prolétaires licenciés sont renvoyés vers l’impasse d’une semi-clandestinité avec leur engagement dans les groupes gauchistes. La lutte prend la tournure d’une vendetta corse (goudron, plumes…). Le présentateur a dû ensuite parler des luttes pour les autoréductions, mais j’ai pas tout saisis dans ma mémoire de moineau. Il exhibait certainement des connaissances précises des particularités italiennes.

Devant cette présentation relativement fermée sur l’Italie, comme Vigna l’avait été sur le cas français après tout, il ne me restait plus – moi le cro-magnon du marxisme périmé – qu’à jeter successivement trois flammèches qui allaient allumer la discussion, voire l’incendier.

D’abord je demandai aux deux auteurs, au sympathique J.Guigou et au glabre J.W. de nous expliquer leur analyse de l’opéraïsme, cette scie qui sert de carburant spéculatif au milieu communisateur pour fleurir la tombe de la classe ouvrière. J’ai rappelé que cet ouvriérisme made en Italie était en fait la théorisation rêvée de l’unité étudiant-travailleur avec le gadget negriste du « salaire étudiant » dit aussi « salaire social », et que ce courant sous-produit du stalinisme prospéra sur le reflux du mouvement « rampant ».

J.W., qui tient le crachoir en public, trouva ainsi matière (ouf) à se lancer dans la description détaillée des particularités italiennes, notamment sur ce qui se passait dans les usines et les actions « extérieures ». Il fût question aussi beaucoup de nouvelles comparaisons avec le mai français par le biais des prises de parole d’autres présents. Il se dégageait tout de même de la démonstration de JW que nous assistions là à la fin d’une certaine classe ouvrière, pour ne pas dire à la fin tout court.

J’allumai donc une seconde flammèche (et qui était un piège incivil de ma part): quels liens faites-vous, vous les communisateurs, entre le mouvement divers d’insubordination en Italie et l’apparition du terrorisme ?

Dans sa longue réponse, JW, après avoir rejeté le qualificatif de communisateur, il commença à révéler que sur le fond il ne différenciait pas la classe ouvrière des partis chargés de l’encadrer. Il évoqua comme causalité du terrorisme, les réminiscences de la résistance chez les ex du PCI, l’apparition de « groupes ouvriers armés », puis la place prise par les groupes armés de Feltrinelli, le débat des brigades rouges avec Lotta Continua. Des SO (services d’ordre) vont se détacher pour former des groupes armés, création des NAP (noyaux armés prolétariens), Prima linea, etc. JW rappela que le principal responsable de l’enlèvement d’Aldo Moro était Mario Morelli, le dirigeant du comité de base Siemens. En gros, le terrorisme est ainsi défini comme lié aux « impuretés » de la classe ouvrière.

Sur cette deuxième partie je m’insurge évidemment contre cette interprétation mais surtout contre l’absence de recul de l’orateur. Il prend plaisir à fouiller les détails de la radicalité « opéraïste », avec la tentative répétée de nous faire partager son émotion de croque-mort du prolétariat. Mais il ne nous dit rien, ou pas grand-chose, du reflux de la lutte générale en Europe et de la politique adoptée EN FACE par la bourgeoisie pour contenir puis vider le mouvement de sa substance. Je rappelle donc que (selon Debord et RI) mai 68 et le mai rampant ont signifié un réveil du prolétariat (un troglodyte poilu et courbé sous le poids des années ricane dans la salle sur le mot réveil), et qui dit réveil dit qu’on va pas à l’insurrection immédiatement, que les ouvriers ont pas envie de verser leur sang ou de se sacrifier inutilement pour de petits partis excités issus de la décomposition du stalinisme et qui se proposent de les envoyer au casse-pipe. En ce sens on ne peut pas dire que le terrorisme est le produit de la classe ouvrière, même « évanescente » pour utiliser un riche mot de nos communisateurs. Mais il y a autre chose que vous n’étayez pas, et pour cela il faut revenir à la politique. Nous avons – nous le prolétariat en tout cas – en face de nous des gens intelligents et armés. Comment pouvez-vous oublier l’affaire du Gladio ?

(ricanement à la tribune, cri dans la salle : « c’est encore théorie du complot ! »)

Le financement de la RAF par le bloc de l’Est c’est une blague ? L’action de la CIA en Italie une blague ? Vous oubliez la trouille de la bourgeoisie face au réveil prolétarien, et qui adapte la réponse même en payant cher. Vous êtes donc tous naïfs ici, mais la fin des années 1970 - que nombre de communisateurs spécifient, avec pertinence un peu, en « année 1977, année de la contre-révolution » (cf. lexique de mon prochain livre) - est marquée par beaucoup de choses troubles : attentats très sanglants en Italie, arrestations massives, il y a eu le Chili en 1973, il y avait eu les chars russes en 68 à Prague… C’est un jeu à plusieurs acteurs, il n’y a pas que la bourgeoisie et les indiens métropolitains dont je n’ai que foutre (J.Guigou avait fait une intervention pour rappeler l’action de ces premiers totos), il y a encore la rivalité des blocs (les chars russes pouvaient arriver plus facilement en Italie dans une situation politique non maîtrisée par la bourgeoisie locale), le rôle de la CIA qui infiltre les milieux gauchistes et fournis les armes, etc., on peut le lire sur internet (ricanement de JW et interruption : sur le net ?)

- sur le net on peut lire aussi bien que dans des livres d’histoire, et plus de vérités que dans les pages de Temps critiques ! Officiellement, je dis bien officiellement le magouillage de l’Etat a été reconnu, et c’est bien normal avec le recul et la trouille que les deux mai, italien et français ont flanqués à la bourgeoisie. Après le réveil vient le reflux, et la bourgeoisie tape.

Mon objection n’est évidemment pas entendue, voire reste méprisée. Raoul Victor, qui naguère déclarait que le terrorisme était une décomposition du gauchisme, s’étale ensuite, à la suite de la théorie de JW (des « impuretés » de la classe ouvrière), sur le désespoir de minorités (armées) de la classe, et comme tout bon nouvel adepte de la communisation, fait des parallèles historiques oiseux sur les prolétaires armés de la République de Weimar, oiseux car il y avait eu une véritable tentative révolutionnaire à l’époque, pas comparable à l’agitation italienne (et certains groupes armés, tu parles la référence Jojo, ont fini chez les nazis). Il s’allie également avec les anti-complotistes de la salle, en reprenant les arguments de JW sur les événements-qui-se-déroulent-quand-même-malgré-le-flic Gapone en 1905. Comme je ne peux pas être en même temps l’avant-centre et l’arrière latéral droit (qui en plus vient de me tâcler pour l’équipe adverse), je laisse pisser. Mais l’argument et la référence sont aussi faux que le précédent, la police est très efficace en période de reflux en lien avec des réactions « politiques » dissolvantes (participation gaulliste en France et focalisation avec le terrorisme en Italie). Dans la passe d’arme qui suit entre JW et RV, le communisateur JW a raison de trouver léger l’argument du désespoir pour expliquer le terrorisme en Italie ; mais ils ont leur petite musique à eux d’intellectuels en herbe, le prince déchu Raoul et le pince sans rire JW, ils aiment à se causer avec affectation au-dessus des crétins qui les entourent. JW insistait avec élégance et force circonvolutions que le terrorisme est un produit d’ouvriers radicalisés et reçoit la réplique suivante de ma part :

- ce n’est pas parce que de petits chefs gauchistes se sont laissés embarquer dans le terrorisme qu’il faut en conclure que c’est clean et de classe ! j’ai connu plusieurs délégués CGT salopards prêts à tout pour leur carrière, et cela n’en fait pas une émanation du prolétariat !

Après les avoir laissé ronronner intellectuellement avec cette douceur des mots raffinés ou des radotages confirmés, je lance ma troisième flammèche :

- la classe ouvrière a donc disparu depuis l’évanescence de l’opéraïsme ?

Magnifique provocation de ma part dans laquelle JW, qui tient encore le crachoir, plonge. Je n’ai pas pu tout noter, mais je vous assure que c’était un florilège d’imbécillités.

- et d’où qu’elle est maintenant la classe ouvrière ? les sidérurgistes ? au XIXe siècle elle transformait, elle produisait, elle a assuré le stakhanovisme après…

Je bondis :

- non seulement tu comprends pas ce qui caractérise historiquement la classe ouvrière, mais tu ne la comprends pas dès le 19e siècle où elle ne transformait rien du tout, elle était obligée de travailler, et tu déconnes avec le stakhanovisme qu’elle subissait revolver dans le dos…

Mais, heureusement, JW était coupé par d’autres interventions. Une jeune employée de bureau lui objectait que le travail restait le travail et subordination et envie de se révolter. Mais un autre n’imaginait plus que les employés post-fordistes puissent réfléchir. Le prince Raoul, qui a de beaux restes, objectait à son tour que ce qui définit le prolétaire ce n’est pas que le travail de ses mains, ce ne sont pas les catégories de l’industrie… et il prenait l’exemple des manifestations de 2003 où il n’y avait que des prolétaires qui manifestaient.

JW m’objectait, sans jamais regarder l’auditeur, qu’on ne pouvait assimiler le prolétariat d’aujourd’hui à celui du XIXe et tirait jusqu’à Spartacus pour prétendre que tout est dans tout et rien dans rien. Je répondis que pour l’essentiel le prolétaire du XXIe reste proche de celui du XIXe, et que ce n’est pas la nature du travail qui permet de le comprendre mais le fait (dixit Babeuf) qu’il est l’être qui vend sa force de travail et qui a peur du lendemain, qui est rivé sur l’avenir. Le prolétaire aujourd’hui c’est le claviste mais aussi la vendeuse, le maçon..

On ferraillait dur de tous côtés. JW s’exposa à un moment au ridicule malheureusement pour lui :

- dans ma famille j’ai beaucoup de maçons, et la conscience de maçon c’est pas…

Je suis féroce et je ne suis pas le seul à protester contre cette saille de plombier polonais intellectuel:

- c’est n’importe quoi ! des maçons on en a eu plein de révolutionnaires, la moitié des militants du FOR en France étaient maçons, des anars sont maçons, j’ai eu plus de maçons que toi dans la famille…

Mais dans le brouhaha on ne m’écoutait plus. Je fis entendre cependant que la théorie de Temps critiques n’était qu’un petit révisionnisme sociologique hautain. Il y eu encore d’autres remarques puis la réunion se termina en petits conciliabules. Jacques Guigou servit aimablement un verre à tous.

