"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mardi 3 juillet 2012

Le prolo, l’expert et le mépris de classe avec la stratégie du « pote à pote »




Le jeune député Olivier Ferrand mort après son jogging n’est pas une bien grande perte pour la classe ouvrière qu’il méprisa. Animateur du think tank moderniste Terra Nova, qui a imaginé les thèmes parcellaires et petits bourgeois qui ont contribué à la victoire hollandaise de 2012, il en rajoutait une couche pour amenuiser toujours plus le rôle historique du prolétariat et conforter le discours confusionniste de l’oligarchie bourgeoise.  Il priorisait l’action vers ceux qu’il nommait avec son clan d’énarchiens les outsiders, les précaires en tout genre. Il préconisait un travail de « pote à pote » de militant bobo pour faire baisser l’abstention dans les quartiers défavorisés (où il y a eu encore les plus forts taux d’abstention).
Son clan Terra Nova continuera à insister  sur les  valeurs creuses : valeurs culturelles - solidarité, ouverture, tolérance -  concepts boboïsants sensés  fédérer  les outsiders, les diplômés et les classes intermédiaires. Pour les labos idéologiques de l’oligarchie (comme pour feu Sarko)  les valeurs socio-économiques doivent passer au second plan.
Laissons au crédit de O. Ferrand (président fondateur de Terra Nova) d’avoir dénoncé pendant la campagne électorale la vindicte cynique du clan sarkozyste (évanoui dans la nature)  avec cette conne de Ginette qui cibla les Français précarisés «  Sous les coups de boutoir du sarkozysme, le virus anti-assistanat a métastasé au sein de la société française. Les chômeurs sont devenus des « assistés », des «profiteurs », des « fraudeurs » […] Dans cette logique néoconservatrice, les Français déclassés ne doivent pas être aidés car ils sont responsables de leur sort. […] Laurent Wauquiez l’a à nouveau martelé cette semaine : 466 euros de RSA-socle pour survivre, c’est encore trop. […] Ces milieux populaires déclassés sont aussi attaqués dans leur identité. Ce sont les «jeunes » fainéants, la « racaille » de banlieue… Et naturellement les Français d’immigration récente. A ceux-là, on fait comprendre qu’ils ne font pas partie de la communauté nationale. Que leur religion allogène n’a pas sa place dans la République. » Mais là où Ferrand avait tort c’était de vouloir replacer les « précarisés » dans la « communauté nationale » bourgeoise alors qu’ils sont et restent formellement dans la classe ouvrière, et que le problème n’est pas leur abstentionnisme mais le fait qu’en grande partie ils votent Le Pen et Sarkozy, et méprisent le concept de classe ouvrière. O.Ferrand en souhaitant rapprocher les assistés réacs et les couches moyennes des bobos aisés et protégés ne jouait que dans la cour de la tricherie électorale bourgeoise, et, en ce sens, il a aidé le PS à retourner au commandement de l’exploitation, les « assistés » ont choisi un nouveau maître.
Malgré son côté nunuche, typique des écrits professoraux, il me paraît louable de republier l’article du zigoto F.Sawicki, malgré ses défauts et son absence de vision dialectique de la utte des classes.