Le livre est en vente 38 euros, et on imagine que si la classe ouvrière existait encore elle ne pourrait pas se le payer.

jeudi 29 mai 2008

LA GALAXIE COMMUNISATRICE FREMIT D’ANGOISSE

Courrier de Roland Simon le 27 mai 2008,

Cher camarade,

J’ai vu sur ton blog/site que tu t’apprêtais à publier un ouvrage sur la communisation et les communisateurs. Je ne peux que me réjouir de cette initiative et de cet intérêt.

Cependant, les quelques lignes d’annonce de ce travail présentent quelques erreurs qui ne peuvent que nuire à l’intérêt et l’importance de ton propos pour l’avenir de la révolution et de la conscience de classe du prolétariat universel. En conséquence je me permets de te signaler quelques textes dans les deux derniers numéros de Théorie Communiste (n°20 et n°21). Vu le sérieux de ta réflexion, tu as certainement lu ces deux derniers numéros mais malgré la pertinence de ton étude certaines choses ont pu t’échapper.

Dans le n°20, notre analyse de la lutte des classes actuelle et de la production, au travers de l’activité de classe du prolétariat en tant que classe des travailleurs productifs de plus-value, de la rupture révolutionnaire, a pu t’échapper.

Dans le n°21, sous le titre « TC brûle-t-il » tu as certainement noté notre critique de « Temps critiques » au sujet de l’abandon des classes et de la théorie de la valeur.

Tu as dû également lire en annexe du texte « Karl Marx et la fin de la philosophie classique allemande » ce que nous pensons de la « critique du travail », cela n’est pas bien sûr au niveau proprement sidérant de la réflexion de Bitot, mais cela mérite d’être signalé. Je t’indique tout de suite « l’annexe » car le texte lui-même sur Marx n’apprendra rien à un marxiste de ton envergure.

J’apprécie le caractère catégorique, tranché, exempt de toute interrogation de ta production théorique. Elle reprend le droit fil de ta virilité intellectuelle des vrais prolétaires qui savent donner à la théorie révolutionnaire un élan incomparable sans se perdre dans le marécage petit bourgeois germanopratin de l’innovation et de la confusion intellectuelle.

Amicalement,

R.S.

MA REPONSE

Cher Roland Simon,

Je suis très honoré de ta mise en garde (de maître d’école) à un bouseux marxiste comme moi, depuis quel trou provincial ? Ah oui Les Vignères ! J’eusse très certainement tenu compte de ces remarques mais, hélas, mon manuscrit voguait déjà vers l’imprimerie, en version PDF.

Depuis mes premiers pas politiques hésitants en 1967, j’ai toujours été un observateur narquois de la petite bourgeoisie, du fait d’une enfance pauvre et d’un père prolétaire que je voyais rentrer humilié à la maison. J’ai toujours eu en horreur l’injustice, je ne sais pourquoi. J’ai très tôt pourchassé la mauvaise foi. J’ai été insulté et battu par des agents du stalinisme. Je ne voudrais jamais avoir leur comportement même vis-à-vis d’adversaires politiques. J’étais bien conscient au départ des risques d’amalgames dans un nouveau pamphlet contre les errements de la petite bourgeoisie intellectuelle. Je prends donc un luxe de précautions d’emblée dans mon introduction qui est un pastiche d’un de tes textes, pour signaler mes éventuels manquements. J’ai eu souvent du mal à distinguer ta prose de celle de Charrier, sympathique garçon que j’ai dû croiser naguère diffusant sa feuille de chou à la sortie d’une RP du CCI.

Désolé je n’ai pas pu parcourir en tout cas toute ton œuvre. Elle est trop dense et compliqué pour un individu moyennement intelligent comme moi. Mais, rassure-toi, si je vous mets tous dans le même sac je crois savoir nuancer les différences. Entre les conneries des deux Jacouille de Temps Critiques et toi, ou Dauvé, qui avaient eu la chance de croiser les véritables idées subversives du XXe siècle, c’est tout à votre honneur de garder de beaux restes au détour d’un paragraphe. Toi-même, fils putatif de Robert Camoin je présume que tu as eu un fort mauvais père, acariâtre, fier-à-bras sans les moyens et incapable de réflexion approfondie pour les exigences du mouvement révolutionnaire moderne ; cependant, même avec ses œillères ce camarade garde une compréhension de classe de base qui fait qu’il reste au-dessus de vous tous, superficiels contempteurs du prolétariat.

Voici ma méthode pour vous analyser. Au début, comme le premier internaute venu, et malgré ma longue expérience et mon ancien combat contre le « modernisme », j’étais dans le brouillard. Dans le brouillard d’un mauvais match de football. Quelles étaient ces équipes, couvertes de boue et dont on ne distinguait plus la couleur du maillot ? Je comptais les points. J’applaudissais aux passes habiles, aux feintes imparables… Puis je m’apercevais qu’il n’y avait pas d’arbitre. Chaque joueur prétendait fixer les règles du jeu. Pour un anti-sportif comme moi, c’était galère. J’avais téléphoné à un ami fan des jeux de cirques et il ne m’avait fourni que de pauvres éléments de la règle du jeu. Puis, probablement légèrement assoupi par mes lectures embrouillées où je perdais le fil, mes yeux se sont abaissés au niveau des crampons des équipes. J’ai alors distingué d’un côté la marque Adidas et de l’autre, Nike !

Pas peu fier de ma trouvaille, je commençais à comprendre confusément mais de plus en plus clairement. A mon humble avis de spectateur accroché à son clavier comme l’enfant à la barre de la corbeille du manège rapide de la fête à Neu-Neu. Le brouillard se dissipait : le jeu était truqué ! Il était basé sur l’oubli de la carrière des divers joueurs. Le spectacle, qui avait attiré quelques naïfs fans des anciens clubs ultra-gauches et gauchistes, se terminait toujours comme un match nul. Je pouvais donc me lasser et remettre dans mon vieux magnétoscope mes films préférés de Rossellini et de Marcel Carné, ou les films américains N&B de l’époque de la grande crise.

Ma réputation de pitt-bull dans la théorie révolutionnaire et de rétif à toute notoriété hiérarchique ne pouvait être mise à l’encan. J’ai « concrétisé » enfin. Anciens et nouveaux déçus du prolétariat, par non-immédiateté de la révolution, vous êtes comme le personnage de Romain Rolland, Jean-Christophe. Au début de cette saga, qui a enchanté mon enfance, Jean-Christophe, assis dans un pré, observe les nuages (la lutte des classes). Jean-Christophe est fasciné par ces nuages, ils sont énormes, ils occupent l’espace. Ils vont leur train, lourds de l’orage qui couve ou insouciants du soleil de plomb (capitaliste). Il décide alors de commander aux nuages avec son bâton de berger :

- nuages, allez par là !

Les nuages restent sourds à l’injonction. Jean-Christophe réitère son ordre deux fois, trois fois. Ceux-ci n’obéissent toujours pas. Il demeure longtemps perplexe. Puis, soudain, il a une idée. Avec son bâton il commande aux nuages d’aller dans le sens où ils vont. Et ça marche !

Je comprenais aussitôt votre démarche. Déçus et déprimés que le prolétariat n’aille pas dans le sens de l’immédiateté rêvée, vous avez pu vous rabattre aux côtés du soleil immobile du capitalisme. Le bâton n’était plus dans vos mains que le stylo ou plutôt le clavier de votre ordi. Tout devenait simple, vos désirs s’accordaient avec la REALITE PRESENTE. Les menaces d’orage sont alors oubliées. Tout va dans le bon sens. La conscience est apaisée.

Laissons de côté à présent la parodie. L’ultra-gauche, dont vous étiez pour la plupart les sectateurs jadis, même si vous en parlez comme quelque chose d’extérieur, a enfanté des brûlots vite disparus, mais croit renaître de ses cendres dans le bruissement de quelques cénacles de has been et sur le merdier informatique de la toile universellement aliénée.

Un peu comme avant le déluge (pardon un tsunami) les animaux égarés tendent à se réfugier en haut d’une colline. Cela n’en fait nullement une nouvelle arche de Noé, ni arche pour la révolution. Vous êtes des cosmonautes fragiles en perdition dans le néant intersidéral d’internet.

Je parvins ensuite à définir, avec tout ce que le milieu révolutionnaire comporte encore comme camarades non maqués par une secte, l’idéologie de la communisation comme suit : un couteau sans manche auquel manque la lame (merci Lichtenberg). La communisation, dis-je dans le manuel pour étudiant en communisatologie, est spéculation autour de trois/quatre moles funèbres : mort du prolétariat, mort de la transition/et du travail, mort de la valorisation.

Je conçois que, pris dans le feu des prêchi-prêchas abscons, vous n’en soyez pas conscients.

Dans un monde où la croyance superstitieuse est définitivement morte, la tentation du nihilisme et d’un hédonisme spirituel est prégnante.

Pour faire profiter les maigres lecteurs intéressés au sort du prolétariat universel, et par conséquent à celui de l’humanité souffrante tout entière, je pose donc l’équation suivante :

Les déçus de l’ultra-gauche ont donné rendez-vous aux repentis du gaucho-maoïsme pour une dernière partouze idéologique. Craignons que les lendemains de l’orgie soient tristes et plein de larmes !

A mon ultra-gauche, tous ceux (de Dauvé à toi-même) qui ont eu la chance de croiser les idées marxistes révolutionnaires, et qui en gardent des morceaux par temps agité. On ne saurait confondre cette aile communisatrice avec les deux imbéciles de Temps Critiques, lesquels ne méritent que la compassion pour leur poésie même pas burlesque. On ne saurait non plus les confondre avec, à ma droite, l’aile des repentis gauchistes (les crétins Negri et Kurz, et autres Postone, Bonarian et SINONONESTZEO). Mais vous êtes tous dans la même barque sans principes, sans pratique, perdus dans la tempête. Pire, malgré les désaccords, chacun peut ramer à la place de l’autre, mais en pagayant en rond.
Plus je regarde cet épisode supplémentaire de la dérive moderniste, plus je me sens conforté dans l’idée que le scénario n’est pas nouveau. Toi-même, scénariste à la plume agile et torve ne penses-tu pas que tu t’abuses avec ton verbe de matelot désorienté ? Imagines-tu que les millions de prolétaires aient envie de se sauver dans cette étroite embarcation qui prend l’eau et qui se prend pour le Titanic ?
Je te concède que le capitaine émérite Karl Marx a coulé par le fond depuis longtemps, mais ne nous a-t-il pas laissé son sextant et sa boussole ?

Vous n’apportez aucune nouveauté pour la révolution, vous lui tournez tous le dos et vous voudriez être applaudi. Misère de l’arrivisme !

Non, nous les « Anciens » nous ne vous permettons pas de prétendre que nous serions de gros cons catégoriques et « exempts de toute interrogation », et c’est pourquoi notre tâche est de rendre votre honteuse communisation encore plus honteuse et de la livrer au grand public, encore limité des partisans de la théorie du prolétariat.

Bien cordialement,

JLR

L’unique et sa propriété ?

Remercions d’abord Jean-Louis Roche de son travail d’exhumation des réflexions de différents groupes sur ce que devrait être l’État de la dictature du prolétariat.

Mais c’est sur un détail, une petite phrase de lui dans une note, que je voudrais revenir dans l’espoir de dissiper un malentendu, si malentendu il y a.

Il cite Agnès Heller : « Dans la société future…les besoins et les facultés sont de nature qualitative…Les besoins de l’homme se trouveront alors dans un rapport qualitatif direct avec leurs objets. Ceci signifie la suppression positive de la propriété privée et l’apparition du monde de la propriété individuelle. » Et il commente : « Mais pourquoi serait-ce “propriété individuelle” et pas “attribution” ou “prêt temporaire” ? » Visiblement, le terme de « propriété » lui répugne. Amicalement, on pourrait lui faire remarquer que pour nous autres mortels, tout est temporaire en ce bas monde ; que ce que nous consommons, nous le restituons, d’une façon ou d’une autre ; et que les linceuls (ou les urnes funéraires) n’ont pas vraiment de valises. Mais surtout, il faut essayer de faire saisir la vision de Marx. Dans la société actuelle, un besoin, celui de la préservation, et donc de l’accumulation du capital, façonne tous les autres. Le salarié qui vend sa force de travail ne produit pour personne ; il ne le fait que pour survivre. Même si elle déploie des ressources considérables pour créer et produire, l’entreprise a le même objectif : survivre. Comme le salarié, le client, le consommateur, ne sont que des moyens pour cette fin.

Retournons vers les Manuscrits de 1844 d’où Agnès Heller a tiré cette notion. Dans le socialisme[1], nous dit Marx, nous produirions en tant qu’humains. Non plus aveuglément, pour d’autres motifs que la satisfaction d’autres humains : «Dans ma production, j’aurais affirmé mon individualité, sa particularité ; donc, pendant l’activité, j’aurais joui d’une manifestation individuelle de ma vie et, dans la contemplation de l’objet, j’aurais éprouvé la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance objective, perceptible par les sens, élevée au-dessus de tout doute. 2° Dans ta jouissance ou ton usage de mon produit, j’aurais la satisfaction directe à la fois de savoir que par mon travail j’ai satisfait un besoin humain et d’avoir objectivé l’essence de l’homme, donc d’avoir procuré à un autre être humain l’objet qui lui convient. » Et plus loin, il conclut : « Mon travail serait une manifestation libre de ma vie et, de ce fait, une jouissance vitale. Sous les conditions de la propriété privée, mon travail est l’aliénation de ma vie, car je travaille pour vivre, pour me procurer un moyen de vivre. Mon travail n’est pas ma vie…C’est ma vie individuelle et donc la particularité de mon individualité qui se verrait affirmée dans le travail. Le travail serait alors la propriété vraie, active.[2] »

Non seulement chacun occuperait une place subtilement unique, fonction de ses aspirations et de ses aptitudes, dans le collectif de production (dont il ne faut pas penser que Marx, en parlant d’objet, la limite à la production de biens matériels) ; mais cette production, étant destinée à des humains, sera subtilement diversifiée : la propriété individuelle, c’est l’ensemble de ces relations avec les autres qui permettent à l’individu de se connaître et de se développer, et, en ce sens, elle ne peut effectivement être celle d’aucun autre.

Roger Pamaké.



[1] À cette époque, Marx utilise ce terme pour désigner la forme supérieure de la société communiste.

[2] Karl Marx, Aliénation et valeur d’échange, in Critique de l’économie politique (Manuscrits de 1844), U. G. E., 1972, p. 211-212.

jeudi 22 mai 2008

Les retraites ?

Travaillons moins pour vivre mieux...

Derrière la question des retraites, comme de celle du chômage, se dissimule celle, centrale du travail.

Nous, prolétaires, par définition, sommes contraints de vendre notre force de travail, physique et/ou intellectuelle, à un patron privé ou à l¹État. Jusqu¹à présent un minimum de conditions de travail, de retraite, de chances de survie en état de chômage, acquises par les luttes, garantissaient peu ou prou une existence possible au travailleur. Aujourd¹hui, la casse méthodique et programmée des régimes de retraite, du droit du travail, de l¹indemnisation des travailleurs privés d¹emploi occasionne des drames sociaux en cascade.

Pour retarder la riposte sociale, la première nécessité pour le Medef et l¹État reste de justifier cette offensive :

-Les retraités, s'ils touchent des clopinettes n¹ ont qu¹à retourner au boulot ;

- Les chômeurs sont des fainéants fraudeurs qu¹il faut pourchasser sans merci ;

-Les salariés en grève, pour défendre ce qui ne leur reste déjà plus, ont droit de voir la carotte et surtout tâter du tonfa.

Tout ce bas-peuple, martèlent politiciens et médias, passe son temps à se "prendre lui-même en otage", entravant, pour de vagues questions de survie sociale, le légitime besoin des entreprises d¹aller exploiter ailleurs d¹autres prolétaires qui devraient dire merci.

Pour l'État et le capital le travail est, dans la période, autant ce qui leur permet de créer de la valeur et de se reproduire, que l'outil d¹un contrôle social et idéologique par lequel ils assoient leur domination. Rien d'étonnant à ce que la règle soit, maintenant plus encore qu'hier : travailler toujours plus, plus longtemps, plus précaire, plus fiché, plus réprimé...

Le capitalisme dans sa version libérale serait pour les politiciens de gauche et de droite l¹ordre naturel de la société, un horizon indépassable. Depuis longtemps, partis et syndicats ont remisé la lutte des classes au magasin des accessoires alors que patrons et État, par la voix du fantoche Sarkozy, nous la mènent aujourd¹hui à outrance. Les bureaucraties syndicales, de défaite programmée en reculs entérinés, claironnent après chaque mouvement social avoir moins perdu que prévu, et se frottent les mains de garder leur place à table avec les "partenaires sociaux " que seraient le Medef et quelque médiateur de l¹État.

Ces mêmes bureaucrates appellent aujourd¹hui à une énième journée de grève. A l¹approche d¹échéances aussi « importantes » que les élections professionnelles et la réforme de la représentativité syndicale, il est vrai que Thibault, Chérèque & Cie ont bien d'autres chats à fouetter que de déclencher ou de soutenir des mouvements sociaux, souvent initiés par leurs bases respectives.

La retraite qui concluait - dans le meilleur des cas - une vie d'aliénation, de peine, de soumission est aujourd¹hui remise en cause par les patrons et l¹État. Au delà de la fin recherchée des retraites par répartition, c¹est le nouveau modèle d'organisation de la vie centré sur le travail que le capital et l'État tentent d'imposer. Un modèle du travail précaire, flexible, disciplinaire et définitif. Alors, allons nous accepter de bosser toujours plus et jusqu¹à la fin de nos jours ?

Face aux attaques de l¹État et des patrons, qui peut encore croire que se contenter d'une journée d'action de ci, de là peut amener le gouvernement à fléchir sa politique ? Il est temps de réagir, mais autrement qu'en multipliant les « temps forts ». Il faut construire un mouvement à la base, en provoquant des assemblées générales sur nos lieux de travail, pour organiser une riposte enfin digne de ce nom. Ce n'est pas à l'Élysée, ni à Matignon, ce n'est pas dans les salons que nous obtiendrons satisfaction. Il faut lutter, se regrouper, s'organiser.

Et à la moindre tentative de " Grenelle ", une seule réponse : CASSE-TOI, RICHE CON !

La Mouette Enragée
Journal Anti capitaliste et Libertaire
B.P 403 62 206 Boulogne sur mer cedex.
lamouette.enragee@wanadoo.fr

samedi 17 mai 2008

QUESTION AUX RESPONSABLES CAPITALISTES DES PAYS DEVELOPPES SUR LES CONSEQUENCES
DU PASSAGE DU CYCLONE EN THAILANDE ET
DU TREMBLEMENT DE TERRE EN CHINE


Quand cesserez-vous de nous faire croire que les méchants militaires thaïlandais freinent les secours et que les autorités chinoises manquent de bonne volonté pour les avant-postes "humanitaires" des impérialistes occidentaux?

Au moment du tsunami en Asie, vous n'avez eu besoin d'aucune autorisation pour intervenir du fait que de nombreux bourgeois européens faisaient partie des victimes vacancières. Aujourd'hui vous laissez faire, ou vous prétendez être "empêchés" par les autorités locales. En réalité vous n'avez rien à foutre de l'impéritie où ont été plongée de vastes régions de Thaïlande et de Chine où croupissent des milliers de prolétaires affamés et meurtris.
Mais nous, les millions de prolétaires, nous voyons bien que votre société continue à générer des catastrophes de plus en plus importantes et entraîne un nombre considérable de morts que vous traitez comme des fourmis sans importance. Nous voyons bien que se renouvelle votre cynisme comme à la Nouvelle Orléans. Votre imprévoyance vous en accusez les éléments fous de la nature! Sauver votre peau de riches planqués et préparer le gala des jeux olympiques est plus important que de panser les blessés, donner à manger et prévenir les épidémies.
Vous ne valez pas mieux qu'Hitler!

lundi 12 mai 2008

LA CLASSE PROLETARIENNE

ET SON SYSTEME COGNITIF

(la classe « pour un avenir meilleur »)

Par Georges Gurvitch

NOTULE BIOGRAPHIQUE :

Georges Gurvitch (1894-1965) : Né à Novorossisk en Russie dans une famille bourgeoise (son père dirigeait la Banque russo-asiatique), Georges Gurvitch fait des études de philosophie à Rostov-sur-le-Don et à Riga, puis à Saint-Pétersbourg. En 1917, G.Gurvitch appartient à un groupe d’étudiants contestataires qui défend une position originale en marge des bolcheviks, des menchéviks et des anarchistes. Il assiste au retour de Lénine qu’il avait déjà eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois avant la guerre (dont il donne une description dans un article intitulé : L’effondrement d’un mythe politique : Joseph Staline, 1962). Il est très actif pendant la révolution russe. L’expérience des Conseils ouvriers le marque profondément. Il est nommé assistant à l’Université de Petrograd en 1919 puis à celle de Tomsk. Il est à « bonne école », il qualifiera plus tard son système d'« hyperempirisme réaliste », affirmant par là qu'il retenait de nombreux enseignements, comme ceux de Marx, de Proudhon et de Durkheim. On peut le considérer comme le plus grand sociologue de l’après guerre, sans l’habituelle connotation péjorative (suce-boule de la bourgeoisie)de la profession.