10 juin 2011
Par FRÉDÉRIC SAWICKI Professeur de science politique à Paris-I 

«Ah ! Prolo, mon ami, quand donc sortiras-tu de ta stupeur ?» Voilà le genre d’invectives dont étaient truffés les libelles anarchistes au tournant du XXe siècle. A cette question, les avant-gardes d’alors répondaient : «Jamais !» Un siècle plus tard, Bruno Jeanbart et Olivier Ferrand, au nom de Terra Nova, apportent la même réponse.
Comme l’a montré Marc Angenot, les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes de la Belle Epoque, ainsi que certains socialistes, n’étaient en rien populistes. Ils étaient persuadés de détenir la Vérité. Ils n’avaient pas de mots assez durs pour dénoncer l’avilissement de l’ouvrier embourgeoisé, conservateur ou réformiste, inconscient de sa classe et de son intérêt : faire la révolution. Leur espoir résidait dans le lumpenprolétariat : «Les sans-métier, les sans-travail, trimardeurs, filous, prostituées, déclassés sont les révolutionnaires de demain», écrivait le Libertaire le 7 avril 1907.
L’analogie avec la philosophie qui inspire le rapport «Gauche : quelle stratégie pour 2012 ?» est frappante. Les classes populaires contemporaines (ouvriers et employés) ne sont pas conscientes de leur intérêt (s’adapter à une société toujours plus ouverte et concurrentielle) : abandonnons-les à leur propre sort (le protectionnisme xénophobe) et tournons-nous vers d’autres groupes messianiques. Certes, il ne s’agit plus de faire la révolution communiste. L’avenir radieux pour nos modernes avant-gardes n’est plus la fin ou le dépassement du capitalisme. Quant aux outsiders de la société d’aujourd’hui, ils regroupent «ceux qui cherchent à rentrer sur le marché du travail, mais n’y parviennent que difficilement : les jeunes, les femmes, les minorités, les chômeurs, les travailleurs précaires […] soutenus par les plus intégrés (les diplômés), solidaires de ces "exclus" par conviction culturelle».
Qu’est-ce qui unit ce nouveau groupe ? L’ouverture, la solidarité, l’optimisme et la tolérance. En effet «contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socio-économiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes». En un mot, l’ennemi de classe n’est plus le capitaliste, le bourgeois, le rentier, la finance internationale, mais les «insiders» : entendez tous ceux qui sont attachés à leur statut, qui défendent «le présent et le passé contre le changement».
Il serait ici trop long de corriger toutes les erreurs d’analyse sociologique contenues dans ce rapport : confusion entre agrégats statistiques et groupes sociaux réels («les diplômés», «les femmes», «les jeunes»…), utilisation de catégories fourre-tout (insiders-outsiders, «les quartiers», «les minorités»…), naturalisation des «électorats» (comme en témoignent l’usage répété du terme «électorat naturel» et l’idée que le 3e âge serait voué à voter à droite), opposition artificielle entre valeurs culturelles et valeurs socio-économiques, qui fait beau jeu par exemple de l’importance des enjeux de dignité, de reconnaissance et de justice que portent bien des luttes ouvrières, vision idéalisée des classes moyennes… Ce qui choque au premier chef est l’incompréhension et pour tout dire le mépris des classes populaires qu’il trahit.
Que la classe ouvrière ne soit plus ce qu’elle n’a jamais été (une classe unifiée consciente d’elle-même porteuse de progrès) ( !? ho ho !), que les classes populaires soient plus divisées que jamais, qu’une part importante d’entre elles (près de 15% si l’on prend en compte les inscrits et non les votants) vote Front national, personne ne le nie. Mais, on finirait par l’oublier, les ouvriers et les employés, quoique très défiants vis-à-vis de la politique, continuent majoritairement de voter à gauche dans les scrutins majeurs (56% des ouvriers et 51% des employés ont voté Ségolène Royal au second tour en 2007). Ces chiffres globaux varient sans nul doute selon le statut, la taille de l’entreprise, le lieu de résidence et la qualification. Mais, faute d’échantillon assez vaste, il n’est guère possible d’extrapoler, au-delà du fait que ce sont les policiers et les militaires qui sont les plus marqués à droite et le reste des fonctionnaires les plus à gauche. Ce que nous apprennent les enquêtes de terrain, c’est que le durcissement des clivages entre générations, genres, statuts, territoires et origines ethniques qui divisent aujourd’hui les classes populaires, ainsi qu’une partie non négligeable de ceux qu’Olivier Schwartz nomme les «petits-moyens», a d’abord des causes socio-économiques et politiques et non pas culturelles. La désindustrialisation, le chômage endémique, la précarité, l’intensification du travail, les inégalités scolaires, les difficultés d’accès à la propriété d’un logement, la baisse du pouvoir d’achat les touchent au premier chef, elles et leurs enfants.
Au final, le sentiment d’insécurité sociale et le mal-être que génèrent leurs conditions de vie exacerbent d’autant plus les petites jalousies et haines sociales qu’ils sont habilement instrumentalisés par la droite et l’extrême droite et que la gauche ne sait y répondre. Il est significatif que, à aucun moment, le rapport de Terra Nova ne s’interroge sur la responsabilité des partis de gauche, et singulièrement du PS, dans le désenchantement politique des classes populaires. Mais est-ce si étonnant de la part de hauts fonctionnaires sans expérience politique locale qui se définissent comme progressistes et non pas socialistes et qui ne croient plus aux partis de masse ? Le modèle de la primaire dont ils se sont fait les chantres tourne en effet le dos au travail d’éducation politique de fond. Il acte la transformation des partis en machine à fabriquer des programmes électoraux ad hoc par l’intermédiaire d’experts et de spécialistes en communication. Pour nécessaire que soit cette tâche, rien ne remplacera le travail de politisation par la formation et par l’exemple (en respectant personnellement quand on est élu ou militant les principes qu’on promeut pour les autres, en promouvant des candidats dans lesquels le peuple, dans sa diversité, puisse se reconnaître…) qui inscrit durablement les valeurs de gauche dans la réalité et dans les esprits.
De ce point de vue, reconnaissons-le, Ferrand et Jeanbart sont des cibles faciles. Ils sont les symptômes d’une dérive d’une partie de la gauche qui a cru en l’avènement d’une société d’individus, qui s’est complu à penser que l’action politique pouvait se borner à résoudre les problèmes un à un, en déconnexion de tout projet global, sans référence à une sociodicée ( ? hi hi). Une action dépourvue d’un grand récit social nommant les inégalités et les injustices, les dominants et les dominés et traçant une perspective, fût-elle lointaine, d’émancipation et de société meilleure pour les plus faibles.
Pas de nostalgie d’un bel hier dans ces propos. Le socialisme est à réinventer, mais à partir des acquis du passé, pas en lui tournant le dos. Si les socialistes savent pour qui et pour quoi ils se battent en priorité, s’ils le font savoir et s’ils le prouvent par leurs actes et leurs comportements, s’ils donnent aux classes populaires le sentiment qu’ils les écoutent et qu’ils les respectent, ils parviendront à leur faire accepter certains sacrifices, et à leur faire abandonner le sentiment, actuellement justifié, qu’elles paient plus que les autres les coûts de l’adaptation à la globalisation économique et culturelle.