La Révolution russe et son déroulement eurent donc une influence décisive sur sa formation comme sur ses conceptions politiques et sa vocation de chercheur en sociologie. Ardent défenseur de la Révolution et admirateur de Lénine dans les premiers mois de la Révolution, il est déçu par l’étatisation de la société et voit se dessiner l’échec de la révolution socialiste. En raison de son opposition au traité de Brest Litovsk et de sa protestation contre l’affaiblissement des conseils ouvriers, il décide d’émigrer en 1920 à Prague, puis en 1925 en France. De 1927 à 1929 il donnera des cours libres à la Sorbonne, créant une revue sociologique en 1930 qui aura une influence considérable sur la future génération des célèbres sociologues des fifties. C’est son expérience militante au cours de la révolution russe qui continue à le guider dans l’approfondissement de ses travaux sociologiques après 1945 en France et restera en arrière-fond de son apport à la sociologie française, impressionnant de nombreux futures stars de la discipline (Sauvy, Balandier, Friedmann, Braudel, Morin, Duvignaud, Touraine, etc.) qui se la pèteront « novateurs » en 1968, faisant mine d’oublier les leçons de fond de Gurvitch.

Après avoir initié formés tant d’essayistes et d’universitaires aux tendances de la philosophie allemande, Gurvitch s'orienta vers une sociologie théorique et quadrilla de concepts et de typologies le champ essentiellement mouvant du social, mais il demeura toujours soucieux de respecter la variété et la complexité du réel. Parti en guerre contre quelques faux problèmes : ordre ou progrès, individu ou société, psychologie ou sociologie ou philosophie de l'histoire, théorie du facteur prédominant, Gurvitch donne pour champ à la sociologie la réalité sociale considérée sous tous les aspects dans toutes ses strates en profondeur, irréductible à d'autres formes de réalité et saisissable à trois niveaux notamment : celui des liens microsociaux, celui des groupements, celui des classes et sociétés globales. La visée sociologique doit être celle des phénomènes sociaux totaux dont l'expression est continuellement en mouvement. Des dynamismes à la fois créateurs et créés, agents et objets du changement, affectent les "Nous", les groupements et les sociétés globales, et mettent en œuvre constamment des forces de structuration et de déstructuration. Ils engendrent des discontinuités sur lesquelles se fondent les différences entre disciplines voisines comme la sociologie et d'histoire. On a reproché à cette recherche qui se voulait anti-dogmatique, réaliste et pluraliste, d'hypercatégoriser la réalité sociale et d'aboutir à un certain formalisme dans la démarche.

Il est professeur de sociologie à la Sorbonne de 1949 à 1965. Il a participé intensément à la reconstruction de la sociologie en France, après la Seconde Guerre mondiale, et composé une œuvre considérable.

« En insistant sur la réalité de la liberté humaine dans l'existence collective et individuelle, afin de mieux déceler son fonctionnement et ses multiples interférences dans l'engrenage de la réalité sociale, nous serons conduits, dit Gurvitch, à distinguer ses degrés (liberté arbitrant selon les préférences subjectives, liberté-réalisation novatrice, liberté-choix, liberté-invention, liberté-décision, liberté-création) dont chacun agit dans une temporalité différente ».

Gurvitch s'est montré très hostile à la démarche de la sociologie américaine de son temps, dont l'ambition première était de décrire et de mesurer les faits : il voulait au contraire donner à la sociologie la tâche d'expliquer. C'est pourquoi il s'est efforcé de constituer un vaste appareil conceptuel. Il estimait que la méthode dialectique était la meilleure méthode pour conduire à des procédés opératoires (complémentarité, implication, etc.). Le caractère spécifique des objets de la sociologie permettait, selon lui, d'user de la diversité des points de vue pour arriver à dégager, sinon des lois, du moins des régularités fonctionnelles expliquant le social. Il a écrit notamment Morale théorique et Sciences des mœurs (1937), Essais de sociologie (1939), la Vocation actuelle de la sociologie (1949), Déterminismes sociaux et Liberté humaine (1955), Dialectique et Sociologie (1962), les Cadres sociaux de la connaissance (1966).

A la fin de sa vie il se rapproche de plus en plus de la pensée de Marx qu’il essaie de réconcilier avec Proudhon. Malgré son importante activité scientifique au niveau internationale, Gurvitch reste perpétuellement tourmenté par la question de l’oppression sociale et politique. Il prend publiquement position en faveur de la libération des pays colonisés. En 1962, un attentat à la bombe arrache la porte de son appartement, traumatise profondément sa femme et provoque chez lui la crise d’infarctus dont il mourra trois ans plus tard, le 12 décembre 1965.

Les extraits que nous produisons ci-dessous (cf. Les cadres sociaux de la connaissance) sont le produit de cours historiques et prégnants de Gurvitch, où prédominait encore parmi les chercheurs l’intérêt pour la classe ouvrière ainsi qu’une fascination pour le marxisme. Temps bien révolus… Dans ces années de la contre-révolution encore dominante, au-delà du seul intérêt pour la classe ouvrière, l’influence de Gurvitch était une oasis parce qu'elle permettait effectivement de concilier la recherche en sciences sociales avec un marxisme plus ou moins avoué, sans risquer de sombrer dans le discours idéologique pro-russe, ou inversement de risquer d'être perçue comme étant à la botte des Américains.

Il n’échappera pas, pour le lecteur attentif et intelligent, que, à la lecture de cette pensée non dogmatique, la classe ouvrière n’a pas changé sur le fond, malgré l’importance nouvelle des techniciens (et on peut inclure désormais la noria de professions liées à l’informatique), et elle n’a pas changé surtout dans sa volonté politique d’œuvrer en faveur, non d’un avenir idéal, mais d’un avenir meilleur ; c’est pourquoi elle reste la classe révolutionnaire !

Gurvitch, mieux que les pontifes Lukacs, Gramsci, etc., qui prétendaient parler au nom de la classe ouvrière, montrait sobrement et limpidement la vraie nature de cette classe révolutionnaire fondée sur son souci constant de l’avenir !

Note : Cf. Jean-Christophe Marcel « Gurvitch les raisons d’un succès, 2001) + Robert Cramer (éléments biographiques)

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La classe ouvrière ou prolétariat, qui occupe dans l’industrie capitaliste une place défavorisée parce qu’elle ne possède pas la propriété des moyens de production et ne vit que de son travail, qualifié ou non par une formation professionnelle, a été lente à se constituer et à prendre conscience d’elle-même. Cela tient à la provenance hétéroclite de cette classe, issue de la population la plus pauvre des villes, de l’artisanat ruiné, enfin des couches inférieures et désintégrées de la paysannerie.

La « prise de conscience de classe » du prolétariat ne date que du début du XIXe siècle ; elle s’est manifestée dans diverses doctrines socialistes et collectivistes, dont le marxisme de diverses obédiences, devenu dominant par la suite. La mentalité et la conscience collectives du prolétariat débordent, bien entendu sa « conscience de classe » proprement dite. Elles impliquent, outre les aspirations vers un avenir meilleur et la révolution sociale, la conscience des besoins, les déceptions successives éprouvées, les lassitudes, les inquiétudes concernant l’intensité des divisions internes, enfin, parfois, même l’indifférence prolongée. C’est que la classe prolétarienne peut entrer en conflit avec ses propres organisations, être découragée par les luttes intestines en son sein ou se sentir écrasée et trahie par la nouvelle bureaucratie qui administre ses appareils.

Les variations mêmes, non seulement de la force des luttes de classes (qui entraîne un changement aussi bien dans les accentuations des éléments « masse », « communauté », et « communion », que dans l’importance des groupes au sein du prolétariat), mais des formes que prennent ces luttes, et plus récemment l’apparition de la tendance vers la constitution de « fractions », sinon vers l’éclatement en plusieurs « classes ouvrières », compliquent considérablement le problème du prolétariat en tant que cadre social de genres et formes de la connaissance.

Dans le passé, la hiérarchie des groupements intégrés dans la classe ouvrière, contrairement à ce qui se passe dans la classe bourgeoise, était établie moins par référence à des strates économiques (par exemple ouvriers électriciens et ouvriers du livre – les mieux payés -, dockers et porteurs – les bien moins payés)) et aux aptitudes professionnelles, qu’au rôle de certains groupes au sein du prolétariat dans sa lutte contre les autres classes (élites syndicales, délégués ouvriers, « minorités agissantes »). Or, d’après le résultat des enquêtes les plus récentes, la hiérarchie des groupements à l’intérieur de la classe ouvrière s’est encore compliquée durant les dernières décennies. En effet, les strates prolétariennes possédant des compétences techniques particulièrement importantes pour le fonctionnement des machines (par exemple les « dépanneurs » des engins automatisés), bénéficient, à côté d’une situation économique privilégiée et d’une influence directe sur l’administration des entreprises, de la possibilité de recourir à la stratégie nouvelle et spécifique dans la lutte pour leurs propres intérêts et pour ceux de la classe ouvrière tout entière, y compris les syndicats et leurs organes de contrôle dans l’entreprise. De nouveaux problèmes concernant l’unité effective de la classe prolétarienne à notre époque se trouvent ainsi posés, sans qu’on puisse en arriver à une conclusion définitive.

Mais, jusqu’à preuve du contraire, il reste difficile d’admettre que ces « fractions privilégiées du prolétariat » perdent leur conscience de classe, qui les unit à tous les autres groupes et strates prolétariens. Nous croyons donc pouvoir traiter la classe ouvrière comme le foyer unique d’un système cognitif, tout en tenant compte des certaines nuances, liées aux variations internes de ce cadre social.

A) Indubitablement, le genre de connaissance prédominant dans le système cognitif propre à la classe prolétarienne est la connaissance politique, aussi bien spontanée et implicite, qu’élaborée, explicite et finalement cristallisée en diverses doctrines. Elle se rapporte autant à la stratégie à employer qu’aux idéaux à atteindre dans un avenir proche ou lointain, car la classe prolétarienne n’ayant encore jamais été privilégiée, ni sous les régimes capitalistes ni sous les régimes communistes centralisateurs qui, tout en parlant en son nom, la maintiennent cependant dans une situation subalterne, est une classe mécontente qui aspire à un avenir meilleur et à la satisfaction d’une série de besoins jusqu’ici insatisfaits.

Une connaissance des tactiques de lutte s’impose donc : lutte avec le gouvernement, avec les dirigeants des usines et entreprises, avec les autres classes, avec les organisations syndicales et politiques, lesquelles, ou lui sont hostiles ou, le plus souvent, la trahissent en prétendant la représenter et parler en son nom. Il s’agit aussi d’un avenir meilleur et d’un régime tenant mieux et plus efficacement ses promesses. Il peut être question ici soit d’une image idéale permettant une réalisation rapide, soit d’un mythe (au sens sorélien d’appel à l’action). Dans ces deux cas, la connaissance politique du prolétariat peut surgir d’une façon empirico-intuitive, directement de la pratique des luttes, ou, au contraire, être cristallisée dans des doctrines conceptualisées, durcies même, et parfois imposées. D’ailleurs, une dialectique entre la forme empirique et la forme conceptuelle au sein de la connaissance politique du prolétariat, peut aussi bien conduire à leur polarisation qu’à leur interpénétration. Ceci n’est pas à négliger…

Selon les différentes fractions et strates au sein du prolétariat, cette connaissance politique peut prendre un aspect plus opportuniste ou plus révolutionnaire, plus réaliste ou plus utopiste, plus rationnel ou plus mystique. Mais, quel que soit le caractère qu’elle revêt, elle est toujours présente et son orientation ne dépend pas seulement de l’ensemble du prolétariat ni des strates et groupes divers qui y sont intégrés, mais aussi des conjonctures (révolutionnaires, contre-révolutionnaires, pacifiques, agressives, etc.), où se trouve placée la société globale, terrain d’action et de lutte de toutes les classes en présence.

B) (…) A mesure que se généralise la formation professionnelle, en particulier celle qui a trait aux réparations et dépannages des machines automatiques, le savoir technique joue un rôle de plus en plus important dans l’activité productrice de la classe ouvrière. Si, au début du capitalisme, c’était un savoir spontané, acquis uniquement dans le travail, qui restait plutôt superficiel et ne dépassait pas le niveau du doigté et de l’adresse manuelle, aujourd’hui, malgré l’extrême complication des machines, cette connaissance technique peut servir de base à la constitution de fractions spéciales de travailleurs. Ce qui distingue alors des ingénieurs cette catégorie de travailleurs sélectionnés d’après leur compétence professionnelle, c’est que leur connaissance technique reste sans lien avec la connaissance scientifique. Or, c’est cette absence de jonction entre les deux genres de connaissance qui est le point vulnérable des ouvriers les plus qualifiés et les maintient au rang de prolétaires.

C) A la troisième place, dans le système des connaissances correspondant à la classe ouvrière, il faut mettre la connaissance perceptive du monde extérieur, bien plus subjective et bien plus émotive ici que dans la classe bourgeoise, le prolétariat parvenant difficilement à se détacher des conditions et du lieu de travail, de la distance entre celui-ci et l’habitat, des moyens de transport pour aller de l’un à l’autre, enfin des conditions mêmes de l’habitat, etc.

Par ailleurs, la connaissance perceptive du monde extérieur de la classe ouvrière se distingue également de celle qui est propre à la classe paysanne laquelle, nous l’avons vu, est essentiellement égocentrique, repliée sur elle-même, méfiante à l’égard de tout ce qui lui est inconnu. Au contraire, la classe prolétarienne est attirée par la connaissance de tous les aspects du monde extérieur et futur, et aussi par la situation des classes tant dans les pays étrangers que dans le sien. Ainsi ce sont les extériorisations de leur propre classe qui attirent surtout l’attention des ouvriers, en quelque endroit qu’elles se produisent.

Les étendues et les temps où est ici placé le monde extérieur ont un caractère spécifique. Les fatigues, les déceptions, les lassitudes, les indifférences enfin, propres aux travailleurs, les entraînent vers les étendues égocentriques et projectives. Les étendues des organisations prolétariennes, syndicales et politiques, combinées avec des temps où l’avenir domine souvent le présent, manifestent une tendance prospective. Quant aux étendues concentriques, diffuses et se desserrant, elles se trouvent en compétition, selon qu’il s’agit du prolétariat lui-même, des classes qui lui sont hostiles ou de la société future. Par ailleurs, la connaissance du monde extérieur et des étendues où il est placé subit fortement l’influence de la connaissance des temps où le futur à longue échéance domine sur le présent. ; le temps en avance sur lui-même et, à certains tournants, le temps de création ont tendance à prévaloir sur la connaissance des étendues. (…)

D) Quant à la connaissance d’Autrui et des Nous, elle mérite, dans le cadre du prolétariat, une analyse particulière. La connaissance de l’Autrui concret s’y limite aux membres des mêmes cellules syndicales et politiques ou à ceux des mêmes équipes de travail. La personnalité d’Autrui s’y présente, par ailleurs, sous l’aspect préférentiel du militant. Mais si la connaissance d’Autrui est ici très restreinte, celle des Nous, des groupes et des classes, en revanche, est très intense. Qu’il soit question de la classe prolétarienne, de ses subdivisions (cas privilégiés) ou des classes hostiles, neutres ou intermédiaires, la connaissance des collectivités joue un rôle important dans l’action et dans la conscience de cette classe. Il ne s’agit nullement de représentations vagues, ou de simples préjugés, mais d’une connaissance souvent pénétrante, liée à la mémoire historique, à la longue pratique des luttes syndicales et politiques, enfin aux images d’un avenir meilleur ».

« Les cadres sociaux de la connaissance » a été publié pour la première fois en 1966, puis une deuxième fois en 2001 (ed Tops). L’ouvrage analyse le rapport qui existe entre le savoir et les groupements humains (familles, usines, Etats, Eglises), les classes sociales et les sociétés diverses, archaïques, patriarcales,e tc. Il met en lumière les particularités de chacune des collectivités. Malgré son aspect universitaire se lit facilement, est accessible à un large public contrairement aux merdes littéraires officielles (ou leurs pâles plagiats communisateurs ou néo-situs à la con). Gurvitch croit lui-même à un avenir meilleur sous la responsabilité des producteurs, avenir autogestionnaire et non pas « communisme centralisateur » à la Staline ; en totale fidélité avec son combat révolutionnaire de jeunesse.

Il est pas formidable ce Georges Gurvitch ? C’est chouette d’avoir baigné dans l’atmosphère politique des conseils ouvriers de la révolution de 1917…. Çà vous marque pour toute une vie, même de professeur d’Université. Une leçon impérissable pour tous les douteux, les chagrineux et les péteux observateurs impatients du prolétariat qui ne dort que d’un œil face à ce monde finissant.

mercredi 7 mai 2008

BITOT ABANDONNE

LE MARXISME

« Quel autre monde possible ? Retour sur le projet communiste »,

Par Claude Bitot (Colibri, Italie, mars 2008)

« La théorie devient réalité dans un peuple dans la mesure

où elle est la réalisation de ses besoins ». Marx (1846)


La rumeur courait dans les librairies parallèles parisiennes : « Bitot abandonne le marxisme » ! Une blague communisatrice ? J’ai été vérifier en lisant son dernier livre. Surprise l’ouvrage décoiffe. Il fonce sans concession. Il secoue le cocotier du marxisme endormi. On peut ne pas être d’accord, trouver qu’il exagère mais il a le mérite de soulever les big questions pour l’humanité et le prolétariat. Ne se fait-il pas trop l’avocat du diable ?

Il réussit son coup, non pas parce qu’il fait mine d’abandonner le marxisme. Des abandons comme cela j’en veux à la pelle. Laissons le marxisme fossilisé aux sectes ultra-gauches et aux individus communisateurs modernistes. Laissons le Marx bourgeois individualiste à Attali.

Sa démonstration non en soi anti-capitaliste, mais bien plutôt signal d’alarme sur le cataclysme auquel conduit un capitalisme à bout de souffle, immense prédateur en décadence, montre avec brio qu’il n’y en a plus pour longtemps. Avis aux impatients : il faudra avant toute chose régler un certain nombre de questions. Fi des imbéciles communisateurs qui imaginent que la bourgeoisie va s’éclipser avec galanterie, Claude Bitot ne fait pas dans la demi-mesure ni dans la démagogie : ce sera dur et il faudra se serrer la ceinture !

Et pourquoi cet homme est-il si profond dans sa démonstration au début tout au moins? Parce qu’il part d’un point de vue qu’ignorent depuis 40 ans toutes les sectes dites révolutionnaires et les intellectuels relookés de l’ultra-gauche : il part du point de vue de la dialectique des besoins !

Dialectique des besoins ? Quésaco ? vont-ils tous dire ?

Les « orgas » se soucient des besoins de l’organisation (comment recruter ? comment trouver du pognon ?), des besoins du parti futur (combien de divisions pour tirer sur les ouvriers en grève ?), de l’Etat prolétarien (combien de bureaucrates pour diriger la société ?) mais JAMAIS AU GRAND JAMAIS des BESOINS des masses !

La petite bourgeoisie intellectuelle a ses vapeurs. Comme il n’y a plus de religion crédible, elle tente de sauver son âme en se souciant des miséreux, des étrangers en situation irrégulière, de l’état de la planète, des droits des homosexuels et des communautés religieuses, etc.

Fait étrange, j’avais envisagé, il y a quelques mois de proposer à Claude d’écrire ce que nous avons écrit chacun un peu différemment de notre côté. Sans nous consulter aucunement je m’aperçois que nous avons traité de cette question cruciale des besoins, et j’en suis heureux même si je ne dessine pas les mêmes orientations que lui. Sur le fond, je suis persuadé que nous manifestons un questionnement réel dans le prolétariat (qu’on trouve aussi bien sur les site du CCI, des altermachins et du PCF de la part de sympathisants) : quel autre monde est possible ?