Auteur (avec Rémi Lefebvre) de : «la Société des socialistes. Le PS aujourd’hui», Ed. du Croquant, 2006.

COMMENTAIRE :
 Extrait de Ferrand : "Qu’est-ce qui unit ce nouveau groupe ? L’ouverture, la solidarité, l’optimisme et la tolérance. En effet «contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socio-économiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes». MONSIEUR FERRAND MET-IL LE NEZ DEHORS PARFOIS? on rit jaune à la lecture de cet extrait. En quoi les chômeurs, les précaires, les femmes à temps partiels, les jeunes des cités sont-ils plus solidaires que l'ouvrier de 50 ans qui bosse à l'usine depuis trente ans?? Ne serait-ce plutôt pas le contraire compte tenu de l'atomisation du travail, d'un apolitisme souvent revendiqué, de l'absence de culture syndicale chez "cette nouvelle classes populaire " comme la nomme Ferrand. L'on rit jaune également lorsque le président de Terra Nova explique que [ils sont ] " soutenus par les plus intégrés (les diplômés), solidaires de ces "exclus" par conviction culturelle». Elle est où la conviction culturelle des dits diplômés les amenant à soutenir d'emblée les exclus? Si les mouvements en faveur des sans papiers trouve écho chez une minorité de "diplômés" , (en fait des citoyens engagés politiquement , ce qui ne se limite pas aux diplômés comme le démontre RESF) , on ne voit guère les classes supérieures mouiller leur chemise pour les chômeurs non qualifiés , les femmes à temps partiel, etc. En revanche, ce qui est certain et malheureux, c'est que la plupart du temps, ces quelques diplômés militants dans l'âme ou simplement citoyens, s'émeuvent très peu des licenciements massifs dans les usines. Les prolos 'ouvriers ou employés) ne doivent compter que sur eux et lorsque soutien il y a, il provient, notamment en province des commerçants, profs, parents d'élèves, qui voient bien que 200 ou 300 chômeurs de 40/50 ans, c'est une tragédie humaine , individuelle et collective, ce sont aussi des écoles, des commerces qui ferment et donc la mort annoncée de toute une ville. Sawicki ajoute : "Ce que nous apprennent les enquêtes de terrain, c’est que le durcissement des clivages entre générations, genres, statuts, territoires et origines ethniques qui divisent aujourd’hui les classes populaires, ainsi qu’une partie non négligeable de ceux qu’Olivier Schwartz nomme les «petits-moyens», a d’abord des causes socio-économiques et politiques et non pas culturelles. La désindustrialisation, le chômage endémique, la précarité, l’intensification du travail, les inégalités scolaires, les difficultés d’accès à la propriété d’un logement, la baisse du pouvoir d’achat les touchent au premier chef, elles et leurs enfants. Au final, le sentiment d’insécurité sociale et le mal-être que génèrent leurs conditions de vie exacerbent d’autant plus les petites jalousies et haines sociales qu’ils sont habilement instrumentalisés par la droite et l’extrême droite et que la gauche ne sait y répondre."

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