Claude Bitot rompt d’emblée avec le marxisme des bègues en s’attachant à questionner sur la dérive industrialiste (productivisme attribué à Marx) et le massacre de l’environnement. Ce sont des questions, dit-il, qu’on ne peut pas laisser aux petits bourgeois écologistes. Il a raison. Mais il se lance immédiatement dans sa thèse principale : le communisme ne peut plus avoir pour but le développement des forces productives. Il fustige en même temps (et avec raison) les critiques anarcoïdes du travail (la poignée de communisateurs stupides) et nous annonce qu’il faut « revaloriser le travail manuel ». Mauvais signe ! comme je le montrerai, il prend le problème à l’envers, il se situe hors de l’évolution du travail, hors des conditions de travail des plus défavorisés et il ne mesure pas les conséquences de la raréfaction du travail (il propose une solution backward sur laquelle je reviendrai). Le marxisme (ou au moins un des marxismes comme méthode révolutionnaire) aura plus été victime d’une réputation déterministe que productiviste (qui veut vivre joyeusement dans la pénurie ?)

Son mérite reste en tentant un inventaire de dénoncer trois lieux communs :

- la croyance que la société communiste ne serait qu’une société de loisirs,

- la croyance en la disparition du travail manuel,

- la croyance en une consommation illimitée et sans frein.

Il prend ensuite comme hypothèse que le communisme ait réussi dans les années 1920 pour nous prétendre qu’il n’aurait été au fond qu’un appel à la consommation « abondanciste » de type capitaliste… donc heureusement qu’il a échoué à être mis en pratique ! Il imagine que le détestable individu moderne aurait été placé dans une situation de « toujours jouir plus » au lieu des valeurs morales qu’il semble priser comme un vulgaire parpaillot : « de courage, de dignité, d’entraide, de solidarité ». Bigre ! quand l’on sait que Marx a dit un jour que la lutte communiste n’était pas morale !

C.Bitot croit avoir trouvé les véritables inspirateurs du vrai communisme futur : les Babouvistes (« rien que la suffisance mais toute la suffisance »), ces nouveaux cathares simplistes dont le bourgeois Marx s’était moqué pour leur « ascétisme universel » et leur « égalitarisme grossier » ! C.Bitot aurait pu tout aussi bien se reporter aux Grecs antiques au lieu de vouloir trouve rmeilleur que Marx chez ses antécédents aile gauche du robespierrisme, limités par leur époque.

Marx reste une « puissante synthèse » des mouvements de révolte antérieurs ami Bitot ! Mais tu as le mérite de questionner sans cesse, en refusant de considérer Marx comme une icône, et c’est pourquoi ton ouvrage est important et oxygéné. La société moderne a besoin d’être « réorientée » vers des besoins qu’elle est incapable de satisfaire. Je ne dis pas autre chose sur le fond dans mon propre ouvrage. Besoin de communauté, besoin de travail…

Que deviendra le besoin de travail ? Géniale question.

Oui le mode de production capitaliste n’a plus rien de « progressiste », il est même devenu une entrave, et il faudra entreprendre d’abord « un démantèlement complet » de ce qu’il nous lèguera.

C’est très bien de vouloir nous resituer le projet communiste mais sans objet, sans sujet, il n’apparaît ici qu’une pétition de principes ! C.Bitot imagine tout le long, comme nos veilles barbes hippies et modernistes, un prolétariat intégré à cause de la consommation !? Pourtant il fustige bien l’hédonisme des petits jouisseurs du quartier latin et leurs délires téléologiques, étrangers à l’empirisme modeste en milieu ouvrier.

Néanmoins le prolétariat se serait cantonné à une « simple lutte revendicative ne visant nullement à remettre en cause le capitalisme » ! La lutte pour le pain s’est traduite en « lutte querelleuse » pour des intérêts corporatifs et de petits privilèges. Ce n’est pas faux, mais au lieu d’accuser la classe ouvrière, comme les modernistes et les gauchistes, de ne pas avoir été capable d’aller au casse-pipe (une révolution c’est tout de suite plus de privations, des morts, des prisonniers, etc.) pourquoi ne montre-t-il pas du doigt l’immense couche profiteuse et parasite de la petite bourgeoisie qui a fait la pluie et le beau temps jusque là, et qui tremblote à peine au vu des risques de paupérisation qu’elle va subir sans un geste de solidarité pour la classe « inférieure » ? C’est pas tous les jours dimanche, c’est pas tous les dimanches que les prolétaires ont envie de se lancer dans un assaut sanglant, surtout si l’heure n’est pas venue et que la survie quotidienne n’est pas complètement intolérable ! Il faudrait cesser de stigmatiser la masse des prolétaires au nom de désidératas d’intellectuels observateurs et impatients ! Si la classe ouvrière n’a pas jugé bon encore (en ce moment ou il y a 20 ans) de foutre en l’air le système, elle avait peut-être ses raisons, et parmi ses raisons beaucoup de tout à fait louables : ne pas recommencer Kronstadt, ne pas se soumettre à un nouveau parti totalitaire ou un Etat potiche « prolétarien »…

Bitot finasse en plus sur le faible nombre de travailleurs productifs signifiant déclin, alors que la productivité des métiers n’a jamais été un facteur de conscience de classe en soi, et que, l’employé de banque a aussi « peur du lendemain » (expression de Babeuf) que l’immigré en situation irrégulière (bien qu’à un degré moindre et une servilité pleine de bassesses).

Pour C.Bitot donc en fin d’introduction il suffit d’abandonner le « bourgeois éclairé » Marx et d’en référer à des auteurs hétéroclites pourtant peu fiables au vu de leur trajectoire : W.Morris, Orwell, S.Weil, G.Leval. dont la communauté de pensée fût plutôt de type anarchiste.

Au lieu de cesser de simplement aduler ou criminaliser ou faire de Marx un prophète infaillible, Bitot reprend un peu de ces trois caricatures. L’essentiel de son argumentation de base est reprise aux écologistes, mais avec cette précision : « l’hyperdéveloppement des forces productives » est la cause de la « crise écologique ». OK, mais il ne répond pas politiquement lui non plus à cet endroit : est-ce que la crise écologique signifie que nous les prolétaires avons des intérêts communs avec la bourgeoisie (sauver la planète, sauver l’eau, etc.) ?

Pour bien saisir ici qu’il ne s’agit pas de cynisme de notre part, faisons la comparaison avec la guerre mondiale. En guerre la bourgeoisie fait toujours valoir l’intérêt « commun », la « solidarité nationale », etc. quand bien même ce sont les prolétaires qui sont envoyés massivement au massacre. Avec l’écologie, formule de confusion tous les gouvernements bourgeois depuis trente années, le procédé est le même. Nous ne traitons pas ici des papiers gras ni de la tabagie (à laquelle les couches supérieures échappent désormais) mais des impôts et amendes que la bourgeoisie exige des prolétaires pour amenuiser ses propres carences, mais des conditions de travail « inchangées » dans les mines en Chine mais aussi bien dans les usines chimiques européennes que dans les salles de classe en murs amiantés…

Avec la théorie écologique il n’y a ni égalité ni réciprocité pour les couches exploitées du prolétariat. La même barbarie écologique se poursuit sous les discours hâbleurs… Pour ne prendre que l’amiante, ce sont des ouvriers canadiens qui ont initié la lutte protestataire contre son usage dès la fin du 19e siècle, et malgré d’autres protestations ailleurs, des centaines de tavailleurs continuent de mourir du fait de l’amiante et les patrons de ce secteur d’être protégés juridiquement ! Je pourrais prendre aussi bien les victimes de Bohpal, de Tchernobyl, de New Orleans, des tsunami, etc. pour montrer que la catastrophe écologique (ou ses conséquences dans le dérèglement de la nature) ne révèle aucunement une « solidarité commune », ou même un « terrain d’entente » sur lequel nous pourrions, prolétaires, bourgeois et petits bourgeois marcher du même pas. Il faut le dire clairement : le communisme se fera sur le fumier écologique de la bourgeoisie, et plus tôt le prolétariat stoppera les dégâts mieux ce sera. En chœur avec les écolos bobos du Nouvel Obs, C.Bitot vient nous conter que la soi-disant négligence du facteur écologique signifie l’écroulement de l’échafaudage marxiste ! Et d’un, les militants révolutionnaires du XXe siècle ne pouvaient prévoir le degré de barbarie et de destruction qu’atteindrait le Capital décadent, et de deux l’écologie n’est en soi, utilisée électoralement, qu’une variante de l’antique « union nationale » (quand Jacques Chirac nous parle de préserver l’eau, je sors mon revolver !). L’eau va manquer, horreur ! L’essence aussi ! Et alors ? ce n’est pas le problème du prolétariat. On ne lui demande pas son avis. On lui demande de payer ses impôts et de faire du vélo à Paris…

Le système communiste s’imposera certainement dans une situation inédite de « sortie de secours » d’autant plus à ce moment-là comme besoins d’une autre époque, et je ne vois pas franchement quelle catégorie d’électeurs, d’orgas humanitaires pourraient être à la hauteur de la tâche et responsabilité de la classe ouvrière.

C.Bitot veut-il dès maintenant comme les pitres Besancenot et Bové qu’on exige du capitalisme qu’il économise pour notre avenir possiblement communiste les matières premières dont il use si dispendieusement ?

UN COMMUNISME EN SABOTS

Bitot a trouvé la solution au capitalisme déchaîné et pollueur : le retour en arrière au niveau de la petite production et une rigoureuse « simplicité des besoins »! Un auteur, antistaliniste de service, aux côtés de sa bourgeoisie en guerre, et rétribué par les services secrets, G. Orwell – mais aussi la bigote Simone Weil et le pseudo historien anar Gaston Leval – vont supplanter Marx dans l’imaginaire prospectif de C.Bitot. Il faudra « démécaniser, désautomatiser, réduire le nombre de machines ». Cet auteur accumule une série de constats effarants de la capacité de nuisance du capitalisme, mais avec des carences dans l’interprétation, ou des idioties malthusiennes : ce serait la faute à la surpopulation ! Or la famine est causée par des végétaux, non simplement, brûlés pour la biomasse mais pour le « carburant vert » des 4X4 pour bobos, et la majeure partie des terres pour maïs sert à nourrir les bovins plus que les humains (on n’a pas besoin de manger tant de viande certes !).

Il faudra donc en revenir au travail manuel, le « mettre au centre » nous dit Claude Bitot, un programme de revalorisation que ne moquerait ni Martine Aubry ni Sarkozy. Etrange souci commun ? On se souvient que Engels avait décrit les utopistes (les projeteurs d’avenir) comme d’impondérables potaches incapables de décrire autre chose que la société présente. Il n’est pas étonnant que notre ami du travail manuel décrive la révolution de 1917 comme première révolution de sous-développés courant après le capitalisme ; les bolcheviks sont ainsi rendus moins gênants dans leurs prétentions, et il ne restera plus qu’à louer les expériences barcelonnaises…

Sur le refus du travail des Hippies aux communisateurs, C.Bitot met tout le monde dans le même sac, ouvriers en grève et étudiants petits bourgeois non sevrés. Il ne voit que les stars de 68 (situs et autres cons et coms), mais il ignore (ou a oublié) que DANS LA CLASSE OUVRIERE en 68 ce n’était pas de refus du travail (on bouffe et on s’habille comme les hommes des cavernes et on fait de la musique avec des peaux de bêtes, autrement ?) comme tel qu’il s’agissait mais de la remise en cause de son DEROULEMENT (commandement humiliant, hiérarchies des petits chefs, primes à la gueule). Il n’évoque pas une seule fois les besoins des travailleurs au travail dans ce bouquin. Comme tous les groupes politiques il ne traite quasiment pas de la division du travail telle qu’elle est haïe et rejetée par les ouvriers lorsqu’ils relèvent la tête. Travers typique de l’intellectuel qui se prend pour la tête et se fiche de celle de ceux dont on ne voit que les bras. Il méconnaît l’histoire du travail dans les sociétés antérieures où on ne travaillait pas autant que sous le capitalisme (cf. p. 308 de mon propre ouvrage) ; de même il n’a pas étudié la longue lutte du mouvement ouvrier pour le temps de loisirs (p.310), saluée par Marx comme centrale pour la réduction du temps de travail, et liée au projet de société communiste sous ses aspects ludiques, festifs et déliés sexuellement (merci Fourier).

Evidemment cela ne signifie pas « jouir sans entraves », l’espèce humaine aura toujours besoin de s’autocontrôler, sachant sa prédisposition à accumuler les besoins qui n’est pas née dans le capitalisme (cf. les bonnes pages de Gorter auquel je fais référence traduit par Discontinuité).

Le travail restera une activité sociale importante, pas forcément centrale, pas besoin d’en faire un plat pour les prolétaires conscients ; tant pis si les intellectuels communisateurs ne veulent pas comprendre, ils comprendront assez tôt qu’il leur faudra nettoyer leurs chiottes eux-mêmes et qu’il n’y aura plus de femmes de ménage, ni au Kremlin ni chez Roland Simon ou Tahar Benjelhoun.

Comme le repenti maoïste Baudrillard, les hippies et les riches, C.Bitot considère que les ouvriers se sont vendus à la consommation (n'est-ce pas une considération bourgeoise de grand seigneur?), il méprise machine à laver, bagnole et télé, n’y voyant qu’arcane subliminale de la société de consommation. Or c’est faux et superficiel, et pas une concession à la modernité, toutes ces innovations correspondaient et correspondent aux besoins du Capital de fidéliser les travailleurs au boulot : la machine à laver pour que les femmes passent plus de temps l’usine, la bagnole parce que le capital est si pingre qu’il refuse de développer les transports en commun à la campagne (pas rentable), la télé parce que les ouvriers n’ont ni le temps ni le goût pour aller au théâtre, etc… Et C.Bitot voudrait nous supprimer la machine à laver peut-être pour que la femme puisse à nouveau aller battre son linge à la rivière ? Et le frigo? on supprime aussi cet élément d'embourgeoisement occidental? pour que je retourne chercher des pains de glace comme je le faisais, enfant à Albi, à la fin des années 1950, pendant que maman était au boulot... Il est vrai qu'il n'y aura plus que des frigos pour cantines collectives...

De reconstruction en destructurations, la classe ouvrière de tous les pays a vu se diversifier les distractions misérables que le système lui propose, et alors ? C.Bitot croit-il que les prolétaires eux-mêmes ne dénigrent jamais la futilité des besoins artificiels ou des fétiches qu’on jette à leurs enfants (en créant la « frustration du besoin » comme je le souligne p.306).

Ils sont certainement plus conscients en famille et en AG que nous, et ils discutent parfois aussi des besoins universels ("radicaux" sans le savoir) et ce que pourrait être une société de liberté sans mièvreries sur un bonheur parfaitement communiste…

FIN DE LA CENTRALITE DU TRAVAIL ET TRAVAIL DENREE RARE ?

Je le répète, même si Claude Bitot a tendance à tirer en arrière et à donner des verges pour se faire battre, il a posé des questions qui ne sont pas indécentes, et qui ont à voir, même s'il a esquivé le sujet, avec la transition, une période de transformation marquée certainement au coin de la pénurie et des déséquilibres hérités de la société divisée en classes.

Il y apporte hélas immédiatement des solutions incrédibles. Il n’y a pas et il n’y aura plus de travail pour tous. Le travail connu de nos jours (et ses humiliations) ne sera plus au centre, n’en déplaise à feu Marx. La solution réactionnaire de supprimer les machines (en réduisant les naissances drastiquement) en croyant que cela permettrait de re-répartir un travail de type artisanal est une douce lubie anar. Les machines on nepeut même plus se passer des plus efficaces (de la moissonneuse batteuse à l’avion… et à internet). Le rejet de ces « instruments » par Bitot peut le ranger dans les réacs de la bande à Riesel (l'inénarrable Encyclopédie des nuisances); veut-il comme les talibans jeter à la benne télés, portables et appareils photos numériques si plaisants (pour restaurer la boutique photo de jadis)? Il y aura bien des choses à garder de l’industrie capitaliste que ni une réorganisation à l’aide de petites mains de fourmis khmers rouges ou de multitudes chinoises remises aux champs avec des charrues ne pourront jamais plus remplacer. Plutôt que de ridiculiser le projet communiste avec un remake généralisé du travail artisanal, Claude Bitot aurait mieux fait de tenter de répondre à comment on va occuper les millions de surnuméraires laissés en rade par le capitalisme, comment recycler les millions d’emplois improductifs et désormais inutiles des banques, des assurances, de l’immobilier…

Désolé que notre nouveau Babeuf veuille restreindre ce qui n’est pas forcément abondant pour nombre de prolétaires des pays développés, mais n'y aura-t-il pas d’abord - que cela plaise ou déplaise aux ouvriers corporatifs ou au petit bourgeois pleurnichard - comme premiers besoins urgents de produire encore plus de nourriture pour sauver des millions de crève la faim du monde délaissé (en premier lieu en faisant cesser cette aberration de transformation des céréales en biocarburant!… Dans une situation moins aggravée ne disait-on pas à la fin des années 1960 qu'il faudrait cesser de détruire les surplus alimentaires? Priorité à la distribution non mercantile…

Je suis OK avec lui que les besoins du communisme restent à définir – on est pas madame Soleil – mais au lieu de taper comme un sourd sur les limites du théoricien Marx pourquoi ne reconnaît-il pas le travail aussi sera à redéfinir (non pas comme une prolétarisation de l’ensemble de la société… veille idée industrialiste socialiste pourtant et anar): en terme de rotation ou de partage? en termes d’activité sur tous les plans de la vie ? (nettoyage de la cage d’escalier, réparation des toits après une tempête, garde des enfants, écrire des histoires, jouer de la musique, animer et organiser des voyages) participation à la vie commune par débats, projets, propositions, etc. Il existe déjà des millions de retraités ou d’assistés financièrement qui trouvent le moyen de se rendre utiles à la société sans pointer à une usine quelconque, par des activités considérées comme bénévoles. La recherche et la création dans tous les domaines n'auront jamais assez d'un nombre d'énergies en constant renouvellement.

L’informatique n'a-t-elle pas eu du bon, réduisant le job de sténodactylo; l’ouvrier et le patron sont devenus leur propre secrétaire… C. Bitot raille nombre d’activités de détente (randos, bridge, club Med., etc.) mais nous pourrons en garder et en inventer d’autres nullement nuisibles non plus ni ridicules. On ne peut plus défendre un projet communiste grossièrement matérialiste, en se passant du besoin humain de multiplier les activités. L’homme ne vit pas que de pains mais aussi de loisirs. L’ingénieur nettoiera ses chiottes. La femme de l’ingénieur, sans diplômes pourra surfe sur le web ou faire son footing… Le petit bourgeois, coupé de ses fonctions de commandement au boulot n’est pas rétif en soi au travail manuel (le boom du bricolage, même pour sa maison de campagne, en fait déjà foi). L’ex petit bourgeois fera comme les prolétaires si les règles de base de l’ancienne société ont sauté ; la disparition de l’argent et des médailles est plus efficace que les goulags souhaités par Robert Camoin.

L’injonction que « tous participent au travail productif » résonne étrangement léniniste et robespierriste (qui ne travaille pas, ne mange pas), mais on peut faire travailler une majorité deux heures par jour (ils n’en mourront pas et ne se sentiront pas humiliés) et faire tourner les tâches; chacun à son niveau géographique, urbain ou campagnard peut occuper une place où il est utile à la société sans que cela signifie l’oisiveté décervelée. Dans les villages jadis chacun avait un rôle, de la commère au cantonnier, mais on n’en reviendra pas à ce stade comme l’imagine notre ami Bitot. Le capitalisme taylorisé et informatisé a créé des milliers d’emplois différents, pourquoi nous (ou ceux qui vivront alors) ne pourrions-nous pas créer mille autres sortes d’occupations sans les réduire au travail physique, ( sans risque de parasitisme), comme nous y enjoint Claude Bitot ?

UNE INQUIETANTE APPROXIMATION

Alterné avec la bougie, les sabots en bois véritable, le vélo écolo et le battoir à linge (+ lessive bio), l’amusement et la créativité sous le régime dépeint par C.Bitot seront tristes à mourir, c’est la ducasse de LO au niveau planétaire avec des stands de tir au pavé en chiffon contre effigie des CRS en carton (de l'ancien monde) et sous-groupes musicaux invités à remplacer les vedettes trop chères et désormais impayables...

C.Bitot avec qui j’ai eu l’occasion de travailler il y a vingt ans sur la question de l’Etat transitoire fait preuve d’une étrange lacune en squizzant la transition qu’il avait abordée dans son précédent ouvrage (Le communisme n’est pas encore commencé ; il a toujours des titres super bons). Ce n'est pas très cohérent et semble plaider pour un saut "qualitatif"... Il n'est pas de ces muscadins modernistes qui imaginent que cela passera comme un suppositoire... Il laisse planer vaguement le doute sur la pérennité d'un Etat (qu'il attribue à Marx!?) Franchement: Y aura-t-il un Etat dans la phase supérieure du communisme? Il semble dire que oui, après nous avoir baladé dans des histoires de communautés locales vasouillardes où on ne sait jamais qui fait quoi, sans oublier un plan « immobile » (fixé une fois pour toutes) pour les siècles des siècles… un peu cathare non ? Il caresse les gentilles naïvetés de l’honorable Kropotkine mais il est plus dommageable pour son propos, qui se prétendait initialement novateur, de vouloir nous fourguer comme exemple de « mouvement révolutionnaire le plus spectaculaire de tous les temps » (miséreux à souhait) l’autogestion espagnole de 1936 à l’ombre de l’Etat bourgeois républicain (chose qu’il avait dénoncée pourtant dans son précédent livre).

Pire on ne sait pas d’où finalement va éclore cette société communiste frugale, monacale et pieuse (sexuellement?). Qui pourrait être en désaccord avec Bitot que le « mouvementisme », de tous les agités du bocal syndicaliste ou altermondialiste, ne sert en rien le projet révolutionnaire et que la plupart des grèves syndicales sont des promenades sans gravité ?

Le problème de l’échec du projet "babouviste" de Bitot est qu’il tient un discours comme quand il se voulait un marxiste orthodoxe : oyez la vérité braves gens, le système court à la cata because il est productiviste effréné !

Cela les prolétaires le savent déjà. Ils veulent bien en finir. Mais encore faudrait-il qu’ils aient confiance en eux ! On ne cesse de leur raconter des salades au jour le jour après leur avoir promis pendant si longtemps le grand soir. Il est légitime qu’ils doutent, hésitent et attendent eux aussi. Mais, t’inquiètes camarade Bitot, l’attaque capitaliste se précise, s’obstine à enfoncer dans la misère et la révolte. Les prolétaires ne se pensent pas en catégoriesde productifs et improductifs, ni ne se soucient de l’inessentialisation de la valeur. Ils se demandent peu à peu quelles seront les meilleures armes pour mettre à bas la bourgeoisie dominante afin de faire disparaître « la peur du lendemain », comme les définissait Babeuf.

La compréhension de la dialectique des besoins radicaux (ceux de toute l’humanité portés par le prolétariat qui privilégiront l’être à l’avoir) est le creuset pour dépasser contradictions et freins qui immobilisent encore le prolétariat.

J’espère que la contribution de Claude sur les affres du changement de société - qui chevauchent la transition, dépendent de la transition même jusqu'aux débuts de la phase 2 du communisme (au contraire de son saut monacal) - comme la mienne, permettra à la discussion révolutionnaire de renaître de ses cendres.

JLR

Note : Je trouve parfaitement scandaleux qu’un effort comme celui de Bitot, aussi critiquable et critiqué qu’il soit ici n’ait pas trouvé d’éditeur. On est effaré des merdes étalées en librairie ces temps-ci. Les petits éditeurs ne relèvent pas le niveau. L’Harmattan a filé un strapontin aux deux imbéciles de Temps critiques, qui filtrent et censurent tout ce qui n’est pas délire communisateur. Sulliver et les éditions de l’obscurité du manipulateur sans parole Lastelle – qui rêve de capter un peu de poussière de gloire de Debord - gâchent des forêts avec des pensums verbeux et imbitables (l’invraisemblable et débile « la vie n’est pas moderne ») et polluent toute réflexion sensée sur une alternative de société par de la branlette intellectuelle d’impuissants qui mendient une éventuelle gallimardisation. Les Cahiers Spartacus dorment avec leur vieux stock et ne font aucun effort pour aider à renouveler la pensée révolutionnaire.

On peut trouver l'ouvrage de C.Bitot, excellemment réalisé au niveau maquette, dans toutes les librairies sympas de Paris, à la marge des consortiums de l’édition bourgeoise friquée et niveleuse.

Note additive: deux auteurs ont abordé la question des besoins chez Marx mais de façon désinvolte et bourgeoise: le clown mao-althussérien Jean-Paul Dollé in Le désir de révolution (10-18, 1972) et un certain Dick Howard in "Marx, aux origines de la pensée critique" (ed Michalon 2001).

mardi 29 avril 2008

LES STALINIENS RESTENT STALINIENS

A LA FIBRE NATIONALISTE


Il fallait s'en douter: suite aux ouvrages de Liaigre et Berlière (dont j'ai dit tout le bien sur le site Smolny) sur la fumeuse résistance à éclipses du PCF pendant la guerre, l'instrumentalisation de pauvres types dont les attentats ont permis aux occupants nazis de justifier les prises d'otages et leur exécution, l'appareil agonisant de ce parti anti-ouvrier a envoyé ses chiens de garde intellectuels. Je ne résiste pas à livrer à mes chers lecteurs cet article de l'Huma-Lagardère qui tente de faire oublier que le virage terroriste du PCF eût pour but de faire oublier le lamentable pacte coco-naze, et afin que le sang des innocents servent à masquer la compromission et la chiennerie politique de ces cuistres sans foi ni loi.
Je fais confiance au sens critique des lecteurs avisés pour mesurer combien la défense de l'indéfendable consiste à réitérer l'accusation de vichysme (pour ne pas dire hitléro-trotskiste). Et faire passer à la trappe, en compagnie de Sarkozy, que le petit Guy Môcquet a été victime lui aussi, en premier lieu, des orientations politiques criminelles du PCF dans la clandestinité. Le relent nationaliste qui suinte de cette copie ridiculise les historiens qui se prêtent à cette tentative minable de défense pro-domo.
Bravo encore aux auteurs qui ont fait l'effort de décrypter l'hypocrisie et l'action criminelle de la lamentable "résistance stalinienne". Ils ont de la chance d'écrire de nos jours. Il y a un peu plus de 50 ans, l'appareil n'aurait pas lancé ses porte-plumes, mais ses hommes de main pour leur loger une balle dans l'occiput.
JLR


Un peu de rigueur SVP !

Par Xavier Vigna, Jean Vigreux, Serge Wolikow, historiens, Université de Bourgogne, UMR CNRS 5605.

À lire l’article de Jean-Marc Berlière et Sylvain Boulouque (*), aucun communiste n’a été résistant avant juin 1941. Cette vieille querelle, à la fois historiographique et politique, a donc la vie longue. Pensons au débat Vercors-De Gaulle en 1956, où le premier venant de lire les Mémoires de l’homme du 18 juin, s’interroge et même s’étonne dans une lettre envoyée au second, le 11 février 1956, de retrouver « sous votre plume les calomnies ordinaires que l’on porte contre les communistes ? On a suffisamment de choses à leur reprocher pour ne pas y ajouter des accusations historiquement fausses (…) »

S’il est utile de repenser et revisiter la part des mythes historiques, il ne faudrait pas qu’au nom de ce révisionnisme l’historien oublie le contexte précis et les actes de l’époque.

Les tracts diffusés par le jeune Môquet ne sont plus ceux de 1939 de défense du pacte germano-soviétique et d’une dénonciation de la « guerre impérialiste ». Si dénoncer Vichy et les conditions de vie de l’été et l’automne 1940 n’est pas une forme de Résistance, que reste-t-il pour apprécier la Résistance de 1940 ? La Résistance se limite-t-elle à la dénonciation de l’occupant, en gardant un caractère patriotique ? Il semble que cette vision est réductrice. On peut considérer à rebours que la dénonciation du régime de Vichy, régime de l’exclusion (qui a promulgué le 13 août la « dissolution des sociétés secrètes » et le 3 octobre « le statut des Juifs ») et qui prépare l’entrevue de Montoire (24 octobre), est un moment de la Résistance. C’est dans ce contexte que le jeune Môquet est arrêté le dimanche 13 octobre 1940 à la gare de l’Est… Dire qu’il est dans la logique du pacte germano-soviétique et de la ligne de rapprochement avec les forces d’occupation à la fin de l’été 1940 revient à oublier les inflexions qu’impose Thorez depuis Moscou. Pourquoi Môquet a-t-il été arrêté ? Par erreur ? Par zèle ? Ce jeu de bascule est dangereux quant à l’interprétation historique. D’autant que le jeune Môquet, une fois interné, participe à diffuser des messages résistants.

De même que certains résistants à cette date - et pas des moindres - sont à la fois pétainistes et hostiles à l’occupation, on peut sans doute considérer que l’hostilité à Vichy est une étape dans la bascule des communistes vers la Résistance.

Est-ce que la police qui arrête le jeune Môquet dépend d’un régime républicain ? N’y a-t-il pas rupture fondamentale entre Vichy et la IIIe République ? Ce raccourci historique conduit à trahir la réalité et aboutit à un amalgame contestable.

Dans ce même article, les auteurs n’ont pas de mots assez durs contre les jeunes communistes qui font des attentats contre les officiers allemands au moment où Guy Môquet est exécuté comme otage, à l’automne 1941. Où est le sens profond de la dénonciation ? C’est celui d’actes isolés, qui conduisent aux représailles. Lire ces actes de lutte armée, donc de Résistance, à l’aune d’attentats organisés - mais dissimulés par le PCF -, c’est aussi reprendre la terminologie de Vichy et de l’occupant sur des « terroristes », c’est nier les contextes variés et emboîtés de l’époque, c’est escamoter la réalité de l’occupation militaire allemande. Les jeunes engagés dans la lutte armée sont-ils seulement « manipulés », n’ont-ils pas conscience de se battre contre l’occupant ? Si l’on dénie aux otages le droit d’être résistant, pourquoi dire alors que les attentats se font dans « la plus totale improvisation » ? Il s’agit aussi de dénier aux auteurs des attentats le qualificatif de résistant. Toute la résistance qui se fait dans la clandestinité et qui est loin d’être unifiée (ce qui arrivera seulement en 1943) serait alors impensable, inimaginable, voire impossible.

Les deux moments, les deux stigmatisations de la jeunesse - pour ne pas dire du jeunisme - permettent aux auteurs de tout réduire au mythe et à la mystification communiste. N’y a-t-il pas là une déformation induite par la lecture des archives des brigades spéciales, donnant lieu à une sorte d’« histoire spéciale » dont la principale caractéristique serait d’être un tract anticommuniste ?

De fait, nos collègues, au lieu d’élucider les usages politiques du passé que Sarkozy déploie, semblent sombrer dans un anticommunisme suranné. Un tel choix leur appartient, mais aboutit à gommer les complexités du phénomène résistant, à l’intérieur duquel il faut compter des militants communistes, entre le printemps 1940 et l’automne 1941.

(*) « Guy Môquet : le mythe et l’histoire » le Monde, 23 juin 2007.